Chapter 5

Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége.

Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut unbareletsur lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de bien aristocratique.

Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro 1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait leTheologo: je n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à quelques fonctions ecclésiastiques.

Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en trompe-l'œil, c'est-à-dire que lesatané barelet, plus gros du ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de juillet.

Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal.

LeTheologo, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la tête sur la batterie, et ferma l'œil gauche.

Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.

Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers leTheologo; il avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin.

—Eh bien! qu'est-il arrivé? demandai-je à Stephano.—Peu de chose: une mouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un faux point de mire.—Comment, vous y mettez cette importance-là? repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...

Je n'achevai pas, car en ce moment leTheologos'était remis en joue: cette fois le coup partit.

Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à côte dubareletduTheologo.

Cet homme ôta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.

Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrémité contre le centre dubarelet.

Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond de papier doré était emportée.

—C'est un hasard, dis-je à voix basse au marquis.

—Patienzza, me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.

Le second coup duTheologopartit, et la balle mordit sur la moitié du trou qu'avait fait la première.

Il en fut à peu près de même des quatre autres: toutes les six ne tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille placés à dessein les uns à côté des autres.

Après leTheologovint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu ne discontinua pas pendant cinq heures.

Le premier prix appartint sans contestation auTheologo; Stephano eut le second; un gros chanoine et moi nous tirâmes le troisième au sort, et j'eus la bonne chance de gagner.

On ne pouvait concourir à un de ces prix, qui se composaient de pièces d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de place.

—Tu t'es moqué de moi, me dit Stephano avec bonhomie.—Je te promets que c'est un pur hasard, répondis-je, je n'ai jamais tiré à la cible de ma vie.—Si tu reviens l'année prochaine, tu nous battras tous, reprit-il: regarde ce pauvreTheologo, il n'est pas encore remis de la frayeur que les trois premiers coups lui ont causée: voilà cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix.

Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannières, les syndics reprirent la tête de la colonne; chaque tireur retrouva son compagnon, puis on se remit en marche pour le château.

Je crus que c'était simplement une conduite courtoise qu'on faisait au marquis, et que la fête était terminée; mais je me trompais, comme vous allez voir.

Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur d'une terrasse située au couchant du vieux manoir.

Tous les membres dutavolazzoy prirent place avec leurs épouses, leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le troisième prix, me dit être les enfants de sa sœur cadette: je déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion.

Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de la ville. La marquise de Nora mit leTheologoà sa droite et le doyen des syndics à sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du bailli et la fille du maître de poste: le comte de Bombelles, le baron de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles châtelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous nous en acquittâmes à la satisfaction générale.

Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes les classes de la société étaient représentées: d'une part, le respect n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-façon n'avait rien de choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit d'une voix vibrante et émue:

—A la santé de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les liens qui nous unissent depuis des siècles durer des siècles encore! Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pères s'aimaient!

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors le syndic se leva à son tour et répondit:

—Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'écria-t-il d'une voix retentissante. A sa noble compagne! à ses enfants! à la prospérité de sa maison!

Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans tous les cœurs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent, les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.

Le soir, le château fut illuminé, on tira un feu d'artifice sur la terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles armures transformée en salle de bal.

La danse ne chassa pas les prêtres; ils étaient tous trop honnêtes pour se croire obligés de faire les hypocrites: ceci soit dit sans offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en blâmons aucun.

—Eh bien! que penses-tu du Piémont? me demanda Stephano le lendemain matin.—Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, répondis-je. Cette soirée d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de semblables mœurs après quarante ans de révolutions à votre porte? Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.—Rien n'est plus facile cependant: nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une erreur: quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la preuve chaque jour.—Cependant votre noblesse a de grands priviléges, et il n'en faut pas davantage pour faire des mécontents.—Ce ne sont point les priviléges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le roi me fait une grâce, je l'accepte; mais quand je lui demande une faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu maintenant?—Très-bien; seulement une semblable conduite demande...—Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit Stephano. Mais au diable cette conversation sérieuse! ajouta-t-il, j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à faire une chasse un peu rude demain?—Certainement.—Eh bien! fais toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous partirons après le déjeuner, nous dînerons le soir à Pignerol, et nous irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchanté de faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te laisse à tes affaires et vais veiller aux préparatifs de notre petite campagne.

