La comtesse écoutait cette histoire grasse avec un sourire forcé, indifférente, au côté comique de l'aventure, rassurée sur les rapports de Sussel avec la repoussante Jô Vitesse, mais jalouse des initiatrices plus jeunes et plus séduisantes que, soldat émancipé, il avait dû rencontrer à la ville.
Elle ne songeait plus que rarement à l'entreprenant pilotin rencontré un soir dans les rues amoureuses d'Anvers, mais en ce moment elle se rappela les tapées de recrues amenées le même soir dans ces antres par les anciens et jetées, peureuses et novices, entre les bras des prêtresses blanches, avides grugeuses d'hommes à moelle, entreprenantes faneuses d'amour.
—Tiens, voilà notre Sussel! dit la vieille femme en regardant par la porte charretière, comme la comtesse se levait pour partir.
Le gars, pipe aux dents, la veste et la fourche sur l'épaule, venait de la grand'route et enfilait le sentier de desserte, menant à la ferme des Trembles. A côté de lui cahotait un chariot chargé de regain. De temps en temps il faisait «hiuë!» ou claquait de la langue pour exciter la bête que contrariait l'ornière. Dans la lumière jaune et aux rayons horizontaux du couchant, le paysan et le véhicule paraissaient agrandis. Aux approches du soir, une pulvérulence de moucherons faisait vibrer l'air, et les tilleuls autour de l'église agitaient doucement leurs dômes.
Clara d'Adembrode, suivie de la vieille, se rendit dans la cour au moment où Sussel, aidé d'un valet, se mettait en devoir de déchevêtrer ses chevaux, et de garer la charrette dans le fenil. Absorbé par cette besogne, il n'avait pas encore aperçu l'importante visiteuse et sa mère dut l'appeler. Il vida sa pipe, essuya du revers de sa manche son front en sueur, et accourut, la casquette à la main. Clara lui montra le brassard qui l'éblouit et devant lequel il s'extasia avec une envie de le palper, mais retenu par la crainte de le tacher à ses mains terreuses qu'il essayait d'un geste gourd et naïf de décrasser au velours culottant ses cuisses.
—L'occasion se présentera plus tôt que nous le croyions d'inaugurer ce beau brassard en le trempant dans un rouge plus vif encore! prononça-t-il ensuite avec une certaine solennité.
—Que voulez-vous dire? firent les deux femmes frappées par l'accent de résolution farouche qu'il mettait dans cette affirmation.
—Voici. Les libéraux de la ville comptent donner dimanche en quinze à Zoersel, auPigeon-Blanc, chez Piet Verhulst, un concert et une conférence. Ne serait-ce pas le moment de leur faire expier notre déroute du 8 octobre?
Le jeune Xavérien faisait allusion à des émeutes et à un commencement de guerre civile, qui avaient bouleversé Anvers, quelques années auparavant. A la suite d'une élection législative, favorable à leur parti, les «catholiques» de toute la province, s'étaient donné rendez-vous à la ville pour fêter leur victoire par un défilé monstre de leur partisans. Or si l'arrondissement d'Anvers assurait une majorité aux catholiques, la ville même demeurait acquise aux libéraux. Ceux-ci considérèrent la manifestation de leurs adversaires comme un défi, et, lorsque ce 8 octobre 188... le cortège triomphal se fut déroulé à travers les rues comme un immense serpent, des groupes de jeunes libéraux, embusqués de distance en distance, fondirent, canne levée, sur les paysans,—non seulement désarmés, mais encore embarrassés de leurs vêtements de dimanche, de leurs riches bannières de confréries, et de leurs instruments de musique; firent un épouvantable carnage de grosses caisses, de cuivres, de cartels et d'étendards chamarrés, bâtonnèrent d'importance, musiciens, porte-drapeaux et figurants en blouse, tandis que de la foule des spectateurs massés sur les trottoirs et aux fenêtres partaient, pour achever de terroriser les cohortes rurales, d'incessantes et féroces bordées de coups de sifflet. Le serpent qui allongeait si majestueusement ses anneaux le matin, coupé et recoupé en cent endroits, ne parvint plus à renouer ses tronçons et à parcourir son itinéraire. La panique s'était mise d'emblée dans les bandes de ces villageois, dont beaucoup n'avaient jamais quitté les bruyères natales, et qu'intimidaient, dès leur arrivée, ces maisons plus hautes que les clochers de leurs paroisses. Pris à l'improviste, harcelés avant d'avoir eu seulement le temps de se retourner et de voir d'où partait l'attaque, ils s'exagéraient le nombre de leurs ennemis. Grâce aussi à une adroite tactique, quelques centaines d'étudiants, voire d'écoliers, rossèrent comme plâtre et mirent en fuite une armée de plus de dix mille campagnards. On guettait les manifestants aux carrefours où la voie suivie par leurs troupes se rétrécissait, s'engorgeait et les forçait de doubler leurs rangs. Alors ils passaient trois ou quatre de front entre une double haie d'ennemis, dont les casse-tête s'abattaient sur leurs nuques sans qu'il leur fût possible de riposter ou sans que leurs amis pussent arriver à leur rescousse et les dégager.
Sussel qui venait d'évoquer cette journée, s'anima à ce souvenir et narra ses impressions personnelles à la comtesse:—J'avais dix-neuf ans alors et, bombardon dans notre fanfare Coecilia, je précédais avec la société le contingent de Santhoven. Nous nous avancions, confiants et résolus, comme de vrais gaillards, embouchant nos cuivres de toute la force de nos poumons pour étouffer le vacarme du sifflet desbleus[4].
Au milieu du morceau,—c'était, je crois, le numéro cinq du petit cahier vert,—voilà qu'une bousculade nous fait perdre d'abord la mesure, puis le reste; mon bombardon cogne le tuba de Polvliet mon voisin; collés l'un contre l'autre, nous ne parvenons plus à remuer les bras. Nous sommes serrés comme des dizeaux dans une meule. Aussitôt qu'ils nous savent matés, incapables de bouger, les lâches abattent leurs gourdins sur nos têtes et nos épaules. Un coup de trique crève la grosse caisse. O le bruit désolé et sourd! Le porte-drapeau, attaqué par les meneurs postés sur le trottoir de droite, incline la bannière à gauche; dix polissons, lestes comme des singes, l'ont déjà empoignée par le bout, tirent et pèsent de tous leurs efforts sur la hampe, s'accrochent à l'étoffe, la mettent en lambeaux, brisent le bois, tordent et rompent le médaillier, se disputent les médailles qui s'en détachent—tzing! vlink!—nos médailles de festivals et de jubilés, nos prix, presque cent ans de souvenirs! culbutent la statuette de sainte Cécile, qu'ils lancent ironiquement vers un premier étage d'où les excitent et les applaudissent des femmes grimaçantes. Rien ne reste plus de ce beau drapeau de velours vert, don du comte d'Adembrode, père de votre mari! mon cœur en saigne encore! J'écumais, je rugissais; paralysé des bras, j'essayais de mordre; un de ces diables me frotte la bouche d'un hareng pourri suspendu par une corde à sa canne, et me crie: «Mords donc, si tu as faim! Mors donc, tête de pipe!» J'étais si furieux, que je ne sentais plus les coups de canne pleuvant sur ma tête.... Cela dura jusqu'au sortir de ce boyau, peut-être deux, peut-être dix minutes... La rue s'est élargie, je me précipite pour rattraper les orphéons de Santvliet et de Stabroek qui nous précédaient. Il n'y a plus trace de cortège devant nous. C'est folie de vouloir rallier nos hommes. Une nouvelle muraille d'assommeurs nous barre le passage. Eperdu, j'avise une étroite rue de traverse. Au fond de cette ruelle fuient les débris des sociétés que nous voulions rejoindre. Nous nous engouffrons, au pas de charge à la suite de ceux du Polder. Nous courons, bâtonnés ici, hués plus loin, lapidés à tel coin, arrosés à tel autre, sans regarder derrière nous, sans nous arrêter, comme des moutons affolés par l'orage. La terreur finissait par nous enlever tout sentiment. Chacun songeait à soi seul. Nous nous bousculions pour nous dégager. On piétinait, on foulait aux pieds ceux qui tombaient par terre. Ployant l'échine, rentrant la tête entre leurs épaules les plus braves cherchaient à se préserver derrière le dos du voisin. Il y en avait de pâles comme des veaux saignés; j'entendais de crânes gaillards glousser à la façon des poules; d'autres claquaient des dents, d'autres pleuraient de longues larmes qui lavaient le sang de leurs joues; les plus jeunes criaient: «Grâce!» et le petit Jef Malsec, notre vacher, un enfant de dix ans, ne cessait d'appeler sa mère! Mais les bâtonneurs n'entendaient rien, s'amusaient à taper dans le tas, et tous riaient, riaient à en grimacer comme des diables. Et après avoir traité ainsi les garçons de Santhoven, ils se livrèrent aux mêmes exercices sur les bonnes gens de Halle et de Viersel qui nous suivaient. Je ne sais comment j'arrivai au fond de Borgerhout, à laVille de Tirlemont, où l'omnibus amenant notre troupe avait dételé le matin. Lorsque je me tâtai pour me reconnaître, j'avais une éraflure à la joue, l'œil droit poché; quatre bosses au front—deux de moins que mon bombardon—et les mains contuses, car, convoitant mon instrument, ils voulaient me faire lâcher prise.... Les camarades me rejoignirent l'un après l'autre, après de longs intervalles. Mais au milieu de la nuit, quand nous nous remîmes en route, la moitié des nôtres manquait encore.... Quelques-uns ne rentrèrent au village que le surlendemain! Et dans quel état! Ereintés, affamés, blessés, couverts de boue et de sang! Ah! kermesse de Satan!... Je verrai toujours notre doyen, le vieux sonneur de cloches, un octogénaire, frappé au visage par un marmot à peine plus haut qu'une borne. Dire que des cadets comme Broeks du meunier, comme Kartouss du brasseur, comme mon camarade Pierlo du charron, comme Wellens du maréchal, et comme moi-même, des paroissiens solides à déraciner des chênes, cédèrent le terrain à des morveux! On assommait nos anciens, on tapait même sur les femmes qui nous accompagnaient; des marmousets cueillaient en jouant nos pieuses cocardes rouges à notre boutonnière et les y remplaçaient par les bleuets libéraux; alors que je n'aurais demandé à Dieu que de me rendre l'usage d'un doigt, d'un seul, pour abattre d'une chiquenaude ces gueusillons! De leurs balcons, les gueuses nous saupoudraient d'indigo! Ah! pour sûr les suppôts de l'Enfer nous tenaient ensorcelés.»
