Les Mortsel achevaient de déjeuner. Après un coup de timbre, le domestique annonça qu'une voiture de maître venait d'arrêter à la porte, et qu'un monsieur mince et pâle demandait l'entrepreneur. Nikkel prit à peine le temps de s'essuyer la bouche et se précipita à la rencontre du visiteur. En ce moment, celui-ci poussait la porte de la salle à manger:
—Monsieur le comte.... Quel honneur! Excusez-nous.... Vous me voyez tout confus... Ma femme.... Clara, ma fille unique, Monsieur le comte.... Monsieur le comte d'Adembrode dont je vous entretiens tous les jours.... Clara avancez un fauteuil à Monsieur le comte.... Il daignera s'asseoir un instant à notre table.... Oh! ne nous refuser pas cette faveur.... Un verre de vin d'Espagne?... Rikka voilà les clefs de la cave.... Vrai, votre présence nous comble de bonheur.... Et plus je vous regarde, plus vous me représentez le portrait vivant de feu votre très noble mère....
Au flux de ces inepties, le compère jouait l'affairement, convaincu que rien ne flatte autant la vanité des grands que le trouble causé par leur simple apparition. Le comte, souriant, avait touché la main du parvenu, et salué la mère et la fille, sans accorder d'attention à l'ameublement de la pièce. Il était jeune encore, disgracieux, long et blême; vêtu de noir. Des traits anguleux, le nez trop aquilin, l'exagération de ce qu'on appelle un profil de race. Après avoir formulé quelques excuses que ne voulurent point entendre les Mortsel, ses prunelles grises comme l'acier amati s'arrêtèrent sur Clara et c'est à elle qu'il semblait dire l'objet de sa visite: quelques réparations à faire à son château d'Alava près de Santhoven.
Cette grande jeune fille aux saines couleurs, aux yeux expressifs, à la bouche sensuellement rouge, avait produit sur le gentilhomme une impression qui n'échappa ni à Nikkel ni à sa compagne. Il s'embrouillait dans ses explications, comme si le donjon trois fois séculaire que l'art du père Mortsel devait empêcher de s'écrouler, avait été à autant de lieues de ses préoccupations que de la chaise, où s'asseyait, en face de lui, la fille de l'entrepreneur. L'air d'apparente réserve de Clara renforçait le charme de son appétissante physionomie. Le comte n'avait cru s'arrêter que quelques instants chez son maçon. Il n'eut pas la force de refuser le verre de sherry offert par la jeune fille. Il chercha un compliment, ne trouva qu'une banalité. Nikkel Mortsel et sa femme jabotaient à l'envi, sans prendre haleine, sans doute pour mettre leur interlocuteur à l'aise, et se récriaient à l'évocation des moindres objets touchant de près ou de loin au noble visiteur. Clara parlait aussi peu que le comte; mais ce n'était pas l'enthousiasme qui lui embarrassait la langue devant le premier comte vivant, le premier noble en chair et en os, qu'elle avait l'occasion d'approcher et d'entendre. Elle comparaît, à part elle, ce godelureau transi à ces preux du moyen-âge, à ces hommes de fer, figurés sur les tombeaux gothiques, ou portraicturés dans les vitraux des cathédrales.
Les quelques mots qu'elle prononça achevèrent de griser le jeune homme moins par leur signification que par leur musique. La voix de Clara, descendant vers le contralto, présentait un timbre chaud, voilé par instants, qui s'harmonisait avec le velours de ses noires prunelles, le moelleux de sa chevelure sombre, la moiteur de ses lèvres vivaces, la langueur caressante de son geste, les sculpturales ondulations de son corps, sa riche carnation imperceptiblement duveteuse comme celle d'un noble fruit septembral.
Warner d'Adembrode se surprit à détailler cette plébéienne avec une obstination inéprouvée devant les femmes les plus vantées de son monde. Il remarqua le nez court, plutôt retroussé que busqué, charnu au bout, les narines très dilatées; le menton grassouillet, rond, marqué d'une fossette comme d'un coup de pouce, le col fort, cerclé de deux lignes parallèles fixes comme des fils de soie entre lesquels la chair capitonne, la pomme d'Adam assez accentuée et un débordement de la nuque à l'attache du cou.
Elle portait ce jour-là une toilette de soie lie de vin garnie de velours mordoré, et comme unique bijou un collier de cornalines dont les reflets pelure d'oignon épandaient un hâle sur sa pulpe savoureuse. Ainsi, dans certains tableaux de Jordaens, les flammes d'un vin doré rehaussent en la métallisant la nudité des bacchantes. Une demi-heure s'écoula. Le comte, cloué sur sa chaise, l'air à la fois distrait et charmé, oubliait de s'en aller et ne trouvait d'autre moyen pour prolonger sa visite que de reparler du pignon et de la toiture du manoir d'Alava, endommagés par le dernier ouragan, seulement, cette fois, dans l'intention transparente d'être agréable au père de Clara, il résolut d'ajouter une aile à cette demeure; l'architecte arrêterait aussitôt un plan que Mortsel exécuterait.
Sur le seuil de la porte, où la famille le reconduisait avec force révérences, Warner s'attardait et s'obstinait à rester découvert malgré les protestations de l'entrepreneur.
—Faites mieux que ce que nous avons décidé, finit par dire le comte; lorsque vous viendrez à Santhoven, emmenez donc ces dames. Je leur montrerai le château que les notices des archéologues exaltent comme une des choses les plus curieuses de la contrée.... Chaque salle a sa légende, souvent une terrible légende... D'ailleurs si ces vieilleries ne vous intéressaient pas, je crois que la promenade vous plaira. Tout autour du parc, des bois magnifiques s'étendent jusqu'à Zoersel et Magerhalle.... Ainsi, c'est convenu; ce jour-là je vous retiens à dîner.... Ne me remerciez pas; je serai votre obligé...
Et craignant un refus, que les parents n'avaient aucune envie et Clara aucun courage de formuler, il s'élança dans son coupé, qui détala à fond de train.
Warner d'Adembrode de Rohingue sortait d'une ancienne et illustre maison de cette partie du marquisat d'Anvers connue sous le nom de pays de Ryen. Sa généalogie remontait même à Rohingus, premier seigneur de cette contrée, régnant en 725.
Grands batailleurs, dès l'origine des d'Adembrode figuraient parmi les paladins cités dans les vieilles chansons de geste. On trouvait plus tard des d'Adembrode mêlés aux guerres engagées par leurs suzerains, les ducs de Brabant, contre les comtes de Flandre.
Un autre d'Adembrode, sire Rombaut dit le Martyr, accompagnait en 1398 Jean de Bourgogne, alors comte de Nevers, dans sa croisade contre Bajazet. Prisonnier après le désastre de Nicopolis, l'intercession du comte de Nevers lui valait d'être compris avec celui-ci parmi les vingt-cinq hauts barons français que le sultan consentait à épargner moyennant rançon. Mais sire Rombaut déclina cette grâce, il entendait partager le sort du commun de ses compagnons, et pendant que les janissaires massacraient ces chevaliers désarmés, il courut se jeter sous les cimeterres des égorgeurs et il ajouta son cadavre à cette hétacombe de chrétiens. C'est après cette guerre funeste qu'on appela Jean, le Sans Peur. Mais sire Rombaut avait mérité un surnom plus glorieux encore.
A la bataille de Gravelines, le comte François d'Adembrode chevauchait à côté de Lamoral d'Egmont; une arquebusade, destinée au général, l'abattait et, emporté sous sa tente, il expirait pieusement, consolé d'apprendre la victoire des siens sur les Français.
A l'encontre de la généralité des autres nobles flamands, sous le régime de la Terreur, le représentant de cette maison historique ne voulut pas s'exiler en Angleterre ou en Allemagne et, dans un beau mouvement de solidarité patriale, se mit à la tête des simples porteblaudes révoltés contre les démagogues.
Le 21 octobre 1798, accompagné de quelques gars résolus, Jean d'Adembrode, arrière-grand-père de Warner, s'était présenté sur le marché de Massenhoven, où se tenait ce jour-là une foire aux chevaux, assemblant les blousiers du pays. Là il avait arraché aux sans-culottes et jeté dans le feu la cocarde tricolore, puis, monté sur l'estrade d'un marchand de complaintes, tandis que ses compagnons, déjà renforcés par la bouillante jeunesse de l'endroit, faisaient bonne garde autour de lui, il avait excité avec une éloquence de capitaine et de poète les habitants du canton à secouer le joug des envahisseurs. A sa voix, Massenhoven et toutes les communes limitrophes, Viersel, Santhoven, Ranst, Broechem, Emblehem, Halle, Wommelghem, Grobbendonck, Schilde se soulevèrent en masse. Ceux de ces paroisses qui avaient entendu le comte Jean, allaient donner, enthousiasmés, chez eux le signal de la résistance aux Jacobins. Le soir même de l'appel aux armes à Santhoven, les soulevés, pour la plupart des conscrits réfractaires, brisaient à deux reprises les carreaux de vitres de l'agent municipal. Partout on arrachait des parvis le fallacieux arbre de la liberté planté par les oppresseurs. Le mouvement rayonna à des lieues comme une conflagration; un tocsin furieux volait de clocher en clocher et la nuit des feux s'allumaient dans la bruyère; bivouacs et signaux de partisans ou fermes incendiées par les républicains. Ceux-ci, d'abord surpris par cette explosion de chouannerie flamande, lancèrent sur elle leurs troupes disciplinées et nombreuses. Le comte Jean d'Adembrode tint quelque temps ces forces en échec dans son canton de Santhoven, puis il dut s'enfoncer plus avant dans les landes campinoises; les troupes du Directoire l'y poursuivirent. Avec sa guérilla traquée, acculée, décimée, le comte rallia à grand'peine à Diest le gros des patriotes. Il prit part aux suprêmes et héroïques efforts de l'insurrection et périt comme ses féaux dans le massacre de Hasselt.
