VII

—Est-ce un rêve? Ah! puisse-t-il se prolonger! durer toujours! murmura-t-il.

Mais elle:

—Il est sauvé! il est sauvé!

Puis, elle s'éloigne vivement, et reparaît au bout de quelques minutes avec un habillement sec complet.

—Change tes vêtements mouillés contre ceux-ci, mon frère, dit-elle.

—Et toi, ma soeur?'

—Il y a dans la cache de notre père un autre accoutrement. Je vais aller le mettre. Dois-je t'aider?

—Non, je mie sens assez fort. Retire-toi, ma bonne soeur, car tu frissonnes.

Toutou-Mak retourna à une petite grotte naturelle, formée par les glaçons, dans laquelle Triuniak avait l'habitude de serrer des provisions et de chaudes fourrures pour parer aux accidents, assez nombreux, qui arrivent à la chasse des amphibies.

Sa toilette était terminée lorsque Dubreuil la rejoignit dans la grotte.Il avait à la tête une blessure large, mais nullement dangereuse.

Toutou-Mak y appliqua une espèce de charpie, faite avec l'amiante[11], afin que l'impression de l'eau froide ne l'envenimât point, et, s'asseyant près du jeune homme qui l'interroge avec les yeux plus encore qu'avec les lèvres, elle lui conte l'incident du matin.

[Note 11: «Plusieurs montagnes (du Groënland) sont remplies d'amiante, ou pierre de lin incombustible, semblable à des éclats de bois. Lorsque l'amiante est battue, amollie dans l'eau chaude, on la peigne comme de la laine. Sa qualité singulière est que le feu, lui tenant lieu de savon et de lessive, blanchit ce linge, loin de le consumer. Les Groënlandais en font des allumettes pour leurs lampes. Tant qu'elles sont imbibées d'huile, elles brûlent sans se consumer comme le coton.»—Collection abrégée des Voyages, par Bancarel.]

En entendant le récit de cet infâme complot, Dubreuil avait peine à modérer sa colère.

—Oh! dit-il, en la pressant avec transport dans ses bras, que ne puis-je fuir avec toi, ma bien-aimée, joie de mon âme, soleil de ma vie! Que ne puis-je t'emporter dans ma belle patrie!

—Oui, soupira la Groënlandaise, tu songes à partir, à me quitter!

—Te quitter! oh! non, je le jure! Non, jamais je ne t'abandonnerai! j'en prends à témoin tes dieux et le mien!

—Vrai, tu m'aimes ainsi? fit-elle avec une candeur charmante, en cachant sa tête dans le sein de Guillaume.

Ils étaient profondément émus l'un et l'autre. Dubreuil sentait son cerveau s'enflammer, son coeur battre à rompre sa poitrine, ses doigts frémissants se nouèrent à la taille souple de la jeune femme, dont les douces caresses l'avaient embrasé d'un feu irrésistible.

Mais elle comprit le péril de la situation, se rejeta soudain en arrière, et s'écria d'une voix vibrante, qui calma l'impétuosité du capitaine:

—Mon père! malheureux, nous oublions Triuniak!

—Triuniak! je t'ai dit, ma soeur, qu'il était allé au village chercher des chiens.

—Kougib le rencontrera!

—Je te devine, Toutou-Mak!

—Oh! cours à sa défense.

—Tu m'accompagneras.

—Non, non, cela ne se peut. J'ai enfreint la loi du Succanunga, pour toi…

—Quelle loi? que veux-tu dire?

—Rien, mon frère, rien, répliqua-t-elle en pâlissant, vole au secours de Triuniak! mais promets-moi de lui cacher l'entrevue que tu as eue avec sa fille.

—Comment?

—Je t'expliquerai cela… plus tard… Sois prompt, ô mon bien-aimé!

En renouvelant cette recommandation, Toutou-Mak chargeait sur sa tête le costume déjà glacé dont elle s'était dépouillée, et quittait la grotte par le sentier qui l'avait amenée.

Dubreuil prit l'autre piste.

A moitié route du village esquimau, il rencontra Triuniak arrivant avec un attelage de chiens aux oreilles courtes et droites, au poil rude comme celui des loups.

—Quel motif t'a donc fait abandonner la chasse, mon frère? Tu es tout essoufflé! Du sang sur ton visage!

—Ce n'est rien, une égratignure. Mon père ne s'est-il pas croisé avecKougib?

—Non. C'est lui qui t'a mis dans cet état?

—Je le crains.

—Tu ne l'as donc pas vu Innuit-Ili? fit Triuniak avec quelque surprise.

—Je ne l'ai pas vu, mais j'ai lieu de supposer que c'est lui qui m'a lancé une pierre, tandis que je harponnais un phoque.

—Nul autre ne l'aurait osé, dit l'Uskimé d'un air rêveur.

—Enfin, je suis heureux que le scélérat n'ait pas attaqué aussi mon père.

—Pourquoi m'aurait-il attaqué?

—Je ne sais, je ne sais, balbutia le capitaine… Un pressentiment…Mais allons chercher l'arbre!

—La blessure n'est pas profonde? demanda Triuniak avec intérêt.

—Oh! non, une simple écorchure.

—Mon fils, reprit l'Esquimau avec gravité, il est nécessaire que tu t'éloignes de la tribu, pendant quelques lunes. Sans cela, ta vie courrait les plus grands risques.

—Mais où veux-tu que j'aille, père?

—Je réfléchirai. En attendant, comme voici notre arbre, aide-moi à le tirer de l'eau.

Aussitôt, ils attachèrent le pin avec des cordes de peau, et, s'attelant à ces cordes en même temps que les chiens, ils le halèrent sur la berge.

Là, Triuniak en abattit les branches avec une hache de silex, aussi tranchante que l'acier, et, après l'avoir élagué du faîte à la racine, il enfouit précieusement les rameaux sous des glaçons.

De nouveau, les mâtins furent attelés à l'arbre. Le Groënlandais les siffla d'une façon particulière, et ils partirent au galop, en traînant derrière eux l'énorme pièce de bois.

Le convoi rentra au village sur le tard. Les deux hommes n'avaient échangé que de rares paroles; l'un et l'autre étaient préoccupés par d'absorbantes réflexions.

Le jour suivant, Dubreuil, en se levant, trouva Triuniak en train de mettre en ordre son traîneau d'expédition, charpente en os de baleine, que recouvrait un léger, mais solide plancher de frêne.

—Nous allons chasser le caribou, lui dit son hôte. Fais un paquet de tes vêtements et prends toute les armes, car nous demeurerons plusieurs jours dehors.

