VLE VENIN
I
Ce soir-là, Frédéric Moysset avait dîné au cercle. On était au commencement du mois d'août. Rentré en France vers la mi-juillet, après une longue absence,—sept mois passés sur le yacht d'un ami dans l'Océan Indien et les mers du Japon,—Moysset se trouvait retenu à Paris par le règlement de quelques affaires. Ce séjour dans cette ville, presque vide à ce moment de l'année, ne lui déplaisait pas. Bien qu'il appartînt au monde le plus banal, celui des viveurs riches, Frédéric était précisément le contraire d'un être banal. Fils d'un très grand industriel du nord, il avait dans sa physiologie d'homme très brun, l'évidence d'une hérédité espagnole. Les Flandres ont appartenu à Charles Quint et à Philippe II. C'est de quoi expliquer un atavisme qui donnait à ce simple bourgeois, originaire de Lille, le teint pâle et les yeux noirs d'un cavalier desCaprices. Il y avait du Maure dans ce garçonaux os fins, petit de taille, souple de mouvements et qui prenait naturellement l'attitude calme et fière des Arabes de grande race. Ce masque sérieux, presque tragique, semblait démenti par la bonhomie habituelle à Moysset, qui n'avait guère d'autre conversation que celle d'un homme de club et de sport, et par son train d'existence, celui d'un célibataire de son âge et de sa classe. A de certains signes, pourtant, on démêlait en lui des touches inattendues de caractère: un fond d'ardeur, presque de sauvagerie, qui se traduisait par le goût du danger, une sensibilité tout près d'être violente, qui le rendait parfois très dur dans les discussions, du romanesque enfin, de quoi justifier ce profil d'Abencerage. Il avait toujours déployé, même vis-à-vis des filles, une susceptibilité de cœur et des délicatesses de façons, bien singulières dans son monde. L'aventure que je veux raconter ne se comprendrait guère chez un Parisien de 1907,—c'est sa date,—sans cette hypothèse qu'une goutte de sang est venue du pays de Cervantes dans les veines de cet oisif et de ce sportsman, à travers et par-dessus combien de générations? L'entreprise de filature à laquelle Frédéric doit ses quatre-vingt mille francs de rente, remonte au commencement du dix-huitième siècle. Presque une noblesse! Aussi bien le cercle où se joue la première scène de ce petit drame, n'est rien moins que le Jockey-Club. Frédéric en fait partie tout naturellement, malgré son nom peu aristocratique, comme lebeau-fils du marquis de Fontenay-Gauvain. Mme Moisset demeurée veuve, avec cet enfant unique et tout jeune, a redoré le blason d'un très authentique descendant du Fontenay-coup-d'épée, lieutenant colonel de Navarre, tué si bravement au siège de Saint-Omer, en 1638.
Le cercle était presque vide, et, Frédéric, son dîner achevé, fumait son cigare, paisiblement, quand il fut interpellé par un de ses camarades de fête, un certain Robert de Mauvilliers, qu'il n'avait pas rencontré depuis son retour. Celui-là sortait d'un restaurant, où il avait dîné en tête-à-tête avec un Musigny un peu trop capiteux. Il avait cette face allumée, cet œil brillant, ce geste hardi, ce parler haut de l'homme bien élevé qui se tient encore. Deux cock-tails de plus, il sera parfaitement ivre.
—«Ai-je bien fait de monter!» commença-t-il. «Toi ici?... Ah! Mon vieux Frédéric, ce que c'est bon de se revoir!... Tu vas me conter ton voyage... Que fais-tu, ce soir?... Rien?... Valet de pied... Un Brandy-Soda...»
Et Mauvilliers de s'installer à côté du compagnon merveilleusement offert à sa solitude, et de l'interroger, en faisant lui-même une réponse sur deux avec une loquacité que l'excitation de l'eau-de-vie, ajoutée à celle du Bourgogne, n'était pas pour calmer. Comment s'en plaindre, quand on a été absent de Paris durant des jours, et que l'on a auprès de soi, une chronique causée de tous les incidents qui se sont produits dans votre milieu familier pendant cette absence? Vraiment?Auguste n'est plus avec Lucie?... Le petit de Pleures épouserait une Mosè? Est-ce possible?... Alors Machault s'est laissé mourir?... Manicamp s'est refait à la Bourse?... Tant qu'un second Brandy-Soda ayant succédé au premier, et un troisième au second...
—«Alors, tu pars pour Dieppe après-demain. C'est drôle, quand j'en arrive... Où descends-tu?...»
—«Chez ma tante de Russy...»
—«Charlotte de Russy? Ta tante?»
—«C'est-à-dire qu'elle est la sœur de mon beau-père. Je l'appelle ma tante, quoiqu'elle soit à peu près de mon âge. Nous avons été élevés ensemble.»
—«Alors tu t'intéresses à elle?» demanda Mauvilliers.
—«Quelle question? Pourquoi?...»
—«Parce que... On ne devrait jamais se mêler des histoires des jolies femmes... Mais, tout de même... C'est un service à lui rendre, et tu n'es ni son mari ni son amant... Enfin, fais-lui savoir qu'elle se défie de Grécourt.»
—«Quel Grécourt?»
—«Antoine. Il parle d'elle, et il en fait parler.»
—«Voyons, Mauvilliers,» demanda Frédéric, devenu tout d'un coup très sérieux, et prenant son interlocuteur par le bras... «Tu ne veux pas dire?...»
—«Qu'il y a quelque chose entre eux? Je n'ensais rien, et je le saurais que je ne m'estimerais pas de te le dire. Mais je sais qu'il fait parler d'elle, et, cela j'ai bien le droit de te le dire, comme je le lui dirais à elle, si je la connaissais autrement que pour dîner chez elle une fois par an... Ah! çà,» continua-t-il en regardant Moysset, dont le masque devenait si sombre que même l'ivrogne s'en apercevait. «Aurais-je fait une gaffe?»