Sa femme et ses tout jeunes enfants, passés à l'étranger dès l'invasion, prolongèrent leur exil jusqu'à l'avènement de l'empire. Napoléon, voulant se concilier cette influente famille, leur restitua les biens confisqués par la Terreur.
Vers les 185... la dernière comtesse d'Adembrode resta veuve avec ses deux fils, Ferrand et Warner. Ses préférences allèrent à l'aîné, physiquement bâti en digne descendant des preux. Ce rejeton semblait avoir épuisé la dernière sève du vieil arbre de Rohingus. Le second était né aussi chétif qu'un poussin éclos avant terme. La comtesse accueillit comme une calamité la venue de cet héritier et ne pardonna jamais à cet avorton de nécessiter la division d'une fortune ébréchée à la fois par les tentatives libératrices du comte Jean et les spoliations jacobines.
Warner, souffreteux, rachitique, toujours un pied dans la tombe, entretint longtemps chez l'orgueilleuse douairière le vague espoir que son fils de prédilection demeurerait bientôt unique descendant de Rohingus. Cependant la frêle complexion du cadet se trouva d'une ténacité imprévue; le bambin, malingre, cramponné à la vie, poussa, devint un garçon blême, déjeté, sec comme un échalas. Repoussé par sa mère, que semblait narguer son être piteux mais viable, les heures où il ne servait pas de jouet à son frère on le reléguait parmi la domesticité.
Warner réunissait, à défaut des avantages physiques de ses ancêtres, leur intelligence éveillée et leur grand cœur chevaleresque jusqu'au sacrifice; aussi devina-t-il l'aversion des siens et flattant les spéculations de la comtesse, manifesta-t-il de bonne heure un entraînement pour l'état ecclésiastique. Une fois dans les ordres, il se contenterait d'une simple rente servie par son aîné. La comtesse se garda bien de le contrarier dans cette vocation. Si elle devina à son tour l'abnégation de son enfant, elle ne l'en aima pas davantage. Elle lui en voulut même de l'humiliation qu'il y avait pour elle dans cette générosité.
Sortis d'un collège de jésuites spécialement réservé aux nobles, Ferrand entrait à l'École militaire de Bruxelles et Warner au séminaire de Malines.
Depuis ce jour, le cadet des d'Adembrode, celui que l'on appelait le chevalier ou le jonker, ne parut plus qu'à de rares intervalles à Santhoven ou à l'hôtel de la rue Kipdorp, à Anvers, depuis des siècles la résidence urbaine des d'Adembrode.
Servi par ses protections, le comte Ferrand, le cancre le plus encrassé, subit pour la forme un examen d'admission. Après les deux ans réglementaires à Bruxelles et son stage à l'école de cavalerie d'Ypres, il passa avec la même facilité sous-lieutenant des guides.
Il se lança, tête en avant, dans la vie turbulente de la plupart des fils de famille. La roulette et le tir au pigeon, l'écarté et le turf, le cheval et la lorette se partagèrent son temps et sa bourse. Il se fit une réputation de casse-cou et d'homme à bonnes fortunes. Une orpheline pauvre, d'excellente maison, rencontrée à la Cour où l'appelait son service de fille d'honneur de la reine, crut aux déclarations du fêtard se compromit pour lui, et renvoyée à sa famille, devint folle d'amour et de honte. C'en fut assez avec un duel où il eut l'avantage pour poser définitivement Ferrand en lion de son régiment. Entre temps il s'endettait jusqu'au cou. La douairière dut intervenir plusieurs fois, mais c'était avec la part de Warner, et du consentement de ce stoïque enfant, qu'elle «arrosait» les créanciers du dissipateur.
Mère aveugle, elle se résignait aux extravagances du bourreau d'argent, l'amour-propre peut-être chatouillé par ce tapage et cet éclat entourant le nom des d'Adembrode. Ces frasques cadraient dans son optique maternelle avec la belle mine, la superbe prestance, le sang vivace du bretailleur. Pour Mmed'Adembrode, ce piaffeur, sentant l'écurie et le cigare, valait tous les d'Adembrode du passé; elle assimilait les ruineuses victoires du sportsman sur le turf aux batailles où se distinguaient les ancêtres, à la fin sublime de sire Rombaut le Martyr, à la vaillance de François d'Adembrode dont le portrait en pied figurait au-dessus de la cheminée dans la salle d'honneur du château, et même à l'héroïsme du bisaïeul Jean, ce La Rochejacquelin campinois, oublié de ses pairs, mais dont les campagnards du pays ne prononçaient le nom qu'en se découvrant.
Elle réservait à ce traîneur de sabre bravache une alliance magnifique; sa bru serait une de Mérode, une d'Arenberg, pour le moins; elle se prenait à chérir d'avance les petits enfants de son Ferrand.
A l'époque où la douairière caressait ces radieuses perspectives, on ramenait un soir, à l'hôtel de la rue Kipdorp, le jeune comte, le crâne escarbouillé par un coup de sabot d'un étalon vicieux qu'il s'était promis de dompter à la suite d'une gageure et après un déjeuner trop copieusement arrosé.
La comtesse survécut à cette épreuve épouvantable, mais en fut pour jamais ébranlée.
Elle ne quitta plus ses larges vêtements de deuil, et s'enferma dans son oratoire converti en une perpétuelle chambre ardente; affaissée devant une manière de cénotaphe recouvert du dernier uniforme, du sabre, des éperons et de la cravache que portait le défunt cette fatale après-midi. Elle se complaisait dans l'obscurité que piquaient seulement les langues des cierges jaunes et ses heures se passaient dans les prières et dans les larmes. Trois jours suffirent pour vieillir de vingt ans, pour voûter cette femme hautaine, droite comme le donjon d'Alava.
On avait averti Warner en toute hâte; le lendemain de cette tragédie, il eût été voué au Seigneur. Maintenant il lui faudrait vivre pour le monde, renoncer à la tonsure, empêcher l'extinction du nom.
La première entrevue de la châtelaine et du fils unique à présent, fut crispante. La comtesse, non encore corrigée par ce malheur ressemblant à un châtiment du ciel, comparait ce gringalet gauche, au mince et osseux profil, à la voix mal assurée, avec le cavalier fringant dont les éperons sonnaient si joyeusement dans les grands corridors et dont les jurons partaient avec tant de belle humeur que les saints devaient en sourire au lieu de s'en offenser.
Non, la répulsion vainquait sa conscience et sa volonté. Jamais elle ne s'habituerait à cette face exsangue et glabre, tout l'opposé du visage épanoui de son aîné. Elle n'essaya pas plus qu'auparavant de cacher son aversion à Warner. Elle oublia que cet enfant honni s'était sacrifié une première fois en entrant au séminaire; elle ne voulut pas s'arrêter davantage à la pensée qu'il s'immolait peut-être plus cruellement aujourd'hui en rentrant dans le monde au simple appel de la mère qui voulait d'abord l'en étranger.
Au milieu d'une crise d'égoïstes larmes, elle ne cessait de répéter: «Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succéder!» Et toujours un vœu impie lui montait aux lèvres: «Pourquoi la mort n'avait-elle pas enlevé celui-ci qui ne prétendait à rien ici-bas, au lieu de l'autre, à qui tout réussissait; cet avorton probablement impuissant, contrefait et déjeté dès le berceau, en place de ce vigoureux garçon digne de faire souche?»
Warner respecta la désolation outrée de sa mère. Nature évangélique, il ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de la monomane; il essaya, par son stoïcisme, de se faire pardonner le crime de survivre à Ferrand.
Il passait à Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie de l'année. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait demeuré continuellement auprès d'elle, par déférence filiale, quoique en butte à ses tracasseries, mais elle l'éloignait en invoquant malignement les devoirs imposés à quiconque représentait le grand nom d'Adembrode. C'était une soirée dans laquelle il devait paraître; un mariage ou un enterrement auquel on le priait; une félicitation à recevoir au jour de l'an. Tantôt le réclamait un office religieux, tantôt le convoquait un comité de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairière, il donnait un grand dîner d'apparat dans leur hôtel de la rue Kipdorp.
