XVI

XVI

—Les dieux le veulent, Belle chérie, les dieux sont plus forts que nous... Ah! Vénus Pompéienne est très puissante, et je ne l’ai pas priée en vain... Ne soyez pas triste. Votre oncle—vous savez que je l’aime!—sera guéri demain, et votre cousine, ce joli dragon qui me déteste—car elle me déteste!—viendra vite à Ravello pour s’assurer que vous êtes vivante et que je ne vous ai pas dévorée...

Ils étaient seuls, dans le wagon imprégné d’une odeur de cigare. Les voyageurs, debout dans le couloir, leur tournaient le dos et regardaient fuir le golfe bleu derrière les montagnes foncées.

—Ma cousine ne vous déteste pas.

—Elle m’exècre. Je parie qu’elle vous a dit du mal de moi.

—Non, jamais. Elle m’a recommandé de n’être pas trop familière... Pourquoi m’aurait-elle dit du mal de vous, son ami?... Car vous êtes son ami?...

Angelo patauge. Il est l’ami de madame Laubespin, certainement, mais, entre des personnes qui ne sont pas de la même race, il y a souvent des malentendus... madame Marie est si austère, si froide!...

—Austère, oui!... Froide?... Moins qu’on ne pense... Elle est amoureuse de Claude...

—Quel Claude?... Ce monsieur si désagréable que j’ai vu à Pont-sur-Deule?... Ils font l’amour?...

—Hein?...—Isabelle rougit.—Vous avez des expressions!... C’est un amour pur, une amitié mystique.

—Ils le disent...

—Ce sont des êtres supérieurs, soupire Isabelle. Moi, hélas! je les admire... sans les imiter... Je devrais être honteuse...

—Parce que tu m’aimes?

—Parce que je vous connais à peine! J’ai ri, d’abord, de votre poursuite, et me voilà, me voilà seule avec vous dans ce wagon qui nous conduit...

—Au bonheur, ma beauté chérie, ma tendresse, ma fleur blanche... Oh! ne sois pas tropFrançaise! Ne te dispute pas! Ne me fais pas mourir avec des coquetteries et des refus!...

Le train, au delà d’Angri, courait dans une vallée, verte de prairies et de jardins, verte de figuiers et de vignes. Des montagnes coniques et boisées composaient un paysage de crèche et leur ombre vaporeuse avait le bleu de l’encens. Elles portaient ces petites tours où les chasseurs au filet guettent les palombes d’automne, quelques ruines de forteresses et de couvents, des villages égrenés parmi les châtaigneraies ou pressés autour de leur campanile. Angelo nommait les stations: Pagani, Nocera, Cava... La voie descendait vers le golfe de Salerne. Derrière les montagnes assombries, le soleil déclinait, mais un rayon, rasant les crêtes, traversait la vallée et touchait les vitres fulgurantes d’un ermitage à la pointe du mont San Liberatore...

A Vietri, Isabelle et Angelo descendirent. Le voiturin les attendait avec sacarrozelleminuscule. Mais Angelo voulut dîner tout de suite parce qu’il n’y a pas d’auberges convenables entre Vietri et Ravello.

Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le train, elle avait senti l’assaut de pensées chagrines qui ressemblaient à des remords, et l’appréhension d’un acte irréparable avait glacé sa chair fiévreuse. Transportée avecAngelo dans une ville inconnue où rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son pays, gagnée par l’insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la voyageuse qui s’embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas fuir le rivage. Elle erra, au bras d’Angelo, dans cette Vietri sale et ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite Marine, autour de l’église orientale dont la coupole en faïence jaune et verte s’arrondit comme une pastèque.

Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d’Asprino qui porte à la tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe douteuse,—mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement rose, sur le golfe embrumé, d’un azur très pâle. On apercevait Salerne assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De bellesmontagnes entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient une autre montagne, plus haute et d’un bleu obscur, frotté de neige...

—Ah! dit Isabelle, que j’aime ce pays!

Elle respirait, dans le parfum des orangers, l’âme de l’Italie nouvelle qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et calculatrice, dans le beau garçon assis en face d’elle...

Il demanda encore:

—M’aimes-tu?...

Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»

En vérité, elle ne savait pas... Elle n’avait jamais imaginé l’amour comme cette force qu’elle subissait, emprise du pays, emprise de l’homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le sang ce poison de la volupté qu’elle avait bu dans l’air, dans la musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:

—Je t’aime!

Il tressaillit en l’entendant:

—Répète, oh! répète!...

Elle répéta:

—Je t’aime...

Leurs doigts s’entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir, comme un gémissement...

Puis il repoussa son assiette. Il n’avait pas faim...

Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder.

—Tu vois: ce carré, c’est le palais Atranelli; ta chambre sera là, sans doute... Voilà le jardin, dans l’ancien cloître... Il est très long, très étroit; il n’a que la largeur d’une treille, et, d’un côté, il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour achever sa statuette. Comprends bien,cara: nous arrivons, il est dix heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans ta chambre... A onze heures, tout le monde repose... Tu descends l’escalier. Tu es sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de l’allée, et alors... alors...

—Angelo!

Il l’étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et se creusait au rythme de la gorge haletante:

—Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd’hui, les dieux nous aiment... Demain...

Elle lui ferma la bouche:

—Croyons que demain ne viendra jamais...

Le petit cheval sarde, coiffé d’un plumet rouge, trottait sur la route en corniche d’Amalfi avec sacarrozelleet son cocher au sourire complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu derrière le promontoire de l’Ourse... Elle ondulait sans cesse, la route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une bandelette à une corbeille d’offrande... Elle traversait des villages endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux raquettes méchantes, d’aloès aux glaives épais. Elle enjambait des ravins où brillaient les cailloux d’un torrent; elle s’enfonçait dans des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu’eux-mêmes... Ils ne connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes, par l’alternance de l’aube et de la clarté, par l’arôme des cistes ou l’âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles routes du monde. Qu’importe à Angelo? Qu’importe à Isabelle?... Tous les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...

Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d’odeur qui flotte, mêlé à l’air comme un fluide épais se mêle à l’eau, sur Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes, parfum d’Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis, le goût de baisers incomparables.

Un peu avant Atrani, la voiture, s’éloignant de la mer, prit le chemin étroit qui s’enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers, jusqu’à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d’un aigle de pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s’engagea dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s’arrêta devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...

Isabelle avait complètement oublié l’existence de sa cousine! Elle allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l’indisposition de Wallers.

... Une heure plus tard, elle était seule danssa chambre au plafond peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l’ombre palpitait autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge dans l’eau parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps brûlant, puis elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, revêtit un peignoir en soie blanche et s’enroula étroitement dans une mousseline violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit plan dessiné par Angelo.

A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de marbre. L’escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans le palais délabré, et la jeune femme n’entendait que son souffle et le glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l’odeur des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu’à elle, lui rappela l’auberge de Vietri, la route marine, les baisers d’Angelo... Elle songea qu’il l’attendait et que, si elle n’allait pas à lui, il avait juré, lui, d’aller à elle, malgré serrures et verrous...

Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches, s’arrêta, descendit encore et s’arrêta encore... Elle n’évoquait pas les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient lointains, étrangers à cettefolie qu’ils devraient ignorer toujours. Elle n’évoqua pas l’image morose de Frédéric. Elle luttait seule, contre elle seule. La crainte instinctive de l’homme que son corps ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d’une trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille, paralysaient obscurément son désir.

Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit jusqu’au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d’un petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l’extrémité de la pergola, une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre moresque sur la lumière intérieure d’une chambre. Une guirlande, suspendue, barrait d’un sombre feston l’ouverture lumineuse.

Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain, elle s’aperçut qu’elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri la porte de la chambre d’amour avait dépouillé le jardin pour tracer un chemin vermeil à la bien-aimée attendue.

Les rossignols de mai chantaient. Des luciolesphosphorescentes rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa, tandis qu’Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite agenouillé, il baisa ses pieds nus.

Il balbutiait:

—Fiancée! amante! épouse!

Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial.


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