À mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui venait de paraître en deux livraisons de laRevue des Deux Mondes.
C'étaitInès de las Sierras. J'étais émerveillé. Ce roman, une des dernières publications de Charles, était si frais, si coloré, qu'on eût dit une œuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouvée et mise au jour à l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Inès, c'était une histoire d'apparition de spectres, de fantômes; seulement, toute fantastique durant la première partie, elle cessait de l'être dans la seconde; la fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis amèrement à Nodier.
—C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-là je ne la gâterai pas, soyez tranquille.
—À la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, à cette œuvre-là? Nodier me prit la main.
—Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce n'est pas moi qui l'écrirai, dit-il.
—Et qui l'écrira?
—Vous.
—Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.
—Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la gardais pour moi, ou plutôt pour vous.
—Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'écrirez, vous l'imprimerez. Nodier secoua la tête.
—Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.
—Attendez à ma prochaine visite, nous avons le temps.
—Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un créancier quand je lui donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commença. Jamais Nodier n'avait raconté d'une façon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume, si j'avais eu du papier, si j'avais pu écrire aussi vite que la parole! L'histoire était longue, je restai à dîner. Après le dîner, Nodier s'était assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis plus.
Nodier, que l'on croyait si facile à la plainte, avait au contraire caché jusqu'au dernier moment ses souffrances à sa famille.
Lorsqu'il découvrit la blessure, on reconnut que la blessure était mortelle.
Nodier était non seulement chrétien, mais bon et vrai catholique. C'était à Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un prêtre lorsque l'heure serait venue. L'heure était venue, Marie envoya chercher le curé de Saint-Paul.
Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des péchés dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.
La confession achevée, toute la famille entra.
Nodier était dans une alcôve sombre, d'où il étendait les bras sur sa femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.
Derrière la famille étaient les domestiques.
Derrière les domestiques, la bibliothèque, c'est-à-dire ces amis qui ne changent jamais, les livres.
Le curé dit à haute voix les prières auxquelles Nodier répondit aussi à haute voix, en homme familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les prières finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son état, affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout si on le laissait dormir pendant quelques heures.
On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.
Le 26 janvier au soir, c'est-à-dire la veille de sa mort, la fièvre augmenta et produisit un peu de délire; vers minuit, il ne reconnaissait personne, sa bouche prononça des paroles sans suite, dans lesquelles on distingua les noms de Tacite et de Fénelon.
Vers deux heures, la mort commençait de frapper à la porte: Nodier fut secoué par une crise violente, sa fille était penchée sur son chevet et lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux, regarda Marie et la reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de ses mains et but avec avidité le breuvage qu'elle contenait.
—Tu as trouvé cela bon? demanda Marie.
—Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.
Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le chevet du lit, couvrant de ses cheveux le front humide du mourant.
—Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La mort frappait toujours.
[Note 1: Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier, une notice pleine d'intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à vingt-cinq exemplaires seulement.]
Les extrémités commençaient à se refroidir; mais, au fur et à mesure que la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.
Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantième du mois.
—Le 27 janvier, dit madame Nodier.
—Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier. Puis, se tournant vers la fenêtre:
—Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir. Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.
Puis enfin, au moment où le premier rayon du jour frappa les vitres il rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.
Avec Nodier tout mourut à l'Arsenal, joie, vie et lumière; ce fut un deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-même en perdant Nodier.
Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.
Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.
Voilà pourquoi j'en parle si souvent.
Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racontée.
Au nombre de ces ravissantes cités qui s'éparpillent au bord du Rhin, comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duché de Bade, Mannheim, la seconde résidence du grand-duc.
Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim, aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim; mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.
C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois, un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de Werther.
En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'œil sur Mannheim pour juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je, combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].
[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]
[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]
Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.
Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle, quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en porcelaine de Saxe.
L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.
L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.
La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.
Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.
Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus réjouissants.
Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle, et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce 1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour dans les cœurs.
Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des cœurs qui battaient le plus violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de l'église des Jésuites.
Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.
La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.
Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet une esquisse commencée.
Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano une sonate ouverte.
Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un commencement de ballade griffonné.
Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin; mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.
Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un poète? Nous l'ignorons.
Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une collection de pipes.
Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.
Non, il regardait.
Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde quand les yeux ne sont que la lunette du cœur!
Que regardait-il?
Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église des Jésuites.
Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était pleine.
Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui regardait derrière ce rideau, celui dont le cœur battait ainsi en regardant?
C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille, maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait équilibre.
Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien: c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais, brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.
Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau; il était né la même année où Schiller, écrivant son drame desBrigands, signait Schiller,esclave de Klopstock; né au milieu d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui, enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour, violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres, après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs pupitres.
De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes, cependant, il en restait une.
Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.
Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une sœur de sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui, dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann; car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire, c'est le malheur.
Cette tante, c'était la tante Sophie.
Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec nœuds roses, elle était ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.
Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs d'Hoffmann.
Il n'en était pas de même de son oncle.
La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux mains de cet oncle.
C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire, l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.
Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture; mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la peinture, tant de minutes pour la poésie.
Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche, avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants, mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au théâtre.
En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre, près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et Piccinni.
Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant, les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.
Dans l'instant où quelques personnes, sortant de l'église des Jésuites, quoique la messe fût à peine à moitié de sa célébration, rendaient l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta à sa porte. Le jeune homme secoua la tête et frappa du pied avec un mouvement d'impatience, mais ne répondit pas.
On heurta une seconde fois.
Un regard torve alla foudroyer l'indiscret à travers la porte.
On frappa une troisième fois.
Cette fois, le jeune homme demeura tout à fait immobile; il était visiblement décidé à ne pas ouvrir.
Mais, au lieu de s'obstiner à frapper, le visiteur se contenta de prononcer un des prénoms d'Hoffmann.
—Théodore, dit-il.
—Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.
—Oui, c'est moi; tiens-tu à être seul?
—Non, attends.
Et Hoffmann alla ouvrir.
Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond, un peu effaré, entra. Il pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment où la porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'épaule et les lèvres sur le front, comme eût pu faire un frère aîné.
C'était, en effet, un véritable frère pour Hoffmann. Né dans la même maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur deMartin Luther, de l'Attila, du24 Février, deLa Croix de la Baltique, avait grandi sous la double protection de sa mère et de la mère d'Hoffmann.
Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se termina par la folie, avaient transmis à leurs enfants cette maladie, qui, atténuée par la transmission, se traduisit en imagination fantastique chez Hoffmann, et en disposition mélancolique chez Zacharias. La mère de ce dernier se croyait, à l'instar de la Vierge, chargée d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait être le nouveau Christ, le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant qu'il dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, espérant à chaque verset, voir la couronne de bleuets se changer en auréole.
Les deux enfants furent élevés ensemble; c'était surtout parce que Zacharie habitait Heidelberg, où il étudiait, qu'Hoffmann s'était enfui de chez son oncle, et à son tour Zacharie, rendant à Hoffmann amitié pour amitié, avait quitté Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à Mannheim, quand Hoffmann était venu chercher à Mannheim une meilleure musique que celle qu'il trouvait à Heidelberg.
Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim, loin de l'autorité de cette mère si douce, les deux jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce complément indispensable de l'éducation de l'étudiant allemand, et ils avaient résolu de visiter Paris.
Werner, à cause du spectacle étrange que devait présenter la capitale de la France au milieu de la période de Terreur où elle était parvenue.
Hoffmann, pour comparer la musique française à la musique italienne, et surtout pour étudier les ressources de l'Opéra français comme mise en scène et décors, Hoffmann ayant dès cette époque l'idée qu'il caressa toute sa vie de se faire directeur de théâtre.
Werner, libertin par tempérament, quoique religieux par éducation, comptait bien en même temps profiter pour son plaisir de cette étrange liberté de mœurs à laquelle on était arrivé en 1793, et dont un de ses amis, revenu depuis peu d'un voyage à Paris, lui avait fait une peinture si séduisante, que cette peinture avait tourné la tête du voluptueux étudiant.
Hoffmann comptait voir les musées dont on lui avait dit force merveilles, et, flottant encore dans sa manière, comparer la peinture italienne à la peinture allemande.
Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux amis, le désir de visiter la France était égal chez tous deux.
Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent. Mais, par une coïncidence étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de sa mère cinq frédérics d'or.
Dix frédérics d'or faisaient à peu près deux cents livres, c'était une jolie somme pour deux étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme était bien insuffisante pour accomplir le fameux voyage projeté.
Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et, comme cette idée leur était venue à tous deux à la fois, ils l'avaient prise pour une inspiration du ciel.
C'était d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frédérics d'or.
Avec ces dix frédérics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant ces dix frédérics on pouvait gagner une somme à faire le tour du monde.
Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1ermai, les maisons de jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann entrèrent dans une maison de jeu.
Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq frédérics d'or.
Le tour d'Hoffmann était venu.
Hoffmann hasarda en tremblant son premier frédéric d'or et gagna.
Encouragé par ce début, il redoubla. Hoffmann était dans un jour de veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de ceux qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hésiter, il marcha franchement de parolis en parolis; on eût pu croire qu'un pouvoir surnaturel le secondait: sans combinaison arrêtée, sans calcul aucun, il jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fiévreux, plus pâle qu'un spectre, Zacharie murmurait: «Assez, Théodore, assez»: mais le joueur raillait cette timidité puérile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait l'or. Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c'était l'heure de la fermeture de l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire que toute cette fortune était à lui, sortit le premier: Hoffmann allait le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue pendant tout le temps qu'il avait joué, l'arrêta comme il allait franchir le seuil de la porte.
—Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'épaule et en le regardant fixement, si vous y allez de ce train-là, vous ferez sauter la banque, j'en conviens; mais quand la banque aura sauté, vous n'en serez qu'une proie plus sûre pour le diable.
Et, sans attendre la réponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit à son tour, mais il n'était plus le même. La prédiction du vieux soldat l'avait refroidi comme un bain glacé, et cet or, dont ses poches étaient pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquités.
Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann, l'un riant, dansant, chantant; l'autre rêveur, presque sombre.
Celui qui riait, dansait, chantait, c'était Werner; celui qui était rêveur et presque sombre, c'était Hoffmann.
Tous deux, au reste, décidèrent de partir le lendemain soir pour la France.
Ils se séparèrent en s'embrassant.
Hoffmann, resté seul, compta son or.
Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.
Il réfléchit longtemps et sembla prendre une résolution difficile.
Pendant qu'il réfléchissait à la lueur d'une lampe de cuivre éclairant la chambre, son visage était pâle et son front ruisselait de sueur.
À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit fût-il aussi insaisissable que le frémissement de l'aile du moucheron, Hoffmann tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.
La prédiction de l'officier lui revenait à l'esprit, il murmurait tout bas des vers deFaust, et il lui semblait voir, sur le seuil de la porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.
Enfin son parti fut pris.
Il mit à part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement nécessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et écrivit sur cette carte:
À Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour être partagé entre les familles les plus pauvres de la ville.
Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même, rafraîchi par ce qu'il venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et dormit tout d'une pièce jusqu'au lendemain à sept heures du matin.
À sept heures il se réveilla, et son premier regard fut pour ses mille thalers visibles et ses quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir fait un rêve.
La vue des objets l'assura de la réalité de ce qui lui était arrivé la veille.
Mais ce qui était une réalité surtout, pour Hoffmann, quoique aucun objet matériel ne fût là pour la lui rappeler, c'était la prédiction du vieil officier.
Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à la diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin cependant de serrer les mille thalers restants dans son tiroir.
Puis, comme il était convenu, on s'en souvient, que les deux amis partiraient le même soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses préparatifs de voyage.
Tout en allant, tout en venant, tout en époussetant un habit, en pliant une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans la rue et demeura dans la pose où il était.
Une jeune fille de seize à dix-sept ans, charmante, étrangère bien certainement à la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait pas, venait de l'extrémité opposée de la rue et s'acheminait vers l'église.
Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre et de musicien, n'avait jamais rien vu de pareil.
C'était quelque chose qui dépassait non seulement tout ce qu'il avait vu, mais encore tout ce qu'il espérait voir.
Et cependant, à la distance où il était, il ne voyait qu'un ravissant ensemble: les détails lui échappaient.
La jeune fille était accompagnée d'une vieille servante.
Toutes deux montèrent lentement les marches de l'église des Jésuites, et disparurent sous le portail.
Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un habit lie-de-vin à moitié battu, sa redingote à brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile derrière son rideau.
C'est là que nous l'avons trouvé, attendant la sortie de celle qu'il avait vue entrer.
Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne fût un ange, et qu'au lieu de sortir par la porte, elle ne s'envolât par la fenêtre pour remonter aux cieux.
C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami Zacharias Werner vint le prendre après nous.
Le nouveau venu appuya du même coup, comme nous l'avons dit, sa main sur l'épaule et ses lèvres sur le front de son ami.
Puis il poussa un énorme soupir.
Quoique Zacharias Werner fût toujours très pâle, il était cependant encore plus pâle que d'habitude.
—Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquiétude réelle.
—Oh! mon ami, s'écria Werner.... Je suis un brigand! je suis un misérable! je mérite la mort... fends-moi la tête avec une hache... perce-moi le cœur avec une flèche. Je ne suis plus digne de voir la lumière du ciel.
—Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux; qu'est-il donc arrivé, cher ami?
—Il est arrivé.... Ce qui est arrivé, n'est-ce pas?... tu me demandes ce qui est arrivé?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tenté!
—Que veux-tu dire?
—Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me semble que c'est un rêve.
—Comment! un rêve?
—Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh bien! quand j'ai vu cela, une véritable fortune, mille frédérics d'or, mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pièce j'ai vu rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y résister, j'ai pris le tiers de mon or et j'ai été au jeu.
—Et tu as perdu?
—Jusqu'à mon dernier kreutzer.
—Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux tiers.
—Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers, et....
—Et tu l'as perdu comme le premier?
—Plus vite, mon ami, plus vite.
—Et tu es revenu chercher ton troisième tiers?
—Je ne suis pas revenu, j'ai volé: j'ai pris les quinze cents thalers restants, et je les ai posés sur la rouge.
—Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?
—Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans hésitation, sans remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir! Sortie, mon ami, sortie!
—Et tu ne regrettes les mille frédérics qu'à cause du voyage?
—Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de côté de quoi aller à Paris, cinq cents thalers!
—Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?
—À l'instant même.
—Eh bien! qu'à cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le conduisant vers son tiroir; tiens, voilà les cinq cents thalers, pars.
—Comment! que je parte? s'écria Werner, et toi?
—Oh! moi, je ne pars plus.
—Comment! tu ne pars plus?
—Non, pas dans ce moment-ci du moins.
—Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'empêche de partir? qui te retient à Mannheim?
Hoffmann entraîna vivement son ami vers la fenêtre. On commençait à sortir de l'église, la messe était finie.
—Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant du doigt quelqu'un à l'attention de Werner.
Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail, descendant lentement les degrés de l'église, son livre de messe posé contre sa poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive comme la Marguerite de Goethe.
—Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?
—Certainement que je vois.
—Eh bien! que dis-tu?
—Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie le voyage de Paris, fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du théâtre de Mannheim.
—Tu la connais donc?
—Certainement.
—Tu connais donc son père?
—Il était chef d'orchestre au théâtre de Francfort.
—Et tu peux me donner une lettre pour lui?
—À merveille.
—Mets-toi là, Zacharias, et écris.
Zacharias se mit à la table et écrivit.
Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami Théodore Hoffmann à son vieil ami Gottlieb Murr.
Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps d'achever sa lettre; la signature apposée, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'élança hors de la chambre.
—C'est égal, lui cria une dernière fois Zacharias Werner, tu verras qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire oublier Paris.
Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas même à propos de se retourner pour lui répondre, même par un signe d'approbation ou d'improbation.
Quant à Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche, et, pour n'être plus tenté par le démon du jeu, il courut aussi vite vers l'hôtel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux chef d'orchestre.
Hoffmann frappait à la porte du maître Gottlieb Murr juste au même moment où Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.
Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne à Hoffmann.
Hoffmann n'avait jamais vu maître Gottlieb, et cependant il le reconnut.
Cet homme, tout grotesque qu'il était, ne pouvait être qu'un artiste, et même un grand artiste.
C'était un petit vieillard de cinquante-cinq à soixante ans, ayant une jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui ressemblait à un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plutôt tout en sautillant, et son sautillement ressemblait fort à celui d'un hochequeue, tout en sautillant et en devançant les gens qu'il introduisait chez lui, il s'arrêtait, faisant une pirouette sur sa jambe torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et continuait son chemin.
Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donné, dans ses œuvres, une si complète galerie.
Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et spirituel à la fois, recouvert d'une peau parcheminée, mouchetée de rouge et de noir comme une page de plain-chant. Au milieu de cet étrange faciès brillaient deux yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux apprécier le regard aigu, que les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, même dans son sommeil, étaient constamment relevées sur son front ou abaissées sur le bout de son nez. C'était seulement quand il jouait du violon en redressant la tête et en regardant à distance, qu'il finissait par utiliser ce petit meuble qui paraissait être chez lui plutôt un objet de luxe que de nécessité.
Sa tête était chauve et constamment abritée sous une calotte noire, qui était devenue une partie inhérente à sa personne. Jour et nuit maître Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement, lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite perruque à la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise entre le crâne et la perruque. Il va sans dire que jamais maître Gottlieb ne s'inquiétait le moins du monde de la portion de velours qui apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinité avec le chapeau qu'avec la tête, accompagnaient le chapeau dans son excursion aérienne, toutes les fois que maître Gottlieb saluait.
Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.
Il suivit donc maître Gottlieb où maître Gottlieb, qui, comme nous l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.
Maître Gottlieb s'arrêta dans un grand cabinet plein de partitions empilées et de feuilles de musique volantes: sur une table étaient dix ou douze boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes cette forme à laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est-à-dire la forme d'un étui de violon.
Pour le moment, maître Gottlieb était en train de disposer pour le théâtre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique italienne, leMatrimonio segretode Cimarosa.
Un archet, comme la batte d'Arlequin, était passé dans sa ceinture, ou plutôt maintenu par le gousset boutonné de sa culotte, une plume se dressait fièrement derrière son oreille, et ses doigts étaient tachés d'encre.
De ces doigts tachés d'encre il prit la lettre que lui présentait Hoffmann, puis, jetant un coup d'œil sur l'adresse, et reconnaissant l'écriture:
—Ah! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète celui-là, mais joueur. Puis, comme si la qualité corrigeait un peu le défaut, il ajouta: Joueur, joueur, mais poète.
Puis, décachetant la lettre:
—Parti, n'est-ce pas? parti!
—Il part, monsieur, en ce moment même.
—Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme pour recommander son ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyagé, je ne connaîtrais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.
—Mais, dit Hoffmann, vous n'en connaîtriez pas moins bien leurs œuvres, maître Gottlieb.