—«Non,» répondit Moysset, «mais j'ai pour Charlotte une bonne amitié, et tu m'en as trop dit pour t'arrêter... Grécourt fait parler d'elle? En quoi? Comment?...»
—«Si, si! J'ai fait une gaffe,» insista Mauvilliers. «Encore une fois, je ne sais rien de plus... Quelqu'un dont on parle, ça se comprend de soi. Il l'affiche, comme toutes les femmes qui ont la sottise de se laisser prendre à ses jolies manières. Car il a de l'allure, l'animal; mais n'en est pas moins un mufle... D'ailleurs, puisque tu vas à Dieppe, ouvre tes yeux.»
II
Mauvilliers avait changé de conversation, aussitôt ces paroles prononcées. Il les avait senties imprudentes. Les demi-ivresses alternent ainsi entre l'aveugle impulsion et la lucidité. Frédéric Moysset, de son côté, interrompit son enquête, et les deux camarades finirent leur soirée dans un café-concert, l'un, ayant oublié déjà ses propos de tout à l'heure sur Charlotte de Russy et Antoine de Grécourt, l'autre paraissant les avoir oubliés. Ils riaient tous deux gaiement quand ils se séparèrent, sur le coup d'une heure du matin, après s'être encore promenés et avoir devisé indéfiniment le long de l'avenue des Champs-Élysées. Le pas un peu trop appuyé de Mauvilliers n'eut pas plutôt tourné l'angle du boulevard de la Madeleine, où ils se quittèrent, que le visage de Frédéric prenait une autre expression. Quand il franchit le seuil du petit hôtel qu'il habitait, près du parc Monceau, une véritable anxiété contractait ses traits. Cette même anxiété se lisait au fond de ses yeux, sur son front, autour de sa bouche, lorsqu'il s'installa dans le train de Dieppe, non pas lesurlendemain de cette conversation avec son camarade, comme il l'avait annoncé, mais le lendemain même. Ce petit voyage avancé de vingt-quatre heures, c'était la preuve que l'autre ne s'était pas trompé en se reprochant sa «gaffe». Pourtant, le neveu par alliance de la jolie Mme de Russy n'avait pas menti quand il avait dit n'avoir pour elle qu'une bonne amitié. Jamais, depuis le jour, où le futur beau-fils du marquis de Fontenay, alors petit garçon, s'était trouvé en présence de Charlotte, alors petite fille, non, jamais le pseudo-neveu et la pseudo-tante n'avaient eu entre eux d'autres rapports qu'une camaraderie, familière mais si absolument innocente, si étrangère à toute nuance de coquetterie! Il y a certes des sentiments qui s'ignorent entre jeunes gens, élevés ensemble, et ils découvrent subitement s'être aimés sans le savoir, trompés, pendant des années, par le mirage de leur compagnonnage d'enfance. Était-ce le cas pour Frédéric et Charlotte? Si oui, le mariage de celle-ci, huit ans auparavant, aurait été l'occasion de cette découverte, ou pour l'un ou pour l'autre. Bien au contraire, jamais la jeune fille n'avait été plus sincère qu'en demandant à son «frère-neveu» comme elle l'appelait gentiment, d'être son témoin, et jamais le jeune homme n'avait donné une plus loyale, une plus cordiale poignée de main que celle qu'ils échangèrent, Édouard de Russy et lui, à l'annonce des fiançailles. Non, Frédéric n'était pas amoureux de Charlotte. Quandils s'étaient quittés, lors de son départ pour les Indes, leur adieu avait été aussi tranquille que leur revoir à son retour.
—«Tu m'écriras, petite tante, et pas seulement des cartes postales?»
—«Une discrétion que c'est toi qui ne me répondras pas, monsieur mon neveu...»
—«Hé bien! La discrétion? C'est moi qui l'ai gagnée, madame ma tante.»
—«C'est pourtant vrai! On n'a le temps de rien, à Paris...»
Ces propos échangés sur le quai de la gare, à sept mois de distance, étaient-ils donc simulés? Non encore. Pourtant Moysset gardait sur le cœur, depuis que Mauvilliers lui avait parlé, ce poids que les jaloux connaissent trop bien. Il avait mal dormi le reste de la nuit, et, maintenant, à mesure que son train approchait de Dieppe, ce cœur battait, à l'idée de sa rencontre avec Mme de Russy. A l'image souriante et gaie qu'il gardait de sa tante-sœur, une autre commençait de se substituer. Vingt petits signes, auxquels il n'avait pas pris garde, se présentaient à sa pensée: un amaigrissement de ce joli visage, comme aminci, comme fondu. Ce n'étaient plus ces joues fraîches et pleines de grande petite fille qu'elle avait encore l'autre année. Son regard non plus n'était pas tout à fait le même. Il avait une profondeur singulière. Sa voix prenait par instants une note plus grave, comme sa conversation se traversait de silences.
—«Où avais-je la tête?» se disait Frédéric. «Elle aime, c'est évident. Mais cet Antoine de Grécourt?... Est-ce possible?...»
