VII
Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'estle signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne faisons pas les œuvres dignes de ce nom,elles se font en nous, sans effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose, d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait de répéter la pièce qui devait succéder à laDuchesse Bleue, et, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début. Le tête-à-tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faitespour m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse.
—«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit une première fois, avec une sécheresse irritée, «je serais injuste, car elle m'aime après tout. Mais quel caractère!... quel caractère!...»
—«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie de la belle âme méconnue,» m'avait-il ricané une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes et qu'on n'en parle plus...»
Et en dernier lieu, violemment:
—«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais te charger d'une commission... Si elle veut arriver à ce que je ne la salue même plus, quand je la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend le chemin... Ah! si je n'avais pas besoin d'elle pour ma prochaine comédie, ce que je l'aurais déjà balancée!...»
Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais insisté pour en savoir davantage. Sécheresse, ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec une véritable angoisse le moment où il me dirait en propres termes: «C'est fait. Mmede Bonnivet est ma maîtresse...» En toute circonstance,de pareilles confidences sont attristantes à recevoir. Du moins j'ai toujours senti de la sorte. C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la douleur. Est-ce un effet de la pruderie que me reprochait Jacques? Est-ce un préjugé persistant, le reste d'une conventionnelle duperie devant les pudeurs de la femme, comme il prétendait encore? Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois plutôt dans cette aversion pour certains aveux qui ne permettent plus le doute sur certaines fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,—pourquoi pas?—et puis ce rejet en arrière devant la réalité brutale, qui tient chez moi de la maladie. Enfin, c'est sans doute un reste d'une adolescence bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme qui a été bien élevée, qui est mariée, qui est mère, qui tient un rang, s'est dégradée aux malpropretés physiques d'une aventure de galanterie, m'est intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension était d'autant plus illogique et plus sotte que les indiscrétions de mon camarade m'avaient édifié sur les coquetteries et les légèretés dont Mmede Bonnivet,—ce demi-castor du monde, pour prendre son mot,—était capable. Mais entre la coquetterie, même follement légère, et la précision du dernier détail, il y a un abîme. Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à m'avoir prononcé la phrase irréparable, ce cruel: «C'est fait... Mmede Bonnivet est ma maîtresse...»il me faudrait revoir Camille avec cette phrase dans le souvenir, et alors la réponse à ses questions me deviendrait un supplice. Ne rien savoir, au contraire, c'était garder le droit de répondre à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette ignorance volontaire ne m'empêchait pas de comprendre que tout le drame de sentiment de Camille se jouait sur ce seul point: du degré de l'intimité établie entre Molan et la Reine Anne dépendait le triste reste de bonheur, la dernière aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse enfant. Aussi quoique je m'entêtasse à ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue engagée entre Jacques et Mmede Bonnivet, je ne faisais qu'y penser, que multiplier les hypothèses pour ou contre la chute définitive de la dame. Hélas! elles étaient presque toutes pour. Comment m'attendre pourtant à la révélation qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible à même imaginer et foudroyante...
C'était vers la fin d'une après-midi de février. Camille avait manqué trois rendez-vous d'affilée sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé plusieurs heures, non point dans mon atelier, mais dans une petite pièce attenante et décorée du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son art, ne devrait pas avoir. Qu'est-ce qu'un poèteet qu'est-ce qu'un romancier même les plus plastiques peuvent bien enseigner à un artiste qui doit vivre par les yeux et reproduire des formes? Il est vrai que j'étais occupé non pas à lire, mais à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à moitié écroulés. La lampe, apportée par le domestique, éclairait une moitié de la chambre. Je m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se résout, à une pareille heure, à une pareille saison, dans une pareille lumière, en un demi-enivrement presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là. Il semble que nous touchions le fond du fond de notre sensibilité, le nerf même de l'organe intérieur par où nous souffrons et jouissons, la pulpe de ce qui fait notre être. Je me sentais, dans ce crépuscule, aimer Camille comme j'imagine que l'on doit aimer après la mort, si quelque chose survit de notre pauvre cœur dans les grandes et muettes ténèbres. Je me disais que j'aurais dû aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion une apparente indifférence. Et je l'évoquais, et je lui parlais, je lui disais tout ce que je ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium de passion rêvée m'engourdissait le plus profondément, je fus, comme en sursaut, arraché à ce songe par la soudaine arrivée de qui? De celle même qui en était le principe!... Mon domestique,à qui j'avais donné l'ordre de défendre strictement ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, d'un air embarrassé, que MlleFavier me demandait, qu'il lui avait répondu d'après mes ordres et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en déclarant qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.
