VIII
Il y a toujours un coin de silence dans les plus sincères confessions des femmes. Il y en avait un dans celle de Camille. En m'initiant, avec les halètements d'une jalousie affolée par la certitude, à la dramatique découverte de l'appartement de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas révélé la vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un projet d'une audace vengeresse, dans la minute même où elle affirmait qu'elle ne se vengerait pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait appréhendé mes conseils et mes reproches. Parmi les phrases entendues à travers la mince cloison qui la séparait du lit où sa rivale se donnait à leur commun amant, elle avait saisi quelquesmots plus importants pour elle que les autres. Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure du prochain rendez-vous. Cette petite Mmede Bonnivet, chez laquelle j'avais diagnostiqué les signes de la froideur la plus inéveillable,—détail qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me confirmer brutalement—était, comme la plupart des femmes de ce genre, une coureuse de sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées sans tempérament s'acharnent à l'espérance qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase de l'amour toujours désirée, toujours fuyante. J'ai su depuis que c'était elle qui, malgré le danger,—ou plutôt à cause du danger—avait multiplié ces rendez-vous dont chacun risquait de se terminer tragiquement. Camille avait surpris le secret des vraies relations entre les deux amants un mardi, et, le vendredi, trois jours après, ils devaient se retrouver dans le petit appartement. Ainsi renseignée sur le moment exact de ce rendez-vous, une résolution folle avait envahi l'esprit malade de la pauvre Duchesse Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison, l'aborder à la minute même où elle descendrait de fiacre et lui cracher au visage, là, dans la rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son mépris. A la pensée que l'arrogante Mmede Bonnivet tremblerait devant elle, comme une voleuse prise la main sur un couvert d'argent, l'actrice outragéeéprouvait un frémissement de rancune assouvie. Sa vengeance serait plus complète encore. L'infâme piège où Jacques et Mmede Bonnivet l'avaient attirée, cette abominable invitation à figurer dans une soirée chez sa rivale, pour rassurer le mari, allait lui servir. Par prudence et pour ne pas se compromettre vis-à-vis de ce mari, Mmede Bonnivet devrait la donner, cette soirée, malgré tout. Et elle, Camille, y paraîtrait! Elle verrait celle qui lui avait volé son amant trembler devant ses regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur qu'elle ne fit quelque éclat, et cette épouvante des deux coupables lui était à l'avance une de ces voluptés atroces comme s'en forge en pensée la haine! Les trois jours qui la séparaient de ce vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise, car elle mit un soin jaloux à m'éviter, de peur que je ne dérangeasse son projet. Mais elle m'a raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement de sa liaison avec Jacques, elle n'avait éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle passa la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme folle, et, quand elle partit de la rue de la Barouillère pour gagner la rue Nouvelle, il y avait trente-six heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle avait entendu Mmede Bonnivet et Jacques fixer le rendez-vous pour quatre heures. A trois heures et demie, elle était sur le trottoir, en face des fenêtresdu petit appartement, occupée à faire les cent pas, enveloppée de sa mante, méconnaissable sous le double voile roulé autour de sa figure, et ne perdant pas de vue la porte par où sa rivale devait passer. Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle et de la rue de Clichy, une station de fiacres qui devint aussitôt le terme de sa promenade. Car à chaque fois que sa marche la ramenait du côté de l'horloge de cette station, elle pouvait voir que l'aiguille marchait, comme elle-même, et rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre sa vengeance. Trois heures quarante... Plus que vingt minutes à attendre, moins peut-être. Trois heures cinquante, encore dix minutes. Quatre heures... Ils sont en retard... Quatre heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant sur le chiffre vingt et ni Jacques ni Mmede Bonnivet n'ont paru!... Que se passe-t-il?... Devant ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une femme du rang de celle que sa rancune guettait ainsi, les minutes de liberté sont comptées, une évidence saisit le cerveau de Camille, et acheva de l'affoler: les deux amants avaient changé le jour ou l'heure de ce rendez-vous. Ils avaient eu si souvent le loisir de se revoir depuis qu'elle les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et les mots de libertinage, à deux pas d'elle! Qui sait? Le concierge l'avait sans doute remarquée, quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elleeût profité, pour remettre la clef, d'un moment où cet homme était de nouveau hors de sa loge, occupé à causer dans la cour. Sans doute il avait prévenu Jacques de cette visite?—Quatre heures et demie... Toujours personne. Camille finit par se convaincre que de rester plus longtemps sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant plus que, par cette fin d'un jour froid de février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc un regard désespéré vers les fenêtres de l'appartement, toujours impénétrables, avec leurs volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait encore, et elle se préparait à s'en aller, lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre côté, en face de la station, un fiacre qu'elle n'avait pas encore remarqué, et, penchée hors de la portière, une figure qui lui donna un de ces accès de terreur où se dissolvent toutes les forces du corps et de l'âme: elle venait de reconnaître, sous le rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre de Bonnivet en personne!
Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de Molan, non plus dans sa fonction risible d'époux, ombrageux et intimidé, d'une femme à la mode et qui souffre des coquetteries de celle qui porte son nom, en les subissant pour en profiter. C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie asoudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière, et dont les yeux, les narines, la bouche annoncent la volonté de tuer,quoi qu'il doive arriver. Il était là, fouillant la rue, lui aussi, de ce fauve regard. Le collet de loutre de son pardessus à demi relevé donnait à son poil roux et à son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main qui levait le rideau pour lui permettre de mieux voir, dégantée et nue, semblait prête à saisir l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce coin de trottoir,—sans plus de souci du monde et du scandale que si Paris était encore la forêt d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles se disputaient à coups de haches de pierre une femelle vêtue de peaux de bêtes. Par quel moyen le mari jaloux avait-il découvert la retraite où la Reine Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue? Ni Camille ni moi, ni Jacques lui-même ne l'avons jamais su. Une lettre anonyme l'avait-elle averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière ses talons une meute d'envieux, Mmede Bonnivet une meute d'envieuses, sans compter les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être Bonnivet avait-il eu simplement recours au vulgaire, mais sûr moyen du filage? Il est certain que le concierge avait été questionné, et si cet homme ne s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à jamais acquis par les billets de théâtre que lui donnait son locataire et par le prestige du nomde l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre Duchesse bleue si heureuse tour à tour et si malheureuse, aurait sans doute servi de théâtre à quelque sanglant dénouement. Et c'était bien la volonté d'une tragique vengeance que Camille Favier distingua sur le front et dans les narines, autour de la bouche et dans le battement des paupières de ce visage d'homme aperçu à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une preuve de son déshonneur et décidé à une justice immédiate. Il est bien probable qu'il avait remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait point reconnue, l'événement l'a prouvé depuis. C'était trop naturel. Il ne l'avait rencontrée qu'une fois hors de la scène, et les hauts collets d'une mante sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs fois autour du menton, un chapeau avancé et un double voile, faisaient de Camille une forme indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet vit sans doute en elle, si l'idée fixe lui permit un raisonnement quelconque, une errante de la prostitution, en train d'exercer son misérable métier de raccrocheuse dès la tombée du jour. Puis il n'y prit même plus garde. Quant à elle,—ah! la charmante et noble enfant, et quelle pitié que cette créature, si naturellement magnanime, ait été soumise à de trop dépravantes, à de trop dégradantes épreuves!—elle n'eut pas plus tôtreconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies furieuses, la légitime douleur de sa passion meurtrie, son appétit de représailles se fondirent en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement de tout son être aussi foudroyant qu'un miracle. Elle n'aperçut plus devant elle que le danger de Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,» non pas demain, non pas ce soir même, mais tout de suite. Quelques instants auparavant, elle s'était dit que les deux amants avaient remis leur rendez-vous à un autre jour. Une idée lui traversa soudain le cœur comme un fer rouge: s'ils avaient seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq heures? S'ils se préparaient à cet instant même à s'acheminer vers cette rue, à l'entrée de laquelle attendait le sinistre guetteur?... La pensée que cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt, comme il arrive quand l'imagination travaille autour du danger d'un être aimé, en une certitude. Elle vit distinctement Jacques marcher vers le guet-apens. La résolution de l'arrêter tout de suite, sans tarder une seconde, s'empara d'elle en même temps avec une force irrésistible. Que faire, sinon courir là où elle avait une dernière chance de rencontrer Molan, c'est-à-dire place Delaborde? Elle eut peur de se faire remarquer par Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et qu'il n'entendît sa voix, et elle se mit à descendre la rue de Clichy comme une insensée, hélant lesvoitures après les voitures, pour subir, à l'instant où elle s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible assaut d'une nouvelle hypothèse qui faillit la faire s'évanouir. Si les deux amants avaient, au contraire, devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils étaient là, dans l'appartement, tandis que le mari, prévenu par un espion gratuit ou payé, les attendait? Camille les vit de nouveau en imagination, avec une même incapacité de distinguer le possible du réel. Oui, elle les vit, se croyant bien sûrs de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet s'élançant et puis... Et puis c'était l'inconnu qui allait du meurtre immédiat au plus redoutable duel!... La malheureuse créature eut à peine conçu cette seconde hypothèse qu'un frisson la secoua jusque dans les moelles. Son fiacre était déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction de la place Delaborde. Que faire encore? Dans ces instants où l'on peut dire que non pas même les secondes, mais les moitiés, les quarts de seconde sont comptés, les sentiments vrais possèdent-ils une mystérieuse double vue qui les détermine avec plus de sûreté que ne ferait le plus calculé des raisonnements? Ou bien y a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire, des destinées protégées par une singulière faveur des circonstances et qui ont le hasard constamment heureux comme d'autres l'ont constammentmalheureux? Toujours est-il que Camille, entre les deux possibilités, choisit d'instinct celle qui se trouvait être la vraie. Au moment précis où le cocher tournait la place de la Trinité, elle lui donna l'ordre de remonter du côté de la rue Nouvelle. Pourquoi? Elle n'aurait su le dire. Elle l'arrêta et le paya avant l'entrée de cette rue. Son plan était fait, qu'elle exécuta avec cette décision courageuse qu'inspire le danger aux âmes comme la sienne, sans résistance parfois pour elles-mêmes, et, pour leur amour, toute flamme et toute énergie. Elle avait pu voir que le coupé de Bonnivet attendait toujours à la même place. Son parapluie déployé contre cette bruine propice, et sûre de cacher ainsi son visage, elle traversa la rue bravement devant cette voiture et elle arriva jusqu'à la maison dont le mari jaloux surveillait la sortie. Plus de doute... Un filet de lumière apparu par l'interstice des volets, dénonçait la présence de quelqu'un dans l'appartement!... Elle entra sans hésiter et elle marcha droit au concierge, qui la salua d'un air embarrassé.
—«Mais je vous affirme, mademoiselle, que M. Molan n'est pas venu,» répondit cet homme, quand elle eut insisté, malgré une première dénégation.
—«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une dame,» répliqua-t-elle. «J'ai vu la lumière auxfenêtres.» Puis, brusquement, avec l'inexprimable autorité qui émane d'un être réellement au désespoir: «Malheureux, vous vous repentirez toute votre vie de ne pas m'avoir répondu franchement à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle en prenant le bras de l'individu stupéfait et le tirant du côté de la porte cochère. «Regardez dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite, en prenant bien garde de ne pas vous montrer. Vous y verrez quelqu'un qui surveille la maison. Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure, quand elle sortira, vous n'avez qu'à m'empêcher de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon Dieu! de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si vous voulez être sûr que je n'ai pas d'armes, que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon amant me trompe, c'est vrai, je le sais... Mais je l'aime, entendez-vous, je l'aime et je veux le sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne vous mens point?...»
Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme d'une volonté tendue tout entière à son but, l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le hasard,—cet aveugle et inexplicable hasard, qui nous perd et qui nous sauve dans de pareilles crises, par la plus insignifiante parfois des coïncidences, ce hasard toujours propice à cet audacieux Jacques,—voulut qu'au moment où leconcierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet se penchât, lui aussi, un peu en dehors. L'homme se retourna vers Camille Favier, le visage décomposé:
—«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le Monsieur qui est venu me questionner, avant-hier, sur les locataires de la maison. Il m'a demandé si je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je lui ai répondu non, d'après la consigne, il a tiré de sa poche un portefeuille. Pour qui prenez-vous le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas traîné. Je l'aurais assommé, cette canaille-là!... Attendez un peu que j'aille lui demander s'il a sa carte de la préfecture pour faire le mouchard devant les maisons...»
