IV

IV

Comme les moindres mots de cette conversation sont demeurés présents et distincts dans ma mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou attendrie! Je pourrais continuer d'en noter le détail pendant des pages et des pages, sans me lasser. Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid et muet papier, que le temps recule, et je me retrouve à la minute où cette causerie prit fin—trop tôt pour mon désir—par notre arrivée devant la maison de la rue de la Barouillère. Je me revois, prenant congé de Camille devant la portemassive, que le cordon d'un concierge endormi avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un carillonnage répété. Je crois entendre ce tintement, de la sonnette, comme je crois sentir la chaleur de sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis que je lui disais adieu, et elle m'apparaît, à la lueur du clair de la lune, comme un adorable fantôme à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins que le sommeil va fermer, elle incline sa tête avec un sourire, elle met son doigt sur sa bouche avec un geste de malice, pour me recommander la discrétion sur les confidences qu'elle m'a faites. La petite tête, les hauts collets et la longue mante s'engouffrent dans l'ombre de l'allée. Le battant de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, j'écoute un instant encore. J'entends une main tâtonner, la sienne, et prendre un objet de métal,—le bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.—Une allumette craque; un pas se hâte, son pas; une autre porte se referme, celle de l'escalier intérieur... Puis rien, et je reprends moi-même le chemin de ma maison, sous le même radieux et pâle clair de lune, par les trottoirs déserts de ce coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens errants. Des sergents de ville en train de faire leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint Grenelle, un groupe de rapins qui reviennent de quelque brasserie du boulevard Saint-Michel,—voilàtout ce qui atteste la persistance de la vie parmi les grands hôtels endormis et les couvents éteints, les petites maisons bourgeoises éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces de Paris que ce quartier, si voisin pourtant des populeux boulevards,—comme l'existence paisible de Camille auprès de sa mère était voisine de l'existence passionnée de la petite Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal dont le rythme s'accommode aux lenteurs tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne mis pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier me le révéla par sa sonnerie, à gagner le petit hôtel du boulevard des Invalides où j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il est vrai que j'avais erré tout seul indéfiniment dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure soudaine de l'être intime, cette prise et cette reprise interminable des phrases que l'on vient d'entendre, cette obsession à la fois ravie et épouvantée de la pensée occupée comme de force par une créature à laquelle l'on était, la veille encore, le jour même, parfaitement étranger,—qui a commencé d'aimer sans connaître ces prodromes de la grande folie? C'est le frisson qui annoncela funeste fièvre, cettemalariade l'âme, plus longue à guérir que l'autre et plus dangereuse. Les médecins cherchent la quinine qui en coupera les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie sera si grave. On se persuade que l'on sera plus fort qu'elle, et l'on se tient des raisonnements comme celui que je me tenais en me réintégrant au gîte, vers les deux heures du matin:

—«Une nuit de bon sommeil, et demain, ces folles idées seront passées... D'ailleurs, cette enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me connais, la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait d'en devenir amoureux, si j'en avais l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a ému, ce soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait ému au théâtre, comme elle m'aurait ému dans un roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan. Voilà tout.»

Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y a-t-il pas un point profond et trop sensible, par quoi cette imagination touche à notre cœur, est notre cœur même? Et quand la grâce d'une femme a blessé ce petit point-là, nous trouvons toujours des motifs pour ne pas rester fidèles au prudent programme du non-revoir. Le fait est que je commençai par n'avoir pas cette nuit de bon sommeil que je m'étais promise, et quand je me réveillaide l'inquiet assoupissement venu avec le matin, je pensais à Camille Favier avec autant d'intérêt troublé que la veille. «Si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte pour y manquer. N'avais-je pas promis à Jacques de le renseigner sur la réussite ou l'insuccès de son mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords que je me mis en route, dès les dix heures, pour accomplir cette étrange mission. J'avais oublié, durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures, précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée Malvina, venait me poser mon infinissablePsyché pardonnée. Quand je la renvoyai, j'entendis la petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait joliment parlé, me chuchoter: «Lâche! Lâche!» Et, même sans la petite voix, la seule présence de cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité de mon sentiment commençant? Malvina avait, elle aussi, comme Camille, une tête idéale de madone primitive, et c'était la noce faite fille! Sa bouche au sourire si fin dans le silence ne s'ouvrait que pour débiter de crapuleuses gueulées. Quel conseil de ne jamais croire au charme ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements que nous repoussons avec la sensation obscure de l'irréparable. Malvina partie, je regardai mon atelier, la toile commencée, ma boîte à couleur, ma palette de travail,—et je sortis,poursuivi par le muet reproche de ces choses. Que ne l'ai-je écouté alors!

J'avais heureusement à traverser, pour gagner la rue Delaborde, où Jacques Molan habite,—derrière Saint-Augustin et la caserne de la Pépinière,—un joli quartier de Paris et qui eut tôt fait de me distraire. Je le connais si bien pour en avoir essayé de nombreuses études, quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques d'art qui cherchent dans nos toiles une occasion de théories, d'être «moderne». Cette sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. Elle m'a profité tout de même, car si je ne crois plus que la peinture doive reproduire des jeux de lumière sans signification, ni des cadres de vie humaine sans valeur essentielle, j'ai gardé de ces études un goût plus vif, un sens plus affiné de certains paysages, ceux de la Seine, par exemple, des Tuileries et de la place de la Concorde. J'en aime surtout la couleur d'avant midi, qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil actif. Ce matin-là, et les nerfs fouettés par la griserie de la passion naissante, l'eau du fleuve me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu du ciel plus délicat sur les massifs dépouillés; l'eau des fontaines plus jaillissante, sous la blanche et sonore écume. Mon être surexcité percevait mieux le charme de papillotement et d'intimitéque dégage cet horizon d'arbres grêles, de coquettes maisons et d'eaux vivantes. Involontairement, j'oubliais mon ferme propos de sagesse, et mes remords du travail quitté, pour me figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé une liaison comme celle dont cet assouvi de Jacques Molan faisait si peu de cas. Puis le démon de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:

—«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être aimé d'une femme comme Camille, quel rêve!... Juste assez libre pour donner à son amant de longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez pour absorber tout son temps; assez artiste pour comprendre les plus délicates nuances d'impression et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser à ces caprices d'un rien de bohème, si savoureux, quand ils ne sont pas doublés de misère; assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un constant encouragement au travail, et trop spontanée, trop sincère pour vous pousser jamais à cet esclavage du succès, la fatale influence de tant de maîtresses et d'épouses... Et puis quelle adorable amoureuse! Était-il d'une rare nuance d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent de celui qui hante la cervelle de ses petites camarades? Un riche entreteneur et une forte réclame, voilà l'Idéal ordinaire de ces demoiselles... Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement tombe du coup sur ce Molan, sur cettefroide machine à fructueuse «copie»... Et moi, que me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi, quand je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut que contribuer à les rapprocher l'un de l'autre?... Quel absurde hasard m'a fait dîner au Cercle, hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait m'arriver: c'est le symbole de toute notre vie, à lui et à moi... C'est moi qui suis l'amoureux, ou tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui ai la sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les œuvres et il en a la gloire... En attendant, voici une matinée bien claire que je perdrai, et mon tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, j'enverrai chercher Malvina. Je travaillerai toute l'après-midi. Je réparerai ce temps perdu. Ma commission à peine faite, je me sauve... Je suis assez curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal est installé... Il doit rouler en ce moment-ci sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait chez Polydore à quinze sous la portion.»