Si le jeune homme eût lu clairement dans sa propre sensibilité, il se serait un peu méprisé d'éprouver une impression au demeurant assez vulgaire. Nous voyons, tous les jours, tous les hommes ou presque, la ressentir auprès des femmes connues pour avoir eu des galanteries. Charlotte jeune fille était restée pour Moysset la compagne d'enfance. Il ne s'était pas permis de la sentir devenir femme. Mariée, il avait continué de respecter, dans sa pensée, leur commune adolescence. La seule idée qu'elle avait un amant venait de changer tout d'un coup cette quiétude absolue en un trouble, encore inconscient, encore indéfinissable pour lui-même, mais si étrange. Il ne pouvait pas s'empêcher de subir une petite émotion sensuelle qu'il n'avait jamais connue auparavant, à se répéter ces mots: «Charlotte a un amant, et ce Grécourt!...» Une espèce d'âcreté inondait son âme, en même temps qu'une pitié l'envahissait, non moins indistincte, tout aussi informulée,—celle qui nous prend devant la déchéance d'un être que nous connûmes délicat, intact et pur. Les hommes les plus accoutumés à fréquenter les milieux de libertinage sont souvent ceux qui éprouvent le plus vivement cette pitié. Ils se rendent mieux compte du niveau auquel s'abaisse une honnête femme qui cesse de l'être.
—«S'il en est encore temps, je la tirerai de là...»
C'est sur cette résolution que Frédéric acheva ce voyage, qui lui sembla bien long. Il n'avait pas envoyé de dépêche à Charlotte, en sorte qu'aucune voiture ne l'attendait à la gare. «Pourquoi déranger ses projets d'emploi de journée?» avait-il prétexté à ses propres yeux. En réalité, cette arrivée à l'improviste lui ménageait des possibilités de surprise. Il eut honte de cette demi-ruse, quand, descendu de son fiacre à la porte de la villa, il se trouva brusquement en face de Mme de Russy. Elle se promenait seule dans son jardin:
—«Tiens! Tu as avancé ta visite? Ah! C'est gentil! D'autant plus que je suis veuve. Oui. Mon maître et seigneur est parti en Angleterre pour une huitaine, une quinzaine. Je ne sais pas. C'est comme çà...»
La charmante femme disait ces mots, en souriant à demi, toute mince dans sa robe claire. Ses cheveux massés sous son chapeau de dentelle se nuançaient de reflets fauves dans leur épaisseur blonde. Un point noir luisait au centre de ses prunelles bleues, et, de tout son être, comme pour démentir la gaieté insouciante de ses paroles d'accueil, se dégageait une nervosité dont Moysset eut aussitôt la preuve. Tandis qu'il lui répondait, elle tenait à la main un bouquet de roses qu'elle portait sans cesse à son visage, comme pour les respirer, et, chaque fois, ses dents saisissaient un pétale, le déchiquetaient, puis en mordillaient tout de suite un autre, si bien qu'au moment de la rentrée dans la villa, après un quartd'heure de cette promenade à pas lents, le bouquet ne montrait plus que des tiges vertes et feuillues, terminées à leurs pointes par des lambeaux de fleurs, fièvreusement détruites. Charlotte jeta ce débris dans l'allée d'un geste dégoûté. Ses doigts crispés trompèrent leur impatience en tournant et retournant le manche en Saxe de son ombrelle. La conversation avait consisté, durant ces quelques minutes, en des monosyllabes distraits, par lesquels elle répondait à son interlocuteur, sans l'écouter:
—«Tu viens aux courses après le déjeuner?» lui demanda-t-elle.
—«Oui,» répondit-il, et, curieux de savoir si elle prononcerait un certain nom: «Est-ce qu'il y a beaucoup de monde à Dieppe, cette année?» demanda-t-il.
—«Tout Paris,» fit-elle. Puis, comme distraite, après un silence: «Est-ce que tu as rencontré une petite princesse Ardea?»
—«Non,» répondit-il: «Pourquoi?»
—«Pour rien. Pour savoir ton opinion sur elle. Elle a beaucoup de succès... Mais je t'empêche de monter à ta chambre. Le déjeuner est à une heure, les courses à deux et demi...»
Rien de mystérieux dans ces propos, sinon un imperceptible changement d'accent pour prononcer le nom de cette princesse Italienne, qui, évidemment, était la triomphatrice éphémère de cette saison, dans cette élégante ville de bains de mer. Frédéric ne devait pas tarder à connaître lemotif pour lequel cette vogue de la grande dame étrangère était insupportable à Charlotte de Russy. Il devait, du même coup, apprendre, à n'en pas douter, que l'indication donnée par Mauvilliers n'était pas une simple étourderie de ce peu sobre, mais loyal camarade. Le déjeuner avait donc eu lieu, et, par extraordinaire, la jeune femme avait été exacte à table, ce dont son pseudo-neveu l'avait complimentée, comme de sa toilette:
—«Alors tu me trouves bien?...» avait-elle demandé, et, autre nuance singulière, presqu'avec supplication. Moysset n'osa pas lui dire qu'elle avait eu seulement le tort de se mettre un peu trop de rouge. A la regarder, il se rendit compte qu'elle eût été par trop pâle, sans cet artifice. Sa physionomie dénonçait une fatigue profonde. A peine si elle toucha aux plats, et, quand une heure plus tard, ils s'assirent l'un à côté de l'autre dans l'automobile qui les emportait vers le champ de courses, il put constater qu'elle avait la fièvre. En arrangeant les plis de la couverture qui les gardait tous deux de la poussière, il lui effleura le bras par hasard. Ce bras était brûlant.
—«Tu n'es pas souffrante?» interrogea-t-il.
—«Moi?» dit-elle. «Quelle idée! Pourquoi serais-je souffrante? Je me sens très bien, très bien...»
Elle riait en prononçant ces mots, d'un rire qui sonnait si faux! Frédéric se dit en lui-même: «J'ai bien fait de venir.» Ses sentiments complexeset troublés de la veille et du matin remuèrent en lui. Ils se firent plus intenses lorsque, entrés sur la pelouse du champ de courses, sa compagne et lui, il observa l'agitation grandissante de la jeune femme. Ils s'étaient arrêtés dans un premier groupe de gens de leur connaissance, puis dans un second. Ce fut alors qu'une phrase, dite à Charlotte par une des personnes de ce groupe, fit tressaillir Frédéric.