Et il baissa la voix: «Polvliet n'a-t-il pas raconté que des lutins le pourchassèrent jusqu'à Wommelghem, et qu'après l'avoir taquiné et maltraité de toutes façons, ils le jetèrent dans un marais où, sous forme de feux-follets, ils dansèrent une ronde de sabbat jusqu'à l'aube autour de sa tête qui sortait seule de la vase. J'appris plus tard que quelques «rouges» attaqués en des endroits où ils avaient les coudées franches, rendirent loyalement les coups jusqu'au moment où la police des «bleus» les arrêta pour les loger à l'amigo sous prétexte qu'ils avaient commencé... Et quelle honte, quelle humiliation! lorsqu'il nous fallut raconter cette déroute aux vieux, qui avaient assisté dispos et guillerets, le matin, à notre départ! Ah çà, les Anversois s'imaginent que quatre ans suffisent pour nous faire oublier des offenses de cette sorte.... Et ils se permettront de venir narguer au cœur de nos paroisses les «têtes de pipe» les «charrues bien pensantes»! Qu'ils se présentent et, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je déviderai comme une fourche stupide leurs entrailles intelligentes!...
—Chut, Sussel! dit la vieille Kathelyne en se signant, ne mêlez pas le nom de la divinité à des engagements de haine.
—Laissez! fit la comtesse que grisait et qu'enfiévrait cette histoire de carnage racontée avec une exaltation contagieuse par le jeune fanatique... «Sussel a raison et cette haine est légitime!»
Jamais il n'avait parlé si longtemps et lorsqu'il se tut, interrompu par sa mère, il parut embarrassé de cette débauche de discours. Mais si quelque chose pouvait le rendre plus sympathique à Clara, c'était cette belle indignation, cette rancune, cette soif de représailles!
Elle aussi, qui avait pâti dans la chair de ses bien-aimés paysans, aspirait au jour de la revanche, seulement elle la rêvait complète et c'est pourquoi elle combattit l'idée de Sussel de s'en prendre à la poignée de braillards annoncés à Zoersel. Cette maigre vengeance mettrait les citadins en défiance et écarterait l'occasion d'une campagne plus sérieuse et plus efficace.
Sussel parut se rendre aux considérations de Mmed'Adembrode.
—C'est égal, dit-il, je ne sais pas comment les bleus oseront se rendre à Zoersel. Je comprends encore moins que le patron duPigeon-Blancprête son local à leurs manœuvres. Ce Verhulst, que je tenais pour un vieux chrétien de Campine, serait donc un Judas! Allons, demain je pousserai jusque-là et j'en aurai le cœur net.... Malheur à lui si le piéton m'a dit vrai, à lui comme à tous ceux qui appelleront dans nos campagnes les massacreurs des campagnards...—Amen! murmurèrent la comtesse et Kathelyne.
Le lendemain, à jour ouvrant, la main nouée dans la lanière de son gourdin de néflier, son bâton de marchand de bétail, Sussel longeait d'un bon pas la chaussée de Lierre à Oostmalle, qui traverse Santhoven et Zoersel. Bon marcheur, il brûla tout d'une trotte, en moins d'une heure, les quelques kilomètres séparant ces deux villages et entra auPigeon-Blanc, l'estaminet principal de Zoersel. La femme de Verhulst se présenta pour prendre sa commande et comme Sussel demandait le patron, elle cria: «Hé, mon homme! il y a un garçon de Santhoven qui voudrait vous parler.»
Piet Verhulst, un paysan d'âge, voûté, l'œil clignant, comme une veilleuse prête à s'éteindre, dans une large face citrouillante, la lippe narquoise, le menton en galoche, rappelant celui de Jan Klaes, le guignol flamand, arriva en sautillant du fond du jardin.
Il trouva Sussel en train d'examiner la grande affiche du concert accrochée parmi les annonces notarielles.
—Tiens, qui voilà? Bonjour Sussel, mon garçon.... Quel bon vent vous amène? Un mauvais, devrais-je dire pour ma part, car je sens à mon pied tricoté par la goutte, qu'il va pleuvoir demain. Aïe! Aïe! Mais les jeunes gens se moquent bien de la goutte. Vous tout le premier avec votre mine de pomme mûre. Ma parole, la santé risque de faire crever votre peau rose. Et comment se portent les autres âmes sous le toit de vos parents?... Vous avez eu bon temps pour la dernière récolte.... Ah! vous regardez l'affiche... Comme on le sait déjà sans doute à Santhoven, ce sont des bleus qui nous régalent d'un petit spectacle....
Sussel se tourna sans répondre du côté du cabaretier et ne prit pas la main que celui-ci lui tendait.
—Là là! Il ne faut pas me regarder d'un si drôle d'air Sussel Waarloos.... Chaque homme est libre dans son commerce, n'est-ce pas! Puis les temps sont durs. J'ai du liquide à transvaser de mes tonnes dans le goulot de la gent soiffarde. Cette race de bleus attirera beaucoup de monde dans mon estaminet. Voilà ce que je me suis dit.... Et si le jeu se gâtait, si on se crossait, où serait le mal?... Je vous promets de ne pas réclamer la moindre indemnité pour les demi-litres qu'on leur casserait sur la tête!... Tenez, au lieu de rouler vos grands yeux de café noir, vous devriez plutôt me remercier d'avoir attiré ces tapageurs dans ces parages.... Vous êtes un garçon que j'estime et comme votre mine d'enterrement me peine, je vous dirai tout.... Sans moi, ces beaux messieurs se rendaient à Turnhout et d'autres que nous auraient eu le plaisir de les étriller.... Comprenez-vous à présent?
Sussel commençait à se dérider:
—Vrai, tel a été votre plan! Dans ce cas, vous êtes un frère, na! Donnez-moi la main, tope-là! Et trinquons comme deux bons chrétiens....
Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et Sussel s'attarda, les coudes appuyés sur la table, pipe en bouche, et le menton dans les mains, à écouter le malin aubergiste qui parlait à voix basse et que faisait sursauter le grincement des chaînettes de la vieille horloge au moment de sonner l'heure.
Parti de Santhoven dans l'intention de chercher querelle au vieux Verhulst ou du moins à un répondant digne de se mesurer avec un gaillard comme lui, le rude Sussel, le jeune Xavérien s'émerveillait à présent devant le génie de ce cabaretier, comme un louveteau naïf initié à la malice du renard.
—A votre place, disait Verhulst, loin de bouder la fête, je manderais ici mes compagnons de Santhoven.... Il en viendra d'ailleurs de tout le canton.... Moi, j'attire les souris dans la trappe; le reste vous regarde.... Le soir on dansera, nous aurons du plaisir comme à la kermesse, surtout si nous cassons la gueule à quelques citadins.
—Je me charge de les accommoder à la paysanne. Laissez-nous, comme vous dites, ce soin, à moi et à mes hommes. Il tarde aux Xavériens de Santhoven de faire leurs preuves. Tâchez qu'il n'y en ait point d'autres de la partie que les nôtres et, comme de juste, ceux de Zoersel. Ce sont nos seigneurs qui se réjouiront! Je crois la comtesse d'Adembrode capable de se mettre à notre tête.... Il aurait fallu la voir et l'entendre hier, quand je lui annonçai la visite de ces réprouvés...
—Chut! Gardez-vous de parler de vos projets au comte ou à la comtesse. Nous les savons de cœur avec nous; cela suffit. Inutile de les découvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. Croyez-moi, ne consultons même pas nos pasteurs. Ceux de la ville prétendraient que nous avions été soudoyés par les curés et les nobles, et ils commenceraient par s'en prendre à nos chefs.
Or, c'est ce qu'il faut éviter à tout prix, n'est-ce pas? Entre nous soit dit, pour dérouter jusqu'aux gens du village, le curé de Zoersel affecte de m'en vouloir à cause de l'hospitalité que j'ai offerte aux citadins. Au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus fidèle que moi. Comprenez-vous? Nous cousinons fort bien ensemble, mais il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie brouillés.... Je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de Santhoven. Ici, le curé prêche le calme, et engage nos gens à ne pas se montrer à la fête.... Beaucoup de nos gars pourraient prendre ces conseils à la lettre et s'en tenir à protester par l'abstention contre la visite des bleus. Ceux-ci échapperaient à trop bon compte...
—Soyez tranquille, ceux de Santhoven suffiraient au besoin; Je les trierai comme du bon grain sur le van.... Il est entendu, ajouta Sussel en riant et en allongeant une amicale bourrade au rusé cabaretier, qu'on ne démolira rien chez vous...
Quand arriva le fameux dimanche du métingue, Zoersel déborda de monde.
Tous les blousiers du canton accoururent pour s'assurer par les yeux et les oreilles de la possibilité d'une chose aussi anormale que cette conférence athée en pleine glèbe de croyants.
Le matin, l'église fut trop petite pour contenir la cohue des fidèles. Après la messe, entendue avec plus de ferveur que jamais par ces ouailles inquiètes, les hommes se répandirent dans les cabarets. Là on discuta s'il fallait garder l'attitude calme recommandée encore une fois par le curé du haut de la chaire. Les têtes les plus chaudes parlaient de tout casser chez ce renégat de Verhulst. Mais les quelques chefs, que le trigaud avait mis comme Sussel dans sa confidence, calmaient ces zélateurs. En général il régnait dans cette multitude plus de consternation que de fureur. Çà et là, on s'échauffa aux coups du genièvre et l'on faillit, en discutant l'avis du curé, s'empoigner entre amis, histoire de se faire la main pour l'après-midi, mais la plupart des porte-sarrau étaient taciturnes, expectants; si bien que l'agitation causée par cet afflux inusité de garçons de ferme et de vachers dans un village perdu et peu vaste, ne se manifestait que par un bourdonnement sourd.
Ce fourmillement de sarraux et de casquettes récelait le calme fallacieux des approches de l'orage, le malaise et la sournoiserie des fulminantes et formidables colères accumulées dans les poitrines.
Ils bouffaient, mais se tenaient cois.
La majorité des Campinois, ruminants de longues pensées, ne connaissent pas les entretiens animés; en conversant ils se recueillent et entrecoupent le dialogue de fréquents intervalles de rêverie. Ce jour-là, ces grands taiseux paraissaient encore plus renfermés que jamais et, sur les visages roses ou hâlés, au fond des prunelles appelantes comme le miroir des mares immobiles, au fond de ces grands yeux contemplatifs, mouillés comme le velours des mousses à l'aube, s'accumulait encore plus d'énigme et d'ombre que de coutume.
Il en était venu de tous les coins de la région, de tous ces villages aux noms sonores et farouches que des lieues séparent et que ne relient pas toujours des routes.
Les paroissiens des villages de la chaussée d'Anvers avaient accourci par la Grande-Bruyère des Vanneaux, les riverains du chemin d'Herenthals par les landes de Vorsselær et le bois du Seigneur.
Ils arrivaient des quatre côtés du vent: d'Eysterlé, de Gierlé, de Pouderlé, de Drengel, de Wyneghem, voire de Grobbendonck. On remarquait, venus de Pulle, des scieurs de long aux fortes carrures, crépus et basanés comme des moricauds; des pandours de Wechelderzande, nerveux et bien découplés, les plus habiles tireurs à la perche de la province; des bûcherons de Pulderbosch qu'aveuglent les larges visières de leurs casquettes mais qui manœuvrent du gourdin aussi bien que les farauds de Plink jouent de leur eustache d'un sou; les compagnons des deux Malle, l'Oost et la West, toujours en rivalité dans les bals de kermesses, dressés sur leurs ergots comme des coqs de combat et à qui la présence des gendarmes impose à peine plus de réserve que celle des Trappistes de l'abbaye voisine. Ranst avait envoyé ses sabotiers solides comme leurs encoches; Gravenwezel, ses lieurs de balais, aussi futés que des mulots; Viersel, ses vachers amènes et décoratifs, portant beau comme des princes déguisés et parlant le flamand le plus musical de toute la contrée, citée cependant pour son langage harmonieux; Ranst ses voituriers au service des marchands de bois de sapin, de lestes compères, le mollet guêtré de cuir, experts dans les luttes corps à corps.
On se montrait encore une coterie venue de Broechem, renommé par ses filles sapides comme Santhoven vante ses fermes garçons, si bien qu'on dit proverbialement dans le canton: «Avec taurelet de Santhoven il faut apparier taure de Broechem.»
Si pour la circonstance, les batailleurs d'Oost et de Westmalle se coudoyaient amicalement, les cadets de Halle se rencontraient sans hostilité avec les drilles de Saint-Antoine. Le sol est si pauvre à Halle qu'on a surnommé ce village Magerhalle ou Halle-la-Maigre. Ceux de Saint-Antoine, des gausseurs impitoyables, prétendent qu'il n'y existe sur toute l'étendue du territoire de leurs voisins qu'un seul ver de terre. Encore celui-ci serait-il enchaîné dans le jardin du presbytère de crainte qu'il ne s'échappe et n'émigre vers une glèbe moins aride. Aux marchés annuels des deux paroisses, les joyeux bougres de Saint-Antoine attachent un ver de terre au bout de leurs triques et passent cet ironique symbole sous le nez des Hallois faméliques, jusqu'à ce que ceux-ci voient rouge et que des batteries s'ensuivent entre gras et maigres.
Le contingent le plus nombreux était celui des Xavériens de Santhoven, menés par le jeune Waarloos, descendant du réfractaire de 1798.
Ils s'étaient dispersés et, mêlés aux compagnons des autres bourgades, ils déambulaient par les rues, les mains dans les poches de leurs culottes, lorgnant les filles curieuses, la casquette glorieusement échafaudée, et lorsqu'ils se rencontraient ils croisaient un regard d'intelligence et se saluaient d'un mystérieux sourire.
De temps en temps on voyait Sussel se faufiler dans un rassemblement, aborder le péroreur qui excitait les écoutants; quelques paroles coulées à l'oreille de l'exalté le faisaient taire, soumis et radieux; les deux initiés se séparaient en se tapant dans la main, et le groupe se dispersait. Les Xavériens de Santhoven tenaient entre les lèvres une fleur rouge: rose trémière ou brindille de bruyère. On sut plus tard que celle-ci était un signe de ralliement.
