La plusbellelettre.

—La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis avec moi?—Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.—Savereux, c'est un jeu, sans doute?—Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la rendre...—Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon bien?...—Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis maintenant huguenot...—Huguenot?—Oui, huguenot; et j'ai dès lors à venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron de Pardaillan.

Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée calviniste. Il garda toutefois au fond du cœur une espèce de reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux dés ni aux cartes.

FIN.

Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste ressentiment à l'intérêt de la France et du roi.

Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une contre l'autre, lesArmagnacsouOrléanaiset lesBourguignons, avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la personne du malheureux Charles VI en démence.

Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte furieuse des partis et des ambitions.

Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour, en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était vraiment maître de Paris.

Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les princes coalisés contre lui.

La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.

Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée et déchirée par tant de divisions intestines.

Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en accomplissant les plans de conquête d'Édouard III...

Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition projetée dès son avénement au trône.

A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre.

En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulaitcombattre jusqu'à la mort pour justice, et qu'il réclamait sonhéritage, ainsi que la restitution de ses droits.

En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du pays.

Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans, habitait son château de Coucy, près de Laon.

Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais causé que de l'ennui et du dégoût.

Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel; il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État, ni de puiser dans les coffres du roi.

Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée.

Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.

Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire une expérience précoce.

Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le désirer.

Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et desrondelsque les poëtes les plus renommés de son temps eussent été fiers de s'attribuer.

L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers etgai-savoirau château de Coucy.

Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château, et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy.

La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant vers Compiègne, au son de la trompette.

A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans.

—Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui cacher!—Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude, reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement dernier.—Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de ces trompettes qui sonnent à me déchirer le cœur; ou plutôt il devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...—Nenni, madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de Compiègne.—Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en aller à la chasse du roi notre sire.—N'est-il que ce prétexte! Nous croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?—Certes, il ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre divertissement.—Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau, d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se taisent en passant près d'ici?—Je t'avouerai, ma fille, en tout ce que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la guerre.—A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de monseigneur?—Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les Anglais.—Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de Blois!—Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des armes, avant de t'avoir dit adieu!—Donc, madame, au cas qu'il retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ, pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.—Je t'y autorise de toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.

Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent, qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des vallées dans la direction du château de Coucy.

Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde aux objets ni aux bruits extérieurs.

Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans sonretrait, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures.

Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit.

Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts, et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des guérites de pierre.

Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces longs canons nommésserpenteaux,basilics,couleuvrines, à cause de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.

Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche, mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul semblait ne pas attendre.

Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses appartements.

Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle il était accoudé.

Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée, et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la rejoignit sous une voûte sombre.

—Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il et que puis-je faire pour votre service?—Maître Annebon, reprit-elle en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?—Foi de moi! j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer perpétuellement votre dévoué serviteur.—Aussi, maître Annebon, y compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret de madame...—Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.—Voici ce que c'est: choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de cœur et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes: «Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il mourir!...»—Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon; monseigneur est en péril de mort?—Avisez seulement à l'ordre que je vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut que ces trompettes ne sonnent plus!—Si monseigneur s'en va de vie à trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale d'Orléans!—Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part, non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et prospérité.—Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant les Anglais.

Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir d'obéir aux ordres de la duchesse.

Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les jours du duc d'Orléans étaient en danger.

Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde croyait que le prince était gravement malade.

Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la maladie.

Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans, qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille.

C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort.

Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur.

Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des mains.

—C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de Blois!—J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel, reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.—Eh! pourquoi? ma très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?—J'ai fait commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon plaisir.—Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.—Notre Dame nous soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne avant d'avoir parlé à moi.—Je les avertirai bien de se taire, madame, et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous jure.

La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard.

Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique qu'au moral.

Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde, et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.

Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour la plus polie qui fût alors en Europe.

La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers, que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.

Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant defraîcheur, étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.

Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre, tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.

Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle sentait croître au fond de son cœur un implacable désir de vengeance.

Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir devenir un héros sur un champ de bataille.

—Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître Fredet, le secrétaire de monseigneur.—En vérité, je vous blâme fort d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai repentir.—Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques, d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une lettre du roi à monseigneur.—Une lettre du roi! J'entends qu'elle soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque serait assez audacieux pour me désobéir!—Donc, madame, il faut se résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré sire...—Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... Çà, appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa bannière?—Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des Anglais.—Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.—Votre volonté soit faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France et duc d'Orléans, je voudrais...—Aller guerroyer avec les capitaines, à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni, ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me contente de n'être qu'une femme, ayant les mœurs et les devoirs d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des prouesses d'armes...—Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des Anglais!—Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue, que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?—Je donnerais mon sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse, mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je, pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil, puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu seul pressent.—Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin, depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui s'aggravait sans cesse, j'ai au cœur cette idée, que je serai veuve et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon mari, s'éloigne de moi!—Las! madame, le garderez-vous mieux quand les Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble couronne de France!

En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de la duchesse d'Orléans.

C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant la princesse.

—Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans.

Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches, et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à cette époque.

Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit naturel avait été l'origine de sa fortune.

Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de son temps, il avait vivement attaqué les moines.

Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire.

Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître, était redoutée de tous.

Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune occasion de se produire à tous les yeux.

Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue.

Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure, avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de secrétaire.

Il avait autour de la taille une ceinture decordouanou cuir de Cordoue, à laquelle étaient suspendus uneescarcelleen forme de portefeuille, et ungalimardou écritoire, dans un étui de corne; ses souliers à demipoulaine, c'est-à-dire allongés en pointe, avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire immobile.

—Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans.

Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût présentée.

—Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur serment...—Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.—Maître Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant, égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré certain papier fermé de lacs de soie...—Que ne l'avez-vous ramassée aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu! si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut être...—Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au secours des miens pour la retrouver...—Dieu fasse que vous la retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.—Je m'en lave les mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau.

Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait faire de la lettre du roi.

Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en face à une prétention exorbitante de la part de la princesse.

Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern.

—Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.—Dieu soit loué! les voici! reprit le jeune homme.

Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans son sein.

La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de les défendre ni de protester contre cette violence.

Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc d'Orléans, en les parcourant d'un œil inquiet et voilé de larmes, tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de Grailly.

—Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria la duchesse.

Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.

—Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur, en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en voyant ces cachets rompus!...—Aussi ne les verra-t-il pas, quant à présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs français...—Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?—Non, sur votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille? Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner. Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au cœur du royaume.—Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de belles conditions pour avoir le passage libre...—Ne vous opposez pas, messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui convient mieux à cette heure que la guerre.—Monseigneur malade! Je refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du roi?—Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de demeurer.—Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.—Ma très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la rapporte.—Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains de monseigneur.

Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit entendre.

Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la princesse.

Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans, ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par monosyllabes.

Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il sourit au comte de Boulainvilliers.

—Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son cabinet d'étude?—Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du seigneur de Boulainvilliers.—Compère, lui dit la princesse avec un air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et enchaperonner comme un oiseau de chasse.—France! France! France! reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête entre ses mains.

La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse.

Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et le sire de Boulainvilliers.

Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.

Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir seulement à cœur de se faire aimer de tout le monde.

Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude de son caractère et la distraction de son esprit rêveur.

Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection.

Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses officiers subalternes.

Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon le vœu de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu taché et râpé par l'usage.

Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa qualité et de son état.

Son bonnet ouaumusseen velours noir, qui ne couvrait que le sommet de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu duc d'Orléans, et accompagné de sa devise:Je l'envie; le tout exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.

Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert enveluauou velours noir.

—Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne m'avez pas fait avertir que vous étiez là?—C'est moi, monseigneur, qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous savais enfermé en votre étude dès l'aube.—Oui bien, madame, je poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de Rouen?...—Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par les chemins...—Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.—La guerre avait cet avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient de bons soldats.—Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la plume....—Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en pâtit.—Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des tracas de la cour.—C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous empêche de sentir que vous êtes malade...—Malade! s'écria le prince en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc si bel appétit et si bonne humeur...—Eh! monseigneur, ce sont des apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre au lit et d'appeler le médecin...—Dites de me mettre à table et d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet et de Boulainvilliers...—Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans, voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez dans la mélancolie.—Merci de moi! vous finirez par me faire croire que je suis déjà mort et enterré...—A Dieu ne plaise! dit la princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire, comme au saint temps du carême...—Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en anachorète?...—Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et l'œil éteint...—En vérité! reprit le duc qui commençait à se sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'œil si éteint, Fredet?—Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes, ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.—Que t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?—Je ne vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a rien de plus cher que votre vie.—En effet, répliqua Louis d'Orléans qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...—Ta, ta, ta! se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette, malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.—Tu me donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi dans le grand préau?—Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame d'Orléans.—Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que j'épousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les jours...—Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la duchesse.

Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.

—Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit pas le dernier!—Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire don.

En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.

C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans, et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les femmes.

Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse, était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes, ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la vie rustique, à l'entour des pages.

—Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...—Que jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.—De ne me contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre privée.—Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.

Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.

Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et les plus tendres.

Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds, la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ouphysicien, qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et inoffensives.

C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de son lit.

Le prince devenait tout à fait malade.

La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice, l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.

Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans l'anxiété.

Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre. Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à cœur les nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans l'enceinte de Coucy.

On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000 combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de 15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les environnaient et les harcelaient.

On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait, manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.

On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.

Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de son ciel massif et de ses rideaux oucourtinesen soie bleue, brochée d'or et fleurdelisée.

Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait fait présent.

—Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme; il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh! monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout? Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des docteurs ès-sciences...—Non, je ne veux plus demeurer en cette chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles d'âne.—Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement malade.—Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.—Ne parlez pas ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et je souhaiterais alors être morte.—Demain, madame ma mie, je tiendrai un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai aux meilleurs poétiseurs.

Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet, qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison; mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours résignée et silencieuse.

Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan détaillé de la fête.

On nommaitpuy de rhétorique, une espèce de concours poétique, qui s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et répandaient le goût des lettres ou de lagaie-science, suivant une expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi ses concours poétiques sous le nom dejeux florauxet decours d'amour.

Quant au nom depuy de rhétorique, il signifietrône de littérature; car le motpuy(en bas latin,podium) s'employait pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: larhétoriqueavait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui, et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.

Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et des panoplies qui la décoraient.

Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par uncri, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans letinelou salle à manger des officiers et des dames.

On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.

Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.

Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.

C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie en combattant, eût été honni et déshonoré.

La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la noblesse.

Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.

Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.

Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans sa promenade solitaire.

La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa beauté noble et majestueuse.

Sur sa tête s'élevait lehenninou bonnet à cornes, en forme de demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire traitaient lehennind'invention du diable. Celui de Bonne d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de feuillages.

Lesurcot, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenantvisiteet que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux larges bandes de fourrures demenu vairou petit gris, qui suivaient le contour des basquines.

La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs, en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante avec des rosaces d'argent.

Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque, tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie, qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité oupendantqui tombait jusqu'au bas de la jupe.

La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux vaut bonne renommée que ceinture dorée.»

Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins richement habillées.

Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et sonpendantn'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de Grailly.

Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.

Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son cou et ondoyant autour d'elle.

Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son pays natal.

Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu l'envelopper tout entière.

Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son nom.

Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais uncarcanou collier de perles à trois rangs, ainsi que desaureillettesou boucles d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.

—Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.—Or çà, ma mie, allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un couvent de Bretagne.—Un couvent me conviendra fort, madame, pour y prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou demain.—Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.—Mieux vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les Anglais!—Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et bataille.—Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui a fait lever l'oriflamme.—Quels regrets ce sera pour vous, madame, dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une belle victoire!—M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se réunir au camp des Français?—On s'émerveille grandement partout, ma très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les cœurs des nobles dames.—Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de déployer au vent la bannière d'Orléans?—Il est toujours temps de faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en prince!—Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un mouton qu'on mène à la boucherie?—Dieu m'est témoin, ma très-honorée dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner la moindre goutte du sang de monseigneur!—Pensez-vous donc, ma très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux qui vont à la guerre n'en reviennent pas?—Allez, mes filles, nous avons chacune, au fond de notre cœur, une secrète voix qui nous annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière fois!—Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il en sera de même de mon fiancé!—Ce sont chimères et mensonges que ces pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern. Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et de la gentille noblesse française!—Le jour, la nuit, je suis poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout ceci?—N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les sorts et les horoscopes?—Je n'ai, ma mie, consulté que mon cœur, et mon pauvre cœur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale à monseigneur.—Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.—Que n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet, depuis l'ajusqu'aul, sont heureuses et de bon augure; les autres, depuis lemjusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé personne au monde.—Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre compte? demanda la duchesse, en ôtant lessignetsdu volume qu'elle avait par hasard sous la main.—Nenni, ma très-chère dame, reprit naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer un mauvais sort.—Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon, madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.

La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes, debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique, entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher l'oracle de l'avenir.

Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume, et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page commençait par ce vers:


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