—«Elle est seule?» interrogeai-je.
—«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité d'un valet de célibataire attaché au même service depuis tantôt vingt ans,—il a vu mourir mon père et je le tutoie.—«Il faut que je dise à monsieur Vincent qu'elle a l'air d'avoir bien du chagrin. Elle est blanche comme du linge, et sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on croirait qu'elle ne peut pas parler. Si ce n'est pas une pitié, jeune et jolie comme elle est!...»
—«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais personne d'autre, entends-tu...»
—«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?» interrompit-il.
—«Même si M. Molan vient me demander,» répliquai-je.
Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice, et qu'en toute autre occasion j'aurais interprété comme une preuve qu'il avait deviné le secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne pris pas le temps de réfléchir sur le plus ou moins de pénétration du pauvre homme. Camille était déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'imagedu désespoir,—un désespoir voisin de la folie. Je lui avais dit, en la forçant à s'asseoir: «Mais, qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander, qu'il lui était impossible de répondre. Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses yeux, comme si un déchirement intérieur, là, dans son sein, lui infligeait une douleur au-dessus de ses forces. Je crus une seconde qu'elle allait passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son visage était effrayante. Quand ses paupières se relevèrent, je vis que pas une larme ne mouillait ses prunelles bleues, en ce moment toutes sombres. La flamme de la passion la plus sauvage y brûlait. Puis, d'une voix rauque, presque basse, comme si une main eut serré sa gorge, elle me dit, en pressant ses doigts sur son front avec égarement:
—«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé. Si vous n'aviez pas été chez vous, je crois que j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne rêve pas, que vous êtes là, vous, un ami, vous... Je souffre trop...»
—«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de la calmer, «un véritable ami, tout prêt à vous aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...»
—«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle en dégageant sa main, et elle reculait avec une aversion presque haineuse, «ou bien je croirai que vous êtes d'accord avec eux pour me mentir... Mais non! Cet homme vous trompe comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme j'y ai cru. Il aurait honte de se montrer tel qu'il est, devant l'honnête homme que vous êtes... Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau et elle se rapprochait jusqu'à me faire sentir la chaleur fiévreuse de son souffle court, «savez-vous d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la maîtresse attitrée de Jacques?... Je viens d'une chambre où cette gueuse de Mmede Bonnivet s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et chaud de leurs deux corps... Ah! la hideuse, la hideuse chose!...»
—«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé jusqu'à l'épouvante, par les mots que je venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils avaient été prononcés: «Vous avez été la dupe de quelque lettre anonyme, de quelque ressemblance...»
—«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement, et ses ongles s'enfonçaient dans ma chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait furieuse, «il y a huit jours que je n'ai plus de doute sur les rapports de Jacques avec cette femme... Il était redevenu tendre pour moi, tout d'uncoup, d'une de ces tendresses auxquelles une maîtresse ne se méprend pas, allez. Il me ménageait. Il avait dans les yeux, pour me regarder, une certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher, ce regard, pour lire par derrière... Et puis, je retrouvais autour de ses paupières ce creux de volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait autrefois, quand nous nous aimions passionnément, et il fuyait nos rendez-vous, cependant. Il invoquait toujours un prétexte pour les reculer et les déplacer... Vous voyez, je vous parle comme je sens. C'est brutal, mais c'est vrai, ce que je vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui et avec vous. C'était moi, vous entendez, moi qui les lui demandais ces rendez-vous, moi qui faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve pour être sûre qu'un amant vous trompe?... Et pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de douter. J'avais reçu la visite du mari de cette femme. Elle avait eu cette audace de me l'envoyer!... Il était venu, avec Senneterre, me prier de jouer chez eux à une grande soirée qu'ils donnent lundi prochain...»
—«J'y suis même invité,» interrompis-je en me rappelant tout d'un coup que j'avais, en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas pris seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner...Je comprends. C'était à cause de vous...»
