CHAPITRE XIV.

—Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'écria Hoffmann, les bacchantes sont nues!

—Eh bien,ilme veut ainsi, à part la peau de tigre que vous draperez comme vous voudrez, cela vous regarde.

La demande avait été faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se renversa en arrière, en appuyant les deux mains sur son front.

—Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.

—Oui, en effet, dit-elle.

—Voyons, s'écria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites, dites!

—Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.

—Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre portrait, pas pour autre chose.

Et, imprimant une profonde secousse à sa volonté, Hoffmann posa sa toile sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commença d'esquisser l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.

Mais l'artiste avait trop présumé de ses forces: lorsqu'il vit le voluptueux modèle posant, non seulement dans son ardente réalité, mais encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une Érigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque miroir répéter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette poitrine que l'ongle d'or de la panthère ne couvrait qu'à moitié, il sentit qu'on demandait de lui au-delà des forces humaines, et, jetant palette et pinceaux, il s'élança vers la belle bacchante, et appuya sur son épaule un baiser où il y avait autant de rage que d'amour.

Mais, au même instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se précipita dans le boudoir en criant:

—Lui! lui! lui!

Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le ruban de sa taille et ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et à mesure qu'elle descendait des épaules aux pieds.

—Oh! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est une déesse.

Arsène poussa du pied le manteau de la robe.

Puis, prenant la peau de tigre:

—Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc, citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.

La naïve danseuse appelait cela s'habiller.

Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui, prit la peau de tigre, agrafa ses ongles d'or sur l'épaule de la bacchante, la fit asseoir ou plutôt coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle eût semblé une statue de marbre de Paros si sa respiration n'eût soulevé son sein, si le sourire n'eût entrouvert ses lèvres.

—Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous de sa tête et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur ses lèvres.

—Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.

Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba à genoux, et, d'un mouvement rapide comme la pensée, il prit la main d'Arsène et la couvrit de baisers.

Arsène retira sa main avec plus d'étonnement que de colère.

—Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.

Au même instant, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Hoffmann, poussé par les deux femmes, se trouva lancé hors du boudoir, dont la porte se referma derrière lui, et cette fois, véritablement fou d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant, glissa le long de la rampe plutôt qu'il ne descendit l'escalier, et, sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva dans la rue, ayant laissé dans le boudoir d'Arsène ses pinceaux, sa boîte à couleurs et sa palette, ce qui n'était rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait être beaucoup.

Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce qu'elle ajoutait l'humiliation à la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la chose était évidente pour lui, été appelé chez Arsène comme un homme qu'elle avait remarqué à l'orchestre de l'Opéra, mais purement et simplement comme un peintre, comme une machine à portrait, comme un miroir qui réfléchit les corps qu'on lui présente. De là cette insouciance d'Arsène à laisser tomber l'un après l'autre tous ses vêtements devant lui; de là cet étonnement quand il lui avait baisé la main; de là cette colère quand, au milieu de l'âcre baiser dont il lui avait rougi l'épaule, il lui avait dit qu'il l'aimait.

Et, en effet, n'était-ce pas folie à lui, simple étudiant allemand, venu à Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est-à-dire avec une somme insuffisante à payer le tapis de son antichambre, n'était-ce pas une folie à lui d'aspirer à la danseuse à la mode, à la fille entretenue par le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'était point le son des paroles qui la touchait, c'était le son de l'or; son amant, ce n'était pas celui qui l'aimait le plus, c'était celui qui la payait davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton que l'on mettrait à la porte lorsque Hoffmann arriverait.

En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on avait mis à la porte, ce n'était pas Danton, mais Hoffmann.

Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus attristé qu'il ne l'avait jamais été.

Tant qu'il ne s'était pas trouvé en face d'Arsène, il avait espéré; mais ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis-à-vis de lui comme homme, ce luxe au milieu duquel il avait trouvé la belle danseuse, et qui était non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela, à moins d'une somme folle inouïe, qui tombât entre les mains d'Hoffmann, c'est-à-dire à moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme, même l'espérance de la possession.

Aussi rentra-t-il accablé; le singulier sentiment qu'il éprouvait pour Arsène, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le cœur n'était pour rien, s'était traduit jusque-là par les désirs, par l'irritation, par la fièvre.

À cette heure, désirs, irritation et fièvre s'étaient changés en un profond accablement.

Un seul espoir restait à Hoffmann, c'était de retrouver le docteur noir et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y eût dans cet homme quelque chose d'étrange, de fantastique, de surhumain, qui lui fit croire qu'aussitôt qu'il le côtoyait il sortait de la vie réelle pour entrer dans une espèce de rêve où ne le suivait ni sa volonté ni son libre arbitre, et où il devenait le jouet d'un monde qui existait pour lui sans exister pour les autres.

Aussi, à l'heure accoutumée, retourna-t-il le lendemain à son estaminet de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de fumée nul visage ressemblant à celui du docteur n'apparut au milieu de cette fumée; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les rouvrit, n'était assis sur le tabouret qu'il avait placé de l'autre côté de la table.

Huit jours s'écoulèrent ainsi.

Le huitième jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de la Monnaie une heure plus tôt que de coutume, c'est-à-dire vers quatre heures de l'après-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre gagna machinalement la rue Saint-Honoré.

À peine y fut-il, qu'il s'aperçut qu'un grand mouvement se faisait du côté du cimetière des Innocents, et allait s'approchant vers la place du Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui était arrivé le lendemain du jour de son entrée à Paris, et reconnut le même bruit, la même rumeur qui l'avait déjà frappé lors de l'exécution de madame Du Barry. En effet, c'étaient les charrettes de la Conciergerie, qui, chargées de condamnés, se rendaient à la place de la Révolution.