Le bourgmestre avait requis les gendarmes de Santhoven et d'Oostmalle, qui se promenaient dans la foule, la carabine en bandoulière.
Vers les midi un landau traversa la commune; les paysans reconnurent le comte et la comtesse d'Adembrode revenant d'une promenade à la Trappe de Westmalle. Il n'y eut pas un cri, mais tous se découvrirent.
Clara avait entrevu Sussel Waarloos, dans un attroupement. Elle eut depuis ce moment l'intuition que quelque complot se tramait. Pour cela il lui avait suffi de traverser ce fourmillement expirant des effluves d'ozone. Le fluide de ces marauds se communiqua du coup à la femme nerveuse. Elle en fut comme suffoquée, interdite, et elle se mit à chercher un prétexte pour retenir le comte à Zoersel, un moyen de déconcerter le complot. Mais déjà les chevaux, bons trotteurs, stimulés par l'heure du picotin, laissaient loin derrière eux le foyer de cette effervescence.
La façon dont l'avait regardée le porte-drapeau des Xavériens, ce sourire faraud et de fausse bonhomie lui rappelait l'air de jactance des batailleurs retroussant leurs manches pour une rixe et Clara, qui souhaitait le massacre des bleus, eut peur à présent et se reprocha de ne pas avoir repoussé avec assez d'énergie les projets belliqueux de Waarloos.
A mesure que la journée avançait, la foule des blousiers s'écrasait aux abords duPigeon-Blanc. Un grand drapeau tricolore, loué à la ville pour la circonstance, claquait au-dessus de l'enseigne. Le spectacle était gratuit, à condition que l'amateur retirât sa carte d'entrée au comptoir de l'estaminet. Verhulst, la mine paterne, distribuait ces billets à tous les consommateurs, et ceux-ci de défiler sans cesse, leur curiosité égalant pour le moins leur haine. Beaucoup en oublièrent le manger, mais se rattrapèrent sur le boire.
La conférence commencerait à trois heures, moment des vêpres.
A deux heures, le petit Malsec et d'autres gamins éparpillés en éclaireurs le long du chemin de Zoersel jusqu'à la chaussée de Turnhout, se rabattirent essoufflés sur le cœur de la paroisse, un nuage de poussière du côté de Saint-Antoine leur ayant révélé l'approche des Anversois.
Quelques minutes après, un omnibus de grand modèle tournait le cimetière et le luxuriant tilleul faisant face à l'église, et arrêtait devant lePigeon-Blanc.
Il en sortit d'abord un grand gaillard blond, rappelant, avec sa barbiche en virgule, sa moustache en crocs, son gros nez busqué, sa mine fleurie, son œil d'émerillon, certains portraits de bourgeois de Franz Hals et de Rembrandt.
Pour compléter la ressemblance il portait un de ces tapabors de feutre mou, dont le Van Ryn coiffe ses arquebusiers et ses syndics bons vivants. C'était M. Vlamodder, un des plus zélés commis-voyageurs de la libre pensée, un Gambetta flamand ainsi que le saluaient les gazettes, orateur de métingues houleux, grande voix, le favori des masses séduites par son beau creux, sa prestance, ses allures à la bonne franquette, et son vocabulaire local. Il présidait laSociété Marnix de Sainte-Aldegonde, fondée pour «émanciper les campagnes».
Vlamodder aida galamment MmeBlommært, la cantatrice, et MlleDejans, la pianiste, annoncées sur l'affiche de la «solennité», à s'élancer du marche-pied. La première, une brune majestueuse, au masque de lionne, en robe de soie noire rehaussée d'agréments ponceau, très opulente dans les régions du corsage; la seconde une petite pensionnaire, blonde, bistrée, fade et gracile, minaudante, les cheveux nattés, enrubannés de bleu, jouant les ingénues dans sa robe blanche à la ceinture myosotis.
Puis dévala M. Lindeblom, l'apôtre ordinaire des campagnes, car l'éloquence de son ami Vlamodder était trop pétroleuse pour ces populations timorées. Vlamodder ne gardait aucun ménagement, mangeait du prêtre à tout propos, s'empiffrait d' «ultramontains» au point d'en devenir apoplectique. L'autre présentait le thème de l'opportunisme, du catholique-libéral; citait des exemples de prêtres modèles, inventait des Jocelyns campinois; établissait une distinction entre la politique et la religion, les «devoirs civiques» et les «devoirs du chrétien»; plus fin, moins hâbleur, moins tonitruant, il élevait à peine la voix, pesait ses mots, procédait par insinuation. Au physique, un maigrichon bilieux, sucre et citron, poisseux, les cheveux collant sur les tempes, portant lunettes, engainé comme un hermès dans sa défroque noire; l'air aussi cafard que l'autre avait l'air fracasse.
Derrière venait un personnage hirsute et flambant comme un archange, noir de chevelure et de prunelles, basané comme Zampa, fatal, romantique. Ce Manfred s'appelait Van Cuytard et on le citait parmi les cinq ou six poètes officiels d'Anvers; il devait sa popularité et, mieux encore, une grasse sinécure—la direction d'un hospice de sourds-muets—à une chanson politique dans laquelle il comparait les capucins à des stercoraires; une chanson beuglée par la ville les soirs de scrutin électoral.
Après ce trio de célébrités dégringolèrent de l'échelette une quinzaine de personnages de moindre importance, figurants et gardes du corps; le mari de MmeBlommært, le père de MlleDejans et même M. Mestback, un reporter de journal, à qui la campagne arrachait depuis les fortifications ce mot: «Épatant! Épatant!» rapporté, avec la manière de s'en servir et de le moduler, d'un séjour à Paris et surtout d'une soirée aux Folies-Bergère.
Les gendarmes écartaient à grand'peine la cohue pour ménager le passage aux excursionnistes. Tous les ruraux prétendaient pénétrer dans la salle. Pas un cri de bienvenue, pas un bonjour. L'omnibus s'était vidé à peu près de la façon dont se déballent des accessoires de théâtre renfermés dans une caisse.
Le populaire Vlamodder avait essayé de séduire les rustres par la rondeur et la familiarité; en vain les appela-t-il ses meilleurs amis, ses frères préférés, les villageois ne lui en surent aucun gré. «Épatantes ces têtes!» avait déclaré le journaleux, un peu inquiet devant ces mines renfermées de sphinx. Van Cuytard remarquant Sussel, le compara auConscritd'Henri Conscience, un roman qui se passe à Zoersel.
Les paysans se piétaient, écarquillaient les yeux, impénétrables et équivoques.
Au passage de la belle MmeBlommært, le visage de quelques pitauds exprima avec une certaine convoitise une vague moquerie. Ils se remémoraient la façon dont le curé avait qualifié le matin les émancipées et les femmes fortes de la ville. Ils ricanèrent, mais, malgré eux, des bouffées chaudes leur coulaient de la nuque jusqu'au fond des reins, et leurs prunelles dilatées s'allumaient d'un feu canaille. Pierlo claqua de la langue, donna un revers de sa main à sa casquette, qu'il poussa par là sur son oreille, et cogna du coude son voisin Kartouss.
D'autres Xavériens, comme Malcorpus et Maris Valk, mornes, impassibles en apparence, le gosier subitement sec, un tremblement dans les doigts gourds, les jambes lâches, songeaient, sans trop savoir pourquoi, à la complainte du ménétrier Jak Corepain, racontant le viol et l'assassinat de Malines, et rêvaient, rien qu'une seconde, d'une flaque de sang où les baisers râleraient comme le coassement des grenouilles.
Deux ou trois remarques grasses partirent d'un groupe de valets de charrue, campés au premier rang. Vlamodder, le paladin, ayant entendu et avisé les coupables, eut un mouvement pour les châtier. Une bagarre s'en serait suivie. Mais il ne fit que se cabrer; l'attitude résolue des maroufles lui imposait et il supputait les chances d'un conflit; le sourire protecteur et vaniteux, l'air de bêtise importante et satisfaite, se restéréotypa sur son masque d'orateur faubourien, et il entraîna au plus vite, à l'intérieur, l'affriolante cantatrice.