—«Et il vous répondra que la rue est à tout le monde, ce qui est vrai,» dit Camille, à qui le danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce l'inspiration de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir des procédés habituels au théâtre? Car le métier agit en nous à la manière d'un mécanisme automatique sous le branle de la nécessité. Un projet se dessinait devant son imagination auquel l'honnête Cohendy allait se prêter, elle le comprit, et que Molan avait su s'en faire aimer, «Vous n'empêcherez pas cet homme de rester là,» continua-t-elle; «seulement, vous lui aurez bien fait comprendre qu'on veut lui cacher quelque chose. Et ce quelque chose, il ne s'ytrompera pas... S'il est venu ici, c'est qu'il a été averti d'une façon positive, allez. Vous voulez m'aider à sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé! bien, obéissez-moi.»
—«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge, en changeant de ton, «si on va lui faire une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme, c'est son droit tout de même de ne pas vouloir être ce qu'il est!... J'ai bien pensé à prévenir M. Jacques quand il est monté que l'on était venu questionner, en bas... Mais il est arrivé avec cette dame...»
—«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille, «je m'en charge. Allez seulement chercher un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la voûte, et laissez-moi agir. Je vous jure que je le sauverai...»
Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge appelait une voiture, comme elle le lui avait ordonné. La seule perspective, s'il devait y avoir un drame, de tout faire pour que du moins ce drame n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait rendu docile comme si Camille eût été le propriétaire lui-même,—cette incarnation de l'omnipotence pour le portier Parisien. Quand la courageuse fille arriva sur le palier de l'entresol, devant cette porte, ouverte tant de fois avec une émotion si douce, elle eut, malgré l'imminence du danger, un instant de défaillance. La femme en elle se révolta,l'éclair d'un instant, contre le dévouement que l'amour lui avait suggéré d'une manière si rapide, presque animale, comme de se jeter à l'eau pour sauver Jacques, si elle l'avait vu se noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui! L'image de sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté de vision presque insupportable, dont s'accompagnent les crises aiguës de la jalousie qui n'a plus de doutes. La vengeance était là, cependant, si assurée, si complète, si immédiate, si impersonnelle! Il suffisait de laisser les événements rouler le long de la pente sur laquelle ils étaient lancés. Quand la malheureuse enfant me raconta, plus tard, le détail de ce jour terrible, elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle me l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui fallût agir, et avec vertige, avec fureur, pour mettre quelque chose d'irréparable entre elle et ce moment, et elle commença de sonner à la porte close, une fois d'abord, puis deux, puis trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui donne au timbre l'accent d'une insistance affolée. Elle voyait en esprit, comme si elle eût été dans la chambre, les deux amants saisis par ce carillon, leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise d'un visiteur, leur silence subit, et leur regard, Mmede Bonnivet épouvantée, Jacques la rassurant, puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu lui crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frappercontre le battant, de son poing fermé, à coups répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla, car la surexcitation de son angoisse doublait la force de ses sens, qu'elle distinguait un bruit, un craquement du parquet, sous une démarche prudemment hasardée derrière la porte, toujours muette et fermée, et appliquant sa bouche à la fente des deux battants pour être plus sûre d'être entendue.
—«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi, Camille... Ouvre-moi. Je t'en supplie, il y va de ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans la rue...»
Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de nouveau, se demandant si elle s'était trompée en croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée davantage, elle recommença de sonner au risque d'éveiller l'attention de quelque voisin et elle frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques, ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet est en bas!...» Toujours pas de réponse. Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante, une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge qui venait de revenir avec le fiacre, et qui, éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un naïf égoïsme:
—«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il arrive quelque chose, on nous met à la porte... Et où nous placerons-nous ensuite? Où nous placerons-nous?...»