On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les charrettes avançaient rapidement, s'élança-t-il dans un café placé au coin de la rue de la Loi, tournant le dos à la rue, fermant les yeux et se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient encore au fond de son cœur; puis, quand il supposa que les charrettes étaient passées, il se retourna et vit, à son grand étonnement, descendant d'une chaise où il était monté pour mieux voir, son ami Zacharias Werner.

—Werner! s'écria Hoffmann en s'élançant vers le jeune homme, Werner!

—Tiens, c'est toi, fit le poète, où étais-tu donc?

—Là, là, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris de ces malheureux, mais les yeux fermés pour ne pas les voir.

—En vérité, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que tu eusses vu t'eût fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait dans la troisième charrette, vois-tu, il y avait une femme, une merveille, un cou, des épaules et des cheveux! coupés par-derrière, c'est vrai, mais de chaque côté tombant jusqu'à terre.

—Écoute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-là me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.

—Et pourquoi cela? demanda Werner.

—J'ai pris la peinture en horreur.

—Encore quelque désappointement.

—Mon cher Werner, si je reste à Paris, je deviendrai fou.

—Tu deviendras fou partout où tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant vaut à Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend fou.

—Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.

—D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.

—Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre chose, je l'aime!

—Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux, de la bière et des verres!

Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, et s'assirent aux deux côtés de la table la plus enfoncée dans l'angle du café.

Là, Hoffmann raconta à Werner tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il avait été à l'Opéra et où il avait vu danser Arsène, jusqu'au moment où il avait été poussé par les deux femmes hors du boudoir.

—Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.

—Eh bien! répéta celui-ci, tout étonné que son ami ne fût pas aussi abattu que lui.

—Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de désespérant dans tout cela.

—Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette femme qu'à prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.

—Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?

—Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis à jeter à ses pieds.

—Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents louis, mille louis, deux mille louis.

—Et où veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'écria Hoffmann.

—Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parlé, à la source du Pactole, mon cher, au jeu.

—Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai juré à Antonia de ne plus jouer.

—Bah! dit Werner en riant, tu avais bien juré de lui être fidèle!

Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le médaillon contre son cœur.

—Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voilà une banque! Ce n'est pas comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des meules d'or! C'est là que s'est réfugié, je crois, tout le numéraire de la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats démonétisés, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu voir?

Et Werner tira de sa poche une poignée de louis qu'il montra à Hoffmann, et dont les rayons rejaillirent à travers le miroir de ses yeux jusqu'au fond de son cerveau.

—Oh, non! non! jamais! s'écria Hoffmann, se rappelant à la fois la prédiction du vieil officier et la prière d'Antonia, jamais je ne jouerai!

—Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la banque.

—Et Antonia! Antonia!

—Bah! mon cher ami, qui le lui dira, à Antonia, que tu as joué, que tu as gagné un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu t'es passé la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne à Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te demandera ni où tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.

Et en disant ces mots Werner se leva.

—Où vas-tu? lui demanda Hoffmann.

—Je vais voir une maîtresse à moi, une dame de la Comédie-Française qui m'honore de ses bontés, et que je gratifie de la moitié de mes bénéfices. Dame! je suis poète, moi, je m'adresse à un théâtre littéraire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un théâtre chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments à Mlle Arsène. N'oublie pas le numéro de la banque, c'est le 113. Adieu.

—Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oublié.

Et il laissa s'éloigner son ami Werner, sans plus songer à lui demander son adresse qu'il ne l'avait fait la première fois qu'il l'avait rencontré.

Mais, malgré l'éloignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul. Chaque parole de son ami s'était faite pour ainsi dire visible et palpable: elle était là brillante à ses yeux, murmurant à ses oreilles.

En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'était à la source de l'or! La seule réussite possible à un désir impossible n'était-elle pas trouvée? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann n'était-il pas déjà infidèle à une partie de son serment? qu'importait donc qu'il le devînt à l'autre?

Puis, Werner l'avait dit, ce n'étaient pas vingt-cinq mille livres, cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les horizons matériels des champs, des bois, de la mer elle-même, ont une limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.

Le démon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de là tous les royaumes du monde.

Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait chez Arsène, dans ce même boudoir dont on l'avait chassé! de quel suprême dédain il écraserait cette femme et son terrible amant, quand, pour toute réponse à ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait, nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Danaé!

Et tout cela n'était plus une hallucination de son esprit, un rêve de son imagination, tout cela, c'était la réalité, c'était le possible. Les chances étaient égales pour le gain comme pour la perte; plus grandes pour le gain; car, on le sait, Hoffmann était heureux au jeu.

Oh! ce numéro 113, ce numéro 113, avec son chiffre ardent, comme il appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet abîme au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!

Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui était impossible de résister plus longtemps, il jeta une pièce de quinze sous sur la table, en faisant don à l'officieux de la différence, et tout courant, sans s'arrêter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre, prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le temps de réfléchir, sauta dans une voiture en criant:

—Au Palais-Égalité!

Le Palais-Royal, qu'on appelait à cette époque le Palais-Égalité, et qu'on a nommé aussi le Palais-National, car, chez nous, la première chose que font les révolutionnaires, c'est de changer les noms des rues et des places, quitte à leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal, disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque, comme étrangeté même, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout à l'heure où Hoffmann y arrivait.

Sa disposition différait peu de celle que nous voyons maintenant, à cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orléans était occupé par une double galerie de charpente, galerie qui devait faire place plus tard à un promenoir de six rangs de colonnes doriques; qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et que là où est le bassin, se trouvait un cirque, vaste édifice tapissé de treillages, bordé de carreaux, et dont le comble était couronné d'arbustes et de fleurs.

