La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elleavançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif.L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussiPierre vint-il en disant:
—Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane?
L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant appeler… Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis, effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut vers le massif en criant:
—Liane, Liane…, cherche Jeanne!…
La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle, tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement perdu connaissance… Il appela la cuisinière. La vieille accourut, effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle—le regard anxieux—Pierre qui lui demanda:
—Jeanne…? où est Jeanne?…
Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa réponse, il disait:
—Madeleine!… Madeleine!… m'entendez-vous?… Jeanne?… où est Jeanne?… Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où est-elle?
L'œil hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là, et elle répondait, calme:
—Si, je vous entends… Pourquoi suis-je là?…
—Je vous ai trouvée étendue dans le massif… et vous étiez seule avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle?
—Jeanne…, répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire…
—Répondez-moi…, répondez-moi…, je vous en prie. Jeanne?
Tout à coup la figure de la jeune femme changea; son regard épouvanté se dirigea sur Pierre; elle se releva, lui prit les mains et jeta un cri: elle se souvenait:
—Jeanne!… Vous ne l'avez pas vu?… Il l'a emportée… Il me l'a arrachée…
—Jeanne enlevée!… exclama Pierre, enlevée! Par qui? Quand?Répondez vite.
—Lui!… Mais vous le devinez bien… Vous le croyez en prison… Non, il est libre.
—Fernand?
—Oui,.. Fernand… Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis précipitée, alors il m'a saisie au cou… Je me suis sentie entraînée, j'étouffais… Je me suis crue perdue…
—Et c'est lui qui a enlevé Jeanne?
—Oui… Il a dit à l'enfant qu'il venait la réclamer au nom de sa mère.
—Ah! malheureux que je suis!… exclama Pierre qui fondit en larmes.
La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever; en voyant son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle courut vers lui et lui dit.
—Ne vous désolez pas, monsieur… Ils ne peuvent être loin; je vais courir chez le commissaire… et on les aura bientôt retrouvés.
—Non! non! fit vivement Pierre; le commissaire n'a rien à faire en ceci…
—Si M. Simon était là!…
—Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre.
—Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement.
Et s'adressant à Madeleine:
—Madeleine, répondez-moi bien vite… Il a enlevé l'enfant; croyez-vous que c'était véritablement pour la ramener à sa mère?
—Je ne sais.
—Je vous demande si vous n'avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais cet homme est capable de tout: il peut tuer mon enfant…
—Oh! non!… Il m'aurait tuée, moi, mais non l'enfant…
—Quel peut être son dessein?
—C'est d'être maître de vous… Il sait tout aujourd'hui… D'un mot vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage…
—Madeleine, racontez-moi comment cela s'est passé.
Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène. Elle finissait lorsque Simon arriva; celui-ci resta tout abasourdi lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit son maître lui crier d'un ton qu'il connaissait bien et qui n'admettait pas de réplique:
—Vite, vite, Simon, tu viens avec moi…
—Présent, mon lieutenant.
—Simon, lui disait-il en l'entraînant vers la voiture…, il faut retrouver Jeanne…
—Mlle Jeanne?
—Oui… Fernand m'a volé mon enfant… Le misérable!
—Potence à l'ail… Ce gueux-là!… Espère! espère… Lieutenant, sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir… et lui, il a signé son congé en faisant ça… Je vais lui régler ses comptes…
Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple.
Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui être rendue, elle s'était transformée. La scène qu'elle avait eue avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée lui en revenait; mais, cependant, il fallait s'y résoudre, puisque c'était par lui seul qu'elle pourrait retrouver sa Jeanne. Certainement, le passé était à jamais fini… Libre, elle ne consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement lui faisait monter le rouge au visage! Mais comment revoir son enfant? Geneviève pensa à agir de ruse: peut-être par des promesses le rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir l'endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n'hésiterait plus, elle chasserait l'odieux misérable et demanderait aide et protection à la police. A cette heure, la moindre démarche dans ce sens pouvait tout compromettre.
A chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au cimetière; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant bas, demandant grâce et jurant qu'elle resterait ce qu'elle devait être pour racheter sa faute: une honnête femme! Puis elle revenait et elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne…
Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut l'écriture. Elle l'ouvrit, tremblante; la lettre disait:
«Geneviève,
«Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé…, viens!… A ce prix seulement tu retrouveras ton enfant… que j'aime autant que toi et de laquelle je veux remplacer le père…
Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme ira vers toi, te dira ton nom…; tu n'auras qu'à le suivre!… sinon, dès demain je pars… et tu ne reverras jamais ta fille… Tourne le feuillet.»
Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en tomba une mèche de cheveux blonds et dorés… elle les saisit et les embrassa follement. Oh! c'étaient bien les cheveux de sa Jeanne… Elle lut deux mots griffonnés par une main d'enfant:
Viens, petite mère.
Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s'appuyer à un meuble. Cette infamie l'épouvantait: le misérable se servait de l'enfant pour perdre la mère… Cette petite tête d'ange, il la faisait servir au crime!… Et c'était vrai… il avait sa Jeanne; c'était lui qui avait pris sa fille… le misérable! la vie du père, l'honneur de la femme! et aujourd'hui l'enfant… et tout cela, pour atteindre le même but: sa fortune, qu'il poursuivait encore à cette heure.
D'abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l'idée d'aller immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous. Mais elle pensa qu'elle devait être surveillée et que la moindre démarche le mettrait sur ses gardes, qu'alors elle ne retrouverait plus sa fille!… Aussi que faire? Fallait-il donc souscrire à ces monstrueuses conditions?… Oh non! La mort plutôt que semblable honte… Mais Jeanne, qu'allait-elle devenir?
Geneviève passa la plus effroyable journée… parfois, prête à mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir tout dit chez le commissaire… Le soir seulement elle s'y résolut héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais elle réclamait aide et protection pour son enfant: elle demandait qu'il fût arraché des mains du misérable… Sa lettre terminée, elle écrivit l'adresse du commissaire avec la recommandation de la porter aussitôt. Elle la plaça sur l'établi de ses ouvrières… et elle partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l'arrivée des ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer dans l'atelier. Sur l'établi était l'indication de ce qu'elles avaient à faire…
Elle sortit et gagna les boulevards… Elle cherchait une boutique d'armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra:
—Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit… Et elle se hâta d'ajouter, voyant qu'on la regardait avec curiosité… C'est pour un tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement.
—Le voulez-vous en ivoire?
—Oh non! une arme simple.
On lui fit voir plusieurs armes; elle choisit la plus facile à cacher… Elle n'osait demander qu'on la lui chargeât… Mais le marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit… Une fois dehors, elle entra sous une porte, s'accroupit et chargea son arme. Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la place Royale.
La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre: elle se décida à en faire le tour… Elle revint à son point de départ et ne vit personne… Elle craignit cette fois d'avoir été victime d'une mystification.
Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu'un homme, passant près d'elle, dit:
—Geneviève Davenne?
Elle s'arrêta aussitôt, et dit:
—C'est moi!
L'homme vint alors vers elle et lui demanda:
—Vous êtes madame veuve Davenne?
—Oui, monsieur.
—Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé?
—Oui, monsieur.
—Avant, je dois vous demander, madame, si vous n'avez prévenu personne?
—Pourquoi me dites-vous cela?
—C'est que si nous étions suivis… ce qu'il me sera facile de voir, je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant… Mais vous devriez à jamais renoncer à l'espoir de la retrouver.
—Monsieur, je suis venue seule.
—Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre enfant vivant…, sur votre mari mort…
—Je vous jure que je suis venue seule… Je vous jure qu'à cette heure je n'ai dit à personne la démarche que je fais.
—Alors, madame, veuillez me suivre.
L'homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se retournant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas filés. C'est seulement en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui la guidait se retourner…
—Mon Dieu! dans cette rue!
—Madame, c'est dans votre ancienne demeure qu'on vous attend… Je dois me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout serait fini…
L'homme se releva. Geneviève crut un moment qu'elle ne pourrait aller plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l'attendre, le lieu même où il avait été criminel! Cependant elle ne pouvait rester ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en embrassant la mèche de blonds cheveux qu'elle avait reçue le matin, et elle dit:
—Ayez pitié de moi, Seigneur! et protégez-moi!
Et elle se dirigea vers le petit pavillon… La porte s'ouvrit aussitôt…; elle entra et la porte se ferma sur elle… Un instant elle crut qu'elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas… elle sentit qu'on lui prenait la main et qu'en la soutenant, on la conduisait jusqu'au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans ses moelles… Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du cimetière, elle tomba à genoux.