—«Donnez-moi du papier et un crayon,» dit-elle, «et regardez si l'espion est là...»
—«Il est toujours là,» répondit le concierge, et, voyant Camille plier le papier, sur lequel elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous allez glisser le billet sous la porte... Ça ne fera toujours pas sortir la dame... Si j'allais m'empoigner avec le particulier, on nous conduirait tous deux au poste, et, pendant le temps qu'on s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y aurait pas de scandale dans la maison...»
—«Ce serait un moyen,» répondit Camille, qui ne put, malgré la gravité du péril, s'empêcher de sourire à l'idée de ce colletage entre l'homme du peuple et l'élégant sportsman qu'était Pierre de Bonnivet; «mais je crois que le mien vaut mieux...»
Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier, puis après avoir carillonné avec la même force que tout à l'heure, elle glissait sous la porte, comme avait deviné le concierge, le morceau de papier sur lequel elle avait écrit: «Mon Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à cet amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te dire de plus? Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est au coin de la rue qui vous guette. Tu n'as qu'à regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure aussi que je vous sauverai...» Ah! quel billet etque je garde, l'ayant depuis obtenu de Jacques lui-même, comme un monument d'une si navrante tendresse! Il m'est impossible de le transcrire sans des larmes! La sublime amoureuse avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt à la porte pour sortir, ou maintenant ou plus tard. Elle s'était dit qu'elle attendrait debout contre le mur de l'escalier jusqu'au moment où, ayant lu cette supplication, il lui ouvrirait. Avec quel battement de cœur elle vit presque aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main venait de la tirer. Elle entendit le froissement du papier que cette même main dépliait, et le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait dans la rue, comme elle lui avait dit, pour vérifier par lui-même, malgré l'ombre grandissante, l'exactitude du renseignement contenu dans cette étrange missive. Pour la pauvre Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué elle-même ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance, à cette minute fut vraiment ce qu'est une piqûre dans une blessure—une pointe de douleur plus aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle n'eut pas le loisir de s'attarder à cette nouvelle humiliation. La porte s'était enfin ouverte, et les deux amants étaient dans l'antichambre, en face l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation de sacrifice et de martyre si étrangement mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, lesyeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement hâtif, et tout de suite:
—«Voyons», commença-t-il à voix basse, «que se passe-t-il? Tu sais, si tu m'as menti et si tu viens ici pour me faire une scène...»
—«Tais-toi! malheureux», répondit-elle sans daigner, elle, assourdir la voix, «si j'étais une femme à te faire des scènes, est-ce que je vous aurais manqués, elle et toi, l'autre jour, mardi, à trois heures, quand vous êtes venus ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là, dans le cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu,tout, m'as-tu comprise? et je ne suis pas sortie, et je vous ai laissés partir... Il ne s'agit pas de cela, il s'agit que le mari de cette femme est au coin de la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la fenêtre, tu as vu le fiacre... Ah! je ne veux pas qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je t'aime trop... Voilà pourquoi je suis ici...»
Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis qu'elle parlait. Tout soupçonneux qu'il fût,—c'est le châtiment des hommes qui ont trop menti aux femmes,—il sentit que Camille lui disait la vérité. Il eut alors un mouvement généreux, le premier. S'il est égoïste, comédien et fourbe, il ne manque pas de courage. Il s'est battu, à plusieurs reprises, pour des articles injurieux, très gratuitement et très bravement. Peut-être aussi, car l'idée de la galerie n'est jamais absentede certaines âmes, même dans des minutes aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte rendu du drame, si drame il y avait, dont retentiraient les journaux. Un mot qu'il me dit plus tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que j'ai manqué là une magnifique réclame!...» Mais qui peut savoir sa pensée de derrière la tête, et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après coup qui servent aux gens de son espèce à dissimuler leurs rares élans de nature? Toujours est-il que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau pendu à une patère de l'antichambre, il répondit à voix haute, lui aussi:
—«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit. Je sais maintenant ce que j'ai à faire...»