A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions, Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attaché derrière renfermait nos chiens; nos fusils étaient entre nos jambes et nos carnassières sur nos épaules.

Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits étalons sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la cour de l'auberge de laCroce-Bianca, la meilleure de la ville.

Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la cabane du vieux braconnier.

Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque. Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches, des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible, plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.

Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.

L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa son mulet près du mien en me disant:

—Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre. Si ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement tu es perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires.—Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?—A trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure et demie pour les faire.—Comme qui dirait le temps de fumer trois cigares.—A peu près.

La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une profondeur prodigieuse.

—Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles. Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais.

Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la recommençai.

Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.

Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par un grand feu.

—Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyère n'ont qu'à se bien tenir demain.—Bonsoir, Titano, répondit le marquis en mettant pied à terre. Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?—C'est ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le gibier.—Je t'amène un ami, un Français, reprit le marquis.—Soyez les bienvenus tous les deux, Excellences.

Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon mulet, et j'avais suivi le marquis dans la cabane.

Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc prendre immédiatement connaissance des lieux et de la figure de notre hôte.

La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée et un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée portait un râtelier d'armes, véritable arsenal, composé d'une canardière, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poignée duquel étaient attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques gravures communes, collées le long des murs représentaient le roi Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles: ces trois personnages étaient les héros de prédilection de Titano.

Quant à ce dernier, c'était bien le plus singulier individu que j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder. Il avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était phénoménale, ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille à l'autre. Son œil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue. Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était ridée comme une pomme à la fin du carême. Eh bien! cet extérieur bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure hétéroclite étincelait d'esprit et de bonté; l'œil ouvert avait de la bienveillance; sous la paupière de l'œil fermé, on voyait briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession. Titano n'avait pas d'âge: à le voir agir, on ne lui aurait donné que 25 ans; à regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifié d'un siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne l'empêchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq minutes. J'en eus la preuve le lendemain.

Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait déchargé les mulets que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas et autresharnois de gueule, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient pas été oubliées.

—Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous ces préparatifs d'un œil mélancolique. Vous vous défiez pour la première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.—Non, mon bon Titano, répondit le marquis en posant avec une affectueuse familiarité sa main aristocratique sur l'épaule osseuse du braconnier; mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions.

La figure de Titano s'illumina.

—Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais préparé pour elle, car je l'attendais.—Sans aucun doute! s'écria joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table.

En un clin d'œil, Titano eut rangé les provisions apportées par nous dans son buffet; puis il se mit à l'œuvre avec une activité extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé.

L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du marquis, l'un des meilleursmaîtres-queuxque j'eusse jamais rencontrés.

Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à Stephano.

—Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa cave.—Il est donc riche?—Lui? il ne possède, comme disent les Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous appelez en France un pauvre diable.—Alors comment fait-il?—C'est une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de ton pays.—Et on le laisse faire?—On ne l'a jamais pris en flagrant délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on ne le tourmente pas trop.—Quel est son système?—Il se fait payer en comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.—Mais avec un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux. Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment, toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?—Je t'ai dit qu'il était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.—Je commence à comprendre.—Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...

Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte avait préparée, il reprit en s'adressant à lui:

—Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne serais pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une première?—Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur français voudra me faire l'honneur de...—Le crois-tu donc plus bête que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du reste.

Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.

—Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les membres.—C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté. Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon pied, bon œil et l'oreille fine comme à deux ans.—Comment l'appelez-vous?—Torquato.—Vous lui avez donné là un nom bien célèbre.—Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors deux mois. On voulait le noyer.