Un éclat de rire énorme, sinistre comme une huée, rompait le grand silence des badauds. Piqués au jeu, les loustics, pipe aux dents, casquette renversée, la main à l'enfourchure, allaient en lâcher de plus fortes à la vue de la Dejans, sautillant au bras de Mestback, vêtu comme un calicot endimanché, mais Sussel Waarloos s'approcha du groupe facétieux et son intervention sympathique réussit encore à mater la verve des plaisantins.
Sur le seuil de l'auberge, Piet Verhulst, obséquieux, recevait les citadins et les conduisait dans une pièce mal éclairée et sentant le remeugle, où les attendait la collation commandée.
Pendant qu'avec un entrain affecté ils se rassasiaient de l'invariable omelette au jambon, le brouhaha des spectateurs accumulés depuis des heures dans la salle de concert, une salle où l'on sabotait en temps de kermesse, leur arrivait, à travers la cloison, comme le fracas d'une marée montante et les vagissements de la bise dans les cheminées.
Le reporter commençait à regretter d'être venu; il ne mangeait que du bout des dents et les morceaux ne passaient pas. Van Cuytard lui allongeait de grandes tapes dans le dos, à la paysanne, pour flatter l'atmosphère ambiante, et lui parlait virilité, apostolat et éternels principes.
Les paysans s'étaient casés pêle-mêle sur des bancs disposés en gradins ainsi que dans les cirques forains. Le gros de l'auditoire se composait de ruraux étrangers à Zoersel; la plupart de ceux de ce village ayant tiré leurs verrous et bâclé leurs fenêtres afin de se conformer aux instructions du curé.
Quelques fanatiques s'étaient concertés le matin pour écharper Verhulst et faire chanter le coq rouge sur son toit, c'est-à-dire bouter le feu à sa maison, mais Waarloos les avait pris à part et édifiés sur la tactique du cabaretier. Certains que les bleus ne perdraient rien à attendre, les conjurés se mêlaient aux simples spectateurs et patientaient, narquois, avec une apparente belle humeur.
Enfin la séance commença. MlleDejans, la fillette blanche, conduite par le superbe Vlamodder, parut, un rouleau de musique à la main, avec des minauderies de perruche chiffonnée, toussota et s'assit devant le piano de louage envoyé la veille. Elle joua «comme une fée»,—disait le surlendemain Mestback dans son compte rendu—un de ces pots-pourris lamentables sur des opéras prédestinés à ce traitement.
Les paysans s'extasiaient à voir ses doigts osseux torturer le clavier de la discorde guimbarde; le bruit macabre que produisait cette gymnastique digitale, les ébaubissait beaucoup moins. Warrè Pensgat, le tueur de cochons, indiquait à sa promise les pédales piétinées avec rage.
Cependant les variations ne discontinuaient pas; les mains couraient toujours, agrémentant les accorda de l'instrument du cliquetis de leurs ongles, les pieds s'obstinaient dans leur jeu de bascule; la blanchette devenait importune; lorsqu'elle se décida à se lever on applaudit mollement.
A présent au tour de la grosse dondon! proclama Jef Malsec, le petit vacher des Waarloos, juché au fond de la salle, sur les épaules d'un polisson de son âge et de son emploi, en voyant s'avancer MmeBlommært, menée par «notre illustre barde» Van Cuytard. Et toute la chambrée de s'ébaudir, de se trémousser au point de faire craquer les coutures des sarraux empesés et des culottes de drap bridant les cuisses.
Pour cacher sa confusion, l'opulente matrone affecta de donner quelques indications à la Dejans, chargée de l'accompagnement.
Après le prélude et la ritournelle, MmeBlommært entonna à pleins poumons une romance flamande sur des paroles de «notre illustre barde».
La voix belle, étoffée, savante sans artifice, subjuguait ces simples. Ils auraient oublié, sous l'impression de cette musique et pour l'amour de la cantatrice, leur animosité et leur rancune contre les citadins. Ils ne comprenaient même pas les paroles de Van Cuytard, trop didactiques et trop ampoulées pour ces esprits primitifs. Mais la musique trahissait un accent de sincérité primesautière et MmeBlommært, l'interprétait en artiste. Non seulement elle donnait la note, mais elle la passionnait.
Les rustres écoutaient bouche bée, le front apaisé. Une influence émolliente agissait sur leur cœur, d'aucuns riaient de peur de pleurer, et les mains calleuses ne tourmentaient plus si rageusement la paume des lourds gourdins. Les drilles grivois de tout à l'heure subissaient eux-mêmes le charme de la bonne femme et mettaient une sourdine à leurs gravelures.
Pourquoi les citadins ne se retirèrent-ils pas après ce succès?
L'apparition du déplaisant conférencier réveilla le mauvais gré, passagèrement engourdi. Malgré ses réticences, ses finesses, son onction, ses cajoleries à l'adresse des ruraux, sa profession de foi catholique, M. Lindeblom ne trompa aucun de ses auditeurs. Ce bloc enfariné répugnait d'instinct à ces croyants. Plusieurs fois, furieux de l'insuccès de ces précautions oratoires, il se démasqua; aussitôt des murmures menaçants montaient et, vite, le faux apôtre de se replonger dans sa farine.
A la fin d'un discours pénible, étayé de tous les lieux communs de la polémique de journaux, il se fit huer pour avoir dit que les curés ne devaient pas sortir de leur église.
—Et que les bleus restent à la ville! clama le petit Jef Malsec.
—Seriez-vous des chiens qui léchez les pieds de ceux qui vous chargent d'entraves? tonitrua Vlamodder, écœuré par les feintes de son compagnon. Mais alors se déchaîna un si formidable hourvari, que Vlamodder renonça à «repêcher» le Lindeblom, et crut urgent, lui-même, de lever la séance.
Le chemin qui part de Zoersel pour déboucher au village de Saint-Antoine sur la chaussée d'Anvers à Turhout, passe d'abord entre des tênements de maisonnettes et des fermes de plus en plus éparpillées, puis traverse des sapinières, alternant avec des rouvraies bordées de ronces. Dans ces bois, à hauteur d'un petit viaduc jeté sur un maigre ruisseau irriguant ces bruyères désertes, mais ne représentant en cette saison qu'un ravin desséché, attendaient, depuis la brume, une vingtaine de gars déterminés. Selon le vœu de Sussel Waarloos, les Xavériens de Santhoven figuraient dans cette guérilla avec le plus fort appoint, et leur porte-drapeau commandait en chef.
C'était aussi Waarloos qui leur avait donné rendez-vous en cet endroit, par où devait repasser la voiture des bleus.
Le lieu était sinistre et mal famé. Les halliers dont les ramifications venaient se perdre de ce côté, avaient servi, au commencement de ce siècle, de quartier général à des bandits d'une espèce particulière, connus sous le nom de grille-pieds. Disséminés dans toutes les paroisses de la région, rien ne les distinguait ostensiblement des autres villageois. Mariés, pères de famille, ils travaillaient aux champs ou exerçaient un métier. Certaines nuits, ces chauffeurs, déguisés, le visage et les mains noircis, se rendaient à l'endroit où un mystérieux avis les avait convoqués. Le coup fait et le butin partagé, la bande se dispersait, et chacun rentrait chez soi, pour reprendre la charrue ou l'outil. Longtemps ils pillèrent et «chauffèrent» à leur aise, déconcertant et dépistant les limiers de justice; ceux-ci n'étaient pas loin de croire, avec les paysans terrorisés, à des exploits de l'enfer. Une circonstance fortuite trahit un de ces boute-feu qui obtint la vie sauve en livrant ses compagnons. Sa femme avait payé le loyer de leur ferme avec de très anciennes monnaies. Comme elle en ignorait la provenance, on interrogea le mari qui en savait plus long. Ces pièces avaient été volées chez un vieil avare qui les reconnut. La malfaisante tribu finit sur l'échafaud à Anvers. Mais ces crimes et surtout la longue impunité des grille-pieds avaient frappé violemment l'imagination des gens de la contrée. Ils prêtèrent à ces larrons hypocrites et féroces une essence surnaturelle et la forêt de Zoersel, où ils avaient tenu leurs assises générales de leur vivant, servit encore de théâtre à leurs conventicules de damnés. Les larves des guillotinés se promenaient la tête dans leurs mains ou bien ces têtes grimaçantes, soutenues par des ailes de vampire, voletaient d'arbre en arbre et ces oiseaux diaboliques poussaient des hurlements si affreux que même les tristes hiboux et les funèbres chouettes prenaient peur et s'éloignaient de ce repaire.