Sur le traîneau, on chargea une tente, du poisson fumé, un pot d'huile, des effets de campement, et Triuniak donna le signal du départ.

Ce voyage précipité contrariait fort Dubreuil. Malgré l'assurance que lui avait réitérée l'Uski que Toutou-Mak n'aurait rien à redouter pendant leur absence, il se sentait le coeur lourd, oppressé, comme à la veille de quelque événement sinistre. Que deviendrait-elle? qui serait là pour la protéger, si, méprisant la loi du deuil, Kougib tentait de lui faire violence? Qui la soignerait si une maladie imprévue fondait sur elle? La quitter! la quitter sans la voir, sans lui presser la main! Cette idée seule ne suffisait-elle pas à bouleverser l'esprit du capitaine? Prier Triuniak de retarder, d'ajourner son entreprise, eût été inutile. Jamais le sauvage ne revenait sur un plan arrêté. Long à se déterminer, prudent dans ses actes, il était inébranlable quand il avait une fois pris une résolution.

Dubreuil avait bien la ressource d'une indisposition feinte. Mais outre que le mensonge prémédité lui répugnait, il tenait à prouver à son misérable agresseur qu'il avait encore manqué son coup.

C'était peut-être le meilleur moyen de l'empêcher de recommencer ses entreprises homicides, car notre Français savait parfaitement que la superstition agissait plus sur les Uskimé que la morale ou la raison. En le voyant sain et dispos, Kougib se figurerait qu'il était invulnérable.

Sous l'empire de ces considérations, le capitaine s'abstint donc de toute observation et suivit Triuniak qui se dirigeait vers l'ouest.

Le pays qu'ils parcoururent ce jour-là était montueux, semé à de longs intervalles de petits bouquets de peupliers et de saules nains, jonché de cailloux de jaspe et de marcassites jaunes comme l'or. La solitude était grande: elle effrayait par son silence mortel. A peine, parfois, un lièvre blanc déboulant d'un genévrier, ou un faucon gris traversant les airs à tire d'ailes, donnait-il une courte animation au paysage. Au reste, partout une affreuse désolation, des rocs noirs et nus, des abîmes insondables, des ravins lacérant le sol, des glaciers déchirant la nue.

Au soleil couché, les voyageurs campèrent sur le bord d'une source et allumèrent du feu avec deux morceaux de bois sec vigoureusement frottés l'un contre l'autre.

Après leur repas, Triuniak, qui s'était montré taciturne dans la journée, dit brusquement à Dubreuil:

—Innuit-Ili, ton coeur ne s'est-il pas attendri pour celui deToutou-Mak? Réponds-moi ouvertement.

Étonné de cette question soudaine, Guillaume eut un moment d'hésitation.

—Si je me suis trompé, reprit l'Esquimau, réponds toujours, ce qui a été dit n'aura pas été dit.

—Tu me parles comme un père, Triuniak, je te parlerai comme un fils, dit le capitaine en regardant franchement son hôte à la lueur de leur lampe.

—Mes oreilles sont prêtes à t'entendre, Innuit-Ili.

—Eh bien, oui, j'aime ta fille, je la désire pour épouse.

L'Esquimau s'inclina vers lui et lui lécha le visage, marque de la plus vive affection ou considération chez les Uski.

—Ton désir sera satisfait, car, moi aussi, je t'aime, dit Triuniak; mais avant de t'engager, écoute mon discours.

—Laisse couler les paroles de ta bouche, mon père; ce sont celles d'un sage, leur son est doux comme le murmure du ruisseau, leur sens est fort et pénétrant comme la lance du narval.

—Apprends, dit gravement Triuniak, que Toutou-Mak n'est pas la fille de mon sang. C'est l'enfant d'une race dégénérée, ennemie de la nôtre, qui habite, dans une île, là-bas vers le soleil levant. Toute jeune, elle fut prise dans une guerre et je l'adoptai pour lui sauver la vie mais Toutou-Mak a été engendrée par une nation maudite, les Indiens-Rouges. J'ai dit.

—Mon père, s'écria Dubreuil, j'aime Toutou-Mak telle qu'elle est. L'épouser sera pour moi un bonheur, car elle est bonne autant que belle, et je lui dois…

Il allait ajouter «la vie.» Mais le souvenir de la défense qui lui avait était faite fit expirer le mot au bord de ses lèvres.

Heureusement Triuniak n'insiste point. Ils causèrent encore un instant, et, roulés dans des peaux de morse, ils s'endormirent d'un profond sommeil.

Le lendemain, ils continuèrent leur route sans apercevoir de gibier. Mais le troisième jour, les chiens lancèrent tout à coup un renne d'une taille superbe. Il avait au moins cinq pieds de la sole au garrot, et ses magnifiques andouillers, à large empaumure, dépassaient le sommet des plus grands arbres.

Aussitôt, les deux chasseurs se mirent à sa poursuite: à la furie muette des chiens, car dans l'Amérique du Nord ces animaux n'aboient pas, le renne répondit d'abord par un cri de défi. Leste sur ses jarrets d'aciers, il bondissait avec une merveilleuse agilité, faisait deux ou trois cents pas, puis s'arrêtait, se retournait fièrement et avait l'air de provoquer la meute. Mais, au bout d'une heure de ce manège, comme les molosses ne quittaient pas ses brisées, il se décida à prendre un grand parti.

En ce moment, la chasse parcourait les rampes d'une montagne escarpée qui s'élevait par gradins à pic.

Triuniak, monté sur un des degrés supérieurs, tâchait de devancer le renne pour le tirer du haut d'une pointe de rocher, tandis que Guillaume Dubreuil suivait et appuyait les chiens.

Ce qu'avait prévu l'Uski arriva. La bête vint se heurter contre un mur de granit. Il fallait ou sauter plus bas, ou faire tête à la meute. Le renne se retourna pour juger de la force de ses ennemis, et pendant qu'il calculait ses chances d'évasion, en fouillant avec fureur la terre de son sabot, Triuniak lui décocha un flèche qui le perça au défaut de l'épaule.

Le noble quadrupède tomba, et les chiens se ruèrent sur lui comme des loups affamés.

—Prends garde à toi, mon frère, il n'est pas encore mort, cria leGroënlandais à Dubreuil, accourant à toutes jambes.

Mais, déjà, il était trop tard; le renne s'était relevé, comme mu par un ressort, et s'était jeté, en poussant une plainte déchirante, sur le capitaine, qu'il renversa d'un coup de sa terrible ramure.

Triuniak s'élança vers le jeune homme qui gisait horriblement mutilé près du corps expirant du monarque des montagnes groënlandaises.

