VI

Prison auras avec ton noble maître.

Prison auras avec ton noble maître.

La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.

—La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille, mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort de monseigneur.—Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens, repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà, Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!

Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.

Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de cœur, un sourire de joie et un redoublement de rougeur:

Mariage est la fin de tes ennuis.

Mariage est la fin de tes ennuis.

—Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien que de bon ne peut sortir de l'œuvre de monseigneur, et j'ai à cœur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible, pour mettre fin à tes ennuis.—Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui adviendra de la guerre des Anglais?—Je me soucie bien de cette guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.—Voyons ce que vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?—Il demeure et demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.—Ouvrez un peu le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?—Ne me tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu de la science?

La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:

Morte de deuil en pleurant tant de morts.

Morte de deuil en pleurant tant de morts.

Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.

Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à un adieu funèbre.

—Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!—Ne vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame, répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et qui rendra quasi la France morte de deuil...—Il sera temps d'y penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!

Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes et derebecsou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie lente et douce.

La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles, monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant, sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.

La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond, soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe, avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux.

De chaque côté de la galerie, s'élevaient des trophées d'armes offensives et défensives, des mannequins couverts d'armures de différentes époques et de différents pays, des faisceaux de lances, de haches et d'épées, des amas de casques et de boucliers aux formes les plus variées et les plus bizarres.

A l'extrémité de la salle, on avait disposé lepuy: c'était une estrade, exhaussée de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de nattes en paille et décorée d'un dais ou baldaquin fleurdelisé, sous lequel devait s'asseoir le duc d'Orléans.

Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison.

Il était si faible, que son secrétaire Fredet soutenait sa démarche chancelante; son visage pâle, ses lèvres blêmes et ses yeux éteints témoignaient assez de l'altération de sa santé, qui n'était que le résultat d'une longue diète, d'une triste préoccupation et d'un manque absolu d'air et d'exercice.

Il portait des vêtements noirs, suivant le vœu que sa mère Valentine avait fait pour lui; mais il avait passé autour de son cou plusieurs grosses chaînes avec les insignes des ordres de chevalerie qu'il pouvait opposer à celui de la Toison-d'Or, créé et distribué par le duc de Bourgogne.

Il se traîna jusqu'au fauteuil qui lui était destiné; à ses côtés, se plaça, sur un siége plus bas, la duchesse d'Orléans; derrière eux, les personnes composant le tribunal poétique se rangèrent sur des bancs garnis detapisarmoriés.

Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invités, une foule compacte de curieux empressés se précipita vers l'étroit espace réservé au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de cérémonie, vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur rang.

Un héraut d'armes, sa baguette blanche à la main, monta les degrés de l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres; puis, s'étant relevé, il imposa silence à l'assemblée, en agitant sa baguette.

—Mesdames et messeigneurs, dit-il à haute voix, nous vous faisons assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil ornée de deux perles en imitation de gouttes de rosée, signifiant que les dons du ciel ne font pas défaut aux merveilles de la nature. En outre, la meilleure chanson aura pour prix et récompense un beau lis d'argent, sur lequel est posée une mouche d'or et de diamant, signifiant que candeur et innocence sont les trésors de l'âme; finalement, la meilleure ballade sera honorée d'une couronne de fin or, diaprée de rubis et de saphirs, signifiant que les poëtes sont les princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer à égaler les poëtes.

Les instruments à vent et à cordes recommencèrent leurs symphonies, qui ne s'arrêtaient par intervalles que pour laisser entendre la lecture des pièces de vers présentées au concours.

L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince qui n'estimait rien tant que la bellerhétorique.

Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.

L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais non par des huées, le silence étant la seule marque permise de désapprobation.

—Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.—Maître Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu, la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et mœurs; ce pourquoi convient-il qu'ils se nomment...—A moins que le chef suprême du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le nouveau poëte à nous celer son nom.—Je m'excuse, monseigneur, d'être son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage, reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de rhétorique.»—Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain de ce jouteur inconnu.—Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des puys de rhétorique!—Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.—Et si ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...—Fi donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le gentil métier de poésie et art de rhétorique!—Oui-da; mais si ce rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des dames?—Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy!

Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait immobile et attentive.

Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de l'horoscope des lettres luirevint, en ce moment, avec de nouvelles angoisses.

Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait lecture.