Les charretiers revenant de la ville, baissaient la voix et cessaient de siffler au moment de s'engager entre ces sapinières et, désireux de retrouver au plus tôt la rase campagne, pressaient d'un coup de fouet l'allure de leurs chevaux. Après le coucher du soleil les laboureurs attardés aimaient mieux faire un long circuit que de se risquer dans cette zone maudite. Il est même probable que pas un des gars embusqués ce soir entre les arbres fées ne se serait soucié de demeurer seul une heure dans ces parages.
C'est précisément à cause de l'isolement et de la désolation de cet endroit que Sussel l'avait choisi.
Sortis l'un après l'autre de la salle duPigeon-Blanc, les Xavériens avaient pris chacun une direction différente.
D'aucuns feignaient de se dire adieu à la bifurcation des routes afin de donner le change aux gendarmes. D'autres rentrèrent chez leurs parents pour s'armer de fourches et de faux, mais la plupart avaient emprunté le nécessaire à leurs amis de Zoersel.
Vers huit heures du soir, au moment où la campagne se noyait dans les ténèbres, leur troupe étant au complet, ils se cachèrent des deux côtés de la route, les uns couchés à plat ventre, les autres adossés aux arbres, d'autres encore accroupis dans le ravin.
Aucun ne bougeait. Sussel leur avait défendu de fumer, de peur que le rougeoîment de leurs pipes n'avertît l'ennemi. Dans le contingent de Santhoven on remarquait Pierlo, Morgel, Polvliet, Malcorpus, Kartouss et Bastini, autant d'enragés ayant tous été mêlés à la bagarre d'Anvers et ajoutant, comme Sussel, une rancune personnelle à l'aversion native du paysan pour les gens de la ville et pour les esprits forts.
Il faisait une humide soirée de la fin de septembre. Des troupeaux de nuages noirs chassaient dans le ciel sous le fouet du vent d'ouest, et offusquaient une lune rougeâtre.
Le passant aurait pu cheminer entre ces fourrés sombres sans se douter de la présence d'êtres humains. Cependant, lorsqu'à de rares intervalles la lune se dégageait, il aurait eu la vision d'une scène du passé. Les blanches traînées de rayons montraient des visages contractés et résolus, des bouches ouvertes, des mâchoires serrées; ici, un grand blousier, la fourche plantée en terre et appuyé sur le manche; là deux prunelles plus luisantes que le tranchant de la faux qu'ils reflétaient; là, un couple étendu, tête bêche, le menton dans leur main, interrogeant de leurs yeux de braconniers les deux directions de la route; plus loin une silhouette s'effaçant en partie derrière un tronc d'arbre mais avançant une tête futée, attentive. A voix basse ils s'encourageaient au carnage attendu:
—Nous les enfourcherons comme des dizeaux! disait l'un.
—Nous leur crèverons la paillasse!
—Il se moucheront de travers et loucheront des deux yeux!
—Ils verront une pluie d'étoiles!
Chaque fois que la lune se démasquait, leur chef, circonspect, leur imposait silence et les engageait à s'enfoncer plus profondément dans les taillis. Les murmures s'apaisaient de nouveau, on n'entendait plus que le passage du vent dans les aiguilles de sapin, ou un chien de ferme hognant au loin. Le fils Waarloos, qui prêtait l'oreille à toutes les rumeurs, perçut les modulations mélancoliques d'un orgue de barbarie.
—Voici un signal, dit-il. Le bal commence chez Verhulst, les bleus ont quitté l'estaminet. Dans dix minutes ils seront ici.
Il s'était aventuré sur la chaussée et, étendu ventre à terre, il collait l'oreille au pavé:
—Attention, les voilà! fit-il en se redressant et en rentrant dans le bois.
Quelques instants après, on entendait les battues des chevaux lancés au trot et les cahots des roues.
—Quatre hommes à la tête des chevaux! commanda Sussel.
—Malcorpus, Broeks, Polvliet et moi! dit Pierlo.
—Quatre hommes encore de chaque côté de la voiture.
—Morgel, Goulus, Wellens et moi Maris, à gauche.
—Et moi à droite avec Malsec, Tybaert et Bastini! cria Waarloos.
—Et moi? demanda Kartouss.
—Avec les autres tu barricaderas les portières et empêcheras le monde de sortir.
—C'est entendu.
Les têtes se penchaient et, prêts à s'élancer, une jambe en avant et un peu ployée, en arrêt, ils tenaient leurs fourches comme des fusils à baïonnette.
On distingua deux points rouges dans le lointain: les lanternes de l'omnibus; puis, l'avant-main des chevaux s'élargit; puis se dessinèrent les contours de la caisse et les silhouettes de deux individus sur le siège. Maintenant qu'ils tournaient le dos à Zoersel, les bleus paraissaient enchantés de leur excursion. Les paysans entendaient des rires et des refrains de fin de banquet.
Van Cuytard, séduit par la fraîcheur de la nuit septembrale, était grimpé à côté du cocher. Au moment d'entrer dans le bois, le conducteur ayant fouetté ses chevaux, le poète protesta contre cette accélération de vitesse en objectant que le site méritait d'être admiré à l'aise; le cocher, non sans rechigner, retint un peu ses bêtes.
C'était au moment où l'omnibus allait atteindre l'embuscade.
—En avant! cria Sussel.
Pierlo et trois hommes se jetèrent à la tête des chevaux, tandis qu'avec des huées les autres se ruaient aux portières.
—A bas les Bleus!... Tue!... Tue!...
Les chevaux se cabrèrent, maintenus par le nerveux Pierlo qui avait dompté plus d'un étalon vicieux. Le cocher perdit la tête et n'osa jouer du fouet. Les vitres volèrent en éclats. Les fourches plongèrent à l'intérieur. Des cris de femmes stridèrent. Les assiégés à peu près aussi embarrassés dans leurs mouvements que les ruraux lors du guet-apens d'Anvers, faisaient des efforts désespérés pour ouvrir la portière devant laquelle se tenaient Kartouss et ses hommes. Le grand Vlamodder parvint cependant à forcer le passage et à mettre pied à terre. D'autres sortirent après lui, qui cherchèrent surtout à disputer aux assaillants l'accès de la voiture. Un coup de fourche avait atteint MmeBlommært à la main et elle soutenait, défaillante elle-même, la Dejans, tombée en syncope. Le reporter demeurait affalé sur les coussins, sous prétexte de mieux protéger ces dames. Le mari de la plantureuse cantatrice et le père de la pianiste chlorotique ne cessaient de réclamer les gendarmes et même les sergents de ville. Lindeblom n'était pas loin de se convertir pour de bon à la religion des plus forts et il se rappelait son acte de contrition.
Sur la route, on se mêlait avec rage. Vlamodder dessinait de terribles moulinets avec sa canne, et toucha plusieurs fois Sussel qui s'acharnait, naturellement, après l'adversaire le plus sérieux. A un moment la canne se brisa sur la fourche du Xavérien. Sussel poussa un hourrah de triomphe. Vlamodder se crut perdu:
—En avant! cria le géant au cocher. Passez sur leurs corps, nom de Dieu.... Sauvez les femmes.
Deux bleus accoururent à la rescousse de leur chef et en vinrent aux prises avec Waarloos.
Les chevaux refusaient toujours d'avancer. Ils galopaient sur place. Van Cuytard, debout sur le siège, avait pris le fouet des mains du cocher affolé et il en brida plusieurs fois le visage du blond Pierlo. Un cordon de sang festonna la joue du jeune homme depuis la tempe jusqu'à la mâchoire. Mais Frans, un poing au mors de chaque cheval, semblait leur donner du caveçon, et, calé comme une statue de bronze, ne bronchait point d'une semelle. Il se fût laissé écarteler plutôt que de lâcher prise.
Chez Valk, Basteni et Morgel, qui donnaient l'assaut aux occupants de la voiture, des convoitises charnelles se mêlaient à la furie meurtrière. Leurs désirs de l'après-midi, à la vue de MmeBlommært, s'exaspéraient à l'entendre geindre; coûte que coûte il leur fallait cette proie.