Tant bien que mal il pansa ses blessures, l'installa sur son traîneau et revint à marches forcées au village.

En y arrivant, le pauvre père apprit que Toutou-Mak, sa fille chérie, avait disparu depuis la nuit de son départ.

L'hiver était venu, le long, le terrible, hiver des régions boréales, avec ses froids épouvantables qui font fendre les arbres, éclater les rochers, avec ses épais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12], qui brûlent, enlèvent la peau de quiconque s'expose à leur contact, avec ses tourmentes de neige, qui répandent la désolation et la mort partout où elles traînent leur livide linceul.

[Note 12: Les Canadiens-Français leur ont donné le nom de fumée de glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un réseau transparent et solide, sont souvent poussées par le vent, rasent le sol, dévastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux qu'elles atteignent.]

Alors se lamentent les êtres vivants: l'homme murmure dans sa hutte souterraine, le renard glapit aigrement à la recherche d'une maigre proie, l'ours grogne en sa tanière, les lourds cétacés mugissent dans les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un ciel de plomb.

Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitté son lit de souffrances depuis trois mois. Cependant l'état du malade s'améliorait, au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protégé avait bien failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne. Et, plus d'une fois, le patient s'était rappelé le proverbe français:Au cerf la bière, au sanglier le mière. Accablé par les douleurs physiques et morales, il souhaitait presque de mourir.

Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant à son esprit abattu, à son coeur flétri! Toutou-Mak n'avait pas été retrouvée, malgré les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'était pas probable qu'elle reparût au village. N'était-il même pas préférable qu'elle n'y revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infâme Kougib l'avait enlevée. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge était vide depuis la nuit où l'on avait cessé de voir Toutou-Mak!

Cependant, à mesure qu'il renaissait à la santé, Dubreuil reprenait quelque goût aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des contrées avoisinantes.

C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga où il se trouvait était séparée au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par un bras de mer que les Uskimé avaient traversé jadis en une demi-lune pour aller s'établir au sud, sur une île très-rapprochée de cette terre, et où la nuit était égale au jour.

—C'est là, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est là qu'Ajut a reconnu son frère Anningait dans son amant.

Guillaume savait que les Groënlandais appellent de ces noms le soleil et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le soleil est une jolie femme (Ajut).

—Comment cela? demanda-t-il.

—Je vais te le dire, mon frère.

Un soir, Ajut et Anningait étaient réunis avec plusieurs amis, dans une loge de cette île où ils se régalaient de chair d'ours et de graisse de phoque. On avait allumé des lampes, quoique ce fût en été, car, là-bas, ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait une passion pour sa soeur à l'insu de celle-ci. Après le banquet, il voulut lui faire des caresses sans être vu, et par conséquent il éteignit les lumières. Mais elle, très-curieuse comme la plupart des femmes, n'aimait pas ces caresses dérobées. Alors, elle noircit ses mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les vêtements de l'amant inconnu qui s'adressait à elle. Telle est la raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout maculé de suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mèche de mousse. Anningait en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut éteinte. C'est pourquoi Anningait (la lune) ressemble à un charbon ardent et ne brille pas comme Ajut (le soleil). Tous deux rentrèrent dans la maison, Anningait se mit à poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la carrière d'Ajut soit bien plus élevée que celle d'Anningait.

—Revenons à ce que tu me disais, mon père, reprit Dubreuil, après cette explication. Cette île est située au sud?

—Oui, mon fils, au sud de la terre ferme.

—Son climat est moins rigoureux que celui-ci?

—Beaucoup moins. On y voit de grandes forêts d'arbres comme celui que tu as ramené de la côte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et les rivières ne restent gelés que pendant cinq lunes, et la mer, tout autour, est poissonneuse.

—L'île est-elle habitée?

—Elle est peuplée par des hommes rouges, appelés Boethics.

—Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'écria Dubreuil, se rappelant queTriuniak lui avait dit que Toutou-Mak était originaire de cette tribu.

Les paroles du vieillard l'intéressaient vivement, car, si elles étaient exactes, cette île devait émerger de l'Océan atlantique, sur la route de France, vers la mer polaire, par les 47° de latitude nord environ. Mais, en apprenant qu'elle avait été la patrie de l'infortunée Toutou-Mak, l'intérêt du capitaine augmenta encore, sans qu'il sût vraiment pourquoi.

—Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrés, répondit son interlocuteur.

—Tu les as vus, mon père?

—Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont allés vers l'Orient, pour y établir leur résidence. Nous comptions alors une foule d'hommes braves et déterminés. Mais la maladie, le scorbut, les a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de l'île nous ont repoussés.

—Je croyais que vous aviez été les plus forts!

—Les plus forts! Si nous l'eussions été, mon fils, est-ce que nous habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitté cette île après l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux résider sous un ciel doux où l'hiver ne dure que sept mois, où l'été fait mûrir toute sorte de fruits savoureux, où les cours d'eau sont obstrués par le saumon, les bois encombrés par les rennes, que d'arracher une maigre subsistance à cette ingrate et détestable contrée! De mon temps les jeunes gens étaient plus courageux! Ah! ils ne se seraient pas laissé ainsi endormir dans la misère et le dénuement, tandis qu'à quelques journées d'eux règnent l'abondance et la fertilité!

Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tête blanchie par les ans.

—Cette île, mon père en connaît-il le nom?

—Les Boethics l'appellent Baccaléos.[13]

[Note 13: C'est à cette île qu'on donne à présent le nom deTerre-Neuve.]

—Baccaléos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son front, comme pour évoquer des souvenirs; j'ai déjà entendu prononcer ce nom… oui… par des pêcheurs normands, ajouta-t-il en aparté.

—Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapporté avoir vu des hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient échangé du poisson contre des ustensiles de même matière que les boutons de l'habit que tu avais en arrivant chez nous. Des hommes blancs étaient, disaient-ils, montés sur deskonè[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands qu'une baleine.

[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la pêche de la baleine.]

—Mais baccaléos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le capitaine Guillaume, prêtant une attention de plus en plus vive à ces renseignements.

—Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flèche, à grosse tête, couvert d'écailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement.

—La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite.

[Note 15: Nom donné autrefois à la morue.]

—On le prend sur le bord de la mer, en quantités si considérables qu'une seule pêche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une saison.

—Mais l'île est-elle vaste?

—Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son étendue. Je me rappelle, cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune à un kaiak pour en faire le tour.

—Mon père y est demeuré longtemps?

—Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis resté en captivité jusqu'à ce que j'aie pu m'échapper.

—As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton mélancolique.

—Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adoptée par Triuniak. Je sais seulement que son père commandait les hommes rouges. Elle tomba entre les mains des Uski le jour de notre débarquement dans l'île. Mais comme je fus pris moi-même ce jour-là, je ne savais pas ce qu'elle était devenue, quand, à mon retour, je la retrouvai ici.

—Mon frère pourrait-il me dire quel est le caractère de ces Indiens?

—Je les déteste et je les méprise. Ce sont les enfants d'une chienne et d'un loup, s'écria le vieillard avec autant de dédain que de dégoût.

Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet, il n'en put tirer une réponse satisfaisante.

Avec les données et les notions qu'il avait acquises, le capitaine dressa, sur une peau de renne bien passée, une carte des côtes du pays où il supposait être, avec le bras de mer désigné par le vieillard, et l'île de Baccaléos, par rapport à leur position présumée sur le globe.

Tout grossièrement esquissée qu'elle fût, cette carte ne manquait pas d'exactitude.

Sa confection, loin de décourager Guillaume par la vue de la grande distance où il était de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Océan, ou tout au moins le détroit dont lui avait parié le Groënlandais, de là gagner Baccaléos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-être que, tandis qu'on serait sur l'île, un vaisseau européen y viendrait faire la traite!

Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond de la mer que de périr lentement sur les glaces du Succanunga.

Mais le bateau, où le trouver? Partir en kaiak eût été un suicide? L'ommiah ou le konè n'offrent guère plus de chance! quoique l'un et l'autre soient une embarcation assez spacieuse, où les Esquimaux logent leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent quelque lointaine expédition, et quoique ce fût assurément sur ces bateaux qu'ils avaient dû passer à Baccaléos. Mais ils connaissaient la route, étaient en nombre, et rompus à ce genre de navigation.

Dubreuil, pourtant, avait fini par se décider à fuir, à tout hasard, sur un konè, dès que l'hiver serait fini, quand il lui vint une idée.

Il appela Triuniak;

—Mon père, lui dit-il, voudrait-il me faire un présent?

—Tout ce que j'ai est à toi, Innuit-Ili, répondit cordialement l'Esquimau.

—Je désire avoir l'arbre que nous avons trouvé près de la crique à l'Ours.

—Le pin? dit Triuniak:, presque fâché d'avoir engagé sa parole.

—Ce pin?

—Que veut en faire mon fils?

—Je veux faire un grand canot.

—Le Groënlandais se mit à rire.

—Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement.

—Tu verras que non, mon père.

La torche de l'espérance était rallumée dans son cerveau. Le capitaine recouvra promptement ses forces, son activité, son intelligence. Donnez un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car vous ne feriez plus de lui qu'un être faible, mou, sans utilité pour les autres, à charge à lui-même. La passion, c'est le mobile et l'expression de la vitalité.

Que vos efforts tendent donc toujours à lui imprimer une direction utile, jamais à l'étouffer.

Dès qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre, enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le fit exhumer. C'était un pin de la grande espèce, dont le tronc mesurait dix toises en longueur et quatre de circonférence.

Sur son emplacement même, le capitaine bâtit une cabane voûtée, avec des moellons taillés dans un banc de neige durcie, sur lesquels on répandit de l'eau chaude pour cimenter la maçonnerie par la gelée. Des disques de glace, placés de distance en distance, éclairaient l'intérieur de la hutte.

Enfermé chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une bisaiguë en dent de narval, il équarrit le gigantesque pin, lui donna la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait emprunté le tranchant à une défense de morse, il le creusa, l'évida et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de cinq.

Les Uskimé étaient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil navire.

Leur surprise ne devait pas en rester là.

Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver aux environs. Malgré l'imperfection de ses instruments et la mauvaise qualité du bois, il réussit à fabriquer des planches, dont il fit une quille, des bordages et des préceintes pour son vaisseau. Le tout fut recouvert de peaux, afin de le rendre étanche autant que pour le consolider.

Avec ses oeuvres mortes, le bâtiment eut alors sept pieds d'élévation, et une largeur de cinq.

Enchanté d'une construction dont il espérait tant, Guillaume songea à la ponter sur toute son étendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut se contenter d'élever deux demi-ponts à la proue et à la poupe, avec une passerelle au-dessus du maître-bau, passerelle destinée à soutenir le mât principal du bâtiment.

On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aidé par Triuniak et plusieurs Uskimé, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant toutefois que le navire leur servirait un jour pour opérer une descente sur l'île des Indiens-Rouges.

Seul, Triuniak soupçonnait peut-être les intentions de son hôte. Mais il était trop prudent pour laisser percer ses conjectures.

La coque du bateau terminée, Guillaume s'occupa du gréement. Il eut grand'peine à se procurer l'arbre nécessaire pour son mât principal. Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingéniosité du capitaine y suppléa. Dans une lourde pierre, façonnée en croissant, il ficha solidement des défenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de narval, plantée au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de baleine, les jas et l'arganeau.

A la fin de mai, l'oeuvre était terminée: mais Dubreuil avait plus d'une fois besogné sans relâche pendant quinze heures.

Restait une opération d'exécution difficile: le lancement, car on était à plus d'une lieue de la côte.

Tous les traîneaux du village sont rassemblés. Le bâtiment est assujetti sur les uns. Sur les autres, on place ses mâts, ses agrès.

Cinquante chiens sont attelés à la pesante machine, qui s'ébranle et suit bientôt un chenan de glace uni, disposé à cet effet.

On arrive à la côte.

Là, Dubreuil, qui songe à tout, qui veille à tout, a préparé un plan incliné, et un bâti latéral de glaçons, avec un bassin d'eau entièrement libre au-dessous.

Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est poussé dans le coulisseau, des Uskimé placés derrière, avec des câbles fixés à la poupe, l'empêchent de plonger trop précipitamment dans les flots.

Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes, et laToutou-Mak(ainsi Guillaume avait-il baptisé le bateau) glisse doucement et arrive sans accident à la mer, où elle se balance avec grâce, aux acclamations de tous les spectateurs.

Le coeur de Dubreuil était trop plein. Oubliant la compagnie qui l'entourait, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel, et remercia celui qui avait inspiré son entreprise et lui avait prêté le courage et l'adresse pour la mener à bien.

Ensuite, il établit le gouvernail, le mat de beaupré et le grand mât au sommet duquel furent arborées les couleurs de France, sous forme d'un pavillon blanc, en duvet de cygne, tissé, hélas! pour un autre usage, par la pauvre Toutou-Mak.

La journée ne pouvait se terminer sans une fête.

Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak présida aux préparatifs; tous ceux qui avaient concouru à la construction de laToutou-Maky assistèrent avec leurs femmes.

Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dépens des troupeaux amphibies de la côte.

Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskimé se livrèrent fort amicalement à l'échange de leurs huileuses cunè. Un simple rideau de pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystères des Groënlandais, qui, à tour de rôle, allaient s'ébattre dans la voluptueuse retraite.

De bonne heure, Dubreuil avait quitté ses convives et il s'était retiré à bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque ennemi ne détruisît, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait coûté tant de patience, il avait résolu d'en faire sa demeure, jusqu'au jour de son départ.

Le brave capitaine, réfléchissant à ce départ, le désirait et l'appréhendait en même temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un criminel, de délaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il s'était sincèrement attaché. Si l'Esquimau eût voulu l'accompagner, avec quelle satisfaction il l'aurait associé à sa fortune! Mais Triuniak aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu naître pour se risquer dans un voyage d'aventure. Le prévenir de ce voyage? Non. Il chercherait à arrêter Dubreuil par telle ou telle considération. Peut-être son dépit de n'être pas écouté le pousserait-il à anéantir le vaisseau!

—Non, non, s'écria Guillaume, je dois mettre à la voile brusquement, sans souffler mot de mon projet, et à la grâce de Dieu!

Cette exclamation venait de lui échapper, le lendemain matin, alors qu'il arrimait différents objets dans sa cabine, quand un kaiak se présenta à la poupe de laToutou-Mak.

Ce canot amenait Triuniak.

Le Groënlandais monta lestement à bord. Son visage était soucieux. Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement part du motif de sa gravité inaccoutumée.

—Mon fils, dit-il, après s'être accroupi sur le plancher, tu ne m'as jamais dit dans quelles intentions tu bâtissais ce grand kuné. J'ai respecté ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te proposes pas de me quitter.

La question était faite carrément. Impossible de s'y soustraire. Le capitaine prit un parti décisif. Le mensonge lui était odieux. Il répondit donc nettement:

—Je ne te cacherai pas davantage, mon père, que le souvenir de ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bonté, ni ta sollicitude incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en songeant à mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altérée, si ta fille, si Toutou-Mak fût devenue mon épouse, je me serais fixé à jamais dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue des lieux où elle passa sa jeunesse afflige mon âme. J'ai résolu; de m'en éloigner, de regagner la France, ou de périr dans l'abîme.

—Triuniak le savait, dit l'Uskimé; il comprend, tes chagrins, Innuit-Ili; il n'est point irrité contre toi. Mais pourquoi as-tu douté de sa tendresse?

—O mon père, je n'en ai jamais douté, le ciel m'est témoin! s'écriaDubreuil.

—Tu t'abuses toi-même, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes lèvres étaient muettes.

Le capitaine baissa la tête, et l'Uski continua;

—Si tu réussis, reviendras-tu nous voir?

—Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que celui-ci, et des instruments, des provisions pour récompenser les Groënlandais de leur généreuse hospitalité.

—Tu reviendras! répéta Triuniak, d'un air songeur.

—Je te le jure, mon père.

—Si je t'accompagnais, tu me ramènerais avec toi?

Et l'Indien plongea ses yeux perçants dans ceux du jeune homme.

—Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur!

—Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chérissais. J'éprouve peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'étant plus, toutes mes tendresses se sont portées sur toi. Je ne puis te laisser partir seul. Dans un rêve, Torngarsuk m'a conseillé d'unir ma destinée à la tienne, si tu t'obstinais à quitter le Succanunga, mais à une condition, c'est de ne point laisser mes ossements sur une terre étrangère!

Le capitaine leva la main en disant:

—Au nom du Dieu des chrétiens, moi Guillaume Dubreuil, naufragé sur cette côte, je prend» l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au Succanunga dès que tu en manifesteras la volonté.

—Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant. A présent, nous devons nous hâter de faire nos apprêts, car je crains que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton bâtiment, qu'il prétend être une invention du diable.

—Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre à moi. Si tu savais, Triuniak, comme mon coeur saignait à la pensée de me séparer de toi.

—Des provisions, dit l'Uskimé! j'ai tout le train de derrière d'un renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois carcasses de morse, et les cinq phoques tués avant hier; n'est-ce pas suffisant?

—Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas de vases assez grands pour en mettre la quantité indispensable! voilà ce qui m'inquiète.

—Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons comme de…

—Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'écria le capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.

Le soir même, les vivres et l'eau étaient à bord de laToutou-Mak. Durant la journée suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient, ainsi que deux kaiaks et un ommiah, pour servir de chaloupe.

Et le lendemain, après avoir remorqué le navire hors de l'anse où il était mouillé, les deux hardis aventuriers déployaient leurs voiles à une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Groënland, escortés par les sinistres prédictions des habitants du village, que la nouvelle de leur départ avait attirés sur la côte.

La Toutou-Mak présentait certainement un aspect des plus pittoresques, avec ses varangues garnies de peaux, et ses voiles de basane huilées à fond, pour les préserver de l'action de l'eau et du soleil.

Dans son ensemble, elle avait, il est vrai, à peu près la physionomie d'un vaisseau ordinaire; en y mettant beaucoup de bonne volonté, on l'aurait prise de loin pour une goélette. Mais, de près, c'était autre chose. Elle n'appartenait à aucun ordre de l'architecture navale; et, sans doute, si elle eût touché à quelque port civilisé, les habitants l'auraient considérée avec la même surprise qui frappa les Indiens quand, pour la première fois, ils aperçurent des vaisseaux européens. J'ai même lieu de croire que la figure placée au-dessus de l'éperon n'aurait pas du tout rassuré nos braves riverains. Dieu sait, cependant, quel soin le capitaine Dubreuil avait apporté à la sculpture de cette figure, le portrait intentionné de la fille de Triuniak, on l'a deviné. Il avait pourtant soulevé l'enthousiasme des Groënlandais, ce portrait, voyez un peu! Aucun qui n'eût reconnu la jeune et charmante Toutou-Mak. Et c'est ainsi que varient les goûts, la manière d'apprécier, déjuger les objets!

Quant aux marins qui montaient l'étrange bateau, à cette époque, vous et moi nous eussions crié qu'ils descendaient de la lune; peut-être même nous serions-nous signés! Le diable prenait tant et de si grotesques masques au XVe siècle. Vite! un prêtre, un moine, de l'eau bénite! Prions, mes frères, la fin du monde approche! Souvenez-vous que ce n'est que par notre intercession que la réalisation des funestes prédictions de l'an Mil a été retardée. Un exorcisme! un exorcisme!

