Dans la chambre, où par une large baie entr'ouverte pénétrait la lourde atmosphère de la nuit de septembre, chargée des fragrances des acacias et des ormes, la comtesse était assise au chevet du blessé, étendu sur un grand lit contemporain de la Renaissance. Le chirurgien avait fait garder à Sussel ses vêtements de dessous et du bas afin de mieux maintenir l'appareil sur la blessure.
Aucune clameur ne réveillait plus la campagne quiète, et seules, au moment de prendre leur vol, les heures vagabondes interrompaient le silence en battant de leurs talons ailés l'horloge du village. Les lumières de la façade du château, même les fenêtres de la bibliothèque où le comte, tourmenté par de fréquentes insomnies, travaillait et lisait jusqu'à l'aube, n'apparaissaient plus en rectangles de feu à travers les marmentaux.
Tout devait reposer au château. Sur les instances de son mari, la comtesse avait d'abord retenu une de ses caméristes pour passer la nuit avec elle, mais elle venait de la congédier à son tour, certaine de résister au sommeil et à la fatigue. Il y avait d'ailleurs, à portée de sa main, un cordon communiquant avec la cloche d'alarme suspendue dans une des tourelles supérieures du château. La domesticité serait accourue au premier appel.
Clara avait écarté les épaisses tentures du lit et contemplait longuement, sans parvenir à s'en rassasier les yeux, le Xavérien plongé dans un profond sommeil. C'était la première fois, depuis la mort du «Mouton», qu'elle se sentait le cœur si gros de tendresse. Elle ne savait pas ce que lui réservait cette nuit de veille, elle n'osait rien souhaiter en dehors de la minute présente.
Ce qu'elle n'avait jamais osé évoquer comme possible se réalisait: être seule avec Sussel Waarloos. En ménageant ce tête-à-tête à la comtesse, la Providence se faisait-elle complice de ses postulations secrètes?
Et ce tête-à-tête ne finirait pas avec la nuit. Clara allait garder chez elle, au château, des jours entiers, peut-être des semaines, ce blessé bien voulu; elle pourrait le soigner sans que jamais on songeât à gloser sur sa vigilance et sa sollicitude. Cette perspective suffisait pour la béatifier. Elle ne demandait, n'espérait rien de plus. Elle en arrivait à promener sur son Sussel des regards de sœur, presque de mère. Le sein gonflé d'une ivresse tiède, elle répandit des larmes de bonheur et se crut forte et apaisée, et s'imagina de bonne foi que la partie était gagnée sur ses sens toujours stimulés.
L'hémorragie avait un peu pâli le Xavérien, sans pourtant que sa carnation fût devenue maladive. Le visage était calme, un souffle régulier et puissant soulevait sa poitrine. Il dormait sur le dos, la tête prise entre les mains jointes, ses coudes encadrant le visage, dans l'attitude des moissonneurs aux heures de sieste, lorsqu'ils ramènent sur les yeux le large chapeau de paillasson.
Tandis qu'elle le dévisageait, épiant ses mouvements, aspirant son souffle, prête à l'aider au moindre appel, la physionomie du jeune paysan parut s'animer. Doucement, ses yeux brun clair s'ouvrirent. Elle le crut altéré, et elle allait approcher de ses lèvres une timbale d'eau citronnée, mais au profond émoi de la dame, il rejeta ses couvertures, se souleva et mit pied à terre. Clara voulut l'arrêter, le maintenir; il l'écarta presque brutalement et fit quelques pas dans la chambre. Des sons inarticulés se pressèrent sur ses lèvres; puis il se répandit en un flux de paroles et se mit à gesticuler avec frénésie.
Clara restait au milieu de la pièce, glacée de terreur, incapable du moindre mouvement.
Sussel revivait les scènes de la soirée. Cambré dans une attitude de parade et de défi, les poings fermés, semblant brandir une fourche, il fonça en avant:
«Du sang! du sang de Bleus! clamait-il. Tuons-les tous. Hardi les camarades!... Bastini, cours de ce côté de l'omnibus.... Maintiens les chevaux, mon «meilleur» Pierlo. Tiens bon! Tiens ferme, dis-je.... Bravo! les vitres volent en éclats! Le bal commence. Frappons dans le tas.... Vlan! A toi le grand criard... Touché, pas vrai?...
La comtesse, terrifiée par les éclats de voix du somnambule, par sa pantomime, par l'expression terrible de son visage, de ses yeux hagards, de sa bouche écumante, craignant surtout qu'il se jetât contre la paroi ou sautât par la fenêtre, courut fermer celle-ci et songea ensuite à appeler à l'aide.
Elle avait déjà le cordon à la main, mais en cet instant même le blessé recula, se rassit sur sa couche, se passa à deux reprises la main sur le front moite comme pour en chasser une idée importune.
Clara crut que l'accès était fini et, rassurée, elle toucha l'épaule du gars et l'engagea à se recoucher.
Il ne répondit pas, demeura immobile; ses yeux bruns qui la regardaient exprimaient à présent une douceur, une tendresse ineffables. Tout son visage se rassérénait, la bouche souriait et comme, de son côté, elle l'interrogeait des yeux, il fit le geste de lui jeter les bras autour du cou. Elle recula, épouvantée, d'instinct.
Ce rustre avait-il deviné ce que, messaline spéculative, la grande dame croyait avoir si bien caché? S'était-elle trahie au point de donner à ce rude paysan l'audace de se déclarer?
Oui, elle n'en pouvait plus douter, il l'appelait avec la désinvolture de l'homme du peuple sûr de sa conquête. Le charme, l'aimant de ces franches avances étaient tels que l'anomalie n'en frappa la comtesse que bien longtemps après et que, vaincue et subjuguée, elle oublia sa haute position, l'état du blessé, l'endroit où elle se trouvait et les événements de la journée. Elle ne voulut plus savoir que ce délice inespéré: non seulement l'homme aimé, le mâle d'élection, le maître désiré se trouvait devant elle; mais, lui, la désirait de son côté.
Comme pour suppléer à l'éloquence de l'attitude, du sourire et du regard, voici qu'au lieu de proférer des menaces et de se démener dans le simulacre d'une tuerie, Sussel se prenait à balbutier, d'un ton plaintif, de ces paroles puériles, presque enfantines, que les amants fortement épris emploient à dessein en se flattant de corriger l'accent trop chaud de leur voix pour ne pas effaroucher la femme convoitée.
Une circonstance eût frappé dès lors la comtesse, si toute sa raison ne l'avait quittée devant cette pantomime, c'est que ce rustaud lui parlait comme à une ancienne amie, comme à une égale.
Il se leva une seconde fois. Elle comprit qu'il venait à elle pour l'emporter. Elle l'attendait et elle se laisserait emmener. O elle avait fait du chemin depuis sa rencontre avec le mousse anglais, au Rit-Dyk!
Mais, il arriva cette chose déroutante: Sussel dépassa la comtesse et, arrêté au milieu de la chambre, parut accoster et saisir par la main une personne invisible. Il ne regardait même plus Clara.
Celle-ci connut en ce moment la plus atroce torture de sa vie. Elle venait de tout abdiquer en une seconde et voilà que son sacrifice était inutile. Ces savoureuses invites et ces mouvements enjôleurs du paysan s'adressaient à un fantôme.... Un fantôme? Certes pour l'instant; mais sans doute une réalité dans le passé, voire une réalité dans l'avenir.
La jalousie revint martyriser la comtesse, qui croyait cependant avoir épuisé toutes les tortures. Clara retombait des altitudes du paradis dans des profondeurs encore insondées de son enfer. Et comme pour la narguer, la brûler à petit feu, le rêve amoureux de Sussel continuait.
La jalousie de la comtesse se doublait d'une ardente curiosité. Maintenant que le blessé ne s'adressait pas à elle, elle aurait du moins voulu savoir le nom de sa rivale. Sa passion s'invétérait.
Le gars se montrait de plus en plus entreprenant auprès de son invisible amante. Par instants il se rengorgeait, doucement il poussait son aimée vers le lit, marchait à petits pas, s'arrêtait pour la persuader, une main semblant toujours tenir prisonnière celle de l'amoureuse, l'autre bras arrondi comme passé autour du cou de la belle, le visage penché vers le sien, la bouche appliquée à son oreille: la pose la plus irrésistible des galants de la campagne.
