—Élisa!
—Madame?
—Monte, ma fille!
Le dialogue avait lieu du haut en bas de l'escalier.
—De quoi, Madame? fit Élisa, arrivée sur le seuil de la chambre à la porte toujours ouverte.
—Qu'est-ce qu'on me dit… Des messieurs se plaignent que vous n'êtes plus amoureuse… En voilà un renom propre pour ma maison… C'est les sales livres que tu lis toute la journée… Un peu vite que tu vas me ficher tout ça dans les lieux de l'Enfer, petite traînée!…
Jamais Madame, d'habitude toute sucrée, toute mielleuse, et dont les observations étaient toujours adoucies par une voix hypocritementplaignarde, ne prenait avec une de ses femmes un pareil ton. C'est que l'ignoble vieille femme avait de chaudes entrailles pour son enfant, et que la désespérée jalousie qu'elle éprouvait, au fond de son coeur déchiré, de voir l'agonie du mourant accepter les soins d'Élisa et repousser les siens, éclatait, sur un prétexte quelconque, en la plus outrageante bordée d'injures.
Aussi, après le premier étonnement de ces paroles, lui tombant à l'improviste sur la tête ainsi que des soufflets, le mouvement instinctif de la rageuse Élisa fut-il de se précipiter sur la grosse femme, que la peur faisait tomber de sa chaise, pendant qu'Élisa roulait sur son corps dans une violente attaque de nerfs.
Après deux heures de soins, de tapes dans les mains, d'aspersions de vinaigre desquatre-voleurs, Élisa revenue à elle, au milieu d'un flot de paroles, dont les notes irritées étaient mouillées de larmes, déclarait qu'elle ne resterait pas une minute de plus dans un endroit où on la traitait ainsi. Elle grimpait dans sa chambre, commençait à trier ses affaires de celles de la maison, les entassait pêle-mêle dans sa malle de bois au couvercle de poil de sanglier.
Monsieur, très-désagréablement surpris de se voir quitter par le premier sujet de son établissement, sa casquette à la main, montait prier Élisa de ne point s'en aller. Quelques instants après, apparaissait Madame suant et soufflant, suivie de toutes les filles de la maison, qui, derrière elle, les unes portant une porcelaine, les autres un bouquet, faisaient, avec des figures de circonstance, dans l'escalier en spirale, une longue et théâtrale procession. La grosse femme, en pleurnichant, disait qu'elle était bien malheureuse, s'excusait sur le chagrin qui la rendait «quasiment folle,» puis elle poussait dans les bras d'Élisa ses sept femmes, qui tour à tour embrassaient leur compagne, cherchant à la retenir avec des caresses, avec des mots d'amitié, avec la désolation de commande peinte sur leurs visages, avec le petit cadeau qu'elles tournaient entre leurs doigts bêtes. Élisa demeurait inébranlable. Elle était la volonté entêtée qui ne revient jamais sur une décision de sa colère, et, selon son expression, elle aurait mieux aimé «se faire piler» que de céder. Tout ce que pouvait obtenir le choeur suppliant, répandu dans la chambre, sur le palier, sur les marches de l'escalier,—encore avec bien de la peine et en faisant appel à la pitié d'Élisa pour le mourant, c'était la concession d'une ou deux semaines.
Il y avait longtemps que plus rien n'attachait Élisa à la maison; même, depuis quelques jours, la conception vague d'une résolution bizarre et généreuse la poussait vers la porte. Dans l'enfoncement de sa pensée parmi les romans du cabinet de lecture de Bourlemont, dans cette existence cérébrale pendant des mois, en plein milieu d'actes d'héroïsme et de dévouement, Élisa s'était sentie mordue du désir d'accomplir des actions se rapprochant de celles qu'elle avait lues, et un besoin impérieux de se dévouer à sa façon tourmentait son coeur de fille.
Son imagination appelait, pour lui offrir l'hommage et le sacrifice de sa vie, un homme se montrant à elle, dans l'émouvant cortége des dangers, des périls, des luttes mortelles, au milieu desquels elle voyait marcher ses Palicares. Alors, un soir, était tombé dans sa chambre un commis-voyageur, qui déposait sur sa table de nuit des pistolets, un poignard, tout un arsenal de guerre. Les paroles de cet homme ne racontaient que des prises d'armes, des tueries d'émeutes, des scènes sanglantes de nature à donner la chair de poule à une femme. À la lueur de la bougie, placée derrière sa carte de visite, le commis-voyageur faisait voir à Élisa un bonnet de la liberté dans un triangle égalitaire. Il prononçait, à voix basse, le nom d'une redoutable société secrète travaillant dans l'ombre à renverser le gouvernement. L'inquiétude de son corps, le coup d'oeil furtif et circulaire de ses yeux disaient le conspirateur traqué par la police, craignant à tout moment de voir jaillir un agent d'un placard. Avant de se coucher, il roulait la commode devant la porte. Il avait demandé du champagne; quand il fut gris, il commençait à s'apitoyer sur sa jeunesse, sur la courte vie que devait, hélas! bientôt terminer la guillotine ou le peloton d'exécution. Par cette mort qu'il tenait suspendue sur sa tête, par ce passé d'affiliations ténébreuses, par le prestige mystérieux sur le peuple, de ce mot: «membre de la Marianne» ce commis-voyageur semblait l'homme dépêché par la Fatalité pour s'emparer de l'intérêt romanesque de la misérable femme. C'était, en chair et en os, le héros évoqué par les rêves d'Élisa.
Quelques jours après la scène avec Madame, le commis-voyageur, qui avait achevé sa tournée de Bourlemont, venait faire ses adieux à la fille. Élisa lui demandait dans quelle ville il allait, et quel jour il y serait.
Au jour dit, dans la ville qu'il avait nommée, le commis-voyageur arrivant du chemin de fer, son sac de nuit à la main, à l'heure où s'allumaient les réverbères, fut très-étonné de voir s'avancer à sa rencontre, tout en battant le pavé, une femme qui était Élisa.
—Toi ici!
—Ne m'avais-tu pas dit que tu y serais aujourd'hui?
—Eh bien?
—Eh bien m'y voilà!… et maintenant tu me trouveras comme ça… oui, tu me trouveras partout… où tu iras!
À partir de ce jour, commença pour Élisa une vie voyageuse et ambulante, une existence nomade promenée, de province en province, par l'itinéraire du commis-voyageur, une succession de courts embauchages dans les maisons de prostitution du Nord, du Midi, de l'Ouest, de l'Est de la France. Un mois Besançon l'avait, un mois Nantes, un mois Lille, un mois Toulouse, un mois Marseille. L'installation de la fille précédait de quelques jours l'arrivée de l'amant de coeur. Partout là où allait son homme, Élisa s'arrangeait pour qu'il trouvât gratis, au débotté, l'amour et la servitude d'une esclave. Les duretés, les ennuis, les fatigues de cette perpétuelle et toujours recommençante pérégrination, Élisa, sans même demander unmerci, les supportait avec la sereine et inlassable constance de l'abnégation.
Élisa cependant n'aimait vraiment pas. Rien d'une de ces passions physiques, qui viennent à une femme de sa classe, par des causes secrètes et inconnues pour un mâle spécial, ne remuait ses sens. Son coeur n'avait point été touché. Le commis-voyageur n'était au fond pour cette femme, à la cervelle échauffée, que le prétexte à un dévouement prêt à jaillir, depuis des mois, au profit du premier passant. Disons-le, dans ces liaisons de femmes à hommes, où la femme se fait la protectrice de l'homme, prend à charge et assume sur elle son bonheur, le manque d'amour est plus commun qu'on ne croit. La créature a cédé à un attendrissement psychique, à un de ces mouvements de charité humaine entr'ouvrant un coeur; et un mobile, au-dessus des choses sensuelles, décide, la plupart du temps, de ces adoptions aveugles, où l'être qui se donne se paye en pleine infamie, par le contentement pur des actions désintéressées. Le plus souvent dans ce rôle tutélaire de la fille, vous ne trouverez que la satisfaction légitime d'une faiblesse protégeant une force, et encore le sentiment, à ses propres yeux, du relèvement et du rachat de cette fille au milieu de la vénalité du métier. Il existe dans l'immonde profession un besoin instinctif de la femme, et plus fort que son égoïsme, de créer, de bâtir avec ses privations et ses souffrances une félicité d'homme. Très-souvent dans la prostitution cette immolation d'une femme au profit d'un homme, d'un homme vil! oui, mais qu'importe? cette immolation prend quelque chose d'une touchante maternité, en a les complaisances, les indulgences, les éternels pardons.