Le fait est que les deux bateliers le disputaient par leur extérieur et par leur contraste personnel, en singularité avec le bâtiment. Tout velus de la tête aux pieds, l'un porteur d'une longue barbe noire, encadrant des joues d'une blancheur de marbre, l'autre la face glabre, d'un rouge de batterie de cuisine, ils avaient un faux air de l'Esprit malin, sous deux de ses métamorphoses favorites: le beau séducteur qui enlevé les jeunes filles, abuse des jeunes femmes, et le vilain démon qui s'introduit le soir, par la cheminée, au foyer du prolétaire pour lui acheter son âme.

Sans grand effort d'imagination, leurs bottes fourrées auraient recelé le pied fourchu, sous leur capuchon, plus d'un oeil perçant aurait distingué les indispensables cornes.

Assis à la poupe de son bâtiment, Guillaume Dubreuil tenait la barre du gouvernail; Triuniak, posté tantôt sur la passerelle, tantôt sur le pont de l'avant, manoeuvrait les voiles sous ces ordres.

Et laToutou-Makmarchait à merveille, la coquette! elle eût lutté avec le plus fort voilier qui fût encore sorti du havre de Dieppe. Suivant le calcul de Dubreuil, elle filait sept à huit noeuds. Depuis leur départ du Succanunga, c'est-à-dire depuis trois jours, ils avaient bien fait soixante lieues.

Triuniak ne se possédait pas de ravissement.

—Mon fils est le premier des angekkok-poglit, dit-il en s'approchant, une après-midi, du capitaine.

—Ah! si j'avais seulement une boussole! fit Dubreuil.

L'Esquimau ne savait, comme de raison, ce que c'était que la boussole. Dubreuil essaya, en vain, de lui expliquer le mécanisme de cet instrument.

—Si je le possédais, fit-il, et si le vent ne nous était pas trop contraire, avant deux lunes nous serions en France!

—Mais, repartit le sauvage, puisque ton pays est au soleil levant, nous irons bien sans le secours de ce que tu appelles une boussole.

—Oui, si les nuits sont claires et le temps toujours serein. Alors je pourrai m'orienter.

—Je croyais t'avoir entendu dire qu'à l'est, il faisait, dans cette saison, une chaleur qui ne cessait qu'à la lune des neiges.

—Oui, je t'ai dit cela, et c'est vrai.

—S'il fait chaud, le soleil brille alors, s'écria l'Uskimé, enchanté de sa logique, car, suivant ses idées groënlandaises, il n'y avait guère de chaleur possible sans soleil.

—Non, lui répondit Guillaume. Dans ma patrie, la chaleur est souvent excessive, et le ciel couvert. Mais c'est moins cela que je redoute que les brouillards.

—S'il fait du brouillard, on aborde, et on attend dans les îles qu'il soit passé, repartit Triuniak, qui ne concevait pas qu'on pût être éloigné de plus d'une journée de la terre.

Sans répondre à cette naïveté, Guillaume lui demanda:

—Es-tu certain, mon père, qu'il existe devant nous, à peu de journées, un pays habité?

—J'en suis sûr, car je l'ai traversé.

—Combien de temps es-tu resté en chemin?

—L'Uskimé compta sur ses doigts.

—Un quart de lune, dit-il ensuite.

—Tu as donc trouvé des îles sur la route?

—Sans doute, mon fils. Ou eussions-nous campé? Mais aurais-tu le désir de t'arrêter chez les Indiens-Rouges? ajouta-t-il d'un ton méfiant.

—Je ne sais, dit le capitaine. Où le vent me poussera, j'irai, j'avoue néanmoins que, si je le puis, je jetterai l'ancre à Baccaléos.

—Pour t'y faire égorger! les Boethics mangent les autres hommes.

—On m'a appris que ces gens trafiquent avec les blancs. Je le crois, car j'ai déjà entendu parler de leur île par nos pêcheurs. Aussi, ai-je confiance que, reconnaissant en moi un Blanc, ils ne me feront aucun mal. Quant à toi, mon bon père, je saurai bien te défendre… Ah! qu'est-ce que cela?

Un choc violent avait ébranlé le navire dans toute sa charpente.

—Aurions-nous touché? pensa Dubreuil. Mais quoi? en pleine mer. C'est impossible… à moins d'un écueil sous-marin, ou un glaçon!…

Et il cria à Triuniak;

—Mon frère, abats les voiles.

Cependant le bateau recevait des secousses alarmantes; il roulait de bâbord à tribord d'une façon inconcevable, car l'Océan était calme et la brise régulière, quoique forte.

Laissant le gouvernail, Guillaume s'élança à l'avant du navire, qui formait leur soute aux provisions.

Quelle fut la stupéfaction du capitaine, en apercevant une longue corne de narval passée à travers la joue de tribord. Elle ressortait de plus de deux pieds sous le pont. Un de ces dangereux cétacés avait rencontré le vaisseau, et s'était pris par son arme dans la carène: il n'y avait pas à en douter. Le cas était d'une gravité extrême; car, en doublant d'efforts pour se dégager, l'énorme poisson menaçait de faire chavirer l'embarcation De plus, le bois se fendait là où il l'avait troué, et l'eau commençait à ruisseler dans la cale.

Dubreuil appela:

—Triuniak! Triuniak!

L'Esquimau accourut.

—Que me veux-tu, mon fils?

—Tiens! lui dit Guillaume.

—Le poisson à la longue corne!

—Oui, c'est un narval; mais n'y a-t-il aucun remède?

Attends, Innuit-Ili.

En disant cela, Triuniak se dépouillait de sa casaque et de ses bottes. Aussitôt déshabillé, il saisit un harpon, et sauta à la mer. Le vaisseau était en panne. Triuniak plongea sous la quille.

Peu à peu, Dubreuil, qui se tenait sur le beaupré, vit la mer se teindre en rouge, son bâtiment oscilla avec violence pendant une minute, puis les mouvements diminuèrent et cessèrent tout à fait.

Triuniak reparut à la surface des vagues.

Il tendit son harpon au capitaine, en prononçant ces mots:

—Il est mort. Innuit-Ili, donne moi une corde avec un crochet.

Quant il eut ce qu'il avait demandé, l'Esquimau replongea, demeura quelques secondes sous l'eau, remonta au-dessous et dit:

—Mets un kaiak à la mer.

Dubreuil lui obéit à l'instant.

Triuniak s'aidant des liures de beaupré, grimpa dans le canot, fixa à sa ceinture la corda que lui avait remise Guillaume, et lança, de toute sa vigueur, l'esquif en avant de laToutou-Mak, après avoir dit, au capitaine:

—Mon frère va presser sur la corne.