—Il l'aime! comme il l'aime! se disait Clara affolée en écoutant les propos de Sussel:
—Tu sais, c'est la kermesse de Grobbendonck dans huit jours.... Te rappelles-tu, celle de l'an passé, lorsque nous fîmes connaissance à la foire.... O les beaux pains d'épice que je hachai en quatre sans accroc, suivant la règle... Tu étais autour de nous qui nous regardais avec d'autres filles.... Tes yeux m'excitaient. J'y allai de deux sous, puis de deux autres. Je m'acharnai au jeu et ne finis qu'après avoir évincé tous mes concurrents.... O l'air de tous ces farauds quand je rassemblai mon butin!... Leur air surtout lorsque, t'ayant consultée du coin de l'œil et devinant que tu accepterais mon offrande, je laissai choir dans ton blanc tablier tous les pains d'épice gagnés sur les joueurs maladroits.... S'il m'avait fallu te disputer à coups de couteau ou tailler leurs visages rouges avec la même hachette servant à diviser les gâteaux de miel, j'étais prêt. Ils le comprirent et ne bougèrent plus.... Et le soir, comme nous avons dansé à laRuche!... Viens, c'est kermesse encore.... Tu as chaud, bois à mon verre.... Ce n'est pas dans un verre seulement que je boirais, moi, à ma soif aujourd'hui.... Sortons, veux-tu?... L'air du soir est si bon.... Ne crains rien.... S'il est vrai que tu me vois volontiers, pourquoi t'apeurer?... Je te nommerai à ma mère et au comte d'Adembrode. Le père de Monsieur Warner était mon parrain.... Et, lorsque je ne serai plus soldat, je t'emmènerai chez nous et ferai de toi ma compagne pour toute la vie.... Oh! ne dis pas non, ou je te ferme la bouche... de cette façon.... Fi, méchante pièce.... Un soufflet à présent! et tu veux t'enfuir? Non pas.... Pourquoi t'en aller.... Ne sommes-nous pas mieux à deux, ici... près,... tout près l'un de l'autre?
Et rien, sinon les attitudes dont Sussel les accompagnait, ne pouvait être à la fois plus crispant, et plus affriolant que ces paroles. Ce spectacle aurait fait damner une sainte. Un vertige allait jeter Clara vers lui. Au lieu de sang c'était de la lave, du feu liquide qui coulait dans les veines de la jeune femme.
Cependant Waarloos ne prononçait pas le nom de sa «bonne amie». Ce nom, Clara pâmée de désir, suffoquée, elle l'attendait sur les lèvres du jeune fermier; ce nom, elle le guettait presque avec la même angoisse, dans des affres aussi effroyables, que celles du supplicié entamé, mais non occis par le bourreau maladroit, qui implore, en tournant vers lui sa tête mal décollée, le coup de grâce!
Et l'ardeur du gars semblait croître.... Il enlaçait la paysanne trop farouche dans ses bras. Sans doute elle se débattait, et avec vaillance, car il semblait s'essouffler à la maîtriser. Ses yeux prenaient une expression bestiale, presque mauvaise et ses paroles n'étaient plus qu'un râle. Tandis qu'il allait et venait, qu'il se trémoussait d'un bout à l'autre du lit, la comtesse, se représentait la pataude assaillie par ce mâle, et le talus herbeux d'un fossé théâtre de leur lutte. Sussel, tantôt ployé, se cambrant, et semblant presser sa conquête contre sa poitrine, tantôt soulevé pour retenir la proie prête à lui échapper, évoquait aussi à la comtesse les rameurs du Rupel et de l'Escaut qu'elle avait vus autrefois à Boom et à Anvers se pencher et se renverser sur leur banc. Et un sentiment, un seul, germait dans la tête de Clara, et survivait à sa force d'âme: c'était moins une indicible pitié physique pour l'oppression de cet homme, qu'un besoin de tromper ce patient, de prendre la place de la rivale, de se venger d'elle et de lui, en s'interposant, en s'appropriant les trésors, peut-être les prémices d'amour qu'il destinait à la paysanne.
Elle se souvint d'étranges scènes de «double vie», d'aventures racontées afin de prouver les degrés de la lucidité des somnambules. Ainsi elle avait entendu affirmer par son mari, le savant, la possibilité d'arracher au noctambule le secret le mieux celé dans son cœur.
Et en réfléchissant rapidement à ces phénomènes une idée monstrueuse jaillit dans sa cervelle ouverte depuis longtemps aux imaginations maladives et perverses: elle se dit qu'il y aurait moyen, grâce à l'état de Sussel Waarloos, de profiter de son illusion en la flattant.
Oui, elle en arrivait là! Mais aussi, cette fois, la tentation avait été trop forte. S'il la mettait à de pareilles épreuves, Dieu entendait qu'elle y succombât. Elle serait à jamais perdue, flétrie, criblée de mépris et de remords; livrée à tous les supplices, exposée à tous les opprobres que rien ne l'arrêterait dans son dessein.Elle savait qu'il n'existerait dans l'avenir de douleur comparable au regret.
Mais pourquoi se plaindre de Dieu? Le destin prenait plutôt pitié d'elle et lui offrait le soulagement, le péché commis avec un complice inconscient, le péché sans personne capable de la trahir et de la mépriser plus tard.
Ah! qu'elle profiterait avidement de ce premier sourire d'une destinée contrariante.
De son côté, le jeune paysan, exaspéré par l'érotique mirage, ne reculait pas à l'idée d'un viol.
Clara ouït ses sommations au fantôme:
—Je te prends ce soir. J'ai bu pour oser. Je m'en voudrai demain de t'avoir fait mal, mais en attendant tu m'auras appartenu toute entière....
C'était le dernier stade, la fin imminente des prestiges. Ou bien la belle invisible allait se rendre ou bien elle serait forcée.
—Prends-moi, alors!
Cette fois, une autre voix répondit à celle du somnambule. Clara venait de se glisser dans le cercle de ces bras musclés prêts à broyer leur capture récalcitrante. Elle n'eut point peur d'être étouffée sur cette poitrine de mâle; au contraire elle passa par une mortelle seconde en craignant d'être reconnue et repoussée. Il ne la rejeta point. Sa pression, loin de se relâcher devint encore plus ferme; mais maintenant qu'on se prêtait à ses caresses, la douceur reparut dans ses prunelles devenues féroces, un désir moins éperdu cessa de le faire grimacer et son visage s'illumina d'un béat et soulageant triomphe. Il l'étreignit, elle pantela et lèvres contre lèvres, enlacés frileusement, ils se possédèrent sans qu'il fût revenu à la raison ou sorti du sommeil....
Vers l'aube, doucement il ouvrit les bras robustes qui continuaient d'accoler la comtesse d'Adembrode. La crise était passée, bien passée cette fois; il dormait sans plus rêver, et sa tête apaisée, presque souriante, retomba sur l'oreiller.
En se dégageant la comtesse se rappela l'histoire racontée par la vieille Kathelyne, l'aventure de Sussel, assailli par les faneuses, et se trouva, elle, la grande dame insoupçonnée, plus vile que l'affreuse Jô Vitesse.
Elle venait de se ravaler au rôle de ces faneuses dévergondées.
Faneuse comme elles; mais surtout, comme elles, faneuse d'amour!...
Pourtant Clara ne se repentait point. Elle se glorifiait de son geste. Elle n'aurait pas le regret épouvantable de l'occasion perdue. Et elle considérait machinalement comme une chose toute normale, un peu de sang qui avait transpiré de la blessure du Xavérien sur son peignoir blanc.
Depuis longtemps les frusques sanglantes de Flup Barend, le petit maçon, avaient cessé de draper sa chimère.
A son réveil, le blessé manifesta une profonde surprise, et un certain embarras, en apercevant la dame d'Adembrode, et surtout en apprenant où il se trouvait. Il ne se rappelait plus rien des incidents de la veille à partir du moment où ses compagnons l'avaient ramassé.
Un poids énorme débarrassa le cœur de la comtesse. Pourtant Sussel la remercia, protesta de son dévouement dans des termes si sincères et si chauds, qu'elle en éprouva quelque honte et quelque remords.
Le médecin fit sa visite, examina la blessure, interrogea Clara sur la nuit, renouvela l'appareil et déclara que l'état du Xavérien était aussi satisfaisant que possible. Warner s'assit aussi quelques instants au chevet de Sussel.
Des jours passèrent sans que la fièvre reprit le malade. L'amélioration continuait.
Quoiqu'elle en eût, la comtesse avait dû céder à la vieille Kathelyne, durant les nuits suivantes, sa place au chevet de Sussel. Maintenant que la guérison n'était qu'une question de temps et de soins, Clara ne pouvait plus justifier une sollicitude trop ostensible. Mais elle demeurait auprès de Waarloos la plus grande partie du jour. Souvent ils étaient seuls et alors ils s'entretenaient avec un certain abandon qui devint bientôt de l'intimité. Sussel considérait Clara comme une amie d'une essence supérieure, comme son ange gardien; aussi sa sympathie côtoyait-elle l'adoration.
Mmed'Adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait trop l'abîme mesuré par le jeune paysan entre leurs deux natures. Le pire c'est qu'elle n'osait pas le détromper et lui prouver l'inanité des préjugés. Pourtant, il y avait des moments où elle regrettait que Sussel ne se fût pas réveillé pendant cette nuit à la fois si cruelle et tant ineffable. Le soulagement n'était pas venu depuis ce furtif adultère. Elle souffrait même plus que jamais en songeant à la mystérieuse bien-aimée qu'avait appelée le délire de Waarloos.
Avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle provoqua les confidences du jeune homme. Sussel avoua courtiser depuis un an, à l'insu de sa mère, Trine Zwartlée, la fille d'un fermier de Grobbendonck, rencontrée à la kermesse de cette paroisse, et aux détails dans lesquels entra l'amoureux, détails corroborant ceux qu'il avait révélés pendant son sommeil, la comtesse apprit à n'en plus douter que sa rivale était cette même Trine Zwartlée. A présent, elle voulut savoir aussi par quelles phases avaient passé leurs amours.
Sussel, adroitement interrogé, déclara que sa promise ne se laisserait jamais «toucher» avant le mariage. Et l'expansif amoureux s'anima, s'étendit sur le portrait et sur les mérites de son accordée; il en parla si longuement, il en fit un tel éloge, mit un tel accent de sincérité dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de loyauté dans sa physionomie, que Clara ne douta plus de l'ardeur de ses sentiments pour cette jeune paysanne. Sussel tenait surtout à convaincre la comtesse de la pureté de leurs rapports, et revenait toujours sur la vertu et la modestie de Trine. En parlant de son amie, la voix du jeune homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient de cette irrésistible tendresse qui avaient tant bouleversé la comtesse cette nuit où le somnambule s'adressait au fantôme de la petite paysanne. Sussel confia encore à Clara qu'ils comptaient s'unir dans quelques mois et la supplia, à ce propos, de bien vouloir pousser avec le comte à ce mariage: «Car, disait-il, les Zwartlée ont moins de bien que les Waarloos; ils ne rencontrèrent pas comme nous de généreux d'Adembrode pour les faire prospérer, et je crois que ma mère, si jalouse de moi, commencera par s'opposer à mon bonheur.»
Et la comtesse, torturée comme on doit l'être dans l'éternelle nuit, promettait d'user de toute son influence sur la vieille fermière, ce qui l'exposait aux effusions reconnaissantes du fiancé de Trine Zwartlée.
C'est dans cette circonstance surtout qu'elle faillit éclater et choir du haut de l'autel, inaccessible à de charnels désirs, que Sussel lui érigeait dans son cœur; c'est alors qu'elle manqua de s'offrir à lui et se jeter brutalement à son cou. Les obstacles ragoûtaient la passion de la dévoyée. A présent elle aimait avec désespoir.
Une pensée seule la consolait, celle que l'autre ne se laissait pas «toucher». Elle affectait de douter des affirmations de Sussel rien que pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume.
Un jour qu'elle jouait de nouveau cette incrédulité, le jeune métayer défendit son élue avec plus d'exaltation encore que d'habitude.
—Et ce n'est pas, déclara-t-il d'un ton résolu, que je n'aie essayé de la séduire... J'étais beaucoup moins raisonnable que la blondine!... Il y a des moments ou je suis capable comme un autre de faire une bêtise—ici il rougit et balbutia.—Oui, pour tout dire, le soir même où je me déclarai, j'ai voulu la contraindre et n'y suis parvenu! Heureusement!... Écoutez, madame, elle n'a été ma femme, ma vraie femme qu'une fois... dans un rêve, un seul rêve où je crus mourir de bonheur en me fondant dans ses bras!...
Cette fois encore, Clara sachant quelle nuit il fit ce rêve, parvint à se taire et à dissimuler, mais, pour ne plus s'exposer à une tentation aussi féroce, elle évita depuis lors de douter de la vertu de Trine Zwartlée.
Comme elle l'avait promis au Xavérien elle recommanda, malgré le vœu de son être intime, la petite vachère de Grobbendonck à la mère Waarloos et eut facilement raison des répugnances de la vieille paysanne. Kathelyne mit même tant d'empressement à se rendre au désir de la noble dame qu'elle proposa de célébrer les noces le premier jour que Sussel pourrait se tenir debout. Mais Clara combattit cette précipitation:
—Le comte, ajouta-t-elle, fidèle aux traditions de ses aïeux, s'occupe de l'établissement de son «cousin», et il désire caser le nouveau ménage Waarloos dans une ferme nouvelle; il fera présent au jeune couple, non seulement de leur chaume, mais encore d'un fort lopin de terre. Il leur faut donc patienter quelques mois.
Sussel, un peu marri d'abord, n'eut garde de s'opposer à cette combinaison. Il avait une absolue confiance en Clara. Il la vénérait trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet ajournement. A la vérité, Clara, décidée à se rattacher Sussel à tout prix, cherchait le moyen d'empêcher ce mariage, et en attendant elle avait voulu gagner du temps.
—Je parlerai à Trine de ce que vous faites pour nous, aussitôt que je pourrai me rendre à Grobbendonck—disait Sussel.—Elle sera bien heureuse et vous chérira autant que ma mère et moi. Mais, comme d'après le docteur j'en ai encore pour quelques semaines à me tenir tranquille, n'ajouteriez-vous pas aux trésors de bontés que vous avez eues pour moi celle de permettre à Trine Zwartlée de venir me voir ici?...
Mmed'Adembrode se garda bien de dire que Trine s'était présentée plusieurs fois à la porte du château, mais qu'on l'avait toujours renvoyée en invoquant la consigne donnée par le médecin. A présent que l'entrée en convalescence du Xavérien n'était plus un secret, force fut à la comtesse d'aquiescer au désir de Sussel.
Entrant un matin dans la chambre de Waarloos, elle le trouva conversant avec une jeune villageoise fraîche et potelée, un peu boulotte, rieuse, les plus beaux yeux de saphir, l'air espiègle et vaillant, embaumant la santé et la vertu. C'était Trine Zwartlée. La comtesse s'avoua la gentillesse et les appétissants dehors de cette contadine de dix-huit ans. A côté de Clara, elle représentait un type assez vulgaire; c'était une plante rustique, savoureuse et vivace, plutôt qu'une fleur de beauté.
—Et pourtant, se disait la comtesse, les charmes de la petite paysanne l'emportent sur les miens, puisque ce sont ceux-là que subissait Sussel Waarloos.
Elle se fit derechef violence pour cacher sa rancœur et accueillir amicalement cette friande pataude. Naïve et ingénue, Trine trouva Mmela comtesse d'Adembrode aussi belle et aussi bonne qu'on la renommait jusqu'à Grobbendonck; elle se laissa prendre aux petites attentions de la grande dame; en fille de paysans positifs, elle se réjouit de l'arrangement proposé pour leur mariage par les châtelains d'Alava, et railla même l'impatience de son promis. Elle revint plusieurs fois au château, plus flattée et touchée que chiffonnée par l'obstination que mettait la comtesse à assister à leurs entretiens.
La guérison de Sussel s'achevait, il était aussi valide, peut-être plus robuste qu'auparavant. Grâce à de puissantes interventions mises en œuvre par Warner, l'échauffourée de Zoersel n'avait eu pour épilogue que la condamnation du généreux Pierlo à quelques heures de prison et à une amende, remboursée par les maîtres d'Alava. Aucun autre Xavérien n'avait été inquiété. Les héros du métingue s'étaient peu souciés d'ailleurs de faire du bruit autour de l'avortement de leur apostolat en Campine.
Sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme paternelle, mais la comtesse, alléguant que le jeune paysan devait encore se ménager, et éviter les trop rudes besognes des champs, le fit retenir au château par son mari, et employer aux menus travaux du jardinage.
Des semaines se succédèrent. La comtesse consentit enfin, de crainte de trahir ses sentiments, au retour de Sussel à la Tremblaie. Il partit un jour avec sa mère, après le coucher du soleil.
Du perron du château, Clara les vit cheminer, s'éloigner lentement. Une impression étrange la surprit. Au fur et à mesure que décroissait, dans le crépuscule hivernal, la haute silhouette du gars, elle sentait diminuer le volume de son cœur; celui-ci semblait se fondre, ou mieux, s'enfoncer, choir lourdement de sa poitrine vers ses reins.
Une horrible faiblesse la paralysait; elle avait froid aux extrémités, elle chancelait, et tout à coup ce fut comme si son cœur battait dans ses entrailles.
Rentrée défaillante au bras de son mari, elle s'alita.
Warner, très alarmé, quérit le médecin de Viersel. L'homme de l'art, ayant examiné longuement la malade, annonça au comte, avec une gravité complimenteuse et un peu goguenarde, que la maladie de madame était de celles dont il croyait devoir les féliciter tous les deux. M. d'Adembrode pensa étouffer le médecin dans ses bras, et, débordant de jubilation, ses yeux interrogèrent le regard de la patiente allanguie.
Elle répondit par un faible «oui», devint livide et tomba sans connaissance dans les bras de son époux exultant.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le métingue de Zoersel.
Le dimanche de Pentecôte, au mois de juin vers sept heures du soir, une longue caravane de pèlerins suivait la chaussée bordée de ces ormes qui n'ont plus d'âge, continuant depuis Aerschot jusqu'à Montaigu. La plupart étaient des habitants de Lierre qui étaient partis de cette ville, à l'aube.