Vlamodder, désarmé, avait saisi par le dos le petit Jef Malsec, le plus jeune des Xavériens, et, tandis que les coups pleuvaient autour de lui, il s'en servit longtemps comme d'un bouclier.
—Lâchez cet enfant! vociféraient les paysans, forcés de mesurer leurs coups, presque réduits à l'impuissance.
A la fin, cependant, le bras de Vlamodder se raidissait. N'en pouvant plus, d'un suprême effort le colosse souleva le gamin et le brandissant ainsi qu'une massue, il en frappa Malcorpus. Malsec et celui-ci roulèrent par terre à quelques mètres de là.
Mais Sussel, qui avait déjà servi deux satellites de Vlamodder, revint à la charge, certain cette fois d'ouvrir le ventre au principal champion des Bleus:
—Un pas encore et vous êtes un homme mort! dit Vlamodder, et, tirant un revolver de sa poche, il le dirigea vers la poitrine de Sussel.
Celui-ci continuait à avancer, Vlamodder fit feu presque à bout portant. La fourche s'échappa des mains de Sussel; emporté par l'élan il fit encore quelques pas, trébucha, pivota sur lui-même et s'effondra. Ses fidèles, Basteni tout le premier, en train de harceler Mestback et Lindeblom, accoururent au bruit de la détonation et s'empressèrent autour de leur chef. Pierlo aussi, rendit la liberté aux chevaux, pour voler au secours de son inséparable.
Les citadins profitèrent de la diversion produite par ce coup de feu pour remonter précipitamment en voiture et Van Cuytard put enfin enlever ses carrossiers qui partirent comme s'ils avaient pris le mors aux dents.
Quelques enragés s'obstinèrent à escorter l'omnibus. Tybaert et Kartouss agrippaient le brancard et se firent traîner par les chevaux sur un parcours de cinquante mètres. Une grappe resta accrochée au marchepied d'où Vlamodder, debout à la portière, s'efforçait de les culbuter. Un de ceux-ci, Maris Valk, garçon de ferme à Halle-la-Maigre, éperdument épris de MmeBlommært, avait juré de la prendre morte ou vive. Son couteau entre les dents, il ne sentait plus les coups qui lui fracassaient les doigts.
Quatre détonations retentirent encore. C'était Vlamodder qui achevait de décharger son revolver. Cette fois aucune balle ne porta. Et Maris Valk et ses acolytes se seraient acharnés encore et auraient fini par pénétrer dans la voiture si leurs compagnons, restés en arrière avec Waarloos, ne leur avaient donné l'alarme:
—Sauve qui peut! Les gendarmes!
A ce cri, les plus forcenés abandonnèrent la partie et se jetèrent dans les fourrés.
Cette escarmouche avait à peine duré cinq minutes.
Une galopade furieuse ébranlait à présent la route.
D'abord les gendarmes étaient restés au village. Il entrait dans la tactique des villageois de simuler des rixes qui devaient éclater à la nuit tombante, entre les paysans des deux partis, car on avait inventé une seconde faction à cette fin et quelques gars de bonne volonté consentaient à jouer le rôle de Bleus et à se laisser rosser pour la frime.
On répandait adroitement le bruit qu'un coup de main serait tenté contre le «local», où la canaille urbaine s'était fait entendre.
Le bourgmestre, de connivence avec ses hommes, avait demandé que la brigade de gendarmerie, commandée par un maréchal des logis, restât au village après le départ des étrangers.
—Nos Campinois en veulent moins aux Bleus de la ville, qu'à ceux des leurs, suspects de libéralisme! alléguait le bourgmestre. Ce soir ils attendront, pour s'écharper entre eux, la retraite des citadins!
Les gendarmes demeurèrent donc à Zoersel, tenus en haleine par quelques chamaillis d'ivrognes et quelques simulacres de bagarre dans les cabarets. Les paysans s'ameutaient autour de ces hourvaris et riaient sous cape de ces parades et du zèle des dignes soldats; ils savaient à présent, les narquois, que la partie sérieuse se jouait à la lisière du bois. Pour garantir le plus de vraisemblance à la comédie, un semblant d'abordage s'organisa au moment du départ de l'omnibus, mais les gendarmes balayèrent les rassemblements avec une facilité ne contribuant pas peu à mettre les citadins en belle humeur.
—Ma parole! proclamait le grand Vlamodder, ces lourdauds sont aussi lâches chez eux qu'à la ville et ne valent vraiment pas la peine qu'on les arrache au joug du curé et du nobilion!
Et au plus fort des huées, il avait mis la tête au dehors et salué ironiquement les hurleurs.
Les gendarmes sautèrent en selle une demi-heure après le départ de l'omnibus. Ils chevauchaient tranquillement, botte à botte, en conversant de la corvée et en fumant enfin à leur aise l'inséparable bouffarde. Comme ils venaient d'atteindre les dernières maisons du village, et qu'ils allaient regagner Santhoven par la grand'route, ils sursautèrent sur leurs étriers au bruit des détonations du revolver de Vlamodder. Alors seulement ils eurent vent d'une embuscade et, faisant demi-tour, ils piquèrent des deux, traversant le village au galop. En passant devant lePigeon-Blancils constatèrent, à leur grande surprise, qu'au lieu de démolir l'auberge de Verhulst, la jeunesse de Zoersel s'y rendait pour se trémousser aux sons de l'orgue et s'ébaudir comme à la kermesse: «Ah ça, que nous chantait ce bourgmestre? Il s'est foutu de nous, sacré nom de Dieu!» tempêtait le brigadier.
Il n'y avait pas à dire, nos pandores avaient été bernés dans les grands prix. Les mystificateurs leur revaudraient cela un autre jour, mais pour le moment les gendarmes n'avaient pas de temps à perdre. Dévorant leur rage, ils détournèrent à gauche pour enfiler le chemin d'Anvers.
Au lieu de se diviser et de pratiquer des battues à travers les bois, ils se mirent en devoir de rejoindre la voiture des bleus, qu'ils aperçurent, après vingt minutes de charge furieuse, fuyant devant eux. Ils ne l'atteignirent qu'aux approches de la banlieue. Là, ils perdirent du temps à rédiger le procès-verbal et à «acter» les plaintes des excursionnistes.
Aucun de ceux-ci n'avait été atteint grièvement.
Vlamodder raconta qu'un des agresseurs était tombé sous la balle de son revolver. Celui-là se retrouverait facilement. Au besoin il paierait pour tous. Forts de cette conviction, les gendarmes repartirent pour Zoersel et Santhoven.
L'orgue duPigeon-Blancs'était tu et il n'y avait plus une âme dans la rue.
Sussel Waarloos avait été ramassé en toute hâte par Malcorpus et Pierlo; le premier le portait par les pieds, l'autre le soutenait sous les aisselles. Précédés du petit Malsec et de Kartouss, qui servaient d'éclaireurs, écartaient les ronces et frayaient le passage à travers les taillis de noisetiers, ils s'engagèrent dans les bois de Zoersel, qui se développent sur la gauche, avec des intervalles de bruyères et de garigues jusqu'à Halle, Saint-Antoine et Santhoven.
Ils marchaient d'un pas aussi alerte que le leur permettaient leur charge, l'obscurité, le sol glissant. Derrière eux, venaient Polvliet, Morgel, Basteni et le reste du contingent de Santhoven et de Zoersel; Maris Valk, de Halle; Ariaan Teunis, de Viersel; Sus Modaf, de Ranst; Nest Malyse, d'Oostmalle; Zander Zillebeck, de Pouderlée; Vard Overpelt, de Casterlée; Guile Gabriels et Jan Zwartlée, de Grobbendonck; enfin, Jurg Daniels et Drisse Mabilde, de Wortel.
A dessein, ils ménageaient un intervalle considérable entre la tête et l'arrière-garde. Rejoints par les gendarmes, les derniers auraient mis les bonnets à poil sur une fausse piste ou empêché la capture de leur chef blessé, en provoquant une nouvelle escarmouche.
Pour plus de sûreté, Pierlo, le féal second de Waarloos, engagea la petite troupe à se fractionner encore; l'escorte de Santhoven étant assez nombreuse.
