IX
Les émotions éprouvées par Camille durant cette aventure dramatique, soudain résolue, grâce à sa présence d'esprit, en une péripétie de vaudeville, avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la vue des deux hommes, elle se sentit défaillir. Elle ne put que remonter dans le fiacre et se faire conduire rue de la Barouillère. Là, un véritable accès de fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de prendre le lit. Aussi ne fut-ce point par elle queje connus cet épisode, où elle avait joué un rôle si naturellement, si spontanément magnanime et généreux.—Noble rôle et qui convenait au noble cœur révélé par ses beaux yeux bleus, par sa bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante personne! D'ailleurs, elle aurait été assez bien portante pour aller et venir, dès le lendemain de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de moi pour compléter sa douloureuse confidence de la première surprise par cette seconde confidence de son héroïque sacrifice au plus indigne des amants? Les êtres capables d'agir comme elle avait agi ne s'en vantent pas. Ce fut Molan lui-même qui me raconta le premier les détails de ces scènes presque invraisemblables,—du moins ceux qu'il se trouvait savoir et que j'ai complétés depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin personnage avait deux raisons pour m'initier à cette aventure où il jouait, lui, le rôle toujours flatteur—étant donné la morale courante,—d'un homme aimé jusqu'à la faute par une des femmes les plus élégantes, les plus courtisées de Paris, et jusqu'au martyre par une des plus jolies actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! La première de ces deux raisons était sa fatuité naturelle, la seconde son intérêt. Il avait peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement de la Duchesse Bleue ne reculât devant cet autre: aller jouer la comédie chez la rivale qu'elleavait sauvée. Or, il considérait, non sans bon sens, cette présence de Camille à la soirée de Mmede Bonnivet comme le complément indispensable de la scène de la place Saint-François-Xavier. Les soupçons du mari avaient dû être éveillés très fortement pour qu'il en arrivât à cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas moyen de répondre à cette phrase, par laquelle Molan acheva sa confidence:
—«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces deux femmes en face l'une de l'autre, ce soupçon pourra renaître, et le soupçon, c'est comme l'apoplexie: on guérit d'une première attaque, à la seconde, plus de remèdes...»
Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de l'appartement, tandis que Mmede Bonnivet entendait les coups de sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mmede Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon camarade. Quand il eut fini,la misère de cette aventure m'accabla de tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:
—«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette femme?...»
—«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte sur toi pour aller le lui demander...»
—«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es fou...»
—-«Pas le moins du monde», reprit-il. «C'est pourtant bien simple. En t'écoutant, elle ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me voyant, elle penserait à mon infidélité, et elle me répondrait non... C'est l'a b cde la jalousie, cela...»
—«Mais si elle me répond non?... Tu sembles croire qu'elle ne te garde pas rancune...»
—«Pas la moindre», fit-il en souriant cette fois de son affreux sourire, «ou bien je ne connais rien au cœur humain,—et c'est ma partie, pourtant,—-ou bien elle ne m'a jamais tant aimé, puisque je ne lui ai jamais fait si mal...»
—«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire que tu viens de me dire, comment engagerai-je la conversation?»
—«Elle te la racontera. Et puis commence le premier. Avoue-lui que je te l'ai, moi, racontée dans l'affolement de l'émotion et du remords...Ce ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le fiacre, hier, tandis que je regardais Camille dans son coin, les yeux fixes, la figure exaltée, j'aurais tout donné pour l'aimer à cette minute comme elle m'aimait. Et explique cela, je ne pensais qu'à l'autre. J'y suis allé aujourd'hui, chez celle-là. Quelle femme, mon cher ami, et comme le coup de fouet du danger la fait vibrer!... Je l'ai trouvée avec son mari, après le déjeuner, et il nous a laissés seuls, après un quart d'heure de causerie très affectueuse, ce qui prouve que sa méfiance est tout de même un peu endormie. Il ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers jours, à peine s'il me donnait la main. Nous n'avons pas abusé de sa complaisance, d'ailleurs, et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui rentrait, comme je m'en allais, vingt minutes plus tard, pour constater combien de temps avait duré ma visite.—Le temps, mon Dieu, pour Anne de me donner les deux ou trois petits renseignements, les plus indispensables.—Tu admires le courage de Camille? Que vas-tu dire de la présence d'esprit de cette grande dame, qui risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son honneur sans doute, sa position à tout le moins, ce qui constitue toutes ses raisons d'exister... Sais-tu où elle s'est fait conduire, quand elle a pu s'échapper? Chez un fourreur, tout simplement, où elle a acheté une jaquette d'astrakan aussi pareilleà l'autre que possible. Elle n'avait pas de quoi la payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle a eu l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle a emprunté de l'argent, comme si elle avait oublié sa bourse, ce qui lui a permis de retourner chez le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de regagner la voiture officielle, qu'elle avait quittée chez une amie et commandée à l'entrée des Magasins du Louvre—classiquement—et de reparaître chez elle, vêtue comme elle en était partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent la réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course chez le fourreur et chez le bijoutier, ça m'a remué jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir peur, en les osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge à faire à sa femme de chambre pour expliquer la différence des deux jaquettes. Une erreur dans une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre importance... Mais à chaque nouveau petit mensonge, nouveau jalon, si le mari pousse son enquête... Cet homme recule devant les questions aux domestiques. C'est ce qui nous a sauvés cette première fois. Il m'aura fait filer et pas sa femme, que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner à l'appartement... Ma chance me fait peur...» ajouta-t-il sérieusement; après un silence: «La découverte d'hier n'a tout de même pas encore détruit la jalousie de Bonnivet, je te répète, puisqu'il est revenu, pendant ma visite, etsi Camille manque à sa promesse, cette jalousie est capable de se réveiller...»
