VIDAISY

VIDAISY

I

Quand Mme Fauvel pensait à Pierre Vivien, elle éprouvait une douceur singulière à se ressouvenir d'un très humble détail de leurs relations. Elle y voyait le signe que l'amitié de Pierre pour elle n'était pas un amour déguisé. Cette évidence lui permettait de se livrer sans défense à son goût pour la conversation de ce charmant homme. Elle ne pouvait pas l'aimer: elle avait trente ans à peine, et lui, il était bien près d'en avoir soixante. Mais, à soixante ans, un cœur d'homme peut encore être victime de ces passions tardives, d'autant plus violentes, d'autant plus douloureuses, qu'elles sont sans espoir, et Brigitte Fauvel n'était pas une coquette. Elle n'appartenait, ni de près ni de loin, à la catégorie de ces Célimènes que l'argot de notre époque dépeint du nom cyniquement expressif d'allumeuses. Il y avait de la loyauté dansses clairs yeux bleus, qui n'auraient pas eu pour l'hôte quasi-quotidien de son petit salon de l'avenue Montaigne ce regard tendre et caressant, si elle n'avait pas été très certaine que les assiduités de Vivien chez elle décelaient une sympathie très partiale, très vive, mais absolument étrangère à toute émotion sentimentale. En eût-elle jamais douté, elle en aurait trouvé la preuve dans les gâteries que son visiteur prodiguait à un autre familier du salon,—plus favorisé encore que lui; car celui-là ne quittait guère la jolie Mme Fauvel.—Celui-là, ou mieux celle-là. C'était une petite épagneule de race anglaise, de cette variété que l'on appelle des Blenheim, par allusion au château historique des Marlborough, où se conserve le type le plus pur de la race. La fine et intelligente bête ne représentait pas seulement un exemplaire choisi de son espèce, avec ses grands yeux noirs, d'une expression presque humaine, en saillie des deux côtés de son nez écrasé, son front bombé, ses oreilles pendantes, et les soies blanches de son pelage tachetées de fauve. Elle avait été donnée autrefois à Brigitte par quelqu'un qui, lui aussi, pendant des années, avait paru tous les jours avenue Montaigne, pour des motifs moins désintéressés que ceux de Pierre Vivien. Mal mariée avec un homme d'affaires qui ne l'avait épousée que pour sa fortune, et dont elle était complètement séparée en fait, quoiqu'ils vécussent officiellement sous le même toit, Mme Fauvel avait eu, dans sa vie, une liaison,commencée, comme tant d'autres, sur la coupable, mais romanesque espérance d'une durée indéfinie, et brutalement terminée par un abandon. Le héros de cette banale aventure avait quitté Brigitte pour une amie de la jeune femme, et dans des conditions cruelles. Celle-ci n'avait pu assez bien cacher sa souffrance à l'implacable inquisition du monde. Elle avait été tout à la fois délaissée et déshonorée. La délicate et respectueuse pitié dont Vivien avait su l'entourer dans ces durs moments avait rendu plus intimes entre eux des relations, jusque-là plutôt superficielles. L'homme de cinquante-six ans avait deviné le drame moral traversé par l'abandonnée. Et celle-ci en avait éprouvé une reconnaissance si émue qu'elle s'était laissé aller à cette douceur d'être plainte.

—«Quand vous reverra-t-on?» avait-elle commencé de dire à Pierre, au terme de chaque visite.

—«Mais, cette semaine,» avait-il commencé de répondre. Puis: «Mais, après-demain.» Puis: «Mais, demain.»

Puis elle ne lui avait plus rien demandé. Et il était tout naturellement venu, chaque jour, vers deux heures. Il était presque sûr, à cet instant-là, de trouver Mme Fauvel encore seule. C'était, pour le célibataire vieillissant, une impression délicieuse que l'approche du petit hôtel où il était sûr de rencontrer une telle grâce d'accueil. Le seul aspect de la maison lui était commeune promesse d'amitié. Tout lui plaisait de ces visites: le salut familier du concierge l'avertissant par une petite inclinaison de tête que Mme Fauvel était chez elle; le geste du valet de chambre le débarrassant de sa canne et de son pardessus avec l'empressement des vieux serviteurs pour un intime du logis; la physionomie des choses autour de lui, tandis qu'il montait les marches de l'escalier, parmi les tableaux, les tapisseries et les plantes vertes,—oui, tout, jusqu'aux bonds affectueux par lesquels Daisy, c'était le nom de la petite chienne, lui souhaitait la bienvenue. Elle le regardait de ses larges prunelles, dressée sur ses pattes de derrière, et appuyant sur lui celles de devant. Elle mendiait ainsi une caresse que Pierre Vivien lui donnait indulgemment, et il s'asseyait sur le même fauteuil—son fauteuil,—dans le même angle de fenêtre si c'était l'été, de foyer si c'était l'hiver, tandis que Brigitte Fauvel, clignant un peu ses paupières, frangées de cils blonds comme ses cheveux, lui disait:

—«Daisy vous aime plus qu'elle ne m'aime. Elle ne me fait jamais de ces fêtes.»