Il y avait des jours et des jours, en effet, que je n'étais allé chez mon ancien camarade. Tandis que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage, où il habite, d'une grande maison neuve àbow-windowsgarnis de verres de couleurs, je me remémorais les divers gîtes où j'ai connu cet écrivain, aussi habile administrateur de sa représentation officielle que de sa fortune et de son talent, et jerefaisais en pensée ses rapides étapes sur le grand chemin de la gloire parisienne.—Ce fut d'abord, au sortir du collège, la petite chambre d'un hôtel meublé, rue Monsieur-le-Prince. Un portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, patinés à l'huile, constituaient tout l'ameublement personnel de ce réduit. L'ordre méticuleux des livres, des papiers et des plumes sur la table attestait déjà la volonté ferme du travailleur. Jacques n'avait alors comme ressources qu'une maigre pension de cent cinquante francs par mois, servie par sa seule parente, une vieille grand'mère, qui vivait en province et pour laquelle il se conduisit du moins en petit-fils reconnaissant. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand elle est morte,—et puis il l'a mise en livre. Chose étrange, c'est le seul de ses ouvrages qui soit franchement mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, laquelle, pour se réaliser, a besoin de l'expression au lieu que la sensibilité réelle s'épuise et s'achève par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans ces années de début, il ne peignait que les sentiments qu'il n'avait pas! Son premier volume d'une facture si élégante et si brutale à la fois, fut, chose invraisemblable, griffonné dans ce logis du quartier Latin. Ce fut ensuite l'entrée dans un journal du boulevard, et aussitôt un changementde domicile montra que l'écrivain entendait bien ne pas végéter dans le même cercle d'étroites habitudes. Il prit un appartement dans un entresol de la rue de Bellechasse, encore sur la rive gauche, mais tout près déjà de la rive droite. Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour proclamer la fidélité aux convictions d'art du début, mais encadré de velours et détaché sur des tentures d'andrinople rouge, lesquelles donnaient à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient le manque de caractère artiste des meubles achetés à tant par mois chez un tapissier complaisant, et tous solides, tous bourgeois, sans aucune autre prétention que la qualité de leur vieux chêne. Le notable commerçant en denrées littéraires que devait être Molan, s'annonçait par cette recherche du fauteuil durable, du bureau bien conditionné que l'on ne devra jamais réparer.—Ce fut aussi l'époque d'un vaste divan à coussin,—propice aux crises d'analyse,—du cabinet de toilette plus raffiné et de la tenue plus élégante qui décèle «l'homme aimé».—Les visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois dans l'escalier expliquaient la raison de cette métamorphose. Le succès augmentant encore, arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout de suite inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré un an et demi, que déjà l'opulente et définitive demeure de «l'homme établi» avait succédé.Je pus m'en convaincre dès l'antichambre où je fus reçu par un petit groom en demi-livrée. Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. Le groom m'introduisit dans un vaste fumoir attenant au très petit cabinet de travail, et qui montrait une vitrine remplie de bibelots, tous authentiques: vieilles laques chinoises, bronzes admirablement patinés du seizième siècle, boîtes en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières anciennes. Le disparate des objets traduisait bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il pioche sa vente possible, en cas de malheur. Quelques tableaux décoraient les murs, tous modernes, de la modernité la plus outrancière et la plus exaspérée. Encore un placement à deux cents pour cent, la peinture d'un contemporain obscur, et demain il sera peut-être Millet ou Corot. C'est un billet à la loterie, ces tableaux, et à si bon marché! Molan les avait achetés pour quelques louis à de jeunes peintres en détresse, ou reçus en récompense d'un peu de réclame. Et puis, il a toujours eu le secret de se mettre avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour se faire pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître comme je le connaissais pour déchiffrer la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à la montre, auxinterviews, aux après-déjeuners et après-dîners de l'écrivain à la mode. Le trait significatif,c'était l'ordre, toujours implacable, surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, et d'abord le rangement des livres cartonnés sur les rayons,—et quels livres! Rien que des œuvres de jeunes confrères, de quoi donner à tous ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» la flatteuse sensation d'avoir été reliés, chacun dans une couleur appropriée à son talent,—les coloristes en vieux rouge, les élégiaques en mauve, les raffinés en papier japonais! L'éclat battant neuf des menus objets d'argent, destinés à fumer et à prendre du soda et du brandy, à l'anglaise, et admirablement tenus,—la fraîcheur du tapis havane, évidemment enlevé chaque été,—la propreté flamande des vitraux mobiles, des merveilles du plus pur quatorzième, avec de grandes figures sur un fond bleu, réticulé et fleurdelisé,—tout attestait l'œil d'un maître difficile et dont la volonté va du grand au petit détail, sans jamais désarmer. Les propos que l'écrivain m'avait tenus la veille sur son talent de boursier me revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant donné le positivisme de sa nature, il m'avait dit la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même, manicuré, tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son corps, l'œil éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, vêtu du plus délicieux veston du matin que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché pour un viveur professionnel. Seulement,ce viveur-ci était d'une espèce très particulière, car il tenait à la main une plume d'oie trempée d'encre qu'il me montra en la jetant dans le feu, allumé à tout hasard, et gaiement:

—«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais ma troisième page à finir... Encore une, d'ici à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée. Tous les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman ou d'une pièce—voilà ma méthode,» et m'indiquant sur un rayon, dans la petite bibliothèque basse, une large rangée de dos de livres moins coquettement reliés que les autres: «Et voici le résultat...»

—«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne comme tu veux?» lui demandai-je.

—«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:—La patience est ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature emploie dans ses créations...Jamais d'à-coup et une régularité presque automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des grincements de dents, n'est-ce pas?...»

—«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à déconcerter sa fatuité,«elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne pas me faire mentir...»

—«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cœur délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille, un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi, pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès ce matin...»

—«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»

—«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu connais en train de lire ce poulet:Chère amie, la peste soit des mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel. Votre Jacquesn'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même de votre gentille inquiétude...A quoi Camille a, de sa main, ajouté cepost-scriptum:—Puisque vous m'avez donné hier une explication qui n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je l'attends...»

—«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je.

—«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit. J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et de ma meilleure encre...»

—«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge nouveau tu te tireras d'affaire...»

—«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en s'adressant à Fomberteau.»

—«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre fille t'aime de tout son cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons, n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?... C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de peine...»

—«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela, aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es monregardeur, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion, d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,—jusqu'ici... Il y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand homme—encore!... Enfin, j'ai arraché à Mmede Bonnivet,hier soir, une promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,—comme avec l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre, puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un monstre, et laisse-moi te mettre à la porte—à cause de la quatrième page...»

Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette charmante Camille, ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon émotion fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,—mais, dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraientsa vanité et sa curiosité. Ce cœur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque malgré la plus désenchantante des existences, ce cœur si vrai,—que j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle spontanéité, dans une heure de souffrance intime,—allait être brisé, déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre l'autre—et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissanteet pure? Et si étrange que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves, de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir, vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais de ne pas nourrir un malpropreprojet de galanterie n'empêchait pas que ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant, par une contradiction que je subis sans l'expliquer,—un attrait s'exhale de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud rien que d'y penser.

Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau,chimérique et caressant, idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant, qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder, révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu bourgeoise. Là, vous croisez sur un palier un vieux général en redingote râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'estquelque prêtre âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir le cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de sympathie, ces pauvres dupes sociales,—dupes d'une naïveté inguérissable qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal acquis,—dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter, de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'œuvre, par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en inconnu,—vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis quej'écoutais la sonnette retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration. Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame moral qui se jouait en elle!

A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là, et elle m'introduisit dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû enreplier les personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce, dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue, la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon. Je reconnus, au premier coup d'œil, la mère de Camille. MmeFavier ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante, révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un déséquilibre intime,—autant le paisible et lent azur des yeux deMmeFavier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman, habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistiquedu monde social est à jamais abattue. Là-dessus, les progressistes et les démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens! Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès, non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et autres:la Réalité. J'étais donc assis en face de la respectable MmeFavier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille. La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son origine.—J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du Nord, épousée pour sa beauté par leromanesque père de la romanesque Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, MmeFavier avait dû regarder, parler, sentir avec le même calme,—avec le même calme traverser sa période de luxe,—et avec le même calme, elle traversait cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne.

—«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien, aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer, cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous partionsle 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous venez pour causer avec Camille de son portrait...?»

—«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je.

—«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand elle m'a dit cela,—elle qui est si rebelle à poser,—très étonnée et très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et le Bon Marché est à une boutique de détaillants...»

Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.—Elle était simple jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la pauvre MmeFavier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit. Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que MmeFavier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune, ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eûtentrevu l'avenir d'un fils entré dans l'armée:—sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine, puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville, Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,—ces étapes étaient distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer, et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas!

—«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...»Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu Jacques?» me demanda-t-elle brusquement.

—«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.

—«Alors, vous savez que je sais tout?»

—«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement.

—«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...»

—«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer: «Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette sympathie...Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cœur, avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement, tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien punir...»

—«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste... Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cœur!...»

—«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,» dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»

—«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine, comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il mefait, quoique j'en souffre cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mmede Bonnivet l'a invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent! Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures, des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des fourrures de trente mille et undedevant son nom qui n'est seulement pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cœur... Mais moi aussi, lejour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»

—«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous soulève de dégoût...»

—«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. Quand on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'aidu bonheur plein mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre, alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus de cœur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh! alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...»

—«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, il en a à sa façon», ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...»

—«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette des jours et desjours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi, hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir, mentons-lui bien...»

Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un attendrissement si vif, que c'était bien,—pourquoi le nier aujourd'hui,—du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros Tournade, et le luisant des yeuxvairons de cet horrible être, comme détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je l'avais laissé ce matin,—et son regard à lui, quand il avait parlé de son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré, fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cœur, comme il y a un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous feraient pas tort d'un centime quand ilsvous rendent votre monnaie. Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le seuil de la place Delaborde.—Molan n'était pas là. J'allai jusqu'au cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.—Il n'y dînait pas. Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette, les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore, contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public sortir en foule, pour l'entr'acte.

—O lâcheté de ces concessions secrètes!—Et je me heurte, à qui? à Jacques lui-même.

—«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre:

—«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un ricochet du côté du cercle.»

—«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause, et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui viendra dans ma garçonnière, dans monaimoir, comme disait ton ami Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...»

—«Et Mmede Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face inattendue.

—«Mmede Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple grue,—grus officinalis,—la femme du monde dans toute son horreur. Voilà ce que c'est que Mmede Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle yest venue, avec l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement dans ce tête-à-tête que si nous avions été à marivauder dans son salon... Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes quittés brouillés, ou presque...»

—«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?» interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de finance.»

—«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que cela, un cœur d'homme. Après avoir mis Mmede Bonnivet dans sa voiture, car elle avait eu l'audace,—ou la précaution, comme tu voudras,—de venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais le mot étonnant de lord Herbert Bohun à MmeEthorel, quand il eut l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:—tu ne le connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité:You know, I shan't give you another chance!Vous savez, je ne vous donnerai pas une autre chance.—Et je lui tirai mon chapeau avec trop de tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une allégresse qui me confondaitmoi-même. Je venais de découvrir que non seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est prétentieux. Os et chipisme,—mauvaise musique!... En regard, l'image de l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...»

—«Et MlleFavier a répondu à ton billet?» interrogeai-je.

—«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la dernière moitié pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est classique. Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...»

—«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»


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