—«Nicoletta Ardea est-elle belle aujourd'hui? Vous ne l'avez pas vue?... Tenez, là, à droite, avec Grécourt, naturellement...»
Dans un même coup d'œil et avec la rapidité presque électrique du regard à de pareils moments, le jeune homme vit à la fois le groupe désigné par la perfide amie qui dénonçait l'attitude d'Antoine de Grécourt à la femme jalouse, et le bouleversement à peine dominé de celle-ci. Charlotte éclata de nouveau du rire aigu qu'elle avait eu tout à l'heure dans l'automobile, puis elle dit d'une voix très haute, mais où tremblait sa rancune:
—«Pour moi, c'est l'Italienne des boîtes d'allumettes bougies.»
—«C'est pour cela sans doute qu'Antoine a pris feu si vite,» repartit l'autre. «On ne croirait jamais qu'ils ne se connaissaient pas, voici quinze jours...»
La princesse et son attentif semblaient engagés en effet, dans une conversation si intime qu'ils ne prenaient pas garde à la surveillance du petitmonde réuni dans l'enceinte du pesage. Ils marchaient d'un pas lent: elle, superbe de lignes et d'allures, avec cette grande et puissante beauté propre aux femmes de son pays, et qui fait paraître si aisément un peu pauvres les grâces fines de la Française, lui, charmant de souplesse féline. Il réalisait si bien le type de ce qu'il était réellement: le séducteur spirituel et implacable du dix-huitième siècle, le roué aux jolies manières, féroce de légèreté! Il la prouvait, à cette minute, cette férocité, en affichant, sur ce champ de course, sa conquête du jour, sous les yeux de sa maîtresse de la veille. Car il était l'amant de Mme de Russy: le changement remarqué par Frédéric chez sa compagne d'enfance, ne faisait que révéler la métamorphose accomplie dans cette destinée par cette aventure sentimentale. Si Moysset avait conservé quelques doutes, il les eût perdus à voir cette Charlotte qu'il avait connue réservée, presque timide, se permettre tout à coup la plus extraordinaire action, la plus compromettante. Mais de quelle folie n'est pas capable une femme amoureuse et bravée en face?
—«Monsieur de Grécourt!» cria-t-elle soudain à l'infidèle, et, d'une voix très haute, impérieuse, colère, quand le couple se trouva plus rapproché encore, elle répéta: «Monsieur de Grécourt!...» Et, comme celui-ci, un peu décontenancé, malgré sa fatuité, s'arrêtait, hésitant: «J'ai à vous parler cinq minutes.»
—«Allez,» fit l'Italienne du geste à son cavalier.Grécourt hésita encore, puis d'un pas décidé, il vint au devant de Mme de Russy, qui, de son côté, avait marché vers lui. Les deux amants firent ensemble quelques pas, sans qu'aucun des témoins de cette étrange scène se permît d'émettre une remarque. Frédéric était là, et sa parenté avec l'héroïne de cette algarade, suffisait pour imposer ce silence. Il tremblait que Charlotte, évidemment exaspérée, n'achevât de se perdre en laissant par trop deviner qu'elle faisait à Antoine une scène de jalousie. Cette crainte fut heureusement trompée. Quelles que fussent les plaintes ou les menaces proférées dans ce tête-à-tête par Mme de Russy, du moins sa voix n'eut aucun éclat, aucune larme ne coula sur ses joues. Antoine de Grécourt ne cessa pas non plus d'avoir la tenue correcte d'un homme bien élevé qui parle de choses indifférentes avec une femme de son monde. Seulement, quand ils se séparèrent, lui, pour retourner auprès de la princesse Ardea, Charlotte de Russy pour revenir à sa société, il tiraillait sa moustache d'un geste très nerveux, et elle, son émotion était si vive, que sa voix s'étouffait pour dire à Moysset:
—«Frédéric, je crois que j'ai pris un peu froid. Je ne me sens pas très bien. Je voudrais rentrer...»
III
Durant le temps très court que mit l'automobile à revenir du champ de courses à la villa, le «neveu» et la «tante» n'échangèrent pas une parole. Elle paraissait ne pas même se rappeler que quelqu'un fût là, auprès d'elle. La douleur de l'affront subi l'hypnotisait dans une fixité d'hallucination. Elle regardait devant elle, avec des yeux qui s'absorbaient, qui s'abîmaient dans cette image, son amant retournant auprès de sa rivale, après lui avoir dit: «J'entends être libre, et si cela ne vous convient pas, quittons-nous.» Frédéric, lui, au contraire, étudiait, avec une attention douloureuse, ce visage où la passion mettait son égarement. Une évidence s'imposait à lui. Dans l'état d'exaltation où Charlotte de Russy se trouvait, tout était à craindre. Cet imprudent éclat n'était qu'un commencement. Ce soir, demain, la frénésie de la colère jalouse lui mettrait peut-être une arme à la main. Sinon, elle affronterait sa rivale, elle l'injurierait en public. A quelque excès qu'elle se laissât emporter, son honneur y sombrerait,—et pas seulement son honneur, sa sécurité. Édouard de Russy avait beau être le mari insouciant et aveugle qu'annonçait son voyage en Angleterre, dans un tel moment, le bruit de ce scandale pouvait lui arriver. Supporterait-il un ridicule affiché? Ne se vengerait-il pas, et comment? Toutes ces réflexions tourbillonnaient dans la tête du jeune homme, en même temps qu'un sentiment nouveau et très délicat pointait dans son cœur. Cette tragédie mondaine réveillait le don Quichotte qui dormait en lui. Avait-il réellement, parmi ses lointains aïeux quelqu'un de ces hidalgos comme ceux qu'évoque le théâtre de Calderon, un Luis Perez de Galice par exemple? Qu'est-il besoin d'ailleurs d'imaginer des causes mystérieuses à un élan de générosité qu'un frère aurait eu pour sa sœur, et n'y avait-il pas toujours eu, entre lui et Charlotte, un lien très analogue à celui de l'affection fraternelle? Il lui avait suffi d'entrevoir le rôle de sauveur pour qu'il l'adoptât aussitôt. La résolution d'arracher cette créature, si désarmée dans cet instant, à un péril certain était arrêtée chez lui avant même qu'ils ne fussent arrivés à la villa, et le moyen trouvé:
—«Je vais me mettre au lit,» dit-elle, quand ils furent dans le petit salon. Comme tout y parlait de repos et de bonheur: la vérandah ouverte sur la mer, les fleurs dans les vases, les gaies tentures, les meubles luxueusement rustiques!