N'allez pas croire que ce cirque fût ce qu'est le spectacle auquel nous avons donné ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui s'escrimaient dans celui du Palais-Égalité, étaient d'un autre genre que cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques années auparavant, avait tant émerveillé la France, et qui a enfanté les Mazurier et les Auriol.

Le cirque était occupé dans ce temps-là par lesAmis de la Vérité, qui y donnaient des représentations, et que l'on pouvait voir fonctionner pourvu qu'on fût abonné au journalla Bouche de fer. Avec son numéro du matin, on était admis le soir dans ce lieu de délices, et l'on entendait les discours de tous les fédérés, réunis, disaient-ils, dans le louable but de protéger les gouvernants et les gouvernés, d'impartialiserles lois, et d'aller chercher dans tous les coins du monde un ami de la vérité, de quelque pays, de quelque couleur, de quelque opinion qu'il fût, puis, la vérité découverte, on l'enseignait aux hommes.

Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus que c'était à eux qu'il appartenait d'éclairer les masses, et que le reste de l'humanité n'était qu'une peuplade absurde.

Qu'a fait le vent, qui a passé, du nom, des idées et des vanités de ces gens-là?

Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-Égalité, au milieu du bruit général, et mêlait sa partie criarde au grand concert qui s'éveillait chaque soir dans ce jardin.

Car, il faut le dire, en ces temps de misère, d'exil, de terreurs et de proscriptions, le Palais-Royal était devenu le centre où la vie, comprimée tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la nuit, chercher le rêve et s'efforcer d'oublier cette vérité à la recherche de laquelle s'étaient mis les membres du Cercle Social et les actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris étaient sombres et déserts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des geôliers du jour et des bourreaux du lendemain, rôdaient comme des bêtes fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer privé d'un ami ou d'un parent mort ou émigré, ceux qui étaient restés chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent quatre-vingts arcades, il étalait ses bijoux aux vitraux des joailliers. Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et à travers la misère générale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes de blanc et de rouge, vêtues juste ce qu'il fallait pour l'être, de velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une dernière ironie contre le passé, une dernière insulte faite à la monarchie.

Exhiber ces créatures avec ces costumes royaux, c'était jeter la boue après le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses, dont Marie-Antoinette avait été la reine et que l'ouragan révolutionnaire avait emportées de Trianon à la place de la guillotine, comme un homme ivre qui s'en irait traînant dans la boue la robe blanche de sa fiancée.

Le luxe était abandonné aux filles les plus viles; la vertu devait marcher couverte de haillons.

C'était là une des vérités trouvées par le Cercle Social.

Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le raisonnement ne vient qu'après l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a faites, le peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se rendait pas parfaitement compte de la philosophie de cette antithèse, et ce n'était pas avec mépris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges, ces hideuses majestés du vice. Puis quand, les sens animés par ce qu'il voyait, quand, l'œil en feu, il voulait porter la main sur ces corps qui appartenaient à tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait partout ce grand principe d'égalité proclamé par la hache, écrit avec le sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostituées du Palais-Royal.

Dans des jours comme ceux-là, la surexcitation morale était arrivée à un tel degré, qu'il fallait à la réalité ces étranges oppositions. Ce n'était plus sur le volcan, c'était dans le volcan même que l'on dansait, et les poumons, habitués à un air de soufre et de lave, ne se fussent plus contentés des tièdes parfums d'autrefois.

Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, éclairant tout avec sa couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la grande cité morne:

—Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu et les femmes! Je vends de tout, même le suicide et l'assassinat. Vous qui n'avez pas mangé depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez, venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille à vendre? venez! vous aurez de l'or plein les yeux, des obscénités plein les oreilles; vous marcherez à pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-être morts demain.

C'était là, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!

Et l'on venait.

Au milieu de tout cela, le lieu le plus fréquenté était naturellement celui où se tenait le jeu. C'était là qu'on trouvait de quoi avoir le reste.

De tous ces ardents soupiraux, c'était donc le n° 113 qui jetait le plus de lumière avec sa lanterne rouge, œil immense de ce cyclope ivre qu'on appelait le Palais-Égalité.

Si l'enfer a un numéro, ce doit être le n° 113.

Oh! tout y était prévu.

Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant; au premier étage, il y avait le jeu: la poitrine du bâtiment renfermait le cœur, c'était tout naturel; au second, il y avait de quoi dépenser la force que le corps avait prise au rez-de-chaussée, l'argent que la poche avait gagné au-dessus.

Tout était prévu, nous le répétons, pour que l'argent ne sortît pas de la maison.

Et c'était vers cette maison que courait Hoffmann, le poétique amant d'Antonia.

Le 113 était où il est aujourd'hui, à quelques boutiques de la maison Corcelet.

À peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa voiture et mis le pied dans la galerie du palais, qu'il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à son costume d'étranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait plus de confiance que le costume national.

Un pays n'est jamais tant méprisé que par lui-même.

—Où est le n° 113? demanda Hoffmann à la fille qui lui avait pris le bras.

—Ah! c'est là que tu vas, fit l'Aspasie avec dédain. Eh bien! mon petit, c'est là où est cette lanterne rouge. Mais tâche de garder deux louis, et souviens-toi du 115.

Hoffmann se plongea dans l'allée indiquée comme Curtius dans le gouffre, et, une minute après, il était dans le salon de jeu.

Il s'y faisait le même bruit que dans une vente publique.

Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.

Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes plus belles, plus somptueuses, plus décolletées que celles d'en bas.