—«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant à le tutoyer, quoiqu'en lui disant vous, il lui eût indiqué que Mmede Bonnivet les entendait, «tu veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela vous sauvera, réponds, quand tu seras allé demander à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là?... Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as pas le droit. Si Bonnivet vous a suivis lui-même, il a vu une femme entrer. S'il vous a fait suivre par quelque agent, il sait encore qu'une femme est ici. Il faut qu'il voie une femme en sortir avec toi, en fiacre, et se cachant... Il faut qu'il suive le fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que celle-ci s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tuvas sortir avec moi. Il y a une voiture en bas. Je l'ai fait chercher. Nous allons y monter... Ne me dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra y monter. Son fiacre nous suivra. Il croira te surprendre avec celle-ci, il te surprendra avec moi, et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant avec violence, et tous bas maintenant: «Nous sommes de la même taille à peu près, elle et moi, va lui demander son manteau. Elle prendra le mien et elle partira cinq minutes après nous, quand elle aura vu s'en aller le coupé de son mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne pas me remercier... Si je la voyais, je ne serais pas sûre d'avoir la force...»
Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit à Jacques. Ce dernier prit cette mante sans répondre. Certains sacrifices de femme ont comme une magnificence de simplicité qui anéantit l'homme qui les reçoit. Il ne peut plus qu'accepter et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était pas permise. La nécessité était là, implacable et inévitable. Jacques entra dans le salon sur lequel donnait l'antichambre, tandis que Camille demeurait debout dans cette première pièce, appuyée au mur... «J'avais dans le cœur un couteau», m'a-t-elle dit plus tard, «et cependant comme une joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce que je faisais—une joie de douleur. Et je l'aimaisde nouveau, lui, je l'aimais!... Je ne l'ai jamais aimé comme à ce moment-là... Ah! j'ai compris comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!... Et en même temps, j'étais obligée de me dominer pour ne pas entrer insulter cette gueuse, lui déchirer sa chemise, la battre de mes mains... Dieu! quelles minutes!...»
Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait ainsi dans le banal décor de cet appartement de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre, avec une espèce de lointain sinistre, et la pauvre actrice pouvait entendre un chuchotement à quelques pas d'elle—celui de la discussion engagée dans l'autre pièce entre le traître pour qui elle se dévouait et le complice de cette trahison. Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut. Il avait son chapeau sur la tête, son collet de fourrure relevé lui cachait à moitié le visage. Il tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de MmeBonnivet, que Camille passa avec un frisson d'horreur. Ce vêtement se trouvait un peu trop large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai compris qu'elle devait être plus belle que moi, malgré ses apparences si maigres», me disait-elle en me racontant cette impression toute féminine, et ce fut de nouveau la piqûre dans la blessure!
—«Allons», reprit Jacques après un nouveausilence. Il l'avait regardée passer la jaquette avec une expression où brillait une dernière lueur de cette défiance dont le premier signe avait été l'ouverture de la fenêtre après le billet pour vérifier si Bonnivet était vraiment là. Ils descendirent l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge, et tandis que Jacques recommandait au concierge d'aller chercher une autre voiture, sitôt la première partie, Camille renoua son double voile sur son visage, et elle se glissa dans le fiacre en cachant son visage avec un manchon qu'elle montra à Jacques, une fois la portière fermée.
—«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en plaisantant, afin de lui rendre du courage par cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance et à cette heure, il n'y verra rien... Regarde maintenant par la petite glace de derrière la voiture si le coupé qui attendait au coin de la rue ne nous suit pas...»
—«Il nous suit», dit Jacques.
—«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui serra la main d'une pression passionnée où se soulageait toute l'anxiété des cruelles minutes qu'elle venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il continuait à ne pas trouver de mots pour la remercier, et, afin de se tirer d'embarras, il voulut, comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient en voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion,passer son bras derrière la taille de la jeune femme et l'attirer à lui pour lui prendre un baiser. Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune et de jalousie, et, le repoussant avec haine:
—«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...»
—«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant un petit nom à eux deux qu'il lui disait dans des heures tendres.
—«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle, «la femme dont vous parlez est morte, vous l'avez tuée...»
—«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il, «Ah! Comme tu m'aimes pour avoir fait ce que tu as fait tout à l'heure!...»
Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre. Le fiacre avait, sur les indications de Jacques, traversé le boulevard pour se diriger du côté du faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue Oudinot et du boulevard des Invalides. Il arriva ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone sans que les deux amants échangeassent maintenant d'autres mots que cette question, posée de temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?» et cette réponse de Jacques: «Toujours.»
Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari jaloux une si évidente résolution de vengeance que l'actrice et son compagnon se sentaient de nouveau angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elleavait reconnu le visage du guetteur sous le rideau mi-baissé du coupé immobile, lui quand la sonnerie à la porte de son appartement était venue le surprendre dans les bras de sa maîtresse, Bonnivet allait-il être la dupe de la ruse imaginée par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder les deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il chez lui d'une incertitude encore, ou bien sûr de ne plus perdre le fiacre de vue, préférait-il avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant de sa femme dans l'endroit plus écarté où celui-ci descendrait? Enfin, Camille reconnut l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la brume maintenant ses deux grêles tours.
—«Voilà une bonne place pour nous arrêter», dit-elle en tapant du poing contre la vitre. «Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous... C'est maintenant qu'il faut du sang-froid... Laissez-moi passer la première, et, s'il vous demande pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez de maman.»
Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs eux-mêmes croient rêver quand ils se les rappellent plus tard,—et ils ne sauraient dire s'ils en ont éprouvé une sensation de tragédie ou de comédie. La vie est ainsi, oscillant de l'un à l'autre de ces deux pôles avec une instantanéitéqui n'a jamais été bien rendue, je crois, par les écrivains et qui ne peut pas l'être. Le passage est trop subit. Au moment où Camille s'élançait sur le trottoir au pied du perron de l'église, elle vit surgir devant elle Pierre de Bonnivet qui lui prit le bras et soudain la reconnut.
—«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis il s'arrêta de son mouvement tout décontenancé, tandis que Camille, comme épouvantée, se tapissait contre Molan, sorti à son tour de la voiture, et celui-ci, comme stupéfié de reconnaître l'homme qui venait de se précipiter au-devant de sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant un tremblement:
—«Mais c'est M. de Bonnivet!...»
—«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le mari de la Reine Anne après une minute d'un de ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû vous paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais cru reconnaître en vous une autre femme», et dans son hésitation frémissait une joie subite, inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve que ses soupçons étaient faux: «Oui, j'ai cru reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet ami lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. Ce qui n'aurait été avec elle qu'une plaisanterie, devient, avec une personne comme vous, que j'admire tant et que je connais si peu, une familiarité impardonnable...»
—«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, qui ajouta, avec autant de présence d'esprit que si elle eût prononcé cette phrase sur les planches du Vaudeville et au cours d'une crise imaginaire, au lieu de se trouver en face d'un vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé au grand auteur de me reconduire après la répétition, et je me faisais un scrupule de le laisser retourner seul et à pied dans les pays civilisés... Je reprends mon fiacre, et je vous laisse mon cavalier servant, pour que vous le rameniez, pendant que je fais une visite qui vous étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan vous expliquera qu'on peut être comédienne et une simple bourgeoise à la fois, très simple et très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa paroisse... Adieu, Molan, et adieu, monsieur...»
Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant les deux hommes d'un même sourire fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis que Jacques disait à Bonnivet en mettant le doigt sur sa bouche.
—«A cause de sa mère, vous savez...»
—«Compris, compris, affreux mauvais sujet», répondit l'autre, avec un gros rire. Il continuait d'éprouver cette gaieté de délivrance, si douce, et presque enivrante, au sortir d'une torturante crise comme celle qu'il avait subie. Il eûtembrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il avait toute la journée projeté de tuer, et il le poussa dans son coupé, crotté jusqu'à la caisse par la boue de cette acharnée poursuite à travers Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous jette?... Vous savez qu'elle est charmante, votre MlleFavier, tout à fait charmante et d'une distinction de manières! En a-t-elle eu une façon de justifier sa promenade avec vous? Je ne vous demande rien, remarquez... Je lui referai mes excuses, quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui, n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, à cette heure-ci, ça trompe si vite!...»