Elle se désintéressait des convenances sociales, mais n'entendait pas que son fils partageât son renoncement et s'abstînt de se rendre aux nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela dans cette pièce lugubre où elle vivait comme une chouette, s'obstinant à s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-séminariste à table. Elle n'avait pas même consenti à présenter au monde patricien d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous la physionomie obséquieuse et sous les compliments obligés, la piètre impression que produisait le frère du brillant officier.
Chez elle, la femme de qualité souffrait peut-être autant que la mère en songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes de Ryen allait s'éteindre. Elle affectait parfois de parler mariage au dernier comte et s'informait de ses succès dans le monde sur un ton rappelant les plaisanteries «braques» et soldatesques de Ferrand.
Trompé dans ses affections naturelles, habitué, dès l'enfance, à ne compter pour rien, Warner avait reporté toute son ardeur sur l'étude. Lorsque la comtesse mourut, deux ans après Ferrand, il put reprendre sa vie de bénédictin et se renfermer à l'envi dans sa bibliothèque et son laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidité de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des naturalistes de ce siècle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux découvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur Lucas. Le savant trouvait dans les révélations désolantes que ces physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification nouvelle que le croyant offrait en pénitence à son Dieu.
Il éprouvait une joie amère et cuisante à rechercher lui-même les diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmités, à se disséquer, à sonder toute l'insuffisance de son être corporel.
L'Eglise recommandant de tenir son corps en mépris, les pratiques du comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.
Pourtant des scrupules s'insinuèrent en lui. Si le chrétien absolvait le savant, ce fut au gentilhomme à regimber. Avait-il le droit de se réjouir avec un amer et poignant soulas de la dégénérescence du sang des d'Adembrode? Avait-il quitté l'autel pour se livrer à ce lent suicide? Dans la paix mélancolique goûtée depuis quelques mois surgirent brusquement les ombres irritées de Ferrand et de la comtesse douairière. Ces fantômes hantèrent ses rêves pour lui reprocher sa résignation à la déchéance. Non, il ne pouvait pas se prêter à l'extinction de la race des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre lignée. Même les intérêts de l'Eglise exigeaient qu'il y eût toujours en Flandre des représentants de cette très catholique famille.
Ces considérations auraient peut-être brouillé Warner avec la science, s'il n'avait pas envisagé celle-ci comme une aide pour remplir le devoir que lui rappelaient les voix impérieuses des aïeux. Une idée fixe se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui tomba sous les yeux un passage deCharles Demailly, l'admirable roman des frères de Goncourt, celui où le médecin de Charles théorise à propos de l'anémie:
«L'anémie, disait le docteur, l'anémie nous gagne, voilà le fait positif. Il y a dégénérescence du type humain. C'est, étendu des familles à l'espèce, le dépérissement des races royales à la fin des dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle fatigue d'un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les traits même dans le bronze semblent avoir coulé... Mais alors, il y avait de la ressource, quand une société était perdue, épuisée, au point de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anémie du dix-neuvième siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années une invasion d'ouvriers dans la société?»
Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant Warner. Au fait, tous les savants inclinaient à une réponse affirmative. Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses études lui arrachaient la reconnaissance de l'inéluctable vérité.
Bourrelé par le désolant problème, lorsqu'il eut extrait la quintessence des ouvrages spéciaux des bibliothèques du pays, il voyagea, battit les cabinets de lecture et les collections universitaires de l'étranger, s'aboucha avec les lumières de la science.
A Londres, où il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British Musœum d'un jeune médecin français et la communauté des études rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie pure, car le docteur Girard était fortement imbu des théories philosophiques de Büchner et d'Auguste Comte.
Warner s'ouvrait à sa nouvelle connaissance sur le miracle espéré.—Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume de dire.
Le docteur Girard l'écoutait avec sollicitude; il paraissait d'abord assez embarrassé de conseiller, dans une matière aussi délicate, un homme du caractère et des opinions de M. d'Adembrode, mais pressé, supplié par son ami, à la fin, il prononçait son arrêt définitif.
Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un moyen, l'infusion d'un sang riche, de préférence un sang plébéien dans les veines appauvries de l'antique rameau; une mésalliance qui deviendrait une sélection.
L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la Providence même semblait envoyer à Warner, vainquit les dernières hésitations du comte. L'énormité de la forfaiture prêchée par le docteur Girard diminuait en présence de la perfection plastique de cette enfant de marauds.
Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.
Deux mois après la visite de Warner à l'entrepreneur, visite suivie d'une excursion de la famille Mortsel au château d'Alava, l'aristocratie anversoise criait au scandale à la nouvelle du mariage du comte d'Adembrode de Rohingue avec la fille d'un gâcheur de plâtre enrichi. En leur for intérieur, les indignés se réjouissaient de cette mésalliance, la plus monstrueuse qu'eût imaginée un conseil héraldique; elle les vengeait des dédains et de la supériorité de ces d'Adembrode, se targuant d'un sang plus pur que celui des sept familles fondatrices du patriciat d'Anvers.
Ainsi, les plus acharnés à flétrir la fougasse du jeune misanthrope, étaient les nobles de fraîche date, des gentilshommes cosmopolites ajoutant une annexe étrangère et hybride à leur nom patronymique flamand: les van Pulderbosch de la Poulainerie, les van den Berg y Castelar; c'étaient les armateurs ou banquiers anoblis par des princes du dehors, c'étaient des comtes du Saint-Empire, des acheteurs de titres de noblesse, précisément ceux que la hautaine douairière, ce fat de Ferrand et même ce timide Warner tenaient à distance.
Le mariage se célébra sans le moindre apparat, à l'aube, dans la chapelle du château d'Alava.
Aucun proche, aucun ami de l'un ou de l'autre des conjoints n'y assistait.
Après la bénédiction nuptiale et les formalités civiles, on congédia les témoins—de simples salariés comme ceux qu'utilisent les notaires pour leurs actes—et les portes du château se refermèrent sur les deux époux.
Les Mortsel, ces incorrigibles parvenus, parents très aimants et d'une abnégation touchante, n'avaient été que trop heureux de souscrire aux conditions humiliantes imposées par leur gendre; ils ne pourraient voir leur enfant que sur l'invitation du comte, et Clara oublierait le chemin de l'hôtel de l'avenue du Commerce.
Clara essaya de se rebeller, sa réelle affection filiale répugnant à ce pacte, mais cette fois le père Mortsel s'était montré intraitable:
Jamais pareille alliance ne se retrouverait. On lui arrachait sa fille et on l'en séparait comme indigne. La belle affaire! Du jour où Clara devenait comtesse, elle changeait d'essence et ses auteurs pouvaient être écartés comme des parents nourriciers ou des gouverneurs qu'on remercie après le sevrage du poupon et l'éducation du pupille.
Clara céda. Mais après quels combats et quels déchirements! Dès le premier jour le comte lui avait inspiré une aversion indicible. Cet homme anguleux et séreux, aux allures trop correctes, portant dans sa longue redingote noire quelque chose du remeugle des sacristies et de l'ammoniaque des laboratoires, représentait l'antithèse la plus absolue de l'idéal de Clara. Ce n'était pas même ce prince charmant et troubadouresque des contes bleus et des romans parisiens. Le comte d'Adembrode était laid, d'une laideur minable.
Le bizarre, c'est que l'excès même de l'antipathie de Clara pour ce pâle gentilhomme, la décida à l'épouser. Elle avait couru d'inquiétantes aventures, des sollicitations répréhensibles continuaient de la chatouiller. Sa raison et sa volonté triomphaient jusqu'à présent, mais pourraient-elles la garantir toujours contre les impulsions désordonnées de son tempérament? Elle se dit que le mariage seul la détournerait de l'abîme où l'entraînait le vertige de ses sens.
Mais elle finit par se persuader, la naïve et passionnée Clara, que la laideur et la fragilité même du mari, autant que les obligations prévues, le commerce matrimonial régulier, émousseraient ses envies et ses curiosités illicites et disperseraient les vols de monstrueuses chimères qui la frôlaient de leurs ailes enflammées.... Elle essayerait de chérir son époux, un galant homme et un homme instruit, certes digne d'amitié et de confiance, et lui demanderait protection contre elle-même.
Elle attendait, en outre, la guérison ou la défaite de ses sens, de la campagne, du plein air, des longues courses, des exercices du corps; de tout un régime de saines fatigues qu'elle s'imposerait à Santhoven; à Santhoven qu'ils ne quitteraient plus, car le comte mettait en location l'hôtel du Kipdorp, indiquant clairement, par là, l'intention de ne jamais reparaître dans la société de ses pairs.
La première nuit de noces suffit pour ébranler les fermes résolutions de Clara et montrer à l'effervescente créature l'inanité des efforts entrepris. Chez le comte, le mâle sortait diminué de cette première épreuve. Il y avait eu entre les deux époux un de ces malentendus de l'épiderme qui décident souvent de tout l'avenir d'une union. Le lendemain Clara n'était plus vierge et cependant elle n'avait pas frémi dans ses fibres intimes. Les instincts de la mariée lui révélaient des sensations furieuses par lesquelles tant d'hommes auraient pu la faire passer.