Au bout de quelques mois, ce n'était plus seulement son amour qu'Élisa donnait à son conspirateur, c'était l'argent de ses cigares, puis l'argent de ses dépenses de café, puis l'argent de toutes choses, l'argent pour assoupir les dettes criardes des années précédentes, l'argent pour payer les frais arriérés d'une prétendue condamnation, enfin tout l'argent que gagnait Élisa. Ses chemises usées, elle arriva à ne pouvoir les remplacer, et n'eut bientôt plus à se mettre sur le dos que la robe indispensable pour faire le trottoir. En récompense de cette misère, Élisa n'obtenait cependant que des paroles à l'adresse d'un chien, parfois des coups. Et la femme, aux mains batailleuses, se laissait maintenant frapper, sans se rebiffer. Elle ne se plaignait pas, ne se lassait pas, ne se rebutait pas. De jour en jour plus maltraitée et plus dépouillée, elle devenait plus douce, plus soumise, plus prévenante, comme si elle trouvait, parmi les impitoyables exigences de l'entretenu, un martyre aux douces et exaltantes tortures. Il semblait qu'Élisa ressentait une jouissance orgueilleuse dans le sacrifice, et on aurait vraiment dit qu'elle était reconnaissante à cet homme de tout ce qu'il lui faisait souffrir dans son âme et dans sa chair. Un jour, la frénésie de son dévouement pour son bourreau éclatait en ce cri sauvage: «Cet homme, je ne sais pas si je l'aime, mais il me dirait: Ta peau, je la veux pour m'en faire une paire de bottes, que je lui crierais: Prends-la!»
* * * * *
Les débats d'un grand procès politique, qui remplissait la France de son bruit, apprenaient, peu de temps après, à Élisa, que son héros de société secrète était un mouchard, un agent provocateur. Dans une batterie terrible, elle se séparait de son amant, lui crachant au visage le mépris qu'a la fille pour l'homme de police inférieur. Et Élisa redevenait une prostituée, semblable à toutes les prostituées, avec, depuis cette liaison, quelque chose de haineux et de mauvais contre l'autre sexe, pareil à ce qui se cabre, est prêt à mordre dans ces chevaux baptisés:méchants à l'homme.
Une grande chambre, au plancher sordide, éclairée par le demi-jour de persiennes closes. Dans cette chambre, assises sur des chaises de paille, des femmes en cheveux et décolletées, dont les robes de soie sont soigneusement relevées au-dessus du genou. Quelques-unes de ces femmes, les mains enfoncées dans des manchons, se tenant par habitude autour d'une plaque en fer dans le parquet, sous le coude d'un tuyau de poêle démonté. Le long des quatre murs, une grande armoire à robes, en bois blanc, portant, écrits au crayon dans le milieu des noeuds du sapin, ainsi que dans le coeur gravé sur l'écorce d'un arbre: deux noms et une date amoureuse. Pêle-mêle, sur le haut de l'armoire, des branches de buis bénit des années passées, avec des tasses posées sur le côté où sèche du marc de café. Au centre de la pièce, une table de cuisine, en un coin de laquelle, parfois une femme se penche, pour faire unepatienceavec des cartes poissées. Deux ou trois femmes, rapprochées des fenêtres, brodent au jour sali par les reflets d'une cour ouvrière et filtrant entre les lamelles des persiennes. Les autres demeurent paresseusement dans des avachissements fantomatiques, avec le blanc de leurs cols et de leurs fichus, prenant autour des figures, dans ce crépuscule qui est là,—la lumière de toute la journée,—la crudité des blancs dans de vieux tableaux qui ont noirci.
Cette chambre, appelée lepoulailler, est le local misérable, dans lequel la maîtresse de maison, pour économiser le velours d'Utrecht de son salon, tient ses femmes, toute la journée, en ces quartiers, où l'Amour ne vient guère en visite que le soir.
Le temps est long dans cette obscurité, en cette nuit du jour, où, sous la durée des heures lentes, s'assombrit la pensée, se tait à la fin, dans un silence de mort, la parole bavarde de la femme. Enfin trois heures… trois heures et lemerlan. Auyaulementde l'artiste capillaire dans l'escalier, aussitôt les immobilités et les endormements ennuyés de se réveiller dans un étirement de bête, de se secouer, de quitter leurs chaises. Le petit réchaud à chauffer les fers est allumé, est installé en un clin d'oeil sur la table. Déjà les femmes, à la mine mendiante d'enfants demandant qu'on leur conte des histoires, se pressent contre le jeune homme au toupet en escalade. Et tout le temps que le peignoir passe des épaules de l'une sur les épaules de l'autre, toutes faisant cercle autour de l'homme au peigne, et toutes appelant ses réponses en même temps, lui arrachent de la bouche ce qui se passe, ce qui se dit, ce qu'il a vu, le pressent enfin de parler, sans qu'il ait rien à dire, avides, dans cet enfermement grisâtre, d'entendre quelqu'un leur apportant quelque chose du dehors, de la rue, du Paris vivant et ensoleillé.
Puis le coiffeur parti, dans l'air où d'invisibles araignées semblent tisser leurs toiles couleur de poussière, revient l'ennui de cette vie de ténèbres, et cela jusqu'à l'heure où, parmi le flamboiement du gaz, se lève le jour de la prostitution.
Ces journées étaient les journées de la nouvelle existence parisienne d'Élisa.
Le moment était venu. Un foulard blanc au cou, sur la tête un chapeau de velours noir avec un bouquet de géraniums ponceau, Élisa, dans la triste et neutre toilette du vice pauvre, enfournait le caraco banal, bordé de poil de lapin, qui servait, tour à tour, à toutes les filles de la maison.
Au dehors, qu'il plût, qu'il neigeât, qu'il gelât, bien portante ou malade, Élisa était tenue defaire son heure, dans la pluie, la neige, la bise, la froidure.
Elle sortait de l'allée, où la lampe de l'escalier mettait sur l'humidité des murs un ruissellement rougeoyant, et se lançait sur le trottoir: un trottoir côtoyant de vieilles bâtisses ressoudées tant bien que mal, interrompu par les rentrants des maisons bâties d'après le nouvel alignement, coupé, çà et là, par des bornes défendant des entrées de cours, noyé par l'eau du ruisseau, au moindre orage.
Elle allait, revenait sur le trottoir, marchant vite et retroussée haut, la tête tournant à droite, à gauche, en arrière, à tout bruit de bottes sur le pavé, la bouche susurrant: «Monsieur, écoutez donc?» Elle allait, revenait, donnant à voir, sous sa jupe remontée des deux mains, la provocante blancheur de son bas jusqu'aux genoux. Elle allait, revenait, les hanches remuantes de tordions, faisant faire sur le trottoir, à son jupon empesé, le bruit d'un balai de bouleau dans les feuilles mortes. Elle allait, revenait, barrant le trottoir à tout passant, avec ici et là la double avance d'un corps imitant le lascif balancé d'une contredanse. Le long des murs verdâtres, au milieu des sales ténèbres, fouettée d'ombres et de lueurs de gaz errantes sur le ballonnement et l'envolée de sa marche, Élisa allait, revenait sur le trottoir, tout à la fois provocante et honteuse, tout à la fois hardie et craintive, tout à la fois agressive et peureuse des coups.
