XXXII

Élisa vivait donc ainsi, souffrant tout ce que pouvait faire souffrir un pareil état physique dans une semblable profession, lorsqu'un soir, un soldat de ligne monta dans sa chambre. Il revint, et souvent, et chaque fois qu'il revenait, il apportait à Élisa un bouquet d'un sou. Un bouquet à une prostituée comme elle… des fleurs, des fleurs, quel homme avait jamais songé à lui en offrir… et là où elle était!…

Pourquoi et comment, du don de ces méchants petits bouquets, l'amour naquit-il chez cette femme qui n'avait jamais aimé? Cela fut cependant, et quand Élisa se mit à aimer, elle aima avec la passion que les filles mettent dans l'amour.

Elle aima avec les tendresses amassées dans un vieux coeur, qui n'a point encore aimé.

Elle aima avec l'aliénation d'un cerveau, comme frappé d'une folie de bonheur.

Elle aima avec des délicatesses, qu'on ne suppose pas exister chez ces créatures.

Elle aima avec les douleurs révélées dans cette phrase d'une fille à un inspecteur de police: «M'attacher à un homme, moi… jamais, il me semble que le contact de ma peau le souillerait.» Car chez cette femme ayant, par moments, le vomissement de l'amour physique, c'était un supplice de se livrer «au petit homme chéri,» ainsi qu'aux passants auxquels elle se vendait, de lui apporter dans l'acte charnel les restes de tous, de le salir enfin, comme disait cette autre, de la publicité de son contact.

Elle eût voulu l'aimer, être aimée de lui, rien qu'avec des lèvres qui embrasseraient toujours.

Et continuellement sa tête, dans l'élancement pur d'un rêve chaste, forgeait, entre elle et lelignardaux fleurs, des amours avec des tendresses ignorantes, avec des caresses ingénues, avec des baisers innocents et doux, baisers qu'elle se rappelait avoir reçus autrefois, toute petite fille, d'un amoureux de son âge.

Elle avait honte vraiment de dire cela à un soldat. Mais bien souvent la révolte secrète de son corps, se dérobant aux ardeurs amoureuses de son amant, se traduisait en des résistances emportées, rageuses, toutes voisines des coups, et qui paraissaient singulières à cet homme, venant de la part de cette femme, qu'il savait, qu'il sentait l'adorer.

Dès lors, il n'y eut plus dans la pensée d'Élisa que l'attente de son jour de sortie avec son soldat.

Pendant des heures, avant l'une de ces sorties, Élisa parlait à ses compagnes, avec une effusion fiévreuse et bavarde, du plaisir qu'elle allait avoir à passer toute une journée avec «son petit homme chéri,» de la fête qu'elle se faisait de se promener avec lui dans la campagne, bien loin dans la campagne. Il y avait un vieux baromètre chez Madame; la veille elle montait deux ou trois fois dans sa chambre, pour voir si le capucin se décidait à ôter son capuchon. Le matin elle s'habillait longuement, et cependant se trouvait prête, longtemps avant que son amant arrivât.

Elle partait enfin sous les regards de toutes les femmes de la maison, la suivant de l'oeil, derrière les persiennes fermées. Une main, la paume appuyée à plat sur sa hanche droite et les cinq doigts enserrant la moitié de sa taille mince, Élisa marchait avec un coquet hanchement à gauche, une ondulation des reins qui, à chaque pas, laissait apercevoir un rien de la ceinture rouge, attachant en dessous sa jupe lâche. Elle trottinait ainsi, un peu en avant de l'homme, la bouche et le regard soulevés, retournés vers son visage.

Elle était nu-tête, le chignon serré dans un filet que traversaient les petites boules d'un grand peigne noir, tandis que le reste de ses cheveux, laborieusement frisés et hérissés, lui retombait sur le front comme une touffe d'herbes. Elle avait un caraco de laine noire avec une bordure d'astracan à l'entournure des manches, et sa jupe de couleur balayait la poussière de grands effilés, appliqués sur l'étoffe, ainsi que des volants. Un petit châle d'enfant, de laine blanche aux mailles tricotées, se croisait autour de son cou, attaché par une broche d'argent où l'on voyait une pensée en émail. Et elle tenait de sa main restée libre, par une habitude particulière aux femmes de maison, un petit panier de paille noire.

Dans cette toilette, malgré les taches de rousseur, si pressées sur son blanc visage, qu'elles le tachaient comme des maculatures d'un fruit pierreux, Élisa semblait cependant jolie, d'une beauté où se mêlaient au rude charme canaille de la barrière la mignonnesse de son nez et de sa bouche, le blond soyeusement ardent de ses cheveux, le bleu de ses yeux restés, comme aux jours de son enfance,angéliquement clairs.

* * * * *

Le soir, quand Élisa rentrait, à la nuit tombée, elle se glissait dans la cuisine. Elle se sentait froid, et demandait,—la journée avait été cependant très-chaude,—qu'on lui allumât un cotret. Elle restait silencieuse, les mains tendues vers la flambée qui les faisait transparentes. MarieCoup-de-Sabre, descendue, dans le moment, chercher une cafetière d'eau chaude, regardant par hasard les mains d'Élisa, remarquait que, sous les ongles, il y avait une petite ligne rouge,comme aux ongles des femmes qui ont fait des confitures de groseille dans la journée(Déposition du témoin).

Au milieu d'hommes, de femmes, d'enfants, d'une foule amassée, en une minute, dans la gare, un garde municipal avait fait monter la fille Élisa dans un wagon portant:Service des Prisons. Cette foule, un petit oiseau envolé à tire-d'ailes, du toit du wagon, à l'ouverture de la portière, les yeux de la condamnée voyaient cela vaguement, et aussi les barreaux peints en imitation sur la voiture…

* * * * *

«Elle était, là bien vraiment, graciéepour de bon. La guillotine ne lui couperait pas le cou. Son corps, en deux morceaux, ne serait pas couché dans la froide terre, qu'elle voyait couverte de neige… Demain, avant le jour, les curieux battant la semelle sur la place de la Roquette, en attendant son exécution, ne la réveilleraient plus… Elle vivrait!…

«Oui le train était parti… Elle s'éloignait de la place de la mort… On ne voulait pas décidément la faire mourir. Au fait, qu'est-ce qu'on lui avait dit là-bas… elle n'avait compris qu'une chose, c'est qu'elle ne mourrait pas… Ah! maintenant elle se rappelait. Une cloche, qu'on avait baptisée, dans une paroisse, le curé qui avait demandé sa grâce… Elle vivrait! Ah! ah! elle vivrait.» Et elle partit d'un éclat de rire strident.

Toute honteuse, aussitôt, elle fouillait de ses regards l'ombre autour d'elle. En montant, elle n'avait pas fait attention s'il y avait d'autres voyageuses. Elle était seule. Alors elle se remettait à rire nerveusement, par deux ou trois fois, secouée par une hilarité farouche qu'elle ne pouvait arrêter, et qui repartait malgré elle.

La condamnée redevenait sérieuse, et au bout de quelques instants s'échappait de ses lèvres soupirantes: «C'est pas de moi qu'on peut dire que j'ai eu une bien belle marraine!»

Le train marchait à toute vitesse avec un fort mouvement de lacet. Élisa était tombée dans une absorption, où ses pensées emportées, dans la nuit du wagon, par la vitesse tressautante du chemin de fer, avaient quelque chose du noir cauchemar d'un vivant, que roulerait en talonnant, sous l'eau d'un océan, un bâtiment sombré.

Un coup de sifflet, le nom d'une station appelé par un employé, des pas lourds sur le sable à côté d'elle, réveillèrent la sombre songeuse.