—«Non, Charlotte,» répondit Moysset. «Tuvas sonner ta femme de chambre et lui commander de faire tes malles.»
—«Mes malles?» répéta la jeune femme stupéfiée.
—«Oui. Il est trois heures. A cinq nous prenons le rapide. Je t'emmène à Maligny.»
C'était le nom d'un petit château en Seine-et-Marne que le marquis de Fontenay avait cédé à sa sœur, quand celle-ci s'était mariée.
—«Tu télégraphieras à ton mari que l'air de la mer te fait du mal. Ton maître d'hôtel déménagera la villa. Dans dix jours, dans quinze, si tu t'ennuies à Maligny, tu voyageras. Mais je ne veux pas que tu restes à Dieppe, un jour de plus. Entends-tu. Je ne veux pas. De toi à moi, pas d'équivoques. Elles sont inutiles. Tu aimes Grécourt. Il ne t'aime pas. Il se moque de toi en public, et tu as tellement perdu la tête, que tu ne sais littéralement plus ce que tu fais. Encore deux scènes comme celle d'aujourd'hui, tu es déshonorée. Je ne le permettrai pas. Entends-tu?...»
Charlotte s'était laissé tomber sur un fauteuil. Elle se prit la tête dans les mains et elle éclata en sanglots. Les mots de Frédéric étaient si directs, si vrais, ils débridaient si brutalement la plaie dont saignait son cœur, qu'elle en criait de douleur. Elle n'essaya pas de nier. Elle n'avait pas la force. Elle était trop misérable.
—«C'est vrai,» dit-elle à travers ses larmes. «Je l'aime et il ne m'aime plus. Qu'est-ce que cela me fait qu'on parle de moi? Qu'est-ce quetu veux que cela me fasse?... Je souffre tant, mon bon Frédéric! Je souffre tant!... Oui. Emmène-moi. Emmène-moi... Que je ne voie plus cette femme!... Mais alors,» continua-t-elle en se levant, «je le laisse à elle? Moi ici, ma présence le retient encore. Moi partie, plus rien ne les gênera... Non. Je ne veux pas, je ne peux pas partir.»
—«Tu partiras,» dit Frédéric. «Ma pauvre enfant, ne comprends-tu pas que c'est le seul moyen de le ramener, s'il a encore quelque chose pour toi dans le cœur? En ce moment, ta passion avouée flatte trop la vanité de cet homme pour qu'il te plaigne. Tu pars. C'est, pour tout le monde, et pour lui le premier, la preuve que tu n'es pas sa chose autant qu'il le croit, le signe que tu te reprends. Une minute de courage, et tu es sauvée. Laisse-moi donner les ordres, si tu n'en as pas la force.»
Déjà il appuyait sur le timbre électrique, en demandant:
—«Combien de fois pour la femme de chambre?»
—«Deux fois,» répondit-elle, retombée sur le fauteuil. Dans son état de détresse nerveuse, comment eût-elle résisté à la suggestion émanée de son camarade d'enfance?
—«Préparez tout de suite les malles de Madame la comtesse, Marceline,» dit Frédéric à la femme de chambre. «Mme la comtesse prend le train de cinq heures. Mon domestique a défait ma malle?»
—«Oui, monsieur,» répondit la femme de chambre, aussi stupéfiée que sa maîtresse avait pu l'être tout à l'heure.
—«Dites-lui qu'il la refasse. Envoyez quelqu'un mettre tout de suite cette dépêche au télégraphe... Quelle est l'adresse d'Édouard?» continua-t-il en s'adressant à Charlotte, et il libella, le télégramme annonçant, comme il l'avait dit, que la jeune femme quittait Dieppe pour Maligny, parce que l'air de la mer l'éprouvait trop.
—«Est-ce bien comme cela?» ajouta-t-il, en tendant la feuille à la malheureuse, qui répondit: « Oui» d'un geste brisé. Marceline, dont l'étonnement grandissait encore, prit la dépêche. Elle regardait sa maîtresse, comme pour demander une explication que celle-ci ne lui donna point. Quand elle fut hors de la chambre, Frédéric vint à Charlotte, et lui dit en lui prenant la main:
—«Tu me remercieras un jour, car je te sauve tout simplement...»
—«Tu me tues,» répondit-elle en éclatant de nouveau en sanglots, «mais tu as raison. Si je peux le reprendre, c'est comme cela. Ah! Que c'est dur! Ne me quitte pas d'une minute, je t'en prie. Toi là, j'aurai encore de la force. Mais seule?...»
—«Je ne te quitterai pas,» dit Frédéric.
IV
Il était minuit, quand le «neveu» et la «tante» arrivèrent à Paris. Impossible de gagner Maligny, sinon le lendemain matin. Ils étaient convenus que Mme de Russy coucherait à l'hôtel et que Frédéric reviendrait la prendre dès la première heure. Il dormit à peine, persuadé qu'une fois seule, comme elle l'avait prévu, la fièvre de sa passion la reconquerrait. Et alors?... Aussi son cœur battait-il, quand il vint la demander à cet hôtel vers les dix heures. Sa joie fut égale à ce qu'avait été sa crainte. Mme de Russy était là, prête à partir, pâle mais résolue. Quand elle aperçut Frédéric, un peu de rose lui revint aux joues, un peu de lumière aux yeux, un peu de sourire aux lèvres.