—«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, avec un ton qui me glaça le cœur, tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle ne sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec une colère montante: «Et voyez comme je suis innocente encore!... Quand cet imbécile de mari m'eut demandé cela, et quand, ayant répondu oui, je vis Jacques ne pas s'en émouvoir, il me fut impossible de croire que cette femme était vraiment sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, et je ne crus pas de lui, qu'il fût son amant. Je la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais jugé, vous vous en souvenez?... Mais il y avait là, de sa part à elle, une si insolente audace, de sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. Vous seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, qu'elle était sa maîtresse, je n'y aurais pas cru...»
Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait à raconter qu'il lui fallut s'arrêter encore. Ses mains qui m'avaient lâché encore une fois, tremblaient, et ses yeux se fermaient par l'excès de la souffrance.
—«Et maintenant?» lui dis-je.
—«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire nerveux: «Maintenant, je sais ce dont ils sont capables tous les deux, lui surtout. Car elle, c'est une femme du monde qui a des amants. Oncompte les autres. Mais lui! lui! m'avoir fait ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... Ah! je deviens folle à vous parler. Mais écoutez, écoutez donc...» répéta-t-elle avec frénésie, et comme si elle craignait que je n'interrompisse son récit... «aujourd'hui, à deux heures, il devait y avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle pièce, la comédie de Dorsenne. Il en remanie un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je ne l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, vers les deux heures, rue de la Chaussée-d'Antin, avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques courses à faire dans le quartier. Je me mets en chemin, et voici qu'un maladroit marche sur ma jupe, dont le volant se déchire presque tout entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un grand morceau du bas de sa robe était déchiré, «C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et tout près de la rue Nouvelle...»
Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers mots d'une voix soulignée, comme s'ils devaient éveiller en moi une association d'idées. Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement passa sur sa physionomie tendue et elle continua:
—«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que Jacques, qui vous raconte tout, vous aurait raconté cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus basse encore, «c'est là que nous avons notreappartement de rendez-vous... Quand il est devenu mon amant, j'aurais tant voulu lui appartenir chez lui, parmi les objets au milieu desquels il vit, pour qu'à chaque minute, à chaque seconde, ces muets témoins de notre bonheur lui rappelassent mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends pourquoi aujourd'hui, et que déjà il pensait à la rupture. A ce moment-là, je croyais tout ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il me demandait. Il m'assura que le petit entresol de la rue Nouvelle où il me conduisit avait été arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis les anciens meubles de l'appartement où il avait écrit ses premiers livres: celui qu'il habitait avant de s'installer place Delaborde. Ai-je été bête! Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de mentir à une pauvre fille qui n'a que son cœur, qui vous le donne tout entier, qui vous donne toute sa personne, qui se mépriserait, comme d'un crime, de se défier! Ah! c'est trop facile de tromper quelqu'un qui se livre tant...»
—«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» interrogeai-je.
—«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» répondit-elle avec un accent d'ironie passionnée. «D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre encore quand vous saurez tout... Je me trouvais donc, comme je viens de vous le dire, près de cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Ilfaut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais mis là toutes sortes de petites choses à moi. J'y avais même de la soie et des aiguilles... Ç'avait été un de mes rêves encore que cet endroit devînt un cher asile à nous deux, où Jacques travaillerait à quelque beau drame d'amour, écrit auprès de moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,—comme sa femme!... L'idée me vint d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans le petit appartement... J'ai besoin que vous me croyiez, si je vous jure qu'il ne se mélangeait à cette idée aucun projet d'un espionnage quelconque...»
—«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui épargner le détail d'une confidence dont je la voyais physiquement souffrir, je lui demandai: «Et vous avez trouvé l'appartement défait comme vous me l'avez dit?...»