La curiosité de voir tout à coup prenait Élisa. Sous le banc en face d'elle, tout en bas, dans le bois travaillé par la gelée et le dégel, une petite fente laissait passer une filtrée de jour. Elle se jetait à plat ventre, collait son oeil à la fissure. Un homme et une femme, dans le sautillement d'enfants entre leurs jambes, allaient, par un petit chemin de campagne, vers une maison dont la cheminée fumait. Le ménage marchait heureux, avec la hâte des gens, qui, après une courte absence, sont pressés de retrouver le coin du feu de la famille.

Et le voyage continuait, commençant à paraître éternel à Élisa, semblant ne devoir jamais toucher à son terme, quoiqu'elle sentît bien qu'il n'y avait pas très-longtemps qu'elle avait quitté la gare.

Avec le brusque mouvement d'une mémoire qui se rappelle une chose oubliée, subitement, elle tirait du milieu du linge, qui remplissait un petit panier de paille noir, un morceau de papier graisseux qu'elle glissait dans ses cheveux, le dissimulant sous l'épaisseur de son chignon.

Les coups de sifflet, les appels des stations, les descentes des voyageurs se succédaient. Mais à mesure que la condamnée approchait du lieu de sa détention, le désir d'arriver, elle ne l'avait plus, et une espèce d'épouvante irraisonnée de l'inconnu qui l'attendait lui faisait battre le coeur, comme le coeur de ces tremblants oiseaux, qu'on tient dans sa main.

«Était-ce là?» Elle croyait avoir entendu crier le nom de l'endroit qu'on lui avait nommé à Paris. Instinctivement elle se rencogna dans sa place, avec le pelotonnement d'une enfant, se faisant toute petite, sous la menace d'une chose qui lui fait peur. «Non, ce n'était pas encore là, tout le monde était descendu!… on n'était pas venu la chercher.»

La portière s'ouvrit brusquement. Une voix dure lui dit de descendre.

Elle se levait, mais ses yeux déshabitués de la lumière, ne voyant, depuis plusieurs jours, que les ténèbres de la chambre du condamné à mort, eurent, un moment, un éblouissement de l'aveuglant soleil d'hiver, qui éclairait le dehors, et comme son pied hésitant tâtonnait les marches pour descendre, l'homme à la voix dure la poussa assez rudement.

Elle avait eu, à Paris, une terreur de la foule amassée autour d'elle, aux cris de:l'assassine, v'là l'assassine!elle redoutait cette foule à la gare de la ville, où se trouvait la prison. Personne n'était plus là. On avait attendu, pour son transfèrement, que la station fût vide.

Élisa cherchait de l'oeil la voiture qui devait la conduire à la prison, quand deux hommes vêtus de bleu s'approchèrent de chaque côté d'elle et la firent marcher entre eux. L'administration faisait l'économie d'un omnibus, quand le service des prisons ne lui amenait qu'une ou deux condamnées.

Elle côtoyait, entre ses deux gardiens silencieux, des maisons de faubourg. Les rares passants qui la croisaient ne levaient pas même la tête. Il y avait une telle habitude à Noirlieu de voir tous les jours passer des prisonnières.

Elle prenait une rue montante, entre des jardins, dont les arbres se penchaient au-dessus des murs. Du givre était tombé la nuit. Il avait gelé le matin. Le soleil brillait alors. Les arbres qui avaient conservé leurs feuilles paraissaient avoir des feuilles de cristal, et les enveloppes glacées de ces feuilles tombaient, à tout moment, faisant dans la rue, autour d'elle, sur le pavé, le bruit léger de verre cassé.

Elle croyait passer sous une ancienne porte de ville, où, dans la vieille pierre, avait pris racine un grand arbre.

Elle était comme mal éveillée, et ses pieds la portaient sans qu'elle se sentît marcher.

À un détour, elle se trouva inopinément en face d'une grille peinte en rouge toute grande ouverte. Elle gravissait alors, avec un pas qui se raidissait dans la résolution d'en finir, une ruelle resserrée entre des clôtures de jardinets, aux grands rosiers échevelés, dont l'un la faisait tressaillir, en lui égratignant le cou.

De loin, devant elle, elle pouvait lire, en lettres noires, sur le plâtre blanc d'une grande porte cochère: MAISON CENTRALE DE FORCE ET CORRECTIONNELLE.

La porte cochère s'ouvrait. Elle se figurait déjà enfermée entre quatre murs. Quand elle voyait encore du ciel au-dessus de sa tête, elle respirait longuement, presque bruyamment. Elle était dans une cour, aux angles de laquelle s'élevaient quatre bâtiments neufs, bâtis d'une brique à la couleur gaie. Dans cette cour balayaient des femmes en cornettes rouges, en casaquins bleus, en sabots,—des femmes, dont les regards en dessous avaient une expression qu'elle n'avait point encore rencontrée dans les yeux de créatures en liberté.

Les deux gardiens, entre lesquels elle marchait toujours, la firent se diriger vers un perron s'avançant au bas d'une manière de donjon, encastré dans les constructions modernes.

Elle entrait dans un vestibule, où elle apercevait un petit poêle, un bureau couvert de gros registres dans le renfoncement d'une fenêtre, et, par la porte d'un cabinet entr'ouvert, le pied d'un lit de sangle.

L'homme du guichet lui demandait son argent, ses bijoux.

Elle retirait de sa poche son porte-monnaie, ôtait de son cou une petite médaille, détachait de ses oreilles de grosses pendeloques.

L'homme lui faisait remarquer qu'elle avait encore une bague à un doigt.

C'était une pauvre bague en argent avec un coeur sur un morceau de verre bleu.

Elle l'enlevait de son doigt, comme à regret, tout en regardant, sans que ses yeux pussent s'en détourner, la barrière séparant la pièce en deux: une barrière en gros pieux équarris, comme elle se rappelait en avoir vu une, autour des éléphants, un jour qu'elle avait été au Jardin des Plantes.

Fixant la fermeture, la porte de fer, avec des narines qui se gonflaient et le hérissement d'un animal sauvage, qui flaire la cage où il va être encagé, elle s'oubliait à donner sa bague, qui lui fut prise des mains.

Le guichetier avait fini de copier sur un registre un papier que lui avait remis l'un des conducteurs, quand l'autre, au grand étonnement d'Élisa, lui faisant tourner le dos à la porte intérieure de la prison, la mena par un passage, entre de hauts murs, à une petite maison dans un jardin. Après la visite, le gardien la reprenant au seuil de l'infirmerie, la ramenant près de la grande porte cochère de l'entrée, lui faisait gravir un escalier en bois, où montaient des odeurs de lessive et de pain chaud.

Elle était à peine entrée dans une grande pièce, dont les deux fenêtres sur une cour étroite lui montraient, séchant sur des cordes, des centaines de chemises de femmes, qu'une soeur à la robe grise, au visage sévère, lui commanda de se déshabiller.

Elle commençait à se dévêtir avec des pauses, des arrêts, des mains ennuyées de dénouer des cordons, des gestes suspendus, une lenteur désireuse de retenir sur son corps, quelques instants de plus, les vêtements de sa vie libre.

Elle voyait, pendant qu'elle éparpillait autour d'elle les pièces de sa pauvre toilette, une condamnée prendre sur les rayons un madras à raies bleues, une robe de droguet, un jupon, une chemise de grosse toile pareille à celles qui séchaient dans la petite cour, un mouchoir, des bas de laine, des chaussons, des sabots baptisés, dans le langage de la prison, du nom «d'escarpins en cuir de brouette.»

Élisa était enfin habillée en détenue, avec sur le bras le double numéro de son écrou et de son linge, le double numéro sous lequel—sans nom désormais—elle allait vivre son existence d'expiation.