Leur cortège, renforcé de quelques confréries des villages environnants, n'avait fait étape qu'à Heyst ditop den berg—ce qui signifie sur la montagne—et à Aerschot. Devant, marchaient les hommes, presque tous en blouse et en casquette, s'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les grègues et les chaussures poudreuses. Puis venaient les femmes, endimanichées, les matrones, les fermières, la tête prise dans ces grands bonnets campinois, dont les ailes de dentelle badinaient aux souffles intermittents de la brise crépusculaire et sur lesquels se cabrait un chapeau en forme de cabriolet, garni de larges et longues brides de soie gros grain et à ramages;—les jeunes filles en cornette blanche ornée de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de coques vertes ou bleues.
De poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de cuir foncé, coiffure délicieusement martiale qui prêtait aux roses blondines un air de valkyries enfants et que les modes urbaines repoussent de plus en plus de la banlieue vers les confins de la Campine jusqu'à ce qu'il aille rejoindre la kyrielle de mœurs caractéristiques, de pittoresques usages, de costumes nationaux déjà tombés en désuétude ou abolis.
Chez toutes, un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes pressaient un livre de prières dans leurs mains jointes contre leurs poitrines.
Des mères portaient dans leur giron le nourrisson, le culot, oscillant à leur marche hommasse de rudes travailleuses et les pères tenaient à la main des enfants plus âgés qui, fatigués, se faisaient remorquer ou, distraits par le paysage, trébuchaient et s'attiraient des rebuffades.
On avisait, parmi cette traînée, les anciens de leurs clochers, chenus et voûtés, des gars maflus dans toute la robustesse de la vie rustique, des adolescents farouches qu'abêtissait leur puberté naissante, de roses et blondes pucelles dissimulant à peine l'éclat provoquant de leurs yeux smaragdins sous la frange ombreuse des cils—ainsi se cache la blavelle entre les faisceaux d'épis.
A la tête plusieurs prêtres: le doyen de Lierre et les curés des bourgs représentés, accompagnés de leurs marguilliers et fabriciens; ceux-ci, des vétérans engoncés dans leur longue redingote, récitaient les litanies de la Vierge. Et les ouailles répondaient sur un ton suppliant, en traînant la voix:Ora pro nobis—Miserere—Amen.
Pleins de ferveur, ils priaient presque sans interruption depuis leur départ, au point de s'enrouer et de chercher leur salive. La poussière soulevée par leur colonne picotait les yeux. Les vêtements moites et chiffonnés adhéraient à la peau, la transpiration coulait de leurs fronts: ils n'y prenaient garde.
Quelques-uns, en accomplissement d'un vœu, avaient fait la route déchaux et emportaient leurs souliers attachés au cou par une corde.
Ils marchaient comme sur des braises; les ampoules, crevées à la pointe des pavés, saignaient; la poussière poivrait leurs plaies; ils traînaient la jambe, mais ne se plaignaient pas. Un rictus de martyr, exprimant plus de béatitude que de souffrance, convulsait leurs faces.
A la suite des pèlerins, cahotaient et grinçaient trois spacieux omnibus et plusieurs charrettes maraîchères, bâchées de toile blanche. Ces véhicules charriaient les infirmes, les malades, les variqueux et aussi plusieurs pèlerins, frappés d'insolation au milieu de la bruyère nue.
Après, venait un landau armoirié, d'un modèle antique mais confortable, attelé de deux magnifiques carrossiers bai, qu'un cocher en livrée sombre maintenait difficilement au pas.
Dans la voiture sommeillait une nourrice avec son poupon emmailloté dans l'eider, les dentelles et le satin, tous deux anonchalis par cette longue étape.
Un peu en arrière de la foule, immédiatement avant les diligences, marchaient deux personnes que leur physionomie comme leur mise distinguaient du gros de la caravane. C'étaient les maîtres du landau, le comte et la comtesse d'Adembrode. Le diagnostic favorable des médecins se vérifiait. La Vierge venait d'exaucer le vœu de Warner en lui accordant un garçon superbe. Reconnaissant, il avait voué le nouveau comte Jean d'Adembrode à la Gentille Dame et pour remercier la toute puissante médiatrice, il allait avec la mère, l'enfant et tous ses féaux, fermiers et métayers, l'adorer dans un de ses temples d'élection.
La psalmodie monotone des pèlerins, toujours reprise et toujours interrompue, semblait la respiration de la plaine oppressée. A présent, en même temps que se rabattait la poussière, avec l'ombre, de la fraîcheur sourdait des prairies et drapait d'une brume bleuâtre la contrée morne. Sous les arbres régnait un suggestif clair obscur et, entre les troncs rugueux, alignés comme les fûts d'une colonnade, on découvrait à l'infini le damier des prés et des guérets éclairé par les pâles rayons jaunes du couchant.
L'alouette ne grisollait plus en pointant au-dessus des moissons, comme lorsqu'ils s'étaient mis en route; le rossignol préludait à peine. Seuls, les grillons et les grenouilles mêlaient à la lamentation des voix humaines leurs appels rauques ou stridents; et un essieu fatigué se plaignait.
A un dernier crochet de la route, ceux de la tête aperçurent devant eux, aux bout de la drève, la basilique renommée. L'imposante rotonde se détachait sur la trame rosâtre du ciel; au bout de l'avenue obscure, le dôme parsemé d'étoiles dorées chatoyait dans les derniers prestiges du soleil.
C'était le Port.
De rauques cris d'allégresse saluèrent l'apparition du sanctuaire des Miracles. Les pacants étendaient avidement les bras vers la coupole sacrée et les agitaient comme des ailes. Quelques-uns se daubaient la poitrine, d'autres fringuaient, d'autres s'accolaient, des femmes tombaient à genoux et, prosternées, leurs lèvres allaient humecter la terre; d'aucuns, béats, ne bougeaient plus et sentaient courir sous leur cuir le frisson de l'horreur sacrée; des jeunes gens faisaient le moulinet avec leur casquette, lançaient leur bâton et le rattrapaient, et des larmes coulaient le long des joues parcheminées des vieux devant ce temple si souvent revu mais qu'ils ne reverraient plus peut-être.
Cette exaltation effaroucha les pies logées dans les faîtes des arbres et, poussant des cris, elles tournoyèrent quelque temps au-dessus de la plaine avant de regagner leur nid.
Haletants, après le terme de leur traite, la caravane s'ébranlait en redoublant de jambes, mais sur l'ordre des prêtres on prit d'abord le temps de reformer les rangs un peu débandés. Il fallait pénétrer en belle ordonnance, dans la ville privilégiée.
Le comte d'Adembrode avisa dans le groupe des Xavériens de Santhoven un gars qui se distinguait par sa frénésie à la vue du sanctuaire.
—Hé Sussel Waarloos! appela Warner.
Le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut un peu pantois vers ses maîtres. Il allait se marier au retour du pèlerinage. Warner lui avait fait don d'une ferme et de plusieurs hectares de bonne terre. La comtesse, ne trouvant plus de prétexte pour ajourner ce mariage, avait été invitée par son mari à en fixer elle-même la date. Depuis ce jour, elle semblait éviter les Waarloos. Elle ne se rendait plus que de loin en loin chez la vieille Kathelyne et n'adressait à son favori d'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de rares paroles. C'est à peine si elle s'informait de Trine.
Les braves gens attribuaient cette froideur à des lubies provenant de l'état «sanctifié» de leur bonne dame.
Sussel, tout réjoui de l'heureux événement qui se préparait, avait, un des premiers, félicité Clara!
Lorsque survint la délivrance, ce fut une fête dans toute la contrée. Au jour des relevailles, les paysans remarquèrent avec étonnement l'air triste et languissant de l'heureuse mère. Le comte Warner s'en apercevait aussi, mais ne s'en inquiétait pas, imputant cette langueur dolente aux suites des couches. La naissance d'un héritier l'avait littéralement rendu fou de joie. Et quel fils! Un bébé digne de rivaliser avec les enfants les mieux en chair du pays. Rien d'étonnant que ce vigoureux rejeton eût épuisé sa mère. Mais la comtesse était femme à reprendre rapidement son opulente santé.
Au moment où Sussel s'était approché, la casquette à la main, saluant son généreux protecteur d'un bonjour sonnant en plein la joie de vivre, Clara ne lui fit qu'une simple flexion de la tête, et s'éloigna de quelques pas, tandis que le comte donnait des instructions au jeune pèlerin.
Depuis son accouchement, la comtesse n'avait pas recouvré sa carnation rubénienne, mais chaque fois qu'elle revoyait Waarloos elle se sentait devenir blanche et froide comme s'il ne lui restait plus une goutte de sang.
Son mari, invoquant sa faiblesse, avait voulu la détourner de l'idée de participer au pèlerinage. Elle s'entêta à l'accompagner, consentant tout au plus à faire en voiture la plus grande partie du trajet.
C'est que la présence de Sussel à ces actions de grâce l'attirait impérieusement.
Lui se rendait à Montaigu non seulement pour remercier Marie, la grande Propitiatrice, de la naissance du jeune comte, mais pour demander à notre Gentille Dame de bénir aussi complaisamment son mariage avec la blonde Trine. Sa fiancée était du voyage. La comtesse, n'évitant le Xavérien que parce qu'elle raffolait plus que jamais de lui, tenait à repaître son désespoir du spectacle de leur bonheur.
Sussel, ayant conféré avec son maître, se rendit auprès du cocher du landau et à eux deux ils retirèrent d'une caisse la magnifique bannière promise par les d'Adembrode aux Xavériens. Ils fixèrent à la hampe dorée, surmontée d'une croix, la lourde pièce de brocart, chargée de broderies d'or nue, au milieu de laquelle se détachait l'extatique figure de saint François. Cette effigie, remarquablement exécutée, était le dernier ouvrage de la comtesse avant sa délivrance. Des fanons garnis de crépine pendaient aux deux bouts de la traverse et aux pans du gonfalon.
L'honneur de porter l'étendard des Xavériens revenait à Sussel Waarloos. Il ceignit le brayer, les coudes au corps, empoigna la hampe à deux mains, et, se cambrant sur ses jarrets, le torse un peu renversé, tête haute, il se plaça, à l'exemple des autres porte-bannière, en tête de ceux de sa paroisse.
Pierlo, le dévoué camarade, que balafrait encore la cicatrice de sa blessure, Kartouss, Malcorpus, Wellens, Basteni, Malsec, tous les Xavériens et toutes les bonnes gens de Santhoven s'exclamaient sur la munificence de leurs seigneurs.
Ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie, vers le riche présent. Toutes émerveillées, des femmes, plus expertes, tâtaient le tissu et les applications.
Aucune ne regardait ce guidon comme Trine, la jeune héritière du fermier Zwartlée de Grobbendonck. Le bleu limpide de ses yeux semblait vouloir se noyer dans ces éblouissantes couleurs; la fleur de ses joues potelées s'avivait; la rondeur plantureuse de son buste se soulevait visiblement. Lorsqu'elle eut levé ses claires prunelles vers le nouveau drapeau avec une expression ravie, elle les ramena, à la fois luisantes de fierté et mouillées d'attendrissement, sur le crâne et ferme gonfalonier, et, le regard de Trine Zwartlée rencontrant celui de Sussel, les deux promis rougirent comme des pivoines.
La comtesse surprit de loin ce tacite échange de confidences. Ses yeux, chargés de passion, durent atteindre les jeunes gens de leur fluide, car, simultanément, ceux-ci se retournèrent de son côté. Elle s'appuyait sur le bras de son époux. Son visage décomposé frappa les fiancés.
—Ne trouves-tu pas que notre bonne dame d'Adembrode a l'air plus malade depuis ce matin?... Si on ne la connaissait pas, on croirait même qu'elle se ronge l'âme.... Vrai, en la regardant j'aurais autant envie de la plaindre que de la féliciter...
—Tu as raison, Trinette, moi aussi je lui trouve la mine sens dessus dessous. Mais ces apparences ne doivent pas nous tromper. Écoute, nous prierons bien chaudement pour elle, pour la plus noble, pour la meilleure créature du bon Dieu. Demandons-lui de ne pas la rappeler trop vite près des anges....
Mais ils eurent beau s'exhorter à la confiance, pour la première fois de la journée, une ombre passa sur la félicité candide des promis, et tous deux pressentirent, sans oser se l'avouer l'un à l'autre, un mystère désolant.
Cependant le doyen de Lierre entonnait à pleine poitrine l'hymneAve Maris Stella, et la procession se remettant en branle, toutes les voix se joignirent à celle du pasteur, exaltèrent à l'envi l'Étoile du marin.
Trine Zwartlée courut reprendre sa place dans les rangs de ses compagnes d'où, soprano gracile, elle entendit la voix cuivrée de Waarloos dominer le reste du chœur.
Comme les pèlerins signalaient ainsi leur approche, le bourdon de l'église sonna à pleine volée. On aurait dit une céleste bienvenue; aussi clamèrent-ils encore avec plus de chaleur et d'énergie.
Pour cette dernière trotte, les malades et les perclus étaient descendus des charrettes et des omnibus; ils se traînaient sur des béquilles ou bien leurs proches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par des exhortations filialement bourrues.
La nourrice du jeune comte d'Adembrode, portant entre ses bras le précieux poupon, marchait à présent aux côtés de ses maîtres, derrière la «procession» de Santhoven.
A mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient les détails de l'architecture, les ornements, les pilastres, les archivoltes, les statues et les stèles du portique jésuite.
La porte béante leur permettait de plonger jusqu'au chevet du chœur, où des herses de cierges larmaient d'or les ténèbres.
Et maintenant, sur la route, des clos interrompaient les pâturages, la longue enfilée de marmenteaux cessait; la grand'route devenait la grand'rue. Ils passèrent devant une énorme baraque en bois, le panorama de Jérusalem, comme l'annonçaient de prolixes affiches sur tous les murs et sur des écriteaux plantés à chaque carrefour. Des villageois, arrivés dans la journée, psalmodiaient avec les nouveaux venus. Un concours énorme se pressait à Montaigu, mais les flots de blouses et de mantes s'ouvraient pour livrer passage à ces renforts. Des groupes apparaissaient aussi sur le seuil et aux fenêtres des hôtelleries.
Comme la procession allait traverser le pont jeté sur les anciens remparts de la villette, dans le portail ténébreux une croix d'argent jetait une fulguration bleuâtre. Puis on aperçut l'acolyte, en soutanelle rouge, qui portait cette croix. Derrière l'enfant, le desservant, un vieux prêtre en rochet de dentelle et en étole d'orfroi psalmodiait, le psautier à la main. Et des vieilles marmottantes se bousculaient après le curé. Cette procession marcha à la rencontre de l'autre.
Lorsqu'elles s'accostèrent, l'enfant de chœur et le doyen de Montaigu firent volte-face et, la croix toujours en avant, conduisirent les Campinois dans la basilique.
Au moment où le chœur suppliant, suggestivement discord, s'épandait sous la vaste coupole, les orgues dégonflèrent leurs poumons condensant tous les concerts de la nature, la musique des vents, des flots, des arbres, et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches. Les pèlerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis tombaient à genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur la dalle.
Le dernier office venait de finir; pourtant les fidèles pullulaient encore dans la nef et les bas-côtés; ces contemplatifs ne pouvaient se résoudre à s'arracher à ce séjour choisi par la Vierge pour être le théâtre de ses merveilleuses complaisances. Le chant cessa, l'orgue se tut et au murmure rapide, martelé desAve, succéda l'oraison de saint Bernard pressante et mélancolique comme une recommandation d'adieu.
Tous les yeux étaient amoureusement fixés vers la mignonne Dame, presque noire, blottie au fond du retable dans une niche d'argent massif, derrière laquelle un arbre desséché, palissé, déployait ses branches nues en manière d'espalier hiératique. C'était le chêne dont le feuillage abritait à l'origine la statue miraculeuse.
Cependant, des sacristains éteignaient le luminaire, ne laissant brûler qu'une lourde lampe ciselée dans le plus noble métal, et suspendue à la voûte par des chaînes d'argent. Le lendemain les pèlerins entendraient une messe cardinale. Mais, anticipant sur leurs dévotions, avant de s'écouler au dehors, chaque paroisse de dresser dans les candélabres un cierge colossal, pesant force livres de cire, entouré de bandelettes coloriées et à mi-hauteur duquel se détachait, en grosses lettres d'or, sur un cartel enguirlandé de fleurs, le nom de la commune donatrice. Puis ils firent, en se traînant sur les genoux, et les bras en croix, les stations du Golgotha, figurées en marbre blanc autour de l'église.
La comtesse se retira de bonne heure. Elle suffoquait et avait hâte d'être seule. Elle ouvrit la fenêtre de sa chambre et s'y accouda. L'hôtel de laGrande-Barrière, où ils étaient descendus, formait le coin des chaussées d'Aerschot et de Sichem.
Ses croisées regardaient le fossé et l'ancien glacis de la ville. Au fond, par delà le pont franchi tout à l'heure, s'élevait la basilique. Éteinte à présent, noire, redoutable, la silhouette du monument se détachait sur un ciel indigo cloué d'astres. Clara distinguait encore les boutiques de chapelets et de béatilles éclairées par des quinquets à pétrole soufflés à fur et à mesure que s'éclipsaient les clients.
Avec la fin du jour la foule se dérobait, se gîtait.