Ses instructions furent exécutées, et, au bout d'un quart d'heure à peine, le poisson, auquel Triuniak avait lié son crochet, cédant à la traction du canot d'un côté, à la poussée du capitaine de l'autre, quitta le bois dans lequel il s'était enchevillé, et flotta à la remorque du kaiak.

Quand Dubreuil eut fermé la voie d'eau, on hissa le narval à bord de laToutou-Mak.

Il avait vingt pieds de long.

Les aventuriers, ayant autant de provisions qu'il leur en fallait, se contentèrent de déchausser sa magnifique lance d'ivoire, et abandonnèrent la carcasse aux goélands, après avoir levé quelques filets pour leur repas du jour.

On avait retendu les voiles, et le navire cinglait admirablement, en faisant route vers l'est-nord-ouest.

Dans la soirée, Dubreuil, qui avait établi son domicile près du gouvernail, ne remarqua pas sans appréhension un point noir courant au ciel, du septentrion en orient.

C'était le précurseur trop fidèle d'une tempête.

Elle éclata au milieu de la nuit. D'abord, le vent s'éleva par degrés: l'Océan grossit, écuma. Ensuite retentirent de longs mugissements. Quelques paquets de mer balayèrent le gaillard d'avant. Pour empêcher que l'eau n'emplît l'espace libre compris entre les deux ponts, ce qui aurait déterminé la submersion du navire, Guillaume fit couvrir cet intervalle de peaux huilées.

Le vent augmentait.

Aux flancs de laToutou-Mak, il fouettait furieusement les vagues, tordait son grand mat comme un roseau, jouait avec le frêle, bâtiment, qu'il lançait de la cime d'une montagne liquide dans le fond d'un gouffre, le rattrapait au moment où il semblait devoir être englouti, le renvoyait au sommet d'une lame géante, et le traitait enfin comme le volant d'une raquette.

Jusque-là, pour un marin expérimenté, le danger n'était pas extrême.

Mais les rafales sèches, stridentes, ne tardèrent pas à fondre sur le malheureux navire. Elles le martelaient à droite, à gauche, en avant, en arrière, partout. On eût dit qu'elles voulaient le fracasser, le réduire en pièces. Avec elles, l'Océan se prit à pousser des rugissements atroces, et à déferler sur la poupe et la proue de laToutou-Makavec une rage telle que Dubreuil fut obligé de quitter sa place, de peur d'être emporté par l'ouragan.

Du reste, le gouvernail ne fonctionnait plus. La nuit était si noire qu'on ne voyait pas d'un bout du vaisseau à l'autre; le naufrage, la mort paraissaient inévitables.

Dans la cabine régnait une obscurité profonde, et il y avait déjà un demi-pied d'eau.

Triuniak chantait au milieu des ténèbres, mais son chant était lugubre.C'était comme la prière des agonisants.

—Torngarsuk n'a pas voulu protéger le voyage d'Innuit-Ili, dit-il au capitaine.

—Implore plutôt le Dieu des blancs et laisse là ton idole! répondit sèchement Dubreuil.

Alors, il s'aperçut que l'eau haussait dans la cabine.

—Vais-je me laisser abattre? s'écria-t-il, vais-je périr faute d'essayer de me sauver? Non. Je ne serais plus moi. Aide-toi, te ciel t'aidera!

L'Esquimau continuait son antienne.

—Triuniak, lui dit-il, cherche un vase et imite-moi.

—Pourquoi faire? dit insoucieusement le Groënlandais.

—Vider l'eau qui envahit notre bateau.

—Ce sera un travail sans fruit, mon fils.

—Non, non, s'écria Guillaume, frappant du pied avec impatience; fais comme moi, il y a encore de l'espoir!

Le capitaine s'empara d'un vaisseau de bois, et courageusement se mit à rejeter dans la mer l'eau qui, à tout instant, envahissait son navire. Ce travail était pire que celui de Pénélope, car Dubreuil ne parvenait pas à arrêter le flot qui montait de plus en plus.

Triuniak s'était difficilement décidé à le seconder. Il l'assistait de mauvaise grâce, avec la tiédeur d'un homme convaincu que sa mort est proche et que nul effort ne le pourrait sauver.

D'ailleurs, il ne se plaignait ni ne murmurait; il attendait froidement l'accomplissement de sa destinée. Bien qu'il paralysât l'activité habituelle de son compagnon, ce stoïcisme obligeait Dubreuil à une secrète admiration.

La Toutou-Mak commençait à enfoncer; le capitaine jeta la meilleure partie des provisions par-dessous bord. Ce moyen suprême lui réussit. Le bateau se maintint à fleur d'eau, jusqu'à ce que, vers le matin, la tourmente s'apaisa tout à coup.

Un beau et joyeux rayon de soleil jaillit à l'horizon comme pour saluer la trêve que venaient de signer les éléments.

Sa brillante clarté réconforta le capitaine.

Cependant ils n'étaient point encore sauvés.. L'Océan moutonnait autour d'eux. Leur bateau, fatigué, défoncé, ouvert en vingt places, menaçait de sombrer. Nulle part on ne distinguait une côte, et les deux navigateurs avaient de l'eau jusqu'à la ceinture.

—Allons, hardi, mon père! criait Dubreuil, vidons notre koné.

L'Esquimau, lui aussi, s'était senti ranimé par l'apparition de l'aurore.

Il lutta d'ardeur avec le capitaine, et, après un travail opiniâtre qui dura jusqu'à midi, ils eurent la satisfaction de voir leur embarcation à peu près asséchée, et leurs voies d'eau aveuglées avec des morceaux de peau de phoque.

Le grand mât avait été cassé. On le raccommoda du mieux possible, ainsi que le gouvernail, et le navire reprit assez légèrement sa route.

—Innuit-Ili, dit Triuniak au Français, tandis qu'ils mangeaient une tranche de morse à demi avarié par l'eau de la mer, je veux apprendre à connaître le Dieu de ta race, car il est plus fort que celui des Uski. Il a battu Torngarsuk: tu m'enseigneras à le remercier.

—Mets-toi à genoux, joins tes mains, et répète avec moi les paroles que je vais prononcer, répondit aussitôt Dubreuil.

Ils se prosternèrent tous deux sur le pont, et, d'une voix profondément émue, Guillaume récita le Credo, cette éloquente reconnaissance de la divinité par les chrétiens.

—Tu m'instruiras dans ta religion, mon fils, dit l'Uski, quand ils eurent élevé à l'Éternel l'hymne de leur gratitude.

—Oui, mon père, dès que nous serons en France.

Et, à part lui, il ajouta:

—Seigneur, faites que nous y arrivions un jour! Si ce n'est pour moi, que ce soit pour la conversion de ce bon sauvage, et pour la glorification de votre saint nom!