Gentil duc, quand on crie aux armes,Demeurez-vous point endormi?Quand la France se noie en larmes,Vous cachez-vous comme fourmi?Quand le roi mande ses gens d'armes,N'êtes-vous plus son grand ami.Gentil duc, quand on crie aux armes!

Gentil duc, quand on crie aux armes,Demeurez-vous point endormi?Quand la France se noie en larmes,Vous cachez-vous comme fourmi?Quand le roi mande ses gens d'armes,N'êtes-vous plus son grand ami.Gentil duc, quand on crie aux armes!

—Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que rendit le choc de deux armures.—Qu'est-ce que cela? demanda le duc, en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée qu'il ne trouva pas.—Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes avait fait tressaillir.—Monseigneur, dit tristement la duchesse d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce message?—Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion du rondel.—Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors de cause.—Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil.

Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle, malgré le profond silence qui y régnait.

Le duc ne s'était pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous lui, et il s'interrogeait tout bas pour découvrir un mystère que lui annonçait l'anxiété peinte sur tous les visages: il prêtait encore l'oreille à ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus.

Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde strophe du rondel.

Ayez le cœur haut affermi,Maniez lances et guisarmes!L'Anglais a fait assez d'alarmes:Sus donc! courez à l'ennemi,Gentil duc, quand on crie aux armes!

Ayez le cœur haut affermi,Maniez lances et guisarmes!L'Anglais a fait assez d'alarmes:Sus donc! courez à l'ennemi,Gentil duc, quand on crie aux armes!

—Aux armes! aux armes! répéta la même voix, qu'on avait déjà entendue sortir des armures et qui cette fois ressemblait à un tocsin.

On ne voyait personne.

Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncelés, s'élevait un bras nu, armé d'une de ces lourdes masses de fer hérissées de pointes, que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer leurs adversaires, après avoir fait usage de l'épée et de la lance: cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur une enclume, et faisait un épouvantable vacarme qui mit en rumeur toute l'assemblée, comme si le château était surpris et assiégé par les Anglais.

Une terreur panique s'emparait déjà des assistants, lorsque quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchèrent pour rechercher la cause de cette alerte et trouvèrent le fou du duc d'Orléans blotti dans le ventre d'une énorme cuirasse.

—C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres s'entre-regardant.—Bejaune? dit sévèrement le duc d'Orléans.

Devant lui, le fou fut amené, la tête entièrement cachée dans unesalade, sorte de casque en fer battu sans visière et sans crête ni panache.

—Pourquoi as-tu crié de la sorte et causé pareil tumulte? lui demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?—Aux armes! aux armes! répéta Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore à la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!—Eh! monseigneur, dit la duchesse qui fit signe d'éloigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy de rhétorique pour donner audience à un fol d'office? Ne voyez-vous pas que Bejaune a voulu proclamer à sa façon ce méchant rondel, dont il est peut-être l'auteur?—Ce rondel a sans doute un sens prophétique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orléans qui ne remarquait autour de lui que visages inquiets et consternés. Il m'a semblé, en l'écoutant, que c'était moi qu'on avertissait de venir à la bataille...—Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu grandement tort de vouloir tenir un puy de rhétorique quand vous êtes si débile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hélas! vous soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous remettre au lit.—Aux armes! a-t-on dit, répliqua le prince.

Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité.

—Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre; c'est ainsi que dans laVie d'Alexandre, écrite par Quintus Curtius, la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et, s'il le faut, à la bataille!—Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur! disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon horoscope s'accomplisse:Morte de deuil en pleurant tant de morts!—Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la privation de nourriture.Morte de deuil en pleurant tant de morts!Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil! qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs, on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de Boulainvilliers, je veux être instruit de tout.

Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans ne pouvait ni lesarrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa maison.

Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa raison avait été atteinte.

Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine.

L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et lesphysiciens, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle du roi Charles VI.

—Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse, monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma guise et de le ramener en santé!

FIN DU TOME PREMIER.

(1572)

PAR PAUL L. JACOB.

Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.Étienne Dolet.

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Bruxelles,

KIESSLINGETCOMPAGNIE,

26, Montagne de la Cour.

1850

Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux, quoiqu'il sût par cœur le rondel dont il commentait chaque vers et chaque mot.

Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas, comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son lit.

La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se calmait.

Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer de la consoler.

La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime sédentaire et la préoccupation.

Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait à l'agonie.

—Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa raison et sa vie?—Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!—Madame, rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.—Hélas! ma fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac. Rappelle-toi aussi mon horoscope:Morte de deuil en pleurant tant de morts!J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que de le voir sur un champ de bataille!—Empêchez donc d'abord que monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.—Eh bien, ma chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé de monseigneur.—Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.

Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison, qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient l'exaltation du malade.

Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de repos et de silence.

Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre, avec Isabeau qui couchait près d'elle.

Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée de mets légers et succulents, de vin généreux et de paincurialou de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine.

—Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de prendre un peu de nourriture pour vous réconforter?

Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.

Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de nom.

—Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la guerre?

Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait.

Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire de santé.

—Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous boirez de grand cœur au salut de la France et à la confusion des Anglais?—Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes. Puissé-je les rencontrer en bataille!—Monseigneur, vous les rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à ce que je revienne vers vous.—Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner aux conseils de la damoiselle de Lahern.—Il se passe ceci, mon bon seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.—De fait, je me trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour retourner au puy de rhétorique...—Monseigneur, mon cher sire, interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à faire, et jusque-là ne parlez à personne.

La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra doucement.

Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha d'avancer.

—Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de grand appétit.—Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet entretien.—Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant; mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les nouvelles.—Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la guerre...—Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux pas mourir, en pleurant sa mort!—Retournez en votre chambre, ma très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur d'Orléans est encore au lit.

Ils sortirent tous de l'appartement du prince.

Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil simulé et lui donna la patience d'attendre.

Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on lui avait caché un secret important.

Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations d'artillerie et des cliquetis d'armes.

Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil.

La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne ou plutôt de geôlière.

—Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le garderai en votre lieu et place!

La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse, dansunepetite galerie qui précédait la chambre du prince.

Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait enseveli dans les ténèbres et dans le silence.

On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du duc d'Orléans.

Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa sur le plancher.

Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes brunies et la visière baissée.

Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de soie pendants.

—Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où viens-tu? que veux-tu?—Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur.

Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air, de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait visiblement.

La lettre était ainsi conçue:

«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre, avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion. Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice, devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

»De Rouen, le 30edu mois de septembre 1415,

»Charles.»

—Le 30ejour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant à renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?—Le 21ed'octobre, monseigneur, et le 22ene tardera guère à commencer, car il est dix heures du soir...—Par saint Denis! interrompit le duc irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30ejour de septembre, arrive-t-elle à Coucy seulement le 21ed'octobre?—C'est miracle, monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres sont restées en route, que vous ne lirez jamais.—Les messagers ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans, qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de partir...—Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre santé...—Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet! Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré bataille!—Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure; n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de partir...—Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans Fredet et Boulainvilliers.—Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux grâces...—Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée du roi avant que la bataille se soit donnée.—La première grâce, monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.—Cette grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.—La seconde grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ, jusqu'à demain...—Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai de Coucy...—N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez, monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée dame...—Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement servi?—Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.—Ma chère damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre sexe et de votre âge...—J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer qu'une femme qui a du cœur ne craint pas de répandre son sang pour la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.—Ma très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...—Nenni, monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée.

Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et s'armer.

Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une parole.

La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout, le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie morale.

Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, ungambesonou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte d'armes; au lieu d'unheaumeou casque pesant surmonté d'un cimier gigantesque en métal, un simplemorionde fer battu; en un mot, en choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu égard à son état de faiblesse et de convalescence.

Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.

—Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main et vitement écrivez ce que je vous dicterai.

Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire: papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa sur-le-champ:

Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.Consolez-vous, en cas qu'une mort prompteSur le carreau laisse votre seigneur:Car, échappant aux périls que j'affronte,Si, sain de corps et non de déshonneur,J'eusse évité la mort au champ d'honneur,Je serais mort de même, mais de honte.

Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.Consolez-vous, en cas qu'une mort prompteSur le carreau laisse votre seigneur:Car, échappant aux périls que j'affronte,Si, sain de corps et non de déshonneur,J'eusse évité la mort au champ d'honneur,Je serais mort de même, mais de honte.

Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.

Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la duchesse allait s'éveiller.

Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac, il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses rêves:

Mortede deuil en pleurant tant de morts.

Mortede deuil en pleurant tant de morts.

—Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par cœur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de France.

Ce départ ressemblait à une fuite.

La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître, la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain par lequel on sortait du château dans la campagne.

Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses propres officiers.

Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu appartenir à un être des mondes invisibles.

Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion, pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les cadenas qui fermaient cette porte de fer.

—Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon châtel ainsi que d'une prison!

—Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le savoir.—Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse! murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le fou?—Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui exprimait comme un pressentiment.

Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue, de connaître l'avenir.

Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son cœur.

Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme un prince et seigneur qui va combattre.

Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:

—Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à madame d'Orléans.

—Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie, reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la bataille.

Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre, sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans ou à la damoiselle de Lahern.

Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et donna le signal du départ.

La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues, pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous côtés.

Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut pas le temps de se reposer avant la bataille.

C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.

Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et qui manquait d'espace pour se développer.

Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement continuel des troupes dans la même direction.

Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes, où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue aussi impossible que le combat.

L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.

Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps d'armée des Anglais.

Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.

Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.

Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.

Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le massacre.

Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français, presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les meilleurs gentilshommes.

Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.

Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de mourants et de morts.

Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur condition.

C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.

Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.

C'était Philippe de Boulainvilliers.

—Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de larmes.—Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son âme à Dieu!...—Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est! Mort! mort! Et moi, moi!...Morte de deuil en pleurant tant de morts.

La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir appris que son mari vivait.

On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore, sous un amas de cadavres.

Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui étaient destinés.

Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant vingt-cinq années.

La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait:Prison auras avec ton gentil maître.

Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant:Mariage est la fin de tes ennuis.

Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.

FIN.

En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés, et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans, n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te regarde.»

Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour répondre aux nombreuses œillades qui lui arrivaient de tous les côtés.J'ai eu moins de besogne à Gênes, me disait-il quelquefois en riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à la circonstance que je vais rapporter.

Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines, quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire, se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.

—Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.

Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie: j'avais reconnu mon ami Stephano.

—Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir tout de suite.—A l'hôtel Feder.—Je vais t'y accompagner; je t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart d'heure.—Mais je suis peut-être ici pour un mois.—Raison de plus; que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui. Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne.

Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue, si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.

Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique importante.

Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.

—A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le filleul du roi.

Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.

Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le cœur véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.

Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent; le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en aller loger à l'auberge.

Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la trentième fois depuis six semaines,Zadig et Astarte, del signor Vaccaï.

La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne qui n'était cependant pas encore commencé.

Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin, avec ses charmantesvillaau milieu des fleurs, ses couvents à demi cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux chênes, et sespergola[1]toutes chargées de grappes transparentes et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique, la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre. Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une conquête personnelle.

Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska, nous dit:

—Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait au-devant de nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix minutes.

Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie toujours ennuyeuse des présentations.

Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons d'un splendide soleil couchant.

Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait devant nous.

Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après, c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête; puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce qui s'était passé dans le pays pendant son absence.

Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un détour du sentier.

C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés d'honneur et de chevalerie:Franc et léal.

L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux; l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.

Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons, messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère, levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon? direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance? Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même,dans son salon, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins étaient animés du même espritdecharité et de fraternité. Aussi le Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions.

Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une personne qui a oublié de faire une communication importante à quelqu'un qu'elle peut intéresser.

—A propos, c'est demain l'ouverture dutavolazzo.—J'en suis charmé si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que letavolazzo? répondis-je.—C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il a lieu le jour de Saint-Grégoire.—Et comment les choses se passent-elles? demandai-je.—La distance est de cent quatre-vingts pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois. Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé au centre dubarelet: c'est le nom que nous donnons à nos cibles, parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.—Je suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit pas le moins du monde: je m'abstiendrai.—Quelle folie! interrompit vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te servir.—Et s'il me trahit?—S'il te trahit, tu ne seras pas le seul: j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je les ai justement engagés à cause de toi.—Eh bien! nous verrons demain.—Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une autre.

Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une espèce de musique militaire.

Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans que j'eusse besoin de le questionner:

—C'est letavolazzo,signor marchese,on vientchercher les habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle.

En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton rempli de rubans de toutes les couleurs.

—Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule.

Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.

Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné du côté gauche.

Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce moment la procession dutavolazzodébouchait du grand portail de la cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis des siècles.

C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche unemonferinevive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille, dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville: immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les tireurs de la compagnie dutavolazzo, au nombre de vingt environ, parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.

La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.

Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui offrir la présidence dutavolazzo, et, comme chaque année, il avait répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis, nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant desaucissons de Bologne; le hasard me donna pour voisin un petit cabaretier.

La musique se replaça à notre tête, lamonferinerecommença de plus belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en entier pour arriver à l'endroit où letavolazzoétait établi.


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