La soeur examinait, de la tête aux pieds, la nouvelle habillée, disait un mot à la condamnée de service qui s'approchait d'Élisa, portait les mains à sa cornette. Il y avait, dans le haut du corps de la prisonnière, l'ébauche violente d'un mouvement de résistance qui tombait, aussitôt qu'elle sentait les mains touchant à sa coiffure se contenter de rentrer sous son madras les deuxcouettesde cheveux de ses tempes.

Cela fait, la condamnée de service ramassait par terre les vêtements d'Élisa, les empaquetait dans une serviette, à laquelle elle faisait un noeud. La soeur avait griffonné des chiffres sur un morceau de peau, que l'autre attachait, sur le paquet, avec une aiguillée de fil.

Puis les deux femmes portaient le paquet dans la pièce voisine.

Élisa suivait machinalement la soeur, sans que la soeur lui fît défense d'entrer.

C'était un petit cabinet, appelé leMagasin. Le long des quatre murs, des rayons de bois blanc montaient du parquet jusqu'au plafond; il y avait sur les planches, pressés, tassés, empilés, accumulés, des paquets semblables à celui que les deux femmes venaient faire de ses effets. Les paquets étaient si nombreux, que la place commençait à devenir étroite pour eux, et que déjà les derniers bouchaient presque entièrement la petite fenêtre qui éclairait la pièce. Le plafond, on ne le voyait pas. Il disparaissait sous les paniers de paille jaunes et noirs qui y étaient pendus.

Au montant d'un rayon s'apercevait, accrochée à un clou, une robe neuve de laine brune.

—Ah! déjà! dit la soeur.

—Oui, ma soeur,—répondit la détenue, montée sur une chaise, et en train de placer le paquet d'Élisa dans l'enfoncement de la fenêtre.—C'est la robe de vingt-six francs, pour celle du quartier d'amendement… qui va au couvent.

Et la détenue se mit à faire entrer de force, au milieu des paniers déjà suspendus, le panier d'Élisa.

Lassée, brisée, anéantie par les fatigues de la journée, et le corps secoué, de temps en temps, par des soubresauts, comme en gardent longtemps les membres des mineurs, après un enfouissement dont ils sont sortis vivants, Élisa regardait bêtement les paquets.

Un de ces paquets, un peu défait, laissait couler au dehors, taillé dans une mode qui remontait à une trentaine d'années, un vieux morceau d'étoffe comme Élisa se rappelait—quand elle était toute petite,—en avoir vu sur le dos de sa mère. Et Élisa avait, un moment, la vision d'une femme, entrée toute jeune, ressortant toute vieille, sous cette robe âgée d'un quart de siècle.

Il y avait encore des paquets, dont la toile d'enveloppe était devenue jaune, et dont les rentrants du noeud enfermaient, dans un liséré de poussière, des ailes de mouches mortes.

Chose bizarre! Chez Élisa, la vue des choses était comme diffuse, ne lui apportait rien de leur ensemble, de leur aspect général, et cependant d'infiniment petits détails entraient et se gravaient dans sa tête presque malgré elle.

Élisa remarquait alors que tous ces paquets portaient sur un morceau de peau quelque chose d'écrit; elle s'approchait de plus près, lisait sur l'un d'eux.

Entrée—le 7 mars1849.Sortie—le 7 mars1867.

«Ces deux dates… ça représentait bien des années… mais, au juste, combien d'années ça faisait-il? Et comme dans le vide de sa cervelle, dans la défaillance et l'espèce d'évanouissement de son être, elle ne trouvait pas tout de suite, Élisa se mettait à compter sur ses doigts: 1850, 1851, 1852, 1853, 1854, 1855… Mais, au milieu de son compte, elle laissait tomber et se rouvrir ses mains. Qu'est-ce que lui faisaient les années… pour elle, il n'y avait pas d'années… pour elle, c'était toujours, toujours, toujours!»

Élisa avait entendu refermer sur elle la porte de l'écrou; elle s'était enfin trouvée dans l'intérieur de ces murs qui ne devaient laisser ressortir de la prisonnière qu'un corps dans un cercueil.

Elle avait couché dans le lit large de 70 centimètres, au matelas de douze livres, à la couverture de laine brune.

À cinq heures et demie, le lendemain, elle se levait, entendait la prière dite par la soeur, descendait prendre un morceau de pain au réfectoire.

À six heures et demie, elle remontait dans la salle de travail, cousait jusqu'à neuf heures.

À neuf heures, elle redescendait au réfectoire manger la gamelle de légumes secs de trois décilitres et boire l'eau de la cruche de grès du déjeuner.

À neuf heures et demie, elle faisait la promenade du préau.

À dix heures, elle remontait dans la salle de travail, cousait jusqu'à quatre heures.

À quatre heures, elle redescendait au réfectoire manger la gamelle de légumes et boire l'eau de la cruche du dîner.

À quatre heures et demie, elle refaisait la promenade du préau.

À cinq heures, elle remontait dans la salle de travail, cousait jusqu'à la nuit.

À la nuit, elle se couchait.

Tous les jours, c'étaient la même journée, les mêmes occupations, la même promenade, la même nourriture, les mêmes descentes et les mêmes ascensions d'escaliers revenant aux mêmes heures.

Des jours, beaucoup de jours se passèrent, sans qu'Élisa eût la notion de son existence pénitentiaire, le sentiment du châtiment qui la frappait, la conscience de la mortification de son corps et de son esprit. Ainsi que les gens assommés de coups sur la tête et restés debout sur leurs pieds, elle vivait sa vie nouvelle dans une sorte d'assoupissement cérébral qui l'empêchait de voir, de sentir, de souffrir, subissant des choses, passant par des milieux, accomplissant des actes dans une stupide absence d'elle-même.

Un matin, la récréation la réveilla, la fit tout à coup revivante pour les douleurs humaines.

Chaque jour dans le préau aux hauts murs, et sans arbres et sans herbe, sur la largeur d'un étroit sentier fermé de deux briques posées l'une contre l'autre, dessinant un carré rouge au centre du pavage gris de la cour—un pavage de fosse à bêtes féroces; les détenues, espacées par un mètre de distance, doivent se promener, l'une à la file de l'autre, les mains au dos, le regard à terre.

Élisa, ce jour-là, avait déjà parcouru, une vingtaine de fois, l'inexorable carré, quand par hasard, sa vue se soulevant de terre et montant au bleu du ciel, aperçut, avec des yeux subitement ouverts à la réalité, le dos de ces compagnes…

Elle eut peur, et ses mains instinctivement se mirent à tâter sur elle la vie de son corps. Un moment, au milieu de ces allants immobiles, de ce processionnement automatique, de cette marche dormante, de cette promenade silencieuse au claquement régulier et mécanique de tous les sabots tombant dans les pas creusés par les sabots du passé, un moment, il sembla à la misérable fille être prise dans l'engrenage d'une ronde d'êtres ayant cessé de vivre, condamnés à tourner éternellement sur ce champ de briques.

Et la promenade continua, chassant des remparts avec la tristesse inexprimable de son bruit mort, les promeneurs de Noirlieu.

Dans la salle de travail, où avait été placée Élisa, contre le mur de droite, au-dessus de la petite table de l'écrivainet de sa cornette rose, une soeur de la Sagesse, dominant du haut d'une chaire les travailleuses, se tenait debout, les mains abandonnées, en les plis raides d'une femme de pierre d'un Saint-Sépulcre.

En face d'Élisa, sous un crucifix, ainsi qu'un grand oeil divin ouvert sur la salle, le bleu d'un cadre portait en lettres blanches: «Dieu me voit», et au-dessous de l'oeil divin, très-souvent, il y avait, au trou imperceptible fait par un clou dans la porte, l'oeil de l'inspecteur en tournée dans les corridors.