—Oui, leurs œuvres, certainement: mais qu'est-ce que connaître l'œuvre sans l'artiste? C'est connaître l'âme sans le corps; l'œuvre, c'est le spectre, c'est l'apparition; l'œuvre, c'est ce qui reste de nous après notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a vécu: vous ne comprendrez jamais entièrement l'œuvre d'un homme si vous n'avez pas connu l'homme lui-même.
Hoffmann fit un signe de la tête.
—C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais apprécié complètement Mozart qu'après avoir vu Mozart.
—Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon? parce qu'il a voyagé en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne, c'est la musique des dieux.
—Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant pas en Italie que Mozart a faitle Mariage de FigaroetDon Juan, puisqu'il a fait l'un à Vienne pour l'empereur, et l'autre à Prague pour le théâtre italien.
—C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime à voir en vous cet esprit national qui vous fait défendre Mozart. Oui, certainement, si le pauvre diable eût vécu, et s'il eût fait encore un ou deux voyages en Italie, c'eût été un maître, un très grand maître. Mais ceDon Juan, dont vous parlez, ceMariage de Figaro, dont vous parlez, sur quoi les a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes, sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi, jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour l'apprécier à sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitté l'Italie depuis quatre ans; depuis quatre ans je grelotte, excepté quand je pense à l'Italie; la pensée seule me réchauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je pense à l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de calotte même. Le souvenir me ravive: ô musique de Bologne! ô soleil de Naples! oh!...
Et la figure du vieillard exprima un moment une béatitude suprême, et tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les torrents du soleil méridional, inondant encore sa tête ruisselaient de son front chauve sur ses épaules, et de ses épaules sur toute sa personne.
Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en profita pour regarder tout autour de lui, espérant toujours voir Antonia. Mais les portes étaient fermées et l'on n'entendait aucun bruit derrière aucune de ces portes qui y décelât la présence d'un être vivant.
Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb, dont l'extase se calmait peu à peu, et qui finit par en sortir avec une espèce de frissonnement.
—Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.
—Je dis, maître Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias Werner, lequel m'a parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et comme je suis musicien!
—Ah! vous êtes musicien!
Et Gottlieb se redressa, releva la tête, la renversa en arrière, et, à travers ses lunettes, momentanément posées sur les derniers confins de son nez, il regarda Hoffmann.
—Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, front de musicien, œil de musicien; et qu'êtes-vous? compositeur ou instrumentiste?
—L'un et l'autre, maître Gottlieb.
—L'un et l'autre! dit maître Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux hommes, de trois hommes pour être seulement l'un ou l'autre! et ils sont l'un et l'autre!
Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras au ciel et ayant l'air d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.
Puis, après la pirouette achevée s'arrêtant devant Hoffmann:
—Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?
—Mais des sonates, des chants sacrés, des quintetti.
—Des sonates après Jean-Sébastien Bach! des chants sacrés après Pergolèse! des quintetti après François-Joseph Haydn! Ah! jeunesse! jeunesse!
Puis, avec un sentiment de profonde piété:
—Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel instrument jouez-vous?
—De tous à peu près, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole d'amour jusqu'au théorbe; mais l'instrument dont je me suis particulièrement occupé, c'est le violon.
—En vérité, dit maître Gottlieb d'un air railleur, en vérité tu lui as fait cet honneur-là, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui, pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que c'est que le violon? Le violon! et maître Gottlieb balança son corps sur cette seule jambe dont nous avons parlé, l'autre restant en l'air comme celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les instruments. Le violon a été inventé par Satan lui-même pour damner l'homme, quand Satan a perdu plus d'âmes qu'avec les sept péchés capitaux réunis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon maître, mon héros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a coûté dans ce monde et dans l'autre pour avoir joué toute une nuit avec le violon du diable lui-même, et pour avoir gardé son archet. Oh! le violon! sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa simplicité presque misérable les plus inépuisables trésors d'harmonie qu'il soit possible à l'homme de boire à la coupe des dieux? As-tu étudié ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout? espères-tu réunir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout merveilleux, qui depuis deux siècles résiste aux efforts des plus savants, qui se plaint, qui gémit, qui se lamente sous leurs doigts, et qui n'a jamais chanté que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon maître? Quand tu as pris un violon pour la première fois, as-tu bien pensé à ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier, ajouta maître Gottlieb avec un soupir tiré du plus profond de ses entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu; violon, tentateur éternel! d'autres que toi aussi ont cru à leur vocation, et ont perdu leur vie à racler le boyau, et tu vas augmenter le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles à la société, si insupportables à leurs semblables.
Puis, tout à coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un archet comme un maître d'escrime prend deux fleurets, et les présentant à Hoffmann:
—Eh bien! dit-il d'un air de défi, joue-moi quelque chose: voyons, joue, et je te dirai où tu en es, et, s'il est encore temps de te retirer du précipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tiré le pauvre Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec fureur, avec rage. Il rêvait des miracles, mais je lui ai ouvert l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu. Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer. Là, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au commencement, il leur faisait faire dix heures à l'heure, et maintenant, maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la fête à son oncle, tandis qu'il n'eût jamais joué du violon que pour souhaiter la fête au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon, montre-moi ce que tu sais faire.