Au fur et à mesure que les gars des diverses paroisses rencontraient des sentes ou des embranchements menant à leurs clochers, ils se rabattaient à gauche ou à droite, après avoir fait promettre à ceux de Zoersel de leur mander des nouvelles du chef.
A chaque pas un peu brusque de ses rudes porteurs, la tête du blessé se renversait en arrière ou retombait sur la poitrine. Ses amis se demandaient s'il était vivant encore et songeaient, sombres et abattus, aux scènes que ce retour tragique provoqueraient dans la ferme des Trembles.
Ils louvoyaient constamment afin d'éviter la rase campagne et ils se tenaient le plus près possible de la lisière du bois où ils se seraient rejetés à la première alerte.
De temps en temps, Pierlo commandait halte, pour s'orienter et prendre haleine.
Pendant un de ces courts repos, le charron examina plus attentivement le blessé.
—C'est qu'il saigne comme un veau! constata Pierlo. Si cela continue, il n'arrivera jamais vivant à sa ferme!
Ils déposèrent un moment Sussel sur un talus; ramenèrent sa blouse bleue en bourrelet sous son menton, défirent ses culottes et, écartant la chemise, constatèrent que le sang s'échappait d'un trou dans la hanche gauche.
Justement ils n'étaient pas loin d'un ruisseau. Basteni et le petit Malsec coururent puiser de l'eau dans leurs casquettes et lavèrent la blessure avec des feuilles de fougère. Ceux qui avaient des mouchoirs, Polvliet et Malcorpus entre autres, en firent des compresses; quelques-uns voulaient mettre leurs sarraux en pièces ou offraient leur foulard de cou. Drisse Mabilde prononçait des paroles magiques qu'il avait apprises de la vieille sorcière de Wortel pour préserver les moutons de la clavelée.
—Pourquoi ce qui soulage les bêtes ne guérirait-il pas les hommes? se disait le digne Drisse.
Mais Sander Basteni le rabrouait pour son impiété et, s'approchant à son tour, traçait sept signes de croix sur la hanche blessée en invoquant Notre-Dame des Sept-Douleurs.
S'aidant de leurs sciences réunies les frustes gaillards, plus aptes à ouvrir des plaies qu'à les fermer, parvinrent cependant à étancher le sang.
Tandis qu'ils se pressaient autour de Waarloos, pâle, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, les membres flasques, beaucoup le croyaient mort et murmuraient unDe profundis.
Stan Malcorpus, dont les doigts gourds rajustaient maladroitement les vêtements du blessé, essayait de plaisanter.
—Hein, si sa bonne amie ou même la grosse dame de tout à l'heure était ici, il y a longtemps qu'elles l'auraient réveillé en le chatouillant? Mais nos caresses ne lui disent rien....
Pierlo, impatienté par les lenteurs et les maladresses de Stan, le repoussa. Le brave Frans, lui, se serait obstiné jusqu'au matin à trouver un indice de vie chez Waarloos: il approchait l'oreille de son cœur et lui soufflait dans les narines et dans la bouche, comme il avait vu faire un jour à un enfant noyé.
Cette scène se passait à l'orée du bois des Grille-Pieds. La lune éclairait ces figures apitoyées et maculées de sang, ces mouvements gauches d'infirmiers improvisés.
—Je jurerais qu'il vit! clama soudain Frans Pierlo. Son haleine revient, sa poitrine se soulève, il a respiré... Nous n'avons pas de temps à perdre.... A quelques arbaletées d'ici nous débouchons dans la drève du château d'Alava. Je propose de conduire notre Sussel chez le forestier.... Sussel sera mieux caché et mieux protégé sur les terres du comte qu'à la ferme des Trembles.... Vous savez l'amitié que nos seigneurs lui portent; s'il y a moyen de nous le conserver, c'est eux qui trouveront ce moyen....
Tous se rallièrent à cet avis. Ils avaient taillé quelques branches et ils en formèrent une civière sur laquelle ils chargèrent le blessé en ayant soin de lui faire un oreiller de feuillage. Comme leur troupe se remettait en marche:
—Camarades, dit encore Pierlo, il s'agit d'arracher notre porte-drapeau non seulement à la mort, mais aussi aux juges de la ville, capables de le jeter en prison, tout abîmé et saigné qu'il soit... Écoutez, comme on va le rechercher, il importe que vous déclariez tous qu'il n'était pas avec nous et que moi je vous commandais.... Ce sera aussi mon sang qui aura rougi les buissons...
—C'est brave ça, Frans, approuvèrent les autres. Compte sur nous pour t'aider.
Afin de faciliter cette généreuse supercherie, le crâne garçon laboura de ses ongles l'estafilade qui lui traversait le visage et où le sang se coagulait en poissant ses cheveux. Il se barbouilla les mains de ce sang qui s'était remis à couler et il en fit pleuvoir les gouttelettes sur une grande longueur du premier chemin qui se séparait du leur. Puis il rejoignit ses amis.
Les tourelles en poivrière flanquant le comble du château d'Alava pointèrent enfin au-dessus des hautes futaies. Les gars ne suivirent pas la drève d'entrée, mais s'enfoncèrent par une contre-allée dans le parc et les pépinières. De la lumière brillait aux croisillons de la chaumière du garde. Pierlo frappa.
Au premier coup, une femme, la comtesse d'Adembrode en personne, leur ouvrit.
Ses pressentiments du matin ne l'avaient pas trompée. Elle eut la force de cacher sa terrible émotion et parvint à se roidir. Ce fut d'une voix relativement calme qu'elle demanda à Pierlo si Waarloos vivait. Et les yeux du féal lui répondant affirmativement, elle étouffa ses transports de jubilation, comme elle avait réprimé son cri de désespoir.
Le village venait d'apprendre le résultat du guet-apens par le fils du garde, qui faisait partie de l'embuscade, et qui avait pris les devants. C'est à la maison forestière, où elle s'était rendue au moins dix fois pendant le jour, que la comtesse entendit parler de l'échauffourée. Quelles ne furent ses affres avant l'arrivée du blessé!
La comtesse fit transporter immédiatement Sussel Waarloos dans un pavillon du château.
Elle félicita le dévoué Pierlo et le remercia de sa confiance dans les sentiments des d'Adembrode.
Comme elle s'inquiétait de sa blessure à lui:
—Bah! un simple abreuvoir à mouches! dit Pierlo. Ne l'étanchez pas, car il me faut encore exhiber du sang ce soir dans le pays à la ronde!
Et, pour se dérober aux marques de gratitude, lorsqu'on avait demandé un homme de bonne volonté pour aller quérir le médecin de Viersel, l'ami des d'Adembrode, c'était encore le même Frans Pierlo qui s'était offert. Sans attendre de réponse le crâne gaillard enfourcha le cheval sellé pour cette commission et partit à fond de train.
A Viersel, le jeune charron cédait sa monture à l'officier de santé et regagnait Santhoven à pied. Puis, exécutant jusqu'au bout le plan de conduite arrêté avec ses compagnons, il entrait dans les cabarets fréquentés par les gendarmes, feignait l'ivresse, affichait sa sanglade et se donnait, en tapant du poing sur les tables, pour le chef de la bagarre. Il manœuvra si bien, que les gendarmes s'assurèrent de lui et le conduisirent au poste.
Au château, le docteur opérait prestement l'extraction de la balle, et ayant abstergé la plaie, constatait qu'aucun organe principal n'était lésé. Sussel en réchapperait. Après quelques semaines de repos, il pourrait reprendre son train de vie ordinaire.
Dès qu'il avait été averti de l'accident, le comte d'Adembrode s'était empressé de se rendre auprès du blessé.
—Connaissant l'affection des d'Adembrode pour les Waarloos, lui dit la comtesse, j'ai pris sur moi d'introduire ce jeune homme au château, dans la certitude qu'il serait mieux soigné ici que chez ses parents. Ai-je bien fait, Warner?
Pour toute réponse, le comte prit la main de sa femme et la baisa longuement.
—Si vous le permettez, ajouta-t-elle encouragée, je veillerai moi-même ce pauvre garçon; pour cette nuit, du moins, je serai sa garde-malade et lui ferai prendre sa potion?
Le comte ne put qu'acquiescer à cet arrangement.
Tout en admirant le zèle et l'enthousiasme religieux de son jeune fermier, il déplorait cette équipée inutile et même funeste au point de vue de leur cause.