—«Elle m'aime parce qu'elle voit combien je suis votre ami,» répondait Pierre, et il mettait à flatter la tête dressée du joli animal, une complaisance qu'il n'aurait pas eue, si Daisy lui eût représenté un rival heureux dans le passé. Donc il n'était pas amoureux de Mme Fauvel. S'il l'avait été, le fantôme de l'autre se serait dressé devantlui. Il savait que la petite épagneule avait été rapportée d'Angleterre à Brigitte par Albert Dehandy, l'ancien amant. Ces déraisonnables jalousies autour des objets les plus insignifiants sont la signature vraie des passions cachées, et l'ancienne maîtresse de Dehandy avait le droit de se dire:

—«C'est vrai qu'il est réellement mon ami, rien que mon ami.» Et, songeant aux heures de détresse qu'elle avait subies, par le fait de celui de qui elle tenait la fine Daisy, elle ajoutait mentalement:

—«Et comme les hommes sont meilleurs dans l'amitié que dans l'amour!»

Peu s'en fallait que le souvenir de ses chagrins passés—si passés et pourtant si présents, même après trois années,—ne lui donnât un mouvement d'humeur contre l'innocent animal.

—«Mais non,» se disait-elle; «la pauvre n'y est pour rien.»

Et elle caressait rêveusement la petite Blenheim, à son tour.

II

Était-ce une anomalie que cette affection de la femme outragée et trahie pour le seul témoignage qu'elle gardât de la liaison rompue? Non. C'était la preuve qu'elle n'oubliait pas les heuresd'ivresse goûtées avec l'amant infidèle. L'anomalie était ailleurs, dans cette affection de Pierre pour la vivante relique d'un passé qu'il ne pouvait pas ne pas haïr. Car il savait bien, lui, ce que Brigitte Fauvel ne voulait pas savoir, qu'il était profondément épris d'elle. Hélas! il l'était avec cette affreuse lucidité de l'homme vieillissant, lorsque la vanité ne lui fait pas désapprendre, pour son propre compte, les vérités les plus certaines, celles qu'il a constatées tant de fois chez les autres. A un certain âge, on n'est plus jamais aimé d'amour. Cette évidence n'avait pas empêché que Pierre ne se laissât toucher jusqu'au plus intime de son cœur par le charme prenant de Brigitte. Mais ç'avait été sans illusion. Il y avait, chez lui, une extrême maîtrise de soi, jointe à une expérience très avertie. Son métier et sa nature s'étaient réunis pour en faire un homme très surveillé, très désenchanté et cependant très tendre. Ancien diplomate, il avait, dans une carrière un peu errante, beaucoup observé et peu vécu. Il n'avait pas rencontré, durant sa jeunesse, la femme à côté de laquelle les autres femmes s'effacent pour toujours, dans l'avenir comme dans le passé. Il avait aimé, jamais complètement, absolument. Ces sensibilités masculines déçues par les circonstances, semblent garder une réserve d'émotion qu'elles dépensent, sur le tard, en dévouements romanesques, comme celui de Vivien pour Mme Fauvel. D'entrer dans l'intimité morale de cettedélicieuse femme lui avait été une douceur qu'il s'était juré de ne pas gâter, en y mêlant des aveux et des désirs qui l'eussent mise, vis-à-vis de lui, à l'état de défense. Quand il lui avait posé, pour la première fois, cette question, en flattant de la main la tête de Daisy afin de l'apprivoiser: «Oh! la jolie bête! Où l'avez-vous eue?» son cœur s'était serré à entendre la réponse: «C'est Dehandy qui me l'a rapportée d'Angleterre.» Et, tout de suite, il s'était tendu à ne pas montrer son secret déplaisir. Il avait affecté d'attirer à lui la petite chienne. Celle-ci, inconsciente du motif d'une sympathie si compliquée, s'était frottée à sa jambe, avec la grâce souple qu'ont ces animaux, dressés de génération en génération à vivre sur des meubles de salon, dans une atmosphère de gâterie et de sociabilité. Puis le geste voulu était devenu un geste instinctif. Vivien avait fini par ne plus séparer l'image de Daisy et celle de Brigitte Fauvel. Il avait pardonné son origine à ce bibelot animé. Accompagnait-il Mme Fauvel dans quelque course? Il portait la Blenheim entre ses bras, pour lui faire traverser sans danger une rue trop passante, et il ne pensait pas au ridicule dont il eût été couvert à ses propres yeux, si Dehandy, debout de l'autre côté du trottoir, l'eût regardé de ce regard de l'ancien amant, insupportable au nouveau. Il l'est plus encore à l'amoureux qui n'a rien eu de cette femme dont l'autre sait tout. Sensations si âcres! Les imaginer seulementest une souffrance. Vivien ne se les figurait même plus quand il s'agissait de Daisy!

