V

—Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite… Tu dois te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté… Je t'aimais, et tu sais que pour t'avoir je n'ai reculé devant rien… Aujourd'hui, ce feu que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus de vigueur… Je t'aime… et il me semble trouver encore dans ton deuil un charme nouveau… Je veux que tu redeviennes celle que tu étais autrefois. Je veux… que nous nous aimions…

Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari… Fernand se levait et voulait lui prendre la main; elle le repoussa.

—Laissez-moi…, laissez-moi… Vous me faites horreur… et honte…

—Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu; il n'y a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté… Je veux, entends-tu, que le passé revive… Je veux être ici chez moi… et j'y ramènerai ton enfant… qui sera notre enfant!

—Oh! taisez-vous…, exclama Geneviève, montrant le grand portrait dePierre; au nom de votre victime…, taisez-vous…

Fernand releva la tête; il regarda le portrait et, les dents serrées, la haine dans le regard, il dit:

—C'est pour lui que je veux ça… Oui, je veux qu'il me voie à sa place, entends-tu, Geneviève? A sa place, entre sa femme et son enfant.

—Malheureux! taisez-vous…

Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l'attirant vers lui, la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit:

—Tu vois…, ta femme, c'est la mienne!

Geneviève, épouvantée, se débattait, disant: Il est fou! Fernand la tenait dans ses bras et l'embrassant, il disait:

—Ne sois donc pas sotte, Geneviève… Aimons-nous…, c'est une douce façon de nous venger de celui qui nous a frappés…

—Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s'arrachant de ses bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s'étaient posées, et courant à la fenêtre qu'elle ouvrit en disant:

—Sortez! sortez! ou j'appelle au secours!

Fernand s'arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux…; il se disposa à sortir en disant:

—Ah! Geneviève, tu me chasses! Prends garde! Je pars. Réfléchis, tu sais où m'écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton enfant.

Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit.

Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut pousser le verrou de sa porte. Puis, s'abandonnant alors, elle se jeta sur son lit et fondit en sanglots, gémissant:

—Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais?

Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre l'avait fait appeler plusieurs fois… Aussi, c'est en s'apprêtant à être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant.

Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge… Il n'était pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait fort le risque de n'être pas cru…, et Simon n'aimait pas ça… Avec son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en disant:

—Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon?

—Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son histoire… je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère! espère! que je dis, et je me…

—Je ne te demande pas ce que tu as fait…

Ceci plut à Simon… Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit:

—Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile.

—On est prêt, mon lieutenant…

—Il faut obtenir un résultat…

—Ce sera fait, mon lieutenant… Espère! espère! On est à l'ordre…Parlez.

—Simon…, il faut retrouver M^me Davenne!

Le matelot resta tout coi… Il regardait son maître, la bouche si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!… Il le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda:

—Retrouver madame…

—Oui, il le faut…

—C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant?

—Oui, voici ce que je demande… Tu vas te mettre en route demain… Tu iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles… Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection… Il faut qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet.

Le matelot eut un gros rire en disant:

—Espère! espère!… On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot…

—Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue…, te renseigner sur sa vie…, sur… sa conduite…

Le matelot se grattait le front, n'osant répondre… Pierre, qui l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie. Alors, comme honteux, Simon dit.

—Mon lieutenant…, je vas vous dire… Cette petite qui parle toujours de sa mère, ça me remuait ça… si bien que…

—Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant.

—Si bien que… que je me disais: Espère, espère!… il faudra voir, quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors…

—Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet.

—Alors… Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant… Je suis sorti ce matin, c'était pour ça.

—Pour retrouver Mme Davenne?

—Oui, mon lieutenant…

—Eh bien? demanda Pierre.

Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il s'exposait à une réprimande:

—Je l'ai vue…

—Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle.

—Oui, mon lieutenant…; mais elle ne m'a pas vu, elle…

—Tu ne lui as pas parlé?

—Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se dompta pour être calme et demanda:

—Où l'as-tu vue, Simon?