Elle dévora cette déception. Son visage revêtit un caractère plus calme, plus pudique que jamais. Elle cachait ses fièvres derrière une immuable sérénité. Elle se montra douce, aimable, complaisante; à tel point que Warner, qui l'adorait maladroitement mais qui l'adorait, put se croire payé de retour. Il fut d'autant plus facile à Clara de tromper son mari que celui-ci, n'ayant pas vécu, ne connaissant point de femme avant le mariage, ignorait les subtilités, les mirages et les félonies de l'amour.
Si Clara s'était fait illusion sur l'effet apaisant du mariage, elle se méprit encore davantage sur la campagne.
Elle n'avait appris de la vie aux champs que ce qu'en révélaient quelques livres fades de la bibliothèque de la pension: les pastorales de MmeDeshouillères, de Racan et leTélémaque.
Ce qu'elle en savait de plus tangible s'embrouillait dans les souvenirs de son berceau de Niel avec les exhalaisons de salpêtre et de chlore, les végétations et les cultures corrodées autour des fours à briques. Encore, ne se remémorait-elle pas la campagne proprement dite en se rappelant les rives industrielles et quasi-faubouriennes du Rupel.
Depuis leur installation à la ville, comme c'est généralement le cas chez les transfuges du village, ses parents avaient rompu pour jamais avec la banlieue, nourrissant même un mépris féroce à l'endroit des blouses, des hautes casquettes, des coiffes et des cottes villageoises, de l'éternel vert et bleu de la campagne; et une des seules objections du père Mortsel au mariage de sa fille avec le comte d'Adembrode avait été cet exil à perpétuité dans une crétine bourgade—c'était son mot—de la Campine.
Clara boudait la campagne pour d'autres motifs. Elle se la représentait retentissant de bêlements d'agnelets à faveurs roses, pullulant de bergers classiques et mélomanes, d'Estelles et de Némorins, tapissée de myosotis, saturée de poésie laiteuse et édulcorée; et parce qu'une campagne ainsi imaginée l'ennuierait à mort, elle en avait attendu une sorte d'apaisement.
Or, voilà que cette atrophie de ses sens, les champs la lui refusaient. Elle ne dut pas séjourner longtemps à Santhoven pour revenir de son illusion et ranger la prétendue simplicité de mœurs du paysan et l'idyllique innocence des hameaux parmi les ingénieuses fictions destinées aux sentimentalistes et aux observateurs passagers.
Habituée dès l'enfance à tout pénétrer, à ne pas se fier aux apparences, Clara découvrit bientôt les oscillations et les courants sous la surface impassible.
Comme elle, la Nature n'était qu'une hypocrite, luttant en sourdine, secouée par des spasmes intérieurs. Les convulsions printanières, l'ascension des sèves, les rivalités des racines pompant aux mêmes sources, les papillonnements du pollen n'altéraient pas l'apparence majestueuse de la grande Matrice.
Une torpeur lascive s'emparait de la chair brune et veloutée de la glèbe aussi bien que de l'argile épaisse de ses laboureurs. Les pubertés accumulaient leurs trésors jusqu'au moment de les répandre copieusement. Continence spéculative! Car plus la constriction est longue et taquine, plus, au jour de la rencontre d'appétences réciproques exaspérées par l'attente, la collision sera formidable et paroxyste la jouissance.
Oui, ce sont les passions latentes, les amours ajournées, les ruts tenus en bride, les humeurs accumulées qui oppressent les détenteurs perversement chastes, et donnent aux êtres et aux choses de la campagne une apparence rassise et émoussée.
Plus tard seulement, on découvre sous cette prétendue apathie la rage et la révolte. Ce n'est pas de l'impuissance mais de la pléthore.
Cybèle secrète trop de forces. De là son accablement et sa torpeur. Ces réplétions exigeraient des débondes prolifiques: on n'offre à la déesse que des soulagements dérisoires.
C'est surtout vers le Nord et en pays flamand qu'elle revêt des formes déroutantes pour le profane, mais prestigieuses pour ses vrais adorateurs.
Aussi la comtesse d'Adembrode, prédestinée, s'éprit de ces cieux plombés et pesants, de ces horizons presque toujours guillochés d'averses sous lesquels même les scènes du bonheur provoquent de l'angoisse et comme une appréhension de mirage.
Les d'Adembrode défrichaient depuis plusieurs siècles arpent sur arpent des sablons campinois et étaient parvenus, tout en arrondissant leur domaine, à doter le communal d'une centaine d'hectares d'excellente terre, en plein rapport, digne de rivaliser avec les alluvions des Polders. Mais ces prés et ces cultures se noyaient dans l'immensité des garigues et des bois d'alentour.
Clara Mortsel était arrivée à Santhoven, en août, lorsque les bruyères fleuries roulent à perte de vue les vagues d'une mer rose. De distance en distance des sapinières et des chênaies tranchent par leur feuillage sombre et velouté sur cette floraison adorable, et l'arome de ces arbres à essence forte se combine avec les parfums sauvages des brandes.
Quand approche l'automne, en septembre, par un temps pluvieux, lorsque le soleil s'efforce péniblement de sourire à la nature et que ses baisers la mouillent de larmes au moment de leur séparation, cette atmosphère vous grise et vous remue. Plus tard, vers le soir, des monceaux d'essarts, torchères pâles et fumeuses, cassolettes d'un farouche encens s'allument dans les landes aux mains hiératiques des bergers et ces brûlis auxquels ils réchauffent leurs doigts gourds, glacent, là-bas, le cœur du rare passant.
L'habitant de ces régions correspond au caractère grave du décor. La sève circule sous l'écorce des rouvres et affleure à la pulpe des hommes.
Ce peuple d'un terroir qui passe à juste titre pour celui où le sang anversois se sélectionne, impressionna plus profondément la comtesse, par ses mystérieux dessous et son feu intérieur, que l'ouvrier urbain par son débraillé et son vice bravache.
Ces Campinois sont aussi plus robustes, de chair mieux tassée, mieux pétrie, moins veules que les balourds des Polders riverains de l'Escaut.
Elle se complut à les observer de près, comme elle épiait autrefois les maçons et frôlait les lazzaroni du port d'Anvers:
Les soirs d'été, principalement les lundis, la besogne terminée, les gars de la paroisse se réunissent au carrefour près du cimetière.
Accroupis en rond, quelques-uns couchés à plat-ventre, d'autres adossés au mur, c'est à qui racontera ses aventures du dimanche, ses libations et ses amours. Ils s'expriment avec gravité, d'une voix cuivrée et traînarde. Empêtrés dans leur récit, ils suppléent à leur élocution pâteuse par des gestes coloriés et lents, illustrent leurs dires de postures évocatives jusqu'à la licence; des postures qui griffaient pour des mois la rétine de Clara.
A mesure que la nuit tombe, leurs accès de rire brefs et saccadés comme des hennissements de poulains, se font rares. Par-dessus la clôture du champ des morts, les croix deviennent moins distinctes et, pour cette raison même, plus inquiétantes. Elles tracent un geste impératif. Le narrateur lance en pure perte ses dernières saillies.
Graduellement s'éteignent les pipes, se clairsème l'assemblée.
Au dernier coup de neuf heures il n'y a plus un vivant près de l'église. Le calme règne complet.
Obéies, les croix sont rentrées dans les ténèbres.
A Santhoven, sans produire le même scandale qu'à Anvers, le mariage de Warner répandit d'abord une sourde consternation parmi les paysans. Presque tous fermiers du domaine d'Alava, ils s'enorgueillissaient de la race de leurs maîtres comme d'un patrimoine commun. Ce nom d'Adembrode couvrait le pays de son prestige. L'héroïsme belliqueux de cette famille dans le passé défrayait les longues veillées, et les cultivateurs ne savaient lesquels admirer davantage des soldats de jadis ou des agronomes d'à présent.
Dans la conviction de ces simples, Dieu ne permettait pas plus à un gentilhomme d'épouser une roturière qu'à ses anges de s'unir aux filles des hommes. Et dire que cette loi avait été violée par un d'Adembrode, leur seigneur à eux, le plus noble de tous les seigneurs! Les braves gens en demeurèrent ébaubis. «Notre jeune comte a fauté! se répétaient-ils, que Dieunousait en grâce!» Le jour du mariage un grand nombre appréhendèrent un écroulement des tours d'Alava et, tremblants sous leurs chaumes, ils craignirent longtemps de s'aventurer au delà des sauts de loups qui bornaient le domaine. Plus tard, rassurés mais non point réconciliés, aux premières rencontres de la nouvelle comtesse au bras de Warner, un triste reproche perçait dans leur façon de saluer le comte et un accent légèrement rogue dans leur bonjour à sa femme. Mais la beauté de la jeune châtelaine, sa grâce et surtout sa bienfaisance dissipèrent ces derniers scrupules.