Cette amitié pour la petite bête, donnée cependant par l'homme qu'il haïssait le plus au monde, était donc très sincère, et ce fut pour lui un réel chagrin quand un jour, arrivé avenue Montaigne, le concierge lui dit, du seuil de sa loge, avec une voix importante d'homme du peuple qui annonce une grave nouvelle:

—«Monsieur Vivien sait que notre chienne a été volée?»

—«Daisy?» interrogea Pierre, avec autant d'anxiété que s'il se fût agi d'une vraie catastrophe.

—«Oui,» reprit l'homme. «Ce matin Joseph, le valet de pied, l'avait sortie comme d'habitude pour lui faire faire sa petite promenade... Voilà qu'il laisse la bête dehors pour venir me raconter une bêtise dans ma loge... Je ne savais pas, moi, qu'il ne l'avait pas remontée... Nous causons un peu...—«Faut que j'aille chercher Daisy,» qu'il me dit. Il ressort. Plus de Daisy. Il l'appelle. Il siffle. Plus de Daisy... Et le maître d'hôtel qui nous raconte qu'il était à regarder par la fenêtre, au second étage et qu'il a vu une dame qui caressait une petite chienne blanche et feu! Tiens, qu'il s'est dit: «Une chienne comme la nôtre.» Et la dame a pris la chienne sous son bras, elle est partie, et lui qui est resté là, passif, au lieu de descendre et de courir!... C'est seulement quand Joseph est monté, en demandant: «Vous n'avezpas vu Daisy? qu'il a dit: «alors c'est elle qu'on a volée devant moi?...» Enfin, monsieur, elle est volée, et bien volée!»

—«Comment? vous avez laissé voler Daisy?...» En adressant cette phrase deux minutes plus tard à l'infortuné Joseph, penaud et décontenancé sous sa livrée d'antichambre, Pierre Vivien avait dans la voix le tremblement d'une rancune presque personnelle. Il faillit en vouloir à Mme Fauvel en constatant qu'elle supportait sans désespoir la disparition de la délicate petite bête, associée pour lui à toutes les minutes de leur intimité.

—«Je ne me tourmente pas trop,» disait-elle. «On l'a prise pour avoir une récompense en la rapportant. C'est si simple! Elle a son collier avec son adresse. Ce soir ou demain matin je verrai arriver quelqu'un qui racontera qu'il a trouvé la bête dans la rue. Il aura ses cinquante francs et le tour sera joué.»

—«Alors, vous ne la faites pas afficher tout de suite?» interrogea Pierre.

—«Il sera toujours temps demain ou après demain...» Et, secouant sa jolie tête avec un geste d'enfant, comme pour se faire pardonner, par la grâce de son aveu, un sentiment bien près d'être mesquin. «Que voulez-vous? ça me fâche toujours d'être exploitée... Pas pour l'argent, mais par amour-propre. J'ai l'idée qu'en n'ayant pas l'air trop pressée de ravoir ma chienne, les voleurs se diront: On n'y tient pas tant quecela!... Et alors, ils auront moins de bénéfice. Ils seront un peuchocolat, comme ils disent dans leur joli langage. Ce sera toujours autant de repris sur eux!»...

—«Vous ne voulez pas me permettre d'aller faire une déclaration chez le commissaire?» insista-t-il. «Pensez que la pauvre petite bête s'est peut-être échappée des mains de la voleuse. Alors, si quelqu'un l'a ramassée et portée simplement à la police?... Son collier peut s'être détaché... Enfin, cela ne vous engage à rien... Elle est si sensible, si impressionnable!... Quand on n'aurait qu'une chance de lui éviter une nuit à la Fourrière, ça vaudrait la peine d'essayer...»

—«Vous avez raison,» fit Brigitte. «Mais, vous savez, je ne suis pas du tout mère aux chiens. Tout de même celle-là était vraiment une petite personne. Et si vous me la retrouviez aujourd'hui, je serais très contente.»

Chez le commissaire du quartier, aucune nouvelle. Il fallait s'y attendre. Aucune à la Fourrière, où Vivien se transporta aussitôt. Aucune à l'asile de Genneviliers. Il s'y rendit le même jour, quoique la présence de la chienne volée fût littéralement impossible là, quelques heures après sa disparition. Le lendemain, mêmes recherches, même résultat absolument négatif. Mme Fauvel s'était enfin adressée à une agence de recherches, et, sur tous les murs du quartier des Champs-Élysées, de petites affiches se multipliaient, promettantune forte récompense à qui rapporterait à l'hôtel de l'avenue Montaigne une chienne de l'espèce dite Blenheim, âgée, répondant au nom de Daisy. Brigitte commençait, en effet, si peu «mère aux chiens» qu'elle se déclarât, à partager un peu l'inquiétude de son familier. C'était un sujet de conversation toujours pris et repris entre eux maintenant: où pouvait être Daisy? Que faisait-elle? L'avait-on vendue à quelqu'un qui la traitait doucement? Était-elle au contraire tombée entre des mains brutales?