Les prisonnières, le visage plein, le teint uni et blanc et un peu bis des convalescentes d'hôpital, avaient des têtes carrées, des têtes de volonté obtuse, d'endurcissement, de méchanceté noire. Leur physionomie était comme fermée, mais, sous l'ensevelissement hypocrite de la vie de leurs traits, l'on sentait des passions de feu couvant, et leur regard qui faisait le mort, se relevant lentement après le passage des personnes, leur dardait dans le dos, jusqu'à la porte, la curiosité de la haine. Elles étaient occupées à toutes sortes de travaux. Les unes confectionnaient de la lingerie, les autres fabriquaient des corsets pour l'exportation; les autres découpaient des boutons à l'emporte-pièce, les autres tressaient des chapeaux de paille, les autres assemblaient des chapelets, beaucoup faisaient marcher une couseuse mécanique, trois ou quatre seulement brodaient.

De toutes ces rangées de femmes, courbées sur leur ouvrage, de toutes ces détenues semblablement vêtues, de toutes ces têtes coiffées et de tous ces dos recouverts de madras à raies bleues, se levait, dans le jour du nord du grand atelier, un brouillard bleuâtre, une luminosité froide, reflétée de couleurs de misère, de prison, d'infirmerie, que faisaient encore plus tristes les fleurs aux soies éclatantes, entr'ouvertes sur le métier des brodeuses.

Le travail était incessant, toujours recommençant, sans rien de ce qui anime, encourage, réjouit le travail, sans une parole, sans un mot, sans une exclamation, par laquelle se confesse tout haut le plaisir de la tâche terminée. Dans la manufacture muette, en pleinsilence continu, seul, un coup de dé, frappé de temps en temps sur le dossier d'une chaise, avertissait la prévôté qu'une femme avait fini l'ouvrage donné,—qu'elle attendait l'autre.

Le silence continu!Élisa eut bien à souffrir à l'effet de se faire à la dure règle. C'est tellement contre nature pour une créature humaine de se déshabituer de parler. La parole! mais n'est-elle pas une expansion spontanée, une émission irréfléchie, le cri involontaire, pour ainsi dire, des mouvements de l'âme? La parole! n'est-ce pas la manifestation d'une existence d'homme ou de femme tout aussi bien que le battement d'un pouls? Et comment un être vivant, à moins d'avoir la bouche cadenassée, ne parlerait-il pas aux êtres vivants, au milieu desquels il vit dans le contact des promenades, dans le voisinage des occupations, dans l'interrogation des regards mêlés, dans le coudoiement des corps par les ateliers étroits, dans cette communauté côte à côte de toute la journée, dans ce qui fait naître enfin et produit et développe partout ailleurs la parole? Ne jamais parler! elle y tâchait. Mais elle était femme, un être dont les sentiments, les sensations, l'impressionnabilité d'enfant, bon gré, mal gré, jaillissent au dehors, en une loquacité gazouillante, un verbe diffus, des paroles, beaucoup de paroles. Ne jamais parler! ne jamais parler! mais les ordres religieux de femmes qui ont fait le voeu du silence n'ont, en aucun temps, pu s'y astreindre rigoureusement. Ne jamais parler! mais elle, elle avait encore à triompher de ces petites colères folles, particulières aux femmes de sa classe, et qui ont besoin de se répandre, de se résoudre dans du bruit, dans de la sonorité criarde. Ne jamais parler!… on la voyait perpétuellement, les lèvres remuantes, comme mâchonner quelque chose, qu'elle se décidait, à la fin, à ravaler avec une contraction dans la face. Ne jamais parler! ne jamais parler!

À Noirlieu,—était-ce une pure légende provinciale?—les gens de la ville racontaient aux étrangers que lesilence continudonnait aux femmes de la prison des maladies de la gorge et du larynx, et que, pour combattre ces maladies, on forçait les détenues à chanter le dimanche à la messe.

Dans la salle de travail, le hasard avait placé Élisa entre deux femmes, coudes à coudes avec elle, du matin au soir.

L'une était la doyenne de la prison. Elle avait ses trente-six ans accomplis de détention. C'était une grande et sèche et maigre paysanne, sur laquelle les rigueurs pénitentiaires ne semblaient pas mordre, une créature de fer que rien ne paraissait faire souffrir, et qui gardait sa santé et sa raison au bout de ce nombre homicide d'années de silence. Elle avait été condamnée aux travaux forcés pour, de complicité avec son père, avoir assassiné sa mère et de ses mains de fille fait enfoncer sous des pavés le corps encore plein de vie surnageant dans un puits.

Elle effrayait avec son impassibilité, avec la fermeture de son visage, avec le mutisme de toute sa personne. Sans que son corps bougeât, sans que son oeil regardât, lorsqu'une punition tombait sur une prisonnière de la salle, Élisa entendait l'implacable vieille femme ruminer entre ses dents serrées, se dire dans un souffle à elle-même: «Les autres, qu'éque ça me fait, ici faut que chacunmange sa peine.»

Celle-ci faisait un peu peur à Élisa.

L'autre voisine d'Élisa était une toute jeune femme, victime de ce règlement odieux qui mêle et associe dans une existence commune la femme condamnée à un an et à un jour de prison, et la femme condamnée aux travaux forcés à perpétuité. La jeune détenue se trouvait sous le coup d'un jugement pour adultère. Courbée en sa honte, la malheureuse, toujours penchée sur son métier à tapisserie, de ses yeux qui se mouillaient involontairement, laissait, de temps en temps, tomber une larme qui faisait scintiller, un moment, une goutte de rosée sur une fleur de soie.

Celle-là, Élisa la méprisait, la trouvant trop lâche.

Chez Élisa, chez cette nature sauvageonne, qui avait toujours tenu de la chèvre rebellée, prête à repousser à coups de tête, la main pesant sur elle, cet instinct de révolte était devenu plus accentué depuis que cette main était la main de la Justice. Toutefois, il faut le dire, le désintéressement de son crime faisait relever le front à la criminelle. Dans ce monde de femmes presque entièrement composé de voleuses, la superbe de sa probité donnait à tout l'être d'Élisa quelque chose de hautain et d'indigné. La rébellion de son coeur mutiné ne se manifestait par aucun acte, aucune parole, aucune infraction à la discipline; elle était dans son regard, dans son attitude, dans son silence, dans le bouillonnement colère d'un corps terrassé, dans le frémissement d'une bouche qui se tait. Aussi, supérieure, directeur et inspecteur étaient enclins à la sévérité contre l'impénitente, qui s'était fait une ennemie plus redoutable dans la prévôté chargée de la distribution et de la surveillance de son travail. Élisa lui avait brutalement laissé voir le dégoût qu'elle éprouvait pour la comédie d'amendement, la basse hypocrisie, le mensonge sacrilége de religiosité, au moyen desquels, une détenue devient trop souvent, dans une maison de détention une contre-maîtresse.

Être vivante et redouter d'être pour les autres ainsi que la mémoire d'une personne morte, se voir abandonnée de ceux qui ont été vos parents, vos amis, vos connaissances, douter si une pensée affectueuse vous plaint, ne se sentir plus rattachée ici-bas par l'émotion lointaine d'un souvenir, porter sa peine toute seule sans l'écho d'un mot compatissant, enfin ne pas toucher de près ou de loin à cette pitié ambiante, dont le réconfort dans les peines inconsolables aide le moral humain à souffrir et à continuer de vivre en souffrant: tel était le sort d'Élisa, qui depuis deux années n'avait point été demandée une seule fois au parloir, n'avait pas reçu une lettre, n'avait pas obtenu un signe de vie de ceux avec lesquels elle avait vécu enfant, jeune fille ou femme.

Élisa avait cependant bien peiné pour n'être point punie pendant les soixante jours de deux mois entiers, et cela plusieurs fois afin d'obtenir de l'administration la bienheureuse feuille de papier à lettre qui porte en tête:

Maison centrale de Noirlieu, le____

La correspondance est lue à l'arrivée et au départ. ====================== N°_____ Nom de Fille:_______ Nom de Femme:______ Atelier______

* * *

Les détenues ne peuvent écrire que tous les deux mois, pourvu toutefois qu'elles n'aient pas été punies:

* * *

Élisa donc, dans le besoin de tendresse vague que crée la douleur, avait écrit plusieurs lettres, elle avait fait la battue de ceux qui portaient son nom, elle avait, sous le prétexte d'affaires de famille—la seule correspondance qui lui fût permise—imploré l'envoi d'un bout de papier sur lequel un peu d'écriture voulût bien se rappeler qu'elle existait encore. On n'avait pas répondu. Personne n'avait eu la charité de lui jeter l'aumône d'une ligne. Partout le silence, et partout l'oubli.

La prisonnière avait parfois l'impression d'être enterrée toute vive, et un instant le personnel de la prison, perdant à ses yeux sa réalité, ne lui apparaissait plus que comme les visions et les fantômes d'un épouvantable cauchemar… Cette vie sans rien savoir des siens, sans rien savoir des autres, sans rien savoir de rien! et la curiosité instinctive de ce qui se passe sous le soleil, et l'intérêt de l'être humain pour les choses de son humanité, et ce besoin de tout individu de participation à la connaissance lointaine des événements quelconques, ne pouvoir les satisfaire jamais! jamais! Oh! cette existence vécue dans l'ignorance cruelle de tout! À mesure que les lentes années se succèdent, au milieu d'un effroi qui vient aux plus bêtes, sentir s'épaissir, au fond de soi, ce grand et redoutable inconnu! Il y avait des jours, où Élisa eût donné une pinte de son sang pour apprendre, quoi? elle n'en avait pas l'idée,—rien certes qui l'intéressât ou la touchât personnellement,—pour apprendre seulement quelque chose, pour qu'il tombât une filtrée de jour dans les ténèbres de son être. Quelquefois, au préau, tout à coup elle s'arrêtait dans sa marche mécanique, l'oreille tendue à des pas graves de bourgeois qui se promenaient, à des cris d'enfants qui se perdaient dans le lointain, comme si ces pas, comme si ces cris allaient lui dire du nouveau. Deux ou trois fois, pendant un espace de cinq ans, la musique d'un orgue monté par hasard sur les remparts lui apporta son bruit—le refrain d'un air à la mode—c'est tout ce qui vint à elle, pendant ce long temps, des changements de la terre.

Un jour, cependant, des vitriers avaient remis des carreaux dans une cour intérieure, Élisa trouva par terre le papier du cornet de tabac de l'un d'eux, un morceau de journal qui ne remontait guère au delà d'une année. Elle lut les trois ou quatrefaits-Parisun peu écornés qu'il contenait, et à l'atelier plaçant l'imprimé devant elle, en le dissimulant sous ses petits outils de couture, dont il semblait l'enveloppe dépliée, elle le regardait pendant son travail, en lisait de temps en temps quelques lignes avec les yeux que l'on voit à une dévote dans un livre de piété.

Un mois cette découverte la rendit tout heureuse. Puis la nuit avec son noir secret des choses se referma sur elle.

Elle regardait jalousement curieuse ses camarades de salle, revenant du parloir avec l'éclaircie d'un court bonheur sur leurs figures tout à l'heure assombries et grises. Parmi celles-là il y avait la soeur d'une fille avec laquelle Élisa s'était trouvée dans la maison de l'École-Militaire, et que cette fille venait voir régulièrement tous les six mois. Le lendemain d'un jour où la détenue avait été appelée au parloir, ne pouvant résister au tourment de son cerveau affolé de connaître n'importe quoi du dehors, de derrière les murs de la prison, Élisa, dans la descente de l'escalier, feignant de perdre un de ses sabots, se rapprochait d'elle, lui mettait dans la main une rondelle de carton.

Élisa, sans qu'on la vît, avait eu la patience et l'adresse de découper, dans lePateret l'Avede son livre de prières, les lettres au moyen desquelles elle avait formé des mots, qu'elle avait collés avec de la mie de pain sur le fond d'une boîte à veilleuses. Tous les six mois, alors que la femme de l'École revenait, Élisa interrogeait ainsi la détenue qui lui répondait de la même manière.

La nuit était déjà bien avancée. Dans le dortoir installé par l'architecte de la prison, entre le rejoignement étroit de la voûte ogivale de l'ancienne église, et que soutenaient de distance en distance des piliers de fonte; dans le sinistre dortoir, bas, resserré, étouffant, mais prolongé à l'infini, les lampes fumeuses n'éclairaient plus, sous les tristes couvertures brunes, que d'une lueur tremblotante, les formes des prisonnières reposant dans les poses raides et contractées d'un sommeil qui se défie. Le petit jour commençait àbluettersur les barreaux des fenêtres. La prévôté, en son lit plus élevé, dormait profondément. Toutes les femmes sommeillaient, et les songes, qui rêvaient de crimes, étaient muets.

Seule, Élisa veillait encore. Un moment se soulevant dans un allongement qui rampait, elle interrogea longuement le silence et l'ombre, longuement scruta de l'oeil le judas de la logette de la soeur. Cela plusieurs fois. Puis dans le lit d'Élisa, s'entendit comme l'imperceptible grignotement d'une souris. La tête retombée sur le traversin, en une immobilité trompeuse, la prisonnière, d'une seule main, décousait à petit bruit un coin de son matelas. Au bout de quelques minutes, elle retirait de la laine le papier qu'elle avait caché dans son chignon en chemin de fer, qu'elle avait tenu des années au fond d'une poche, le déménageant tous les six mois de sa robe d'hiver dans sa robe d'été, qu'elle avait enfin serré dans son matelas.

Ce papier était une lettre écrite avec du sang, à l'exception d'un seul mot, le mot «mort» tracé par une crainte superstitieuse avec de l'encre ordinaire. L'écriture de sang était devenue bien pâle sur le papier jauni, mais Élisa lisait avec la mémoire de son souvenir bien plus qu'avec ses yeux.

Ma petite femme,

J'ai hut de la peine et du mal quand je t'ai quité, parce que ça me fait trop de plaisir quand je te vois. Ça me rend tout sans dessu dessou des journées durant. Ça me bouillonne dans la tête. C'est tout insi comme du lait caillé que j'ai dans le coeur. Je fais dans le service la figur du bon dieu de pitié. Il me parait que je ne pourrai pas durer les quinze jours avant ta sortie. Tant que c'est comme ça, mon âme, elle reste collé à tes lèvre. Je voudrai être toujours nous deux, quand tu n'ï es pas, il ï a des choses qui me tire hors de moi dans toi. Mais, Elisa, tu n'as pas fait ma connaissance encor et comme j'ai le tempéramen amoureux. J'étai tout de même, quand je me mettai à esperer les grandes Fêtes, il ï a longtemps, avant que je soi au régiment. Cependant j'étai bien croyant à tirer un bon numéro, j'avai mis trois doits en manièr de triangle dans la boète, j'avai touché les trois numéro et puis tirant le troisième, j'avai bien dit, insi comme on me l'a enseigné au païs: Mise, mouche, vul. Enfin c'est bien malheureux pour mon salut éternel d'être venu à Paris, puis de t'avoir rencontré toi! Ah, que mon âme me dit des remord! Mais c'est plus fort que moi je ne puis mêtriser mes sangs. Alors, c'est convenu, puisque c'est ton plaisir, nous irons aux nids dans les bois, l'autre dimanche couran. N'AIMER QUE MOI tu l'as juré l'engagemen sur le crucifix. Élisa tes caresse sont gravé dans mon coeur. Ta bouche par ses serment leur a posé un cachet ardent. Élisa je t'aime, je t'idolatre, ma petite femme, avec un grand délire amoureux que tu as fait dissoudre dans toute ma chair. Rien au monde ne peut faire oublier tes caresse et tes baisers brulan. Lamortseule me les ferai oublier.

Ton amant pour la vie, pour la vie,TANCHON fusiller au 71eme de ligne.

P. S. Met dans tes cheveux l'odeur qui ï était la première fois.

* * * * *

La lettre lue, Élisa la gardait longtemps posée sur sa poitrine, sous ses mains croisées, et peu à peu la vision de la terrible journée lui revenait comme si elle la revivait.

C'était un trou noir dans lequel tombait un rayon de soleil, traversé d'envolées de pigeons ramiers, de roucoulements, de frou-frou d'ailes, de vols nuant et changeant de couleurs, dans leurs rapides et incessants passages de l'ombre à la lumière, de la lumière à l'ombre. Au milieu de ce tourbillonnement ailé, la fine pluie d'un jet d'eau retombait dans une grande coupe de verre bleu, scellée sur un rocher en coquilles d'escargots, et où de petits poissons, aux frétillements d'argent, tournoyaient, tournoyaient sans relâche autour d'un bec de gaz. Attaché à la barre d'une fenêtre, un vieux corbeau qui pouvait bien avoir cent ans, et paraissait avoir perdu son bon sens d'oiseau, sautillait perpétuellement sur une seule patte. La fenêtre entr'ouverte montrait, sur la cheminée, à côté d'une couronne de mariée sous un globe, un troublet à prendre les goujons qui nageaient dans la coupe de verre bleu.

Élisa voyait le petit trou noir et ensoleillé, comme si, de la table du restaurant de la Halle où elle était assise, le jour de sa dernière sortie, elle regardait encore dans la petite cour intérieure, au-dessus du toit en vitrage de la cuisine. Oh! le bon commencement de journée… Un si beau restaurant pour elle, qui n'avait jamais mis les pieds que chez des marchands de vin de barrière… Et les gens à côté d'elle, qui ne faisaient pas le semblant de la mépriser… Et le garçon qui lui disait «Madame» comme aux vraies Madames qui étaient là… Après, on avait pris unmylord… Rouler vite, comme cela, en voiture découverte, avec du vent dans les cheveux… il y avait bien longtemps que c'était le désir secret d'Élisa. Mais sur le quai de Chaillot, elle était descendue, il avait fallu qu'elle longeât la Seine tout au bord de la berge… et elle allait ainsi regardant l'eau couler, marchant avec elle… Quand elle s'était mise à lever les yeux, ils étaient sortis de Paris et bien au loin!… Dans une espèce de champ, à travers un grand filet séchant sur un arbre, elle voyait une sorte de berger, avec un vieux sac de militaire au dos, gardant un troupeau de moutons crottés… Et ça lui paraissait étrange de ne plus retrouver, dans le ciel, le Dôme des Invalides qu'elle était habituée à ne jamais perdre de vue… Alors on s'était trouvé dans le bois de Boulogne… Il faisait bon dans le bois, et puis «le petit homme chéri» avait dans l'ombre de si gentilles paroles, une si douce voix.

Le soldat qu'aimait Élisa n'avait d'unlignardque la tunique sur le dos. Il était, ainsi que s'exprime le peuple,doux à parler, et ses gestes avaient l'enveloppement d'un bras féminin. Il disait, en riant, qu'il devait cela à l'habitude qu'il avait autrefois de tenir sous sa roulière, par les pluies froides, l'agneau dernier né de son troupeau. Car jusqu'au jour où il était tombé au sort, il avait été berger. Lui, ce fut lui, pendant bien des années, cette silhouette contemplative qu'on aperçoit à mi-côte des grandes landes, debout, le menton appuyé sur un long bâton, et entouré du tournoiement fantastique d'un chien aux yeux de feu. Sa vie s'était passée dans le vent, la pluie, l'orage, les déchaînements mystérieux des forces de la nature. Depuis l'âge de huit ans, ses yeux avaient vu les aubes et les crépuscules de chaque jour, toutes les heures de la terre troubles et voilées, et pleines de visions et d'apparences et disposant l'esprit du berger à la croyance peureuse aux choses surnaturelles, et peuplant son imagination de toutes sortes de noires interventions des puissances occultes. Il était né sur une terre arriérée, en laquelle s'éternisait le passé d'une vieille province, dans un département lointain, encore sillonné d'antiques diligences, et où se dressait à chaque bifurcation de deux chemins une croix de pierre. Tous les dimanches, d'abord enfant, puis déjà grand garçon, il ôtait sa blouse pour passer la chemise blanche de l'enfant de choeur. Plus tard il était resté croyant à son catéchisme, captivé par tout le miraculeux qu'il enseigne, si bien que sous le soleil de midi en plein champ, au milieu de ses moutons, il ne manquait chaque semaine, à l'heure de l'office, de lire sa messe, et là, perdu, absent, transporté dans une église idéale, il se prosternait, comme à l'élévation, aux tintements de la clochette qui sonnait au cou rebelle du bélier de son troupeau. Cette ferveur se mêlait, en lui, à ce mysticisme vague et confus que la solitude, la vie en plein air apportent parfois aux natures incultes. Du reste il était sans lettres, n'avait jamais lu que des almanachs et deux ou trois petits livres d'un illuminisme tendre à la glorification de la vierge Marie. Lorsque l'homme avait apparu dans le jeune homme, une part de cette religiosité s'était tournée vers la femme. Et ses amours d'abord chastes et dédaigneuses des campagnardes, et toutes à une délicate Sainte, martyrisée dans un tableau d'une chapelle de sa montagne, avaient brûlé en lui, dans un transport de la tête ressemblant à un embrasement divin.

La vie du régiment était dure au berger; il comptait les années, les mois, les journées qui le séparaient du jour où, après ses sept années de service, il retournerait à ses landes et à ses bêtes. Mais comme il avait la résignation du chrétien, il accomplissait avec docilité et simplicité ses devoirs de soldat, respectueux avec son capitaine, respectueux avec son caporal. Il vivait toutefois dans son coin, allant tout seul de son côté, sans rapport avec les autres, auxquels cependant à l'occasion il rendait de petits services, restant de son pays, ne laissant entamer ni ses idées ni ses habitudes, contemplant à la dérobée les images de la petite semaine sainte qui ne quittait jamais son sac, insensible aux moqueries de la chambrée, qui le voyait tous les matins, le premier levé, faire, agenouillé à la tête de son lit, une prière dans le jour à peine naissant, sans entendre dire à ceux qui s'éveillaient: «Tiens Tanchon, le v'là déjà occupé àmanger sa paillasse.»

Ce croyant et ce fervent n'avait pu cependant résister à Paris aux ardeurs sensuelles de son tempérament, à la flamme de ce corps grandi dans les excitations de la nature et l'arome des sapins, à l'exaltation tendre d'un cerveau amoureux de Dieu et de la femme. Au milieu de ses faiblesses, dans la simplicité de sa foi candide, l'ancien berger était tourmenté de l'appréhension des feux matériels d'un enfer, de la crainte d'un vrai diable qu'il n'était pas bien sûr de n'avoir pas vu, une fois, sous la forme d'un loup blanc, de la peur de toutes les créations de terreur de l'Église à l'usage des damnés, qu'il croyait, en ses souvenirs hallucinés, s'être approchés de lui dans les ténèbres, dans l'obscurité remuante des heures où le Monde s'endort ou s'éveille. Et ces effrois de réalités pour lui non douteuses, non lointaines, mais menaçantes de tout près, troublaient d'autant plus son être, qu'il se sentait tous les jours plus incapable de résister à la femme, plus faible contre la tentation de sa chair.

* * * * *

Parlant à une femme, parlant à Élisa, sous des arbres, par ce jour de printemps, la parole de cet homme au pantalon garance était une sorte d'invocation, une effusion presque priante et délirante, un parler d'amour, où des mots revenant des trois livres amoureusement pieux qu'il avait lus, en faisaient une langue de dévotion, appuyée de la douceur de gestes qui semblaient envelopper d'une caresse l'agneau dernier né de son troupeau.

Élisa et le soldat étaient donc tombés dans le bois de Boulogne. Des grandes avenues ils avaient été aux petites allées. Le soldat ne disait plus rien. Et Élisa avait pour le bras auquel elle s'appuyait, des caresses qui tapaient doucement, tout en arrachant d'une main distraite, le long du chemin qu'ils suivaient, de hautes herbes des champs. Ils marchaient ainsi dans le bois qui devenait plus épais, quand ils se trouvaient devant une grande porte, où se voyait la broussaille fleurie, blanche et rose, de grands rosiers grimpants.

Le cimetière! le cimetière qui n'en était plus un! Il lui semblait encore lire sur le vieux plâtre lézardé de sa porte: ANCIEN CIMETIÈRE DE BOULOGNE, et tous les détours et tous les circuits du petit bois ignoré, ouvert le dimanche, se représentaient sous ses yeux.

D'abord, elle avait voulu en faire tout le tour, comme on fait le tour d'un lieu inconnu et attirant, allant aux recoins secrets par des sentiers effacés, dans de petits chemins, que barraient et refermaient des rosiers devenus sauvages, et défendant le passage avec des rejets fous et des épines meurtrières.

Puis lasse, comme une femme qui n'a pas l'habitude de marcher, elle s'était laissée tomber près d'un monticule, sous lequel dormait un enfant: un tertre vert tout mangé de marguerites.

Elle était tout emplie d'un tranquille et pur bonheur, où l'enveloppement de la mort, de cette mort déjà ancienne et qui avait perdu son horreur, mettait je ne sais quoi de doucement recueilli.

Lui! silencieux, il s'était couché un peu au-dessous d'elle, une joue posée sur la fraîcheur de l'herbe. À travers sa robe elle sentait la chaleur de son visage.

Instinctivement, elle s'était levée, dirigée du côté de la porte, quand il l'avait forcée à se rasseoir un peu plus loin, sur un angle de pierre défoncée, d'où tombaient sur eux de grandes branches pleurantes.

—Non! Non!

C'était Élisa qui se relevait brusquement, marchant, encore une fois, vers la sortie du cimetière.

Elle avait au dedans d'elle le pressentiment qu'un malheur allait arriver, et cependant ses pieds étaient lents à la porter dehors.

Elle marchait à petits pas, et tout en marchant, avait tiré son couteau dont elle ratissait les épines des branches de rosiers qu'elle glissait dans son bouquet d'herbes des champs.

Elle était arrivée dans un angle du cimetière, le long de la loge ruinée du gardien d'autrefois, dans un endroit où le terrain s'abaissant, se relevant, avait comme des ondulations de vagues.

Deux ou trois personnes entrées par hasard, après un regard jeté en le lieu abandonné, étaient ressorties.

Lui! alors s'allongeait dans un des creux comme s'il voulait un peu sommeiller. Elle s'asseyait à ses côtés.

Et tout en arrangeant son bouquet, et en faisant passer son couteau d'une main dans l'autre, avec les caresses calmantes que les mères promènent sur la visage de leurs enfants, de sa main libre, elle fermait les yeux ardents de son amant, en lui disant:

—Dors!

Soudain, sans une parole, sans un mot, elle sentait sur elle les violences et la brutalité d'un viol, et dans l'effort rageur qu'elle tentait pour se dégager de l'étreinte furieuse qui lui faisait mal, elle avait l'impression d'être souffletée par les deux mains dénouées autour de son cou.

—Ne me tente pas, je vois rouge! s'écriait Élisa, dressée toute droite, son couteau à la main, Élisa chez laquelle la courte lutte avait fait monter au cerveau la folie d'une de ces homicides colères de prostituées.

«Ah! ce moment, elle ne se le rappelait que trop! Il faisait un coup de soleil brûlant, comme il en fait en avril… l'air était tout bourdonnant de petites bêtes volantes… des odeurs sucrées, ressemblant au goût du miel des cerisiers en fleurs de son pays, montaient des grandes broussailles couchées sur les tombes… il n'y avait pas encore de feuilles aux arbres, mais tout plein de bourgeons gonflés et luisants… et, au milieu de cela, elle voyait devant elle le visage de son amant qui avait sur la figure un rire bête et tout drôle.»

«Cela avait duré, oh! pas plus qu'un rien, une seconde, au bout de quoi, il s'était élancé sur elle, sur le couteau, tombant à genoux, cherchant, tout blessé qu'il était, à l'envelopper, à l'embrasser de ses bras défaillants.»

«Oui! c'était bien ainsi que les choses s'étaient passées… Mais les autres coups de couteau… Ah! voilà!… Quand elle avait vu couler le sang… était-ce assez singulier tout de même… alors elle avait été prise par unvertigo, par un besoin de tuer, par une furie d'assassiner… et elle l'avait frappé encore de quatre ou cinq coups… criant pendant qu'elle frappait, comme qui dirait un enragé en train de mordre, criant à l'assassiné..

—Mais tiens-moi! tiens-moi donc!»

* * * * *

«Au fait, pourquoi n'avait-elle pas confié cela à son avocat, à personne… Après tout ce n'était pas bien intéressant… Puis, quoi! elle! la dernière des dernières, elle! une inscrite à la police et dans tant de maisons de la province et de Paris, il aurait fallu avouer qu'il lui était, tout à coup, comme ça, poussé l'envie d'aimer comme une jeune fille qui n'aurait pasfauté, comme une toute jeune honnête fille… non, ce n'étaient pas des choses à dire… on aurait trop ri d'elle… enfin, bien sûr, elle aurait été toujours condamnée, puisqu'elle avait tué… mais on n'aurait pas cru peut-être que ç'a avait été pour les dix-sept francs qu'on n'avait plus retrouvés sur lui.»

* * * * *

Et dans son étroit petit lit, réfléchissant aux impulsions mystérieuses et secrètes auxquelles elle avait obéi, auxquelles elle ne comprenait rien, elle finissait par se demander comment elle avait pu, ce jour-là, être si entièrement abandonnée du bon Dieu?

Pendant une semaine, toutes les nuits, Élisa relisait la lettre, puis la lecture n'avait plus lieu qu'en des temps éloignés. Enfin, la prisonnière oubliait dans son matelas le papier écrit avec du sang. Une nuit cependant, au bout de quelques mois, elle retirait l'épître amoureuse de sa cachette; mais cette fois, sans la baiser, ainsi qu'elle avait toujours l'habitude de le faire avant de la lire. Elle la retournait près d'un grand quart d'heure entre ses doigts. Chez la femme semblait se livrer un combat, au milieu duquel elle déchirait la lettre, la mettait en morceaux, longuement en tout petits morceaux, comme si elle se complaisait à cette destruction.