—Après tout, le Saint-Esprit épousa bien la Vierge Marie! disaient-ils, pour justifier leur indulgence.
D'ailleurs, ces pacants ne pouvaient garder longtemps rancune à leur seigneur, leur favori de longue date. Feu la comtesse douairière, la Wallonne—comme l'appelaient ceux de Santhoven, parce qu'elle parlait à contre cœur le flamand,—n'était rien moins que leur idole; ils affectionnèrent médiocrement aussi le comte Ferrand, ce hâbleur qui les scandalisait durant ses rares apparitions au château par ses allures de casseur d'assiettes, et surtout par une ostentation à n'entendre que le français.
Aussi avaient-ils à peine dissimulé leur joie de l'avénement inopiné de Warner. Ils nourrissaient pour le chevalier cette compassion que les paysans flamands prodiguent aux malades, aux innocents, aux infirmes, à tous les pauvres hères. La conduite dénaturée de la comtesse, de Ferrand, contribuait à leur impopularité. Warner grandissant, la pitié des villageois devint de l'admiration et de l'enthousiasme pour son caractère. «Si leur jeune seigneur était un peu maltraité au physique et rappelait sans les flatter les portraits de ses pères, des Goliaths sanguins et tout d'une pièce, au moins valait-il le meilleur de ces preux du côté du cœur et de la tête.» Le bouillant seigneur Jean d'Adembrode, lui-même, troué par les balles des bleus dans les fossés de Hasselt, n'aurait pas renié ce doux séminariste, fidèle à sa terre et à ses terriens.
Quelques mois après l'arrivée de Clara, les gens de Santhoven se seraient fait hacher comme paille pour leur nouvelle comtesse. Elle visitait non seulement les fermes du domaine, mais les burons des pauvres gens et s'occupait avec ses femmes de la vêture des petits. Le comte approuvait ces œuvres de piété, heureux de voir le populaire ratifier par des bénédictions le mariage que réprouvait le monde.
Cependant, spéculative et curieuse, Clara épelait et débrouillait l'âme complexe du Campinois, elle s'appliquait à la dépouiller de sa gangue; lorsqu'elle se fut assimilée ces rustauds, elle apprécia leur foi ardente et leur fond de merveillosité. Elle connut leurs affres de conscience aux approches de Pâques, leurs terreurs macabres durant l'Octave des âmes; elle se fit raconter ou chanter avec une curiosité de catéchumène ces légendes composées par des pâtres rapsodes, mélancoliques poèmes de la garigue et du brouillard, suggestifs comme le pâle incarnat des bruyères, les regrets sonnés aux clochers lointains, la chute des feuilles et les derniers rayons du jour.
L'attachement des Campinois à leurs prêtres la toucha si intimement, qu'elle partagea leur ferveur. Pour l'amour des ouailles, elle se prit à vénérer le pasteur.
Peu à peu, elle répudia ses dernières attaches urbaines, épousa la haine instinctive de ces primitifs contre les raffinés des villes, et confondit dans cette réprobation les idées que la ville évoque: le progrès, le monde banal, les journaux, les modes, les bureaux, les prisons, les casernes, les écoles, les hospices, les rues rectilignes, les impostures de la civilisation.
La guerre des paysans dans la Campine et le Hageland, et surtout les gestes de Jean d'Adembrode, bisaïeul de son mari et chef de partisans, défrayèrent de fréquentes causeries entre Clara et Warner. Si le comte lui répugnait en tant qu'époux, elle l'aimait d'une amitié raisonnable, à peu près les sentiments d'estime d'un élève pour un professeur d'élite, elle se plaisait à sa conversation, un peu doctorale mais instructive, et ne pouvait s'empêcher de rendre hommage à sa générosité d'âme, à ses solides convictions patriales et chrétiennes.
Leur communion d'idées devint de plus en plus étroite. Mais ils se séparaient à partir de la manifestation de ces idées, car alors que Warner trouvait dans la foi une source de sérénité et de paix, Clara n'y puisait que de nouveaux aliments d'agitation.
Elle s'exalta jusqu'au fanatisme, regretta les temps abolis, les époques de Croisades et de Jacqueries, les villes prises d'assaut, les pacants efflanquant les bourgeoises et les auto-da-fé consumant les philosophes désillusionnistes.
Elle rêvait le retour des chouanneries, le triomphe des campagnes sur les villes. Les pastoureaux flamands broyaient sous leurs sabots et éventraient à coups de fourche les civilisés voltairiens maîtres des cités flamandes.
Ces rustres qu'elle aimait d'une passion fatalement inassouvie, elle aurait voulu les réunir sans cesse autour d'elle, en belliqueuses et puissantes coteries. Elle se prenait à envier la destinée des voyantes guerrières, la gloire archangélique d'une Jeanne d'Arc. Elles méritaient, ces amazones chrétiennes, de vivre en hommes avec les hommes, en les conduisant de victoire en victoire.
Elles au moins avaient pu s'étourdir et se fatiguer dans des besognes héroïques, jusqu'au jour où le bûcher anglais dévorait leur chair chaste et intrépide.
Les labeurs des champs et des fermes la requirent avec plus de séduction qu'anciennement les manœuvres des maçons. Pendant ses courses, à l'approche de l'hiver, elle s'attardait à l'intérieur des chaumes, feignait de s'intéresser aux confidences monotones et dolentes des femmes affenant le bétail ou tirant les vaches accroupies dans la litière. Clara s'extasiait devant les bêtes, faisait causer les vachères, mais était plus préoccupée de l'aire voisine que le rythme des fléaux mettait en trépidation.
La fermière lui offrait de se rendre de ce côté. Les larges mouvements des batteurs, la gymnastique des vanneurs à moitié nus, l'auraient tenue, haletante, sur place, durant des heures. Dans cette grange où des activités musculaires se dépensaient depuis le chant du coq, où une transpiration acharnée imbibait le sol de ses gouttelettes, dans cette grange toute imprégnée des effluves de la force, il sortait fumante, des poitrines charnues, des pieds déchaux, de tout ce cuir trempé de sueur, une fauve et excitante odeur de mâle.
Les travailleurs, un peu confus d'être observés, interrompaient leur corvée, saluaient, s'épongeaient en riant rouge, et cet embarras enfantin était exquis chez ces hommes râblés.
L'air de Clara, cet air affable n'ayant rien de protecteur, les modulations tendres de sa parole flamande, sa préoccupation de leur bien-être, son souci de leur personne et de leur famille, apprivoisaient et séduisaient ces tâcherons. Sans jamais soupçonner la violence de son penchant, à la longue ils se savaient bien voulus. Sa présence, sa voix, ses regards répandaient autour d'eux une atmosphère à la fois douce et capiteuse. Telle, une de ces tièdes et longues pluies de printemps, que tamisent les lilas en fleur et dont les larges gouttes apportent aux fronts les plus rudes la sensation d'invisibles lèvres.
Souvent au milieu du jour, par un soleil torride, sous l'air pesant de juin, elle surprenait le travail des botteleurs. En arrêt, elle dévisageait un instant, avec une jalousie péniblement dissimulée, les femmes rieuses râtelant les brindilles d'herbe laissées à leurs pieds par les garçons. Toute son attention appartenait à la besogne compliquée de ceux-ci. Elle les voyait près des meules, étreignant de leurs genoux et de leurs bras la masse de foin qu'ils liaient en botte avec cet accent nerveux et volontaire inséparable d'un pareil labeur.
Un de ces ouvriers portait beau, plus que les autres:
C'était un grand brun de vingt-trois ans, membru, large d'épaules, ferme des reins, solide sur ses jarrets. Il avait la face ronde et pleine, le teint vif; sous les sourcils droits et épais et les cils soyeux, des prunelles brunes passant de la limpidité des hépatites aux luisants sombres du bronze; le nez droit, les ailes dégagées, de larges narines vibrantes; la bouche bien meublée et bien fendue légèrement infléchie aux commissures; la moustache naissante; la mâchoire accusée; le menton imberbe presque carré; le cou large aux attaches charnues; les oreilles moyennes, bien dessinées, un peu écartées de la tête; un front énergique sous un cabasset de cheveux noirs et frisés, comme de l'astrakan, plantés drus et droits, taillés assez courts. Il travaillait en chantonnant et Clara se rapprochait assez pour entendre craquer à ses mouvements de jeune taureau ses bragues de coutil et sa chemise ouverte sur la poitrine.
Elle fixa pour jamais dans sa pensée la saison, l'heure et le décor, avec, au premier plan, le personnage principal.
Autour de ces botteleurs en action, la campagne s'étendait mornement belle et apaisée, comme elle l'est à cette époque des foins où les herbes des prés se décolorent, se fanent et montrent leurs têtes gonflées de gramen. Par intervalles le cri de la caille piquait à coups de bec la trame du lourd silence et, plus rare encore que le bruit, un souffle d'air mêlait au poivre persistant des foins le bouquet plus suave, plus calme des sureaux.