Simon eut des larmes dans la voix en répondant:

—Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au cœur… J'étais allé faire une prière pour vous sur votre tombe…

Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela…

—Je priais…, je pleurais…, et je vois tout à coup une belle jeune femme… belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était, madame, fit-il en clignant de l'œil, et regardant en dessous l'effet que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua:

—Elle était toute vêtue de noir… Comme Notre-Dame-des-Tempêtes… avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds… ça lui faisait l'auréole… Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds, madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne bronchait pas! Il reprit:

—Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent marcher dans le paradis!… Espère! espère! que je me dis. Elle va me trouver là!… et je me glisse derrière le caveau où vous êtes… où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet… Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours… un neuf… des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!… quoi!…

Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à celui-là… Il continua:

—Alors…, aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon lieutenant… ça a été une scène de la désolation de la désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe… brou! ça m'en fait froid… et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle priait, elle disait tout le temps votre nom… et celui de la petite lieutenante… Ça aurait fait pleurer un requin… J'en ai mouillé ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux… Voyez-vous, mon lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes… eh bien, ça me déchirait le cœur, moi, de l'entendre, cette malheureuse… quand elle disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant… Pierre, grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien que d'y penser…

Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes, passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu croire qu'il avait besoin d'une friction.

Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête… et dit à Simon…

—Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?…

—Mon lieutenant…, c'est fait…

—Comment, c'est fait?

—Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là, je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça!

—Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet.

—Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son allure et je l'ai suivie…

—Tu sais où elle demeure?…

—Rue du Temple, mon lieutenant… une maison en face du Temple… une succursale de l'enfer, bien sûr… On ne s'entend pas respirer… On a du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!… C'est l'enfer!

—Et que fait-elle?… Comment vit-elle?…

—Ça, mon lieutenant…, je ne le sais pas…

—Il faut le savoir…

—Quand vous le voudrez.

—Ce soir.

—J'y retourne, mon lieutenant.

—Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te remarquera…!

—Mon costume!… Ah! oui… parce que c'est un vilain quartier, et quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me déguiser…

—Ce soir tu y retourneras…; tu ne craindras pas d'être remarqué et tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour où elle est restée seule rue Payenne.

—Je sais déjà quelque chose…

—Tu sais? demanda Pierre.

—Oui, mon lieutenant… Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un parage sans avoir des camarades… Pour lors, les camarades que j'avais laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là…

—Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le quartier?

—Oh! mais non, mon lieutenant…, fit le matelot tout rouge de l'accusation portée contre lui… C'est seulement de ce matin que je suis allé là… La petite lieutenante pleurait… Moi, ça m'avait tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est devenue, sa mère… et alors…

—Et enfin qu'as-tu appris?

Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié folle… C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive impression sur Pierre… Il avait hâte d'être seul, il dit à son matelot:

—Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable.

—Mon lieutenant… pourvu que je vous donne les renseignements que vous demandez, vous me laissez libre de me diriger?

—Absolument… Pourquoi me demandes-tu cela?

—Parce que… Espère!… espère!… j'ai mon idée. Quand on veut prendre dupesson(jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus qu'à se baisser pour en prendre… Eh bien, c'est ce que je veux faire, je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux…

—Tu n'es pas fatigué de ta journée?…

—Fatigué!… On est solide, mon lieutenant…

—Fais ce que tu voudras…

—Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport…

Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier et lui dit en lui tendant sa petite boîte:

—Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille?

Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit:

—Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries… Si tu crois que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!… Allons, vilain, mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!…

Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait le dîner… Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche…; le matelot lui arrêta la main et lui dit:

—Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça… J'ai été dans ton pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?… Je vais te conter une histoire…

Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents blanches… Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas cannibale imaginaire… Le nègre n'osait plus manger… et Simon racontait, racontait.

—Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours l'air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches… et qui étaient toujours prêts à y remonter… Je te dis que c'était très bon…, et il y a un camarade de laSouverainequi est mort de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une bataille… On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade… Nous avons mangé nos prisonniers…; nous n'en avons rien dit…, pour éviter les punitions… Tu ne vas pas ébruiter l'affaire… Je te raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre jours… Il fallait manger… Nous ramenions cinq prisonniers gras, tendres comme des chapons… Ça a été des festins à n'en plus finir… En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!…

Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion… Le dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en faisant des signes de croix…

Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison…, lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut reconnaître; il se cacha, et regarda bien!… Il ne se trompait pas, et cependant il ne pouvait en croire ses yeux… L'homme qui sortait de la maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand.

Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se refusant à croire ce qu'il voyait.

Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement… Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!…

Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation… Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait ni pitié ni pardon!… Simon se prenait la tête en se demandant s'il n'allait pas devenir fou…; car cette rencontre, qui révélait tant de choses, le bouleversait.

Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec lequel la malheureuse femme demandait grâce… Ah! mais non! le matelot ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce!

Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie…, Simon disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il avait acheté un cierge de douze livres,—il mentait de onze livres et demie,—et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il jurait… A son retour, Pulchérie était morte, la première année de son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche… Dès ce jour-là, le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait:

—Les voilà, les voilà, les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit que ça souffre, et pas du tout… Espère! espère!… Comment toi, vieux singe, qui as souffert des femmes…? Vois-tu où tu conduisais ton lieutenant?… Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange… la petite lieutenante… à elle et à son coquin… Oh! oh!… Espère!… on te file, mon petit… T'as pas la permission pour sortir de la maison ousque tu devrais être…

Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu… ou plutôt désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que, pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand il n'injuriait pas.

—Qu'est-ce qu'il a celui-là, qu'il m'aborde en plein…? Potence à l'ail… Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!… Eh! bon sens! file donc… tu peux donc pas virer!…

Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue desGravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux…Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama!

—Et par tous les saints…, il va à la petite maison!

Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta atterré…

—Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous permettez ça… Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon maître!!!

Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait de rentrer, la porte était fermée… Il cracha dessus, et les poings fermés, il dit:

—Gibier d'enfer! va!… Puis en s'en allant: Espère! espère… tu veux de l'ombre, tu en auras demain.

Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et il jurait, et il blasphémait…

—Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un mortier… et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie… Il voyait clair!… Faut-il que tu sois bête, Simon…, vieux marsouin!… à ton âge!…

Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin, chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit exclamer:

—Mais c'est pas Fernand, ça… Et je connais cette démarche-là!…Espère! espère!… je vas te filer, toi…

Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se passait autour de lui.

Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net, en exclamant:

—Gueux de diable!… C'est-il Dieu possible… lui! lui! Mais c'est devenu une caverne, cette maison… Ah! le vieux marsouin… la vieille carcasse… avec Fernand… C'est lui qui nous trompait, il faisait le jeu de l'autre… Ah! vieux roué!…

Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant:

—Espère! espère! je ne te quitte plus… Il faut que je sache où est ta niche… Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand et Rig!… Il n'y a pas à dire, Simon… tout le monde sur le pont, maintenant, et l'œil au grain… Pour que ces canailles-là se réunissent, il faut qu'ils aient un but… Et tous ces brigands-là n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre…: mon lieutenant.

—Espère! espère!… Simon est là, vieux requin… Et puis comme il a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son cœur…, tu peux être sûr de ton affaire…

Et Simon suivait toujours le vieux Rig… Celui-ci semblait se parler seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés…

—Il est dans un accès, se dit Simon… Il pense à de vilaines choses… Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa conscience… C'est comme s'il regardait dans du cirage… Ah! le vieux coquin…, il est bien avec cette autre canaille… Mais bon sang!… il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame… Ah! mais ça devient dangereux pour le lieutenant… Il n'y a pas à reculer, il faut aller de l'avant…

Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'œil, il dit:

—Si je me donnais une petite fête… en lui souhaitant le bonsoir avec ça… et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand sérieux du monde:

—C'est pour aller plus vite… Voyez lespeissons, ils ont des nageoires comme ça…

Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le coup serait bon…, lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit:

—Non, il faut faire de labelleouvrage! Espère! espère! De la prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous serions joués.

Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur… Quand il l'eut vu entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'entre-sort, il se dit satisfait:

—Vieux sauvage… dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu passes là! Je vais me fraîchir la bouche!

Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.»

Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un peu sur nos pas.

Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on se vengerait de Pierre… Se venger de Pierre, cela était simple comme tout. Rig avait dit:

—Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut, par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous; vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a prise…

—Mais comment réussir? avait dit Fernand.

—Il faut devenir l'amant de Geneviève… Il faut lui rendre son enfant… Ceci fait, c'est-à-dire l'enfant enlevée et rendue à sa mère…, c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à l'abri de toutes recherches… Alors, elle attaque son mari…; c'est la première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la tutrice naturelle… Elle est veuve… d'un vivant. Le mari s'est frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune commune… C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se prononcer… Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien vivant, que sa fille est absolument légitime…, et c'est fait…

—Comment, c'est fait? demanda Fernand.

Le vieux sauvage s'avança près de lui…, et d'une voix plus basse:

—Je vous ai tout conté… On est venu me trouver; je suis un saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète… On m'a payé pour l'opération… Je vous ai tout avoué; j'avais avec moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des Balkans… Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle. Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait… et vous l'aimiez.

—Oui, je l'aimais… Elle était pauvre, qu'importe! C'était une honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal.

—Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie… Iza est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée… Où la garde-t-il? Je l'ignore.

—Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant… Mais où voulez-vous en venir?…

—Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui lui revient…

Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage.

—Quelle vengeance m'offrez-vous donc?

—Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de la médecine secrète…

—Eh bien!…

—Eh bien… si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne, son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme usufruitière de son enfant mineure… Et alors nous sommes complètement vengés… Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il vous voulait condamné, perdu, et il meurt…

C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours; il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le soir, il avait les renseignements nécessaires… et Fernand envoyait porter la lettre que nous connaissons…

On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son récit.

Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite protégée.

Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient volée… Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient les dupes de Pierre… De là vient la facilité avec laquelle ils s'étaient liés…, poursuivant tous les deux le même but, la vengeance… et la recherche d'Iza… C'est par Mme Davenne qu'ils devaient obtenir ce résultat… Ceci avait été le point de départ du projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut par celui que Fernand appelait toujours Danielo.

Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive… Il l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont Fernand avait été dupe.

De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était toujours une honnête femme.

Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,…Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyantDanielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité lapassion…, ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux.

C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il jouait… Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur.

Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait:

—Je suis un niais, un sot… C'est seul que je devais faire l'affaire… Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier mot compromet tout…

Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué…

—Qu'est-ce que je fais chez lui?… A quoi m'est-il bon?… D'un instant à l'autre il peut être pris: on le cherche… Moi, je suis l'inconnu… Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela…, que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis… Il me croit loin et cherche un nouveau moyen… ou, ainsi qu'il semble y croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de revoir son enfant… et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande: il attend donc confiant.

Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?… C'est de l'argent que veut Rig…, rien que de l'argent, et la possibilité d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit… En deux jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle fait sa déposition chez un magistrat…; elle déclare que son mari n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci. Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement veuve et riche…, et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler l'amour aux affaires… Comment, toi, Rig… toi, tu as été accepter un semblable complice?… Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant; s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le lendemain…

C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière.

Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle; le matin seulement il put fermer l'œil. Aussi s'éveilla-t-il furieux après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et lui raconta rapidement ce qu'il avait fait.

Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit:

—Je l'avais toujours bien jugée… et, tu le vois, vos larmes allaient me faire commettre une sottise…

—J'en suis honteux, mon lieutenant…

—Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se trame contre moi.

—Je le pensais, mon lieutenant…

—Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être mis en possession de ce qui doit lui revenir… Le vieux bandit de Rig a été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le lieu de ma retraite… Il n'a pas perdu de temps!… Dans deux ou trois jours, ils feront agir la police…

—Ce n'est pas Rig… ni l'autre qui iront chez ces gens… Ils craindraient d'être invités à y rester trop longtemps…

—Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice ne manquera pas d'apprécier sévèrement… C'est elle qui aura raison devant la loi.

—Diable! fit le matelot en se grattant le crâne… Il y a un moyen d'aller au-devant de tout ça…

—Lequel?…

—Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur.

Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot qu'il refusait ce moyen rapide… Au bout de quelques minutes, il dit:

—Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j'étais décidé à quitter cette maison…

—Mais l'autre n'est pas prête…

—Nous ne pouvons plus attendre… Il faut au plus tôt s'y installer… et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ… Il ne faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine…, qui serait très effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis vivant et que je demeure ici… Tu entends, pas un mot…

—Espère! espère!… Muet comme unpeisson!

Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna. Une jeune bonne vint lui ouvrir.

—Madame est-elle là? demanda-t-il.

La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte… Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante, dit:

—Entrez…, entrez, maître…

La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza, comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer.

Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit:

—J'attendais, maître!…

—Iza…, viens ici, assieds-toi en face de moi… et écoute-moi bien!…

La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et s'accroupit à ses pieds.

-J'écoute, maître…

—Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as connue à Auteuil?

Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation… Pierre, étonné, demanda:

—Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien… Je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour… Alors je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et la viande noire… Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi… J'avais le dégoût aux lèvres…Maître, je ne peux plus être pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit?

—Oui, maître!…

—Eh bien!… pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non?

Iza se tut… Pierre la regarda, elle baissa les yeux… Elle était embarrassée pour parler… Davenne lui dit:

—Refuses-tu de me répondre?

—Non, maître!… Je n'étais pas heureuse à Auteuil… J'étais riche, belle, mais je m'ennuyais… J'étais triste… Ce n'est pas cette vie-là que je voudrais retrouver…

Pierre la regarda surpris:

—Parle! dis-moi ce que tu voudrais.

Iza releva la tête; son œil eut un éclair; un sourire d'espoir s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement:

—Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or…, les grands tapis…, les jardins pleins de grandes fleurs rares…, avec des coins de bois pleins d'ombre… Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans la chambre, seule, en attendant le seigneur… Je veux être libre, moi… Je veux n'aimer personne que moi!… Je veux conduire dans une grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi pour me parler… Je veux être plus belle, plus brillante… que les belles que j'ai vues et dont ils parlent tous… Voilà la vie que j'ai rêvée, maître…

Pierre Davenne était un peu étourdi… Il se remit et dit:

—Iza…, aimais-tu Fernand?

A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas d'elle pour répondre à son rêve… Pierre comprit et reprit:

—Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton avenir.

La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit:

—Non, maître, je n'aimais pas Fernand.

—Tu ne l'as jamais aimé?

—Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris!

—Iza, Fernand est vivant!… dit Pierre, en observant la jeune femme.

Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria:

—Jamais…, jamais je ne le reverrai…

—Mais que t'a-t-il fait?

—Rien, et je le hais!… Il m'aime, et je le hais… Il m'adore, et je sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre… Il est beau! et je le trouve hideux… Il porte malheur à ceux qui l'approchent. C'est un Sterk… Il est un des fils du démon; pour être heureux, lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal… Il faut lutter toujours contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette… Jamais, jamais je ne le reverrai… J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère.

Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa:

—Rassieds-toi, Iza… C'est le bonheur que je t'apporte…, et écoute bien.

Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme:

—Je vous écoute, maître…; mais j'ai eu peur!…

—Iza…, Fernand vit: c'est ton mari… Il peut tout contre toi…, et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te donner ce que tu rêves que je viens te voir…

Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une explication immédiate… Pierre comprit, car il lui dit:

—Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir!

La jeune fille répondit avec embarras:

—Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je désire;… mais je ne comprends pas.

—Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?…

—Oui, maître.

—Il te doit aide et protection… Il te doit surtout l'argent que tu lui apportais dans ton contrat.

—Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là!

—Qu'en sais-tu?… fit aussitôt Pierre.

Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!…

Pierre continua:

—Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient.

—Mais s'il ne l'a pas reçue…

—Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne quittance, le contrat est signé… Tu apportais un million… Sa signature atteste qu'il a reçu la somme.

Iza commençait à comprendre… Elle écoutait silencieuse, ne quittant pas Pierre du regard; celui-ci continua:

—Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces… Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui… ou sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme…, surtout si tu établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe…

Les yeux d'Iza avaient des éclairs…, et, la tête penchée, elle écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson aimée… Pierre acheva:

—Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie par un autre moyen… C'est toujours moi qui l'ai donnée… Me comprends-tu?

—Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair fixé sur lui.

—Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche… Pour être riche et libre…, libre, entends-tu bien…, ton rêve…, il faut que tu reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et il faut que ton mari disparaisse.

—Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut.

—Voici sa situation: il a fait des faux… Il est en faillite… Cette faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute frauduleuse… Maintenant il a engagé tes bijoux…

—Il me les a volés…, exclama Iza.

—Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au commissaire.

—Au commissaire?

—Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu auras commencé…

Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce qu'ordonnerait Pierre.

—Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme.

—On m'a dit qu'ils étaient faux…

—Je te les rendrai, en vrai…, fit Pierre… Mais voici une facture deBodmann, marchand de diamants à Vienne… où ils ont été achetés…

Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq mille francs… Elle dit aussitôt:

—C'est le prix?

—C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui t'interrogera?

—Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends…, il est pris et je suis libre.

—Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil… Tu affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé ta signature… Tu as refusé…; il t'a menacée…tu as résisté… et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es sauvée… vêtue de ta robe de chambre… échappant à sa violence… Tu avais déjà essuyé deux coups de feu.

—Mais, fit Iza qui semblait étourdie…, je n'ai pas été blessée.

—Les deux balles sont dans les matelas… Tu t'es sauvée en criant au secours! Et entendant du bruit—ses gens qui descendaient, peut-être!—craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête, il a retourné son arme sur lui…

—Je devrai raconter tout cela?

—Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité… Tu t'étais cachée dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari…, ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus encore… Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta maison… Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes protection…

—Et après, maître!

—Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici…

Iza devint blême.

—Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue… Il s'y rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la volonté… Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que ton visage ne trahisse pas tes pensées.

—Pourquoi?

—Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice…, il faut que tu viennes l'accuser.

—Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire.

—Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû…, c'est-à-dire le million de ta dot et la valeur de tes bijoux… Il n'a rien… Il a sa maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé… Alors, Iza, tu seras riche.

Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre, et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt:

—Maître, je suis prête à obéir… Commandez…

—Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire.

—Bien.

—Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai dit.

—Oui, maître!

—Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu échapperas ainsi aux questions embarrassantes.

Iza regarda Pierre et lui dit en souriant:

—Maître…, croyez en moi!… Dites-moi ce que je dois dire… Mais, pour les tromper, reposez-vous sur moi…, pour ne dire que ce que vous voudrez qui soit dit… N'ayez nulle crainte, maître… Iza ne parle que lorsqu'elle veut parler!… Et, en vous obéissant, je deviens libre et riche?

—Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités.

—Et je suis à jamais débarrassée de cet homme?

—A jamais…

—Maître, commandez-moi: je suis prête!

Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire; celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux…

Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. LaMoldave allait chez le commissaire de police.

Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin. Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer la personne suspecte qu'il devait filer.

Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit:

L'homme n'était autre que le matelot Simon.

Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il vivement terminé.

Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le faisant monter avec lui, il lui dit:

—Nous allons aller porter ça… et nous préparons tout là-bas pour pouvoir nous y installer demain…, comme on pourra. Nous nous arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe.

Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne; le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le jardin.

La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas… On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché.

Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était tout occupée à jouer avec sa poupée…

L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son nom… Elle tourna la tête et ne vit rien… elle se remit à jouer… elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine, celle-ci lisait… Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête, elle eut une exclamation de joie:

—Oh! Fernand!

Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des massifs du jardin.

—C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te voir…

Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui rendait les baisers qu'elle lui donnait…

Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant elle, elle était restée atterrée…, le livre était tombé de ses mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa gorge…

En la reconnaissant, Séglin s'était écrié:

—Madeleine! ici!… Ah! cela est fort, et il était resté une seconde stupéfait, pendant que l'enfant disait:

—Tu connais donc petite mère Madeleine?

Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant.

—Misérable! sortez!… Ne touchez pas à cette enfant… Sortez!…

Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit:

—Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille…, qu'elle ne veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!…

Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent, son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et, d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit:

—Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable… Sortez, voleur, faussaire, sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie… ou j'appelle… et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes évadé…

Fernand se contenta de hausser les épaules…

—Tu peux crier… il n'y a dans la maison que toi et moi… Je guette depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un…, sache bien, Madeleine…

Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et, le serrant à le briser, il ajouta:

—Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur…, je deviendrai un assassin… Si tu cries, entends-tu…? je te tue…

Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber: elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison… Elle se serra près de lui en gémissant:

—Je ne veux pas que Fernand s'en aille… Je veux qu'il reste…

Et Fernand dit à l'enfant:

—Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mèreGeneviève…

—Elle est morte…, fit l'enfant en pleurant.

—Ce n'est pas vrai… Jeanne… C'est cette femme qui t'a volée à ta mère…

—Je veux voir petite mère… Je veux voir maman Geneviève…, sanglotait l'enfant.

Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant:

—Ah! nous nous reverrons, Madeleine… Je comprends tout maintenant…Sot que j'étais… Viens, Jeanne…

Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable, elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace, et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace, que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle… et l'enfant peut-être avec elle… En le voyant prendre la petite Jeanne, elle assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui arracher l'enfant, elle cria.

—Non, non! vous ne l'emmènerez pas… Au secours!… au secours!

L'enfant criait… Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis, d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il rentra avec elle… Là, elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête, et elle était tombée étourdie…

Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes, n'avait rien vu et il lui dit:

—Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève… Ne pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend… Viens la voir.

—Nous allons voir maman?

—Oui!… fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire.

La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet… La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que Madeleine, qui lui en parlait souvent,—depuis quelques semaines surtout—allait l'accompagner.—Mais Madeleine était partie, en jouant avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,—et elle n'était pas revenue,—et Fernand l'emportait en disant:

—Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene…

La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour d'elle, et elle avait demandé inquiète:

—Et mère Madeleine?… mère Madeleine?

—Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas… Elle est allée chercher un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture.

La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener alors, et la petite Jeanne se reprit à rire.

—Mère Madeleine vient avec nous?… demanda-t-elle.

—Oui.

—Dans une voiture, promener?

—Oui.

—Et petit père?…

—Petit père nous attend…

—Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas…

—Oui… courons!…

Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement… Il plaça l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s'assit près d'elle en disant au cocher:

—Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée… Nous allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra tout à l'heure avec l'autre voiture.

—Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte?

—Non, ma belle mignonne: elle t'attend… lui assura le misérable.

Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en semblant s'éloigner de Paris…

Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète. Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine.

La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte; que depuis qu'elle était revenue, c'est-à-dire dix minutes environ, elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin.

À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse déserte…; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère… Tant qu'à M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison.

Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et, dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui, inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était, avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit:

—Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter… Dans dix minutes, elles seront là.

Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite, ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien loin.

Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse de revoir son maître et bondissait joyeusement.

Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit:

—Viens, Liane!… Et il retourna vers la pelouse…

La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, ellepiqua du nez, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la regardait en souriant:

—C'est Jeanne… Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse?


Back to IndexNext