XIII

En disant cela, Rig riait et haussait les épaules… Le rire de Rig était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux en disant:

—Enfin?

—Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions impatiemment—moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes, nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage, qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu relâchée… Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons passé près de deux heures pour le faire revenir.

—Vous l'avez fait revenir?… demandait Geneviève, refusant de croire ses oreilles, les traits bouleversés, l'œil hagard…, malgré elle, cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes, catégoriques.

—Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille.

—Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si effrayant, si impossible, que je n'ose y croire.

—Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai!

—Et où demeure mon… mari? Geneviève eut un frisson en disant ce mot. Elle se hâta d'ajouter:

—Où est mon enfant?

—A Charonne. Demandez la Maison du pendu… Ils l'ont louée et ne savent même pas que la maison est connue ainsi… C'est à cause de ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée toute prête…

—Et mon, ma… ma fille est là?

—Ils y sont tous les deux…

Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme, lui dit:

—Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,—et vous auriez raison,—mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que vous savez…

—Je le jure encore.

—Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire… Je n'irai pas jusqu'au bout…; c'est-à-dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là…

—J'accepte, monsieur…

Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit:

—Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en bas…

—Oui, monsieur…, c'est cela!

Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre l'état dans lequel se trouvait Geneviève… Elle n'osait croire à ce qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique… Et elle avait peur, elle n'était plus elle… Elle se disait que la vérité, c'était cela…, c'est-à-dire l'impossible!

Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se regardèrent entre elles et se dirent:

—Madame est folle!…

Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était bien près de le devenir.

Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous, et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement. Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche en disant:

—Maintenant, ça y est… Les affaires sont les affaires: un bon engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin d'attendre… Demain je suis à Londres… avec une perte insignifiante, j'escompte la valeur, chez les Greffys… et je suis rentré dans l'argent qu'il m'a volé… Ah! le vieux Rig sait se venger aussi, lui… Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton imbécile de Simon!…

Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il avait et il continuait:

—Ce soir, j'aurai tout vendu… C'est fait… A dix heures, je prends le train… J'arrive à Londres demain matin… Je m'installe comme docteur… Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille…Le Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky… Ce nom-là m'a porté bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune… Je vais vivre enfin…, respecté et obéi… Et le vieux Rig descendait toujours plus lentement se répétant:

—Respecté et obéi…

En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait en montant; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait, comme un crève-de-faim qui voit la table mise:

—Enfin! enfin!

En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte, en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute apostés de l'autre côté de la rue.

Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve, marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer, il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig, montant dans sa voiture, lui dit:

—Reste là… Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu nous conduiras avenue de Charonne.

Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il rêvait… Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux, croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de rage,… et ce fut tout ce qu'il put faire.

Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le muselant presque pour éviter ses cris.

On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents, bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au cocher:

—Toutes voiles dehors! là!… Et à la Préfecture… Ho! hisse là!

Et cela suivi d'un long éclat de rire… Puis:

—Au fait…, dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je veux être sûr qu'il est embarqué.

Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le siège.

Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant…, qu'elle allait revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible!

Tout en elle tressaillait à cette pensée!… Oh! elle sentait bien que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les résistances…; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre près de lui et de son enfant.

Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il lui sembla que son cœur cessait de battre.

Non, cela n'était pas possible!…

Il se pouvait que, ayant arraché de son cœur l'affection qu'il avait autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son cœur… Cela la troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple… S'il le fallait, elle se contenterait d'être l'amie dévouée…; elle chasserait ses pensées jalouses… Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle uniquement elle avait consenti à vivre.

Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques groupes qui causaient devant la porte.

La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle se portait admirablement bien… Elle priait la concierge de voir si la personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture. La concierge la regarda avec stupéfaction.

—Qu'est-ce que vous me demandez là? Mais vous ne savez donc rien?… Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes descendue?

—Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète.

—Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être arrêté.

—Comment? arrêté!

—Mais oui… et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que c'est un fou qui s'est échappé…

Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber… Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle venait de bâtir l'avenir…, tout cela mensonge! C'était un fou qui lui avait parlé… Ça avait été sa première pensée, et, après, elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire… C'est si doux de croire ce qu'on désire.

La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en s'écriant:

—Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de sortir… Vous êtes capable de tomber malade pour de bon…

Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et, fondant en sanglots, elle gémit:

—Oh! si je pouvais mourir!