Le vestibule s'éclaira, et elle vit que c'était Fernand qui la dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant:
—Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant…
—Viens, fit celui-ci.
Geneviève crut qu'il cédait; elle se redressa aussitôt et le suivit. Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur et se recula; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier, elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha autour d'elle. Fernand le vit, car il lui dit:
—Geneviève, ne cherche pas Jeanne; je t'ai dit les conditions que je mettais pour te la rendre…
—Mais vous savez bien que c'est impossible!… Mais cet amour me tuerait… Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je veux mon enfant…
—Jeanne est en mon pouvoir…
—Où l'avez-vous placée?… qu'est-elle devenue?… parlez-moi d'elle… Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même le prix que vous voudrez.
Fernand haussa les épaules…
—Ainsi, en venant ici, tu n'étais pas décidée à souscrire aux conditions imposées…
—Oh! jamais, fit Geneviève en frissonnant.
Fernand lui tendit la main et lui dit d'une voix plus douce:
—Donne-moi tes mains…, Geneviève, et causons une seconde.
Ce changement subit étonna la jeune femme; elle crut qu'il revenait à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses mains…
—Là! fit-il.
Geneviève ne quittait pas son regard; elle vit sa physionomie changer d'expression; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau… Elle jeta un cri en se sentant prendre; puis, violemment rejetée sur le divan, elle retomba muette, effrayée… et elle vit Fernand qui tenait dans ses mains le revolver qu'elle avait acheté…
—Ah! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions; tu avais acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne le savais pas; depuis deux jours je ne fais qu'observer tous tes mouvements…
—J'avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir plutôt qu'à accepter vos indignes propositions.
—Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre l'imprudence de venir.
—Je ne veux pas vous croire aussi misérable!
—Tu dis des niaiseries… Je veux, entends-tu, pour un but que je poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois… Ici, tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je veux que tu t'y éveilles chez toi…
Geneviève avait regardé autour d'elle, cherchant une issue, mais elle se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur, parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre, mais Fernand la saisit dans ses bras et il l'embrassa.
—Tu es folle, répéta-t-il; je te dis que tu es à moi…
—Lâche! laissez-moi! Et elle s'arracha de ses bras et courut vers la fenêtre; elle la secouait pour l'ouvrir.
—Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en dehors.
Et il courut vers elle; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain le volet s'ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe, elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri terrible:
—Grâce, s'écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand, reculant devant l'apparition… Elle ferma les yeux et tomba sans connaissance.
Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant PierreDavenne…
—Enfin, cria-t-il, je n'ai jamais eu si belle occasion de la faire vraiment veuve.
Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait. Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre, toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et il recula, laissant échapper l'arme de ses mains. C'était donc véritablement l'ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient l'atteindre. Pierre, droit devant lui l'écrasait de son regard… Il cacha son visage, ferma les yeux et il entendit:
—Lâche! assassin, voleur… où est ma fille?… Et cette fois il vit bien que ce n'était pas une ombre qu'il avait devant lui, car il sentit sur son front le froid de l'acier d'un canon de pistolet.
—Dans la chambre de sa mère…, dit-il vivement tremblant de lâcheté.
—Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait.
La porte venait de s'ouvrir, et, presque en même temps que Pierre entrait par la fenêtre, le matelot paraissait.
—Faites donc feu; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur l'ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres.
Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu'elle occupait autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu'il avait l'enfant.
—Vite alors, commanda le lieutenant, dont l'arme se baissa.
Fernand releva vivement la tête.
—Que voulez-vous maintenant?… Allez-vous m'assassiner?
Pierre haussa les épaules en disant:
—Je laisse au bourreau cette besogne.
Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait pris l'enfant sans l'éveiller, et l'avait descendue dans une voiture qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l'avait descendu; puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était Geneviève:
—Va où tu sais… Tu réveilleras le concierge, tu diras qu'elle s'est trouvée mal, qu'on la monte chez elle; pour le reste, t'as pas un mot à répondre.
Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la maison après avoir bien recommandé l'enfant.
—Faut qu'il se dépêche ou nous allons être pincés.
Il grimpa l'escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l'arme toujours à la main, à deux pas devant Fernand; celui-ci, froid, dédaigneux, semblait écouter sans comprendre.