—Un oiseau! cria tout à coup le Groënlandais, en montrant un guillemet noir qui venait de se percher au haut du mât.

—Mon père, nous approchons de la terre. Ce volatile en est le messager. Tu vois que le Dieu que j'adore a exaucé nos prières, dit Dubreuil plein de joie.

Bientôt, des pétrels se mirent à croiser dans le sillage de laToutou-Mak. Ces jolis habitants de l'air, planant gracieusement sur leurs ailes déployées, se balançaient, une minute, puis rasaient le navire avec la rapidité de la flèche. Ils allaient, partaient, revenaient, décrivaient cent évolutions, et finissaient par s'abattre pour faire une course pédestre à la cime des flots.

—Voici la côte! dit Dubreuil.

Et son doigt indiqua une ligne blanche, vivement incidentée, qui découpait le ciel droit devant eux.

Elle avait avec celle du Groënland une frappante ressemblance.

Triuniak mit ses yeux à neige pour l'examiner.

Au bout d'un moment, il dit à Dubreuil:

—Innuit-Ili, je reconnais ce rivage. C'est celui où nous avons abordé, il y a quinze hivers, quand nous sommes allés faire la guerre aux Irkili[16].

[Note 16: C'est ainsi que les Esquimaux nomment quelquefois lesIndiens-Rouges.]

—Quoi! ce n'est pas Baccaléos! fit le capitaine d'un ton désappointé.

—Heureusement, mon fils, car ici nous trouverons des amis et tout ce dont nous aurons besoin, tandis qu'à Baccaléos, nous serions accueillis par les flèches et la fureur de l'ennemi, plus cruel que la tempête à laquelle nous venons d'échapper.

—Est-ce une île?

—Non, c'est une terre ferme, comme le Succanunga. Elle est peuplée par des gens de notre race. Ils furent nos alliés autrefois. J'espère qu'ils feront bonne réception à Triuniak et à son ami.

—Mais l'île de Baccaléos, où est-elle?

—A l'orient de cette terre, dont elle n'est séparée que par un étroit canal.

Sur cette indication, le capitaine eut, une seconde, l'idée de mettre le cap plus à l'est, quoique le vent le portât directement à la côte. Mais le délabrement de son embarcation l'en empêcha.

A la nuit tombante, ils entrèrent dans une baie, où Dubreuil jeta l'ancre.

Le lendemain, dès l'aube, ils lancèrent leurs kaiaks à la mer et gagnèrent le rivage. Il était encore jonché de glaçons, mais les approches de l'été se manifestaient de toutes parts. L'air avait plus de chaleur qu'au Groënland, la brise moins de vivacité.

Au sommet de la côte, l'oeil se reposait, à un mille de distance au plus, sur de vertes pelouses, ornées de jolis arbres, dont les boutons d'émeraude commençaient à s'ouvrir aux haleines bienfaisantes de la saison nouvelle.

Ce réjouissant spectacle rappelait trop au capitaine une scène de la fin de février, dans sa patrie, pour ne pas l'émouvoir doucement. Mais la comparaison ne se pouvait longtemps soutenir. Ces montagnes de glace, ces amas de neige fondante, cette absence d'êtres humains, lasauvageriede ces lieux vous ramenaient bien vite et bien douloureusement au milieu de la mer septentrionale. Eût-il voulu caresser davantage ses illusions, Dubreuil y aurait été enlevé, tout d'un coup, par un grondement que les chasseurs les plus intrépides n'entendent jamais sans émoi.

—Les ours! les ours blancs! s'écria Triuniak.

Le capitaine, levant la tête, aperçut une douzaine de ces féroces animaux à la crête d'un cap glacé.

Ils étaient grands, maigres, décharnés. Leurs prunelles étincelaient de cruauté, et leur langue rouge, pendant d'une gueule armée de crocs aigus, semblait avoir soif de sang.

Ils coururent hardiment, deux par deux, sur nos voyageurs. Leurs intentions étaient très-claires. Il n'y avait pas à s'y tromper.

Dubreuil et Triuniak avaient des armes, plus une bravoure à toute épreuve. Mais quelle bravoure, quelles armes opposer à une bande de cette espèce! Le meilleur parti à prendre, le plus sage, c'était de battre en retraite. Où aller? la question se dressait redoutable, pressante! Les ours ne quitteraient cas aisément leur proie.

—Retournons à nos Canots, fit le capitaine à Triuniak.

Aussitôt ils se laissèrent glisser en bas de la côte. La troupe ennemie y arriva au moment où ils venaient de se jeter dans leurs embarcations.

—Au navire! c'est au navire qu'il faut nous rendre! dit Dubreuil.

—Les ours nous y suivront!

—N'importe! Nous nous défendrons. Partout ailleurs ils nous atteindraient, ou le reflux nous emporterait vers la haute mer, ce qui serait tomber d'un péril dans un autre.

LaToutou-Makétait mouillée à un demi mille de la plage. On n'avait pu l'approcher plus près, à cause des glaçons dont le fond de la baie était encombré.

Le chemin était difficultueux pour un canot entre ces glaçons. Les ours, qui s'étaient précipités à la mer sans hésiter, gagnèrent sur les kaiaks. Peu s'en fallut même que celui de Dubreuil ne fût rejoint et coulé par un des carnassiers.

Il levait déjà sa lourde patte, aux griffes acérées, sur le mince esquif, quand Triuniak le frappa à la tête d'un coup de pagaie, qui tourna contre l'Esquimau la fureur de l'animal.

Pour s'y soustraire, le Groënlandais quitta son canot et sauta sur un glaçon. Stupidement, comme l'avait deviné Triuniak, l'ours passa sa rage sur le kaiak qu'il déchira en morceaux.

Pendant ce temps, l'indien, se faisant un radeau du glaçon, arrive au navire où Dubreuil l'a précédé, monte sur le pont, et prend position près de son ami.

—Voilà, dit gaiement le capitaine, une compagnie dont nous nous serions volontiers privés.

—Si tu n'as pas peur, mon fils, nous nous en tirerons, dit l'Indien.

—Peur! dit Dubreuil en riant. Ah! père, tu ne me connais donc pas encore! Tiens, juge si j'ai peur!

Et, brandissant une angovikak ou lance non barbelée, il la planta dans l'oeil d'un ours qui cherchait à escalader le vaisseau.

La douleur fit malheureusement lâcher soudain prise à l'animal; il retomba dans l'eau, et Guillaume, qui tenait la lance à deux mains, perdant son point d'appui, fut entraîné dans cette chute.


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