La comtesse, qui connaissait les habitants de Santhoven et des clochers voisins, voyait cette fière graine de paysan pour la première fois. Elle regrettait de ne pas avoir abordé le jeune travailleur pour s'informer de son nom et de son toit. Cette action et ce discours eussent semblé normaux au moissonneur et à ses compagnons; mais l'impression produite avait été tellement forte que la comtesse redouta de trahir son trouble non par ses paroles, mais par leur son.
Le dimanche suivant, au milieu du Salut, auquel assistaient les maîtres du château, le curé invita tous les hommes non mariés de l'assistance à rester dans l'église après la bénédiction. Le comte et la comtesse allaient sortir avec le gros des fidèles, mais le pasteur s'approcha du banc-d'œuvre et les pria de demeurer. Lorsque la masse se fut écoulée lentement aux derniers soupirs de l'orgue, le prêtre, entouré du bedeau, du sacristain et de ses acolytes, fit ranger les gars en demi-cercle, devant lui, face au tabernacle, toussa, se tamponna la bouche de son mouchoir, inclina quelques secondes sa tête blanche de septuagénaire pour se recueillir; puis, se redressant abordant directement son sujet, il commença d'une voix claire:
«Mes chers garçons, en présence des temps difficiles que notre sainte religion traverse, j'ai résolu, de concert avec les seigneurs d'Adembrode,—ici, il se tourna en s'inclinant vers les châtelains d'Alava, et ceux-ci répondirent de leur stalle par un signe d'assentiment,—d'établir à Santhoven la «Société de Saint-François-Xavier.»
Un murmure favorable, un frémissement approbateur courut parmi le groupe des blouses bleues.
Le prédicant poursuivit son allocution dans une forme familière et imagée, en racontant quelques épisodes de la vie du grand saint, le courageux apôtre des Indes et du Japon. Puis il aborda l'éloge de l'œuvre: elle constituait une sorte de forteresse élevée contre l'invasion de l'hérésie dans les campagnes. Les «libéraux»—non plus calvinistes comme autrefois, mais franchement athées, ce qui est pire—rôdaient, ainsi que des loups, autour des paroisses fidèles. Jusqu'à présent ils ne causaient pas de ravages dans les bergeries du Seigneur, mais un jour ils s'enhardiraient et arracheraient peut-être au bercail, à force de ruse et de mensonge, quelques ouailles trop peu défiantes; les loups d'aujourd'hui ne recourant plus à la violence comme les anciens loups, mois rusant et caponnant à la façon des renards.
Le prêtre continua en semblant s'adresser aux deux nobles auditeurs:
—«Notre sainte milice ne guerroyera pas uniquement contre d'impies compatriotes, elle enrayera l'influence de l'étranger, celle des Français sans Dieu autant que celle des Allemands hérétiques. Voyez Anvers, la grande ville; c'est à peine si elle appartient encore aux Anversois de race. Les Allemands y foisonnent. Débarqués sans sou ni maille sur les bords de l'Escaut, aujourd'hui ils tiennent le haut du pavé et affament les enfants de la ville. La néfaste influence wallonne, la «doctrine» comme on l'appelle, avait déjà préparé cette spoliation. Je vous le dis, la conquête de la grande ville, joyau de ce royaume, résulte de la coalition des marchands wallons et allemands, avec la complicité de quelques Anversois, traîtres ou dupes, ceux-ci inspirés par le mépris de l'autonomie patriale, le lucre égoïste, l'ambition d'une puissance illusoire, la haine de Dieu et de son Eglise; ceux-là bernés par de grands mots libérâtres.
«Mes chers frères, mes amis—il reparlait à l'intention de ses auditeurs ruraux—si je m'occupe des Allemands et des Wallons à Anvers, c'est parce que, maîtres de cette place convoitée, ils traiteront aussi en pays conquis les campagnes environnantes. Que diriez-vous le jour où des Wallons et des Allemands achèteraient les terres de vos aïeux, deviendraient des propriétaires de vos fermes, et vous opprimeraient, vous autres libres garçons, vieux chrétiens et Flamands invétérés, comme ils pressurent déjà le peuple d'Anvers? Que diriez-vous le jour où les protestants construiraient leur temple et logeraient leur dominé en face de votre église et du presbytère de votre pasteur? Ne croyez pas que je veuille vous effrayer. Hérétiques de toutes sectes provignent à Anvers. Au sud de la ville, plusieurs maisons de plaisance ont déjà été achetées par des juifs allemands. Vous voyez-vous dominés par ces deïcides? Imaginez-vous par exemple, un de ces messieurs maître du domaine d'Alava?...»
Les écoutants dressaient l'oreille à ces inquiétantes hypothèses, s'agitaient, se regardaient l'un l'autre, se sentaient le coude; déjà enrôlés, bouillants, prêts à marcher contre l'ennemi que leur indiquerait leur pasteur. Ses dernières phrases surtout avaient porté. De sourds grondements sortaient de leurs gorges et leurs yeux fulguraient, menaçants.
L'orateur calma du geste cette effervescence, intérieurement flatté de l'effet de sa parole, et reprit:
—«Si j'ai tardé à fonder ici la sainte milice, c'est parce que je la savais établie de fait par l'accord de tous mes paroissiens. Aujourd'hui que l'ennemi approche, il s'agit de nous compter, de nombrer nos forces, et de nous organiser régulièrement afin de nous rattacher au grand réseau des confréries Xavériennes qui couvrira bientôt le Polder, la Campine et la Flandre jusqu'à la Mer. Je le constate avec fierté; ma confiance en votre concours ne se trompa point. Merci d'être venus en rangs aussi pressés.»
Et s'animant, avec une chaleur attendrie.—«Oui, je reconnais bien à cet empressement les petits-neveux de ces patriotes en sabots de nos cantons de Santhoven et Lierre, qui défendaient, sous la Furie Française, leurs églises, leurs clochers, leurs prêtres et leurs foyers contre les sans-culottes liberticides. Vous savez, Monsieur le comte, qu'un «doctrinaire» Gantois osa soutenir, il n'y a pas longtemps, en pleine Chambre, que notre pays ignora toujours la liberté avant le régime républicain? Oui, mes amis, vous vous refusez de croire à cette abomination, un Gantois, un Flamand semblait regretter ce régime-là! Vos pères la connurent et l'apprécièrent mieux cette «liberté comme en France»! Quelques anciens de ce clocher pourraient en parler. Ils la reçurent comme la peste, et ils firent bien. Inutile de vous rappeler la façon dont ceux d'ici se comportèrent. Ce sont des traditions impérissables dans notre village.
«Je termine. Jeunes gens, mes chers fils, vous vous ferez tous inscrire dans notre pieuse confrérie, prêts à vous révolter, comme les héroïques conscrits de 98 et 99, contre les ennemis de votre berceau, de vos gloires, de votre race et de votre Dieu.Amen.»
Si un mélange de fierté, d'ardeur belliqueuse, d'enthousiasme religieux, enflammait toute cette jeunesse sanguine à cette harangue, personne dans l'auditoire ne l'avait écoutée avec une volupté plus immense que la comtesse Clara d'Adembrode. Il est vrai qu'elle entrait pour moitié dans cette levée de boucliers. Consultée par son confesseur sur ce projet de confrérie, elle y adhéra avec passion et elle-même inspira au prêtre l'esprit et lui dicta les termes de cet appel aux armes, irrésistible comme unsursum corda.
On procéda sur le champ aux enrôlements. Le curé appelait les volontaires par leurs noms: Frans Pierlo, du charron, un dégourdi, nerveux et élancé, aux yeux bleus éveillés, aux cheveux blonds comme le chanvre; Jakke Polvliet, dit le Rosse-Kop, la Tête-Rousse; Tybaert, Nand Morgel, Gile Goulus, Willem Kartous, le fils du brasseur, appelé le Merle à cause de son talent de siffleur; Jean Broks, le garçon meunier; Sus Wellens, le maréchal-ferrant; Stan Malcorpus, le colombophile, héritier d'un cultivateur renforcé; Sander Basteni; Warré Pensgat, le tueur de cochons, etc., etc.
Tous, gars de quinze à trente ans, de crânes compères, bras ballants, grimpaient d'un pas délibéré, mais rougissant sous leur hâle, les marches du chœur et s'approchaient du sacristain qui les inscrivait sur un registre neuf, relié en rouge, doré sur tranche, à la suite d'un règlement dont il leur donnait lecture pour la forme. Lorsque les miliciens repassaient, Warner assis dans son banc à côté de Clara, dévisageant avec complaisance ces francs gaillards, arrêtait ceux de sa connaissance, les félicitait et les exhortait cordialement. Il venait de taper sur les joues du petit Jef Malsec, un garçonnet de quatorze ans, le junior de la confrérie, lorsque le curé appela Sussel Waarloos.