—Eh bien! en voilà des folies!… Voulez-vous ne pas dire ça. Avec ça que ça ne vient pas assez vite… En voilà des idées!… Mais qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là?…

Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua:

—D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin.

Geneviève releva la tête.

—Il est revenu?

—Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là, à la place où vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit verre, et Augustin adore le mêlé.

—Simon est revenu! répétait Geneviève.

—Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter. Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage…

—Est-ce qu'ils se sont parlé?

—Mais non!… Vous ne savez rien, alors? fit la concierge désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle reprit:

—Vous ne savez rien!… Je vais vous dire tout ça, alors…

Geneviève, attentive, écoutait… La présence de Simon dans l'affaire lui rendait un peu d'espoir.

—Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le marin… Vous savez, il nous va, celui-là!… Augustin l'aime bien… il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'œil à Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air de guetter tous les gens qui sortaient… Quand le petit vieux est descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit:

—Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?…

—Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé. Une fois dehors, il a fait un signe à des agents… et… quand je suis arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents… et le marin sur le siège à côté du cocher… Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?…

Geneviève était pensive… L'espoir revenait. Ce n'était pas pour rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu la renseigner sur son enfant…

De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour l'aider, et que Simon, probablement chargéin extremisde l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef, et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son enfant la demandait.

Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit à la concierge:

—Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la maison…

—C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde dit… Mais que venait-il vous raconter?

Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter… Elle brocha sur la vérité.

—Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle serviteur de mon mari.

—Ah!… c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique…

—Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était avec lui à bord de laSouveraine.

—Mais que venait-il faire chez vous?

—Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses anciens maîtres?

—Oui, oui, je comprends… Il venait demander de l'argent?

—C'est cela.

—Les pauvres gens; dame! Vous savez, dans ces maisons-là on ne les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c'est… L'autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son ami, et c'est lui qui, sachant qu'il s'était sauvé, se sera dit: Il doit être allé chez la femme de notre ancien chef…

—Justement…

—C'est pour cela qu'il venait demander des renseignements en cherchant à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient.

—Je crois que vous êtes sur la voie…

—Tout s'explique…, et moi qui croyais…

Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure, elle dit:

—Mais, vous n'allez pas encore vous faire du mal pour ça?…

—Non, je suis très bien…, très calme…

—Vous concevez bien que vous avez assez de tracas… sans vous tourmenter pour les autres.

Geneviève s'était levée; interrompant la concierge, elle lui dit:

—Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure?

—Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous cela?

—Faites-moi la grâce de m'accompagner.

—Où donc? loin?

—Oui, nous serons deux heures… Pendant que vous vous préparerez, votre mari ira chercher une voiture… Voulez-vous?

—Mais je suis à vos ordres… Ce n'est pas dans l'état où vous êtes que je vous quitterais.

—Augustin, va chercher une voiture.

Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait.

La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L'allure de Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s'éveilla et elle se promit d'arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres.

Geneviève, l'œil fixe, attendait; elle pensait, elle aussi, aux incidents survenus depuis la veille…

La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui l'avait suivie…, les émotions cruelles par lesquelles elle avait passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire… Elle se souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle avait des frissons en se rappelant l'impression de ses mains sur ses épaules…; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou lui avaient fait croire réelle.

Non, cela était impossible, matériellement. D'abord, un homme ne pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un contrevent solide… Non, elle avait été victime d'une hallucination, suivie d'une prostration qui l'avait livrée au misérable, ou qui peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu'il se débarrassât au plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule; c'est pour cela qu'elle se faisait accompagner, parce qu'elle sentait qu'il se tramait quelque chose autour d'elle.

Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que celui qu'on déclarait un fou lui avait dit…, et, si cela était vrai, elle sentait bien qu'elle croirait absolument tout ce qu'il avait dit. Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux Rig lui avait donné l'adresse avec un renseignement positif qui lui permettait de trouver facilement la demeure. L'endroit où résidait sa fille s'appelait: la Maison du pendu.

Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête; Geneviève n'avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. Le vieille femme, la désignant d'un regard à son mari, mit son doigt sur son front et, hochant la tête, sembla dire:

—Il y a quelque chose là… C'est détraqué… Puis elle s'approcha et passa la main sur l'épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit:

—Vous m'avez fait peur…

—Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez du noir… Voyons, je suis prête et la voiture est là…

—Oui, c'est vrai, fit Geneviève… Partons.

—Serons-nous longtemps?… parce qu'il faut qu'Augustin sache à quelle heure je serai de retour…

—Je ne puis vous le dire, madame Lucas… Je ne sais pas où nous allons…

—Hein? fit la concierge avec stupéfaction… Elle échangea un regard de pitié avec son mari… Geneviève reprit:

—Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin…

—Ah! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta: Je croyais que vous ne saviez pas où nous allions.

Cette parole rappela à Geneviève qu'elle devait veiller sur elle; elle comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu'elle était décidée à ne plus s'arrêter dans ses recherches, elle se promit de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu: elle reprit:

—Nous allons à Charonne, tout en haut.

—Oh! je connais ça, Charonne, ça n'est pas loin; nous en avons à peine pour trois quarts d'heure… N'est-ce pas que nous connaissons Charonne, Augustin?…

—Oui! oui! on s'y est amusé, et nous sommes payés pour nous en souvenir.

—Cela me sera bien utile, car j'ai des renseignements très vagues sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche… et vous me guiderez.

—Ça tombe bien. Figurez-vous que c'est à Charonne que nous avons fait notre noce, n'est-ce pas, Augustin, à l'Orme sans pareil? On ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l'Orme sans pareilexistait déjà; on pouvait tenir une douzaine: les mariés, les grands parents et les témoins. Oh! oui, je le connais, Charonne!…

—Te souviens-tu, dit Augustin…, comme nous avons ri quand je suis tombé? Tout le monde a cru que je m'étais tué. Quel saut! Avons-nous ri?…

—Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne… Je vous montrerai l'orme. De quel côté allez-vous?

—Je vous le répète, je ne sais pas…

—Vous ne connaissez pas le nom de la personne?

—Non!… Mais on désigne la demeure sous le nom de: la Maison du pendu!

—Ah! bon Dieu, en voilà des noms!… Enfin, une fois à Charonne, ça ne sera pas long à trouver, le pays n'est pas grand… Nous avons trois quarts d'heure, une demi-heure de recherches… mettons trois quarts d'heure aussi, ça fait une heure et demie… Restez-vous longtemps?

—Non, pas aujourd'hui, dit vivement Geneviève.

—Alors, c'est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu entends, Augustin?… surveille le dîner.

Elles partirent; la mère Lucas donna l'adresse au cocher, et elles arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne.

En route, Geneviève avait dit à la concierge qu'elle avait besoin, pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant le pays. La voiture s'arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour prendre des renseignements; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la voiture et dit:

—Je sais où ça est! C'est une maison qui appartient à la famille d'un individu qui s'y est pendu, elle était restée inhabitée longtemps; on l'a louée il y a environ deux ans à peu près, on n'est pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s'adresser à un nommé Savard, près de l'église.

—Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant qu'il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l'époque de la mort de son mari.

La voiture s'arrêta bientôt au bout du pays… C'est Geneviève qui descendit, priant la concierge de l'attendre, à son grand désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint aussitôt au-devant d'elle et s'informa de ce qu'elle désirait.

—Monsieur, vous avez loué une maison qu'on connaît sous le nom deMaison du pendu?

—Oui, madame.

—Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements sur les personnes auxquelles vous avez loué!

—Ah! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous; je suis absolument à votre disposition; il est naturel que l'on s'éclaire. J'en ferais autant que vous.

Geneviève reprit:

—Votre locataire se nomme Simon Rivet.

Le père Savard la regarda, stupéfait.

—Pas du tout, madame, c'est le domestique…, le matelot, qui se nomme ainsi.

Alors la jeune femme fut prise d'un tremblement tel que Savard lui demanda:

—Mais qu'avez-vous donc?

—Rien, rien, monsieur…, fit Geneviève en se domptant; et elle interrogea d'une voix dont on ne saurait rendre l'expression:

—Le maître se nomme?

—Jean Sévère!…

—Jean Sévère! répéta la jeune femme.

—Ce n'est pas ce nom qu'il vous a donné… Il fait peut-être louer au nom de ce domestique; tous ces gens-là étaient si mystérieux… qu'il se pourrait qu'il soit obligé de louer sous un autre nom.

—Quel homme est-ce? demanda Geneviève.

—Dame! c'est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ; il a les yeux bleus, des cheveux blonds; il est très pâle et toujours l'air sévère… Je ne l'ai jamais vu rire…

Geneviève, à mesure que l'homme parlait, devenait blême; il lui semblait qu'elle allait défaillir… C'était vrai, son mari vivait…

Elle était veuve d'un vivant. Ne trouvant pas la force d'interroger, elle dit:

—Et?…

—Et… voilà tout… Très comme il faut…, qui payait régulièrement… Des gens tranquilles; jamais on ne voyait personne chez eux…

—Il était seul?

—Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit avec lui est sa femme?

Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de volonté pour ne pas tomber; elle n'eut pas la force de répondre, et il continua:

—Je ne sais pas si c'est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente… Ce que je sais, c'est qu'ils se parlent comme des étrangers. J'ai cru d'abord que c'était elle qui s'occupait de l'enfant, Mlle Jeanne.

—Jeanne! Jeanne! fit Geneviève, s'enfonçant les ongles dans les chairs et se cramponnant d'une main au dossier de sa chaise pour ne pas défaillir.

—Seulement, c'est bien singulier, n'est-ce pas? une belle jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous le même toit que l'autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c'est drôle… On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette femme, et que, ne pouvant l'épouser, il vivait avec elle secrètement pour n'être pas ennuyé par la famille.

—Est-ce que Jeanne l'appelle sa mère? demanda fébrilement Geneviève, devenue plus forte à cette seule pensée.

—Ça, on n'en sait encore rien! Personne n'a mis le pied dans la maison pendant qu'ils l'ont habitée…

—Ils ne l'habitent donc plus?

—Mais, non… Ah! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau logement…

—Ils sont partis!… Où?

—Ils n'ont pas dit où ils allaient.

—Et quand?

—Hier matin… Les clefs m'ont été rendues à neuf heures du matin, et ils étaient partis de la veille au soir.

—Ah! que je suis malheureuse! exclama Geneviève qui, défaillante, s'accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère Lucas, restée dans la voiture.

Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites, il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien au delà le déficit.

—Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson.

—Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le portefeuille qui a été saisi hier.

—Ces fonds proviennent d'un double vol.

—Je n'ai pas volé.

—Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la dot que vous apportait Mlle de Zintsky.

—Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence.

—Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes questions… Votre intérêt y est engagé… Croyez-moi!

—Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il l'a volé…

—Arrivons à un autre fait… Les faux sont de vous?

—Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi…

—Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé…, et votre argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés, votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les retirer du commerce, n'était point encore consenti… Une rupture survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable.

—Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur la dot…, et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être libre…

—Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les tribunaux…

Fernand devint rouge et se mordit les lèvres… C'est que, là, il n'y avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre.

—Revenons au fait… C'est vous qui avez contrefait la signatureWilson… Vous le reconnaissez?

—Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur, oui.

—Écrivez, dit le juge à son greffier… Et, au bout de quelques minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit:

—Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux, vous les lui avez soustraits une nuit… Est-ce vrai? Répondez!

—C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire, toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne s'apercevrait de rien.

—C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que, contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du présent contrat est quittance.»

—C'était de confiance…; mais je vous jure que je n'ai rien reçu.

—Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et télégrammes?

—On a dû les retrouver chez moi…

—Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites.

—Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille francs.

—Oui, on trouve ce chiffre…

—Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour l'intérêt et la commission.

—A qui feriez-vous croire semblable chose?… Un homme comme vous…, plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille francs pour un prêt de cinq ou six jours?

—Samuel est un usurier, tout le monde le sait…

—Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet énorme intérêt… C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y connaît peu… Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée… pour les montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux… Et Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille… Voilà ce que vous avez fait…

—Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris ces bijoux que pour les porter chez Samuel… Si véritablement ils sont faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé en me mariant.

—Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants?

—Oui, monsieur.

—Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les bijoux qui lui sont personnels étaient en strass?

—Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés, je les ai portés chez Samuel.

—Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des véritables diamants.

—Mais, maintenant je suis un voleur… alors…Monsieur, je vous jure que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai trouvés… Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir le contraire, confrontez-la avec moi…

Le juge haussa les épaules et dit:

—Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas… Tenez, voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat… C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont été venduscinq cent vingt-cinq mille francs. Nierez-vous encore?

—Oui! oui, je nie… Je n'ai pas touché à un seul bijou… Je le jure.

—Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui vous avez vendu les diamants.

A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt. Le juge instructeur reprit:

—Vos agissements sont absolument limpides pour nous… À la tête d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient à des dépenses exagérées… La commandite de votre maison était épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez, et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas vous discréditer,—au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant du temps à vos créanciers,—vous avez préféré avoir recours à des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les écritures.

—Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus: les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me défendre.

Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua:

—C'était la faillite que vous vouliez éviter… et vous ne reculiez pas devant le crime. Alors… c'est la banqueroute qui se dressa devant vous… Il n'y avait plus d'issue… que les faux… Vous en fîtes pour plus de quatre cent mille francs… Nous les avons entre les mains! Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de l'échéance… De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan criminel de votre fortune… Vous deviez tout réaliser et fuir… Une occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage. Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire réussir,—de l'aveu de votre caissier.—Était-ce pour sauver votre maison? Non!… La suite nous le prouve… Une dot princière vous est passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui… Vous faites la comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler, et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout. Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir. Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit…, vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver… Vous apprenez que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est réfugiée rue de Navarin… Vous y courez aussitôt; car, vous le saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez plus rien soutenir… Qu'alliez-vous faire chez elle?… Nous le savons, car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un revolver chargé… Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne sauriez rien nier… Qu'avez-vous à dire maintenant?

Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les crimes et délits punis par le Code…, depuis l'assassinat jusqu'au vol… Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne… Il ne trouvait pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester.

Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé, celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe à son greffier d'écrire:

—Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signéesWilson?

Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit:

—Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de l'argent que vous vouliez emporter.

Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas, ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit:

—Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous toute la sévérité de la justice, soyez sincère… Songez que la possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les crimes dont vous êtes accusé… Que sont devenus les diamants, les bijoux de votre femme?

—J'ai dit la vérité.

—Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent une fortune… Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin… Détrompez-vous… Votre refus de répondre, en appelant sur vous la sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même temps qu'une surveillance de toute heure.

—J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre.

—Vous refusez absolument?…

—Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession… Je suis un malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes indignes, voilà tout… Un ami m'avait commandité; la maison ne faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage riche, à la rétablir… Sur ces entrefaites, mon commanditaire mourut… C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune précaution…, et sa mort livrait mon compte à un créancier terrible… Il pouvait exiger, il exigeait… C'était ma ruine; ma maison n'avait plus que l'apparence… Pour faire un beau mariage, il fallait à tout prix cacher le gouffre… C'est à quoi je m'appliquai… par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!… Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan était de sauver ma maison à tout prix… À cette époque, c'est la faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais… J'étais en relations d'affaires avec la maison Wilson…; les traites étaient payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs. Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais, ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je trouvais ainsi un crédit énorme…Mais la maison périclitait toujours.

—N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le jeu?

—Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai perdu des sommes considérables… C'est la cause de ma perte.

—Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.

—C'est possible… Enfin, monsieur, en faisant ces… faux…, j'étais résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais établi… Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des traites pour une somme semblable et je payais les autres…

—Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes aussi importantes.

—C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris le petit pavillon d'Auteuil… Je fis enfin des folies… et, pour les payer, je dus faire de nouvelles traites.

Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne; j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé, que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert. Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en était fini.

—Mais les bijoux?

—Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous prouvera que j'ai dit la vérité.

—Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce caissier… Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu.

Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat:

—Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer.

Fernand pâlit.

—Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi, si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache?

—Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela, que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux bijoux.

—Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous dire où il est.

Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au greffier:

—Écrivez…

—Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est parti…

—Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi, pour voir ce qui s'y passait… Alors j'étais décidé à échapper aux poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même aller payer les traites… et je lui dis que je venais de recevoir un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous attendions à Turin… Je le conduisis moi-même au chemin de fer… Et depuis ce jour il est à Turin.

Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit:

—Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure, vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine entamé le front.

—Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là! exclamaFernand.

Le juge dit vivement:

—Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence.

Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit:

—Introduisez le témoin

Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent, de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui.

—Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable…

Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose, se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit aussitôt:

—Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari?

—Oui, monsieur… Quand je dus me marier…, celui qui passait pour mon oncle…

Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête protecteur, en disant:

—Oui, oui, nous savons…

Iza continua:

—…Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France… Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui… La position me plut… M. Séglin se prétendait presque millionnaire; il déclarait m'aimer… Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni répulsion… Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai.

Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose la plus simple du monde.

Séglin était livide.

—C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais pour époux…

—Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge.

Séglin baissa la tête et ne répondit pas…

—Continuez, madame… Votre dot fut-elle payée?…

—Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant que cela était inutile entre galants hommes.

Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa femme, et il dit vivement:

—C'est lui qui vous a conté cela…, le vieux Danielo, le vieux coquin…

Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une minute sur Fernand, l'écrasant de mépris… Le magistrat demanda:

—Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?…

—Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là, j'assistais à la scène. J'ai vu…

—Oh! exclama Fernand étourdi.

—Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant.

—Mais c'est faux! monsieur, absolument faux… Ce prince est un vieux coquin que j'ai revu depuis, son complice… Mais, malheureuse, qui êtes-vous donc?

Iza ne sourcillait pas… et le magistrat dit sévèrement:

—Séglin, contenez-vous…, si vous ne voulez que je vous fasse reconduire… Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés?

—Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a volés.

—Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous sauver de chez vous?

—Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait faire un voyage…, qu'il ne rentrerait que le lendemain…

—Quel but supposez-vous à ce voyage feint?

—Oh! monsieur, pas la jalousie… Je vous ai expliqué que mon mari n'avait pas de ces scrupules.

Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza continua:

—Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler… J'avais encore de nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant… Je me levai; il me les demanda, je refusai… Une scène épouvantable eut lieu; il me traita comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il savait ce qu'il faisait…, que je ne m'étais pas cachée… Alors il s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours, en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un revolver et tira sur moi en brisant la glace… Puis, ne m'ayant pas touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir… Je ne sais ce qui arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre… Je pris la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai… Voilà, monsieur!

—Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire?

Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites, ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir… Tout à coup les plus affreuses injures sortirent de sa bouche.

—Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous ne m'empêcherez pas de l'étrangler.

Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit vivement:

—Sortez, sortez, madame… Nous sommes suffisamment édifiés…

Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui disant:

-Il ne me fait pas peur… Il m'avait habituée à de semblables scènes…

Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas… Le voyant calme, le juge dit:

—Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire?

—Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme, c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là.

—Vous niez encore?

—Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument faux…

—Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu… Et quel intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une personne que son nom seul obligerait à vous défendre?

—Monsieur, c'est ce que je me demande.

—Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est l'argent à la main qu'on signe.

—Mais, monsieur, j'adorais…, j'adore ma femme… Mais il me semble que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de perversité…

—Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme.

—Mais non, monsieur.

—Voyons, c'est elle qui l'a avoué… Vous l'épousiez sachant ses relations avec le prince de Zintsky…

—Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front…: la maîtresse du prince… Elle vous l'a dit…, et la dot… payait!… Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme!

L'accent de Fernand étonna le juge… Il fit signe aux agents de se retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien.

—Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument exacts… Au reste, ils sont très… très pénibles.

—Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là?…

—La vérité.

—Je vous jure que je l'ignore… Ce prince, je sais que c'est un escroc…

—Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du mouvement libéral.

—Monsieur, alors, je vous en supplie…, contez-moi cela… Je crois que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me semble insensé…

Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que son cerveau n'éclatait pas.

—Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements.

Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers dans son dossier, lut:

—Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire: c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les villages lors du dernier soulèvement… Excessivement jolie, toujours très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait plutôt avec les chefs…Au moral, c'est la dernière des créatures. C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky… Le village avait été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups, elle pleurait… Le prince la prit et la recueillit… Elle était fort belle et elle devint sa maîtresse… Mais cette fille est atteinte de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges (Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle se sauva avec lui… On suppose que le prince chercha encore à sauver cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la malheureuse…

Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand.

—C'est d'Iza que vous parlez?… demanda-t-il d'une voix étrange.

—Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin… Ceux qui vous ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot…

—C'est faux! c'est faux! râla Fernand.

—Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce motif.

Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche… Il balbutiait des mots sans suite…

—Une fille qui suivait les soldats… Le prince!… Je savais…

Le juge continua:

—Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette femme,—c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,—était absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures, les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la vôtre était toujours irrégulière… Cette femme, aujourd'hui, retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne… Vous êtes écrasé sous l'évidence des faits.

Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait sur son front… Le juge, qui l'observait, reprit:

—Qu'avez-vous à dire?

Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait:

—Iza… Les bijoux… Les soldats…

Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots…

—Mais il a une attaque de paralysie!… s'écria le juge… Vite, vite, faites appeler un médecin…

On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait, le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur, s'étendait sur le visage du malheureux.

Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue…

Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet étrange accident, il dit:

—Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur.

—Et c'est grave?

—Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale.


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