Cinquante pas, vingt-cinq pas en deçà, vingt-cinq pas au delà de l'entrée de l'allée: c'était la promenaderéglementaired'Élisa, promenade limitée entre la maison portant le n° 17 et un terrain vague. La voici devant l'atelier derecannage, qui avait comme enseigne deux chaises dépaillées en saillie au-dessus de sa porte; puis devant le marchand d'abats, où, dans un rentrant de fenêtre, pendant le jour, s'installait une friturerie de beignets; puis devant le coiffeur; puis devant la maison noire, où se balançait à une fenêtre grillée du second étage une épaulette de soldat de ligne, apportée là par les hasards d'une émeute; puis devant le débit de vin dans le fond duquel on dansait la bourrée le dimanche; puis devant une remise de voitures à bras; puis devant un fournisseur de cordes à boyaux pour archets, dont les volets étaient peints de grands violons, couleur de sang; puis enfin devant une palissade renfermant les ruines d'une construction effondrée. Et cela fait, Élisa recommençait… avec l'ennui irrité de revoir, soixante fois dans une heure, les mêmes maisons, les mêmes devantures, les mêmes pierres.
La sortie d'Élisa avait lieu, quand elle pouvait l'obtenir, en ces commencements de nuits parisiennes, où le pâle faîte des maisons se perd dans l'azur décoloré d'un ciel resserré entre deux toits, tout au haut duquel tremblotte une petite étoile.
Le plus souvent, Élisa était dehors, en des heures reculées, qui n'ont pour lumière, dans le lointain endormi et le ciel enténébré, que les rondes lanternes des hôtels où on loge à la nuit. Bientôt les passants se faisaient rares. Dans la rue il n'y avait plus, et encore de temps en temps, qu'un ivrogne attardé qui pissait contre la palissade en parlant tout haut. L'une après l'autre les boutiques s'étaient éteintes, puis fermées; seule la lueur d'un quinquet chez le coiffeur mettait un rayonnement trouble dans les vieux pots de pommade de la devanture, montrant, sous un éclairage fantastique, deux petits bustes. Sur un commencement de gilet rose et sur une cravate bleu de ciel, riait une tête de négrillon, aux cheveux crépus, sous un chapeau gris, un chapeau joujou, et le négrillon avait comme pendant, sous un autre petit chapeau, mais noir, un joli jeune homme aux cheveux blonds frisés, en cravate blanche attachée par une broche, avec de petites moustaches sur le bois colorié de sa figure. Ainsi que les choses lumineuses dans l'obscurité prennent, forcent le regard, les deux petits bustes, chaque fois que passait devant eux Élisa, arrêtaient la promeneuse, et la retenaient de longs instants, pendant lesquels, dans la fatigue de ce manège sur place, dans l'ahurissement de cette promenade toujours allante et revenante, ses yeux, sans la conscience de ce qu'ils regardaient, contemplaient stupidement les deux poupées macabres.
Soudain Élisa, donnant un coup de plat de main sur sa jupe, se redressant, relevant la tête, reprenait un moment sa marche, qui, sur le pavé gras, sur le pavé mouillé de toutes les lavures des boutiques, perdait bientôt son impudique élasticité, et devenait lente, paresseuse, traînarde.
Enfin le coiffeur couché, la rue déserte, Élisa continuait à aller et à venir, en compagnie de son ombre, mettant un peu derrière elle, sur les affiches blanches de la palissade frappée par le réverbère, la lamentable caricature de la prostituéebattant son quartdans la nuit solitaire.
—Mon enfant, vous êtes à l'amende!
C'était Madame qui, pendant le dîner, faisant le tour de la table et passant la main dans le dos d'Élisa, la surprenait sans son corset.
La semaine suivante, il y avait une nouvelle amende prononcée contre Élisa par Madame, qui affichait la plus grande rigidité au sujet de la tenue de ses femmes, et une autre semaine encore, une autre amende: si bien qu'Élisa désertait la maison au bout de deux mois, et allait dans la maison de la rue voisine. Là, presque aussitôt, une dispute avec une camarade la faisait quitter le bazar. Elle changeait de nouveau, ressortait d'une construction aux plâtres mal essuyés, dont elle emportait une «fraîcheur». Elle ne demeurait guère plus dans un établissement, où elle ne voulait pas permettre au «lanternier» de s'immiscer dans ses affaires. Et pour un motif légitime ou absurde, pour une raison quelconque, la plupart du temps pour un rien, et sous le prétexte le plus futile, elle abandonnait brusquement les murs au milieu desquels elle vivait depuis quelques semaines, transportant sa petite malle et son humeur voyageuse à deux ou trois portes de là. Pendant l'espace d'un petit nombre d'années, Élisa faisait ainsi les maisons des rues, qu'un ancien livre nomme «des rues chaudes», les maisons de la rue Bourbon-Villeneuve, de la rue Notre-Dame de Recouvrance, de la rue de la Lune, du passage du Caire, de la rue des Filles-Dieu, de la rue du Petit-Carreau, de la rue Saint-Sauveur, de la rue Marie-Stuart, de la rue Françoise, de la rue Mauconseil, de la rue Pavée-Saint-Sauveur, de la rue Thévenot, puis les maisons de la rue du Chantre, de la rue des Poulies, de la rue de la Sonnerie, de la rue de la Limace;—toutes les obscures et abjectes demeures de ces deux quartiers du coeur industriel de la capitale, formant, il y a une trentaine d'années, le quatrième et le sixième lot de la prostitution non clandestine de Paris.
En ce besoin inquiet de changement, en cet incessant dégoût du lieu habité et des gens déjà pratiqués, en cette perpétuelle et lunatique envie de nouveaux visages, de nouvelles compagnes, de nouveaux milieux, Élisa obéissait à cette loi, qui pousse d'un domicile à un domicile, d'un gîte à un gîte, d'un antre à un antre, d'un lupanar à un lupanar, la prostituée toujours en quête d'un mieux qu'elle ne trouve pas plus que l'apaisement de cette mobilité, ne permettant à son existence circulante que de stationner le temps de s'asseoir, sous le même toit.
L'ébranlement perpétuel du système nerveux par le plaisir, en un corps qui ne l'appelle ni ne le sollicite;—la nourriture à la viande noire, flanquée des quatre saladiers de salades au hareng saur de fondation;—les excès d'alcool, sans lesquels une fille, devant une commission, déclarait «vraiment le métier pas possible»;—l'abus de l'eau-de-vie de maison publique, qui est comme de l'eau dans la bouche et une brûlure dans la gorge;—les journées claustrales aux persiennes fermées, les journées de ténèbres avec l'ennui spleenétique des jours de pluie, de neige, du vilain temps de Paris;—les brusques transitions de ces passages de la nuit du jour au jour flamboyant de la nuit, et des heures vides aux heures délirantes;—la fatigue insomnieuse d'une profession qui n'a pas d'heures qui appartiennent à l'ouvrière;—la discipline taquinante d'un gouvernement de vieille femme;—la constante inquiétude d'une dette qui grossit toujours et poursuit la femme de maison en maison;—la perspective, chez une fille d'amour vieillissante, du lendemain du jour où partout on la repoussera avec cette phrase: «Ma fille, tu es trop vieille;»—les séjours au dépôt, à Saint-Lazare, dans l'anxiété folle de n'en jamais sortir et d'y être éternellement retenue par le bon plaisir de la police;—le découragement de se trouver sur la terre hors du droit commun et sans défense et sans recours contre l'injustice;—la conscience obscure de n'être plus une personne maîtresse de son libre arbitre, mais d'être une créature tout en bas de l'humanité, tournoyant au gré des caprices et des exigences de l'autorité, de la matrulle, de qui passe et qui monte: une pauvre créature qui n'est pas bien persuadée, au milieu des restes de sa religiosité, que la miséricorde de Dieu puisse s'abaisser jusqu'à descendre à elle;—le sentiment journalier de sa dégradation jointe à la susceptibilité mortelle de son infamie;—toutes ces choses physiques et morales, par lesquelles vit et souffre l'existence antinaturelle de la prostitution, avaient, à la longue, façonné dans Élisa l'être infirme et déréglé représentant, dans la femme primitive modifiée, le type général de la prostituée.
Un esprit mobile, inattentionné, distrait, fuyant, vide et plein de vague, ne pouvant s'arrêter sur rien, incapable de suivre un raisonnement, tourmenté du besoin de s'étourdir de bruit, de tapage, de loquacité.