Hoffmann prit le violon et l'examina.
—Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es pas digne de le toucher.
Hoffmann pinça une corde, qui rendit un son vibrant, prolongé, frémissant.
—C'est unAntonio Stradivarius.
—Allons, pas mal; mais de quelle époque de la vie de Stradivarius? Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698 à 1728.
—Ah! quant à cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble impossible....
—Impossible, blasphémateur! impossible! c'est comme si tu me disais, malheureux, qu'il est impossible de reconnaître l'âge du vin en le goûtant. Écoute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai 1793, ce violon a été fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit de Crémone à Mantoue en 1705, et où il laissa son atelier à son premier élève. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te le dire, n'est que de troisième ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit encore trop bon pour un pauvre écolier comme toi. Ça va, va!
Hoffmann épaula le violon, et, non sans un vif battement de cœur, commença les variations sur le thème deDon Juan:
«La ci darem' la mano».
Maître Gottlieb était debout près d'Hoffmann, battant à la fois la mesure avec sa tête et avec le bout du pied de sa jambe torse. À mesure qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa mâchoire supérieure mordait la lèvre inférieure, et, aux deux côtés de cette lèvre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position ordinaire elle était destinée à cacher, mais qui en ce moment se dressaient comme deux défenses de sanglier. Enfin, un allégro, dont Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de maître Gottlieb un mouvement de tête qui ressemblait à un signe d'approbation.
Hoffmann finit par un démanché qu'il croyait des plus brillants, mais qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse grimace.
Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et frappant sur l'épaule du jeune homme:
—Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu auras oublié tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces bonds à la mode, quand tu ménageras ces traits sautillants et ces démanchés criards, on fera quelque chose de toi.
Cet éloge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien, ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noyé qu'il était dans l'océan musical, que maître Gottlieb était le père de la belle Antonia.
Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche du vieillard:
—Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce vous, maître Gottlieb?
—Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux écouter le vieux Murr?
—Je vous écouterai, maître, et tant que vous voudrez.
—Oh! murmura le vieillard avec mélancolie, car son regard se rejetait dans le passé, car sa mémoire remontait les ans révolus, c'est que j'en ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a frayé le chemin; il faut jouer à la manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a deviné que le violon était, sinon un dieu, du moins le temple d'où un dieu pouvait sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable, intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certainsappoggiamenti; puis Germiniani, vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans transition; j'ai été à Paris exprès pour le voir, comme tu veux, toi, aller à Paris pour voir l'Opéra: un maniaque, mon ami, un somnambule, mon ami, un homme qui gesticulait en rêvant, entendant assez bien letempo rubato, fataltempo rubato, qui tue plus d'instrumentistes que la petite vérole, que la fièvre jaune, que la peste! Alors je lui jouai mes sonates à la manière de l'immortel Tartini, mon maître, et alors il avoua son erreur. Malheureusement l'élève était enfoncé jusqu'au cou dans sa méthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant! Quarante ans plus tôt, je l'eusse sauvé, comme Giardini; celui-là je l'avais pris à temps, mais malheureusement il était incorrigible; le diable en personne s'était emparé de sa main gauche, et alors il allait, il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le suivre. C'étaient des extravagances, des sautillements, des démanchés à donner la danse de Saint-Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu'en présence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui était le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet, que Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le poignet luxé pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un véritable fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, un équilibriste sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au lieu d'un archet. Hélas! hélas! hélas! s'écria douloureusement le vieillard, je le dis avec un profond désespoir, avec Nardini et avec moi s'éteindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et bâtissait les villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin, nous démolissons comme les trompettes maudites. Si les Français entrent jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de Philippsbourg, qu'ils ont assiégé tant de fois, ils n'auront qu'à faire exécuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses portes.
Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:
—Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes élèves, un enfant plein de bonnes dispositions, mais impatient, mais dévergondé, mais sans règle. Quant à Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la première chose que j'ai dite à ma vieille Lisbeth, c'était, si elle entendait jamais ce nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du maître des maîtres, de l'immortel Tartini. Oh! à celui qui m'apportera la tête de Giarnowicki, je promets des leçons et des conseils tant qu'il en voudra. Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en revenant à Hoffmann, quant à toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes élèves, n'étaient pas plus forts que toi; quant à toi je disais donc qu'en venant chercher maître Gottlieb, qu'en t'adressant à maître Gottlieb, qu'en te faisant recommander à lui par un homme qui le connaît et qui l'apprécie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a dans cette poitrine là un cœur d'artiste. Aussi maintenant, jeune homme, voyons, ce n'est plus unAntonio Stradivariusque je veux mettre entre tes mains; non, ce n'est même plus unGramulo, ce vieux maître que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais que sur desGramulo; non, c'est sur unAntonio Amati, c'est sur l'aïeul, c'est sur l'ancêtre, c'est sur la tige première de tous les violons qui ont été faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pénélope.
Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours toute galonnée d'or, et en tira un violon comme il semblait qu'il ne dût jamais avoir existé de violons, et comme Hoffmann seul peut-être se rappelait en avoir vu dans les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.
Puis il s'inclina sur l'instrument vénérable, et le présentant à Hoffmann:
—Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop indigne de lui.
Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commença une vieille étude de Jean-Sébastien Bach.
—Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il n'entendait rien au violon. N'importe.
Au premier son qu'Hoffmann avait tiré de l'instrument, il avait tressailli, car lui, l'éminent musicien, il comprenait quel trésor d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.
L'archet, semblable à un arc, tant il était courbé, permettait à l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes à la fois, et la dernière de ces cordes s'élevait à des tons célestes si merveilleux, que jamais Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'éveillât sous une main humaine.
Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de lui, la tête renversée en arrière, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:
—Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'âme. Allons, de l'âme! de l'âme! de l'âme!!!
Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il comprenait, comme il lui avait dit à la première épreuve, qu'il fallait désapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au fortissimo, de la caresse à la menace, de l'éclair à la foudre, et il se perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en poussière humide, et il était sous l'influence d'une situation nouvelle, d'un état touchant à l'extase, quand tout à coup sa main gauche s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.
La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait, Hoffmann avait vu apparaître, pareille à une ombre évoquée par une harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine oppressée, les yeux humides.
Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître Gottlieb n'eut que le temps de retenir le vénérableAntonio Amati, qui s'échappait de la main du jeune instrumentiste.
Antonia avait paru mille fois plus belle encore à Hoffmann, au moment où il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment où il lui avait vu descendre les degrés de l'église.
C'est que, dans la glace où la jeune fille venait de réfléchir son image et qui était à deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu rétablir d'un seul coup d'œil toutes les beautés qui lui avaient échappé à distance.
Antonia avait dix-sept ans à peine; elle était de taille moyenne, plutôt grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balançant sur leur tige, de palmier se courbant au vent, eussent été insuffisantes pour peindre cettemorbidezzaitalienne, seul mot de la langue exprimant à peu près l'idée de douce langueur qui s'éveillait à son aspect. Sa mère était, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de Vérone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurtées, et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beautés des deux races qui se disputent la palme de la beauté. Ainsi, avec la finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matité de peaux des femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à la fois, flottant au moindre vent, comme une vapeur dorée, ombrageaient des yeux et des sourcils de velours noir. Puis, chose singulière encore, c'était dans sa voix surtout que le mélange harmonieux des deux langues était sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la belle langue où, comme dit Dante, résonne le si, venait adoucir la rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle parlait italien, la langue un peu trop molle de Métastase et de Goldoni prenait une fermeté qui lui donnait la puissante accentuation de la langue de Schiller et de Goethe.
Mais ce n'était pas seulement au physique que se faisait remarquer cette fusion; Antonia était au moral un type merveilleux et rare de ce que peuvent réunir de poésie opposée le soleil de l'Italie et les brumes de l'Allemagne. On eût dit à la fois une muse et une fée, la Lorelei de la ballade et la Béatrice deLa Divine Comédie.
C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, était fille d'une grande artiste. Sa mère, habituée à la musique italienne, s'était un jour prise corps à corps avec la musique allemande. La partition del'Alcestede Gluck lui était tombée entre les mains, et elle avait obtenu de son mari, maître Gottlieb, de lui faire traduire le poème en italien, et, le poème traduit en italien, elle était venue le chanter à Vienne; mais elle avait trop présumé de ses forces, ou plutôt, l'admirable cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité. À la troisième représentation de l'opéra qui avait eu le plus grand succès, à l'admirable solo d'Alceste:
Divinités du Styx, ministres de la mort,Je n'invoquerai pas votre pitié réelle.J'enlève un tendre époux à son funeste sort,Mais je vous abandonne une épouse fidèle.
quand elle atteignit leré, qu'elle donna à pleine poitrine, elle pâlit, chancela, s'évanouit; un vaisseau s'était brisé, dans cette poitrine si généreuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'était accompli en réalité: la mère d'Antonia était morte.
Le pauvre maître Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit chanceler, pâlir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre à laquelle tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se mêla au dernier soupir de la virtuose.
De là venait peut-être cette haine de maître Gottlieb pour les maîtres allemands; c'était le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tué sa Térésa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne s'était calmée qu'au fur et à mesure qu'il avait reporté sur Antonia grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa mère.
Maintenant, à dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en était arrivée à tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il respirait par Antonia. Jamais l'idée de la mort d'Antonia ne s'était présentée à son esprit; mais, si elle se fût présentée, il ne s'en serait pas fort inquiété, attendu que l'idée ne lui fût pas même venue qu'il pouvait survivre à Antonia.
Ce n'était donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann, quoique ce sentiment fût bien autrement pur encore, qu'il avait vu apparaître Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.
La jeune fille s'avança lentement; deux larmes brillaient à sa paupière; et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.
Puis, avec un accent de chaste familiarité, et comme si elle eût connu le jeune homme depuis dix ans:
—Bonjour, frère, dit-elle.
Maître Gottlieb, du moment où sa fille avait paru, était resté muet et immobile; son âme, comme toujours, avait quitté son corps, et, voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les mélodies d'amour et de bonheur que chante l'âme d'un père à la vue de sa fille bien-aimée.
Il avait donc posé son cherAntonio Amatisur la table, et, joignant les deux mains comme il eût fait devant la Vierge, il regardait venir son enfant.
Quant à Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il était sur la terre ou au ciel, si c'était une femme qui venait à lui, ou un ange qui lui apparaissait.
Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu'il vit Antonia s'approcher de lui et lui tendre la main en l'appelant son frère.
—Vous, ma sœur! dit-il d'une voix étouffée.
—Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est l'âme. Toutes les fleurs sont sœurs par le parfum, tous les artistes sont frères par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous êtes poète, un peu fou, pauvre ami! Hélas, c'est cette étincelle ardente que Dieu enferme dans notre tête ou dans notre poitrine qui nous brûle le cerveau ou qui nous consume le cœur.
Puis, se tournant vers maître Gottlieb:
—Bonjour, père, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrassé votre Antonia? Ah! voilà, je comprends,Il Matrimonio segreto, leStabat mater. Cimarosa, Pergolèse? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia auprès de ces grands génies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que vous oubliez pour eux.
—Moi, t'oublier! s'écria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le père oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques méchantes notes de musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de blanches, de dièses et de bémols! Ah bien oui! regarde comme je t'oublie!
En tournant sur sa jambe torse avec une agilité étonnante, de son autre jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties d'orchestrationdel Matrimonio segretotoutes prêtes à être distribuées aux musiciens de l'orchestre.
—Mon père! mon père! dit Antonia.
—Du feu! du feu! cria maître Gottlieb, du feu, que je brûle tout cela; du feu, que je brûle Pergolèse! du feu, que je brûle Cimarosa! du feu, que je brûle Pasiello! du feu, que je brûle mesStradivarius! mesGramulo! du feu, que je brûle monAntonio Amati! Ma fille, mon Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!
Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin à vent.
Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais fait de coquetterie qu'avec son père, elle savait bien qu'elle était toute-puissante sur le vieillard, que son cœur était un royaume où elle régnait en souveraine absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard au milieu de ses évolutions, et l'attirant à elle, déposa-t-elle un simple baiser sur son front.
Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva comme il eût fait d'un oiseau, et alla s'abattre, après avoir tourné trois ou quatre fois sur lui-même, sur un grand canapé où il commença de la bercer comme une mère fait de son enfant.
D'abord Hoffmann avait regardé maître Gottlieb avec effroi; en lui voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enragé. Mais, au sourire paisible d'Antonia, il s'était promptement rassuré, et, ramassant respectueusement les partitions éparses, il les replaçait sur les tables et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'œil ce groupe étrange, où le vieillard lui-même avait sa poésie.
Tout à coup, quelque chose de doux, de suave, d'aérien, passa dans l'air, c'était une vapeur, c'était une mélodie, c'était quelque chose de plus divin encore: c'était la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui avait sauvé la vie à son auteur, lePieta, Signore.
Aux premières vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de dessus ses genoux, la déposait, toute couchée comme elle était, sur le canapé; puis courant à sonAntonio Amati, et accordant l'accompagnement avec les paroles, commença de son côté à faire passer l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et à le soutenir comme un ange soutient l'âme qu'il porte au ciel.
La voix d'Antonia était une voix de soprano, possédant toute l'étendue que la prodigalité divine peut donner, non pas à une voix de femme, mais à une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle donnait avec la même facilité le contre-ut, cette note divine qui semble n'appartenir qu'aux concerts célestes, et l'ut de la cinquième octave des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velouté que ces quatre premières mesures chantées sans accompagnement,Pieta, Signore, di me dolente. Cette aspiration de l'âme souffrante vers Dieu, cette prière ardente au Seigneur d'avoir pitié de cette souffrance qui se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de respect divin qui ressemblait à la terreur. De son côté l'accompagnement, qui avait reçu la phrase flottant entre le ciel et la terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, après lelaexpiré, et qui,piano, piano, répétait comme un écho de la plainte, l'accompagnement était en tout digne de la voix lamentable, et douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en allemand, non pas en français, mais dans cette langue universelle qu'on appelle la musique: