Le reste de la troupe arrivait avec une effrayante célérité.
Pour secourir son ami, s'il échappait aux griffes de l'animal blessé,Triuniak n'avait qu'un moyen. Il l'employa.
Sautant à la soute aux provisions, l'Esquimau saisit dans ses bras cinq ou six gros quartiers de phoque, et remonta, d'un bond, sur le gaillard d'avant.
Les ours arrivaient en groupe sous la poulaine du navire.
Triuniak leur lança la pâture, morceau par morceau. Les bêtes affamées se précipitèrent, en grognant, en se disputant, sur cette proie, et, pour un moment au moins s'écartèrent de laToutou-Mak.
Pendant ce temps, sans perdre son sang-froid, Dubreuil avait plongé sous le vaisseau et reparaissait à la poupe.
—Mon frère, lui dit Triuniak, change de pelisse et de bottes, tu en as le loisir. J'amuse nos ennemis.
Une minute après, la toilette du capitaine était faite.
Muni d'une nouvelle lance, il se remettait à son poste à côté deTriuniak.
A cet instant, une pique sortit obliquement de l'eau, puis une tête longue, blanche, pantelante, puis le corps du monstre que Guillaume avait blessé. Péniblement, et en soufflant comme un soufflet de forge, il gravit sur un glaçon. On le vit ensuite arracher, avec ses énormes griffes, l'arme fichée dans son oeil, la briser de fureur, ramasser de la neige dans sa patte et l'appliquer sur sa plaie, comme s'il eût eu connaissance des effets styptiques du froid.
Cela fait, il leva son mufle sanglant vers ses ennemis, articula un grognement et revint à la charge.
Triuniak l'attendait de pied ferme; il lui décocha une agliguk, flèche volante, qui le renversa cette fois pour ne se relever jamais. Ses compagnons alors se ruèrent sur son cadavre, le tirèrent sur la plage et le déchiquetèrent à belles dents.
Repus par ce banquetfratriphage, ils s'éloignèrent enfin, délivrant nos voyageurs des transes assez vives qu'ils leur avaient causées.
Cependant le retour de ces redoutables carnassiers était à craindre; c'est pourquoi Triuniak proposa de les poursuivre tandis que l'apaisement de leur faim les rendait lourds et plus faciles à tuer. Dubreuil approuva son conseil. Comme nos hommes avaient perdu un kaiak, ils retournèrent à la côte sur leur ommiah.
En arrivant au sommet, ils découvrirent les ours fuyant vers le nord, ardemment pressés par une bande d'Esquimaux.
—Voilà nos alliés, dit Triuniak, en montrant les Indiens.
—Penses-tu, mon père, que nous devions nous montrer à eux? demandaDubreuil.
—Je t'ai dit qu'ils nous recevront comme des frères.
—Mais il y a longtemps que tu ne les as vus. Peut-être leurs dispositions ont-elles changé depuis lors.
—Le coeur des enfants de Torngarsuk ne change jamais, répondit Triuniak l'un ton convaincu.
—Je te crois. Pourtant, j'aimerais mieux les éviter. Nous n'avons pas besoin d'eux. Il y a ici des pins, de la résine, le gibier paraît abondant. Si tu étais de mon avis, nous ferions à notre navire les réparations qu'il exige, et nous repartirions immédiatement.
Cette proposition ne paraissait pas sourire au Groënlandais. Peut-être les dangers qu'il avait courus le dégoûtaient-ils déjà de son projet, peut-être le désir de revoir d'anciens amis l'emportait-il dans son esprit sur toute autre considération. Quoi qu'il en soit, il répondit à Dubreuil:
—Mon fils, nous ne poumons éviter tes Uski de ce pays.
—Oh! dans-quatre ou cinq jours nous remettrons à la voile!
—Mais les Uski chassent constamment dans ces parages. Si nous avions l'air de les fuir, ils nous traiteraient en ennemis. Je te le dis, portons-leur des présents.
—Des présente! nous n'en avons pas.
—Mon fils a oublié qu'il nous reste un morse tout entier. Nous les inviterons à le partager avec nous.
—Soit! que Triuniak fasse comme il l'entend! dit le capitaine en refoulant le dépit que lui causait l'obstination du Groënlandais.
Ils marchèrent donc à la rencontre des Esquimaux. Au surplus, eussent-ils voulu se cacher alors, qu'il était trop tard. On les avait aperçus, et les chasseurs avaient détaché deux de leurs hommes pour reconnaître les étrangers.
Parvenus à quelques pas d'eux, les émissaires firent une halte et préparèrent leurs armes avec des intentions hostiles.
Ils étaient vêtus à peu près comme les Esquimaux du Groënland, mais ils en différaient beaucoup par leur physionomie dure et repoussante. En leur présence, on se sentait devant une tribu belliqueuse et d'humeur jalouse.
—Dépose tes armes, mon fils, dit Triuniak au capitaine, en jetant sur la neige son arc, ses flèches et sa lance.
Dubreuil lui obéit à contre-coeur.
Triuniak s'avança paisiblement alors vers les arrivants. Mais ceux-ci restèrent armés.
—Mon frère, dit le Groënlandais, je suis Triuniak du Succanunga. J'ai fait avec vous la guerre aux Boethics. Voulez-vous allumer une lampe avec nous?
—Pourquoi mon frère a-t-il quitté le Succanunga? s'écria l'un desIndiens, dans la même langue que Triuniak, mais avec un accent queDubreuil eut quelque peine à saisir.
—Moi et mon fils Innuit-Ili, nous avons quitté le pays pour visiter les braves guerriers d'Itteblinik,[17] répondit-il.
[Note 17: Mot à mot:contrée des marais glacés(Labrador).]
—Est-ce bien là la raison? fit le sauvage d'un ton soupçonneux.
—La langue de Triuniak n'est pas fourchue et son coeur est droit, répliqua fièrement le Groënlandais. Que mes frères demandent à mon fils!
Dubreuil s'approcha alors.
A sa vue, les nouveaux venus poussèrent un cri de surprise.
—Heigh-yaou!
—C'est, reprit Triuniak, un homme blanc que j'ai adopté.
—Heigh-yaou! heigh-yaou! répétaient les autres.
—Nos frères feront-ils amitié avec nous?
Mais les Uskimé, après avoir échangé un regard d'intelligence, tournèrent les talons et coururent à toutes jambes rejoindre leurs compagnons qui disparaissaient dans le lointain.
Cette brusque rupture sembla contrarier Triuniak. Un nuage passa sur son front, il mâchonna quelques paroles inintelligibles et alla reprendre ses armes, qu'il examina avec soin.
—Mon père n'est pas satisfait, dit Dubreuil en l'imitant.
—Non; mais attendons.
—Ne vaudrait-il pas mieux rentrer sur le vaisseau? Là, nous pourrions nous défendre, en cas d'attaque.
—Ton conseil est prudent, Innuit-Ili; mais si nous témoignions de la crainte, nous en inspirerions aussi, et comme nous ne sommes pas les plus forts, cette crainte nous serait funeste. On ne redoute pas un homme qui vous tend la main, on se met en garde contre celui qui se cache.
—Je veux bien admettre la justesse de ton raisonnement, père. Néanmoins, qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons demeurer ici jusqu'au retour des Uski. Qui sait même s'ils reviendront?
—Ils reviendront, sois-en sûr, mon fils.
—Pas avant qu'ils aient terminé leur chasse! fit Guillaume avec une teinte d'impatience.
—Peut-être, répondit le Groënlandais d'un air rêveur.
—Dressons alors notre tente.
—Oui. J'irai au koné pendant que tu prépareras un emplacement. Je rapporterai les peaux, les piquets et des provisions, afin que nous fassions chaudière lorsque les Uski arriveront.
Ils se trouvaient à un demi-mille environ de la baie où était mouillée laToutou-Mak. Mais, de ce lieu, on ne la pouvait apercevoir, à cause de la grande élévation des falaises de glace qui bastionnaient la rade.
Triuniak s'étant éloigné, Dubreuil se mit à creuser des trous pour y ficher les pieux de leur tente.
Tout occupé à sa besogne, il ne vit pas venir un individu qui se glissait, en rampant, derrière les glaçons épars sur la côte, et avançait doucement, en prenant toutes les précautions possibles pour n'être pas découvert.
Parvenu, de la sorte, à une vingtaine de pas de Dubreuil, il allongea sa tête au-dessus d'un banc de neige, regarda le Français, comme pour s'assurer de l'identité de son homme, puis il s'agenouilla, essaya avec le doigt la corde de son arc, y mit une flèche et ajusta.
Une seconde de plus, c'en était fait de Guillaume.
Mais à ce moment il leva les yeux, et ses regards tombèrent droit sur l'ennemi.
Celui-ci en fut tellement surpris que sa main trembla, et le trait mortel, déviant du but, passa à quelques lignes du capitaine.
—Kougib! s'écria Dubreuil, se précipitant en trois bonds sur l'assassin.
L'Esquimau se sauva. Mais le Français avait le jarret solide, il attrapa son meurtrier, le saisit par le capuchon de sa jaquette. Un seul effort de Kougib mit en deux le vêtement, dont une partie resta entre les mains du capitaine, qui tomba à la renverse.
—Ah! scélérat, tu ne m'échapperas pas! proférait-il en se relevant lestement.
Mais le Groënlandais avait gagné du terrain.
Dubreuil n'aurait pas réussi à l'atteindre de nouveau; il eut recours à son arc, qu'il portait sur le dos au moment de l'attaque. Il avait l'oeil aussi sûr que le poignet. Sa flèche frappa Kougib entre les épaules.
La douleur arracha un cri au sauvage.
Cependant, il continua sa course. Mais le sang coulait abondamment de sa blessure. Ses forces diminuaient. Bientôt le frisson circula dans ses veines; ses jambes chancelaient. Il s'arrêta, tourna la tête. Innuit-Ili fondait sur lui.
Kougib pensa que sa dernière heure était proche; mais il avait encore assez de vigueur pour vendre chèrement son existence, sinon pour perpétrer enfin l'horrible vengeance qu'il méditait depuis la mort de Pumè.
Se laissant choir sur le dos, comme s'il était épuisé, sous lui il cacha une flèche, et repoussa son carquois et son arc, afin d'ôter toute méfiance à son adversaire.
Cette perfidie fut déjouée.
Dubreuil avait trop appris à le connaître pour ne pas rester sur ses gardes.
Certain de tenir l'Indien en son pouvoir, il recula à deux pas, et le menaçant de sa lance:
—Misérable! lui cria-t-il, voilà trois fois que tu attentes à mes jours! La première, je t'avais pardonné, mais aujourd'hui tu expieras tes forfaits.
Une grimace railleuse contracta les traits du sauvage.
—Ris encore, car c'est ton dernier rire…. Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, je me laisserai aller à la pitié, car je te méprise plus que je ne te crains, mais à une condition: tu me diras ce que tu as fait de la fille de Triuniak.
Kougib ne répondit pas. Le corps immobile comme une statue, mais le visage étincelant d'animation, il narguait le capitaine.
—Veux-tu parler? commanda Dubreuil, en brandissant sa lance.
—L'Uski, dit-il froidement, se moque d'Innuit-Ili. C'est un fils de louve blanche.
—Où est Toutou-Mak? reprit Dubreuil, peu sensible à cette injure.
—Kougib le sait.
—Et Kougib me le dira!
—Kougib est libre d'ouvrir ses lèvres ou de les fermer, répliqua l'Indien avec hauteur.
—Si tu refuses, je te tuerai comme un chien.
—Je suis entre tes mains; tue-moi, si tu le veux.
Cette audace, ce dédain de la mort émerveillèrent le capitaine Dubreuil. L'intimidation n'ayant pas de prise sur l'Esquimau, il recourut à la douceur, car il lui importait bien plus de connaître le sort de Toutou-Mak que de se constituer le bourreau de cette brute superstitieuse. C'était là où l'attendait Kougib.
—Non, dit le capitaine, non je ne te ferai point de mal; je panserai même ta blessure, si tu consens à répondre un mot, un seul! La fille de Triuniak vit-elle?
—Ah! fit le Groënlandais du fond de sa gorge, comme s'il allait expirer, ah! je meurs… soulève-moi, mon frère… soulève…
Ses paupières se fermaient, sa bouche frissonnait, ses membres grelottaient.
Dubreuil tomba dans le piège. Croyant que Kougib était sous l'empire du froid qui précède le trépas, il oublia ses ressentiments, sa prudence habituelle, et se pencha vers lui pour le mettre sur son séant.
L'Indien guettait ce moment, comme le carcajou guette sa proie.
D'un élan il fut sur pied, sa flèche serrée dans la main droite; d'un autre, l'arme fut plantée sur la poitrine du Français. Mais celui-ci avait amorti le coup en le parant avec son bras. Le dard glissa sur les côtes, et Dubreuil, étreignant le sauvage par la taille, le renversa à terre.
Un moment ils roulèrent comme deux serpents entrelacés.
Baignés de sang, la respiration haletante, se martelant des mains, des pieds, de la tête, ils luttèrent pendant plus de cinq minutes, sans que la victoire parût tourner d'un côté plutôt que d'un autre. Si le capitaine était plus robuste le Groënlandais était plus agile; si le premier était moins grièvement blessé, l'autre avait l'habitude de ces combat corps à corps, et peut-être aurait-il fini par triompher de son antagoniste; mais une idée le préoccupait: c'était de retirer de sa botte un couteau placé dans une gaine cousue à la tige, suivant la coutume esquimaue.
Cette pensée le perdit: car, ayant dégagé une de ses mains, il n'eut plus la force de contenir avec l'autre Dubreuil, qui le coucha sous lui, et, d'un foudroyant coup de poing en plein visage, lui fit perdre connaissance.
Aussitôt, le capitaine lia les pieds de l'Indien avec la corde de l'un des arcs, puis il retourna son corps inerte, et avec la corde de l'autre arc lui attacha solidement les poignets derrière le dos.
Après cette double opération, Dubreuil ouvrit sa pelisse examina sa blessure.
Elle était sans gravité.
Laissant Kougib, toujours insensible, derrière le monticule de glace et de neige fondante où cette scène s'était passée, il reprit le chemin du campement, dont il était à une distance assez grande.
A son arrivée, il trouva Triuniak inquiet de son absence et qui le cherchait aux environs.
—Kougib! lui cria-t-il de loin.
—Kougib!! Que veux-tu dire, Innuit-Ili?
—Kougib est ici… Je l'ai vu!
—Ah! mon fils, dis-tu vrai? Où est-il? répliqua Triuniak, avec une agitation qui devait être intérieurement bien puissante, puisqu'elle s'exprimait dans tout son maintien.
—Il est là, à demi-mort, fit Dubreuil en indiquant la direction du théâtre du drame.
—Mais, Toutou-Mak? fut-il demandé d'une voix altérée.
—Nous saurons ce qu'elle est devenue.
—Il ne l'a point tuée!
—J'espère que non.
—Oh! s'écria le Groënlandais, pleurant de joie, remercie ton Dieu pour moi, Innuit-Ili, remercie-le bien et dis-lui que Triuniak a le coeur bon, qu'il lui fera tous les présents…
—Viens vite! viens vite, mon père! Allons chercher Kougib. Nous le traînerons ici. C'est lui qui nous apprendra où est Toutou-Mak, et, ajouta-t-il d'un ton sombre, s'il refuse de parler, je me charge de l'y contraindre.