Une imagination, où, dans la terreur religieuse d'un de ces cultes de l'extrême Orient pour ses divinités du Mal, est tout en haut des tremblantes adorations de la femme: Monsieur le Préfet de police. Une imagination frappée et toujours troublée par des appréhensions, par des craintes, par des peurs de l'inconnu d'un avenir fatal, dont elle va d'avance demander le secret aux tireuses de cartes. «La Justice et une mort prochaine,» avait prédit à Élisa une pythonisse de la rue Git-le-Coeur. La prédiction revenait souvent dans l'effroi de sa pensée nocturne.
Une raison qui a perdu le sang-froid, qui est toujours au bord des résolutions extrêmes, durisque-toutd'une tête perdue; une cervelle malade traversée, à la moindre contradiction, des colères convulsives de l'enfance, toutes prêtes à mettre aux mains de la femme lepeigne à chignon, faisant à la blessée des blessures dont elle ne guérit pas toujours.
Ça: c'est l'être psychologique.
L'être physiologique avec les diversités des organisations, des tempéraments, des constitutions, se personnifie moins bien dans une individualité. Cependant, Élisa présentait certains caractères génériques. Elle commençait à prendre un peu de cette graisse blanche, obtenue ainsi que dans l'engraissement ténébreux des volailles. Il y avait chez elle cette distension de la fibre, cette molasserie des chairs, ce développement des seins. Et ses lèvres, toujours un peu entr'ouvertes, étaient ces lèvres, où le ressort du baiser semble comme cassé.
Élisa entrait alors dans une maison de l'avenue de Suffren, vis-à-vis de la façade latérale de l'École militaire, en face de ce grand mur jaune, montrant, à toutes ses fenêtres, des bustes de soldats en manches de chemise.
La maison faisait partie d'un pâté de constructions, logeant des industries misérables ou suspectes, flanqué debouchonsécrasés sous le nom sonore d'une de nos grandes batailles. C'était d'abord, à l'angle de l'avenue et du boulevard de Lowendal, la boutique loqueteuse d'un brocanteur d'effets militaires. Aux murs, confondus avec d'antiques carricks de cochers de coucou, se balançaient de vieux manteaux rouges de cuirassiers, des vestes pourries de hussards, des pantalons déteints à la doublure de cuir entre les jambes. À travers les carreaux verdis des deux fenêtres, se voyaient vaguement, ainsi que de la boue, du fumier et de la rouille, des plumets, des gants d'armes, des tabliers de sapeur précieusement roulés, des paquets de rasoirs, des bottes d'effilés d'épaulettes, des chapelets de boutons d'uniformes, et des dragonnes de sabre dans des litrons à noisettes. Après le revendeur de la défroque de la Gloire, venait une longue et sinistre maison basse, aux volets hermétiquement fermés, sans une apparence de vie intérieure derrière son mur peint en vert couleur d'eau croupie, où s'étalait superbement: HÔTEL DE LA VICTOIRE. À droite de l'hôtel garni, était appuyée une petite construction en bois, montée avec des matériaux de démolition, sur laquelle on lisait: AU PETIT BAZAR MILITAIRE. Un invalide y vendait, pendant la journée, des savons, des pommades, des eaux de senteur provenant de la faillite de parfumeries infimes. Le bazar touchait à un marchand de vin annonçant sur sa muraille:Petit noir à 15 centimes, et ayant pour enseigne: AU PONT DE LODI. Après un rideau sale, était attachée, par une épingle, une ancienne affiche du théâtre de Grenelle:Le Monstre magicien. La cinquième maison, où demeurait Élisa, était la belle maison de l'Avenue. Elle avait deux étages. Sa porte d'entrée s'avançait sur la chaussée, décorée de ces verres de couleur qui font l'ornement des kiosques. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de glaces dépolies à arabesques, les fenêtres de l'entresol étaient fermées par des persiennes vertes. Une teinte claire égayait la façade; des panneaux peints imitaient de transparentes plaques de marbre. Sur le panneau central, se détachait le numéro figuré par deux énormes chiffres dorés. À la suite de la maison au gros numéro, on apercevait au-dessus d'une brèche, en un vieux mur, un toit de hangar et de grands soleils: entre leurs efflorescences d'or séchait, l'été, du pauvre linge de soldat. Plus loin, dans la continuation du mur, une porte menait à une façade en vitrage sous un auvent de treillage, à un bâtiment de plâtras, rapiécé de planches, qui était un jeu de quilles couvert, pour l'amusement des militaires, les jours de pluie et de neige. Il y avait encore un rustique café de village, portant écrit sur une bande de papier collée à son unique fenêtre:Au rendez-vous des Trompettes. Puis se dressait un baraquement, où s'était installé un réparateur de vélocipèdes, étalant sur la voie toute sa ferraille roulante, au milieu d'un public d'enfants, traînant dans la poussière, un derrière culotté du rouge d'une vieille culotte de la ligne. Presque aussitôt, commençait une interminable palissade enfermant, dans les terrains non bâtis jusqu'à la Seine, des pierres de taille et des pavés,—une palissade toute noire d'affiches:À la Redingote grise.
À la nuit, la maison au gros numéro, morne et sommeillante pendant le jour, s'allumait et flambait, par toutes ses fenêtres, comme une maison enfermant un incendie. Dix lustres, multipliés par vingt glaces plaquées sur les murs rouges, projetaient dans le café, dans le long boyau du rez-de-chaussée, un éclairage brûlant, traversé de lueurs, de reflets, de miroitements électriques et aveuglants, un éclairage tombant, comme une douche de feu, sur les cervelets des buveurs. Au fond, tout au fond de la salle resserrée et profonde et ayant l'infini de ces corridors de lumière d'un grossier palais de féerie, confondues, mêlées, épaulées les unes aux autres, les femmes étaient ramassées, autour d'une table, dans une espèce d'amoncèlement pyramidant et croulant. Du monceau de linge blanc et de chair nue, s'avançaient, à toute minute, des doigts fouillant à même dans un paquet de maryland commun, et roulant une cigarette. À une des extrémités, une femme assise de côté, les jambes allongées sur la banquette, et soutenant, un peu de l'effort de son dos, l'affaissement du groupe, épuçait une chatte, qui tenait une patte raidie arc-boutée sur un de ses seins, dans un défiant et coquet mouvement animal. Un jupon blanc sur une chemise aux manches courtes était toute la toilette de ces femmes, toilette montrant, dans le décolletage d'un linge de nuit et de lit, leurs bras, la naissance de leurs gorges,—chez quelques-unes l'ombre duveteuse du sinus de leurs épaules. Toutes, au-dessus de deux accroche-coeurs, avaient échafaudé une haute coiffure extravagante, parmi laquelle couraient des feuilles de vigne en papier doré. Plusieurs portaient sur la peau du cou—une élégance du lieu—d'étroites cravates de soie, dont les longs bouts roses ou bleus flottaient dans l'entre-deux des seins. Deux ou trois s'étaient fait des grains de beauté avec des pépins de fruits.
La porte-persienne du café commençait à battre. Les pantalons garance cognant leurs sabres-baïonnettes aux tabourets, les hommes à casques trébuchant dans leurs lattes, prenaient place aux tables. À mesure que l'un d'eux s'asseyait, du tas de femmes, une fille se détachait, et chantonnante et la taille serrée entre ses deux mains, venait se piéter tout contre le nouvel arrivé, laissant déborder, sur le drap de son uniforme, ses nudités molles.
Au comptoir, au milieu des fioles colorées, reflétées dans la grande glace, trônait la maîtresse de la maison. Coiffée d'une magnifique chevelure grise, relevée en diadème et où demeurait encore une jolie nuance blond cendré, la vieille femme, qui avait quelque chose d'une antique marquise de théâtre, était habillée d'une robe ressemblant à une tunique de magicienne: une robe de satin feu avec des appliques de guipure. Debout, un coude posé sur le comptoir, son mari, un tout jeune homme, aux favoris corrects, une grosse chaîne d'or brinqueballant à son gilet, et frêle et charmant dans une veste de chasse, dont le coutil laissait apercevoir aux biceps lesac de pommes de terredu savatier, faisait, au bout d'une longue baguette, exécuter des sauts à deux petits chiens savants.