Le bruit qui dominait tous les autres était le bruit de l'or. C'était là le battement de ce cœur immonde.

Hoffmann laissa à sa droite la salle où l'on taillait le trente et quarante, et passa dans le salon de la roulette.

Autour d'une grande table verte étaient rangés les joueurs, tous gens réunis pour le même but et dont pas un n'avait la même physionomie.

Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les coudes s'étaient usés sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait qui avaient perdu leur père la veille, ou le matin, ou le soir même, et dont toutes les pensées étaient tendues vers la bille qui tournait. Chez le joueur, un seul sentiment continue à vivre, c'est le désir, et ce sentiment se nourrit et s'augmente au détriment de tous les autres. M. de Bassompierre, à qui l'on venait dire, au moment où il commençait à danser avec Marie de Médicis: «Votre mère est morte», et qui répondait: «Ma mère ne sera morte que quand j'aurai dansé», M. de Bassompierre était un fils pieux à côté d'un joueur. Un joueur en état de jeu, à qui l'on viendrait dire pareille chose, ne répondrait même pas le mot du marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce qu'un joueur, s'il n'a jamais de cœur, n'a jamais non plus d'esprit quand il joue.

Quand il ne joue pas, c'est la même chose, il pense à jouer.

Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient, il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout à coup détourner au profit d'une passion honnête, d'un grand sentiment, l'énergie incroyable qu'il met au service du jeu, deviendrait instantanément un des plus grands hommes du monde. Jamais César, Annibal ou Napoléon n'ont eu, au milieu même de l'exécution de leurs plus grandes choses, une force égale à la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le cœur, l'esprit, l'ouïe, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux de l'homme enfin, se réunissent sur un seul mot et sur un seul but: jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence par là d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des cartes, pour manipuler de l'or, pour éprouver ces émotions étranges qui n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui font que, devant le gain ou la perte, ces deux pôles de l'un à l'autre desquels le joueur va avec la rapidité du vent, dont l'un brûle comme le feu, dont l'autre gèle comme la glace, qui font, disons-nous, que son cœur bondit dans sa poitrine sous le désir ou la réalité, comme un cheval sous l'éperon, absorbe comme une éponge toutes les facultés de l'âme, les comprime, les retient, et, le coup joué, les rejette brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.

Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est que ne pouvant jamais être assouvie, elle ne peut jamais être lassée. C'est une maîtresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais. Elle tue, mais ne fatigue pas.

La passion du jeu c'est l'hystérie de l'homme.

Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise où il s'assied, c'est le tapis vert où il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu! et qu'il ne se retourne même pas.

Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir à rien. Il joue, il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi parlerait-il?

Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une voix nasillarde:

—Faites vos jeux.

En ce moment, Hoffmann n'était plus un observateur, la passion le dominait trop, sans quoi il eût eu là une série d'études curieuses à faire.

Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva à la lisière du tapis. Il se trouva là entre un homme debout, vêtu d'une carmagnole, et un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.

Ce vieillard qui avait usé sa vie à chercher une martingale, usait ses derniers jours à la mettre en œuvre, et ses dernières pièces à la voir échouer.

La martingale est introuvable comme l'âme.

Entre les têtes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des têtes de femmes qui s'appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient dans leur or, et qui, avec une habileté sans pareille et ne jouant pas, trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des autres.

À voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on eût eu bien de la peine à croire que la misère publique était si grande, et que l'or coûtait si cher.

L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un numéro.

—Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.

—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces papiers avec son râteau et en les prenant avec le bout des doigts.

—Ce sont des assignats, répondit l'homme.

—Vous n'avez pas d'autre argent que celui-là? fit le croupier.

—Non, citoyen.

—Alors vous pouvez faire place à un autre.

—Pourquoi?

—Parce que nous ne prenons pas ça.

—C'est la monnaie du gouvernement.

—Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en voulons pas.

—Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voilà un drôle d'argent, on ne peut même pas le perdre.

Et il s'éloigna en tortillant ses assignats dans ses mains.

—Faites vos jeux! cria le croupier.

Hoffmann était joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'était pas pour le jeu, c'était pour l'argent qu'il venait.

La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme dans son corps comme de l'eau dans un vase.

—Cent thalers au 26! cria-t-il.

Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examiné les assignats.

—Allez changer, dit-il à Hoffmann; nous ne prenons que l'argent français.

Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait justement être un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de l'or, c'est-à-dire contre quarante louis environ.

La roulette avait tourné trois fois pendant ce temps.

—Quinze louis au 26! cria-t-il en se précipitant vers la table, et en s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au numéro qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'était celui sur lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.

—Rien ne va plus! cria le croupier.

La boule tourna.

Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignées d'or et les jeta dans son chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.

C'était le numéro 16 qui avait passé.

Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux mailles d'acier.

—Quinze louis au 26! répéta-t-il.

D'autres voix dirent d'autres numéros, et la bille tourna encore une fois.

Cette fois, tout était à la banque. La bille avait roulé dans le zéro.

—Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix étranglée; puis, se reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pièce d'or pour se laisser un dernier coup à jouer, une dernière espérance à avoir.

Ce fut le 30 qui sortit.

L'or se retira du tapis, comme la marée sauvage pendant le reflux.

Hoffmann, dont le cœur haletait, et qui, à travers les battements de son cerveau, entrevoyait la tête railleuse d'Arsène et le visage triste d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crispée son dernier louis sur le 26.

Le jeu fut fait en une minute:

—Rien ne va plus! cria le croupier.

Hoffmann suivit d'un œil ardent la bille qui tournait, comme si c'eût été sa propre vie qui eût tourné devant lui.

Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa tête dans ses deux mains.

Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur lui, ni chez lui.

Une femme qui était là, et qu'on eût pu avoir pour vingt francs une minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poignée d'or qu'elle venait de gagner.

Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.

Par un mouvement plus rapide que la réflexion, il tâta et fouilla ses poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la réalité.

Les poches étaient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond comme un écu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.

C'était le médaillon d'Antonia qu'il avait oublié.

—Je suis sauvé! cria-t-il; et il jeta le médaillon d'or comme enjeu sur le numéro 26.

Le croupier prit le médaillon d'or et l'examina:

—Monsieur, dit-il à Hoffmann, car au n° 113 on s'appelait encore monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en l'argent; mais, je vous le répète, nous ne prenons que l'or ou l'argent monnayé.

Hoffmann saisit son médaillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la salle de jeu.

Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des pensées, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour de lui; mais il se fit sourd à toutes ces rumeurs vagues, et entra brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui donner des louis pour ses thalers.

Le brave homme lisait, appuyé nonchalamment sur son large fauteuil de cuir, ses lunettes posées sur le bout de son nez éclairé par une lampe basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des pièces d'or couchées dans leurs cuvettes de cuivre, et encadrées par un fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et orné d'une petite porte à hauteur de la table, laquelle porte ne laissait passer que la main.

Jamais Hoffmann n'avait tant admiré l'or.

Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s'il fût entré dans un rayon de soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en voyait là; mais ce n'était pas le même or, philosophiquement parlant. Il y avait entre l'or bruyant, rapide, agité du 113, et l'or tranquille, grave, muet du changeur, la différence qu'il y a entre les bavards creux et sans esprit, et les penseurs pleins de méditation. On ne peut rien faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas à celui qui le possède; mais celui qui le possède lui appartient. Venu d'une source corrompue, il doit aller à un but impur. Il a la vie en lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de s'en aller comme il est venu. Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que malgré lui; il inspire des désirs quatre fois, vingt fois plus grands que ce qu'il vaut, et, une fois possédé, il semble qu'il diminue de valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie, selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive. Tantôt une poignée d'or ne représente rien, tantôt une seule pièce renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son compatriote, vaut réellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort de son nid de cuivre que contre une valeur égale et même supérieure à la sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans pudeur, sans préférence, sans amour, de la main de l'un à la main de l'autre; il a l'estime de lui-même; une fois sorti de chez le changeur, il peut se corrompre, il peut fréquenter la mauvaise société, ce qu'il faisait peut-être avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est respectable et doit être considéré. Il est l'image du besoin et non du caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jeté brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est méthodiquement compté pièce à pièce, lentement par le changeur, et avec tout le respect qui lui est dû. Il est silencieux, et c'est là sa grande éloquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de ce genre ne mettait qu'une minute à passer, se mit-il à trembler que le changeur ne voulût jamais lui donner de l'or si réel contre son médaillon. Il se crut donc forcé, quoique ce fût une perte de temps, de prendre des périphrases et des circonlocutions pour en arriver à ce qu'il voulait, d'autant plus que ce n'était pas une affaire qu'il venait proposer, mais un service qu'il venait demander à ce changeur.

—Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout à l'heure, suis venu changer des thalers pour de l'or.

—Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.

—Vous êtes allemand, monsieur?

—Je suis d'Heidelberg.

—C'est là que j'ai fait mes études.

—Quelle charmante ville!

—En effet.

Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que chaque minute qu'il donnait à cette conversation banale était une année de sa vie qu'il perdait.

Il reprit donc en souriant:

—J'ai pensé qu'à titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un service.

—Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit à ce mot.

Le changeur n'est pas plus prêteur que la fourmi.

—C'est de me prêter trois louis sur ce médaillon d'or.

En même temps, Hoffmann passait le médaillon au commerçant, qui, le mettant dans une balance, le pesa:

—N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.

—Oh! non, s'écria Hoffmann; non, c'est déjà bien assez de l'engager; je vous prierai même, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir bien me garder ce médaillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus qu'à ma vie, et je viendrai le reprendre dès demain: il faut une circonstance comme celle où je me trouve pour que je l'engage.

—Alors, je vais vous prêter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec toute la gravité qu'il croyait devoir à une pareille action, prit trois louis et les aligna devant Hoffmann.

—Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'écria le poète, et, s'emparant des trois pièces d'or, il disparut.

Le changeur reprit silencieusement sa lecture après avoir déposé le médaillon dans un coin de son tiroir.

Ce n'est pas à cet homme que fût venue l'idée d'aller risquer son or contre l'or du 113.

Le joueur est si près d'être sacrilège, qu'Hoffmann, en jetant sa première pièce d'or sur le n° 26, car il ne voulait les risquer qu'une à une, qu'Hoffmann, disons-nous, prononça le nom d'Antonia.

Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'émotions; quelque chose lui disait qu'il allait gagner.

Le 26 sortit.

Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.

La première chose qu'il fit fut d'en mettre trois à part dans le gousset de sa montre pour être sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment ce premier gain. Il laissa trente-trois louis sur le même numéro, et le même numéro sortit.

C'étaient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait, c'est-à-dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est-à-dire plus de vingt-cinq mille francs.

Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans le Pactole solide, et le prenant par poignées, joua au hasard, à travers un éblouissement sans fin. À chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait, semblable à une montagne sortant tout à coup de l'eau.

Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure. Il était devenu le Jupiter de toutes les Danaés présentes, et le caissier de tous les joueurs malheureux.

Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.

Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous ceux qui se trouvaient là, et courut dans la direction de la maison d'Arsène.

Il était une heure du matin, mais peu lui importait.

Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir à toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.

Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui s'était dévoilé devant lui, et qui, resté de marbre devant son amour, s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Prométhée quand il eut trouvé son âme véritable.

Il allait entrer chez Arsène, vider ses poches jusqu'à la dernière pièce, et lui dire: «Maintenant, aimez-moi.» Puis le lendemain, il repartirait, pour échapper, si cela était possible, au souvenir de ce rêve fiévreux et intense.

Il frappa à la porte d'Arsène comme un maître qui rentre chez lui.

La porte s'ouvrit.

Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.

—Qui est là? cria la voix du portier.

Hoffmann ne répondit pas.

—Où allez-vous, citoyen? répéta la même voix, et une ombre, vêtue comme les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut après Hoffmann.

En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait et surtout qui entrait.

—Je vais chez Mlle Arsène, répondit Hoffmann en jetant au portier trois ou quatre louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné son âme.

Cette façon de s'exprimer plut à l'officieux.

—Mademoiselle Arsène n'est plus ici, monsieur, répondit-il, pensant avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait affaire à un homme qui avait la main si facile.

Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui reçoit ne peut dire que: Monsieur.

—Comment! s'écria Hoffmann, Arsène n'est plus ici.

—Non, monsieur.

—Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentrée ce soir?

—Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.

—Où est-elle, alors?

—Je n'en sais rien.

—Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa tête dans ses deux mains comme pour contenir sa raison près de lui échapper.

Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si étrange qu'à chaque instant il disait: «Allons, voilà le moment où je vais devenir fou!»

—Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.

—Quelle nouvelle?

—M. Danton a été arrêté.

—Quand?

—Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le citoyen Robespierre!

—Eh bien!

—Eh bien! Melle Arsène a été forcée de se sauver; car, comme maîtresse de Danton, elle aurait pu être compromise dans toute cette affaire.

—C'est juste. Mais comment s'est-elle sauvée?

—Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coupé: tout droit devant soi.

—Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut après avoir encore laissé quelques pièces dans la main du portier.

Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir, et à quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le pense bien, l'idée qu'il pourrait retrouver Arsène ne lui vint pas à l'esprit, pas plus que l'idée de rentrer chez lui et de prendre du repos.

Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit devant lui, faisant résonner le pavé des rues mornes sous le talon de ses bottes, et marchant tout éveillé dans son rêve douloureux.

La nuit était froide, les arbres étaient décharnés et tremblaient au vent de la nuit, comme des malades en délire qui ont quitté leur lit et dont la fièvre agite les membres amaigris.

Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et à peine si, de temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait l'ombre.

Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son âme se dépensait peu à peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il eût étouffé; puis, à force d'aller en avant, il rencontrerait peut-être Arsène; qui sait? En se sauvant, elle avait peut-être pris le même chemin que lui en sortant de chez elle.

Il longea ainsi le boulevard désert, traversa la rue Royale comme si, à défaut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu d'eux-mêmes le lieu où il était; il leva la tête, et il s'arrêta en s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la Révolution, vers cette place où il avait juré de ne jamais revenir.

Tout sombre qu'était le ciel, une silhouette plus sombre encore se détachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'était la silhouette de la hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait la bouche humide de sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.

C'était pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place; c'était à cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver; mais, la nuit, ce n'était plus la même chose; il y avait pour le poète, chez qui, malgré tout, l'instinct poétique veillait sans cesse, il y avait de l'intérêt à voir, à toucher du doigt, dans le silence et dans l'ombre, le sinistre échafaudage dont l'image sanglante devait, à l'heure qu'il était, se présenter à bien des esprits.

Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que cette place déserte, et dont l'échafaud était l'hôte éternel, après le spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilité?

Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attiré par une force magnétique.

Tout à coup, et sans presque savoir comment cela s'était fait, il se trouva face à face avec elle.

Le vent sifflait dans les planches.

Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.

Que de choses durent naître dans l'esprit de cet homme, qui, les poches pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupté, passait solitairement cette nuit en face d'un échafaud!

Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu'une plainte humaine se mêlait aux plaintes du vent.

Il pencha la tête en avant et prêta l'oreille.

La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.

Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.

Cependant un troisième gémissement arriva jusqu'à lui.

—On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette voix sort de dessous cet échafaud.

Alors se baissant pour mieux voir, il commença à faire le tour de la guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied heurta quelque chose; il étendit les mains et toucha un être accroupi sur les premières marches de cet escalier et tout vêtu de noir.

—Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit auprès d'un échafaud?

Et en même temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle à qui il parlait.

Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuyés sur les genoux, elle reposait sa tête sur ses mains.

Malgré le froid de la nuit, elle avait les épaules presque entièrement nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.

Cette ligne, c'était un collier de velours.

—Arsène, cria-t-il.

—Eh bien! oui! Arsène! murmura d'une voix étrange la femme accroupie, en relevant la tête et regardant Hoffmann.

Hoffmann recula épouvanté; malgré la voix, malgré le visage, il doutait encore. Mais, en relevant la tête, Arsène laissa tomber ses mains sur ses genoux, et dégageant son col, ses mains laissèrent voir l'étrange agrafe de diamants qui réunissait les deux bouts du collier de velours et qui étincelait dans la nuit.

—Arsène! Arsène! répéta Hoffmann.

Arsène se leva.

—Que faites-vous ici, à cette heure? demanda le jeune homme. Comment! vêtue de cette robe grise! Comment! les épaules nues!

—Il a été arrêté hier, dit Arsène; on est venu pour m'arrêter moi-même, je me suis sauvée comme j'étais et cette nuit, à onze heures, trouvant ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis venue ici.

Ces paroles étaient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans inflexions; elles sortaient d'une bouche pâlie qui s'ouvrait et se refermait comme par un ressort: on eût dit un automate qui parlait.

—Mais, s'écria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!

—Où irais-je? Je ne veux rentrer d'où je sors que le plus tard possible; j'ai eu trop froid.

—Alors, venez avec moi, s'écria Hoffmann.

—Avec vous! fit Arsène.

Et il sembla au jeune homme que de cet œil morne tombait sur lui, à la lueur des étoiles, un regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.

—Je suis riche, j'ai de l'or, s'écria Hoffmann.

L'œil de la danseuse jeta un éclair.

—Allons, dit-elle, mais où?

—Où!

En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de sensualité qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins enchantés de l'Opéra, était habituée à fouler les tapis de Perse et à se rouler dans les cachemires de l'Inde?

Certes, ce n'était pas dans sa petite chambre d'étudiant qu'il pouvait la conduire; elle eût été là aussi à l'étroit et aussi froidement que dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout à l'heure, et où elle paraissait craindre si fort de rentrer.

—Où, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.

—Je vais vous conduire, dit Arsène.

—Oh! oui, oui, s'écria Hoffmann.

—Suivez-moi, dit la jeune femme.

Et de cette même démarche raide et automatique qui n'avait rien de commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admirée dans la danseuse, elle se mit à marcher devant lui.

Il ne vint pas l'idée au jeune homme de lui offrir le bras; il la suivit.

Arsène prit la rue Royale, que l'on appelait à cette époque la rue de la Révolution, tourna à droite, dans la rue Saint-Honoré, que l'on appelait rue Honoré tout court, et s'arrêtant devant la façade d'un magnifique hôtel, elle frappa.

La porte s'ouvrit aussitôt.

Le concierge regarda avec étonnement Arsène.

—Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer, et je serai obligée de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.

—Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le concierge, comme je traversais les Champs-Élysées, j'ai entendu crier au secours; je suis accouru à temps pour empêcher Madame d'être assassinée, mais trop tard pour l'empêcher d'être dépouillée. Donnez-moi vite votre meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper. Voici un louis pour vous.

Et il jeta un louis d'or sur la table où était posée la lampe, dont tous les rayons semblèrent se concentrer sur la face étincelante de Louis XV.

Un louis était une grosse somme à cette époque; il représentait neuf cent vingt-cinq francs en assignats.

Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna. Un garçon accourut à cette sonnette du concierge.

—Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'hôtel, pour Monsieur et Madame.

—Pour Monsieur et Madame, reprit le garçon, étonné, en portant alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au costume plus que léger d'Arsène.

—Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit bien chauffée et bien éclairée: voici un louis pour vous.

Le garçon parut subir la même influence que le concierge, se courba devant le louis, et montrant un grand escalier, à moitié éclairé seulement à cause de l'heure avancée de la nuit, mais sur les marches duquel, par un luxe bien extraordinaire à cette époque, était étendu un tapis.

—Montez, dit-il, et attendez à la porte du n° 3.

Puis il disparut tout courant.

À la première marche de l'escalier, Arsène s'arrêta.

Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une difficulté invincible à lever le pied.

On eût dit que sa légère chaussure de satin avait des semelles de plomb.

Hoffmann lui offrit le bras.

Arsène appuya sa main sur le bras que lui présentait le jeune homme, et quoiqu'il ne sentît pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit le froid qui se communiquait de ce corps au sien.

Puis, avec un effort violent, Arsène monta la première marche et successivement les autres; mais chaque degré lui arrachait un soupir.

—Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez dû souffrir!

—Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.

Ils arrivèrent à la porte du n° 3.

Mais, presque aussitôt qu'eux arriva le garçon porteur d'un véritable brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la cheminée s'enflamma et les bougies s'allumèrent.

—Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.

—Je ne sais pas, répondit Arsène.

—Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, garçon, dit Hoffmann.

—Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit plus garçon, mais officieux. Après cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il voudra.

Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant:

—Dans cinq minutes le souper!

La porte refermée derrière l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux sur Arsène.

Elle était si pressée de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris le temps de tirer un fauteuil près de la cheminée; elle s'était seulement accroupie au coin de l'âtre, dans la même position où Hoffmann l'avait trouvée devant la guillotine, et là, les coudes sur ses genoux, elle semblait occupée à maintenir de ses deux mains sa tête droite sur ses épaules.

—Arsène! Arsène! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'étais riche, n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.

Hoffmann commença par retourner son chapeau au-dessus de la table; le chapeau était plein de louis et de doubles louis, et ils ruisselèrent du chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile à distinguer entre tous les bruits.

Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et l'une après l'autre ses poches dégorgèrent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.

Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.

À ce bruit, Arsène sembla se ranimer; elle tourna la tête, et la vue parut achever la résurrection commencée par l'ouïe.

Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa lèvre pâle souriait, mais ses yeux vitreux, s'éclaircissant, lançaient des rayons qui se croisaient avec ceux de l'or.

—Oh! dit-elle, c'est à toi tout cela?

—Non, pas à moi, mais à toi, Arsène.

—À moi! fit la danseuse.

Et elle plongea dans le monceau de métal ses mains pâles.

Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.

Alors cette femme, dont l'or avait été la vie, sembla reprendre vie au contact de l'or.

—À moi! disait-elle, à moi! et elle prononçait ces paroles d'un accent vibrant et métallique qui se mariait d'une incroyable façon avec le cliquetis des louis.

Deux garçons entrèrent, portant une table toute servie, qu'ils faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que pétrissaient les mains crispées de la jeune fille.

—C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.

Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se retirèrent.

Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.