—«Mais avec cette défiance et la connaissance qu'il a de l'adresse exacte de ton faux appartement,» lui demandai-je, «vos rendez-vous ne vont pas être bien faciles.»
—«C'est bien pour cela que Mmede Bonnivet n'en manquera pas un maintenant. C'est une curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en riant. «Hé! Hé! Elle est un peu de l'école du divin marquis. Mais tu n'entends rien à ces choses-là,Daisy, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons... Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet la sait. Ce sera comme s'il ne savait rien. M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me croira capable de mener l'autre rue Nouvelle...»
—«Tu continues alors à ne pas avoir peur?...»
—«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu sonner et frapper à la porte... Et, je te répète, j'ai peur de ma chance, quelquefois... C'est bête comme de croire au mauvais œil, et c'est plus fort que moi...»
—«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que tu as rencontré dans Camille la seule femme, à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais un peu de cœur, tu passerais ta vie à te faire pardonner ton infamie.»
—«Daisy, Daisy,» interrompit-il, «vous ne comprendrez donc jamais qu'elle ne m'aime comme cela que parce qu'elle sent que je ne l'aime pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les épaules, «c'est une question de peau, sans doute, j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de Camille. Elle n'est pas brillante cette explication de l'amour, et si les abstracteurs de quintessence qui subtilisent sur le sentiment, comme ton ami Dorsenne, la donnaient dans un de leurs livres, ils perdraient toute leur clientèle féminine, leurs vingt-cinq mille de jupons, comme je dis. Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, et je dis que cette explication est la vraie.»
—«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement Camille, lorsque je la revis, au lendemain de cette conversation. Je lui avais écrit pour être plus sûr de ne pas la manquer. Je la trouvai pâlie encore, avec des yeux brûlés d'insomnie. Elle se tenait dans ce petit salon de la rue de la Barouillère, toujours si médiocre, si pauvre, si gris, auquel l'encombrement de ses meubles houssés de toile bise donnait un aspect de pièce toute préparée pour le déménageur, «Est-ce qu'il s'est vanté aussi de la délicatesse avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?... Tenez,»—et elle me tendit un écrin decuir, à son chiffre, C. F., que je la voyais rouler nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant sur le velours sombre, un bracelet d'or massif, incrusté de diamants. C'était un de ces bijoux où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum et d'une brutalité de richesse qui fait d'un cadeau pareil l'équivalent d'un chèque ou d'un rouleau de louis. Je regardai le bracelet, puis je regardai Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur du procédé employé par Mmede Bonnivet pour lui payer son dévouement,—donnant donnant.
—«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent de dégoût, qui me fit mal, elle répéta: «Oui, oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même, avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» ricana-t-elle, «Ah! ma première sortie sera pour lui donner une leçon de délicatesse, à cette gueuse?...»
—«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou par Jacques,» insinuai-je. «Une scène serait par trop indigne de vous. Quand on a le beau rôle, et certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à la fin.»
—«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura pas de scène entre nous... C'est moi qui n'en voudrais pas... J'irai chez un joaillier quelconque vendre le bracelet, puis je passerai à l'église enverser le prix à quelque œuvre de charité, et Mmede Bonnivet recevra en même temps que sa fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du marchand, et un billet du prêtre ainsi libellé:—Reçu tant pour les pauvres, de la part de Mmede Bonnivet...Cette infâme histoire aura du moins servi à mettre une bûche dans un foyer éteint, et une miche de pain sur une table vide...»