—«Tu vois!...» dit-elle enfantinement. Puis lui prenant la main d'un mouvement caressant de petite fille: «Que tu as été bon pour moi, mon ami! Je n'ai fait que penser à cela cette nuit. Merci, et merci de m'avoir comprise. Tu ne m'as pas fait de reproche. Je t'aimais bien auparavant, pas assez encore...» Elle répéta: «Pas assez...»
—«Ne suis-je pas ton neveu-frère?» répondit-il: «Regarde, nous avons un si joli ciel, couleur de tes yeux... Maligny sera charmant par ce beau jour bleu...»
Cette bonne humeur un peu jouée ne cessa pas durant tout le trajet, qui fut en effet délicieux, par le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud, la fraîche vallée de Marnes, Versailles et les bois. Il semblait que Charlotte, si raidie, si crispée la veille, se reprît, se détendît dans la douceur de ce matin d'été, et dans l'atmosphère de cette amitié fraternelle qui la protégeait contre elle-même. Fraternelle? Oui, Frédéric avait été de bonne foi, en expliquant son dévouement ainsi. Pourtant la câlinerie émue qu'il avait dans la voix, depuis ce matin, était-elle vraiment d'un frère? Un frère aurait-il eu, auprès d'une sœur, cette demi-fièvre à chaque mouvement de la jeune femme qui, toute familière, toute confiante, se rapprochait sans cesse de lui? Était-ce d'un frère surtout, cette curiosité, à la fois amère et passionnée, qui le dévorait d'en savoir davantage sur les détails de cette liaison avec Grécourt à laquelle il venait d'arracher cette charmante femme? Pour combien de temps? Cette question non plus n'était pas d'un frère, posée comme elle se posait dans la sensibilité de cet homme. Il s'en rendait tellement compte lui-même, qu'il causait de tout avec Charlotte, excepté de ce sujet. Oui. Toute cette matinée et toute l'après-midi qu'ils passèrent à se promener dans le parcde Maligny, pas une fois le nom d'Antoine de Grécourt ne fut prononcé entre eux. Un invisible témoin de leur tête-à-tête aurait cru qu'il ne s'était rien passé la veille, que réellement le soi-disant neveu et la prétendue tante étaient venus faire un pèlerinage à leurs souvenirs d'enfance dans ce paisible endroit. Et c'était vrai pour elle. La maîtresse du roué semblait s'appliquer de toutes ses forces à mettre, entre elle et les impressions d'un trop douloureux amour pour un amant indigne, les plus fraîches images de sa plus heureuse jeunesse.
—«Te rappelles-tu?» disait-elle sans cesse à Frédéric, «une promenade que nous avons faite là, tiens, dans cette allée avec...» Et elle évoquait des fantômes: «Il y avait un bouquet d'arbres ici, qui n'y est plus... C'est peut-être mieux. On voit le château avec sa jolie nuance rouge, se refléter tout entier dans la pièce d'eau... Je regrette tout de même nos arbres!... Te souviens-tu, quand je me suis échappée, tiens, dans ce fourré, parce que Casal était venu de Paris avec un phaéton et un petit groom anglais, son tigre, comme on avait dit devant moi? Et, stupide, je m'imaginais qu'il s'agissait d'un tigre véritable!... Te souviens-tu?...»
—«Oui, je me souviens,» répondait le jeune homme et sa mémoire lui montrait en effet, par delà les années, l'enfant rieuse qu'il avait connue, avec laquelle il avait grandi, et cette enfant s'épanouissait maintenant dans la femme adorablequ'il avait auprès de lui, dont les mouvements s'harmonisaient aux siens, qui le regardait avec ses prunelles humides, qui lui souriait avec sa bouche voluptueuse, qui posait dans le sable des allées l'empreinte légère de ses pieds si fins. Et de ce même pas souple, cette femme avait couru à des rendez-vous cachés, ces lèvres fines s'étaient pâmées sous les baisers d'un amant, ces longues paupières aux cils blonds avaient palpité de plaisir sur ces prunelles extasiées dans des minutes de complet abandon. Cette femme s'était donnée. Avec quelle passion, sa folle incartade de la veille le prouvait trop, ses larmes et le frémissement dont elle était, maintenant encore, toute vibrante!... Et voici que le compagnon d'adolescence de cette amoureuse trahie et désespérée découvrait, avec un inexprimable mélange de regrets et d'espérance, qu'à son insu, il avait toujours eu pour elle des sentiments bien différents de la simple amitié. Du moins, il croyait le découvrir. Peut-être, par une illusion rétrospective, l'image de Charlotte enfant et jeune fille s'éclairait-elle pour lui des feux du désir qui le possédait à présent. Car il se sentait, avec épouvante, la désirer passionnément, éperdument. Qu'était devenue sa noble et chevaleresque résolution d'hier, celle de la sauver de son affolement? D'où cette convoitise soudain déchaînée en lui, rien qu'à cette idée que Charlotte avait été la maîtresse d'un autre? Toutes les vagues émotions sensuelles qu'il avait pu éprouver, sans les admettre, sansmême les soupçonner, durant leur dangereuse mais innocente intimité de jeunesse, se réveillaient à chacun de ces: «Te souviens-tu?»... En même temps, une curiosité malsaine et violente le poignait, celle de tout savoir de cette aventure qui avait fait d'elle, entre les bras d'Antoine de Grécourt, ce qu'elle était aujourd'hui. Frédéric reculait devant cette basse et salissante enquête, il en avait honte, et il essayait de s'étourdir en répondant aux évocations de sa compagne, par des évocations pareilles. Lui aussi, reprenait, quand elle se taisait: «Te rappelles-tu?...» Ah! Ce n'étaient pas les chastes, les gracieuses réminiscences de leur commune naïveté qu'il aurait voulu qu'elle se rappelât et qu'elle lui rappelât... C'étaient les scènes qu'elle avait traversées pour en arriver à son action d'hier, ses joies, ses douleurs, tout un passé dont Frédéric était jaloux maintenant, comme s'il eût aimé Charlotte... Mais oui. Il l'aimait! Il l'avait toujours aimée! Il s'en apercevait quand il était trop tard,—trop tard pour l'épouser,—trop tard pour avoir d'elle ce premier baiser qu'il aurait pu cueillir, alors qu'ils erraient tous deux dans la liberté de leur demi-parenté, sous les branches de ces arbres,—trop tard pour avoir d'elle-même cette virginité de la sensation passionnée, qui peut faire l'orgueil du premier amant. C'était un tumulte en lui qu'il finit par ne plus dominer. Il tomba dans un silence qu'elle ne pouvait pas ne pas remarquer. Le soir arrivait. Ils étaient assis sur un banc de pierredans un coin du parc aménagé pour avoir une vue sur une partie de cette divine vallée de Chevreuse, aux horizons sauvages et doux comme son nom. Pas un souffle d'air ne remuait les feuillages des bouleaux et des chênes, autour d'eux:
—«Qu'as-tu?» demanda Charlotte à Frédéric, après être restée un peu de temps taciturne, elle-même.