—Courons, courons! mais qu'auparavant je t'embrasse! dit Triuniak, en proie à une émotion inexprimable.
Et il se jeta dans les bras du jeune homme.
De pareilles effusions sont si contraires à la réserve habituelle des Esquimaux, que, peu après, Triuniak en rougit comme d'une action mauvaise.
—Il faut me pardonner, mon fils, dit-il à Dubreuil, qui ne songeait, certes, guère à lui en vouloir, il faut me pardonner, car j'aime tant ma fille… ma belle Toutou-Mak:
—Je te pardonne de si grand coeur que, si nous avions le temps, je te prierais de recommencer, père, répondit le capitaine en souriant.
Accélérant le pas, ils furent bientôt transportés sur la lieu du combat.
Mais, à leur profond mécompte, ils ne trouvèrent que des traces de sang et des débris de cordes, le corps de Kougib n'y était plus.
L'évanouissement de l'Esquimau n'avait été que momentané.
Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib essaya de se lever. Ses liens l'en empêchèrent. Il se mit sur son séant, il regarda autour de lui. Il était seul. Le Groënlandais porta les yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction éclaira son visage tout meurtri. Il avait aperçu son couteau. Dès lors, sa délivrance n'était plus une question.
Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche aisément les légères cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les mains, mais l'Esquimau était libre de marcher, de courir; c'était le principal.
Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir, se traîner: une poignée de neige rafraîchit sa bouche brûlante. Il s'éloigne tout à fait du lieu où il a failli perdre la vie, et chemine péniblement jusqu'à un village, à cinq ou six milles dans l'intérieur des terres.
Là, Kougib s'arrêta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage penché sur la poitrine, et se mit à pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants ne tarda pas à se former autour de lui. Tous étaient extraordinairement étonnés de l'état dans lequel ils le voyaient,—couvert de sang, et les mains attachées derrière le dos.
Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans faire autre chose que de jeter, à des intervalles réguliers, un cri lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies.
Enfin, dans l'après-midi, rentra au village une troupe de gens armés, qui portaient sur leurs épaules les dépouilles de deux ours blancs. C'étaient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperçus le matin sur la côte. Ils firent halte devant le blessé, s'informant avec intérêt de ce qui était advenu.
Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour éclater, car il se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix courroucée:
—Les Uski du soleil levant ne sentent-ils plus le sang couler dans leurs veines? Est-ce que leur coeur s'est glacé, cet hiver, comme l'onde de nos lacs? Eux qui se montraient si fiers d'une victoire remportée sur les Indiens-Rouges, eux qui avaient si justement des mots de mépris pour les Yak [18], restés comme des lâches dans les régions maudites du nord, tandis que les contrées méridionales sont si belles et si giboyeuses; eux qui se vantaient de l'excellence de leurs armes, veulent-ils passer maintenant pour des lièvres timides? se laisseront-ils insulter, dépouiller? verront ils froidement violer leurs filles, souiller leurs femmes et disparaître l'abondance de leurs forêts et de leurs rivières? Ne se souviennent-ils donc plus des paroles de Kougib, quand le puissant Torngarsuk leur a accordé la faveur de le transporter du ciel sur cette côte! Faut-il les leur rappeler ces paroles? Quoi! ils me verront lié, et ils ne briseront pas mes liens! Quoi! je suis blessé, et ils ne panseront pas mes blessures! Quoi! je souffre pour eux, et ils ne me demandent pas d'où vient ma souffrance! Quoi! c'est un sorcier blanc qui voulait les accabler de ses maléfices, et ils sont là, muets, inertes, ils ne songent pas à me venger, moi leur angekkok-poglit, le pontife de Torngarsuk! Ne suis-je pas venu chez eux pour les sauver de la famine, pour leur donner le triomphe sur leurs ennemis? Eh! ne savent-ils pas que, si je le voulais, ces liens je les romprais; que ces blessures je les guérirais, par ma seule volonté. Mais il m'a plu d'éprouver les Uski, il m'a plu de leur laisser l'honneur d'immoler l'enchanteur blanc. Leur courage sera-t-il au-dessous de l'idée que je m'en suis faite! Non, non, les Uski méridionaux sont braves et puissants; ils se chargeront d'exécuter les desseins de Torngarsuk; ils amèneront ici celui que j'ai désigné à leurs coups pour le faire périr dans le feu. Armez-vous frères, courez à la mer, et emparez-vous du magicien blanc. Nous l'immolerons le jour de la grande fête du Soleil.