Alors un grand brun, le plus fringant et le mieux bâti de ce défilé de solides cadets, escalada à son tour les degrés du chœur. Aucun ne portait avec plus de rondeur et d'aisance le sarrau bleu turquin fraîchement repassé et la culotte de drap noir. Clara reconnut aussitôt dans ce jeune paysan, malgré le harnois luisant des dimanches, son botteleur au travail de l'autre jour. Il ne pouvait y avoir à Santhoven une seconde paire de ces yeux expressifs et fidèles, radieux comme l'or, et graves comme le bronze. En regagnant le rassemblement de ses camarades, il salua respectueusement les châtelains d'Alava, mais Warner l'arrêta par la blouse:
—Un moment, Sussel, un moment, meilleur des camarades.... Enchanté de vous revoir au pays.... Et on s'est bien comporté au service, m'ont appris les échos.... Pas une punition de tout le temps, et les galons de caporal après trois mois.... C'est bien, ça! On voulait vous retenir en vous nommant sergent, mais vous préfériez votre semoir de cultivateur à la giberne ou à la sabretache.... Non seulement je comprends ce choix, mais je l'approuve.... Et aussitôt que vous êtes revenu ici, muni de votre cartouche libératrice, vous vous êtes mis au travail sans vous croiser les bras et sans riboter.... A la bonne heure! De mieux en mieux.... Je vois aussi à votre mine, mon cher garçon, que le régime de la garnison n'a pas atteint votre belle santé et conclus, avec non moins de satisfaction, de votre édifiante présence à cette réunion, que la Ville n'a pas entamé davantage votre conscience de vrai Flamand.... Une poignée de main, mon garçon! Tope!... Madame,—fit encore le comte en s'adressant à Clara, qui feignait par moments de se retourner, redoutant cette confrontation inespérée,—voici le descendant des fermiers les plus dévoués à notre maison. Le bisaïeul de cette tignasse frisée accompagnait le mien, ce Jean d'Adembrode à qui vous vous intéressez tant, dans ses escarmouches contre les brigands à travers la Campine.... A en croire la fermière actuelle des Trembles, la vieille Kathelyne, Bout Waarloos avait l'âge de Sussel que voici, et lui ressemblait comme un jumeau, le jour où il tomba mortellement près des glacis de Hasselt et en même temps que notre ancêtre. Lorsque ceux de Santhoven, qui faisaient partie de l'armée du brave général Elen, ramassèrent les deux cadavres, ils se tenaient enlacés et c'était comme si, dans la mort, Bout eût voulu faire au comte Jean une barrière de son corps.... Ne soyez donc pas étonnée du cousinage des d'Adembrode et des Waarloos.... Nos deux sangs ont mieux fait que se lier par des alliances ordinaires, ils ont coulé ensemble, et se sont confondus dans un même holocauste patrial! Quelle proximité du sang vaut celle-là?»
Comme Sussel se retirait un peu gêné par ces éloges, mais ému et radieux au fond, fier surtout de la poignée de main que, sur l'invitation de son mari, Clara, plus émue encore, avait donnée au descendant de Bout Waarloos, le comte ajouta: «La ferme des Trembles qu'ils occupent fut cédée par mon père aux parents de Sussel lorsqu'ils se marièrent.... Nous nous chargerons aussi, si vous voulez, de l'établissement de ce vaillant garçon. C'est presque mon frère de lait, nous avons germé côte à côte.»
Durant cette présentation, tous les assistants s'étaient fait inscrire.
Il restait à élire les chefs de la nouvelle société. A cet effet les nouveaux Xavériens se rendirent dans la sacristie où ils pouvaient délibérer sans troubler la majesté du sanctuaire. A l'unanimité, sans débat, ils désignèrent le comte pour président. Warner refusa en alléguant sa santé précaire et leur proposa d'appeler au fauteuil Sussel Waarloos, en accompagnant sa motion des souvenirs qu'il venait de rappeler à sa femme. «En tant que milice, proclamait-il entre autres, il faut pour vous conduire un véritable soldat. Or voici un militaire irréprochable, un caporal que son amour du pays a rappelé parmi nous, capable mieux que personne d'enseigner la discipline, la marche et la manœuvre.» Mais Sussel et les autres protestèrent. Force fut au comte d'assumer la présidence, car à cette condition seulement le jeune Waarloos accepta le grade de porte-drapeau; Pierlo fut nommé secrétaire et Malcorpus trésorier. Après cette élection les gars allaient se séparer, quand le curé, qui avait échangé quelques mots avec Clara, les arrêta:
«Une communication encore. Certains d'avance que vous prendriez à cœur de composer la milice Xavérienne la plus zélée et la plus nombreuse de ces cantons, le comte d'Adembrode et sa noble épouse en ont accepté le haut patronage, et pour payer leur bienvenue, ils désirent vous traiter tous ce soir au château. La noble comtesse prend également l'engagement de broder de ses mains vos insignes et vos scapulaires, l'écharpe de vos commissaires, le brassard de votre porte-drapeau et aussi le médaillon à l'effigie de votre saint patron qui doit figurer au centre d'un superbe drapeau offert encore, faut-il le dire, à votre confrérie d'élite par nos très hauts et très aimés seigneurs d'Adembrode.»
Le voisinage du tabernacle empêcha les paysans d'applaudir et de crier vivat, mais au sortir du cimetière, ils attendirent au passage le comte et la comtesse et, massés sur le parvis, ils leur firent une ovation en agitant leurs casquettes.
Le soir, au souper servi dans la grande salle du château, l'enthousiasme des convives se donna libre carrière. La comtesse resta jusqu'à la fin.
Elle avait placé le curé à sa droite et Sussel à sa gauche. Elle causa beaucoup avec le prêtre, mais son autre voisin la requérait autrement, quoiqu'elle ne s'en occupât ostensiblement que pour l'engager à reprendre d'un plat. Seulement, quelle caresse il y avait dans cette voix et quel velours dans ce regard! Sussel en oubliait l'appétit et s'il continuait de jouer des mâchoires, c'était de peur de contrarier la «bonne dame».
Les fumées du vin généreux provoquaient chez ce petit parleur des expansions extraordinaires. Il n'aurait su quelle extravagance, quel coup de tête, quelle prouesse de casse-cou, entreprendre sur-le-champ, afin de prouver son dévouement aux d'Adembrode. Et lorsque son lyrisme exceptionnel prenait en défaut son vocabulaire, suspendu aux lèvres et aux yeux de la comtesse d'Adembrode, de cette femme si supérieure aux autres mortelles, il éprouvait des envies furieuses de l'assimiler à la Madone et d'entonner en son honneur les cantiques du mois de mai.
Huit jours après, la comtesse se présentait à la ferme des Trembles:
—J'apporte à votre fils son brassard de porte-drapeau des Xavériens! dit-elle à la vieille fermière Kathelyne.
—Depuis midi le garçon charge le regain du côté de Ter Broeck, fit la paysanne, mais il ne tardera pas à rentrer. Vous plairait-il de vous asseoir quelques instants?... Oh! que c'est beau! se récria-t-elle, lorsque Clara, exhibant, déployé, le brassard de velours rouge frangé d'or où des lettres gothiques retraçaient l'anagramme de la confrérie.... L'étole de Monsieur le curé pour la messe d'un saint martyr n'est pas plus éclatante. Jésus! J'en suis toute aveuglée.... Vous le rendrez fier comme un dindon, notre Sussel... Heureusement, c'est un trésor d'enfant....
Lorsqu'elle abordait le chapitre des qualités de son fils, la bonne pièce ne déparlait plus. Rien ne pouvait intéresser autant Clara et elle se garda d'interrompre le bavardage de Kathelyne. Tout en jabotant de ce ton monotone et dolent des rustres, la paysanne trottait par la grande pièce, entrait et sortait, épluchait des légumes, pelait des pommes de terre, courait puiser de l'eau au puits, accrochait la marmite à la crémaillère sous le profond manteau de la cheminée. Voûtée, ratatinée comme une pomme blette, presque sexagénaire, encore alerte, et ingambe, ses yeux injectés pétillaient d'alacrité. Mariée sur le tard, elle avait eu six enfants dont quatre survivaient:
—Quels gros gaillards lorsqu'ils étaient petits! Arrondis comme des blaireaux. Sussel montrait à trois ans des jambes comme ça, ma bonne dame et pesait dix kilos. Je n'exagère pas. Et il n'a pas maigri depuis lors.... C'est encore ce que nous appelons un garçon du plus riche modèle.... Et brave! Chose curieuse, Madame, il court sa vingt-quatrième année et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui.... Souvent je le trouvais trop tranquille pour son âge, trop accroché à mes jupes.... Et il m'arrive même aujourd'hui de devoir le mettre dehors par les épaules, le dimanche, pour qu'il prenne un peu de bon temps avec les camarades....