—«Et si le mari est là quand le commissionnaire arrivera?» demandai-je.
—«Elle se débrouillera comme elle pourra,» fit Camille, et un éclair de cruauté passa dans ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir, «Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt pour la tirer d'affaire, avant-hier, s'il n'avait pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah! ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander comment j'allais, ce matin... Il a su pourtant que je n'avais pas pu jouer deux soirs de suite... Il me connaît, et qu'une émotion me rend malade... Vincent!» ajouta-t-elle en me prenant la main dans sa main fiévreuse, «n'aimez jamais... C'est trop fou d'avoir du cœur dans ce monde si cruel... Pas même un billet, pas même deux mots sur sa carte, le petit signe de politesse qu'on donne à une femme souffrante...»
—«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il appréhende de se retrouver en face de vous. C'est très naturel. Il a trop conscience de sestorts et vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir comment vous allez...»
—«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir, ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous avez une commission de Jacques pour moi...»
—«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits, sans phrase aucune;—tristement, car je sentais la dureté de cette nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.
—«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme! Il trouve que je ne mesuis pas assez sacrifiée. C'est logique, d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent... Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...—Dites donc à M. Molan que je jouerai chez Mmede Bonnivet comme il avait été convenu,—oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition, dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais c'est coupé...»
Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité, eut un regard de tendresseet un sourire de douceur pour se lever en me disant:
—«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard... Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à plaindre. Mon art me reste...»
Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres morales, comme autour decertaines fièvres physiques, il faut la nuit, la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée de Mmede Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions, puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, guérirait la blessure de l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à-tête, vers la rue des Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension, malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un imperturbableaplomb qui semble né pour manœuvrer dans les situations fausses:
—«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène de laDuchesse bleueavec Bressoré, puis quelques monologues et des imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle, comme chez tous les acteurs, un côté singe...»
—«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables. Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écœurante fadeur, à mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là?...»
—«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes d'Iphigénie oud'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,—l'une tenant son rôle de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,—et moi en tiers! Je n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu? Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'œuvre... Mais oui, le chef-d'œuvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore sonArt de rompreau lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal des fins d'amour, cela...»
—«Tâche d'avoir au moins la pudeur de ton égoïsme,» interrompis-je. Il s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc rien là, absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des larmes?...»
—«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cœur, empoisonné de vanités sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète, assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et siutilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le modèle, c'est toujours leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son œuvre ne m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le rompit le premier, ce silence, en me disant,—il répondait à une pensée que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:
—«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée... Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,—à moi!—en m'en montrant un autre:—«Quel est celui que vous préférez?...» Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme lespierres du fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté singulière dans la voix, il conclut:
«...Je ne sais si MardocheEn cette occasion crut son bien sans reproche.»
—«Mais il en profita...» fis-je en continuant la citation. «Puisque nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton chapeau pour ne plus revenir?...»
—«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce, à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de cantharides qui vaille la peur...»
—«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...»
—«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut vivre pour écrire... Il ya une pièce dans cette histoire et je ne la raterai pas...»
Nous arrivions à l'hôtel de Mmede Bonnivet sur ce mot où le professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros, un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation complète des diverses faces de son caractère,—ce véritable phare à feux tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure:
—«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...»
Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cœur. C'estpositif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,—l'intime et compliqué détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal d'œuvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre. Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions déjà séparés. Le coup d'œil que présentait cette pièce voûtée en chapelle, que jene connaissais pas, et les deux salons attenants empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée, vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique, atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là, assises sur les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel, si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué, bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer, avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la jalousie ne semblaiten avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet. Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute, et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mmede Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale d'amabilité, je voyaisavec certitudecette tête orgueilleuse, couchée sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables mensonges,si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite phrase que prononça Mmede Bonnivet pour clore notre rapide et peu intéressant entretien:
—«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire, pendant que j'y pense...»
J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme, curieuse jusqu'au vice par désœuvrement.—Je n'avais pas même conçu comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensasans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants comme si la belle ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus indispensable politesse, et à très haute voix:
—«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...»
—«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du monde.»
—«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,» ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut changer ni ces yeux-là, ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...»
Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre angle isolé, comme deux parias,—douloureux tête-à-tête et qui fut bien court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille. Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression dedanger. Elle ne faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison.
—«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant: «Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...»
—«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.
—«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!... On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche trop sur le cœur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...»
Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux. Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux, au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:
—«Mademoiselle, me permettez-vous de vous présenter mon jeune ami Roland de Brèves, un de vos admirateurs passionnés...»