En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque humaine.

C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé. Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler, écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour deshouppesoù l'argent et la soie eussent été savamment mélangés.

—Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement:Si vous étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et je le payerais très-cher.—Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner les invalides dans son château.

—Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir, reprit le marquis avec une affectueuse bonhomie.

Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je rabattis mes prétentions de la manière suivante:

—Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal? demandai-je.

Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un trait d'esprit de chacune des rides de sa face.

—Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me répondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi, l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de l'étrangler; après cela, il faut dire qu'elle était bien laide et qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle semblait avoir une préférence marquée.

Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée d'un vilain mari, je compris parfaitement la répugnance de Torquato, et je n'en conçus que plus d'estime pour son caractère.

Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire supposer, je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille.

—Ma foi! je n'en sais rien, me répondit-il en riant: demande-le-lui toi-même; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui diras.—Cependant il a été soldat.—Ce qui ne signifie rien du tout: s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta question.—Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais, repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des difficultés insignifiantes.—Au fait, tu as peut-être raison: le piémontais est un peu comme le latin.

Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ce jargon mêlé désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme la langue dont on se sert dans les États héréditaires de Sa Majesté le roi de Sardaigne.

Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit immédiatementchorusla poêle à frire, dont le contenu était arrivé à son plus haut degré d'ébullition.

Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer l'air, et s'élança d'un seul bond vers la porte de la chaumière, contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.

A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle. La transformation fut complète, et elle se produisit d'une manière si prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a sillonné.

Bientôt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas réguliers.

Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.

Enfin des crosses de fusil retombèrent lourdement sur les roches aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles, dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si on eût voulu l'enfoncer.

A mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme quelqu'un qui fait semblant de dormir.

—Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix rude et grossière en mauvais français. Voilà pourtant de la lumière.

Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de nouveau à l'épreuve la solidité de la porte: quelques jurons énergiques lui servirent d'accompagnement.

—Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda à voix basse le marquis à Titano qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui se passait à l'extérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé comme par enchantement à dater du moment où Torquato était venu reprendre sa place auprès du foyer.—Ce sont les douaniers, Excellence: ne nous gênons pas pour eux; ils peuvent bien attendre qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.—Mais ils démoliront la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.—Qu'ils cassent seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire un procès.—Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance, puisqu'on est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première réquisition.—C'est vrai pour les portes fermées, Excellence... Mais pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mêmes. Eh bien! qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol.

En ce moment Titano jugea que ses tanches étaient frites, convenablement car il retira sa poêle de la partie ardente du foyer et il la posa sur des cendres chaudes.

On entendait au dehors les douaniers parler à voix basse comme des gens qui délibèrent.

—Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.

Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne fit mine de vouloir entrer.

—Tu l'as échappé belle, dit celui qui paraissait le chef de la bande.—Vous veniez pour me prendre?... répondit le vieux braconnier d'un ton goguenard.—Ce sera pour un autre jour... mais nous allions mettre ta porte en déroute, quand nous avons appris que Son Excellence le marquisde Noraétait chez toi.

Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement Stephano qui s'était avancé pour intervenir au besoin.

Nous comprîmes alors ce qui s'était passé: le chasseur du marquis, en revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter lamouéeà nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez Titano, et à l'instant même les mesures violentes avaient été abandonnées.—Ah! vous auriez mis ma porte en déroute, dit le vieux braconnier.Corpo di Bacco!je suis joliment fâché que vous ne l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez vite et dépêchez-vous de me montrer les talons.—Je veux, répondit le chef des douaniers, te prévenir que c'est moi qui remplace le brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec toi, et...—C'est un mensonge qui a servi à une injustice, interrompit Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne fût pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon camarade.—Tâche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.—Si je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour à gauche, en avant, pas accéléré, marche!

Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant pour examiner tout l'intérieur de la chaumière.

—Ah! ah! dit-il, voilà donc ce fameux chien?

Et il désigna du doigt Torquato toujours étendu devant le foyer.

Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa physionomie joviale et triomphante devenait tout à coup sombre et abattue.

—Eh bien! oui, voilà ce fameux chien, répéta-t-il avec humeur... et après?—Après? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère. Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai aussi l'œil sur lui, et...—De sorte, interrompit Titano une seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque malheur à mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras été la cause.—Précisément.—Alors tu feras bien de veiller sur ta peau; car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien près d'avoir une entaille.

Stephano pensa que le moment était arrivé pour lui de dire son mot dans ce débat qui commençait à devenir un peu vif.

—Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa main droite sur l'épaule du vieux braconnier; tout cela n'est que de la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas à faire du mal à ton chien.—Lui soldat, Excellence! s'écria Titano, il ne l'a jamais été.—Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte de n'avoir rien à démêler ensemble.—Que je touche la main d'un homme qui a menacé Torquato! Jamais! Excellence!—S'il l'a fait pour rire.—Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.—Voyons, brigadier, reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez à mon vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son chien.—J'aime mieux le mettre en colère que le tromper, Excellence, répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort ou à raison, on nous a dénoncé son chien comme un serviteur très-intelligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici, je crois avoir fait une bonne action.

Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de Titano, comme pour lui direTu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un méchant homme.

—Ah! on a dénoncé mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?—Ceci me regarde... Tiens-lede courtseulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en traître j'espère.—Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant délit? demanda Titano.—Je veux bien encore répondre à cette question, quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tête aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.—Mais si tu rencontres Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui, mon fusil à la main; dans ce cas le tueras-tu toujours?

Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une expression féroce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier Volenti.

—Je ne suis pas un enfant, répondit ce dernier, et je sais distinguer le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra pas le moindre danger; mais s'il se mêle de contrebande, tu sais ce que je t'ai dit...—C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur sérénité joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de mal...—Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux, interrompit le brigadier.

Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était restée ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, bornés du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source dans les environs de la chaumière de Titano.

En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer.

Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allongé devant l'âtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se soulever.

Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.

J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse du brigadier Volenti; cette disposition était devenue plus marquée, et elle se manifesta tout à fait quelques instants plus tard.

—Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialité, puisqu'il est bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu ne refuseras pas de boire un verre de vin d'Astiavec moi. Entrez, entrez, camarades! Voici la table de Son Éminence le marquis de Nora; mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté.

Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte de la chaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui pourrait se passer au dehors: nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis qu'une vaste opération de fraude devait se faire, cette nuit-là, par des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de Titano.

Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien recevoir ses nouveaux hôtes. Il apportait des chaises, étendait une nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté.

Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une véritable passion.

Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia sur le seuil de la chaumière, ayant tout le train de devant hors de la maison et tout le train de derrière dans l'intérieur.

Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reçu se réveillait de nouveau.

—Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano, dit un douanier en vidant son verre.—Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal, répondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait été donné par vous, il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui letape, ilgueulependant un quart d'heure... Allons, allons, mon bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'épagneul par un claquement de ses doigts osseux.

Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant l'âtre.

—Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.—Je vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier, sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes... Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le tracassons pas.—Je ne demande pas mieux, Ravina, et...—A votre santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les deux si la chasse a été bonne.

Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de colère et presque une menace de vengeance.

Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui semblait former le fond de son caractère:

—Père Titano, j'accepterai de bon cœur vos faisans et votre quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille, et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison, on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour servir les nombreuxcontrebandiersqui parcourent ces montagnes: ça peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé, père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.

Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant.

—Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres... On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.—Ah! c'est qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.

En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières fois.

—Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes auparavant.—Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans, et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne pas s'entendre.—Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit Ravina.—Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard: quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.

Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous l'enlever quelques mois après.

Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous l'entendîmes.

Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un de ces formidables bâillements de chien que tous les chasseurs connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui, quelquefois tous les deux ensemble.

Pendant cette petite scène, Stephano et moi nous étions restés près de la cheminée, et nous échangions de temps en temps quelques paroles à voix basse.

Neuf heures sonnèrent à une pièce de coucou qui était le meuble le plus élégant de la chaumière de Titano.

A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs carabines qu'ils avaient appuyées debout contre les murs, en entrant, serrèrent l'un après l'autre, le brigadier en tête, bien entendu, la main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs pas se perdit dans le lointain.

Titano les accompagna jusqu'à une certaine distance, et quand il revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte, quoique le vent qui venait du dehors fût un peu piquant à cette heure.

—Ma foi! tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! lui dit le marquis. Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.

Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'œil la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait point impossible qu'on l'espionnât du dehors.

—Pst! fit-il ensuite.

Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il fut aux pieds de son maître, sur les yeux duquel il attacha les regards les plus intelligents et je dirais presque les plus passionnés.

—Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux.

Torquato s'élança comme un trait hors de la chaumière: son ardeur était quelque chose d'incroyable.

J'examinai cette pantomime avec une extrême curiosité, et je voyais que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à cet examen, et de l'idée que je ne comprenais rien à ce qui se passait.

L'épagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendîmes dans un profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à ce qui se passait.

Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis il sauta sur son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier ayant un peu incliné la tête, Torquato lui lécha la face à deux ou trois reprises.

—Nous pouvons rire à présent! s'écria Titano.

Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul avait fait quelques secondes auparavant: son agilité tenait vraiment du prodige, et ce qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait autant de cabrioles que son maître.

—Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades... Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine à me tirer d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur,signor marchese. Avez-vous vu comment nous avons débuté tous les deux?—J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la contrebande.—Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?—Pas autre chose, je te jure.—Excellence, vous feriez un mauvais douanier.—Je ne te dis pas le contraire.—Mais vous avez du moins entendu le chant du hibou?—Oui.—Et vous vous souvenez que j'ai donné presque dans le même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un chamois mort, devant la cheminée.—Je crois effectivement me rappeler...—Eh bien! Excellence, tout cela était convenu entre nous.—Comment! entre nous?—Entre moi et mon chien.—Quel diable de conte viens-tu nous faire là?—Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le premier.—Explique-toi plus clairement.—Mon Dieu, ça n'est pas bien difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que les douaniers étaient chez moi.—Et ton chien sait ce qu'il a fait?—Parfaitement.—Ça n'est pas croyable, dis-je à mon tour.—Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant la chasse.—Que lui avez-vous ordonné de faire tout à l'heure quand vous l'avez envoyé dehors?—Une patrouille.—Et vous avez compris à sa manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient éloignés?—Précisément.—Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend, il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en eût apporté une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était surveillée, comment se serait-il comporté?—Comme vous avez vu qu'il a fait quand les douaniers ont frappé à ma porte: il se serait couché tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger qu'elle signale est grand aussi.—Tout cela tient du prodige, et je conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi précieux. Sa supériorité commechasseurest-elle égale à celle qu'il déploie comme contrebandier?—A cet égard, je ne vous dis rien, Excellence..... Vous jugerez vous-même demain.

Et Titano se remit aux préparatifs de notre souper, que tous ces événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait réparer le temps perdu. En un clin d'œil la friture de tanches, remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les mettre aussi devant nous, un magnifique pâté de perdreaux et de faisans, confectionné par lui avec un talent que n'eût pas désavoué le plus habile cuisinier; un jambon deMilan, du thon deMarseille,sans doute apporté sur l'aile des hiboux; des anchois, des olives et des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de l'Hermitage blanc; pour l'entremets, duCôte-Rôtieet duSaint-Péray; au dessert, qui fut du reste assez maigre, duRivesaltescomme je n'en avais jamais bu.

Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi.

—Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votrecaviaraujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou a chanté ce soir.—Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse? demandai-je.—Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et plaisir.—Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre absence, comment feront-ils?—Ils ne passent jamais qu'après le coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour; d'ailleurs...—Écoute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une affectueuse gravité, tu as tort de ne pas abandonner ce métier périlleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux soldat qui n'a jamais rien eu à se reprocher. Tu es dénoncé sérieusement aujourd'hui; tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trêve. On finira par te prendre en flagrant délit; on te tuera ton chien, et on te fera payer une amende qui te réduira à la besace.—Me tuer mon chien, Excellence! s'écria Titano en devenant pâle de colère et en frappant du poing sur la table. Malheur à celui qui serait assez hardi pour cela!—Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?—Aussi vrai que vous êtes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Piémont.—Ce serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?—Si je vous aime, Excellence!—Eh bien! promets-moi que tu laisseras désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.—Je me suis engagé encore pour une passe.—Va pour une, mais après...—Après... après, répondit Titano en hésitant... Je ferai ce que Votre Excellence voudra.—C'est promis?—C'est juré! Excellence, à votre santé!

Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites, la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour faire entrer l'espoir et la joie au cœur du chasseur. Quand j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice. D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un œil bleu dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins, lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa grâce et dans sa majesté.

Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé. Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'œil soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été possible d'aller à la chasse.

Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté.

L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était Torquato qui me léchait les doigts.

Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau velouté du second.

—Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir aujourd'hui!—Un peu chaud peut-être, répondis-je.—Dans la vallée, oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la migraine.—Et vous croyez que nous trouverons du gibier?—Si nous en trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.—Alors vous me répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.—Je vous dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil; jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le reste vous regarde.—Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que c'est un gibier si rare.—Il est rare, en effet, pour les paresseux qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes jambes et le nez fin.—Et que trouverons-nous encore, en fait de gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera comprise de tous les vrais chasseurs.—Des gélinottes, des lièvres et des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines; elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.—Vous trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon œil, digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?—Bah! qui sait, Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire: c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est pas gauche.—Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un chamois et je vous donnerai deux louis.—Je ferai de mon mieux pour l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis de Nora.—Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de sa délicatesse.—Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?—Au penchant de cette montagne grise?—Précisément. Eh bien! quand nous serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.—Mais je ne vois pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier peut-il se cacher?—Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos jambes quand vous y serez. Ce quivousparaît gris d'ici est vert foncé. Toute cette montagne est couverte denerprun, petit arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce pas que tu travailleras bien aujourd'hui?

Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.

En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment le déjeuner n'était point encore prêt.

—Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour vous prévenir que le déjeuner est servi.

Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon l'épagneul.

—Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez lui.—Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs types que j'aie jamais rencontrés.—Bah! tu ne le connais pas encore!—Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais comme je m'en fais une très-haute idée, il me semble que c'est absolument comme si je les connaissais.—Elles surpassent tout ce que tu peux te figurer dans ce genre.—Je m'attends à l'impossible.—Alors tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus extraordinaire en lui...—J'ai eu hier un échantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.—Ce n'est pas cela non plus.—Ma foi, je ne devine pas.—Eh bien! Titano, qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne, et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez le fameux Manton.—Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins du monde, répondis-je.

Et je racontai à Stephano le refus que m'avait fait le vieux braconnier d'une récompense de deux louis, s'il me mettait à même de tuer un chamois.

—Toujours le même! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que passé aujourd'hui...—Et tu comptes sur sa parole?—S'il y manquait, ce serait la première fois.

Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop: il portait dans sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.

—Allons déjeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.—Comment le sais-tu?—Regarde ce chien.—Je l'ai vu.—Il accourt nous avertir: c'est le maître d'hôtel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.—C'est, ma foi, vrai! m'écriai-je.

Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigeâmes vers la cabane, précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser passer, en serviteur bien appris qu'il était.

—Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus émerveillé.—Tu en verras bien d'autres.

Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un appétit que je souhaite à tous les abonnés duJournal des Chasseurs.

Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas.

—Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oublié votre caviar! s'écria Titano. Je suis sûr cependant qu'il est arrivé; mais ce sera l'affaire de quelques minutes.

Et le vieux braconnier se leva.

Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva aussi.

Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les mouvements de l'épagneul et de son maître.

Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent pour renfermer leurs anchois marinés. Ce baril était vide et défoncé par un bout.

Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant bruyamment à deux ou trois reprises.

Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui sortit en courant.

J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes aucune réflexion.

Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de l'événement.

L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.

J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de caviar dans sa gueule.

Il arriva, mais il n'apportait rien.

Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais.

Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit semblant de dormir.

Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en faire autant.

En un clin d'œil nous fûmes debout.

Titano se dirigea vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes.

Arrivé contre le mur, il poussa de droite à gauche un petit morceau de bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.

J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de visite.

Titano y appliqua son œil comme il eût fait au verre d'une lorgnette.

Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant:

—Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.—J'y suis.—Que voyez-vous, Excellence?—Des montagnes, des montagnes, et toujours des montagnes.—Ne jetez pas les yeux si loin.—Ah! j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise, et deux chèvres qui broutent à quelque distance.—Vous y êtes.—Cela n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chèvres sont maigres et pelées.—Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé chercher par mon chien.—Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?—Parce que cette vieille sorcière est apostée là par les douaniers pour nous surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en étant douté, il est revenu la gueule vide.—Ceci me semble impossible! m'écriai-je.—En voulez-vous la preuve à l'instant même? cela ne sera pas bien long.—Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je faire pour l'acquérir?—Rester provisoirement là où vous êtes, et suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'à ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte.

Je remis mon œil à la petite lucarne, et Titano recommença à adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes jambes, mais cette fois en aboyant.

Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.

Titano et le marquis étaient sur la porte: le premier m'appela à voix basse.

Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé.

Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.

Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres.

Quelques minutes s'écoulèrent: Torquato disparut aussi.

J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une petite rivière. Cette petite rivière coulait assez encaissée entre des plantations d'aulnes et de saules.

C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un acteur qui passe derrière la coulisse.

—L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano. Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer à mon petitjudaset regardez bien sur votre droite. Vous ne tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.

Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau mon œil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la roche grise.

Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato accourir à toutes jambes.

—Le voilà! le voilà! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.—Ne le perdez pas de vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.—Je ne le vois plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici encore! il revient de notre côté! Sur mon honneur, il apporte un petit baril tout semblable à celui que vous lui avez montré!—C'est le caviar de Son Excellence le marquis! s'écria Titano enchanté de la nouvelle que je lui donnais.

J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais Torquato, qui n'est pourtant qu'une bête, en sait encore plus long que vous!

En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était magnifique dans son triomphe.

—C'est merveilleux! incompréhensible! m'écriai-je. Mais comment diable cela s'est-il fait?—Comme vous avez vu, Excellence, répondit le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a aperçu la vieille sorcière; il l'a flairée, puis il est revenu m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoyé courir au fond de la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le cherche encore là-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.

Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée, il reprit:

—Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais le vieux Broschi. Mais...—Mais... tu sais ce que tu m'as promis, interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.—Oui, Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si le notaire y avait passé, répondit Titano en posant la main sur son cœur. Comme je vous le disais hier, je me suis engagé à donner un coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit je débarrasserai complétement mon magasin du dehors, et demain je leur ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux soldat.—S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vous défier du hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû en accorder à une circonstance aussi peu importante: il est sur ses gardes.—J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les longues soirées d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant la voix comme s'il se parlait à lui-même... C'est égal, j'ai promis et je serai fidèle à mon serment.


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