XV

—Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.

Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait:

—Zaza… Petite femme… Beaux soldats.

On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la langue, mais n'attaquant pas le cerveau… Fernand vivait, pensait, comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas répondre… et peu à peu la sensibilité s'éteignait… La vie semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant.

La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son arrestation, une attaque dedelirium tremens. C'est en luttant constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt… Mis au cachot avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme—un vieillard—était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés… Le malheureux était fou…; mais à son délire terrible avait succédé l'état calme dans lequel il devait rester…: la folie douce du maniaque, n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe… et la poursuivant toujours… À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit vieillard répondait sans cesse:

—Le cœur…, tout est là, le cœur… On est mort, cherchez le cœur… et là vous replacez la vie… Des maladies, il n'y en a pas… Plus de médecine qui tue… Vite, vite, cherchez le cœur… et là, là, comme ça vous replacez la vie.

Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son sujet, et s'écriait:

—Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le cœur! Rig, tu auras des millions; c'est la vie éternelle, ça…

Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait le bruit de vieux parchemins qu'on froisse… Le pauvre diable, on le mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le crâne… Il ne se plaignit pas… et la nuit venant, sur l'ordre du médecin, on lui donna un soporifique… Le lendemain, le petit vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux… Accoudé sur son oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de chirurgie… Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur, et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves:

—C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard… Notre visite l'amuse… Les instruments lui semblent des joujoux… Mon Dieu, à cet âge-là, il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument inoffensif… Et de quoi est-il accusé, le malheureux?…

—Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien… Il a assassiné un de ses amis pour le voler…

—Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est survenue…

—C'est possible… Peut-être aussi faut-il faire la part de la misère.

—Il était malheureux?

—C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait à la médecine.

—Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le docteur.

—C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas… Il employait ce qu'il savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des maux de ce monde en les privant de la vie.

—Ah! c'est un empoisonneur?…

—C'est tout ce qu'on voulait… Il y a vingt ans que la police le recherche.

—Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre: il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au plus vite le faire transporter dans une maison spéciale…

Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des instruments de chirurgie…

Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient:

—Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente… Il est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore…

—Oh! oui, docteur… Quand nous l'avons changé de linge ce matin…, le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses larmes coulaient sur ses joues…; mais il ne pouvait dire un mot ni faire un geste…

Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue.

La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer, le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et qui portait la grande trousse… Il souriait comme un enfant heureux de voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.

Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha, et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant:

—Le cœur, c'est là où est la vie… On peut la rendre…; mais il faut voir le cœur.

Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie…, de médecine secrète.

La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours; deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire.

C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas.

Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on n'aurait pas besoin de lui.

La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve; puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût pu donner seulement un mot d'explication.

Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien étrange… Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion, Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près d'elle.

Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas fit le signe de la croix en disant:

—Elle est possédée du diable!

Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une affreuse vision, criait:

—Non… Laisse-moi! Rends-la-moi… Non, nous n'irons pas dans ton tombeau… Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!… À moi! il me prend mon enfant!… Il la met dans son cercueil; aidez-moi donc… Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants… Aidez-moi donc… Non! non, ne fermez pas le cercueil… Ah! le misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière… Empêchez-le… Il me bat… Il va le tuer… pour enlever Jeanne… Fernand! grâce! grâce!… Laisse-la vivre, elle!… Prends-moi…; mais laisse-la vivre… Laissez-moi, laissez-moi, misérable!… Pierre, pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe… Emporte-moi! Laisse Jeanne!

La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la maison… La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil… Il semblait à la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants.

Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put fermer un œil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher… Tout le monde l'avait crue morte… On l'avait ramenée en toute hâte à Paris… Le médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver que le soir même.

Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui s'était passé la veille… Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il vivait, Pierre. Sa fille vivait!… Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux… Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer les revoir… Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient, elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le châtiment si cruel… Elle voulait obtenir son pardon… Elle voulait, non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices. Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.

Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas, étourdie:

—Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur?

—Oui, mon enfant… Lequel?

—Faites-moi bien vite à déjeuner!

Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille femme se dirigea vers la cuisine en disant:

—Quelle nature!… C'est fort comme Augustin!…

Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée n'était pas là… Elle se demanda comment elle pourrait trouver la nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé, elle lui dit:

—Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si bien que ça, vous devriez vous recoucher.

—Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air.

—Mais c'est de la folie!… Depuis trois jours, chaque fois que vous sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça…

—Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à sortir.

—Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas.

—Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule.

Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là signifiaient.

Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit… et la vieille concierge dit aussitôt:

—Augustin qui m'appelle…

Une ouvrière remontait, elle ajouta:

—Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au café…

Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet incident, s'écriait:

—Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends… Vous n'avez qu'un signe à faire et je remonte… Et elle disait tout bas… Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose.

—Merci, madame Lucas…

Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée.

Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge; elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa de faire son ménage.

Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit; elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève, derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon.

À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait dit… Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme l'auréole d'or de nos saints d'église…, chaloupant en marchant, content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour marquer les mouvements.

Petit mousson, dans la rade de Brest,Il me montrait la manœuvre et le rest!Titi, titi, tilaïti.—Pare à virer,Laisse, laisse arriver…À l'avant la lame se brise.C'est bon vent,Gouverne au levant.Au levant, Jeanne, ma promise,Au levant, Jeanne nous attend.

Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin. Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée.

Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas. Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant bien, ça et là, de ses robustes épaules quelquesterreux. Arrivé là, il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la gare…

Geneviève était fort embarrassée… Elle descendit, s'empressa de solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste unique qui devait la mener au but.

Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de la grande ligne, c'est-à-dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant. Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le voir descendre… Ce qui ne fut pas long.

À la première station, à Asnières, Simon descendit… Lorsqu'elle le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le suivit… Il se dirigeait du côté de Courbevoie… Là se présentait une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants, il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce chemin… Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le suivit, en évitant autant que possible d'être vue.

Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte…

Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne… Elle se mit à rôder autour de la maison…, et à un moment elle crut qu'elle allait défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui jouait… et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne… Il lui fallut se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses bras, se sauver avec elle.

Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait entrer dans la maison… Craignant à chaque instant d'être surprise et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue.

Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle vers cette maison… il lui était impossible de s'en éloigner; elle craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là… Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!…

La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant. Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au lendemain?… Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce qu'elle devait faire.

Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères: les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte, elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.

Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda… De quel enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait sa fille!… Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie; elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur aiguë… Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant, au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama:

—Elle!… elle!… elle aussi se venge!…

Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna.

—Que faites-vous là?… Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise au moment où vous escaladiez?…

Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre… Elle regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient… C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait:

—Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis sûr qu'elle n'est pas seule…

—Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me prenez-vous?

Le bourgeois rit en disant:

—Pour qui nous te prenons? pour une voleuse… Tu fais partie de la bande des ripeurs.

—Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi… Je regardais… des gens que je connais…

—Elle les connaît? Menons-la… Nous verrons bien…

À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse… devant _Elle/i>, sa rivale… devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle sentit un frisson courir dans ses veines… et elle exclama aussitôt:

—Non! non! emmenez-moi…

—Marchez tranquillement…, si vous ne voulez pas être bousculée…

—Oui, monsieur… Mais je ne suis pas une voleuse…

—Nous causerons de ça tout à l'heure.

À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents étonnés, en les entraînant.

—Venez, venez vite!…

Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie…

Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite maison. C'est Simon qui vint ouvrir.

—Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet?

—Un peu, mon petit, fit le matelot étonné.

—Alors, veuillez être assez bon pour me suivre.

—On y va… Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la maison… Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes?

—Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous.

—Une femme! fit Simon stupéfait… Avant partout! je vais dans vos eaux… Faut voir.

Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait bien être question, il suivit le gendarme… À mi-chemin, il exclama:

—Espère! espère!… je sais… je parie que c'est la sauvage!

Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie, le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le ronflement du gardien et la respiration haletante des malades.

Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les potions demandées.

Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait, semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre ne bougeait.

—Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir fait sa ronde.

Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir. Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra dans le silence… Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un être seulement visible pour lui, il dit:

—Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot… et tu es resté là… Mais le cœur… le cœur est bon, et tant que le cœur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?… Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te rendre, à travers les tissus, la respiration… Il faut rendre l'air à tes poumons sur le poumon même… Tu ne crois pas… C'est très facile… Tu vas voir… Viens… Tu ne m'en veux plus, Georgeo, n'est-ce pas?… Viens, tu vas voir celui-là.

Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie, trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son chevet, et lui parlant tout bas.

Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit un scalpel, un bistouri et des ciseaux… Muni de ces outils, il se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui se trouvait près de lui, il dit.

—Tu vois, il est mort, celui-là… Eh bien, regarde…

Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le cœur, en disant.

—Tout est là!

Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les cheveux se dressaient sur le crâne.

Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le ronflement sonore du gardien endormi.

Rig prit son scalpel et dit:

—Viens, penche-toi…

Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la peau… Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux… Il voulait crier, mais pas un son ne sortait… Alors de grosses larmes coulèrent sur ses joues… Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait son travail en disant:

—Ouf! là! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée.Vois-tu… Le sang va nous gêner. Hop là!

Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le cœur; nous y sommes.—Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les tacher.

—Voilà! voilà! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait découvert le cœur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus gros vaisseaux:

—C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de scalpel il trancha.

Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre.

On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux.

Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée. Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul, probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut, croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible expérience:

—Oui, emporte-moi, je suis las… Ah! ça a réussi; maintenant il est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au sang… Les internes banderont la plaie, le difficile est fait… Tu as vu, il était mort, il s'est levé… Il est sauvé, j'en réponds!

Le gardien, l'ayant couché, courut aussitôt chercher l'interne de service et la sœur; quelques minutes après, ils arrivèrent. En entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond.

—Mais il y a section complète de l'artère, dit aussitôt l'interne en courant vers le lit.

On découvrit le vieux Rig, et c'est avec stupéfaction qu'ils constatèrent qu'il n'avait rien… Le sauvage, absolument docile, se laissait tourner et retourner; il continuait:

—Et tu l'as vu, pas de souffrance!… Sais-tu pourquoi? C'est que, ce matin, je l'ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là l'apparence de la mort… Puis, je fais l'opération et rends la vie… Georgeo…, tu diras au juge que l'argent que je t'ai pris est à moi; Georgeo, tu diras que l'or d'Iza est à moi… et je te rends la vie… Veux-tu, Georgeo?…

—Qu'est-ce que cela signifie? disait l'interne après un long examen.

À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir; les assistants, terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d'abord le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement d'un filet d'eau… Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la lampe, se dirigea vers le lit d'où semblait venir le bruit; lorsqu'il eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de terreur… Tous accoururent et jetèrent une exclamation d'épouvante.

Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque sortis de l'orbite, les dents mordant les lèvres… Au côté gauche, une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des épingles, laissant voir le cœur encore fumant.

Ce fut un cri d'horreur; on s'empressa autour du malheureux; mais tout était inutile. Fernand Séglin était mort.

Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère… Lorsque, le lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à Charenton, il eut un accès épouvantable.

Ce fut le commencement de la fin; pris d'une rage folle, luttant sans cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage étendu sur son lit… On dénoua la camisole, le vieux misérable était mort. Il était passé dans l'éternité des victimes de ce qu'il appelait la médecine secrète.

Simon, en marchant avec le gendarme, avait d'abord, pour se mettre bien avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à «pralines,» et, prenant la sienne, il lui avait dit:

—Peut-on vous offrir une friandise?

Le gendarme, en voyant ce qu'on lui offrait, avait fait une telle grimace, que le matelot l'avait jugé du coup:un terreux!Mais, comme il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda:

—Qu'est-ce que c'est que la femme qui m'a fait demander?

—C'est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la maison… On l'a attrapée au moment où elle grimpait après la grille pour escalader…

—Pour escalader?… Une femme? Et elle grimpait?

—Oui… On l'a arrêtée; on a voulu la mener chez vous, elle a refusé… et enfin, lorsqu'on l'a questionnée, elle a dit qu'elle venait à cause de vous et qu'elle était là pour vous.

Le matelot Simon n'était pas ordinairement pâle; il avait le visage fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes, et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras… C'est que Simon était pur… Simon se trouvait beau, il s'aimait; mais il ne permettait à personne de l'aimer… Une femme qui rôdait le jour autour de la maison, qui cherchait à s'y introduire la nuit pour lui, Simon… Certainement, cela le flattait… Il avait souvent, dans ses récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs s'étaient pendues à son cou. C'est qu'alors il racontait ses rêves, et il savait bien que cela n'existait pas. Mais cette fois, c'était vrai. Une femme l'aimait dans l'ombre; il y avait autour de lui un œil ardent qui cherchait son regard, et il n'avait rien vu… C'est avec une certaine émotion dans la voix qu'il demanda au gendarme:

—Dis donc, est-ce qu'elle est jeune?…

—Oui…, elle a de vingt-cinq à trente ans.

Simon fut obligé de mettre la main sur son cœur pour en comprimer les battements…

—A-t-elle l'air d'une personne riche?… A-t-elle l'air d'une étrangère?

Simon revenait tout de suite à ses rêves… Il pensait tout de suite aux contes qu'il se faisait à lui-même, une reine, une princesse d'une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers, traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était un homme positif, qui lisait les passeports et qui d'un coup d'œil voit tout; il répondit:

—Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles d'oreilles en or.

Des boucles d'oreilles en or! Simon était radieux; il attendait la fin de la phrase; le gendarme se taisait. Il demanda timidement:

—Et dans le nez?

Le gendarme s'arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux… Il se fâchait; il croyait que le matelot voulait se moquer de lui… et d'un ton rogue, il dit:

—Qu'est-ce que vous dites?

Simon comprit. «Si c'est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être remarquée, elle s'est simplement vêtue et elle a retiré l'anneau de son nez.» Il demanda avec crainte:

—Gendarme, dis-moi, est-elle belle?

Le gendarme eut un sourire et un clignement d'yeux qui montrait que la vue de celle qu'il appelait «la particulière» lui avait été agréable, et il dit simplement:

—Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale, cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier: néant.

Tout cela avait été dit d'une traite et presque sans respirer. Simon avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte… Il avait peu ou pas compris.

—Qu'est-ce que vous avez dit?

—C'est le signalement

—Ah! bien…

Il y eut un silence de quelques minutes… On arriva à la caserne. Simon était très ému, et, se préparant à l'entrevue de celle qui l'aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux…

Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et il voulait être beau, il voulait plaire; il tirait sa vareuse, il appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez… et, enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l'esprit de la reine kanaque qui s'était dérangée de si loin pour le venir trouver; car Simon était absolument convaincu que c'était une princesse des îles les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré. D'abord, ce n'est pas une Française, une Européenne, qui monterait après des grilles pour l'idole de son cœur.

Il entra; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour recevoir d'une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à coup une femme se plaça devant lui et dit:

—Simon, est-ce que je suis une voleuse?

Le matelot fit un saut en arrière en exclamant:

—Madame!… Vous!… c'est vous qu'ils ont… prise…, arrêtée…Qui donc?

Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de défiance autour de lui…

—C'est vous!… vous, madame!…

Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en disant:

—Vous, ma lieutenante… Vous allez revenir, n'est-ce pas?… Vous allez venir l'embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère… Madame Geneviève…, venez, venez. Il faudra bien qu'on vous reçoive.

On juge de l'étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre femme comme une voleuse. Sans qu'il pensât seulement à donner des explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui disant:

—Venez…, venez, ma lieutenante.

Et, bouleversée par l'émotion de son ancien serviteur, émue par sa brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce qu'il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait.

Lorsqu'ils furent devant la maison, il dit:

—Nous y voilà, madame Geneviève… Vous allez la voir…

Geneviève s'appuyait sur le petit mur; elle allait atteindre le but, et la force lui manquait.

—Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous! C'est ici qu'il faut du courage.

—J'en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant.

Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent.

Geneviève, en disant qu'elle aurait du courage, voulait se le persuader à elle-même; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu'il n'avait été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait été forte; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu'elle avait le courage ducouragequ'elle avait eu. Elle avait été au danger comme l'homme va au combat, décidée à tout… Et à cette heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur!… Elle avait le désir de reculer… Ce qui la préoccupait le plus, c'était l'engagement de l'action…. Ah! si Jeanne avait été là! Alors, elle l'aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu'on vînt la lui arracher.

Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte du vestibule, la faisait entrer… C'était un sanglier que Simon; il donnait de la tête… En avant! disait-il, sans raisonner, sans mesurer ce qu'il faisait; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en finir… Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l'affection qu'il avait eue pour son ancienne maîtresse; ému chaque jour par les questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère,—Simon voulait ce qu'il appelait l'abordage.

Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté Pierre, seul dans le salon; étendu sur le canapé, il lisait… Et c'était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres du salon, que l'on voyait filtrer la lumière… Le matelot savait que son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure ou deux dans le salon, écrivant ou lisant… Jusqu'alors, il avait trouvé cela absolument ridicule, ne s'expliquant pas les raisons qui poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps qu'on pouvait donner au sommeil… Le sommeil! pour Simon, c'était le rêve, c'est-à-dire la fortune, les honneurs…, un monde absolument bâti par son imagination, un monde qu'il gouvernait… Le sommeil! fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir!

Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu'il appelait le vice du lieutenant.

Il dit à Geneviève:

—Restez là. Attendez… Pas de bruit… Je reviens… Restez là.

Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l'ombre, la plaça devant la porte en répétant:

—Ne bougez pas. Restez là!

Et il partit. La pauvre femme tremblait; oppressée, elle respirait avec peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait; elle fut obligée, cependant, de s'appuyer sur le mur pour ne pas tomber. L'incertitude, l'inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était la plus grande cause. Était-ce son mari? était-ce sa fille qu'elle allait voir devant elle lorsque cette porte s'ouvrirait, cette porte que la lumière encadrait d'un rayon? Elle avait peur; elle se sentait lâche; elle redoutait ce qu'elle avait tant désiré. Et cependant, appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l'oreille et n'entendait rien, rien…

Les minutes étaient des siècles.

Simon avait tourné le pavillon, et, par l'office, il était entré dans la maison; il était arrivé à l'autre porte du salon et avait frappé. A cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre, étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit:

—Entrez!

En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu'étonné. Il lui dit tranquillement:

—Que veux-tu à cette heure?… Pourquoi n'es-tu pas couché?

Le matelot s'avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il répondit:

—Je voulais me dormir…; mais ça ne s'est pas pu… Il y a des affaires… et il faut finir ça.

L'incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui, regardant fixement son matelot, s'aperçut aussitôt du bouleversement de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant de sa volonté d'agir, car, au premier mot d'impatience de son lieutenant, le matelot Simon s'éclipsait ordinairement.

Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot:

—Qu'est-ce qu'il y a, Simon?… Que veux-tu dire?

—Je veux dire… je veux dire… Et puis ça m'ennuie, parce que vous allez dire non, et cependant il n'y a pas, là… tonnerre de Brest! il faut en finir…

Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec inquiétude, se demandant s'il n'était pas fou.

Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s'écria:

—Il faut en finir, quoi! Il y a quelqu'un qui vous demande, qui veut vous voir… Et il n'y a pas à dire non! il faut…

L'allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait s'impatienter; il demanda sévèrement:

—Qui me demande?… Que signifie cette comédie?

—Qui vous demande?…la comédie?… Tenez, voilà…, mon lieutenant, vous vous fâcherez, vous me chasserez… mais bon sens… de bon Dieu… cette enfant-là, elle me fait pleurer quand elle me demande sa mère, et il faut qu'on la lui rende.

Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis, prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant:

—C'est ma lieutenante qui veut vous voir.

Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes:

—Grâce!… Grâce!…

Pierre s'était écrié avec stupéfaction:

—Geneviève!…

Et d'un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait ajouté:

—Va-t'en vite, toi; nous causerons demain.

Simon s'était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise, et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les yeux, il disait:

—Espère! espère!… Il me fera ce qu'il voudra… Pas moins vrai qu'ils sont ensemble… et que je vais aller réveiller la petite Jeanne.

Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda:

—Que me voulez-vous, madame?

—Pierre, Pierre…, en grâce, rends-moi mon enfant,..

Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme; il lui dit:

—Relevez-vous, madame, je n'ai pas de grâce à accorder… Pierre Davenne, l'homme auquel vous vous adressez, est mort… Vous êtes veuve!…

Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions sur sa face; mais le visage de Pierre était immobile; son regard, un instant enflammé lorsqu'il l'avait vue, était comme éteint; elle fut effrayée de ce calme, et dit timidement:

—Je suis prête à tout supporter, à tout entendre…, à tout subir… Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon… Mais laisse-moi près de mon enfant…

—Madame, vous parlez d'un passé mort… Vous n'avez plus d'époux, vous n'avez plus d'enfant.

A ce mot Geneviève se releva… et audacieuse, crâne, elle s'écria:

—Je n'ai plus d'enfant!… plus d'enfant! Je supplie, vous refusez!… J'exige alors… Je veux mon enfant…; je suis ce que vous voudrez, la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi… Faites-moi passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j'ai fauté, je dois subir la peine… Mais il n'est pas un tribunal qui vous autorisera à garder mon enfant… J'ai sur lui autant de droits que vous…

Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses oreilles… Il avait beaucoup souffert, il savait être froid; il répondit doucement:

—Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve… Celui que vous cherchez est mort. Pierre Davenne n'existe plus… et sa fille n'est plus en France…

—Ah! je sais que Jeanne est ici… et je ne sortirai qu'avec elle.

Le front de Pierre se plissa… Il s'avança vers Geneviève, et lui dit:

—Vous sortirez d'ici seule, comme vous êtes entrée… Seule, entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison… Si vous voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé, celui que vous avez désespéré revive… que votre volonté soit faite… Veuve, personne n'avait rien à vous dire: votre passé est inconnu, et, s'il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous pouvez vous relever par une vie nouvelle… Si, au contraire, vous voulez être encore la femme de Pierre Davenne…, vous n'êtes plus que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un honnête homme qui lui donnait sa fortune… et de plus son nom,—un nom honoré et respecté,—un honnête homme qui l'adorait, qui n'avait que les soins qu'elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre petite ouvrière, la carrière brillante des armes… Vous n'êtes plus que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a rendu la honte!… Madame Pierre Davenne, c'est la femme déshonorée, que son mari repousse; c'est la mère indigne qui se salit, oubliant qu'au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter aux enfants la faute des mères… Vous voulez votre enfant, et pourquoi? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez condamner votre enfant à la vie que vous devez subir!

Pierre s'était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l'œil en flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation, sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait plus céder sur un point; femme, elle supportait tout; mère, elle exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua:

—Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce que vous êtes; appelez-moi donc devant un tribunal… et nous verrons si, lorsque je dirai ce que vous êtes…, des juges vous croiront digne encore d'élever notre enfant… Jeanne est élevée par moi… Vous ne la verrez jamais… Vous n'avez plus d'enfant… Jeanne est ma fille, ma fille à moi.

C'était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit:

—Votre fille… à vous… Qu'en savez-vous?…

Elle n'avait pas achevé que Pierre s'était précipité sur elle, la tenant par le cou, prêt à l'étrangler, exclamant:

—Misérable!

Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du mensonge qu'elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s'écriant aussitôt:

—Non! non! Pierre… non! j'ai menti… je suis une misérable!

Et pantelante, s'offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta:

—Je l'ai mérité, tue-moi… ici… et c'est la dernière grâce que je te demande, que, morte, j'aie l'adieu de mon enfant… Frappe!

Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s'éteignit aussitôt; il était honteux de lui; son bras s'était levé sur une femme. A cette pensée, le rouge brûlait son visage… Il venait de souffrir en une seconde plus qu'il n'avait souffert en toute sa vie… Jamais cette infernale pensée ne s'était présentée à son cerveau… Cette enfant, l'adoration de sa vie, sa Jeanne, l'enfant d'un autre… Oh! c'était trop… trop!

Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés, n'était parvenue à se monter que par des efforts incessants.—Depuis quatre ans, elle avait, par une vie de sainte,—non par la vie claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l'utile, par le vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé…

Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n'aurait pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal… isolée, défendue… Elle était rentrée dans la vie, la vie du pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu'au soir pour avoir le pain du jour… Belle, elle était restée sourde à toutes les avances.

Pas un jour, pas une heure, elle ne s'était dit:

—Je suis libre!

Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu'elle avait eu la liberté de la veuve, avait été: le devoir.

Veuve! Bah! elle n'y avait jamais songé, elle pensait:

—Je suis mère!…

Puis elle souffrait de cette autre pensée;

—Je suis coupable!

Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de l'époux demander pardon de sa faute!…

L'expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle espérait qu'on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu'elle appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu'à l'heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa vie, on la lui jetait à la face; sa vie honnête, sa vie nouvelle, ses luttes avec le misérable qui l'avait perdue, ces luttes dont elle était sortie aussi pure, on ne les comptait pas.

La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer comme mort; jamais il n'avait pensé à elle, jamais il ne s'était informé de sa vie; les démarches du matelot lui étaient personnelles; il ne l'avait écouté qu'une fois, le jour où il avait dit:

—Elle est honnête, elle vit de son travail…

Il avait répondu:

—Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir sans danger.

C'est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau:

L'honneur est comme une île escarpée et sans bords;On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

Sa femme avait manqué à l'honneur, sa femme était perdue… Homme, il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non! il l'avait abandonnée à sa boue; il lui avait retiré «lui»; il la condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l'oubli. Mais il frappait sur l'homme. A l'une, le mépris dédaigneux dans l'oubli; à l'autre, la haine, la haine implacable, mortelle.

Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue, déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et lâche… Pas de pitié… Nature entière, Pierre, en sortant de la tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement: Jean Sévère. Et jusqu'au bout, sans faiblesse, sans pitié, il accomplissait la tâche qu'il s'était imposée: la vengeance!

Sa femme était morte pour lui…

Son ami, il mourrait… Et Pierre ne redoutait plus l'heure où il aurait à se placer devant lui, il l'attendait…

Geneviève, au contraire, croyait que son mari s'intéressait à sa vie, savait les cruautés de l'expiation, et c'est pour cela qu'un cri de haine, un mensonge,—un crime à cette heure,—était sorti de sa bouche.

En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour ne pas l'avoir dit.

Après son accès de colère, accès qui n'avait pas duré plus que l'éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se traînant à genoux jusqu'à ses pieds, elle s'écriait:

—J'ai menti… Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi…Oh! si tu savais ce que j'ai souffert pour revoir ma Jeanne… Pierre,Pierre, oh! je t'en supplie, ne pleure pas ainsi… Tu sais bien qu'elleest ta fille…

—Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté en moi!… Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être assiégée!… L'unique être pour lequel je vis… Mais, malheureuse femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour vivre… Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée dont mon cœur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres!

—Pardon, Pierre…, j'ai menti… Sur elle, sur ma Jeanne…, devant Dieu, je le jure…, j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une infamie pour me venger… Grâce… encore une fois…

Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement. Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant! Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait, ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya ses yeux et demanda:

—Enfin, que voulez-vous?

Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit:

—Je te demande, Pierre, de m'accueillir… Je suis maintenant habituée au travail…, tu me considéreras comme ta servante…; mais tu me laisseras près de mon enfant, je subirai tout… Je la respecterai,Elle…

—Que me dites-vous là, madame?…Elle… Vous parlez de celle qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez rendue indigne de cette mission sainte… Sous ce toit, madame, ne vivent que d'honnêtes gens… Mlle Madeleine de Soizé est restée ce qu'elle était, la fiancée trompée… à cause de vous!

Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête… Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de faire… Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne…

Pierre continua:

—Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé, madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une si basse condition à sa mère?… Avez-vous pensé qu'en vous revoyant elle me demandera la cause de ce long éloignement?… Que devrai-je lui dire?…

—Oh! vous êtes sans pitié…

—Ne l'avez-vous pas été vous-même?

—Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez… Pierre, écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne vous tourmentant pas…; mais laissez-moi seulement la voir, à des heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de l'entendre… Voulez-vous?

Et comme Pierre ne répondait pas…, elle s'accrocha à lui, suppliante.

—Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!…

On entendait du bruit dans le couloir… Pierre, qui avait écouté ces dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité:

—Relevez-vous! relevez-vous! On vient!

—Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon, châtie-moi devant tous… Chasse-moi… Ton outrage dernier me donnera le courage de mourir…

—Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant…C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux…

Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait, et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle… Geneviève restait à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement:

—Je veux être seul… Qu'on me laisse…

La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou… Alors on entendit la voix argentine de l'enfant qui disait:

—Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père!

Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix de son enfant.

Pierre, haletant, était revenu vers elle.

—Tais-toi! tais-toi!, disait-il… Tu reverras ta fille.

Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il répétait, suppliant:

—Tais-toi…, je t'en supplie, tais-toi.

Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots sans suite:

—C'est elle, ma Jeanne!… mon ange! Jeanne! mon trésor!

Et Pierre dit:

—Geneviève…, il faut avoir de la raison… Il faut que l'ont dise à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère… Geneviève… Dans l'idée qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui ai dit que les morts revenaient quelquefois…; car pour elle tu es morte… et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur ta tombe… A cette heure… la nuit… l''enfant à peine éveillée te prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme… Et qui sait si le bouleversement de la peur ne tuerait pas…notreenfant…

Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après avoir hésité, dit: «Notreenfant!» elle eut un gros soupir de soulagement et se jetant dans ses bras…

—Oh! merci! merci…, s'écria-t-elle.

Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds…

La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté charnel… et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus que tout. En sentant battre sur son cœur le cœur de celle qu'il avait tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans son être, et Geneviève le ressentit.

En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme, jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, puisqu'elle était veuve… et qui avait eu le courage de remonter l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute… Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire… Il n'y avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute…

Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur cœur se rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama:

—Pierre! Pierre! ne pleure pas!

Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans les yeux, il lui demanda:

—Que veux-tu, Geneviève?

Elle répondit:

—Le pardon… le pardon…

Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser… Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre:

—Je puis mourir maintenant… Dieu est bon!…


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