—Si j'avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu'elle m'appartenait: tu sais bien qu'un combat entre nous deux, c'était ta mort certaine… J'ai voulu te punir par tes vices mêmes… Tu étais riche criminellement, je t'ai fait pauvre… Tu étais estimé, je t'ai fait mépriser… A force de t'obliger à défendre ta vie, je t'ai fait l'aimer assez pour que tu deviennes lâche… et aujourd'hui je te crache au visage.
—Je ne vous répondrai pas… Vous avez souffert.
—Que dis-tu?… J'ai eu le courage d'arracher de mon cœur l'amour malsain qui le faisait vivre; j'ai eu le courage de renoncer à vivre pour laisser à mon enfant l'honneur d'un nom respectable… Toi, bandit, toi, chien qui mords la main qui t'a nourri…, tu ne t'es attaqué qu'aux faibles, aux femmes et aux enfants… Ce matin, tu tentais d'assassiner une malheureuse que tu avais trompée…
—Votre maîtresse!
Pierre haussa les épaules et continua:
—Tout à l'heure, c'était encore à une femme que tu t'adressais; tu n'es redevenu souple et lâche que devant un homme.
—Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains et je suis désarmé.
—Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l'ai vu tout à l'heure. Il n'y a qu'un être au monde que tu aies aimé et respecté, c'est Iza.
Fernand releva la tête et dit effrontément:
—Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire… Mais, c'est là que votre droit s'arrête, et vous n'allez pas insulter ma femme…
—Je n'insulte pas les femmes, monsieur Séglin… Si vous voulez retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour… et comme Iza ne vous a jamais aimé…, s'il suffit pour vous détacher d'elle de savoir ce qu'elle est…, elle est prête à vous raconter la longue histoire de ses amours…
—Ah! je ne permettrai pas…
Et il se dressait menaçant.
—Qu'est-ce à dire?… fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son arme.
—Feu! feu donc! lieutenant, disait le matelot d'une voix sourde, car depuis qu'il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur, les poings crispés, rageant de la générosité de son maître, maugréant…
—Il y a longtemps que ça serait fini… Ça se passe en conversation.
—Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer; mais je vous condamne à la vie que vous vous êtes faite… d'autres ont charge de me venger.
Puis, prêt à se retirer, il lui dit:
—Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza demeure rue de Navarin. Sois heureux!… et Pierre sortit laissant le misérable écrasé.
Le matelot rageait en le suivant; avant de sortir, n'y pouvant plus tenir, il dit:
—Mon lieutenant…, si c'est parce que ce travail vous dégoûte, chargez-m'en, c'est plus prudent; je remonte et en deux temps j'ai fini…
—Non! hâtons-nous de retourner à Charonne.
—Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain…
—Non! car je ferai venir Geneviève…
Et ils montèrent en voiture; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne; la maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir si Fernand entrait ou sortait emmenant l'enfant; il devait ne point le quitter; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple; il prenait des renseignements et restait également à observer si Geneviève sortait avec sa fille.
Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit… Il fut fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore de voir qu'elle était suivie. Il observa celui qui la filait… et commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place Royale, c'est-à-dire du côté de la rue Payenne… En voyant l'homme lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l'idée de ce qui se passait. On vendait à Geneviève l'enfant enlevé le matin… ou c'était un guet-apens tendu à la jeune femme; elle n'était donc pas complice… Il la vit entrer dans la maison… Décidément, elle allait voir l'enfant, la petite était là, et c'était Geneviève qui avait chargé Séglin de s'en emparer.
Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d'en finir… Il attendit que l'homme qui avait suivi Geneviève se fût retiré; lorsqu'il l'eut vu tourner la rue, il chercha son matelot. Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées devant la porte d'un magasin… Il vint sur son maître, et celui-ci lui dit alors ce qu'il devait faire.
Ils allaient par surprise entrer dans la maison… Pierre en avait encore les clefs. Le volet du premier, où l'on voyait de la lumière et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors; à cause des vitraux, il l'avait fait faire ainsi. Avec l'échelle qu'on devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier; il devait s'arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres brisées, Simon devait entrer.
On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite… et de quelle façon il avait été reçu… D'abord, en entendant le premier coup de feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son adversaire. On a vu ce qui s'était passé.
Ce qui avait sauvé Pierre, c'est que l'armurier auquel Geneviève avait acheté le revolver, avait d'abord craint que cette femme ne l'achetât dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c'était pour un enfant; pour s'assurer qu'on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches. C'étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n'y avait pas même fait attention. C'est grâce à cette circonstance que Pierre était encore vivant.
Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes, attendant anxieusement qu'elle reprît connaissance, la malheureuse leur demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé; elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts pour se reporter à la soirée de la veille… On lui montra la lettre qu'elle avait laissée et qui n'avait pas été ouverte. Elle se souvint alors… Elle se rappela qu'elle avait été la veille au soir à ce rendez-vous… Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien retrouver son retour chez elle.
Elle était arrivée à la place Royale, un homme l'avait guidée jusque dans l'ancienne demeure de son mari… Là, le misérable l'avait entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses honteuses tentatives… Elle se voyait perdue, courant dans la chambre, cherchant du secours…, puis prête à devenir la victime du misérable…, lorsque soudain l'ombre de son mari était apparue…
A cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes qui la soignaient demandèrent:
—Qu'avez-vous, madame? qu'avez-vous?
—Rien!… répondit-elle.
Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu'il était advenu… Elle avait été terrifiée… et ne se souvenait plus de rien… Elle était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait seulement cela…
—Et après?
La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée, n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable… Qu'était-il advenu?
Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies. Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le crâne, l'œil hagard, le rouge au front, elle se demandait:
—Que s'est-il passé?
On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit:
—Madame, est-ce que vous souffrez?
—Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de la honte à son visage.
—Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle.
La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et dit:
—Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance.
—Vers minuit… Qui m'a ramenée?
Et son œil fiévreux, inquiet, observa la concierge.
—Personne, fit celle-ci.
—Comment! personne?…
—Vers minuit on sonne…, je tire le cordon et guette qui allait rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge… Je demande ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos locataires, qui est très malade…., Mme veuve Davenne; il faudrait l'aider à descendre….» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous aimons. Ça nous a bouleversés… Je dis à Augustin de se lever, je me lève moi-même. Nous allons à la voiture…, nous vous voyons…, je jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!… Nous vous transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est rien, qu'il n'y a pas de danger…, que c'est une syncope, probablement arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur…, qu'il fallait vous monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir… Pendant que le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger le cocher et le payer. Je sors… Il était parti.
Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il fallait la donner à celles qui l'entouraient.
—C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort… En revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire… j'eus une hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait.
A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et je tombai.
Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit même la signe de la croix, et la concierge dit:
—Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit vous répétiez sans cesse:
—Grâce!… Pierre!… Grâce!… Pitié… C'est le châtiment.
—J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui…, mon mari se nommaitPierre Davenne… Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète.
—Oh! rien que ces mots…, madame…
Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit:
—Mesdames, je vous remercie de vos bons soins…, je suis épuisée…, je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer…
—Mais n'avez-vous besoin de rien!
—De rien, que du calme…
—Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de bruit… Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et ce que vous aurez besoin… demandez…
Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible, se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours… Elle entendait la dernière phrase comme un glas:
—Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te dis que tu es à moi.
—Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de douleur, et gémissant dans ses sanglots:
—Mon Dieu! mais je suis donc maudite!… Tombée, je ne me relèverai donc jamais!
Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage. Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé et qu'elle était redevenue forte.
On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux, petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir; qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève.
—Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?… fit Geneviève contrariée, en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler.
—Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq heures…
—Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi, lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle était résolue à se tenir absolument sur ses gardes…
Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter ce qui s'était passé…, lui dire surtout qu'elle était convaincue que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour toujours.
Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se résigna à attendre encore.
La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa chambre, elle l'y suivit.
La concierge lui dit alors:
—Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui vous intéresse.
—Quoi donc?
—Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a questionnés sur vous.
—Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante. Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et demanda:
—Que vous a-t-on demandé?
—Oh! c'est bien singulier… Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la concierge avec un malicieux sourire…, nous nous sommes bien doutés tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements sur votre conduite, les gens que vous recevez…, comment vous vous conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage… Ah! vous pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez pas prévenus que l'on viendrait peut-être…, ça ne fait rien, ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en pensait et vous savez que c'est du bien… On doit y tenir beaucoup, car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était contente comme tout.
Geneviève était stupéfaite… Quel intérêt Fernand avait-il à faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?..
—Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle.
—Ah! un drôle de gaillard… un marin, qui ne parle pas comme tout le monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure comme tous les diables… mais un bon vivant tout rond… Il a offert un verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit:
—Espère! espère! le gabier, on se reverra!
Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous» lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était aujourd'hui son maître.
Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient traversé sans laisser trace de leur passage..
A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait, il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa faiblesse.
Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever sa femme, il allait donc la reprendre… Car celle-ci venait, par sa résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était fou de rage et de haine.
Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait à sa femme… Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme, le délit n'existait plus… Et Fernand restait abruti par sa situation; on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot il pouvait être pris… Il fallait donc au plus tôt se mettre à l'abri… Il avait sa fortune en portefeuille,—l'argent repris au père Picard, le caissier.—Il le prit et le mit en poche.
Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève… Mordu au cœur par l'amour, il voulait retrouver Iza… Il souffrait de ce qui lui avait été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin, il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez Iza pour oublier.
Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon… Il la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune, il avait assez d'argent pour le faire… Il prendrait le nom de sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo… et assurément la fortune et le bonheur étaient là.
Son plan arrêté, il se jeta sur le lit…, essayant de dormir. Mais le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.
En se réveillant, il eut peur… Il se dit que s'il avait été à la place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut son remerciement.
Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours…, mais de la plus élégante toilette… Il mit son portefeuille en poche et sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard, prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.
S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses; car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres, l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.
Fernand, le cœur serré comme dans un étau, sauta prestement de voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre quelques jours avant.
Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.
Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait dire qu'à elle.
La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne pouvait dire qu'à elle.»
Fernand regardait autour de lui et semblait se dire:
—Ce n'est pas possible!…
La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon.
Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti, tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds… et demander pardon… et ils auraient pleuré, et…
Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma aussitôt; elle s'écria:
—Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?…
—C'est à moi que tu parles ainsi…
—Oui…, c'est à vous… Sortez… Sortez vite, si vous ne voulez pas que je vous fasse chasser…
Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son œil eut un éclair haineux, et il dit:
—Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle vous salissez mon nom.
Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette phrase:
—On ne me frappe que quand j'aime.
—Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle…
—Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit en faisant un signe.
—Tu veux appeler… Fais-le donc…; nous verrons qui a le droit de se mettre entre moi et ma femme.
—C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de m'en faire souvenir.
Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit, et d'un geste violent la jeta à terre.
Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.
—C'est lui, dit Iza en le désignant.
Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut obligé de l'attacher pour le descendre; il criait:
—Arrêtez-la avec moi, au moins…
Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle réparait devant la glace le désordre de sa toilette…
Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants, sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par l'arrestation de son mari, elle dit au cocher:
—Bien vite, à la Marche… bien vite, nous sommes en retard.
Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher:
—A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble.
Les deux voitures partirent.
Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se préparant une «praline,» il disait philosophiquement:
—Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis.
On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles propositions.
Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir. Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en la faisant ramener chez elle?… Cela était bien improbable; mais celui qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l'avait bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand.
Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa recherche.
C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors, elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux investigations du matelot…
Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait qu'elle lui faisait de l'individu:
—C'est Simon.
Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et elle était redescendue en disant:
—Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire.
A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la répugnance qu'il lui inspirait…
Elle lui demanda aussitôt:
—Vous êtes déjà venu tantôt… Qui vous envoie?
—Personne! moi!
—Que me voulez-vous?
—Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés… selon la valeur de ce que je leur apprends.
Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui, renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle dit:
—Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant?
—Oui, madame…
—Je suis pauvre, monsieur…. le savez-vous?
—Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira.
—De quoi s'agit-il?
—La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je sais où elle est.
—Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève.
—Oui, madame.
—Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est. Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi, monsieur, répondez-moi.
—Elle est admirablement belle… Elle se porte excessivement bien; elle est fort bien élevée… Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que vous étiez morte…, elle parle sans cesse de vous.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes, s'abandonnait à son émotion…
—Ah! vous venez de me rendre bien heureuse.
Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout de quelques minutes, Geneviève dit:
—Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant?
—Oui, madame.
—Mais me sera-t-il facile de la prendre…, de la voir au moins?
—Personne, madame, ne peut s'y opposer.
—Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait, n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?… Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait?
—Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous l'aimez.
Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient absolument cela… Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était impossible.
—Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous engagez à me conduire où demeure mon enfant… et vous m'assurez que là je pourrai la voir…, la prendre?
—Je m'y engage…
—Et que demandez-vous pour cela?… Faites vite…
—Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela.
—Vingt mille francs…; mais je n'aurai jamais cette somme.