Les tables s'emplissaient. Des militaires de toutes armes se tassaient les uns sur les autres. C'étaient des lignards, des zouaves, des artilleurs, des dragons, des carabiniers… Même, à un moment, la porte s'entr'ouvrait, un garçon appelait le maître de la maison, et l'on voyait tirer d'une petite voiture un invalide cul-de-jatte, que les deux hommes déposaient sur la banquette. Et aussitôt entouré de tasses, de verres, et imbibé de café et de liqueurs et de bière, le glorieux tronc tout guilleret, tout branlant sur ses assises de poussah, racontait ses campagnes à la femme qui était venue s'asseoir à côté de lui.
Les deux garçons, aux longues moustaches noires, couraient de tous côtés. Les consommations s'accumulaient sur le marbre des tables. La parole devenait bruyante, sur les voix de l'infanterie s'élevaient les voix impérieuses et sonores de la cavalerie. D'un bout de la salle à l'autre, se croisaient dans l'air, par instants, des injures de femmes. Sous les crânes tondus, des ivresses batailleuses montaient aux rouges faces. Il y avait de nerveux remuements d'armes, et le tumulte de la salle grondait comme un bruit de colère.
De l'escalier menant à l'étage supérieur descendait quelquefois, avec le grincement de pleurs rageuses, le glapissement d'une vieille s'écriant: «On croit avoir affaire à des hommes et pas à des lions!»
La chaleur devenait étouffante, dans l'atmosphère flamboyante de gaz et de punch, et les gouttes de sueur, sur la peau des femmes, laissaient des traces noires, à travers le maquillage à bon marché.
Les partants étaient remplacés par de nouveaux arrivants, auxquels se mêlaient des hommes en chapeaux gris et en casquettes. Plus tapageuse, plus braillarde continuait l'orgie, en dépit de la somnolence des femmes.
Des femmes se tenaient la tête renversée en arrière, les mains nouées sous leur chignon à demi défait, les paupières battantes, le fauve de leurs aisselles au vent. Parmi les bras qu'on apercevait ainsi tout nus, l'un d'eux portait tatoué en grandes lettres: «J'aime,» avec au-dessous le nom d'un homme biffé, raturé, effacé, un jour de colère, dans la douleur et la fièvre d'une chair vive. D'autres femmes, un genou remonté, enserré entre leurs deux bras, et penchées et retournées de l'autre côté, cherchaient à s'empêcher de dormir, en tenant une joue posée sur la fraîcheur du mur.
Un moment, la vue d'une pièce d'or, emportée sur une assiette, par un garçon, secouait l'assoupissement de toutes ces femmes. Chacune, tour à tour, donnait superstitieusement au louis un petit coup de dent.
La nuit s'avançait cependant. Les tables peu à peu se vidaient. De temps en temps, un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l'empoignait à bras le corps, l'arrachait de sa place avec une amitié brutale, et passait la porte en se battant avec lui.
Minuit enfin! Les volets se fermaient, le gaz de la salle était éteint. Il ne restait d'allumé que le lustre du fond, sous la lumière duquel, poussés et soutenus par les femmes qui leur tenaient compagnie, se serraient deux ou trois ivrognes indéracinables, bientôt rejoints par des noctambules de barrières, qu'introduisait à toute heure la sonnette de nuit.
Alors dans les ténèbres emplissant la salle du café, près la porte du jour, dans une obscurité épaisse de la fumée du tabac et des molécules de la suante humanité renfermée là toute la soirée, on voyait les femmes avec des mouvements endormis, ayant et l'affaissement et la couleur grisâtre d'un battement d'aile de chauve-souris blessée, s'envelopper de tartans, de vieux châles, de la première loque qui leur tombait sous la main, cherchant les banquettes aux pieds desquelles il y avait moins de crachats. Là-dessus elles s'allongeaient inertes, brisées, épandues, ainsi que des paquets de linge fripé, dans lesquels il y aurait la déformation d'un corps qui ne serait plus vivant. Aussitôt, elles s'endormaient, et, endormies, étaient, de temps en temps, réveillées par leurs propres ronflements. Un moment retirées de leurs troubles rêves, elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.
Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grâces en zinc doré du calorifère, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs compagnes, assises sur des chaises à califourchon, sommeillant la tête posée sur le dossier, les jupes remontées jusqu'à mi-cuisses.
Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et là passaient la nuit jusqu'au jour, jusqu'à quatre heures du matin, où elles allaient se coucher dans leurs lits.
Cette vie nocturne, cette vie éreintante, cette vie prodigue de son corps, Élisa la préféra, tout de suite, à la tranquillité épicière, à la claustration monotone, au train-train bonasse des établissements affectés auxpékins. Dans la fadeur d'une existence en maison publique, là au moins, le pandémonium des nuits mettait, autour de la prostituée, le bruit de sa distraction étourdissante, un bruit capiteux qui la grisait, comme avec du vin.
Élisa se prenait encore à aimer le tapage militaire, que faisait tout le jour le quartier tambourinant,—et ces sonneries de clairons de l'École militaire, réveillant soudain la fille de ses somnolences écoeurées.
L'origine des femmes, se succédant dans la maison de l'Avenue de Suffren, était diverse. Le plus grand nombre venait du quartier latin. D'anciennes danseuses de Bullier et du Prado, des ci-devant habituées de la rôtisserie de la rue Dauphine, auxquelles n'avait point sourila chance, et qui de leur passé d'étudiantes, de leur existence à la flamme des punch, avaient conservé les habitudes d'une vie tapageuse, aux nuits blanches. Quelques-unes avaient été embauchées en province. D'autres, de dégringolade en dégringolade, étaient tombées là, n'ayant pu se maintenir dans les quartiers riches, par un certain manque d'éducation, une absence de tenue, le plus souvent tout simplement par la gêne, que beaucoup de femmes de basse extraction ne peuvent jamais perdre, quand elles se trouvent en contact avec les hommes des classes supérieures. De cela, il ne faudrait pas croire que, dans cette maison, il y eût une émulation de mauvais ton et de crapulerie. C'était le contraire. La fille,—on le sait en ces endroits,—ne parle pas aux sens du peuple avec des paroles ordurières, avec des gestes obscènes, avec l'apparence arsouille. Dans ce qu'il aime à lire, dans ce qu'il va voir au théâtre, dans ce que ses amours cherchent dans les lieux de plaisir, l'homme du peuple n'est pris, n'est séduit, que par une convention d'élégance, un simulacre de distinction, une comédie de maniérisme, unchictel quel de bonne éducation: la réalité ou la simulation d'un ensemble de choses et de qualités plus délicates que celles qu'il rencontre chez les mâles et les femelles de sa classe. Ce qui, sous le nom de lafille crottée, excite parfois le vice d'un monsieur, fait horreur au vice de la plèbe. Aussi, en dehors des échappées de la colère ou de l'ivresse, les femmes jouent là, tout le temps, auprès de ces hommes rudes et mal embouchés, la douceur du geste, la caresse de la voix, le «comme il faut» de la personne. Leur bouche n'a pas de gros mots, leur impudeur naturelle vise à n'être pas cynique. Il y a, chez elles, un travail pour représenter, selon leurs moyens, autant qu'elles le peuvent, un certain «bon genre.» Et il arrive ceci qui mérite d'être médité: dans les maisons de la haute prostitution, les filles trouvent le succès dans l'affectation du genrecanaille, tandis que dans les maisons de la basse prostitution, c'est l'affectation du genredistinguéqui fait l'empoignement des hommes venant s'asseoir dans la salle basse.
Neuf femmes, qui n'étaient guère connues que sous des noms de guerre, composaient, lors de l'entrée d'Élisa, le personnel de la maison.