—«Il est pourtant bien invraisemblable qu'on l'ait volée pour rien? Elle n'est plus assez jeune pour qu'un marchand en offre un prix supérieur à la récompense annoncée,» disait Mme Fauvel.

—«On vous l'aura volée par vengeance,» disait Pierre. «Ce sera la femme de chambre que vous avez renvoyée l'année dernière.»

—«Mais elle est placée en Amérique!» reprenait Brigitte toujours plus raisonnable que son vieil ami.

—«Elle aura profité d'un voyage de ses maîtres à Paris,» insistait-il, et les suppositions succédaient aux suppositions jusqu'à un certain jour,—il y avait déjà quatre mois depuis la disparition de Daisy,—où Vivien allant à pied à son cercle rue Boissy-d'Anglas, fut arrêté par la pluie sous les arcades de la rue de Rivoli. Un homme promenait, pour tenter les passants, deux de ces minuscules loups-loups de Poméranie, véritables diablotins dans un manchon de poils.C'étaient, ces deux petits chiens, le contraire même de Daisy: long museau aigu, oreilles dressées, pattes hautes et nerveuses, la queue relevée en panache sur le dos, et de petits yeux enfoncés, dardant un regard de feu follet, agile et rapide. Cette comparaison par antithèse fut la cause que l'attention du promeneur se fixa sur ces deux bijoux vivants. Un des loups-loups, se voyant regardé, et comme s'il eût voulu solliciter une délivrance, celle de la tyrannie évidemment exercée par l'affreux personnage qui les tenait en laisse, lui et son compagnon, se dressa sur ses pattes de derrière. Il appuyait ses petites pattes de devant le long de la jambe du promeneur compatissant—comme faisait jadis Daisy—et il cherchait fièvreusement, de ses naseaux frais, une main que Vivien abaissa vers la tête intelligente levée vers lui. Il se prit à penser soudain que la jolie bête pouvait bien avoir été, comme Daisy, la victime de quelque rôdeur. Peut-être avait-elle été arrachée à un intérieur de gâterie pour être maltraitée? Elle était toute maigre et chétive, même dans son ardeur de vitalité, et, lui-même étonné par le son de sa voix et ses propres paroles, Pierre s'entendit dire au marchand:

—«Combien demandez-vous de ce Poméranien?»

—«Deux cents francs,» répondit l'autre.

—«Les voici,» fit Vivien, et dix minutes plus tard, au lieu de s'asseoir au cercle à sa table debridge, il descendait d'un fiacre à la porte de l'hôtel de l'avenue Montaigne. Brigitte n'était pas là. Le temps d'écrire sur sa carte: «Ce n'est pas Daisy, mais faites bon accueil tout de même à ce pauvre Fu-Fu.» C'est ainsi qu'il avait baptisé soudain le petit chien, lequel n'avait cessé, dans ce court trajet, de trembler de tout son fragile corps, entre les mains de son nouveau maître. Et cependant, comme s'il eût déjà compris que cet inconnu lui était un ami, il commença d'aboyer furieusement quand Pierre eut refermé la porte, en recommandant de bien soigner le petit animal jusqu'à ce que Mme Fauvel rentrât.

—«Soyez tranquille, monsieur Vivien», avait répondu le concierge. «Si ce Fu-Fu n'est pas Daisy, moi je ne suis pas Joseph.»

III

Avez-vous lié dans votre vie commerce d'amitié avec un chien, un de ces humbles compagnons dont un poète a pu écrire:

Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature

Alors vous comprendrez le demi-remords dont Vivien fut saisi en recevant le soir même, un billet de Mme Fauvel. La jeune femme le remerciait de lui avoir, disait-elle, «remplacé» Daisy. Il se sentit vaguement coupable envers la disparuepour avoir introduit dans la maison dont elle avait été l'heureuse et unique habitante, cet hôte inattendu. Ce nouveau venu allait coucher sur le coussin de l'autre, boire du lait dans le bassinet d'argent réservé à l'autre,—un de ses présents,—sauter sur les genoux de Brigitte, comme l'autre. Et le sens de la superstition, ce legs de tous nos atavismes, est si prompt à se réveiller en nous: Pierre éprouva cette obscure et pénible appréhension que les gens du peuple résument si bien, dans cette formule vulgaire: «Cela me portera malheur.»