—«Et dans quels morceaux allez-vous nous charmer ce soir, mademoiselle?» demanda, de son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante d'émotion. «C'est une rare bonne fortune que de vous entendre dans le monde. Mmede Bonnivet fera bien des jalouses.»
—«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» répondit Camille, et, pour corriger son impertinence, elle ajouta: «je dirai une scène de laDuchesse Bleueavec Bressoré, et puis trois ou quatre petits fragments. D'ailleurs, votre curiosité ne va pas tarder à être satisfaite, car j'aperçois Bressoré qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle. Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»
—«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, «qui vous entendrons plus tôt...»
—«Non», fit-elle brutalement, «pour moi qui m'en irai me coucher plus vite...»
Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé par la dureté de cette étrange réponse, pour avoir quelque dialogue de la même amabilité avec le sire de Figon qui la saluait à son tour. L'insolence des phrases qui lui échappaient, à elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux accueil, prouvait trop qu'elle se possédait à peine. De quel éclat ne serait-elle pas capable si Mmede Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à cette même minute me le faisait craindre, se livrait à un trop hardi manège de coquetterieMon anxiété fut soudain portée à son comble. Je compris qu'en s'obstinant à faire figurer Camille à cette soirée, la cruelle femme ne s'était pas proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons de son mari. Elle comptait, pour cela, sur d'autres armes. Non. Le trait dominant de son implacable nature était la vanité, et cette vanité voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger sur elle les deux inoubliables humiliations:—l'insultant héroïsme de l'appartement et le renvoi de la facture du bracelet, avec le reçu du prêtre de Saint-François-Xavier! Blessée dans ses plus intimes susceptibilités féminines, elle s'était promis de tenir sa rivale deux ou trois heures durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler et la rebrûler au feu de la plus cuisante et de la plus impuissante jalousie, quitte à lui pardonner après le supplice,—à lui pardonner, à l'oublier, et avec elle, l'homme de lettres, qu'elle avait pris à la comédienne. Il ne l'intéressait déjà plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle devait en donner bientôt la preuve, et que le fat se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement troublantes, elle était sortie de ses bras, aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement total de l'être qui métamorphose une coquette en esclave, et l'asservit à l'homme qui l'a initiéeà la complète ivresse. Elle agit pourtant au cours de cette soirée comme si elle avait aimé Jacques. Le désir de torturer celle par qui elle avait été si étrangement sauvée et blessée était assez fort dans ce cœur, blasé avant d'avoir senti, pour équivaloir à une volupté physique. Ces évidences, je les eus sur place, rien qu'à la voir causer de loin, et tandis que je me faufilais du côté où elle se tenait rieuse avec Jacques,—arrêté ici par Machault, plus loin par Miraut, plus loin par Bonnivet.
—«On ne vous voit plus à la salle d'armes du cercle, vous avez manqué San Giobbe, le tireur italien. Il est étonnant, vous savez...» me dit le premier.
—«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour que vous faisiez le portrait de Camille Favier,» dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce qu'on joue au cachottier, comme cela, avec son vieux maître?»
—«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda le troisième, «allez-vous nous donner quelque chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»
J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: «Il ne s'agit pas d'assauts, de parade et de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, de la vie de quelqu'un peut-être?...» Et à mon cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre untableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous avec moi au protecteur qui s'intéresse au travail d'un de ses élèves aimés? Épargnez-moi cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher une catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez mieux surveillé votre femme dès le commencement, elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se passerait pas, dans votre salon, le drame que voici...» Au lieu de cela, ce furent, chaque fois, de vaines et menteuses paroles que je débitai, assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, étouffé par l'atmosphère, ébloui par la lumière, enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se trouvât dans le voisinage de Mmede Bonnivet pendant la petite représentation. J'allais peut-être y réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de lui, quand la Reine Anne, comme si elle eût deviné que j'étais, cette fois, chargé d'un message de sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa de m'interpeller, et sur un ton d'imperceptible raillerie:
—«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé l'autre soir...»
—«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonnemémoire, Mmede Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...»
O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane, qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte, l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à l'auteur d'unEcce Homo: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus d'indignation, maintenant. Mmede Bonnivet venait d'aller demander à Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de s'asseoir devant l'espace réservé auxdeux acteurs qui devaient jouer avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle, en disant assez haut pour que je l'entendisse:
—«A tout auteur, tout honneur!...»
Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes presque tous debout, l'établissement graduel du silence,—puis, au milieu d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le cœur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la scène, qu'elle ne se possédait plus. Mmede Bonnivet l'avait discerné aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques, de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple politesse d'admiratriceà l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand, cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle soulageait, en les récitant, son pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy: