III
Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,—à l'encre, comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,—je comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre. J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine,si souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon cœur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne pense pas à tant réfléchir quand le cœur est pris, et le mien l'était. Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude nem'a pas blasé, ni l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra, pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce. Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire duVaudeville, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mmede Bonnivet, je monologuais avec moi-même, non sans amertume:
—«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette trahison double le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de l'autre. La coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers et les auteurs dramatiques n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait si doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...»
Me parlais-je à moi-même en toute franchise?Non, hélas! Je le sentais dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones duVaudeville, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand il revint dans notre commune baignoire:
—«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent personnage de tout à l'heure:en face du public, là, bien dans l'œil, vous savez, tas de mufles... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires semblaient cependant bien marcher, à distance?...»
—«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mmede Bonnivet m'a invité à souper chez elle, après le spectacle...»
—«Et la petite Favier?» demandai-je.
—«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te promener, elle me savate la fin de ma pièce.»
—«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit pas garde. «Hé bien! lâche Mmede Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de pièce, et c'est assez dans la ligne de conduiteque tu m'as confessée tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre fois...»
—«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de Camille...—Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mmede Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu refuseras...»
—«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je ne comprends pas le rapport...»
—«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de nouveau la joie de laperformanceexécutée devant un témoin complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal, belleâme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle ce soir, comme tout porte!...»
La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait—comme les actrices attendent.—Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en voguequi doit ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.
—«Camille n'est pas seule...» fit-il.
—«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui dire...»
—«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand de bougies,—les bougies Tournade, tu ne brûles que cela.—Des millions, naturellement... Et je le soupçonne d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta première impression... La petite a ducœur et plus de délicatesse que n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»
Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent àla crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier, nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,—abominable mais irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,—clignotaient dans un teint pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial deDoux Pays—ce Goya du macabre et gouailleur sabbat Parisien—a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite actrice assise à sa toilette, un peignoir sur sesépaules. Elle faisait sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée—avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie violente,—après cela comment douter des pressentiments?—surtout pour l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:
—«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»
Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fourire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:
—«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha à cause de ses amours avec les genschic?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un lord...—On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»
—«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans quelque écho de journal...»
—«A l'autre,» répondit-elle en se tournantvers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous savez, je suis chez moi ici.»
Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:
—«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»
—«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient, proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez, que le monde entier le sache...»
—«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuitéavait eu sa pâture suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant, une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était là, dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah!comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse:
—«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...»
—«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare l'amoureuse et l'autre...»
—«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi supportent-ils d'être traités ainsi?...»
—«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car,entre nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu pour rien le plaisir de dire à leurbar, sur le coup de minuit, tout en suçant la paille d'undrink: Nous étions chez la petite Favier tout à l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer: «Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à Mmede Bonnivet...»
—«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»
—«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... Tu verras que c'est joliment manœuvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque chose sur ma carte, que je telaisse. Puis je sors... Camille aura tout vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité. C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton, où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur laDuchesse, et à cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est joué... Mais Mmede Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons dépassée... Bon, la voici.»
Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement. C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mmede Bonnivet, puis au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme prenaitdes grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait:
—«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix? m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là, je dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique qui regarde passer un train...»
Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait—je me répète, car ce fut pour moi la frappante impression de cette première rencontre,—imaginer que de vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un soupir ou la musique d'une tendresse dans cettevoix-là, ni une indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle disait,—une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,—ce fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine, entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes, avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde, celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui, si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-êtrede bien des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas supporter les questions, un frisson d'insécurité.
—«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans transition.
—«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.
—«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses livres?...»
—«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation, simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui porte un nom historique,—sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier, son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en s'adressanttoujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne quittaient pas Molan.
—«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse pour savoir que, cette fois, ça y est, et dans les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit, cette petite Favier?...» insista-t-elle.
—«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais de bonne foi. Je ne l'eusse pas été que j'aurais répondu de même pour déplaire à cette créature dont le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. Je commençai donc un éloge enthousiaste de la pauvre fille que je connaissais à peine et qui venait elle-même de tant me décevoir par ses soudaines vulgarités. Jacques m'écoutait célébrer les louanges de sa maîtresse sur le mode dithyrambique, avec une stupeur que Mmede Bonnivet interpréta dans un sens d'ombrage. Elle n'était pas femme à manquer cette occasion de semer la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de touche pour toutes les natures féminines ou masculines: cet instinctif frémissement de sympathie ou d'antipathie devant les sentiments des autres. Il suffisait que Mmede Bonnivet nous crût unis par une sincère camaraderie, Jacques et moi, pour que cet accord lui donnât la tentation de le fausser:
—«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit deson mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur était, ce soir-là, ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie. «Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous du raisin, il est exquis...»
—«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres où elle s'était blasée et de son manque de cœur. Ai-je dit qu'elle était mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce goût étrange de la peur, ce singulierplaisir à provoquer la colère de l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer. Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute. L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton. Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez Mmede Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de l'enfant gâtée,—mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de son mari déguisée sous ce rire à la Tournade:
—«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes servis. Mais unvieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur lesquels il a tant plu!...»
Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle eut pour l'époux, si gaminement bravé, une œillade de coquetterie presque tendre, et une œillade aussi pour moi indigne, plus excitante que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point: c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulementelle avait deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe de cette manœuvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en admirer la souplesse?
—«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,—ni celui qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper?»
—«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.
—«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était indiqué.»
—«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je, «elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu. C'est un excellent signe pour toi, et uneraison suffisante de n'avoir pas tenu à le réentendre...»
—«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?»
—«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné, d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...»
—«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun grandclub, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours prémédité cetalphonsismed'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet... Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme le plus complaisant des hommes, auxpetits manèges de sa moitié... Hé bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait, là, sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur, et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous, c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...»
—«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le jour où tu serais l'amant de sa femme.»
—«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends, quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si cettefemme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie. Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis, Mmede Bonnivet connaît son tyran, son Henri,—il s'appelle Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!—Elle sait ce dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,—qu'elle est. Les maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?—Bon.—Je griffonnerai sur une carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse l'affaire du billet à me remettre...»
Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à la porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait àcette complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en devenait presque répugnante.
—«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un mètre de ficelle avec...»
—«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur le cœur lenotre mensongequi faisait de moi son complice, et j'étais sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas revoir Camille le soir même.
—«Elle ne devinera pas...» répondit-il.
—«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...»
—«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle estjolie!... Et dire que j'aurais pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais non, il y a une vieille chanson française là-dessus, et délicieuse:
C'est que la femme qu'on adoreN'est pas celle qu'on a déjà,Mais celle qu'on n'a pas encoreEt qu'on n'aime plus quand on l'a...
C'est que la femme qu'on adoreN'est pas celle qu'on a déjà,Mais celle qu'on n'a pas encoreEt qu'on n'aime plus quand on l'a...
C'est que la femme qu'on adore
N'est pas celle qu'on a déjà,
Mais celle qu'on n'a pas encore
Et qu'on n'aime plus quand on l'a...
«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et Julien Dorsenne?...»
Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la fuite irrésistible des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le fourbe avait euraison. Le trouble profond de la femme ne fit que profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale, fort ingénieusement démarquée, dela Princesse Georges, elle déploya une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec elle,—et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci d'être observée par ses camarades:
—«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?»
—«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement.
—«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le bras aussitôt avec sa main.
—«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat? Et avec qui? Et pourquoi?»
—«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le même vague.
—«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres... C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défenduAdèleetla Duchesse. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...»
—«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je.
—«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que moi, m'a dit Jacques,—attendez-moi, vous me reconduirez...»
Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui répondre,—pas plus à elle que tout à l'heure à Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoiresdans ce couloir de théâtre, rempli maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et froid de janvier,—si inattendue, puisque je ne connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du soir;—si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion improvisée de sa tendresse pour un autre;—si courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois quartsd'heure.—Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le récit de cette longue et monotone souffrance...
Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dansles Marrons du feu, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette bénigne plaisanterie:
—«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un monsieur?...»
—«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»
—«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.
—«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de cette reconduite, ce soir...»
Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme était dans cette spontanéité,cette ingénuité si intactes de sa nature? Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des Invalides etde Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,—prélude et présage de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce des corolles—et puis une nuit de geléebrûle les roses, les anthémis et les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:
—«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»
—«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.
—«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est: un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»
—«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!
—«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans ce monde riche que Jacques aimetant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au Vaudeville...»
—«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.
—«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle continuait:
—«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.—Parmi les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers del'Expiation:
«Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine...
«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieilami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont passés...—Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant fidèle. On nous a tant abandonnées,—peut-être un peu par notre faute? Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois anstantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille Favier...»
—«Sur MlleFavier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»
—«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues. «C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»
—«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.
—«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez, et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai. Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le jour où je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais sage, ce n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus hypocritement quecertains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite voix intérieure qui m'avait murmuré:—comme c'est beau!—quand je lisais à quinze ans les fameux vers:—Waterloo! Waterloo!...—alors que ma pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix. Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute parce que j'étais née pourle théâtre, mais je ne peux pas jouer un personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le compte d'une autre:
«Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!...
«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase caressante pour son propre compte?»
—«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est notre histoire à tous que vous me racontez là... On a lu dans les livres que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve une fois de plus que le cœur est une machine bien compliquée...»
—«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue quesans la passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais, ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse Mmede Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, sur la scène... Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour un homme de génie que j'inspireraisen m'inspirant, et qui écrirait des pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien... Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...»
—«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créerPhèdreaprès la lui avoir posée,» l'interrompis-je.
—«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux, pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous qu'il en peut tenir du bleu—de quoi faire tous les fonds de ciel de tous vos tableaux—dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice, qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes, des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve, une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand lehasard m'a mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,—s'il m'aimait seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il m'aimait?»
—«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me parler de vous, ce soir...»
—«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai pour lui... Et pour combien de temps?...»