Il m'est revenu de l'armée aussi honnête, aussi affectueux, que lors de son départ... Jamais il ne boit une pinte de plus que ses jambes et sa tête ne supportent... et je ne sache pas qu'il ait dansé quatre fois aux kermesses, ou soit rentré après dix heures. Quant aux filles je donnerais ma main à couper qu'avant son départ pour la troupe il ignorait encore comme c'est fait... et—n'allez pas vous moquer de lui—je ne suis pas éloignée de croire qu'il n'en sait pas davantage aujourd'hui. De toutes les jupes ce sont les vieilles cottes de sa mère qu'il chiffonne le plus volontiers.... Oui, il y a de quoi être fière de ce cadet-là: j'attends que le premier blasphème sorte de sa bouche et il paraît cependant qu'à la caserne le diable en récolte des jurons. Et des saletés donc! Nous ne nous plaindrons certes pas de l'innocence et de la timidité de Sussel, mon homme et moi.... Les gars en savent vite plus long qu'on ne le souhaiterait... et dès qu'ils ont mordu aux bêtises, ils y prennent goût... tâchez ensuite de leur tenir la bride courte. Un matin ils s'envolent sans retour, et mariés ils nous oublient pour leur nouveau nid. N'est-ce pas vrai, Madame!... Sussel ne menace pas de nous quitter. Et s'il entretient une amourette, ce dont je doute, pour sûr elle ne l'assote pas.... Il trouverait plus d'un sabot à son pied, s'il voulait de cette chaussure... Il me revient d'un coin et de l'autre que les filles de la paroisse le recherchent particulièrement.
...J'en sais même de jolies, de fort honnêtes et de bien loties, que je lui recommanderai lorsqu'il sera temps, avec votre consentement Madame et celui de Monsieur le comte, notre maître... Celles-là affectent de la discrétion. Mais les mères voient si loin lorsqu'il s'agit de leur fils... D'autres, des folles, ne se contentent pas de se déclarer; elles s'imposent.... Il y a même longtemps que les provocations partirent de ce côté... Et ceci me rappelle une histoire plaisante... Mais je ne sais vraiment pas si je puis vous la raconter.... Me voilà en train de jacasser comme une pie et de débiter à Madame des contes dont elle n'a que faire.... Mon garçon serait le premier à me gronder, s'il m'entendait...
—Et en cela il aurait bien tort, ma brave Kathelyne. Je prends plaisir, au contraire, à vous entendre: tout ce qui vous concerne vous et les vôtres, ne saurait être indifférent à la femme du comte d'Adembrode, crut devoir protester la comtesse, très heureuse d'entendre parler du gars vers qui l'entraînaient d'impérieuses prédilections. Et elle insista, vaguement intriguée, pour connaître cette aventure extraordinaire où Sussel jouait le principal rôle.
—Vous saurez donc, reprit la commère, qu'il y a des saisons écoulées,—Sussel pouvait avoir quatorze ans—mon homme s'avisa d'envoyer ce gamin surveiller les ouvriers moissonnant là-bas dans notre pièce de Ter-Broeck, à l'autre bout du village.... Nous avions hésité longtemps à le laisser seul avec cette espèce; des mercenaires et des vagabonds, rien de mieux; il ne s'en approchait jamais qu'accompagné de son père.... Non, vous ne vous figurez pas quelle mauvaise race s'embauche parmi ces aoûterons!... Plus d'un a sa conscience aussi brune que son cuir.... Dans ces équipes nomades, qui passent comme les sauterelles d'un champ à l'autre après l'avoir fauché ras, aujourd'hui en pleine Bruyère, demain de l'autre côté de l'Escaut, les femmes sont, sauf respect, encore pires que les hommes. Elles se querellent, criaillent, et provoquent leurs compagnons en plein jour; si turbulentes qu'elles en ressemblent par moments à des possédées.... Encore une fois, pardonnez-moi mes dires peu chrétiens, mais ce sont de véritables chiennes en folie!... Toujours à railler, jamais un mot de raison, pas plus de pudeur et de retenue que la bête! Ce sont elles qui se déclarent à leurs voisins de travail, et il est arrivé que l'ouvrier, encore novice et non fait à ces manières, trop peu inflammable aux appas de l'une d'elles, fut assailli pendant son sommeil par toute la bande femelle, déshabillé et forcé de se rendre.... Nous connaissions ces mœurs, et vous comprendrez mes répugnances de mère.... Pourtant ce matin-là, Waarloos, appelé d'un autre côté, se décida à se faire remplacer par le gamin.... J'ai dit que Sussel avait quatorze ans cet été, mais il en paraissait vingt. Il était imberbe comme aujourd'hui, mais déjà aussi étoffé qu'à présent.—Bah! Ses dehors tiendront ces chiennes en respect, me dit mon homme pour me rassurer.—A moins qu'ils ne les excitent! répondis-je, peu crédule... On ne négligea rien cependant pour se concilier la bande. D'après la coutume, la première fois que le fils du fermier se présente seul aux tâcherons pour faire œuvre de maître, il paye, en guise de bien venue, quelques litres de boisson aux journaliers qui le félicitent et lui font hommage de la prime gerbe d'épis fauchée en sa présence sur le clos paternel.
Mais vous devez connaître cet usage ou en avoir entendu parler. Je le répète: on ne lésina pas.... A midi je leur portai même à manger d'excellente soupe au lard et au jambon. Moissonneurs et moissonneuses se moquaient bien entre eux de ce brunet crépu comme le petit Saint-Jean de la procession de la Fête-Dieu, mais en retournant le soir, notre Sussel ne nous raconta aucun accident désagréable. Les moissonneurs le ramenèrent même en triomphe juché sur la dernière charretée d'ablais et il n'avait pas été invité, comme cela se pratique, à choisir une reine entre les gaillardes de l'équipe et de l'asseoir près de lui sur son char.... Nous augurâmes de cette sagesse que certaines de ces gens valaient mieux que leur renommée. En tout cas, ma bonne soupe avait acheté leurs égards. C'était la rançon du petit. Aussi laissâmes-nous Sussel retourner en toute confiance au champ, le lendemain et les deux jours suivants. Rien d'alarmant ne se passa encore. Le gamin nous raconta plus tard que les gerbeuses le hélaient par moments pour railler sa tignasse de taupe, ses prunelles noisette et son maintien sérieux; que d'autres, se plaignant de la chaleur, élargissaient, au moment où il passait, l'ouverture de leur corsage de cotonnade rose; mais qu'aucune n'osa l'attaquer avec moins de modestie.... Or, le cinquième jour, mon homme s'avise de se promener du côté de Ter Broeck; aux approches de midi, à l'heure ou le soleil piquait comme une milliasse de guêpes. En approchant il trouve, ce qui ne l'étonne pas outre mesure, vautrés dans le chaume parmi les javelles, à côté des serpes et des piquets, derrière les meules, ici, un garçon, là, une fille, là, un couple, plus loin, une véritable grappe, plus ou moins vêtus, plus ou moins rapprochés, mais pas de Sussel dans cette traînée.... Il secoue assez rudement et réveille deux ou trois de ces dormeurs.... Aucun ne sait, ou mieux, chacun feint d'ignorer ce que devient le jeune maître. A la fin pourtant une des lieuses, une rivale sans doute, pouffe de rire et sans déplacer la tête du botteleur, qui ronfle le nez plongé dans son poitrail de taure, comme sur un oreiller, elle indique de la main le bois du Winkbosch.
«Je crois, dit la rôdeuse, lorsque sa gaîté est un peu passée, que la grande Jô Vitesse,—vous savez, cette sorte qui perdit quatre dents et gagna un bec de lièvre en sautant bas du train exprès dans la station de Lierre—en tient pour votre petit et l'a entraîné sous les arbres pour lui prouver cette tendresse!» Mon mari ne prit pas le temps de fermer la bouche à cette effrontée, et malgré l'asthme dont il souffre, courut vers le Winkbosch. L'herbe haute et drue empêchait qu'on l'entendît approcher.
A peine s'engage-t-il dans les taillis qu'il aperçoit, derrière un buisson, cette abominable Jô Vitesse, dont les trente ans avaient sonné depuis longtemps, en train de becqueter cet innocent de Sussel.... Oui, Madame, il était temps que mon homme intervînt, car l'enfant allait passer par les pratiques de cette vache....
Mais voilà que Waarloos débuche des ronces qui le cachaient, klits! klats! baille une maîtresse paire de claques à la mauvaise guenipe, relève par le collet de sa blouse notre benêt d'héritier et lui allonge deux fois du pied dans le derrière; si bien que le morveux escampe en geignant jusqu'à la ferme et me crie, à travers ses sanglots dès qu'il m'aperçoit sur le pas de la porte et avant de me raconter ces nouvelles: «Je n'ai rien fait!»—Parbleu! me dit plus tard mon homme, je le crois fichtre! bien, qu'il n'a rien fait! Cette contrariété coupa court pour cette année et pour les deux et trois suivantes à l'initiation de notre gamin comme maître ouvrier... Mais lorsque le petit homme, ayant atteint ses seize ans, put compter pour un vrai gars, son père lui rappela en riant l'apprentissage si brusquement interrompu l'autre fois et lui donna la volée avec cette simple et dernière recommandation: «Garçon, lorsqu'on se mouche, il faut toujours vérifier la propreté du mouchoir.»