—Alors, madame, vous ne payerez pas… Ma confiance vous donne la preuve de ce que je vous dis—ou ce que je vous vends vous fait riche et capable de payer, ou cela ne change rien… Et alors votre traite est un papier mort.
Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite…
La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de l'individu, reprit:
—Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate sur ma vie et sur celle de mon enfant?…
—Le retour de votre enfant y est attaché.
—Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude.
—Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le connaître.
—Enfin parlez, monsieur.
Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit:
—Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon métier; or, les affaires sont les affaires…
—Écrivez vos conditions, je signerai.
L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout préparé… Elle le lut.
«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au porteur…
«Paris, le…»
—Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite?
—Je vous le dirai lorsque vous aurez signé.
Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout, le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer.
Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit:
—Là, écrivez la date; puis signez au-dessous…
Geneviève allait signer; il reprit:
—Pardon, ne mettez pasveuve, mettezfemme Davenne…
—Mais, monsieur…, je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez antidater le billet…
—Non, non, ne vous inquiétez pas… Cela n'a pas d'importance pour nous.
Geneviève réfléchit une minute… Quel pouvait être le motif qui faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi… Elle pensa que c'était pour faciliter la négociation de la valeur…; mais, ayant hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa.
—Voici…, monsieur… J'attends, dit Geneviève en lui tendant le papier et se disposant à écouter.
Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec soin et le plaça dans son portefeuille…; puis il dit:
—Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire…
—Mais, exclama Geneviève, d'ici là…, le misérable peut se débarrasser de mon enfant.
—Oh! non, madame…, fit avec assurance le petit vieillard: de ce côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne égale le vôtre…
—Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève…
—Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant les épaules…, il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est arrêté…
—Que me dites-vous là?
Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en entendant la seconde partie de la phrase.
—Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant, elle étendit le bras et dit solennellement:
—Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre?
—Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour vous…
—Sur mon enfant, je le jure…
—Madame Davenne, je vais être bref.
Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit gravement:
—Madame, votre enfant vit avec son père.
—Que me dites-vous là? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra à l'idée de la honteuse mystification.
—Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve!
Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir affaire à un fou; mais celui-ci continua:
—M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant…
Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les preuves… Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait avec calme et d'un ton absolument affirmatif.
—Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas venu vous moquer de moi…, et surtout sur un aussi pénible sujet… Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance… Connaissant peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection… Hélas! monsieur, mon mari est mort,… bien mort…
Geneviève pleurait en ajoutant:
—Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa dépouille mortelle…
Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention.
—Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!… Ceci est pour répondre à votre première objection… Mais, je vais vous dire plus…: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai ressuscité…
Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles.
Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait… Elle ne voulut pas laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention…, absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit:
—Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre situation alors… Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection.
Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit et commença.
—M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de laSouveraine, j'étais matelot… A cette époque, j'avais été pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour empoisonner leurs flèches.—Je raconte vite pour arriver au fait… A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M. Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me nomme Rigobert, dit le Sauvage…
—C'est vous!… fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous.
Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit:
—Un soir, votre mari vint me trouver… Je vous ai dit que je devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il avait un plan de vengeance effrayant.
Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et écouta attentive…, cette fois pleine d'espoir… et revoyant malgré elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement! C'était donc vrai… Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage.
Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire.
—Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je pouvais m'engager à lui rendre la vie… Je lui dis: Oui!
—Oh! exclama Geneviève.
—Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma médecine à moi. Voyez-vous, tout est là: le cœur! Le jour où ma vie sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales.
Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il continua:
—J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait. J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison… C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les qualités en France…, que j'exécutai la chose convenue.
—C'est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la mort…
—Oui, madame, du curare… Tenez en voici…
Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un morceau ayant l'apparence de la réglisse noire… Il en coupa un bout.
—Tenez, dit-il en faisant sa grimace—non, en souriant—tenez, madame, vous voyez que c'est bien inoffensif.
Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit:
—J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel, j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez… J'étais caché le long du lit… Vous vîtes votre mari et le crûtes mort…
—Mais c'est affreux, ce que vous me dites là.
—J'étais payé pour cela… Votre mari voulait disparaître de ce monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait chargé Simon d'enlever sa fille…
—Oh! mon Dieu! mon Dieu!
—Simon devait m'aider… Je dois ajouter qu'il avait même augmenté sa mission… Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête.