—Et la soeur de Toutou-Mak a épousé alors le meurtrier de sa mère?
—Oui.
—Elle l'aimait donc bien!
—Non, elle ne l'aimait point.
—Je ne comprends pas, dit Guillaume tout surpris.
—Ma soeur était forcée de devenir la femme de Pumè; sans cela, il l'aurait fait périr avec mon père et moi.
—Mais comment?
—Par ses charmes.
—Ses charmes! On ne punit donc pas les assassins, au Succanunga?
—Punir un angekkok (sorcier)! mon frère y songe-t-il? Mais si c'était sa volonté, Pumè engloutirait notre tribu entière sous les glaces de ces montagnes! s'écria-t-elle avec une profonde épouvante, en désignant du doigt la chaîne de glaciers qui les entourait.
—Alors, reprit Dubreuil, après un instant de silence, c'est ce mariage qui afflige Toutou-Mak.
—Ce mariage? oh! non! fut-il répondu avec ingénuité. Ce qui m'afflige, ajouta-t-elle d'une voix altérée, c'est que…
—Eh bien?
—Ma soeur n'a pas d'enfants.
—Toutou-Mak désirerait avoir des neveux ou des nièces? dit Dubreuil en souriant.
—Oh! oui.
—Si elle aime tant les enfants, que ne se marie-t-elle à son tour? Toutou-Mak a la beauté de l'aurore naissante, l'agilité du renne, l'industrie du castor, il ne lui serait pas difficile de trouver un époux.
Pendant qu'il prononçait ces paroles, l'indienne rougissait et pâlissait.
Tout à coup, elle se leva, comme pour s'enfuir.
Le capitaine l'arrêta par la manche de son vêtement.
—D'où vient, dit-il, que ma soeur me quitte?
—Ah! mon coeur est gros. Innuit-Ili, laisse-moi.
—Quand Toutou-Mak m'aura appris le motif de sa douleur, dit-il en la faisant rasseoir.
—Le motif de ma douleur…
—Oui, parle… Aimerais-tu quelqu'un?
La Biche-Agile tressaillit, lança à son interlocuteur un regard de reproche, puis tristement baissa les yeux.
Ce regard, il avait passé inaperçu. Dubreuil avait l'esprit ailleurs. Il lui avait semblé ouïr un léger bruit près d'eux.
—Je me suis trompé, ce n'est rien, murmura-t-il, tandis que laGroënlandaise disait:
—Oui, j'aime quelqu'un, mais ce n'est pas Pumè…
—Assurément s'il a provoqué la mort de ta mère…
Toutou-Mak l'interrompit avec violence:
—Oh! non, je ne l'aime pas, je le déteste!… il me fait horreur!
—Mais, tu disais, ma soeur, que tu aimais quelqu'un? fit Guillaume en caressant la main de la jeune fille dans la sienne.
La Biche-Agile devint pourpre à cette question, et Dubreuil sentit ses doigts frémir.
—C'est donc un secret? insinua-t-il tendrement.
—C'est le secret de mon coeur.
—Oh! s'écria Guillaume, le sourire aux lèvres, je n'exige pas une confession de ma soeur. Ce que je désire savoir, c'est la cause de son chagrin, afin de l'adoucir s'il est possible.
—La cause de mon chagrin, je te l'ai dite, mon frère, repartit la sauvagesse avec un profond soupir.
—Tu me l'as dite? je ne me rappelle pas…
—Ma soeur n'a pas d'enfants.
—N'est-ce que cela?
—Tu es cruel, Innuit-Ili!
—Cruel! moi! s'écria-t-il, en se penchant pour lui donner un chaste baiser, qui répandit de voluptueux, frissons dans les veines de la jeune fille.
Un froissement de branchages se fit entendre.
Dubreuil se leva et regarda autour de lui.
Mais il ne vit d'autres personnes que cinq ou six indigènes, causant devant les cabanes, à une centaine de pas de distance.
—Enfin, dit-il, après s'être replacé à côté de Toutou-Mak, explique-moi pourquoi je te parais cruel.
—Parce que tu te railles de moi. Je t'ai dit que je haïssais Pumè et que sa femme, ma soeur n'avait pas d'enfants, et tu as répondu: Qu'est-ce que cela fait?
—Je le répondrais encore, répliqua Dubreuil fort étonné.
—Ignores-tu donc, mon frère, que les hommes ont coutume chez nous de répudier une femme stérile?
—Je l'ignorais en effet. Je conçois ta tristesse…
—Ce n'est pas tout, hélas! proféra-t-elle avec l'accent du désespoir.
—Pas tout?
—Quand la femme répudiée a une soeur, poursuivit la Groënlandaise d'une voix tremblante, le mari a droit de prendre cette soeur pour épouse.
En achevant, elle se remit à sangloter amèrement.
—Alors, Pumè…
—Pumè veut que je l'épouse!
—Quoi! ce misérable jongleur! ce vieux barbon à cheveux blancs! cet invalide décrépit, épouser une créature aussi fraîche, aussi ravissante! Les glaces de l'hiver prétendre étouffer les fleurs du printemps! oh! cela ne sera pas, pensa le capitaine.
Et, tout haut, il dit:
—Rassure-toi, ma soeur. Pumè, l'odieux Pumè, ne flétrira point tes charmes. Je parlerai à ton père. Il m'écoutera…
La Biche-Agile secoua mélancoliquement la tête, d'un air négatif, en disant:
—Il n'écoutera pas Innuit-Ili. Pumè peut ce qu'il veut. Toutou-Mak mourra ou sera sa femme.
—Jamais! s'écria Dubreuil, saisissant la jeune fille entre ses bras et la serrant contre sa poitrine.
—Ce soir, elle sera l'épouse aimée de Pumè, dit à ce moment derrière eux une voix chevrotante et moqueuse.
Disséminés sur le littoral des mers polaires, les Esquimaux ont été divisés en cinq groupes: les Aléoutes, dans les îles de ce nom, entre l'Amérique septentrionale et l'Asie, les Tchoutches, aux limites des deux continents; les Grands-Esquimaux, depuis la rivière Mac-Kenzie jusque et y compris l'archipel Baffin; les Petits-Esquimaux ou Labradoriens; les Groënlandais, qui s'étendent du 59° de latitude nord au 70°.
Vers le quinzième siècle, ils comptaient plus de cent mille individus.Aujourd'hui, on aurait de la peine à en trouver dix mille.
Toutes ces tribus ont assurément une origine tartare. Les traits de leur visage, leurs habitudes méfiantes, réservées, et surtout leur invincible disposition à la vie nomade, prouvent la véracité de cette assertion. Il est présumable que les uns se sont avancés à l'ouest, et se sont jetés sur la Laponie, où l'on trouve des canots semblables, par leur construction, à ceux des Groënlandais et des Esquimaux de la baie d'Hudson. Les autres, se portant au nord et à l'est, peuplèrent le pays des Samoièdes, puis, par accident ou intentionnellement, se risquèrent à travers le détroit de Behring, atterrirent en Amérique, d'où ils se répandirent jusqu'à l'embouchure du golfe Saint-Laurent. Ils tentèrent même d'envahir l'île de Terre-Neuve; mais ils furent constamment repoussés par les Mic-Macs et les Indiens Rouges, comme nous le verrons dans le cours de ce récit.
Les belliqueux indigènes méridionaux n'aimaient pas ces gens du nord, timides, tristes, à qui ils attribuaient leurs insuccès à la chasse. De là des rivalités terribles qui n'ont pas encore cessé. Il en devait être ainsi: l'extérieur de l'Uski, vêtu de ses peaux adipeuses, la tête encapuchonnée, le corps déprimé, contrastait d'une façon trop remarquable avec la taille élevée, gracieuse, et l'air martial de l'homme rouge, rompu à la guerre et furieux des tendances usurpatrices des nouveaux venus.
Les Esquimaux, d'humeur douce, craintive, superstitieuse, se reléguèrent sur les parties les moins favorisées du continent. Le nord, ses glaces et ses froids noirs furent pour eux,—l'ouest avec ses splendides prairies, ses forêts giboyeuses, pour leurs adversaires.
Les Uski n'ont point de gouvernement, point de chefs politiques; mais il s subissent le joug du despotisme religieux, représenté par le corps desangekkutou jongleurs.
Ces Angekkut ont pour auxiliaires subalternes de vieilles femmes, appeléesillirsut, et sont commandés, dans chaque tribu, par unAngekkok-poglit, jongleur en chef, premier vicaire, deTorngarsuk, l'Être-Suprême.
Or Torngarsuk a naturellement sa cour. Parmi les divinités de second ordre qui lui font cortège, je citeraiInnerterrirsok, le Modérateur, parce qu'il ordonne, par la voix des Angekkut, de s'abstenir de certains actes ou de les commettre;Erloersortuk, littéralement le Videur parce qu'il vide les cadavres et se nourrit des intestins, lesInnuoe, ou habitants des mers; lesIngnersoitsqui cabanent sur les rochers, lesTunnersoits, esprits du feu: lesInnuarolits, pygmées vivant sur la côte orientale du Groënland, lesErkiglits, géants, par opposition, qui résident aux mêmes lieux,Sillagiksortok, génie du temps, il demeure au faîte des montagnes;Nerrim Innua, préposé aux règles du jeûne; enfin lesTornguk, sortes d'anges gardiens chargés d'inspirer les Angekkut et de les protéger.
Chaque Angekkok a le sien qui accourt à son appel, après des invocations dans les ténèbres, lui enseigne l'art de guérir les affligés, de rendre fécondes les femmes stériles, de faire des conjurations; des excursions au Ciel, etc.
N'entre pas qui veut dans la corporation redoutable des Angekkut. Le clergé de tous les pays a établi autour de lui un inviolable rempart. Si quelque Uski aspire à la dignité d'Angekkok, s'il veut être initié aux saints mystères, il lui faut d'abord faire une retraite, s'éloigner de ses compagnons. (Toujours et partout la même pratique.)
Une fois en solitude, il cherche une grosse pierre, et, quand il l'a trouvée, s'assied auprès, et prie Torngarsuk de lui être propice. Le dieu apparaît aussitôt. Effrayé à sa vue, le néophyte s'évanouit et meurt. Mort il demeure trois jours entiers; après quoi il ressuscite, et revient, animé d'une ardeur nouvelle, à sa cabane.
Le voilà reçu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des maladies, communications avec Torngarsuk; prévision de l'avenir; soin des affaires de la tribu; connaissance des époques favorables pour chasser ou pêcher; ascension au Ciel: il est apte à tout, même à descendre, comme feu Orphée: aux Enfers, c'est-à-dire aux plus profondes régions de la Terre, où le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par la raison qu'alors le Ciel le plus bas,—l'arc-en-ciel, d'après les Esquimaux,—est plus près de la Terre.
Le voyage n'est pas aussi périlleux qu'il paraît tout d'abord.
Par une nuit bien sombre, on s'assemble dans une hutte; on s'assied; l'Angekkok arrive; il se fait attacher la tête entre les jambes, les mains derrière le dos. A côté de lui, un tambourin est placé. Les fenêtres, les portes sont hermétiquement fermées, toutes les lumières éteintes. L'assemblée entonne un chant traditionnel. Ensuite, le jongleur se met à faire des incantations: il prie, crie, se démène. Une voix formidable ne tarde pas à lui répondre. C'est celle de Torngarsuk, ou plutôt celle de notre sorcier, ventriloque de première force. Les assistants n'en sont pas moins frappés de stupeur. Nul n'oserait douter que Torngarsuk ne converse avec l'angekkok. Mettant les moments à profit, ce dernier se débarrasse des liens, monte à travers le toit de la cabane, et franchit les airs, jusqu'à ce qu'il parvienne au plus élevé des Cieux, où résident les âmes des bienheureux angekkut-poglit, qui s'empressent de lui donner les avis dont il a besoin. Une minute suffit à toutes ces opérations. N'êtes-vous pas convaincu, allez vous en assurer!
C'est là le premier degré de l'angekkokisme; mais, pour atteindre au rang d'angekkok-poglit, il est nécessaire de traverser plus d'un grade inférieur, de subir de nombreuses et dures épreuves.
Le candidat à ce haut office est garrotté, comme nous venons de dire, dans une loge ténébreuse. Le silence se fait. Soudain part un cri déchirant, puis des gémissements mêlés à des grondements féroces, un râle d'agonie, enfin, une exclamation de triomphe.
Bravo, ami angekkok!
On rallume les lampes, et le sorcier, libre de ses entraves, raconte à l'auditoire émerveillé qu'un ours blanc est entré dans la pièce, qu'il l'a saisi par le grand orteil avec ses dents, traîné au bord de la mer, où il s'est précipité avec lui. Là, un morse les a reçus, attrapés par une partie dont on tait le nom chez les civilisés, et dévorés en deux bouchées, ni plus, ni moins. Un à un, ses ossements sont revenus dans la hutte, son âme s'est alors levée du sol, et a de nouveau insufflé le feu de vie dans son corps.
Dès que le brave jongleur a fini son discours, les assistants battent des mains, frappent des pieds, poussent des ouah! assourdissants, et notre homme est passé Angekkok-poglit de la tribu, ou Grand-Maître de l'ordre sacro-saint des Angekkut, tyran en chef de cette fortunée tribu, par la grâce indéniable de Torngarsuk.
Le principe du droit divin reconnu au Groënland!
Or, c'était un honorable angekkok-poglit que Pumè, la Baleine, qui avait daigné abaisser ses regards sur la charmante Toutou-Mak.
Jugez si les répugnances de la jeune fille étaient supportables! Et c'était ce même angekkok-poglit, Pumè, la Baleine, qui, tapi dans le buisson de genévrier,—l'espionnage n'est pas du tout de mauvais ton, là-bas, au Succanunga—avait écouté l'édifiante conversation de sa future femme avec Innuit-Ili, l'Homme-Blanc! Jugez de son courroux!
Cet Homme-Blanc, Pumè ne l'aimait guère; disons mieux, il l'abhorrait. En pouvait-il être autrement? Dubreuil ne partageait pas le respect général pour sa révérende personne, il tournait ses mômeries en ridicule; il affichait des connaissances que Pumè n'avait pas, lui le docte des doctes, il poussait l'audace jusqu'à nier positivement l'omnipotence de Torngarsuk! O malheur! ô calamité! l'inquisition était chose encore ignorée au Groënland! Cependant, avec quelle suave volupté l'angekkok-poglit eût assouvi sa soif de vengeance! Pourquoi les Esquimaux sont-ils des sauvages bénins et hospitaliers? Que ne sont-ils plutôt initiés aux raffinements de la civilisation! Leurs prêtres sauraient comment on traite les irréligieux, les mécréants! Et la gloire du vrai Dieu y trouverait à s'exalter!
Au défaut de torture physique, Pumè essaya bien la torture morale contre le misérable étranger. Il fit circuler parmi les Illirsut le bruit que l'Homme-Blanc avait été envoyé au Succanunga par l'Esprit du mal, en ajoutant qu'il fallait le chasser pour préserver la contrée d'une ruine totale. Fidèles au mot d'ordre, les sorcières se firent les échos de l'angekkok.
Mais leurs clabauderies, leurs intrigues n'eurent aucun effet.
Dubreuil s'était conquis la sympathie générale. Il rendait aux Esquimaux une foule de petits services. Il leur enseignait à fabriquer des instruments nouveaux, à simplifier, à perfectionner les anciens, il était adroit, gai, fort comme dix Uski. On l'admirait autant qu'on le chérissait.
Ne réussissant pas à le renvoyer, Pumè se vit obligé de le tolérer, jusqu'à ce que se présentât une occasion de le faire disparaître.
—Ce soir, répéta-t-il, en sortant brusquement de sa cachette, ce soirToutou-Mak sera l'épouse de l'angekkok-poglit.
—Et moi, je dis que non! s'écria Dubreuil furieux en faisant un mouvement pour se jeter sur le vieillard.
—Tais-toi! tais-toi, mon frère! il te tuerait par ses enchantements! intervint la Biche-Agile, remplie d'effroi, et qui s'était cramponnée au jeune homme afin de l'arrêter.
—Oui, nasilla pour la troisième fois, de sa voix éraillée, Pumè, en s'éloignant, oui, ce soir, Toutou-Mak partagera ma couche.
—Oh! mais, je jure bien que tu ne l'auras pas, vilain imposteur! repartit Dubreuil en français, oubliant dans son indignation que l'angekkok ne pouvait l'entendre.
—Laisse-le aller, mon frère, dit Toutou-Mak.
—Oui, qu'il aille au diable! s'écria le capitaine, toujours dans sa langue maternelle.
—Que dis-tu donc, Innuit-Ili?
—Je dis, répliqua le capitaine en groënlandais, que tu n'épouseras point ce vieux scélérat.
L'Indienne secoua désespérément la tête.
—Il le faut, murmura-t-elle.
—Il le faut? Qui peut t'y forcer?
—Lui!
—Pumè?
—Oui, Pumè.
—Allons donc!
—Mon frère, ses charmes sont infaillibles.
—Ses charmes! une duperie!
Et Dubreuil haussa les épaules.
—Je t'ai dit, reprit sérieusement la Biche-Agile, que sa puissance était surhumaine.
—Je n'y crois pas.
—Il a déjà tué ma pauvre mère.
—Alors, ma soeur, tu es disposée à te soumettre au caprice de cet insigne mystificateur!
—Puis-je faire autrement? soupira la jeune fille.
—Cela ne me paraît pas difficile.
—Mon frère se trompe. Il n'est point du la moine race que les Uski, il ne comprend pas que leurs angekkut-poglit ont reçu de Torngarsuk un pouvoir illimité sur eux.
—Peuh! proféra le capitaine du bout des lèvres.
Puis, après un moment de réflexion, il ajouta:
—Mais ne m'as-tu pas confié que tu aimes quelqu'un?
L'Indienne tressaillit, pencha la tête, et de l'extrémité de sa botte tracassa le gazon.
—Ne dois-je plus rappeler ce souvenir? demanda Guillaume en la regardant avec une curiosité malicieuse.
Toutou-Mak releva son visage. Il était baigné de larmes.
—Ah! ma soeur, ma bonne soeur, je t'ai fait de la peine, pardonne-moi! s'exclama le jeune homme d'un ton attendri.
—Non, mon frère, dit-elle, tes paroles n'ont pas fait de peine à la fille de Triuniak. Elle aime quelqu'un.
—Qui l'aime bien aussi, assurément, se hâta d'avancer Dubreuil.
Il y eut une pause, pendant laquelle l'Indienne, à son tour, fixa les yeux sur son interlocuteur.
Sans savoir pourquoi, celui-ci se sentit troublé.
—Eh bien, reprit-il avec vivacité, s'il t'aime, pourquoi ne pas fuir avec lui?
—Fuir! la vengeance de Pumè retomberait sur mon père et ma famille.Toutou-Mak, n'est point lâche.
Le capitaine admirait ce singulier mélange de superstition aveugle et de noblesse de caractère.
—Si, dit-il, je connaissais celui que tu aimes, je saurais bien l'engager à te déterminer.
—Tu le connais! tu le connais, Innuit-Ili! mais jamais ni lui ni d'autres ne me décideront à sacrifier mes parents à mon amour, s'écria-t-elle, en se précipitant vers Dubreuil avec une expression et un geste qui éclairèrent enfin celui-ci sur la nature des sentiments qu'il avait inspirés à la Groënlandaise.
Son coeur battit violemment, il l'attira contre son sein, et lui dit d'une voix vibrante d'émotion:
—Si c'est moi que tu aimes, Toutou-Mak, ah! si c'est moi que tu aimes, je te sauverai, ou je périrai avec toi!
Et en prononçant ces mots, il déposa un baiser passionné, sur les lèvres de la jeune fille.
L'aimait-il d'amour? Oui, il l'aimait ainsi, dans ce moment. Quel homme, jeune, impressionnable et vigoureux, peut résister au doux aveu de tendresse d'une jeune, fraîche et belle jeune fille?
Dubreuil était sincère ou croyait l'être. Certainement rien alors, pas même sa vie, ne lui eût coûté pour arracher Toutou-Mak au sort que semblaient lui réserver ses terreurs religieuses.
—Fuyons! s'écria-t-il, fuyons!… il y a, dans un lieu que je sais… près de la côte, un canot… viens! nous gagnerons quelque île voisine…
—Jamais, mon frère, je te le répète…
—Folle!
—Non, poursuivit-elle résolument, je n'abandonnerai pas mon père au courroux de l'angekkok.
Dubreuil voulut l'enlever, l'entraîner. Mais elle glissa entre ses bras et courut de toute sa vitesse vers les cabanes.
Notre aventurier la suivit à petits pas, en réfléchissant à cette scène bizarre.
Le soleil s'était couché derrière les glaciers, et le crépuscule jetait sur le vallon son voile de gaze légère.
Guillaume rentra dans la cabane de Triuniak. Mais il n'y trouva ni celle qu'il cherchait, ni son père. Il sortit de nouveau. On roulement de tambourin l'attira près de la loge habitée par l'angekkok-poglit. Les Esquimaux s'y introduisaient en foule. Il les imita, pensant que Toutou-Mak pouvait être à l'intérieur.
Mais là tout était ténèbres.
La voix de Pumè se faisait, entendre. Il annonçait avec emphase qu'il venait de soustraire à Leorugolu sonaglerutit, lequel lui avait ordonné de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak.
Vous plaît-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle, divinité de la mythologie, esquimaue?
Oyez:
Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est marié comme un simple mortel. Il a épousé Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au détroit de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, paraît-il, pas le même goût que nous. L'empire du couple divin est fixé au centre de la Terre. Leorugolu règne sur tous les animaux marins, comme les narvals, les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entrée de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbère antique! Un angekkok se présente-t-il à la porte, le molosse annonce le visiteur par des aboiements qui mettent les mers en furie. Voilà tout le secret des tempêtes. Si l'on veut pénétrer dans le palais, il faut attendre le moment où le mâtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un angekkok-poglit connaît cet instant. A force de patience et de ruse, il réussit à tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre angekkok parvenu en une salle immense, où l'on remarque, avec Leorugolu, et placé sous une lampe, dont l'huile dégoutte par-dessus les bords, un vaste bassin, dans lequel nagent et s'ébattent toutes sortes d'oiseaux aquatiques.
Vraiment l'optimiste le plus enragé fermerait les yeux devant la maîtresse de céans. Elle a, déclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers à eux. Mais le lecteur me saura gré de ne pas pousser-plus loin la description.
A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisément que l'abord de cettefortefemme soit difficile. Nul angekkok n'obtient cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk.
Le voyage aussi est long et pénible.
D'abord, on passe par le pays des âmes des défunts, qui ont, dit la chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent de rien. Heureuse contrée! De là,—je suppose que vous ayez l'avantage d'être angekkok-poglit,—vous arrivez à un affreux tourbillon d'eau qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une vélocité vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de très-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre inséparable Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller même la cheville du pied. Après cet exploit, on aperçoit une grande chaudière où mijotent des phoques,—destinés sans doute à la bouche auguste de Torngarsuk et de damoiselle son épouse. Après, c'est la niche du cerbère, dont nous avons parlé plus haut; après, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un accueil détestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout humide, la fait flamber et vous la promène sous le nez.
Il est dans le cérémonial alors d'avoir une syncope, provoquée peut-être, mais bien justifiée, du reste, par la puanteur de l'épreuve. Leorugolu profite de la pâmoison de son visiteur pour le faire prisonnier. Décidément, elle a une étrange façon d'interpréter les lois de l'hospitalité.
Par bonheur le Tornguk est là, à son poste, toujours fidèle, toujours prêt à tirer son protégé d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la bat comme plâtre, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Ce n'est peut-être pas d'une délicatesse achevée, mais entre divinités! Enfin, Leorugolu a cédé à corps défendant. Les deux compères lui dérobent sonaglerutit,—objet féminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en pudique compagnie,—avec lequel elle attire dans son domaine tous les poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable propriété de donner à son possesseur les meilleurs conseils pour se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volontés. Précieux talisman! que vous en semble? Une fois privée dudit aglerutit, tous les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait transportés, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et retournent à leurs baies accoutumées, où les groënlandais les prennent et les croquent à bouche que veux-tu.
Leur glorieuse prouesse accomplie, l'angekkok-poglit et son Tornguk rentrent joyeux et fiers chez eux, par la route la plus douce et la plus agréable qui se puisse imaginer.[5]
[Note 5: Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir forgé cette fable à plaisir, nous renvoyons aux nombreuses descriptions du Groënland, et entre autres à celle de Hans Egède.]
Il y a des esprits sceptiques qui douteront que l'angekkok-poglit Pumè eût pu exécuter cette brillante expédition et en revenir en trois minutes; mais les Esquimaux sont des simples de coeur. Ils ajoutèrent une foi absolue aux paroles de Pumè, qui avait ramené à foison la gent poissonnière dans les pêcheries, sans même demander à voir le magique aglerutit; bonnes gens! aussi ne connaissent-ils ni enfer, ni purgatoire après cette vie!
—L'angekkok-poglit épousera Toutou-Mak, se mirent-ils à crier sur tous les tons de la gamme.
Ensuite, chacun courut chez soi pour y quérir son meilleur morceau de phoque, baleine ou caribou, afin de contribuer au festin nuptial.
La viande, la graisse, le poisson, l'huile arrivèrent profusément chezPumè.
Les lampes furent rallumées, non pour éclairer la loge, car, dans ces contrées, la nuit est presque aussi claire que le jour, mais pour cuire les aliments.
Le repas fut bientôt servi. Il était splendide et se composait, indépendamment des mets habituels, de racines, appeléestugloronit, bouillies dans le spermaceti de baleine, salades faites avec de la bouse de renne tirée des intestins; entrailles de perdrix, gâteaux, confectionnés avec des raclures de peaux de veau marin; estomacs de caribous, tués avant qu'ils aient digéré leur pâture[6]; le plat par excellence: un couple de foetus de daim, rôtis, aussitôt après avoir été arrachés du ventre de la mère, et enfin un dessert de mûres de ronces nageant dans l'huile de baleine, comme dernier service[7]; le tout arrosé d'eau à la glace, car les Esquimaux-Groënlandais ne boivent pas l'huile, comme on le croit trop généralement.
[Note 6: Les sauvages du Mississipi, et en général, la plupart desIndiens de l'Amérique Septentrionale ont un goût très-vif pour ce genrede mets.—Voir, entre autres, le voyage du prince Maximilien deWied Neuwied dans l'Amérique du Nord,—Je renverrai également auxChippiouais, sixième volume des BRAMES DE L'AMÉRIQUE DU NORD.]
[Note 7: «Ce ventre de renne et la fiente de perdrix, préparés dans l'huile fraîche de baleine, sont pour ce peuple ce que sont parmi nous la bécasse et le coq de bruyère,» dit avec raison M. L.-E. Haton, dans sonHistoire pittoresque des voyages.]
Il y avait de quoi faire fête complète.
Quand le banquet fut près de sa fin, deux illirsut, dépêchées par Pumè, se rendirent à la loge de Triuniak et enjoignirent à Toutou-Mak de les suivre.
Elle refusa, moins pour se conformer à la coutume du pays que poussée par son insurmontable aversion pour l'angekkok-poglit. Sans faire attention à ses refus, les deux sorcières se jetèrent sur elle, afin de la soumettre à leur désir.
Témoin de cette violence, Guillaume Dubreuil voulut la faire cesser, quoiqu'il connût bien l'usage groënlandais de procéder ainsi au mariage.
—Que mon frère demeure tranquille, dit Triuniak en le retenant.
—Mais ta fille déteste ce vieillard!
—La volonté de l'angekkok-poglit est la volonté de Torngarsuk, répondit tristement Triuniak, qui n'approuvait pas cette union, mais l'acceptait avec le stoïcisme indien, parce qu'il n'estimait pas qu'il y eût au monde une puissance capable de l'empêcher.
Les illirsut emportèrent la Biche-Agile, hurlant de douleur, se tordant en convulsions et faisant des efforts inouïs pour leur échapper.
Malgré sa résistance, ses cris, ses morsures, elles la déposèrent dans la cabane de Pumè, alors débarrassée de ses convives.
L'horrible petit vieux sourit d'un sourire diabolique à l'arrivée de la victime.
—Qu'on la mette là, dit-il en indiquant un lit aux sorcières, qui se retirèrent aussitôt.
Puis, bouillant de satisfaction et de luxure, il se précipita sur la jeune fille.
Chez les Esquimaux la décence exige qu'une nouvelle mariée ne se rende à son époux que contrainte par la force physique. Toutou-Mak usa largement du privilège pour repousser et frapper l'odieux angekkok. Il en résulta une lutte furieuse des deux côtés,—ignoble de l'un, pitoyable de l'autre,—sur laquelle je demande la permission de tirer le rideau.
Tout à coup, Pumè, qui était debout sur le lit, où il s'épuisait à étreindre la jeune fille, tomba lourdement à la renverse, en lâchant une exclamation de douleur.
Sa tête avait porté contre un des poteaux de la hutte, et il s'était fracassé le crâne.
La nouvelle de la mort de Pumè se répandit de proche en proche jusqu'à la cabane de Triuniak. Elle y arriva grossie de force commentaires. Les mauvaises langues,—où n'y en a-t-il pas?—insinuaient que Toutou-Mak avait fait périr son mari, au moyen de sortilèges dont Innuit-Ili lui avait communiqué le secret. Le cas était grave. Les parents de l'angekkok pouvaient exiger une réparation sanglante. Triuniak, père de la Biche-Agile, courut à la loge du jongleur pour prendre des informations sur ce grave événement.
Dubreuil avait voulu l'accompagner, dans l'espérance de voir Toutou-Mak, mais il s'y était opposé, craignant avec raison que les Uski, irrités par les bruits qui circulaient sur la mort subite de leur angekkok-poglit, ne se livrassent à des violences contre l'étranger.
L'accident avait heureusement eu des témoins, deux premières femmes dePumè, qui s'empressèrent de proclamer l'innocence de Toutou-Mak.
Triuniak revint à sa cabane doublement satisfait, car sa fille était dégagée d'une alliance à laquelle il s'était soumis contre son gré et il caressait, dans son esprit, l'idée de la marier, après son deuil, à Innuit-Ili, que depuis longtemps il souhaitait d'avoir pour gendre.
Celui-ci ne se possédait pas de joie. Sa nature mobile, ardente, s'était enflammée comme la poudre à l'étincelle jetée sur ses sentiments par la déclaration de Toutou-Mak. Et, plus d'une fois, tandis que les illirsut enlevaient la jeune fille, il tenta de s'échapper de la hutte de son hôte, sans but bien défini peut-être, mais en proie à une fièvre de colore qui aurait pu le pousser au crime.
Sa nuit, cependant, fut bercée par des rêves charmants.
Le lendemain, il suivit Triuniak aux funérailles de Pumè.
Tous les membres de la tribu, réunis autour de la cabane de l'angekkok-poglit, dans leurs vêtements les plus sales, faisaient entendre des cris lugubres, s'arrachaient; les cheveux et déchiraient leurs habits, en signe de douleur. Cette scène, moins attendrissante que grotesque, dura environ une heure.
Alors, par une fenêtre de la hutte, sortit un parent de Pumè, portant sur son dos le cadavre du jongleur, enveloppé et cousu dans sa plus belle pelisse.
Il fut suivi de l'une des veuves du défunt, si hermétiquement encapuchonnée qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Mais par sa taille et sa démarche, Dubreuil jugea que ce n'était point la fille de Triuniak.
Cette femme tenait à la main un morceau de bois allumé. Elle fit le tour de la loge, en disant:
—Piklesrukpok (il n'y a plus rien à faire ici pour toi)!
Ensuite, les assistants recommencèrent leurs gémissements et se mirent en marche derrière le corps.
Au bout d'un quart d'heure, le cortège arriva dans un petit vallon jonché de tertres et d'amas de pierres. C'était le cimetière des Groënlandais. Une fosse de deux pieds de profondeur et de vingt de longueur était creusée dans le sol à peine dégelé à la surface, éternellement glacé au-dessous. Le cadavre y fut descendu et posé sur une couche de mousse, les jambes ployées sous le dos. A ses côtés on plaça, son canot, ses flèches, ses ustensiles et ses instruments de pêche et de chasse: non parce que les Uskimé croient que le trépassé aura besoin de tout cela dans le pays des âmes, mais afin que la vue des objets dont il se servait ne renouvelle plus leur chagrin, car ils disent que, s'ils pleuraient trop un mort, celui-ci pâtirait cruellement du froid dans le Ciel.
Cette cérémonie terminée, l'angekkok qui se proposait de succéder à Pumè dans son office, prit la parole, en dansant autour de la tombe et en frappant, avec un bâton, sur un tambourin fait; d'une côte de baleine tournée en cerceau, et recouverte d'une peau amincie.
—L'ami chéri de Torngarsuk s'en est allé, dit-il, sur le territoire des âmes, où il jouit d'un grand bonheur, j'en ai eu la révélation. Le soleil brille sans cesse d'un pur éclat dans le pays qu'il habite. Les rennes, les poissons de toutes sortes, les phoques et les morses abondent. La chasse et la pêche y sont faciles et agréables. Jamais les aliments ne manquent. Des chaudières, toujours bouillantes et toutes remplies de chair et de viande, sont constamment à la disposition de ceux qui ont faim, et les femmes les plus belles y préparent la couche de ceux qui veulent dormir.
»C'est dans cette délicieuse contrée qu'a été transporté Pumè; c'est là qu'iront aussi les Uski qui se montreront laborieux, adroits, dociles et surtout obéissants aux ordres des angekkut, ministres de Torngarsuk!»
Ayant dit, le jongleur donna, par un hurlement, le signal d'une nouvelle explosion de sanglots.
Le corps fut ensuite couvert d'une peau, avec un peu de gazon, sur lequel on entassa de grosses pierres, pour le préserver des oiseaux de proie et de bêtes fauves.
L'inhumation étant finie, les Uskimé reprirent le chemin de la loge du défunt, où les attendait le banquet des funérailles.
En entrant, les veuves de l'angekkok-poglit, voilées de leur capuce, les accueillirent par ces mots:
—Pumè que vous cherchez n'y est plus, hélas! il est allé trop loin!
Dans celle qui prononça à son oreille la formule de rigueur, Dubreuil crut reconnaître Toutou-Mak.
Il étendit le bras pour lui prendre la main; mais soit qu'il se fût trompé, soit que la jeune femme craignît de manquer à son devoir, les avances du capitaine restèrent sans réponse.
Tous les effets ayant appartenu à Pumè avaient été enlevés de la hutte comme impurs et déposés sur une pelouse voisine. Pour le repas, les convives se servirent de plats de bois et de chaudières de pierre ou d'argile empruntés ça et là. Cependant, comme on allait se mettre à table, c'est-à-dire s'accroupir à terre, Dubreuil remarqua, pendu au mur, un couteau de fabrique européenne, et qui était apparemment resté inaperçu dans le déménagement.
Après l'avoir examiné de près, il ne douta pas que ce ne fût son couteau perdu ou dérobé depuis quelque temps.
Sans plus de réflexion, il le décrocha, déclara que c'était sa propriété et le mit dans sa poche.
Cet acte souleva un moment d'horreur. Tous les assistants s'éloignèrent aussitôt de lui, comme d'un pestiféré.
Et l'angekkok, qui avait présidé aux obsèques, se levant, dit d'un ton prophétique:
—Innuit-Ili, tu as touché à un instrument souillé; va te purifier, ou tu mourras avant que douze lunes soient écoulées.
Pour ne pas froisser les sauvages par une violation publique de leurs coutumes, Dubreuil sortit de la cabane, mais non, on le pense bien, avec l'intention d'aller se déshabiller et se rouler nu sur les glaçons, considérés par les Groënlandais comme eau lustrale.
Il se posta derrière la hutte, et tâcha de voir, par quelque crevasse du mur, ce que faisait Toutou-Mak à l'intérieur.
Les désirs du jeune homme furent exaucés, car il découvrit la Biche-Agile près du lit d'une des veuves de feu Pumè. Cette femme venait d'accoucher. Près d'elle on découvrait encore certain vase qu'on a coutume de poser sur la tête des Esquimaues en mal d'enfant, pour faciliter leur délivrance.
La jeune mère saisit et coupa avec ses dents l'ombilic; puis elle plongea ses doigts dans un pot d'eau, que lui présenta Toutou-Mak, et les frotta sur les lèvres du marmot, en disant:
—Imekautet(tu as bu beaucoup).
Après cela, on lui offrit du poisson à manger. Elle le prit, y goûta, en barbouilla la bouche de son nourrisson, et lui secouant légèrement la main:
—Aiparpotet(tu as mangé en ma compagnie), prononça-t-elle.
Au bout de peu d'instants, elle se leva, s'habilla et vaqua à ses travaux, comme si rien d'insolite ne lui fût arrivé.
Dubreuil ne s'occupait plus d'elle, car Toutou-Mak avait passé dans une autre partie de la pièce. Bientôt, elle s'avança, capuchonnée de nouveau, vers la porte de la loge qu'elle quitta seule.
Guillaume sentit son coeur bondir de joie. Le soleil était couché depuis quelques instants. Il n'y avait personne aux environs. Le capitaine courut à la rencontre de Toutou-Mak.
D'un mot, elle l'arrêta et glaça son enthousiasme.
—As-tu fait la purification, mon frère?
Dubreuil ne voulut pas mentir.
—Pas encore; mais à quoi bon ces cérémonies vaines autant que ridicules? répondit-il en faisant un pas vers elle.
—Non, non, dit la jeune fille épouvantée, retire-toi, mon frère, si tu m'aimes, retire-toi, et garde-toi d'approcher créature humaine vivante avant d'avoir accompli le rite obligé!
—Où va ma soeur? dit-il pour changer la conversation.
—Toutou-Mak, repartit l'Indienne, va chercher ses ustensiles.
Et elle indiqua le mobilier du défunt.
—Qu'en veut-elle faire?
—Le rapporter dans la loge de l'angekkok-poglit, où il ne saurait nuire maintenant que l'odeur du mort est dissipée.
—Ma soeur souhaite-t-elle que je l'aide?
—Oh! non; Innuit-Ili, va te purifier, je t'en conjure.
—Je voudrais causer avec toi, Toutou-Mak, ma bien-aimée, dit Guillaume avec une chaleur communicative.
—Eh! s'écria-t-elle, la fille de Triuniak a le coeur gros aussi de ce désir…
—Eh bien! ce soir…
Elle secoua la tête avec mélancolie.
—Pourquoi pas ce soir?
—Innuit-Ili, cela est défendu.
—Défendu!
—Oui. Toutou-Mak ne doit point quitter avant trois lunes la loge de celui qui l'avait épousée. En parlant à un homme autre que son père, pendant son deuil, elle s'expose…
—Elle ne s'expose à rien. Tes jongleurs sont des misérables!
Et, du pied, le capitaine frappa le sol avec impatience.
—Elle s'expose au courroux de Torngarsuk, continua gravement laGroënlandaise.
—Ah! je me moque de ce…
—Mon frère! mon frère, va te purifier!
—Plus tard. Un mot encore.
—Je n'écoute plus.
—Un seul mot, un seul, ma belle, ma bonne Toutou-Mak? supplia Dubreuil.
—On vient, voici quelqu'un. Va te purifier, Innuit-Ili!
Et la Biche-Agile, qui avait ramassé à la hâte quelques pelleteries et ustensiles étendus sur le gazon, rentra brusquement dans la loge.
Le capitaine était dépité,—dépité contre le fanatisme de la jeune femme, dépité contre l'inconcevable timidité dont il avait fait preuve en cette circonstance.
—Lui avoir obéi comme un enfant! murmurait-il. Être resté là, immobile, à cinq pas d'elle, parce qu'elle me l'avait ordonné, au lieu de l'enlacer dans mes bras… Par Notre-Dame de Bon-Secours, suis-je un fou, un imbécile, un idiot, ou le capitaine Guillaume Dubreuil?… Est-ce que par hasard…
Une flèche sifflant à son oreille interrompit ce monologue.
Guillaume, qui, à ce moment, avait, par bonheur, fait un mouvement, se retourna et vit un homme fondant sur lui.
Cet individu brandissait une massue. Le capitaine n'avait pas d'arme.Pour lutter contre l'agresseur, il fallait recourir à toute son adresse.Avec la rapidité de l'éclair, le Français se fit cette réflexion, et, aulieu d'attendre son adversaire, se jeta, tête basse, dans ses jambes.
L'Uskimé ne prévoyait pas cette attaque, aussi soudainement exécutée que conçue. Il chancela et tomba tout de son long, en laissant échapper son casse-tête.
Guillaume le ramassa en un clin d'oeil, se précipita sur l'assaillant, et le menaçant du tomahawk:
—Pourquoi voulais-tu m'assassiner?
Le sauvage ne répondit point.
—Si tu ne parles, je t'assomme, reprit Dubreuil.
Même silence.
—Pour la dernière fois, je te préviens!
L'Uskimé poussa un sifflement aigu.
Aussitôt les gens rassemblés dans la loge de Pumè sortirent en désordre.
Dubreuil lâcha alors le sauvage, en disant:
—Ce misérable a voulu m'égorger!…
Les Esquimaux se mirent à ricaner, et l'antagoniste du capitaine s'esquiva.
—T'es-tu purifié, mon fils? lui demanda Triuniak.
—Oui, répondit-il, aussi irrité par cette question importune que par l'attentat dont il venait d'être l'objet.
—C'est bon; alors suis-moi.
—On allons-nous?
—Au logis. Mais laisse cette massue.
—C'est celle du vil meurtrier…
—Justement, mon fils; elle est impure.
—Encore!
Et le capitaine, malgré son exaspération, ne put s'empêcher de rire.
—Oui, elle est impure, repartit tranquillement Triuniak, car c'est la hache de Kougib.
—Kougib, le parent de Pumè?
—Lui. Et sa hache est impure comme toute sa personne, parce qu'il a ce matin porté un cadavre humain sur ses épaules.
—Je croyais cependant être son ami? fit Dubreuil en manière de réflexion.
—Si tu étais le sien, il n'est plus le tien, mon fils.
—Quel mal lui ai-je fait?
—Ah! il t'accuse d'avoir comploté avec Toutou-Mak la mort de Pumè.
—La mort de Pumè! nous! Tu m'avais pourtant dit que cette absurde calomnie était retombée sur ceux qui s'en étaient faits les fauteurs.
—Tu as des ennemis, mon fils, qui n'en a pas? dit sentencieusementTriuniak.
Puis il ajouta d'un ton méditatif:
—Ceux-là t'accusent encore. La preuve, Kougib te l'a donnée. Il veut sans doute venger l'angekkok-poglit, comme son plus proche parent. Il faut, mon fils, te mettre à l'abri de ses coups. Demain, nous partirons pour la chasse.
—Penses-tu, Triuniak, que je fuirai devant une inculpation aussi lâche que celui qui l'a faite? répondit fièrement le capitaine.
—Quand s'abat l'orage, il vaut mieux l'éviter, si on le peut, que de l'affronter. Innuit-Ili, demain, nous irons chasser le phoque.
—Mais Toutou-Mak? interrogea Dubreuil.
—Toutou-Mak n'a rien à craindre tant que durera son deuil, car elle est sous la protection de Leorugolu.
Tout en causant, ils étaient revenus à leur hutte.
Guillaume se coucha, assez mal impressionné par les événements de la journée.
Depuis quatre mois qu'il vivait au milieu des Esquimaux, l'idée de retourner dans son paya natal lui avait souvent fatigué l'esprit. Mais le moyen? Suivant toute probabilité, le malheureux jeune homme était condamné à végéter désormais et à rendre le dernier soupir dans ces glaciales contrées, véritable tombeau pour un Européen, parmi des sauvages d'une bienveillance équivoque, d'une brutalité très-franche, menant à l'excès, et toujours prêts à rendre l'étranger responsable de leurs mécomptes.
Dubreuil dormit peu. L'avenir lui apparut sous de noires couleurs. La pensée de Toutou-Mak, la certitude d'être aimé de cet être charmant, de la posséder bientôt tout entière, ne put même lui procurer un songe agréable.
A la pointe du jour, il se leva pour aider Triuniak à préparer ses kaiaks.
Lekaiakest le canot ordinaire des Esquimaux mâles; les femmes ont aussi le leur, appeléommiah. L'un et l'autre sont faits de peaux d'animaux marins tendues sur des côtes de bois ou de baleine, comme les anciensvitilia navigiades Bretons. Je ne saurais mieux, comparer le kaiak qu'à une navette de tisserand, mais à une navette longue de dix à douze pieds, large de deux et demi à trois. Légère comme une écorce de liège, et glissant sur l'eau comme un patin sur la glace, cette embarcation est toute couverte, à l'exception d'un trou rond au milieu. L'Uskimé s'assied dedans par cette ouverture, les pieds tendus vers l'un ou l'autre bout. Avec le bas de sa camisole, sanglée au rebord du trou, de manière que l'eau n'y peut pénétrer, avec ses manches étroitement serrées au poignet, sa jaquette autour du col, embéguiné dans sa coiffe, il s'identifie tout entier avec la machine. «Ce n'est plus un batelier ordinaire, ce n'est plus le pêcheur dans sa barque, c'est l'homme avec des nageoires, l'homme devenu poisson.»
La casaque de mer du Groënlandais,—celle dont il se sert pour la pêche à la baleine,—complète d'ailleurs la transformation. C'est une espèce de chemise où l'habit, les culottes, les chaussures, ne constituent qu'une seule pièce. Elle est en peau de phoque cousue à points si serrés que l'eau n'y peut pénétrer. Sur la poitrine on remarque un petit tube en os, par lequel on fait pénétrer, en soufflant, autant d'air qu'il est jugé à propos pour que l'homme se soutienne sans aller au fond. Ce trou est ensuite bouché avec une cheville. A mesure que la quantité d'air est augmentée ou diminuée à l'intérieur du vêtement, l'on peut descendre ou remonter à volonté. Vêtu de ce scaphandre, l'Esquimau devient ainsi un vrai ballon qui court impunément sur l'eau sans y enfoncer.
Que la tempête gronde, il la brave! Que la mer furieuse renverse le frêle canot, il reviendra à la surface d'un seul coup de son aviron, plat aux deux bouts comme une spatule, qu'il tient par le milieu, et avec lequel il exécute dextrement les évolutions les plus rapides, les mouvements les plus étranges.
Dubreuil avait déjà appris à manoeuvrer un kaiak. Grâce à son adresse naturelle, il était devenu à cet exercice aussi habile qu'un Esquimau.
Triuniak et lui, munis de javelots et de harpons, mirent chacun un canot sur leurs têtes et s'acheminèrent vers l'Océan.
Le temps était lourd, brumeux. On touchait au mois d'octobre, le froid se faisait déjà sentir avec vivacité, et, pour une journée sereine, on en avait trois ou quatre que les brouillards, la gelée et la neige rendaient insupportables.
En arrivant à la côte, ils se débarrassèrent de leur kaiaks et cherchèrent une baie abordable pour les lancer à l'eau.
Tandis qu'ils rôdaient sur les hautes banquises, Triuniak aperçut, au fond d'un fiord, un pin de forte dimension que les vagues roulaient sur la grève.
Grande fut la joie de l'Esquimau, car il n'y avait pas d'arbres de cette taille au Groënland, lequel ne produit, on le sait, que des arbustes rabougris.
Tout le bois de consommation est ainsi apporté de lointaines contrées aux habitants par les tempêtes.
—Mon fils, dit Triuniak à Dubreuil, attends-moi ici. A nous deux, nous ne serions pas assez robustes pour traîner cet arbre au village, je vais y courir et je ramènerai nos chiens. Pendant mon absence, tu iras à la crique de l'ours, nous en sommes tout près. Je suis sûr que tu y trouveras lespusi[8].
[Note 8: Phoque, veau marin.]
—Ne t'inquiète pas, mon père, j'en aurai une provision à ton retour, cria le capitaine à l'Uskimé, qui rebroussait chemin à grands pas.
Après avoir lutté longtemps avec des chances diverses de victoire ou de défaite, le soleil perçait enfin le voile de brume qui le cachait dans la matinée.
L'éblouissement causé par sa réfraction sur l'immense plaine de glace qui entourait Dubreuil, le fit songer à ajuster ses yeux à neige, sortes de besicles faites avec un morceau d'ivoire, dont les Esquimaux se servent pour tempérer la lumière intense réfléchie par leurs blanches campagnes, et se préserver ainsi de cette horrible affection que les Canadiens Français appellentaveuglement de neige.
L'ivoire ou le bois employé à leur confection est évidé intérieurement, pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux. Vis-à-vis de chaque oeil s'étend une fente transversale, très-étroite, longue d'environ un pouce et demi. En dehors, l'instrument est évasé sur les deux côtés, à angle oblique, en haut se trouve un petit rebord horizontal, qui se projette d'environ un pouce.
On assujettit ces lunettes par derrière, avec une lanière de peau de veau marin: les Uskimé en font encore usage, comme nous du télescope, pour voir à de grandes distances.
Aide de cet appareil, Dubreuil distingua, à un mille de lui, une troupe de phoques qui s'ébattaient gaiement à la tiède chaleur de l'astre diurne.
Le capitaine replaça son canot sur sa tête et se glissa, avec précaution, vers la crique à l'Ours, lieu où étaient rassemblés les veaux marins.
Quand il n'en fut plus éloigné que d'une centaine de pas, il descendit la côte, mit son kaiak à flot et nagea avec une vitesse incroyable, mais sans faire le plus léger bruit.
Il allait dans un tel silence qu'il passa inobservé par une troupe de lourds cormorans, occupés à pêcher dans une anse.
Arrivé à la hauteur de la crique, Dubreuil donna deux vigoureux coups de pagaie pour en doubler la pointe, saisit unreineinekou grand harpon auquel était fixée une longue ligne, et darda la pointe de l'arme dans le flanc d'un gros phoque qui venait de s'éveiller, au bruyant désordre de ses compagnons, frappés de panique par l'apparition du kaiak bien connu.[9]
[Note 9: Les pêcheurs, eu plutôt chasseurs de phoques, savent que cet amphibie est doué d'une certaine intelligence, et que, quand un troupeau a été chassé quelquefois par le même homme, il reconnaît cet homme et s'en défie plus que des autres chasseurs.]
Percé d'outre en outre, l'animal ne s'en roula pas moins dans l'eau et plongea.
Dubreuil laissa filer la ligne, attachée par l'autre extrémité à une peau de veau marin remplie d'air, destinée à servir de bouée pour suivre les traces du blessé.
Le phoque fuyant vers la haute mer, Guillaume lança son kaiak hors de la crique, pour lui donner la chasse, mais, en débouquant, une pierre décochée avec force l'atteignit au visage, il perdit l'équilibre et capota.
Dans la matinée de ce jour-là, en allant puiser de l'eau à la source commune, Toutou-Mak remarqua que Kougib et le futur angekkok-poglit passaient et repassaient fréquemment devant la cabane de son père. Ils la regardaient avec un air et des gestes qui inspirèrent des soupçons à la jeune fille. Évidemment, ils tramaient quelque perfidie. Toutou-Mak les suivit en cachette.
Les deux hommes prirent la route d'un petit bois de cormiers, distant de cinq ou six portées de flèche du village uskimè. Le chemin qui y conduisait était encaissé entre des rochers et tortueux. Bien de plus facile que de s'y glisser sans être aperçu. La jeune fille marcha sur leurs pas.
Arrivés dans le bois, ils s'arrêtèrent.
Toutou-Mak se coula derrière un buisson et écouta.
—Oui, disait Kougib, ils ont assassiné Pumè. J'en suis sûr. Comment expliquer autrement sa mort?
—Tu as bien raison, mon frère, répondit l'angekkok.
—Aussi, je vengerai la mort de Pumè.
—Torngarsuk l'ordonne. Ton empressement à devancer ses désirs lui sera agréable.
—Ah! si je n'avais pas manqué mon coup, hier! Il faut que ce blanc ait un charme pour détourner les traits.
—Sans doute, il connaît des choses que tu ne connais pas. Mais celui que dirige la main toute-puissante de Torngarsuk saura bien triompher de son ennemi. J'approuve ton dessein.
—Depuis longtemps on aurait dû en purger le pays.
—C'était aussi l'avis de Pumè.
—Ah! je le sais bien, répliqua Kougib. Sans Triuniak qui le protège, pour Le malheur de la tribu, il n'aurait pas fait long séjour parmi nous.
—On dit qu'il aime sa fille, fit l'angekkok insidieusement.
—Crois-tu, mon frère? demanda l'autre avec une expression haineuse.
—Et qu'elle l'aime aussi, ajouta le jongleur d'un ton négligent, mais qui cachait l'intention d'irriter son compagnon.
En effet, celui-ci avait été un des prétendants à la main de Toutou-Mak, et l'angekkok le savait fort bien.
—Tu dis qu'elle l'aime! s'écria. Kougib en fronçant les sourcils.
—Cela doit être. Pumè me l'a dit. Et, d'ailleurs, ne les a-t-on pas vus souvent ensemble? Qu'est-ce qu'ils allaient faire seuls, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, dis? On en a assez causé, dans la tribu.
Chaque parole du sorcier tombait comme une goutte d'huile bouillante sur le coeur de Kougib.
Il poussa un rugissement sourd et brisa dans ses mains un os de baleine qui lui servait de bâton.
—Et puis, ajouta l'angekkok, n'est-ce pas à ce misérable amour qu'il faut attribuer le meurtre de Pumè?
—Tu dis juste, trop juste, mon frère!
—Oh! continua le premier, enfonçant à plaisir le poignard dans la blessure, Toutou-Mak n'attendra pas la fin de son deuil pour épouser Innuit-Ili.
—Ne prononce plus son nom! il m'exaspère!
—Triuniak est décidé à la lui donner en mariage.
—Jamais! exclama Kougib.
—Si tu veux, certainement.
—Je le tuerai! fut-il répondu d'une voix rauque.
—Tous les angekkut te loueront de cet acte nécessaire, car Innuit-Ili est leur ennemi juré. Seulement, frappe bien et fort. Voici unoriosi[10] qui doublera la précision de ton oeil, la vigueur de ton bras.
[Note 10: Sorte de talisman.]
—Je remercie mon frère de sa bonté pour moi, dit Kougib en recevant du jongleur un sachet en peau, qu'il fourra dans sa botte.
—Tu dois te presser, dit le sorcier.
—Si je savais où il est, j'irais immédiatement.
—Torngarsuk m'a révélé qu'il était parti, ce matin, avec Triuniak, pour chasser.
—Où? dis-le moi.
—A la crique à l'Ours.
—Il y est avec Triuniak, fit Kougib en réfléchissant
—Est-ce que déjà mon frère aurait peur?
—Non, non, je n'ai pas peur. Mais ce Triuniak le défendra.
—Tant mieux!
Kougib fixa sur l'angekkok un regard inquisiteur.
—Mon frère a dit tant mieux; je ne comprends pas. Mon frère prétendrait-il me tromper?
—Les ministres de Torngarsuk ne trompent point, répondit sévèrement l'angekkok. Triuniak chasse avec Innuit-Ili. J'ai dit: tant mieux! parce que je pensais que Kougib avait la vue longue.
—Kougib n'a pas la vue longue, dit l'Esquimau en branlant la tête. Que mon frère ouvre donc encore son coeur.
L'angekkok jeta autour d'eux un regard rapide, et, croyant qu'ils étaient seuls, il reprit à voix basse, tandis que Toutou-Mak redoublait d'attention:
—Si Kougib attaque Innuit-Ili, Triuniak courra au secours de son ami, et Kougib les tuera tous les deux.
La Biche-Agile arrêta sur ses lèvres un cri d'horreur.
—Kougib comprend-il? poursuivit le jongleur.
—Pourquoi tuer aussi Triuniak?
—O l'aveugle! le sourd! proféra l'angekkok en levant les épaules. Mais tu ne vois donc pas que Triuniak mort, sa fille est à toi?
Kougib bondit d'admiration.
—Mon frère est grand, dit-il. Son oeil distingue dans le ciel, son oreille entend du fond de la terre.
—Va donc! et fie-toi toujours au serviteur de Torngarsuk! fit superbement le sorcier, dont la vanité avait été flattée par cet éloge naïf.
—Je pars tout de suite, mon frère.
—As-tu des armes?
—J'ai ma fronde et mon couteau. Mon arc a déçu mon attente. Je l'ai brisé.
—Songe que Torngarsuk veille sur toi!
L'angekkok, après ces mots, quitta son complice, qui prit aussitôt la direction de la crique à l'Ours.
Toutou-Mak sortit de son nid, dès qu'ils eurent disparu. Que d'agitation, que de trouble dans sa jeune âme! Son père et celui qu'elle aimait exposés à une mort qu'elle ne pouvait prévenir que par un acte condamné d'une manière absolue par les règles religieuses de son pays. Car les Esquimaux s'imaginent qu'une veuve qui, à partir du lendemain du décès de son mari, entre, durant les trois premiers mois de son deuil, en communication quelconque avec un homme, est destinée à périr dans le courant de l'année, ainsi que celui ou ceux à qui elle a parlé.
Si courte que fût la lutte des terreurs superstitieuses de la jeune femme avec ses tendresses, elle fut affreuse, de celles qui laissent sur le coeur des cicatrices indélébiles.
L'amour l'emporta.
Toutou-Mak s'élança sur la trace de Kougib. Puis craignant d'être surprise, elle prit une autre piste, qui devait la mener également à la crique à l'Ours.
Elle volait plutôt qu'elle ne courait sur la glace et sur la neige. Il fallait devancer l'assassin. Par malheur, dans son trouble, l'Indienne s'égara un peu. Elle perdit un temps précieux, et, quand elle atteignit le sommet d'un cap qui d'un côté dominait la crique, elle découvrit Kougib faisant déjà tourner une fronde autour de sa tête.
A cette vue, Toutou-Mak voulut crier, avertir son amant, dont elle n'était plus éloignée que de quelques pas. Ses organes refusèrent de la servir.
Elle s'affaissa, hors d'haleine, derrière un amas de congélations.
Ni Kougib, ni Dubreuil ne l'avait aperçue.
Après avoir lance sa pierre, constaté qu'elle avait frappé le but, et que le kaiak chaviré ne se redressait pas, le meurtrier détala au plus vite. Quoique blessé légèrement, Guillaume risquait de se noyer, car, étourdi par le coup, il ne faisait aucun effort pour remonter à la surface de l'eau.
Mais la faiblesse de Toutou-Mak ne fut que passagère.
Elle se relève, franchit la courte distance qui la sépare de la crique, se jette à la nage, et remorque le kaiak à la rive.
Peindre ses émotions dans ce moment serait impossible. Innuit-Ili vivait-il encore? avait-il succombé?
Aussitôt qu'elle a pu prendre pied, la Groënlandaise plonge sous le canot; elle le retient d'une main, et de l'autre défait le noeud qui lie la jaquette du batelier à la couverture de l'embarcation. Saisissant alors l'homme par les cheveux, elle l'arrache du kaiak et le traîne sur la grève.
Dubreuil n'était qu'évanoui. Il revint bien vite à lui, et grande fut sa surprise en voyant Toutou-Mak agenouillée, penchée sur son visage, qu'elle séchait sous ses baisers.