—«Tu veux le savoir?» répondit-il, d'une voix qui s'étouffait.
—«Oui,» fit-elle.
—«J'ai que je t'aime,» dit-il, «et que je ne le sais que depuis vingt-quatre heures. Oui,» continua-t-il sauvagement, «je t'aime...» Et, l'attirant contre lui, toute saisie, toute paralysée par cet éclat brutal d'une passion si complètement inattendue, il appuya sa bouche sur la bouche de la jeune femme qui essaya une seconde de se débattre, et elle finit par lui rendre pourtant son baiser, en disant:
—«Ah! c'est mal, Frédéric, c'est si mal!...»
Puis, brusquement, sauvagement, elle aussi, elle s'arracha de cette étreinte. Elle s'était levée, frissonnante, et, comme pour secouer son égarement, elle passa les mains sur ses yeux:
—«C'est moi maintenant, qui te dis ce que tu me disais hier. Frédéric, il faut que tu partes... Il le faut, pour notre honneur à tous deux...»
—«Hé bien!» répondit-il, en se levant à son tour, «je partirai.»
Ils se regardèrent, après s'être prononcé cesparoles de courage,—et ils reprirent le chemin du château, sans ajouter un mot. Ils venaient de lire dans les yeux l'un de l'autre, qu'en dépit de cette résolution, le jeune homme ne partirait pas. Ils y lisaient aussi ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé: cette folie du désir allumé dans les veines du «sauveur», s'était communiquée, dans cet ardent baiser, à la femme trahie et trop émue au plus intime de son être, pour que sa volonté n'en fût pas toute troublée, toute déconcertée. Ils avaient lu encore, dans cet ardent et terrible regard, qu'ils allaient être l'un à l'autre, d'une possession douloureuse et comme criminelle. L'amour le plus empoisonné est celui qui naît d'une rencontre entre des rancunes affolées d'une maîtresse outragée et les sensualités d'une jalousie. Où est l'antidote contre ce venin?
IIILE PASSÉ
J'avais dîné, ce soir-là, dans une maison où l'on mange bien.—(Cherchez. Vous n'aurez pas trop de peine à trouver. Elles se comptent.)—Et pas très loin de l'Arc de Triomphe. Un des convives était un diplomate récemment accrédité à Paris. Je l'appellerai, pour lui garder l'incognitoqui me permettra de raconter cette histoire, le Ministre, tout court. C'était, et c'est encore, grâce à Dieu, un homme de quarante à cinquante ans, très beau cavalier, qu'avait précédé, à Paris, un renom de séduction, justifié par ses manières charmantes, sa fière tournure, son élégance souveraine, ce je ne sais quel air à la fois alangui et viril qui fait naturellement dire de quelqu'un: «Voilà un héros de roman.» Ses aventures, s'il avait eu toutes celles que lui prêtait la légende, appartenaient au passé. Le Ministre était marié avec une très jolie femme, très insignifiante d'ailleurs, à laquelle il était irréprochablement fidèle. Il passait pour être devenu, ou redevenu, dévot, avec l'âge et le mariage. En outre, il prenaitles affaires de sa légation,—ou de son ambassade, cherchez encore,—très au sérieux. C'est dire qu'il n'avait ni le goût, ni le temps, de suivre le mouvement de notre littérature contemporaine. Aussi avais-je été assez étonné, pendant le dîner, de le voir se mêler à une discussion sur la dernière œuvre de Lucien Desportes. On sait la place occupée par ce robuste mais dur écrivain dans le roman actuel, et quelles campagnes révolutionnaires représentent les livres qui ont fait son succès:Foyer Libre,la Revanche de l'Amour,Féminisme,le Justicier. Desportes a tour à tour défendu, et avec un talent incontestable, les thèses qui doivent le plus évidemment répugner à un diplomate de carrière, et au représentant d'une monarchie, ne professât-il pas, comme le ministre en question, des principes ardemment religieux. Chacun de ces quatre romans est un assaut contre la famille traditionnelle, soit que Desportes s'attaque, comme dans le premier, à son indissolubilité, soit qu'il prêche, comme dans le quatrième, et le plus retentissant, l'égalité absolue des droits entre les enfants de la faute et les autres, soit enfin qu'il discute, comme dansla Revanche de l'Amour, le principe même de l'héritage. Avec cela, c'est le côté déplaisant de ce vigoureux écrivain, ce révolutionnaire en théorie est, en fait, un homme très élégant, qui fréquente dans la société la plus choisie. Il est du monde, par sa naissance. Son père siégeait au conseil d'État, sous l'Empire. Sa mère est néeProsny, de la vieille famille de ce nom. Et il suffit de voir Lucien Desportes pour démêler, dans cet intellectuel de l'anarchie, la finesse héréditaire d'un aristocrate de sang. Les salons, qu'aurait dû lui fermer à jamais le scandale de ses livres, s'ouvrent au contraire à deux battants devant lui. C'est la mode du jour, ces indulgences, voire ces engouements d'une société qui se meurt pour les pires agents de cette mort. Le Ministre s'était-il laissé gagner à cette mode? Je ne l'aurais pas cru, d'après ce que je savais de lui, et les quelques conversations que nous avions eues ensemble, notamment une où il s'était déclaré le disciple d'un maître de la sociologie traditionnelle, qu'il avait connu attaché militaire à Vienne, le marquis de La Tour du Pin. Aussi demeurai-je très étonné de l'entendre, ce soir-là, qui vantait le talent de Lucien Desportes, avec une chaleur de sympathie presque enthousiaste. Je m'ouvris de cet étonnement à l'un de mes vieux amis avec qui je sortais de ce dîner, et tout en remontant de compagnie, la place de la Concorde. Vous le connaissez cet ami. C'est Raymond Casal. Aujourd'hui vieilli, il est plus près, lui, de soixante ans que de cinquante. Mais cet ancien Beau a la sagesse de se laisser grisonner très simplement. Et il n'a jamais été plus plaisant pour moi que dans cette automne commençante. Il a gardé, cet homme de plaisir, aujourd'hui assagi, une expérience si avisée des choses et des gens, une telle connaissance des dessous vrais de la vie! Il me leprouva, une fois de plus, en me donnant le mot de cette petite énigme.
—«Alors!» me dit-il avec son sourire des heures de confidence, «vous avez remarqué cela? Elle est, en effet, assez remarquable, cette défense de ce libertaire de Desportes, par un homme qui pense comme Georges. (Il nomma le Ministre d'un prénom que je change. J'ai négligé de dire que Casal l'avait connu intimement autrefois. On verra où et comment.) Mais le motif en est encore plus remarquable. J'ai envie de vous conter cette histoire... Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas,» continua-t-il après un silence, «qu'il n'y a rien de tel que la jalousie pour séparer deux hommes jusqu'à les faire se détester?
—«C'est classique,» répondis-je.
—«Vous êtes très persuadé aussi que rien n'éveille cette jalousie comme le fait d'être remplacé auprès d'une femme que l'on a passionnément aimée?»
—«La haine pour le successeur, c'est classique encore.»
—«Hé bien! écoutez,» reprit Casal.
Il avait allumé un cigare, et nous marchâmes, par cette belle nuit claire, le long du trottoir des Champs-Élysées, le temps à peu près de me détailler une anecdote d'amour cosmopolite rendue plus pittoresque, par le contraste, dans ce décor parisien. Les automobiles, les voitures, les bicyclettes croisaient leur mille feux mouvantsdans l'avenue. Sur toutes les façades des maisons, des rais de lumière aperçus derrière les volets fermés, attestaient ce prolongement nocturne de l'existence qui ne se rencontre qu'à Paris. Les passants foisonnaient, et surtout les passantes, dont les galanteries vénales n'avaient certes rien de commun avec l'anecdote narrée par mon compagnon.
—«Je commence par le commencement,» m'avait-il dit. «Vous savez quelle femme a été le grand événement de la jeunesse de Georges, n'est-ce pas?»
—«J'ai entendu nommer plusieurs personnes,» répondis-je.
—«Une seule a compté,» reprit Casal. «D'ailleurs, il n'y en a jamais qu'une seule qui compte. Georges a eu pas mal d'aventures avant de s'être remisé dans le mariage. Il n'a jamais aimé que lady Julia Wadham.»
—«On me l'avait nommée aussi, mais dans le tas.»
—«Le tas, c'est le tas. Lady Julia, c'est lady Julia. J'ai été mêlé au début de cette aventure... Vous ne voyez pas surgir Desportes?» continua-t-il, en me prenant ma question aux lèvres, si l'on peut dire. «Attendez... Cela se passait, il y a seize ans. J'étais allé chasser en Angleterre, à Melton. Georges y était aussi. Il occupait alors à Londres le poste de deuxième secrétaire. Il avait amené, dans cette charmante petite ville du Leicestershire,six ou sept chevaux, dont il se servait à merveille. Les affaires de la chancellerie semblaient peu l'occuper, car, tout en faisant sans cesse la navette entre Melton et Londres, il trouvait le moyen de chasser avec nous, trois ou quatre fois la semaine. Nous montions presque toujours ensemble. C'est là que j'appris à le connaître. Il passait pour hautain et même pour fat, je me rendis compte qu'il était passionné et timide;—pour libertin, il était romanesque et tourmenté de scrupules;—pour frivole, il avait, au contraire, beaucoup étudié, et il s'intéressait, dès lors, à sa carrière, avec une ambition que contrariait un amour naissant dont je ne tardai pas à pénétrer le secret. Aussi n'ai-je pas été trop surpris quand je l'ai retrouvé à Paris, dans ce rôle de diplomate très appliqué à sa besogne, d'époux très fidèle à sa femme et de catholique très pratiquant.»
—«Vous connaissez la charmante épigramme du dix-septième siècle?» lui demandai-je.