Les auberges proprettes et claustrales où l'on n'entend jamais, à cause de l'édifiant voisinage, ni rixe, ni dispute, ni blasphème, ni même le graillement catarrheux de l'orgue de barbarie, cet accessoire obligé des grandes assemblées rurales, poussaient un à un leurs volets et leurs huis. A Montaigu, il semble que les fumées du houblon et de l'alcool ne fassent qu'épaissir les encens mystiques. Il faut croire que la bière même de ce pays, la bière de Diest, un breuvage vineux et doux, une onction pour le palais et une griserie pour les lobes, une boisson mielleuse comme l'hydromel et perfide comme le vin de Tours, entretient les buveurs dans leurs dispositions extatiques.
Des groupes de retardataires, finalement congédiés, évoluaient piteux, sans geindre ou tempêter comme le font ailleurs les ivrognes expulsés de leurs derniers retranchements. Ils représentaient des traînées silencieuses, lugubres, pareils à des fantômes de buveurs condamnés à revenir, après leur mort, errer autour des estaminets. Ceux qui parlaient baissaient aussitôt la voix, rappelés à la conscience de l'endroit sacré qu'ils hantaient. Ces larves se dissipèrent à leur tour, une à une, ou du moins s'affalèrent, çà et là, sans plus bouger.
La nuit chaude, une nuit de lune nouvelle, éclairait assez pour permettre à la comtesse de discerner, dans le jardin entourant le temple, des formes noires amoncelées, des gens couchés sur l'herbe. Par ces jours de fêtes carillonnées, ces rustauds, n'ayant pas le choix du coucher et dépourvus la plupart de l'obole qu'il coûte, bivaquent sur la dure. Errénés, force lieues dans les jambes ils s'endormaient lourdement, prostrés, côte à côte, confondant les sexes, mais refoulant avec terreur les incitations charnelles, même si c'était une épouse, une fiancée, qui les frôlaient.
Clara crut un moment apercevoir, allongés dans le cimetière, les ombres de Sussel Waarloos et de Trine Zwartlée; mais sa jalousie la trompait, car elle se rappela aussitôt que les fiancés avaient trouvé un gîte, avec leurs parents, dans une auberge voisine de laGrande-Barrière.
Tout à coup une musique grêle et flûtée strida dans l'absolue accalmie. En bas dans le réfectoire de l'hôtel, un chœur de soprani, garçonnets et jeunes filles, répétait un cantique pour la solennité du lendemain. Ces voix jeunes, aiguës, un peu dissonantes, étrangement sympathiques, comme toutes les choses précoces et forcées, sur lesquelles agissait l'épaisseur des parois de séparation comme une sourde pédale, de manière à en augmenter la mélancolie, accompagnèrent longtemps le cortège de pensées de Clara,—et elle faisait de ce chœur le thème accablant de sa désespérance, le chant de ses aspirations toujours refoulées, lerequiemde son amour.
La nuit régnait encore, lorsqu'elle se réveilla sans s'être couchée. La cloche s'ébranlait dans le campanile du dôme. Elle se rappela que la première messe se célébrait à quatre heures à l'intention des partants matineux.
L'envie lui prit d'assister à cet office. Elle s'humecta les tempes, s'enveloppa dans un long manteau dont elle rabattit le capuchon sur son visage et gagna doucement la rue.
Comme elle pénétrait dans l'église, le sacristain allumait les cierges de l'autel; le reste du vaisseau plongeait encore dans les ténèbres compactes. On aurait dit une crypte.
La comtesse était arrivée la première. Elle demeura dans les bas côtés agenouillée près d'un pilier. Les fidèles se tassaient d'abord à proximité du tabernacle d'argent dont la blancheur éblouissante, presque sidérale, lançait des éclairs de coupelle et sur lequel se profilait énergiquement la petite madone noire.
Une clochette tinta et du jubé obscur, piqué seulement de deux fanaux tremblotants, des brouillards de sons d'orgue s'abattirent, lourds, rauques, pâteux, comme les derniers bâillements d'un géant qui se réveille. Le célébrant parut, vêtu de rouge, en commémoration du martyr du jour et entonna l'Introït.
Les paysans déferlaient sans cesse comme des flots à marée haute et entouraient la comtesse au point de lui couper la retraite si elle avait voulu sortir. Ils envahissaient le temple avec un empressement féroce, touchant dans son irrévérence. Ils y apportaient une piété fauve.
Quelques-uns, encore hébétés par le sommeil, déambulaient en trébuchant et, les yeux gros, ils tournaient les poings dans les orbites.
Les pieds des chaises déplacées grinçaient sur la dalle. Des toux pénibles, des expectorations séniles, des quintes de coqueluche se répercutaient en échos cassés.
L'ombre empêcha longtemps Clara de démêler les uns des autres, les individus dans ce grouillement. Puis l'aube réveillant avec des précautions d'artiste les couleurs des vitraux de l'abside, des rayons s'en projetèrent par faisceaux ou par éventails sur le centre de la nef, puis une teinte de grisaille, livide, froide, succéda aux ténèbres des pourtours.
En se bousculant, les bourrus n'épargnaient guère la comtesse, que personne ne reconnaissait sous son manteau de pénitente. Ses prédilections collectives pour le peuple et surtout pour les campagnards, noyèrent un moment la passion intense portée à l'un de ces rustres. Elle se trouvait cernée dans un groupe de jeunes blousiers dégageant une effervescente et chaude odeur d'étable, des effluves de corps séveux secoués par les longues marches de la veille. Et cette atmosphère produisait sur son idée fixe l'engourdissement vague d'un anesthésique.
Les reflets des verrières trempaient de teintes fantastiques ces masses d'hommes et de femmes empêtrés. Les sarraux moites et fripés se violaçaient sur les dos arrondis. Clara observait ses voisins dans leurs dévotions; ces têtes baissées, ces lèvres balbutiantes, ces yeux pleins d'appel, éperdument fixés vers l'immuable et souriante Notre-Dame, ces épaules carrées, ces bras musclés, ces jambes charnues, ces croupes renforcées, sur lesquelles bridaient des houzeaux luisants et brunâtres comme les glèbes.
La stupeur des prières hypnotisait les faces rugueuses ou mafflues. Des oraisons jaculatoires faisaient ces fanatiques se marteler la poitrine de leurs poings gourds. Ceux qui n'avaient pas trouvé de siège s'asseyaient sur leurs talons. D'autres, immobiles, le menton dans les paumes de leurs mains, les coudes sur les cuisses, paraissaient sommeiller. Et, à côté d'un rictus d'ascète, d'un ancêtre dur et osseux, s'épanouissaient des galbes de jeunes filles, luisants comme une couverte; plus loin se pétrifiait l'admiration bestiale presque douloureuse d'un adolescent étranglé par l'émotion. Des rosaires cliquetaient entre les doigts durillonnés des vieilles et les mains potes des fillettes égrenaient des chapelets bleus si mignons qu'ils tenaient dans une coquille de noix.
Cependant des faussets enfantins et grêles, les voies si ténues de la veille, tombaient de la turbine. De ces gosiers d'impubères, étroits, étranglés, la note fusait comme un mince jet d'eau visant un ciel lunaire. C'étaient de ces voix que la mue voile déjà, dont la caresse griffe, qu'on dirait toujours prêtes à se fêler, qui tiennent encore plus de l'horreur douce des limbes que de l'éblouissance des cieux. On en dotait par la pensée ces têtes d'angelets joufflus, papillonnant sans corps et sans membres dans les gloires des Assomptions.
A l'offertoire, une pièce blanche jetée presque au juger, du fond de l'église, vint s'abattre dans un des vastes plateaux disposés sur des troncs devant l'autel.
Ce fut le signal d'une offrande générale, terriens cossus ou valets besogneux, gros fermiers du Polder ou sabotiers et lieurs de balais de la Campine se dépouillaient, ceux-là de leur superflu, ceux-ci du métal laborieusement thésaurisé. Une grêle de florins et de jaunets, une averse de gros sous, commença.
La comtesse voyait des bras se lever au-dessus du remous des têtes, viser, ajuster,—des poignets faire ressort pour jeter l'obole jusqu'au but. Les courtauds se piétaient, les parents soulevaient et portaient en avant leurs enfants malades, afin que ceux-ci offrissent eux-mêmes la pièce rédemptrice, la rançon étant alors plus agréable à Notre Gentille Dame.
La chute incessante des oboles ajoutait une étrange et crispante sonnerie aux cantiques du jubé, au plain-chant du prêtre, aux ouragans de l'orgue et aux tintements de la clochette.
Alors la scène devint encore plus poignante. Les maroufles, fiévreux, affamés du pain des Ames, se pressaient, comme le remous de la barre, de tous les coins de l'église et même du parvis, vers la Sainte-Table. Bougons, rogues, des syllabes de jurons retenues sur leurs lèvres par la majesté du lieu, ils joignaient les mains, mais distribuaient de terribles coups de coude. Les faibles et les femmes dévoraient leurs cris. D'irascibles cochets se laissaient bousculer sans colère, quitte à traiter leurs voisins de la même façon. Le prêtre semblait abecquer une nichée d'oisillons voraces.