MarieCoup-de-Sabre, une corpulente brune, légèrement moustachue, devait son surnom à une estafilade qu'elle avait reçue dans une rixe. Séduite dans son pays par un dragon, elle l'avait suivi à l'état vagant de ces femmes, qui s'attachent à un régiment, et campent à la belle étoile autour de la caserne, nourries, la plupart du temps, d'un morceau de pain de munition apporté sous la capote. Plus tard elle avait vécu et vécu seulement dans des maisons de villes de garnison. MarieCoup-de-Sabrereprésentait le type parfait de la fille à soldat. Pour elle les bourgeois, lespékinsétaient comme s'ils n'existaient pas. Il n'y avait d'hommes, à ses yeux, que les hommes en uniformes. Toutefois, pleine d'un certain dédain pour le fantassin, et mettant son orgueil à ne pas frayer avec l'infanterie, il lui semblait déroger en acceptant lemêléd'untroubade. La tête, les sens de MarieCoup-de-Sabrene se montaient qu'en l'honneur de la cavalerie. Seuls, les hommes à casques et à lattes lui apparaissaient, comme l'aristocratie guerrière, uniquement digne de ses faveurs et de ses complaisances.
La conversation de MarieCoup-de-Sabreétait habituellement émaillée de locutions militaires. Et toujours, après deux ou trois éclats de voix barytonnante, avec lesquels elle cherchait à ressaisir la logique avinée de ses idées, elle commençait ses récits par cette phrase: «Mais ne nous entortillons pas dans les feux de file, pour lors…»
Glaé, par abréviation d'Aglaé, la femme au bras tatoué, aux beaux yeux, était une faubourienne de Paris. Elle avait commencé, disait-elle, parfaire Pigmalion.—Tu étais employée dans les magasins.—Non, je me promenais devant, et j'avais tout à côté une chambre que je louais cinq francs, de six heures à minuit. Glaé racontait alors qu'elle avait habité ensuite la rue des Moulins, puis le quartier latin, mais qu'à tous moments, pour des riens, pour des bêtises,souffléepar les agents de police et mise à l'ombre, elle avait renoncé à sa liberté.Glaéapparaissait comme l'intelligence et la gaieté de l'endroit, avec une élégance, dans le corps, d'ancienne danseuse de bal public.
Augustine venait aussi du quartier latin. Elle avait fait successivement laBotte de Foin, lesQuatre-Vents, la barrière du Maine. Cette petite femme, on l'aurait crue enragée. Du matin au soir, il sortait d'elle un dégoisement de sottises, un vomissement d'injures, un engueulement enroué, qui avait quelque chose du jappement cassé de ces molosses assourdissants, que promènent, dans leurs voitures, les garçons bouchers. Du reste Augustine avait le physique d'un dogue, une figure courte et ramassée, de petits yeux bridés, des pommettes saillantes, un nez écrasé, des dents que la lime avait séparées et qui ressemblaient à des crocs. Augustine tenait l'emploi d'orateur poissard de la maison. Madame, qui manquait de platine, la mettait en avant, dans de certaines occasions, pour abrutir les payes récalcitrantes. Augustine inspirait un mélange d'admiration et de crainte aux autres femmes, qui la laissaient jouir, sans conteste, d'immunités particulières. On l'appelait:Raide-Haleine.
Peurette,—personne n'avait jamais su si c'était un surnom ou son vrai nom,—une toute jeune fille, presque une fillette. Elle avait un minois grignotant de souris, de petits yeux noirs effarouchés, et continûment dans le corps, le remuement qu'aurait pu y mettre un cent de puces.Peurettene voyait dans son métier que cela: la possibilité de se faire payer des consommations, beaucoup de consommations. Rien n'était plus drôle que de la voir au café, avec les coups de coude solliciteurs, la voix chuchotante des enfants, qui mendient tout bas quelque chose, implorer de l'homme, auprès duquel elle était assise, un café, une grenadine, une bière, des marrons, n'importe quoi se mangeant ou se buvant. Et aussitôt la chosecarottéeet avalée, de passer à une autre, avec la convoitise entêtée d'un désir de gamine. Rien ne pouvait assouvir cette soif et cette capacité de consommation; on eût pu lui offrir dans une nuit tout le liquide du comptoir qu'elle n'eût jamais dit: Assez.Peuretten'avait pas non plus sa pareille pour faire disparaître, dans l'entre-deux de ses seins, tous les petits paquets de tabac traînant sur les tables.
Gobe-la-lune!—Le surnom de cette prostituée d'un certain âge qui n'avait pas de nom, proclamait sa faiblesse d'esprit. L'exploitation à tout jamais consentie de son corps par une autre dénote, chez une femme, une absence de défense dans la bataille des intérêts. La femme qui a un peu de vice s'émancipe, tôt ou tard, de la tutelle d'une maîtresse de maison, et travaille pour son compte. La femme qui ne sait pas sortir du lupanar est toujours un être inintelligent. Les médecins, qui ont la pratique de ces femmes, vous peignent l'interrogation stupide de leurs yeux étonnés, de leurs bouches entr'ouvertes, à la moindre parole qui les sort du cercle étroit de leurs pensées. Ils vous les montrent vivant dans un nombre si restreint de sentiments et de notions des choses, que leur état intellectuel avoisine presque le degré inférieur, qui fait appeler un être humain: un innocent. Eh bien, parmi les basses intelligences de la maison,Gobe-la-luneétait encore une intelligence au-dessous des autres. On pouvait se demander si elle avait un cerveau ayant le poids voulu pour qu'il s'y fît la distinction du bien et du mal, si elle avait une conscience où pouvait se fabriquer un reproche ou un remords, si enfin l'espèce d'idiote, toujours souriante qu'elle était, même au milieu des mauvais traitements, était responsable de sa vie.
Cette infériorité faisait, deGobe-la-lune, le souffre-douleur, le martyr de l'endroit. Les femmes, non contentes des féroces mystifications qu'elles lui faisaient subir toute la journée, se donnaient le mot pour la livrer,—histoire de rire,—aux ivresses les plus mauvaises, aux amours les plus inclémentes.
Mélie, ditela Chenille, avait été d'abord la petite fille vendant, le jour, aux abords de la halle, la marée, la noix verte, vendant, le soir, dans les rues désertes, du papier à lettres; et, bien avant d'être formée, déjà dépravée, pourrie, gangrenée. Ramassée tous les six mois par la police et retirée par un père complaisant, tantôt du dépôt où elle corrompait les petits garçons, tantôt de Saint-Lazare après une guérison plâtrée,Mélieétait de la race perverse de cesfillassesde Paris qui sèchent de n'être pointassermentées, et qui, détestant les jours qui les séparent de l'accomplissement de leur seizième année, se fabriquent, ainsi que d'autres se font de faux titres d'honneur, se fabriquent, dans une infâme gloriole, de fausses cartes de filles. La seconde jeunesse deMélies'était passée à Vincennes.
Une longue créature blondasse, larveuse, fluente, qui se terminait par une toute petite tête en boule. Le cheveu rare, les yeux bleu de faïence, entre des paupières humoreuses, un petit nez en as de pique, pareil au suçoir que les ivoiriers japonais donnent à la pieuvre, de gros bras martelés de rougeurs avec, au bout des mains, des doigts plats et carrés: telle étaitMélieditela Chenille, dont la peau mettait de suite, au linge qu'elle touchait, une crasse saumonée, et dont la parole, qu'on n'entendait pas plus qu'un souffle enrhumé, paraissait frapper la voûte sourde d'un palais artificiel.
La Cérès, ainsi baptisée par un caporal qui avait fait ses humanités, arrivait de province. Une grande et fluette fille, à laquelle sa taille plate de paysanne donnait un étrange caractère de chasteté. Sous des cheveux rebelles qu'elle piquait de fleurs, elle avait un beau rayonnement, un rien sauvage, du haut de la figure. Peu communicative, et se tenant à l'écart de ses compagnes, toute la soirée, on la voyait, du pas irrité d'un animal en cage, aller d'un bout à l'autre de la salle longue, avec de petits bougonnements entre les dents, tout en tricotant, d'un air farouche, un bas blanc.