Dans le néant et le vide d'un coeur en prison, une instinctivité tendre et sans emploi de sa tendresse, à défaut d'autre affection, ressuscitant en Élisa «le petit homme chéri,» l'avait fait, tout à coup, se retourner vers son passé d'amour, se réfugier un moment dans la douceur posthume du seul bon rappel qui lui fût resté de la vie. Cela avait duré quelques heures et cela avait été tout. L'amant appelé par la pensée d'Élisa, combien de temps l'avait-elle revu avec son bon visage, ses yeux caressants, ses gentils gestes, tout ce qu'elle avait aimé dans l'homme aimé?… Tout de suite son évocation l'avait menée au cimetière d'Auteuil, tout de suite elle avait eu devant elle l'assassiné avec ce rire dans lequel l'agonie avait mis quelque chose qui était si peu de lui. Ainsi les gens qui ont perdu un être cher, mort fou, et que les rêves ne leur remontrent jamais que dans sa fureur ou sa dégradation de créature intelligente, supplient la Nuit de ne plus rapporter l'image désespérante; ainsi Élisa repoussait maintenant l'image adorée qui lui devenait à la longue antipathique, cruelle, odieuse. Un jour arrivait même, où Élisa se mettait à s'irriter contre ce qui, malgré tous ses efforts pour oublier, restait et demeurait en elle de ce mort… qui était au fond la cause de tout son malheur. Alors le souvenir de son amant, brutalement repoussé par la détenue, chaque fois qu'il remontait à son coeur, était rejeté sans un attendrissement, sans un regret, sans un remords, au fond d'une mémoire qui se faisait de marbre.

Élisa avait espéré avec le temps s'habituer au mutisme, ne plus souffrir de la privation de la parole. Mais au bout d'années passées en prison, elle avait le même besoin de parler qu'au premier jour. Il lui semblait même que ce long silence avait mis, au fond de sa gorge, quelque chose de furieux, d'exaspéré, et que toutes les paroles ravalées par elle, voulaient, par moments, sortir dans un long aboiement furieux. Ne pouvant parler, parfois elle ne pouvait résister à se donner le semblant de la parole, à construire avec des lèvres et une langue aphones des phrases qu'elle ne s'entendait pas, mais se sentait dire. Elle faisait cela, le linge qu'elle cousait tout rapproché de son visage, prêt à étouffer dans sa bouche un mot devenant imprudemment sonore. Mais un jour, ceparlageincomplet ne la satisfit pas. Comme si, chez elle, la poche aux paroles crevait, ou plutôt comme si elle voulait s'assurer si elle avait encore dans le cou cela qui fait des sons humains,—au milieu de l'étonnement de la salle de travail qui la crut attaquée de folie,—Élisa se mettait à jeter des mots, des phrases sans suite, des sonorités retentissantes, et se dérouillant tout à l'aise le gosier, en dépit des objurgations de la soeur, continuait à monologuer tout haut, jusqu'à ce qu'on entraînât hors de la salle la prisonnière grisée par le bruit de sa bouche, et laissant derrière elle, au milieu dusilence continu, l'écho long à mourir de ce verbe entré tout à coup en révolte.

Sa mère, Élisa ne l'avait pas revue depuis sa fuite de la Chapelle. Si, elle l'avait revue une fois—une fois seulement et de loin—lorsque la mère de l'assassine était venue déposer à la cour d'assises. Dans le passé, on le sait, il n'y avait pas eu une grande tendresse chez la fille, pour cette mère qui lui avait fait peur et peine pendant toute son enfance.

Cependant depuis, dans l'isolement sur la terre de l'être en prison à tout jamais, ce qui reste comprimé d'affectueux dans tout coeur humain allait vers la vieille femme. Élisa aurait voulu en recevoir des nouvelles. Plusieurs fois elle lui avait écrit. Les lettres écrites à sa mère n'avaient pas obtenu plus de réponse que les lettres écrites aux autres. Aussi la détenue fut-elle fort surprise quand on lui annonça que sa mère l'attendait au parloir.

Le parloir d'une maison centrale se compose de trois cages ou plutôt de trois grands garde-manger grillagés de fer et soudés l'un à l'autre. Dans celui de droite on met les parents, dans celui du milieu est assise une soeur sur une chaise de paille avec un dévidoir, dans celui de gauche il y a la détenue. Ni baiser, ni serrement de main. Des paroles, des confidences, des effusions arrêtées, par la présence de cette surveillance immobile et glacée. Des regards séparés par la largeur d'un couloir et brisés par un double treillis de fer. Une entrevue où le bonheur de se voir, de se retrouver, ne peut se témoigner par une caresse, par une étreinte émue, par des lèvres posées sur une chair parente ou amie.

C'était bien sa mère! Les tribulations de la vie avaient mis dans les restes de sa beauté une implacable dureté. On eût dit une sibylle sous la palatine d'une femme de la halle.

Une petite fille était à côté d'elle.

—Mais vraiment, t'as bonne figure, oh! mais c'est chouette, t'as trouvé le moyen d'engraisser tout plein… ça me fait bien de la satisfaction, là… quoique tu m'en aies fait du tort, va, dans mon commerce.

La mère d'Élisa s'interrompit, pour dire entre ses jambes à la petite qui s'obstinait à se cacher la figure dans le creux de sa robe:

—Allons, nigaude, puisque je t'ai dit que c'est ta soeur, pourquoi que t'en as peur?

—Oui c'est une petite que j'ai eue depuis toi,—fit, en relevant la tête vers Élisa, sa mère. Et elle continua.—Tu ne me gardes pas rancune, hein! fillette, de ne t'avoir pas fait réponse; tu sais, moi, je ne suis pas de mon tempérament écrivain.

Là-dessus, fouillant dans une poche profonde, où cliquetaient un tas d'objets, elle en tira unequeue de rat, puis elle prit longuement une prise, la prise de tabac des vieilles sages-femmes.

—Maintenant je vas te dire, je ne suis pas heureuse dans mon quartier; tous les jours que le bon Dieu fait, on m'y cherche des contrariétés… là-dessus une pensionnaire que j'ai eue m'a dit, comme ça, que dans les Amériques on était pas si contrariant, tu comprends, fillette?

Élisa comprenait. Elle pressentait dans la vie de sa mère de nouvelles manoeuvres abortives, peut-être dans l'air des menaces de poursuites.

—Alors aïe la boutique, reprit la mère, j'ai tout lavé… mes pauvres lits! tu sais celui de la chambre jaune, celui que j'ai fait les billets à la Villain… ils m'ont coûté gros ceux-là… oui tout lavé, tout vendu, mais j'en ai pas encore assez pour aller si lointainement… de l'argent. Je m'ai dit alors: l'enfant a bon coeur… et puis, raisonnons un brin, qu'est-ce qu'elle peut faire de plusagreiablede son argent… puisqu'elle en a pour la vie.

Élisa regardait sa mère avec des yeux douloureux. Dans le premier moment elle avait cru bonnement que sa mère était venue pour la voir; elle n'était venue que pour la dépouiller de son misérable petit pécule de prison.

—Eh bien, tu ne dis rien… tu refuses ta mère… Un enfant, madame la soeur, pour laquelle je me suis tué les sens!

—Les six francs pour m'acheter ma bière, quand ce sera fini… je ne veux pas que les autres se cotisent pour moi… oui c'est tout ce qu'il me faut… le reste, je te l'enverrai, maman.

Cela dit lentement, d'un coup de reins brusque, Élisa se leva de son banc pour mettre fin à la visite.

—Ah! t'es une vraie fille, s'écria la mère en joie, je le répète comme je l'ai dit aux jurés de malheur qui ont condamné mon enfant à mort. Elle est bien un peubernoque, mais foncièrement c'est un coeur d'or…

Et relevant d'une taloche la tête de la petite fille, qui s'était renfoncée dans ses jupes:—Hé! bijou! là tout de suite, fais un beau serviteur à ta bonne soeur.

Quand Élisa rentra dans la salle de travail, elle était très-pâle. Depuis des années,—quand elle souffrait encore,—elle ne pâtissait plus guère que des duretés de la prison. Cette visite lui avait fait retrouver au fond d'elle de quoi souffrir à nouveau.


Back to IndexNext