Le soleil se levait sur cette scène. Les violettes et morbides couleurs des verrines se ravivaient à ces ruissellements d'or fluide. Les visages, tirés et blafards, reprenaient leur fleur de santé villageoise. Les fanfreluches des bonnets et les fichus bariolés éclataient sur le moutonnement des sarraux et des mantes.
Et la comtesse, embrassant le banc de communion, percevait jusqu'au frémissement de ces bouches avides de la chair d'un Dieu et le mouvement haletant de ces langues au contact de l'Holocauste.
La passion s'exaspérant jusqu'à l'éréthysme, une jalousie sacrilège indisposait Clara contre le Ciel. Elle aurait voulu, elle, l'inassouvie, se savoir désirée avec cette ferveur par ces simples; altérer du même amour ces gosiers, provoquer cette pâmoison, cet accès de désir, ce ravissement, cet oubli de tout, sauf d'un unique objet, chez cette horde de marauds puissants.
Quand répandrait-elle par son approche, sur leurs physionomies rebourses ou cruellement placides, cette expression d'idolâtrie suprême? Oui, il semblait à la comtesse que la Vierge et son divin Fils lui eussent volé la tendresse copieuse de ces violents.
Quelles délices leur procuraient-ils donc, le Saint des Saints et la Toute Sainte pour les transfigurer ainsi?
Le prêtre suffisait à peine à nourrir ces affamés.
Rassasiés, la première rangée de communiants laissait retomber la nappe et se relevait d'un même sursaut; d'autres, aussi safres, guettaient les vides de la table et les comblaient.
A une de ces oscillations de la foule, produites par le va-et-vient des attablées, la comtesse eut la vision de deux têtes juvéniles mises en pleine lumière dans la flambée conquérante du jour.
Le désespoir, la jalousie, la passion souveraine lui firent renier aussitôt cette foule convoitée si impérieusement une seconde auparavant. Son épouvantable désir, surchauffé depuis le commencement de la messe, fondit sur une seule proie. Elle cessa d'envier à Dieu le culte de ses créatures, pour ne plus songer qu'à disputer Sussel Waarloos à Trine Zwartlée.
Car c'était bien le Xavérien qui communiait à côté de sa future. Clara apercevait le profil perdu du jeune homme penché doucement vers sa bien-aimée.
La petite paysanne, de même, ne semblait pas détacher sa pensée de la terre. Au moment de s'agenouiller, leurs prunelles, noyées d'une double ferveur, s'étaient rencontrées.
Avant de monter vers Dieu, leurs prières se confondaient amoureusement.
La comtesse se laissa traîner par le courant des pèlerins et gagna l'hôtel, affolée, au paroxysme de l'aberration. Elle se croisa avec le comte qui se rendait à son tour à la messe. Il ne la vit pas; d'ailleurs, il ne l'eût pas reconnue, enveloppée qu'elle était dans son manteau de paysanne. Clara ne réfléchissait pas à ce qu'elle allait entreprendre; elle ne se sentait qu'une volonté, ou mieux qu'un instinct: parler aussitôt à Sussel Waarloos, empêcher à n'importe quel prix son mariage; l'arracher, même par un esclandre, à cette Trine Zwartlée.
A bout de moyens elle tenterait l'homicide: les tempêtes charnelles, les ataxies débordaient sa conscience. Tout devait éclater. Ne pouvant être à lui, éternellement frustrée dans son espoir, elle entendait qu'il ne fût à personne.
Elle en avait assez de la comédie de sa vie. Elle ne craignait pas le déshonneur public, la mort, elle irait à sa rencontre après s'être vengée. Au moins se serait-elle montrée un moment sans masque, sous son vrai jour, telle que l'avait créée la nature. Impudique et adultère, oui; mais menteuse plus jamais. Elle se soulagerait en disant tout ce qu'elle entretenait de désirs dans le sang, et de nostalgies dans le cœur. Le monde l'exécuterait ensuite; n'importe, elle aurait au moins respiré à l'aise quelques secondes, les premières de son long calvaire. Une catastrophe valait mieux que ces énervantes refuites et que cette suffocante hypocrisie.
Cette contrainte durait depuis son enfance. D'abord vagues et passagères, par la suite les tentations s'étaient accumulées, pressantes, formidables. Pourtant, malgré leurs assauts, Clara demeurait physiquement pure. Dans la lutte douloureuse, presque héroïque, que sa raison soutenait contre sa chair, avant cette nuit fatale du guet-apens de Zoersel, la raison l'avait toujours emporté. Si la comtesse n'était pas parvenue à abroger la triste loi du corps, du moins s'était elle flattée de l'éluder. Vierge jusqu'à son mariage, Clara s'était jurée de n'être jamais adultère qu'en pensée. Et son parjure, sa chute même, avait été une chute honteuse, une compromission. Aujourd'hui elle ne se contenterait plus de cette lâche, incomplète et peu mutuelle rencontre. Elle voulait non seulement être possédée par Sussel, mais elle entendait que cette possession fût consciente et volontaire, le résultat d'un amour réciproque. S'il consentait—et il consentirait—ils fuiraient ensemble. C'est à peine si, dans son éréthysme, elle songea un seul instant à Warner.
Rentrée à l'hôtel, elle guetta de sa fenêtre la sortie de la messe et fit mander Sussel Waarloos par le cocher.
Lorsque le Xavérien se trouva en présence de la comtesse, il fut frappé du ravage de ses traits. Elle montrait un visage encore plus décomposé que la veille sur la grand'route.
Avant qu'il eût eu le temps de s'informer de sa santé, elle lui signifia que Trine Zwartlée ne conviendrait jamais à Sussel Waarloos et qu'elle attendait de la sagesse du jeune fermier la rupture de cette alliance.
Le gars essaya de protester. Qui avait donc prévenu la comtesse contre cette brave fille? Il n'y en avait pas dans le canton de plus honnête, de plus laborieuse et de plus modeste. Quiconque disait le contraire mentait. Et s'animant à l'idée que de méchantes langues salissaient sa promise dans l'esprit de la dame, il demandait en grâce d'être confronté avec les mauvais chrétiens, il les mettait bien au défi de répéter leurs propos devant lui, car, pour sûr—foi de Waarloos—le menteur ne sortirait pas vivant de ses mains.
La comtesse n'eut garde d'accepter l'épreuve que proposait le loyal garçon. Elle continua pourtant de railler la candeur de Waarloos et persista, par des réticences et des mots couverts, à mettre en doute l'amour de Trine Zwartlée.
Sussel confirma respectueusement, mais non sans fermeté, sa foi dans cet amour.
—Mais elle ne vous aime pas autant qu'on pourrait vous aimer! laissa échapper Mmed'Adembrode.
Sussel, peu subtil, mit quelque temps à comprendre l'objection. Embarrassé il tournait et retournait sa casquette entre ses doigts.
—Nous nous aimons comme il convient, croyons-nous, Madame, autant que Dieu permet de s'aimer! finit-il par balbutier.
—Ne parlez pas de Dieu! interrompit-elle avec humeur. Il n'a rien à voir dans votre ridicule assotement pour cette petite vachère....
Mais elle s'aperçut à l'air effarouché du gars qu'elle faisait fausse route; aussi, quittant ce ton de sarcasme, elle força le Xavérien à s'asseoir, se rapprocha de lui, et cessa de jouer un dédain bien loin de son cœur. C'est câline, de l'angoisse dans les yeux, la voix sourde et mouillée, qu'elle murmura:
—Sussel... mon brave Sussel, si une femme vous disait, prête à vous prouver son dire: «Je vous aime plus que Trine peut vous aimer—oui, plus que Dieu le permet, je vous aime de toutes mes forces, je vous aime tellement que je ne sais vous voir uni à une autre femme; je vous supplie au nom de cette immense tendresse de renoncer à cette Trine», Sussel si une femme vous parlait ainsi, que feriez-vous?
Le gars ne savait que répondre, son indignation était tombée et il éprouvait à présent une vague inquiétude; un mystérieux attendrissement le gagnait. Cependant la comtesse insistait.
—Elle n'a pas l'air de quelqu'un qui se moque; elle semble plutôt souffrir! pensait Sussel, de plus en plus interloqué.
Comme elle lui répétait pour la troisième fois l'étrange hypothèse, Sussel finit par déclarer qu'il plaindrait de toute son âme la payse qui lui tiendrait des propos aussi biscornus, mais que ces lubies d'un cerveau malade ne mettraient pas un instant obstacle au bonheur rêvé avec la compagne de son choix.
Malgré l'accent convaincu que le Xavérien mit dans ses paroles, la comtesse s'obstina. Elle parla plus clairement. Il n'y avait pas que des paysannes au monde. D'autres femmes que celles de la campagne pouvaient l'avoir remarqué. Et, toujours plus enveloppante, la voix et le regard pleins de prières et de caresses, elle en vint à parler peu à peu de certain rêve ineffable, avant-goût des joies du mariage, de ce rêve où le rêveur crut expirer de délices en fondant entre les bras d'une femme....
Et comme Sussel, comprenant l'allusion, sursautait et portait les mains devant les yeux:
—Vous rougissiez en me racontant ce rêve, comme vous rougissez à présent à ce seul souvenir! ajouta le comtesse. Mais j'ignore encore à quelle époque et en quel lieu ce rêve vous visita?
Ah! combien le jeune paysan regrettait sa confidence! Que n'était-il en ce moment à dix pieds sous terre. Il ne savait que conclure de ce bizarre entretien. Tout ce qu'il entendait était nouveau pour ses oreilles. Sa peur instinctive augmentait et pourtant une ineffable langueur se mêlait à cet effroi.
Il essaya de faire diversion à ces influences troublantes. Il se leva pour partir, en bredouillant une excuse; la seconde messe devait être finie et les Xavériens de Santhoven attendaient sans doute leur porte-drapeau pour se reformer en bon ordre.
La comtesse n'hésita pas à le retenir par la main et il y avait un si impérieux pouvoir dans la pression prolongée de ces doigts de femme, le charme inéprouvé de cette sensation était tel que le paysan dut se rasseoir, sans volonté, plus gauche qu'après les libations du dimanche, une chaleur dans le dos, la gorge serrée, les yeux obstrués de vapeurs et des battements aux tempes.
Ce trouble n'échappa point à la comtesse.
—Eh bien, Sussel, reprit-elle, je sais, sans que vous me l'ayez dit, l'endroit et l'époque de votre rêve. C'était au château d'Alava, la nuit même de la bagarre de Zoersel.... Croyez-vous toujours, Sussel, que ce bonheur presque meurtrier était une illusion?
Sussel demeura plus pantois que s'il avait eu devant lui la vieille sorcière de Wortel.
—Au nom de mon salut éternel, que voulez-vous dire? bégayait-il en ébauchant un geste de terreur.
Elle ne le fit pas languir. Avant qu'il eût pu s'en défendre, elle lui jeta les bras autour du cou et, haletante, la bouche collée à son oreille, elle se confessa:
—Comprenez-vous à quel point on peut vous aimer? râlait-elle, éperdue. C'était moi la femme dans ce rêve de perdition.... Oh! je t'aime à la rage. Tu ne sauras jamais combien je t'aime....
Ces bras satinés, cette haleine de femme, ce contact, ce souffle achevaient d'affoler Sussel. Les bouillonnements de la sève l'entraînaient dans des vertiges. Les bras robustes du paysan répondirent à l'étreinte de la jeune femme; il l'emportait en maître fougueux, presque brutal. Il n'y avait plus de comtesse et de paysan, il y avait un mâle puissant et une femme altérée de cette force; il y avait la conjonction effrénée de deux désirs.
Mais, brusquement des vagissements partirent du fond de la chambre. Elle, pâmée retint Waarloos qui se dégageait: «Ne fais pas attention... c'est notre enfant.»
Notre enfant! Il répéta, hébété, ces deux mots. Et le charme se rompit. Sussel redevenait lucide. Ce petit être pour la naissance de qui Santhoven venait processionnellement remercier la Vierge n'était donc pas un d'Adembrode; c'était un Waarloos. Un Waarloos! La comtesse jouait une comédie infâme; ce pèlerinage était un défi porté au Ciel. On invoquait la Vierge au profit de l'adultère, on rendait la Madone complice d'une abominable usurpation. Et lui, Sussel, trempait dans ce crime.
A l'idée du sacrilège, le sang du gars se glaça, ses moelles refluèrent, ses nerfs se détendirent! le ressort du spasme était brisé. Le fanatisme matait la chair.
Il fut d'abord atterré, incapable du moindre mouvement.
Jusqu'à ce matin, le jeune paysan ne s'était jamais représenté femme plus noble, plus immaculée que Mmed'Adembrode; il la vénérait à l'égal d'une sainte en réservant son amour profane et charnel pour la petite fermière de Grobbendonck et il aurait mille fois douté de la fidélité de sa fiancée plutôt que de soupçonner un instant la grande dame. Il se rappela, en cette seconde terrible, les bontés de la comtesse, ses convictions ardentes, sa charité sans bornes et surtout les soins qu'elle lui avait prodigués après l'échauffourée de Zoersel. Et voilà que cette élue n'était plus qu'une femme, et non seulement une femme faible et peccable, mais la pire, la plus méprisable des femmes, une menteuse, traître à son mari, traître à Dieu, une adultère et une félone qui avait sali l'écusson des marquis de Ryen, bafoué Notre Gentille Dame, renié le Saint Sacrement du mariage!
Il s'était dégagé en la repoussant avec dégoût, il éprouvait des envies de la battre et en même temps de pleurer sur elle comme sur une morte.
Il voulut fuir. Elle le rattrapa par la blouse; il le lui fallait et cette fois, bien éveillé et conscient; cramponnée à ses hanches comme une noyée à une épave, elle se laissa traîner par la pièce. Au risque de les meurtrir, il parvint à détacher les mains de la comtesse. Elle le vit perdu à tout jamais pour elle. Elle se rua, le rattrapa encore:
—Pitié! gémissait-elle, n'achève pas de me damner.... Hier soir, quand je vous ai vus, cette Trine et toi, sur la route, ce matin surtout à la communion, lorsque vos visages s'attiraient je suis descendue au fond de l'Enfer.... Je ne te demande même pas de m'aimer.... Je deviens raisonnable vois.... Nous ne nous reverrons plus.... Mais renonce à cette paysanne.... Je n'implore que cette grâce-là... ou, si tu tiens à cette espèce et persistes à l'épouser, tue-moi, tue-moi comme une gueuse... si tu ne veux même pas me tuer, un autre frappera sans hésiter, lui... Essaie plutôt.... Ah! je ne reculerai pas devant le scandale.... Epouse-la cette grosse fille, et je dirai à mon mari, au comte d'Adembrode, à ton bienfaiteur, au descendant des bienfaiteurs de tes ancêtres, je lui dirai qui est le père de ce garçon adoré, le vrai père de l'héritier de cette illustre maison. Et il devra me croire! Car alors sa jalousie lui révélera la ressemblance entre cet enfant et Sussel Waarloos.... Toi d'abord tu ne la nieras pas cette ressemblance!... Regarde!...
Et elle écarta les rideaux du berceau de dentelles ou sommeillait le jeune comte.
Machinalement, poussé par une curiosité anxieuse, il s'approcha de la couchette et se pencha sur le petit être. L'enfant promettait d'être beau et vigoureux comme un Waarloos et une Mortsel, mais aucun de ses traits n'appartenait aux descendants de Rohingus, premier prince de Ryen.
Fasciné le père ne songea plus à partir.
—Eh bien! dit-elle, doutes-tu encore à présent? Persistes-tu à te marier? Tes camarades, le comte, Trine surtout ne croiront jamais à cette histoire de somnambulisme et de fièvre chaude, à cet homme dont une femme a abusé?—ajouta, Clara, avec un rire effrayant de ménade, un rire qui ne passait pas le nœud de la gorge.—Est-ce que de pareilles aventures arrivent? Ils te traiteront d'ingrat et d'infidèle... je te ferai chasser par ton bienfaiteur et renier par ta promise!
Elle annonçait ces intentions avec une véritable furie, d'un ton si diabolique, qu'elle exaspéra le jeune paysan et qu'en ce moment il ne vit plus en elle qu'une usurpatrice, une possédée, le mauvais génie du comte Warner d'Adembrode. Il secoua ses derniers scrupules et indigné, méprisant, il se campa devant elle, se croisa les bras, et la regarda dans le blanc des yeux:—Vrai, vous feriez cela?—prononça-t-il terrible comme un justicier.—Les nobles de la ville avaient donc raison lorsqu'ils condamnèrent notre maître parce qu'il épousait une femme de votre espèce....
Clara reçut cette insulte comme une foudroyante décharge d'électricité. Rien n'aurait pu l'atteindre plus profondément et plus cruellement que ce mépris du simple paysan, d'un être en dessous d'elle, auprès de qui elle aspirait à descendre et qui, non content de la rebuter pour une infime maraude, la ravalait sous lui, qui, d'un mot, venait de l'écraser comme une courtilière sous son sabot de manant.
Sussel, qui la dévisageait, s'effraya, à peine eut-il prononcé ces paroles, de la souffrance que trahissait la physionomie de la malheureuse. Il avait pratiqué une opération suprême, son scalpel taillait en pleine chair, le coup devait la tuer ou la guérir.
Mais la réaction chez le paysan fut encore plus instantanée que chez sa victime.
Repris d'affection pour la coupable, et évoquant la généreuse et secourable comtesse d'antan, une voix lui disait même que si cette créature d'élite était tombée de son piédestal, c'était à cause de lui et qu'il ne lui appartenait donc pas de la marquer comme un bourreau.
Il s'agenouilla, suffoquant de tristesse et de remords.