Une autre femme faisait l'achalandage et l'amusement de l'établissement. C'était une négresse, qui gardait encore, mal cicatrisé, le trou de l'anneau qu'elle avait porté dans le nez, sur la côte de la Guinée. Le large rire blanc de sa face noire, sa parole enfantine; ses gambadantesbamboula, l'animal hilare et simiesque qui était dans cette excentrique peau humaine, donnaient à rire aux hommes et aux femmes. Elle avait été surnomméePeau de Casimir, en raison de l'identité de la sensation qu'on éprouve à passer sa main sur la peau d'une négresse ou sur un morceau de drap fin.
Il y avait encore, dans la maison de l'avenue de Suffren, AlexandrinePhénomène.
Alexandrine était une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques, presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilité nerveuse qui la mettait hors d'elle-même, à propos du froissement d'un papier, à propos de la répétition d'un refrain de chanson, à propos de rien et de tout. Cette exaspération habituelle d'Alexandrine ne se traduisait pas, ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, Alexandrine se jetait à terre, et, se ramassant sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées de ses deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu'on disait autour d'elle: «Alexandrine, elle passe safrénésie!»
Dans un orage, où le tonnerre tomba deux fois sur l'École-Militaire, toutes les femmes, folles de peur, s'étaient réfugiées à la cave, cherchant l'obscurité, s'enfonçant la tête dans les recoins les plus noirs. Élisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d'un entre-deux de portes. Mais là, dans les pleines ténèbres de l'étroit réduit, il sembla à Élisa qu'il continuait à éclairer; elle ferma les yeux, les rouvrit peureusement, s'étonna de voir une luminosité sur les cheveux d'Alexandrine, instinctivement les toucha, éprouva comme un picotement au bout des doigts.
—Ah mon chignon! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c'est comme le dos d'un chat, quand on lui passe dessus la main à rebrousse-poil…, mais tu n'as rien vu, tu vas voir tout à l'heure!
L'orage fini, les deux femmes montèrent dans la chambre d'Élisa. Les volets fermés, l'obscurité faite dans la petite pièce, Alexandrine assise sur le pied de son lit, Élisa commença à passer son peigne dans les cheveux de son amie, qui se mirent à crépiter, à étinceler, à répandre bientôt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour qu'on vît très-distinctement le zouave,—le petit pantin à la calotte et aux braies rouges,—qu'alors, dans toutes les maisons à soldats, les filles avaient comme l'ornement de leur glace.
Dès lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans la chambre d'Élisa. Il y avait d'abord, de la part d'Alexandrine, une résistance, des «encore un moment», des mains repoussant faiblement le peigne, un retardement de l'opération, comme d'une chose que la femme aux cheveux électriques redoutait, appréhendait, et cependant appelait. À la fin Alexandrine se laissait faire. Élisa commençait à caresser à la surface, et seulement de l'effleurement du peigne, les cheveux, qui peu à peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peignée se débattait, avec de petits bâillements, contre le sommeil qui faisait toutes lourdes ses paupières.
Le peigne, plus rapide, entrait plus profondément dans les cheveux, des cheveux châtains, des cheveux très-fins, et, à chaque coup, les mèches, se redressant, s'écartaient avec des colères sifflantes, du bruit, qui jetait des éclairs. À voir jaillir ces étincelles, Élisa prenait un plaisir qu'elle n'aurait pu dire, et elle peignait toujours d'une main plus vite, plus volante. Au bout d'un quart d'heure, la chevelure d'Alexandrine, droite derrière sa nuque, comme l'ondulation d'une longue vague, était une chevelure de feu, divisée par des raies noires: les dents du peigne de corne passant et repassant dans l'incendie pétillant. Alors Élisa, à la fois effrayée et charmée, prenait dans ses mains ces cheveux du flammes, longuement les maniait, les tripotait, les assouplissait, sentant, pendant ce [temps?], de petites secousses électriques lui remonter du bout des doigts jusqu'aux coudes. Puis, instantanément, comme sous le coup d'une inspiration subite, elle échafaudait, dans la chevelure lumineuse, une étrange et haute coiffure, où demeurait quelque chose de la vie diabolique de ces cheveux.
Alexandrine, elle, se réveillait dans un étirement où son corps semblait se fondre, regardant devant elle, dans le noir de la chambre, avec des yeux ardents.
De cette heure passée ensemble, tous les jours, de ces séances bizarres, de ce commerce extraordinaire, de ce dégagement de fluide, il était né entre ces deux femmes un lien mystérieux, comme il en existe dans les métiers qui touchent au surnaturel, une attache semblable à celle qu'on remarque entre le magnétiseur et la somnambule.
En ce temps de guerre, de guerre heureuse pour la France, à cette heure, où le dernier de nospousse-caillouxavait la crânerie, le port conquérant, la belle insolence que donne la Victoire, le plus grand nombre des femmes habitant l'avenue de Suffren y étaient attirées par le prestige du fier uniforme, de cet habit de gloire, qu'il porte des épaulettes de laine ou d'or. Mais cette magie de l'habit militaire sur la femme n'était pas tout là, et le goût de la prostituée à l'endroit du soldat,—goût qui s'atténue cependant aux époques de paix et de défaite,—s'explique, en tout temps, par un certain nombre de causes se résumant en une seule: pour le soldat la prostituée reste une femme.
Avec le tact des choses d'amour que possèdent les natures les plus grossières, dans le soldat qui vient s'attabler au café, la prostituée perçoit un homme venu là pour elle, pour ce qu'elle garde de la créature d'amour dans sa dégradation. Elle est pour cet homme l'intérêt passionnant, la séduction captivante du lieu, et non, ainsi que pour les casquettes et les chapeaux mous, l'assaisonnement polisson d'une soirée deloupe.
Le soldat l'aime avec jalousie. Le soldat partage avec elle son sou de l'État. Le soldat la promène avec orgueil. Le soldat lui écrit… Dans la démolition d'une maison de la Cité, un paquet de lettres, trouvé dans les décombres, me fut apporté. Toutes les lettres étaient des lettres de soldats.
Il est peut-être parfois brutal le soldat, ses caresses ressemblent à la large tape dont il flatte les flancs de sa jument. Ses fureurs amoureuses rappellent souvent les violences du rapprochement de certains animaux. Tout dans les manifestations de son être est brusque, tempétueux, exaspéré. Mais le soldat n'apporte pas, dans ses amours, l'ironie de l'ouvrier ou du petit bourgeois vicieux: un certain rire gouailleur appartenant en toute propriété aux civils.
Dans ses rapports avec le soldat, la fille se sent presque une maîtresse, avec les autres, elle n'est qu'une mécanique d'amour, sur laquelle c'est souvent un plaisir decrachotter.
Le soldat dans sa vie de discipline, d'obéissance, de foi au commandement, et sans lectures, et sans l'exercice des facultés critiques de la raison, demeure plus homme de la nature que dans l'existence ouvrière des capitales; ses passions sont plus franches, plus physiques, plus droitement aimantes. Puis on n'a pas remarqué que le soldat a très-peu de contact avec la femme. Il n'est pas marié le soldat, il n'a pas de famille le soldat. Il n'a autour de lui, ni une mère, ni une soeur, ni un jupon et l'attrait pur de ce jupon; la douce mêlée de l'autre sexe, répandu dans tous les intérieurs, n'existe pas pour le soldat. Son existence de caserne est la seule existence, où l'homme qui n'est pas un prêtre, vit toujours avec l'homme, rien qu'avec l'homme. De là, par le fait de cette absence, pendant son temps de service, de tout élément féminin, la puissance et la prise sur le soldat de la femme, vers laquelle se portent, à la fois, la furie d'appétits sensuels et une masculine tendresse qui n'a pas d'issue. De là aussi, parmi les femmes, l'ascendant de la prostituée. Car il faut bien le dire, pour ces paysans, sur le corps desquels la tunique a remplacé la blouse, ces créatures avec le linge fin qu'elles ont au dos, avec leurs cheveux qui sentent le jasmin, avec le rose de leurs ongles au bout de mains qui ne travaillent pas, avec l'enlacement de leurs gestes, avec la douceurchattede leurs paroles, avec ce fondant de volupté qu'on ne trouve pas au village, ces créatures entrevues dans le feu du gaz et des glaces, et comme servies par l'établissement dans une espèce d'apothéose, ont la fascination des grandes courtisanes et des comédiennes sur les autres hommes. Le soldat, le marin les emportent au fond de leur pensée, et dans les rêveries silencieuses des nuits du désert, des nuits de l'Océan, dans le recueillement concentré des heures de souffrance et de misère, la vision de ces femmes lumineuses leur revient. Ils les revoient embellies par une imagination qui fermente. Le délire de leur tête fabrique la petite chapelle où s'installe, dans tout cerveau humain, l'image d'amour ou de religion. Puis, quand ils les retrouvent, un peu de l'idéal et du mensonge du rêve est attaché à ces filles, et leur profite auprès de ces hommes.
N'y aurait-il point encore entre la fille et le soldat les obscures ententes et les mystérieuses chaînes, qui se nouent entre les races de parias?
Et toutes les propensions, entraînant le soldat à aimer la prostituée, sollicitent la prostituée à rendre au soldat amour pour amour.
Chaque lendemain du jour de la sortie d'une fille avec son amant était rempli, toute la journée, des récits interminables de la partie de la veille, écoutés avec des remuements sur les chaises, comme si les camarades se payaient un avant-goût du plaisir qu'elles prendraient la quinzaine suivante. Pendant l'hiver, l'histoire était presque toujours la même, l'histoire d'une soirée auBal des deux Éléphants, un bal du boulevard Montparnasse, qui avait la spécialité de donner à danser aux femmes des maisons mal famées. Mais, l'été venu, il fallait entendre la fille, grisée de sa journée passée au grand air, raconter son amusement de la veille chez Bélisaire,Au Grand Peuplier, à l'île Saint-Germain.
Un coin de Seine, à la berge couverte de la tripaille pourrissante des barbillons; sous un rond de grands noyers, un cabaret de plâtre aux volets peints en ocre; tout autour un grouillement d'animalité; à droite et à gauche, dans l'enchevêtrement noir de vieux sureaux, des bosquets pleins de batteries; çà là, et partout, l'aubergiste de la clientèle, le terrible Bélisaire; pour servir le monde desquarteyeux—les mariniers rameurs touchant le quart du coup de filet;—au beau milieu de l'herbe foulée, une mécanique étrange: sur un tronc d'arbre coupé à hauteur d'homme, posées l'une sur l'autre et se croisant à angles droits, deux poutres à peine équarries, ayant, à chacun de leurs bouts, une tige de fer rondissant en forme de dossier; un engin barbare à la tournure d'un instrument de supplice primitif.
Ce cabaret, la fille le peignait à ses compagnes avec des mots à elle, où il y avait encore du gaudissement intérieur, apporté au fond de son être par cette campagne violente. Ses paroles aussi exprimaient tumultueusement un sentiment de délivrance, la délivrance de cette main policière, éternellement suspendue sur les femmes de son espèce, délivrance qu'elle ne sentait que là, seulement là, sur ce morceau de terre, entouré d'eau de toutes parts, et où les gendarmes n'aimaient pas à se risquer. Elle disait le bonheur fou, qu'elle éprouvait à demi ivre, assise à cru sur le tape-cul-balançoire, et en danger de se tuer à tout moment, d'être emportée dans une rapidité qui donnait le vertige à son ivresse. Elle énumérait les poules, les canards, le mouton, le cochon, le chien de berger dressé à sauter du peuplier dans l'eau. Elle n'en finissait pas sur sa bataille, à coups d'ombrelle, avec le grand dindon, l'ennemi des femmes, qui, gloussant furibondement, et la crête sanguinolente, passait tout le jour à les poursuivre de son bec puissant,—le grand dindon blanc, nommé Charles X.
Toutes les femmes la laissaient parler, souriant déjà à la pensée d'être prochainement «avec leur soldat» chez Bélisaire, de se faire poursuivre par Charles X. Seule Élisa ne témoignait ni désir ni curiosité de connaître leBal des deux Éléphants, de connaître le cabaret duGrand Peuplier. Et il y avait un sujet d'étonnement pour toutes les filles de la maison, dans les habitudes casanières de cette compagne, amusée de coiffer Alexandrine tous les jours, ne prenant jamais de sortie, n'ayant pas donné jusque-là à un homme le droit depasser devant la glace: une expression qui désigne l'entrée de faveur accordée, par la maîtresse d'une maison, à l'amant d'une fille.
L'amour chez Élisa n'avait guère été qu'un travail, un travail sans beaucoup plus d'attraits que les gagne-pain, avec lesquels la pauvreté de la femme conquiert le boire et le manger. Depuis quelques années, à travers des malaises bizarres, ce travail, où les sens d'Élisa ne prirent jamais qu'une part assez froide, commençait à lui coûter un peu, un peu plus tous les jours. Élisa n'était point ce qu'on appelle malade, non! mais son corps, à l'improviste, appartenait, tout à coup, à des sensations instantanées et fugaces, dont elle n'était pas la maîtresse. Subitement, des frémissements se mettaient à s'émouvoir en elle, la renversant, avec des doigts qui se crispaient, quelques secondes, sur le dossier de sa chaise, la laissant, après leur passage et leur fourmillement long à mourir, dans une langueur brisée, dans l'énervement d'une fatigue qui ne pouvait se tenir tranquille. Parfois le trouble produit par ces sortes d'ondes, de courants, qui lui paraissaient bouillonner en elle, était si grand qu'on aurait dit la vie un moment suspendue chez Élisa… Elle était prise d'envies de pleurer qui n'avaient pas de motifs, elle se surprenait à pousser subitement de longs soupirs qui se terminaient par un petit cri; parfois même, elle éprouvait un resserrement douloureux du gosier, qui lui faisait, une minute, l'effet de se durcir dans son cou. Elle avait enfin des répulsions singulières. En ses rares sorties, quand elle se trouvait avoir à passer devant la boutique d'un épicier, soudain, elle descendait du trottoir et traversait de l'autre côté de la rue; un jour qu'elle mangeait d'un entremets où se trouvait de la cannelle, elle avait une indigestion avec des espèces de convulsions. C'était, continuellement, une succession de petites agitations, de petites inquiétudes, qui ne lui paraissaient pas toujours absolument et tout à fait être des souffrances dans son corps, mais parfois lui semblaient les vertiges d'unetête en tourment: des souffrances dont l'étrangeté apportait un peu d'effroi à la femme du peuple, troublée d'éprouver des choses qu'elle n'avait jamais ressenties ou vues dans ses maladies, dans les maladies des autres. Aussi était-elle chagrine, et, quand elle n'était pas très-triste, elle ne pouvait toutefois se débarrasser d'un certain mécontentement de tout et de l'anxiété d'imaginations absurdes. Élisa ne se disait pas malade, elle se disaitennuyée: se servant de ce terme indéfini, qui, dans le peuple, ne signifie pas le léger ennui du monde, mais indique, chez l'être qui l'emploie, un état vague de souffrance, de trouble occulte de l'organisation, de tristesse morale,—une disposition hypocondriaque de l'âme blessée à voir la vie en noir. Chez la fille d'amour, atteinte, sans qu'elle le sût, aux endroits secrets de son sexe, il y avait certains jours, où, en dépit de sa volonté et de la violence qu'elle se faisait, il y avait, de la part de son corps, une répugnance insurmontable et comme un soulèvement de dégoût et d'horreur pour sa tâche amoureuse dans la maison.
Chose rare, dans une telle profession! Élisa, surtout depuis sa fréquentation avec Alexandrine, était devenue un sujet, en lequel avait lieu une série de phénomènes hystériques, appartenant à cet état maladif de la femme qui n'a pas encore de nom, mais qu'on pourrait appeler: «l'horreur physique de l'homme.» Dans la lutte douloureuse et journalière des exigences de sa vie, avec le rébellionnement de ses os, de sa chair, il venait vaguement à la prostituée l'idée de quitter le métier, et peut-être l'eût-elle déjà fait, sans cette dette, sans cette chaîne, au moyen de laquelle les maîtresses de maisons ont l'art de retenir à tout jamais dans la prostitution les femmes tentées de l'abandonner.