Puis, les yeux ardents de désir, il revint vers Arsène, qu'il retrouva près de la table, continuant de puiser la vie, non pas à cette fontaine de Jouvence, mais à cette source du Pactole.

—Eh bien? lui demanda-t-il.

—C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais touché.

—Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis après, tout à ton aise, Danaé, tu te baigneras dans l'or si tu veux.

Et il l'entraîna vers la table.

—J'ai froid! dit-elle.

Hoffmann regarda autour de lui; les fenêtres et le lit étaient tendus en damas rouge: il arracha un rideau de la fenêtre et le donna à Arsène.

Arsène s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-même comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa tête pâle redoubla de caractère.

Hoffmann avait presque peur.

Il se mit à table, se versa et but deux ou trois verres de vin de Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une légère coloration montait aux yeux d'Arsène.

Il lui versa à son tour, et à son tour elle but.

Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.

Et comme Hoffmann insistait:

—Je ne pourrais avaler, dit-elle.

—Buvons, alors.

Elle tendit son verre.

—Oui, buvons.

Hoffmann avait à la fois faim et soif; il but et mangea.

Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas qu'Arsène, comme chez elle, parût disposée à lui résister, soit par la force, soit par le dédain, mais parce que quelque chose de glacé émanait du corps de la belle convive.

À mesure qu'il buvait, à ses yeux du moins, Arsène s'animait; seulement, quand, à son tour, Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées roulaient de la partie inférieure du collier de velours sur la poitrine de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque chose de terrible et de mystérieux là-dessous, il combattit ses frissons intérieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux, à la belle bouche, aux belles mains de la danseuse.

Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer, non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.

Tout à coup un tison roula du feu.

Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne s'arrêta qu'en rencontrant le pied nu d'Arsène.

Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait tiré ses bas et ses souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, était posé sur le marbre de l'âtre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne faire qu'un.

Hoffmann jeta un cri.

—Arsène! Arsène! dit-il, prenez garde!

—À quoi? demanda la danseuse.

—Ce tison... ce tison qui touche votre pied....

Et en effet, il couvrait à moitié le pied d'Arsène.

—Ôtez-le, dit-elle tranquillement.

Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aperçut avec effroi que ce n'était pas la braise qui avait brûlé le pied de la jeune fille, mais le pied de la jeune fille qui avait éteint la braise.

—Buvons! dit-il.

—Buvons! dit Arsène.

Et elle tendit son verre.

La seconde bouteille fut vidée.

Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.

Il aperçut un piano.

—Bon!... s'écria-t-il.

Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.

Il s'élança vers le piano.

Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Arsène dansait ce pas de trois dans l'opéra dePâris, lorsqu'il l'avait vue pour la première fois.

Seulement, il semblait à Hoffmann que les cordes du piano étaient d'acier. L'instrument à lui seul rendait un bruit pareil à celui de tout un orchestre.

—Ah! fit Hoffmann, à la bonne heure!

Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son côté, Arsène se leva aux premiers accords.

Ces accords, comme un réseau de feu, avaient semblé envelopper toute sa personne.

Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose étrange, comme un changement magique s'opère au théâtre, sans que l'on sache par quel moyen, un changement s'était opéré en elle, et au lieu de sa robe grise, au lieu de ses épaules veuves d'ornements, elle reparut avec le costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout frissonnant de volupté.

Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'énergie, il sembla faire jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute résonnante sous ses fibres d'acier.

Alors le même mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme bondissante, qui s'était animée par degrés, opérait sur lui avec une attraction irrésistible. Elle avait pris pour théâtre tout l'espace qui séparait le piano de l'alcôve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se détachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois qu'elle s'éloignait vers le fond, Hoffmann se sentait entraîné sur ses pas. Enfin, sans qu'Hoffmann comprît comment la chose se faisait, le mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'était leDésirde Beethoven; elle était venue, comme une expression de sa pensée, se placer sous ses doigts. De son côté, Arsène avait changé de mesure; elle tourna sur elle-même d'abord, puis, peu à peu élargissant le rond qu'elle traçait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever à son tour, et de prendre part à cette valse brûlante. C'était à la fois chez lui du désir et de l'effroi. Enfin Arsène, en passant, étendit la main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit comme si l'étincelle électrique l'eût touché, s'élança sur la trace de la danseuse, la joignit, l'enlaça dans ses bras, continuant dans sa pensée l'air interrompu en réalité, pressant contre son cœur ce corps qui avait repris son élasticité, aspirant les regards de ses yeux, le souffle de sa bouche, dévorant de ses aspirations à lui ce cou, ces épaules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans une atmosphère de flamme qui, pénétrant jusqu'au fond de la poitrine des deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'évanouissement du délire, sur le lit qui les attendait.

Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un de ces jours blafards des hivers de Paris venait de se lever, et pénétrait jusqu'au lit par le rideau arraché de la fenêtre. Il regarda autour de lui, ignorant où il était, et sentit qu'une masse inerte pesait à son bras gauche. Il se pencha du côté où l'engourdissement gagnait son cœur, et reconnut, couchée près de lui, non plus la belle danseuse de l'Opéra, mais la pâle jeune fille de la place de la Révolution.

Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glacé, et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un candélabre où brûlaient encore cinq bougies, et, à la double lueur du jour et des bougies, il s'aperçut qu'Arsène était sans mouvement, pâle et les yeux fermés.

Sa première idée fut que la fatigue avait été plus forte que l'amour, que le désir, que la volonté, et que la jeune fille s'était évanouie. Il prit sa main, sa main était glacée; il chercha les battements de son cœur, son cœur ne battait plus.

Alors une idée horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'élança vers la porte, il ouvrit, et se précipita par les degrés en criant:


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