—«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se taire une seconde pour reprendre la force de continuer: «Rien que la manière dont cet entresol a été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre que Jacques s'en servait pour d'autres. C'est une grande maison double, et l'appartement se trouve dans le corps de construction sur la rue, avec une loge de concierge placée assez loin de l'escalier pour que l'on puisse monter sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de telles précautions s'il ne s'était agi que de moi?Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que quelqu'un me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un ne soit pas ma mère? Et puis, les coups d'œil de ce concierge, son indéfinissable expression de politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques, tout aurait démontré à n'importe quelle autre que c'était là un appartement installé depuis des années. Je le conçois si nettement, à mesure que je vous parle! Et je ne me rends plus même compte que j'aie pu m'y tromper... Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... J'en étais à mon arrivée rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes demandes. Quel signe encore! Mais je savais qu'il en restait une dans la loge du concierge, pour que cet homme et sa femme fissent le ménage. Un verrou intérieur permettait, une fois dans l'appartement, de se clore contre toute venue du dehors, en sorte que, le plus souvent, Jacques ne se donnait pas la peine de prendre cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude dans un des casiers, et moi, vous devez penser que j'y allais, dans cette loge, le moins possible. Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui m'est arrivé vous serait inintelligible, et c'est si simple... Cette fois, je vais pour prendre cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Lemari et la femme étaient occupés, sans doute, l'un à quelque course, l'autre à quelque commission dans la maison, et le dernier sorti avait négligé de fermer la porte. J'avise notre clef à sa place habituelle et je la décroche sans le moindre scrupule, avec un petit mouvement de joie d'avoir pu échapper à une rencontre avec le concierge. J'ai besoin de vous le répéter, de vous le jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je marchais, absolument, vous entendez!... J'entre dans l'appartement, avec quelle mélancolie, vous le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne nous y étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les fenêtres en étaient closes. Le petit salon, avec ses meubles de tapisserie bien rangés, était toujours le même; toujours la même, la chambre à coucher tendue d'une andrinople rouge. Je constatai, en cherchant dans un tiroir de la commode où je plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits objets, qu'ils n'étaient plus là, ce qui m'étonna un peu. Mais il y avait encore un cabinet de toilette et une autre chambre en arrière, très petite, qui nous servait quelquefois de salle à manger. Je pensai que le concierge avait, en nettoyant les meubles à fond, transporté les objets dans cette dernière pièce, puis oublié de les rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le panier à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou garni d'une vaisselle très sommaire, la vaissellede nos dînettes à deux. Je m'installai donc dans ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. Je l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un coup il me sembla entendre ouvrir des portes. J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu était Jacques. Ne m'avait-il pas dit autrefois, et je l'avais cru comme toujours, qu'il venait quelquefois travailler dans notre appartement, par souvenir de moi et pour assurer à sa réflexion plus de solitude? Je n'eus pas le temps de me livrer à la douceur d'émotion que cette pensée éveilla dans mon cœur. Je venais de reconnaître deux voix, la sienne... et l'autre...»
—«La voix de Mmede Bonnivet?» lui demandai-je, comme elle se taisait après ce dernier mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce récit, qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la tête pour me répondre oui, et elle continua de se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de la situation dont elle venait de me poser si simplement les données me terrassait. Elle reprit:
—«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est passé en moi, quand j'ai entendu cette femme qui, se croyant seule avec son amant, riait très haut et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë, aiguë, comme si une pointe de couteau m'avait blessée à la place la plus profonde de mon être, et je me mis à trembler de tout mon corps sur lachaise où j'étais assise. Maintenant encore, en y pensant, voyez mes mains... Je voulus me lever, aller à eux, les chasser, elle comme une drôlesse, l'insulter, lui, comme un drôle... Je ne pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait que toute ma vie était arrêtée en moi... Et j'entendais et j'écoutais. C'était une douleur plus forte que la mort, et je crus que j'allais mourir en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous pourquoi? Dans cette étroite chambre où je restais ainsi, sans bouger, et le premier moment d'épouvantable douleur passé, je me sentis envahie par un dégoût, par une répugnance inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à la nausée. Sans doute si les paroles de cet homme et de cette femme m'étaient arrivées toutes, distinctement, le besoin de la vengeance immédiate eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et confus, mélangé de mots que je n'entendais pas, et de mots que j'entendais, joint à l'image de ce que je devinais derrière cette muraille, me causait, par-dessus cette indicible souffrance, une impression de quelque chose de trop malpropre, de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject! Il y eut surtout une phrase... Ah! quelle phrase!... Je sentis que je méprisais Jacques plus encore que je ne l'aimais, et, en même temps,—comme le cœur est étrange!—je ne pouvais accepter l'idée que si j'entrais dans la chambre,il croirait que j'étais venue l'espionner. Cette fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer tout le reste... Et je suis restée immobile, je vous le répète, dans cette chambre, une heure peut-être!... Et ils sont partis, et je suis rentrée dans la chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait, et les oreillers, les mêmes oreillers, et les draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en jetant un cri qui me déchira le cœur, et pressant ses yeux de ses doigts comme pour en écraser les globes et avec eux une vision horrible d'autres infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait pas dire, elle criait: «sauvez-moi de moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami, ne me quittez pas, je crois que ma tête va éclater et que je deviens folle!... Oh! ce lit! ce lit! notre lit!...»
Elle s'était levée en prononçant ces mots, et elle s'était jetée contre moi, la tête blottie contre mon épaule, les mains accrochées à moi dans une crise de douleur suprême. Son visage tout entier se contracta dans un spasme d'agonie, et je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba dans mes bras, évanouie.
Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et aussi la crise de larmes où s'épancha sa misère, lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se réveiller à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidenceet la perte de connaissance qui l'avait suivie, venaient de me secouer trop profondément pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les paroles banales dont on réconforte un être que l'on voit souffrir, et on a tant de peine à les trouver, quand on se rend un compte trop exact des légitimes raisons que cet être a de souffrir. Camille ne me laissa pas m'épuiser longtemps à ces inutiles consolations:
—«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle, avec un essai de sourire navré qui me fait mal après tant de jours, «et je sais aussi que vous me plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser pleurer, voyez-vous. Avec ces larmes, il me semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement de vous une promesse, une vraie promesse d'homme, votre parole d'honneur que vous répondrez oui à la demande que je vais vous faire...»
—«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je, vous savez bien que j'obéirai à toutes vos intentions, quelles qu'elles soient...»
—«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant cette réplique évasive derrière laquelle j'avais, la voyant si exaltée, abrité un dernier reste de prudence,—qu'allait-elle me demander?—Et elle insista: «C'est votre parole d'honneur que je veux...»
—«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par lasupplication douloureuse de ses chers yeux bleus où roulaient toujours des larmes.
—«Merci», fit-elle en me pressant la main, et elle ajouta: «Je veux être sûre que vous ne direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...»
—«Je vous en donne ma parole», répondis-je, «mais c'est vous-même qui ne pourrez pas ne pas le lui dire...»
—«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête avec une farouche fierté: «Je ne lui dirai rien... Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner de raisons. J'aurai du courage contre mon amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» Et un dernier frémissement secoua tout son corps, tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé toute la révolte de la femelle devant la turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: «Pouah! Pouah!...»
Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue bien singulière de cette aventure, que l'idée me vient de cette comparaison entre le jeu de la grande artiste du Gymnase et le cri de nature arraché à Camille par la plus sincère passion. Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitiénavrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude sans cesse grandissante, et le résultat fut une crise de scrupule, horriblement douloureuse. Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop ce que valent les serments des amoureux et des amoureuses pour croire qu'après avoir assisté cachée à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, elle s'en tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait dite, d'une rupture silencieuse et sans vengeance. Une femme a beau porter dans son cœur l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait preuve d'une façon presque invraisemblable en ne sortant pas de sa cachette, elle est femme, et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter en elle sur le raisonnement et la dignité. Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë s'emparât de l'amante outragée, et qu'en proie au délire de la jalousie, elle s'avisât d'écrire la vérité au mari de sa rivale? La mémoire me revint du regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, celle qui portait son nom et qui était maintenant la maîtresse de Jacques. Comment cette femme si évidemment sèche, si profondément ironique, si peu impulsive, s'était-elle donnée de la sorte, et pourquoi? La curiosité d'apprendre le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle pas pour une part dans la tentation qui me saisit, à peine Camille partie, de courir chez moncamarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et je le préviendrais contre une surprise qui pouvait être tout à fait tragique. Je résistai pourtant à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, par un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué depuis que je me connais. Ce que c'est que d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père me revient toujours dans des moments comme celui-là: «On n'interprète pas une promesse: on la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans les moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une circonstance où d'observer un engagement m'ait coûté un tel effort.
Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais interdit d'aller chez Jacques. Ce fut lui qui vint chez moi, le surlendemain même du jour où j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si difficile à garder sans en étouffer. Il avait, la veille, passé au théâtre pour saluer Camille. Il n'avait pas pu lui parler à cause de la présence de la mère. Mais cette présence même, visiblement voulue par la fille, l'avait un peu étonné; puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux et aussi dans le jeu de celle-ci quelque chose d'étrange, une excitation maladive. Comme il arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, ce quelque chose avait suffi pour l'inquiéter. Il avait donc poussé jusqu'à l'atelier, avec la vague espérance de rencontrer peut-être Camille et leprojet très certain de me faire causer. Ses épigrammes sur mon rôle de confident éternel se trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un prétexte très simple lui permettait d'expliquer cette visite.
—«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la soirée de Mmede Bonnivet,» me demanda-t-il après les premiers mots, «tu viendras, n'est-ce pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, ce jour-là? Puis nous ferons la corvée de compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y disait quelque chose?...»
—«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé cette idée d'un goût douteux...»
—«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, «j'ai beau ne pas avoir peur des complications, j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà trop des indispensables... Non. C'est Senneterre et c'est Bonnivet qui ont organisé cette soirée, l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu savoir à quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la Reine Anne. Étant donné que Camille est ma maîtresse, ils ont pensé que si Mmede Bonnivet est vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. Tu suis leur raisonnement: Mmede Bonnivet dirait non pour ne pas avoir Camille chez elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez Mmede Bonnivet. Je dirais non pour éviter toute rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit oui.Camille a dit oui. Mmede Bonnivet a dit oui... J'aurais voulu que tu visses la stupeur, puis la joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet ensuite. Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des psychologues, comme Larcher ou Dorsenne...» Et après cette ironie de l'éternel Trissotin à l'égard de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A propos de Camille, il y a quelques jours que je ne l'ai pas vue. Le portrait avance?...»
—«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je de dire, trop heureux de saisir ce prétexte pour tromper son interrogatoire, et je retournai, pour la lui montrer, la haute toile sur laquelle se dessinait la svelte silhouette de laDuchesse bleueoffrant la fleur,—lui offrant sa fleur, à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné cinq minutes d'attention à l'effort d'art d'un camarade? Ce jour-là, du moins, il avait pour excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait urgente sa situation critique entre ses deux maîtresses. Je ne m'offensai pas qu'il continuât, sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé son regard, plutôt errant que posé sur la peinture:
—«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... Oui?... Allons... Tant mieux... Et, dis-moi. Elle est toujours jalouse de Mmede Bonnivet?»
—«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, le feu à la joue, de cet impudent mensonge.
—«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. Puis, sans insister: «Elle choisirait bien mal son moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, nous avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il y avait maldonne, et nous avons renoncé à continuer la partie. Oui... Nous en sommes à une paix armée... Nous avons mesuré nos griffes, et nous trouvant de force, conclu l'armistice. Il était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle ne me séduirait pas. Nous en sommes à la bonne camaraderie, maintenant, et je crois que nous y resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»
Il m'avait regardé en me débitant ce discours, un peu hésitant, avec une perspicacité aiguë devant laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon visage exprimait de l'étonnement, c'était de constater son aplomb dans la comédie. Il l'attribua sans doute à ma surprise devant ses nouveaux rapports avec celle qu'il continuait d'appeler la Reine Anne, et dont je savais moi qu'elle méritait d'être brutalement appelée la Fille Anne. Je comprends aujourd'hui qu'en observant cette étrange discrétion sur son triomphe, il ne cédait pas seulement à un simple calcul de prudence. Il y avait de cela, sans doute. Je le croirais sincère, il y comptait bien, et que je mettrais plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, danscette discrétion succédant au cynisme de ses premières confidences, je m'en rends mieux compte à distance, un singulier détour d'amour-propre. J'ai noté souvent, chez le personnage que les femmes appellent, dans l'argot de leur franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette anomalie. Elle n'est qu'apparente. Il vous raconte, un par un, en les enjolivant au besoin, les moindres préliminaires d'une aventure avec une femme, dont même les plus légères imprudences devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette femme, il se défend, sur ce dernier point, d'une défense qui d'ailleurs la compromet comme un aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui, de se juger trop sévèrement. La même vanité qui l'avait rendu bavard auparavant le rend silencieux après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste d'honneur,—quelle que fût la cause de cette subite interruption dans les confidences de Jacques,—il est certain qu'il ne se départit pas, ce jour-là, de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai d'avoir moins de mérite à être discret moi-même. Et, tout de suite, les événements se précipitèrent avec cette effrayante rapidité des catastrophes où les discussions, les sous-entendus, les demi-confidences n'ont plus de place. Je voudrais les raconter, ces suprêmes péripéties, non pas telles que je les ai vues, mais telles qu'ellesme furent dites. Dieu! Si je retrouvais, pour ce récit, la naturelle et violente éloquence que la petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques, comme ce maladroit récit s'animerait, se teinterait d'une chaude couleur de passion! Et pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier, sous forme de notes, ces brûlants aveux qui m'ont poursuivi si longtemps?