—«Voilà qui est vraiment par trop enfantin,» fit-il, en haussant les épaules. Et un autre adage populaire lui revint, qu'il se répéta, pour exorciser le fantôme de la pauvre Daisy, soudain apparue devant sa pensée: «Les bêtes ne sont pas des gens...»

Quand nous sommes dans cette disposition singulière, qui nous découvre, derrière le hasard des événements, l'action possible des causes occultes, la moindre coïncidence l'avive et l'approfondit. Vingt-quatre heures après avoir acheté, sous les arcades de la rue de Rivoli, le petit loup-loup Poméranien, et comme Pierre remontait les Champs-Élysées, il se heurta au coin de la rue de la Boëtie, contre l'un de ses anciens collègues de la Carrière, perdu de vue depuis des années. Vous entendez d'ici les: «Comment? Vous à Paris?...—Oui, ministre plénipotentiaire,mon cher ami, me voici ministre!...—Comme ça nous pousse!...—Vous rappelez-vous quand...» Et de «vous rappelez-vous» en «vous rappelez-vous,» les deux diplomates de marcher ensemble quelques pas, puis quelques pas encore, jusqu'à un moment où le ministre dit à Pierre:

—«Prenons-nous une tasse de thé? J'ai déjeuné très tôt, et il est cinq heures.»

Un des innombrablestea-roomsque l'invasion Anglaise de ces dernières années multiplie dans Paris, montrait sa porte peinte en vert pâle, et décorée avec la complication, déjà démodée, du «modern-style». Quel fut le saisissement de Pierre Vivien lorsqu'il aperçut, assise à l'une des tables, et goûtant gaiement, Mme Fauvel, en compagnie d'un homme de leur monde, M. Victor Arnoult, dont elle n'avait pas prononcé le nom deux fois devant lui! Il ne la savait pas liée avec ce personnage, et ils étaient assez intimes pour s'installer ainsi, l'un et l'autre, en tête-à-tête. Mme Fauvel n'avait pas vu entrer Pierre. Et celui-ci, de la table d'angle où le ministre et lui s'étaient mis, pouvait l'étudier, sans qu'elle le remarquât. Il voyait ses gestes, la façon dont elle remuait la tête. Une glace voisine, lui montrait le reflet de ce visage dont il connaissait si bien l'expression amusée ou ennuyée, distraite ou intéressée. Arnoult racontait à la jeune femme une histoire, qui la divertissait, sans doute, infiniment, car elle riait, en portant sa tasse de thé à seslèvres, de son rire d'enfant, le même qu'elle avait eu avec lui, deux heures auparavant. Il lui avait fait sa visite, comme d'habitude, à trois heures. Et elle ne lui avait pas parlé de ce goûter! Cette rencontre lui fut si complètement insupportable, qu'à peine la première gorgée de thé avalée, il tira sa montre, et, laissant là son camarade, un peu étonné d'un si brusque départ:

—«Ah! mon ami, quel étourdi je fais!... J'ai oublié que j'avais un rendez-vous. Pourvu que je n'arrive pas trop tard!... Vous m'excusez?»

—«Où avais-je la tête?» se dit-il, quand il fut dehors, et seul, de nouveau. «Cet Arnoult ne lui fait pas la cour; je le saurais.... Il la lui ferait d'ailleurs? Je n'ai aucun droit sur elle. Mais il ne la lui fait pas. Elle l'a rencontré par hasard, comme moi le ministre. Elle sera entrée dans cetea-room. Il n'y avait pas de table libre. Il lui aura offert de s'asseoir à la sienne. Demain elle m'en parlera. Et d'ailleurs, cela ne me regardera pas. Je ne vais pas me mettre à l'ennuyer de mes jalousies. Ce serait trop grotesque....»

Ce raisonnement était la sagesse même. Il n'empêcha pas que, le lendemain, le cœur de l'ami désintéressé ne battît un peu trop vite quand il pénétra dans le salon où Brigitte se tenait après le déjeuner, comme à l'ordinaire. Un arome de tabac attestait que le mari avait allumé un cigare, en prenant son café, dans cette pièce, avant de s'en aller à la Bourse, ou ailleurs, abandonnantsa femme, qui lui était parfaitement indifférente, aux intimités, innocentes ou coupables, qu'elle pouvait avoir. Jusqu'alors, Pierre Vivien avait trouvé si commode cet effacement absolu de Fauvel. Il en éprouva soudain une impression désagréable. C'était la preuve que Brigitte était très libre, trop libre. Une première fois déjà elle avait abusé de cette liberté. Allait-elle en abuser une seconde fois? Arnoult ne lui ferait-il pas la cour? Et, tandis que Fu-Fu, ne reconnaissant plus son acheteur de l'avant-veille, jappait contre lui avec la colère d'un chien dépaysé, cette question se posait dans l'esprit de Vivien. Il riait cependant. Il racontait sa journée d'hier, moins l'épisode de son entrée dans letea-room, afin de provoquer des confidences pareilles. Et son amie commençait de lui raconter aussi son après-midi et sa soirée, en se taisant également du goûter pris en compagnie de Victor Arnoult. Pourquoi?

—«Oui, pourquoi?...» se demandait Pierre, en descendant l'escalier. Ce point d'interrogation une fois surgi dans sa pensée n'en devait plus disparaître. Comment en secouer l'obsession grandissante? Il avait beau se dire qu'il n'était pas jaloux, il l'était, et tout de suite il commença de s'adonner à cette inquisition involontaire, la plus douloureuse de toutes et la plus lucide, qui ne peut se retenir d'interpréter les moindres signes. On croirait qu'une puissance maligne se complaît à les multiplier, ces signes! Une semaine s'était à peine écoulée, et Pierre étaitarrivé à savoir que Mme Fauvel voyait Arnoult presque tous les jours, à son insu, qu'elle visitait avec lui des musées et des expositions, qu'elle le retrouvait dans des maisons, où lui, Vivien, n'allait pas, enfin qu'elle avait, dans sa vie, une amitié d'homme, à côté de la sienne. Il apprit aussi que cette amitié était toute récente. C'était l'explication du silence gardé vis-à-vis de lui. Il eût dû, s'il avait été logique avec son parti pris d'une affection désintéressée, y voir une preuve de l'extrême délicatesse de Brigitte. Elle avait trouvé le moyen d'être toujours pareille à son égard. Elle l'avait vu aux mêmes heures qu'autrefois, aussi longtemps. Elle s'était tue de cette amitié nouvelle, parce qu'elle avait bien prévu qu'il en prendrait de l'ombrage. Et elle avait tout naturellement adopté le procédé habituel aux femmes quand elles veulent concilier des choses inconciliables, celui des tiroirs. Elles mettent bien, quand elles rangent un meuble à secret, certains bijoux dans un tiroir, et d'autres, dans un autre. De quoi pouvait se plaindre Pierre? L'avait-on changé de tiroir? Et cela n'empêchait pas qu'un mois après la découverte du tiroir Arnoult, il était le plus malheureux des hommes, sans avoir d'ailleurs osé rien en faire paraître à Brigitte Fauvel. Il avait trop peur de découvrir que le tiroir Arnoult n'était autre que l'ancien tiroir Dehandy, et que la jeune femme avait pris un nouvel amant. Encore une fois, il ne se fût pas reconnu le droit des'en offenser. Le seul indice de son intime mécontentement était une aversion, presque une horreur, pour qui? pour la petite bête qu'il avait lui-même offerte à sa subtile amie, pour le loup-loup de Poméranie, dont l'entrée avenue Montaigne avait coïncidé exactement avec la révélation dont il souffrait. Cette antipathie se manifestait si comiquement que Mme Fauvel ne pouvait s'empêcher de s'en amuser.

—«C'est pourtant vous qui me l'avez donné», disait-elle, «et vous avez l'air d'en être jaloux!...»

Hélas! ce n'était pas du preste et charmant animal, si léger dans ses élans, si vif, si spirituel, que le titulaire du tiroir Amitié A était jaloux. C'était du tiroir Amitié B. Mais était-ce bien Amitié qu'il fallait lire sur l'étiquette? En constatant que Mme Fauvel ne voulait pas comprendre sa mélancolie évidente, Pierre se le demandait souvent, trop souvent, et chaque fois avec une peine plus profonde.

IV

Sur ces entrefaites, il se produisit un incident absolument inespéré. Un matin la femme de chambre entra chez Mme Fauvel, les yeux brillants, le visage bouleversé par une émotion joyeuse:

—«Madame, madame,» balbutiait-elle, dans son saisissement de cette nouvelle extraordinaire, «Daisy est retrouvée!»

—«Daisy est retrouvée?» fit Brigitte, tout en flattant de la main Fu-Fu, qui mordillait le ruban rose pâle passé aux poignets de la chemise de soie de sa maîtresse. Il ne soupçonnait guère la menace que le retour de l'ancienne favorite représentait pour sa volontaire et capricieuse petite personne.

—«Oui, madame. C'est toute une histoire. Madame sait qu'hier elle a dit à Joseph d'aller de grand matin porter un paquet de livres chez la sœur de madame, rue de Varenne. Il s'est mis en retard. Arrivé place des Invalides, il a vu à l'horloge de la gare qu'il n'avait plus trop le temps d'aller et de revenir. Alors il appelle un fiacre, et qu'est-ce qu'il voit sur le siège, entre les jambes du cocher? Une tête de chien qui lui fait dire:—«On croirait Daisy.»—Il va pour caresser la bête, elle le lèche! Il regarde davantage. Il se dit: «Mais c'est elle.» Il demande au cocher: «Comment l'avez-vous eue?»—«Je l'ai trouvée couchée sous une porte de hangar à Billancourt! un soir qu'il pleuvait en vrai déluge. Elle était maigre. Elle avait l'air de mourir de faim et de froid. Je l'ai ramassée et gardée. Mais si elle est à vous... C'est une gentille bête et bien douce... Seulement elle ne joue jamais...» Alors Joseph est allé chez la sœur de madame avec la voiture. Il est revenu avec. Il n'y a pas de doute. Madame, c'est Daisy.Elle a cette petite déchirure à son oreille que lui avait fait Tom. Madame se rappelle? Madame veut-elle qu'on la lui amène? Madame verra comme elle est changée, comme elle a souffert!»

—«Mais oui; amenez-la tout de suite, tout de suite,» s'écria Brigitte Fauvel. «Et prenez Fu-Fu. Mettez-le dans la lingerie qu'ils ne se disputent pas aussitôt...»

Quelques instants plus tard, la camériste rentrait, apportant dans ses bras la pauvre chose, souillée de boue, déjetée de misère, qu'était devenue la coquette, la fine, la souple Daisy, la jolie Blenheim, habituée à prélasser ses poils soyeux sur les coussins de l'automobile. La robe crottée, les yeux chassieux, les oreilles garnies de touffes en grumeaux, la bête de luxe se présentait avec la physionomie lamentable d'un chien d'aveugle. Elle s'était ignoblement salie à se tenir entre les sabots fangeux du cocher, à se vautrer dans la paille de l'écurie. Maintenant, stupéfiée du miracle qui la faisait soudain se retrouver dans le décor de son ancienne existence, elle regardait autour d'elle, comme hébétée de ce fantastique changement. Elle hésitait, ne sachant pas si elle rêvait ou non. Toutes les images de ces quatre derniers mois passaient sous son front bombé, que décorait toujours la tache fauve—signe de sa noble race. Où était-elle allée depuis que la voleuse l'avait ramassée sur le trottoir de l'avenue Montaigne? Pour qu'elle ne fût restée entre aucune des mains quiavaient dû la posséder, il fallait que ces mains eussent été brutales et méchantes. Avait-elle été vendue à des gens qui l'avaient livrée en pâture à des enfants tourmenteurs? L'avait-on confiée à des domestiques qui lui allongeaient des coups de pied, emprisonnée dans des chenils de marchands, où d'autres bêtes plus fortes la mordaient? Avait-elle erré à travers les rues, éperdue, attaquée au passage par de cruels caniches, cherchant sa vie à même les tas d'ordures, grelottant de froid par les nuits mauvaises, comme celle où le cocher charitable avait eu pitié d'elle? Quelles visions hantaient ses larges et profondes prunelles, au regard plus humain encore, tandis que sa douce maîtresse de jadis l'appelait par ce nom qu'elle n'avait plus jamais entendu: «Daisy! Daisy!» Et tout d'un coup, le flot des souvenirs de son existence heureuse lui envahissant le cerveau, l'exilée se précipita vers le lit avec des aboiements d'ivresse et des bonds de reconnaissance émue, et elle déchirait les draps de ses ongles trop longs, tachant la fine batiste, s'accrochant aux dentelles, griffant la soie fragile du couvre-pied, au désespoir de la femme de chambre, qui s'écriait:

—«Ah! non, madame! Non!... Que madame ne la laisse pas monter sur le lit. Elle va tout salir, tout gâter...»

—«Ça ne fait rien», disait Mme Fauvel, en souriant. «Pauvre petite Daisy! Oui, comme elle a souffert!... Faites donner cent francs aucocher... Vous reviendrez vite et on la lavera... J'espère qu'elle fera bon ménage avec Fu-Fu. Pauvre Daisy! Mais elle est vraiment trop sale... Tenez, prenez-la, et que Joseph la lave tout de suite...»

—«Eh bien!» disait-elle quelques heures plus tard à Pierre Vivien stupéfait, en lui montrant la chienne couchée sur le tapis du petit salon. «Vous la reconnaissez? C'est votre amie Daisy. On l'a retrouvée... Elle n'a pas pris bon caractère dans ses aventures. Elle n'a rien voulu manger. Et voyez, elle s'est mise dans ce coin de la fenêtre, cachée derrière les plis des rideaux. Elle m'avait fait fête au premier moment. Elle ne me regarde plus. Elle ne me répond plus. Tout cela depuis qu'elle a découvert l'existence de Fu-Fu... Et lui, au contraire, il est si gentil avec elle! Il ne demande qu'à jouer...»

Et comme s'il eût voulu fournir un commentaire indiscutable à ce témoignage de sa maîtresse, le Poméranien allongeait ses pattes à terre, et, posant son museau aigu sur elles, il jappa doucement d'abord, puis vivement, du côté de la boudeuse. Celle-ci, roulée en boule, son mufle caché à demi dans sa fourrure maintenant toute blanche, ouvrit un instant les yeux sans bouger, pour les refermer. Sur le tapis, à côté d'elle était un morceau de sucre que Mme Fauvel lui avait tendu et qu'elle n'avait pas pris. Celle-ci le ramassa et le tendit de nouveau à l'animal.

—«C'est extraordinaire,» dit-elle. «Fi! la vilaine jalouse! On ne te prend rien, pourtant, ma Daisy. Je te gâterai comme je te gâtais. Allons, mange ce sucre. Sois douce...»

Vaines flatteries de langage et de geste, auxquelles la bête continua d'opposer une attitude non pas d'hostilité, car sa queue remua lentement, mais d'indifférence systématique. Visiblement, tant que l'autre animal serait là, elle ne consentirait pas à communiquer avec leur commune maîtresse. Elle lui donnait à choisir entre elle et l'étranger.

—«Non,» reprit Mme Fauvel, répondant tout haut au reproche muet de ce refus et de cette immobilité. «Non. Je ne le renverrai pas. Tu entends. Je ne le renverrai pas...» Et, prenant dans ses bras le loup-loup, elle l'embrassa câlinement en l'emportant avec elle pour aller s'asseoir dans son fauteuil accoutumé, tandis que Vivien lui disait:

—«Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir apporté cet affreux Fu-Fu.»

—«Et moi, je suis trop contente de l'avoir,» répondit la jeune femme. «Je déteste la jalousie. Il n'y a pas de sentiment qui me paraisse plus mesquin et plus bas,—surtout,» insista-t-elle, «surtout quand on ne vous prend rien.»

—«Vous appelez cela ne lui rien prendre?» dit Pierre en regardant, tour à tour, du côté de la petite Blenheim puis du petit Poméranien.

—«Mais quoi?» fit-elle.

—«Vous lui prenez la douceur de vous suffire,» osa-t-il répondre. «Ah! ne pas suffire à quelqu'un,» répéta-t-il, «je comprends comme c'est dur, allez, depuis que... moi non plus... je ne vous suffis plus...»

—«Et moi,» dit-elle en rougissant, «je ne vous comprends pas.» Elle avait dans les yeux pour lui répondre une si invincible obstination! Le pli creusé entre ses fins sourcils blonds exprimait un mécontentement si près d'être une colère! L'ami jaloux ne continua pas. Oh! Si! Elle l'avait compris, mais elle ne voulait pas plus le comprendre, qu'elle ne voulait comprendre les susceptibilités de la chienne revenue au gîte. Cette réplique et ce regard, c'était le double tour de clef donné au tiroir.

V

—«Ah! monsieur Vivien,» disait, le jour suivant, le concierge de l'hôtel, avec un visage bouleversé, comme Pierre se préparait à entrer dans le vestibule. «Vous ne savez pas le malheur? Notre Daisy? Qui est-ce qui aurait cru cela? Elle s'est sauvée. Oui, monsieur. Ce matin, comme j'ouvrais la porte, je l'ai vue qui filait, filait... Il faut croire qu'elle avait été bien heureuse chez son cocher, car elle s'est arrêtéedevant une voiture, pour essayer de sauter sur le siège. Elle croyait que c'était lui. C'était une brute, celui-là, monsieur, et qui lui a allongé un coup de fouet. Elle a roulé sur le pavé. Juste à ce moment une automobile arrivait à toute vitesse. Et alors...»

—«Elle a été écrasée?»

—«Oui, monsieur. Une si jolie bête, et juste après qu'on nous l'avait rapportée! On n'a pas osé le dire à madame. On a pensé que monsieur Vivien la préparerait mieux...»

—«Moi?» dit Pierre. «Et justement je venais vous demander de prévenir madame qu'elle ne m'attende pas aujourd'hui. Nous devions sortir ensemble, et j'ai un empêchement...»

—«En voilà un drôle de pistolet,» fit le concierge, redevenu sincère, quand son interlocuteur fut reparti sans entrer. «J'ai cru qu'il allait pleurer, lui, sur cette sale petite chienne!... L'imbécile! Il ne sait pas!...» Et, se ressouvenant de l'époque où Dehandy avait apporté Daisy dans la maison, le mauvais serviteur, qui avait l'esprit aussi malveillant que simpliste, se mit à rire. «Et Dehandy était un beau gars au moins, au lieu que celui-ci!... Ah! comment madame a-t-elle pu le prendre?...» Puis, regardant le dos un peu voûté de Vivien, qui s'éloignait le long de l'avenue Montaigne, il haussa les épaules. Qu'aurait-ce été s'il avait pu devinerque les assiduités du visiteur quotidien n'avaient jamais été récompensées, même d'un baiser, et ce que représentait de si délicatement jeune dans ce cœur de plus de cinquante ans, cette pitié pour la jalouse et pauvre Daisy?


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