[Note 18: Les Esquimaux du nord-est sont ainsi nommés par mépris.]
En achevant ce discours, Kougib, afin de montrer son pouvoir, fit sauter la corde qui lui serrait les poignets opération assez facile pour un homme d'une certaine vigueur.
La foule n'en témoigna pas moins son admiration par un cri équivalent à «miracle! miracle!» La foi au surnaturel existe, chaude, fanatique, en tous lieux, et l'on sait que la foi est aveugle.
Leurs esprits étant bien disposés, il ne s'agissait plus que de diriger les Esquimaux sur ce magicien blanc.
—Ou est-il? où est-il? nous le ramènerons, sois-en sûr Kougib, disait-on de toutes parts. Oui, nous le lapiderons, nous le brûlerons à petit feu…
A ces protestations de dévouement, l'angekkok ne répondit pas. Son but était atteint; il se retira dans une cabane, qu'il occupait à l'autre extrémité du village. Mais les deux chasseurs, qui avaient causé avec Triuniak, donnèrent les indications nécessaires.
Aussitôt on s'arma, et une cinquantaine d'hommes furieux partirent pour attaquer les infortunés navigateurs.
Ceux-ci étaient retournés à leur navire et y délibéraient sur le parti à prendre. Le bouillant capitaine voulait qu'on marchât sur-le-champ à la recherche de Kougib. Mais Triuniak, plus circonspect, pensait qu'il fallait attendre le retour des chasseurs. D'après son opinion, ils ne manqueraient pas de venir les visiter dans la journée. On leur ferait des présents, et, en les sondant adroitement, on apprendrait sans doute tout ce qu'il importait de savoir.
—Vois-tu, mon fils, dit le Groënlandais en terminant, si nous poursuivons ce scélérat, il est capable de tuer la pauvre Toutou-Mak ou de la faire disparaître encore une fois; tandis que, ne nous apercevant plus, sa méfiance aura moins sujet de s'alarmer. Nous nous concilierons les Uski, et ils nous aideront dans notre entreprise.
Ce raisonnement avait sa valeur. Dubreuil s'y rendit, malgré l'impatience qui le dévorait.
Pour tromper le temps, il arrima de nouveau la cargaison de leur vaisseau et répara ses armes.
Au moment où le soleil allait se coucher, nos hommes n'avaient rien vu paraître. Le capitaine, en proie à une vive irritation, se promenait fiévreusement dans son navire, et Triuniak, accroupi sur le pont, contemplait le déclin de l'astre du jour, avec cet air mélancolique et rêveur particulier aux peuplades qui passent dans la solitude une partie de leur existence.
Tout à coup, ce dernier se dressa à demi et tendit l'oreille.
—Qu'y a-t-il, mon père? demanda Dubreuil.
—Écoute!
—Je n'entends que le grondement des flots, qui se brisent contre le rivage.
Et moi, j'entends des voix d'hommes, dit le Groënlandais, en se levant tout à fait.
—Seraient-ce enfin les chasseurs?
—Mon fils, ce ne sont point lus chasseurs. Les voix que j'entends sont plus nombreuses.
—Je t'avoue que je ne perçois rien que les bruits de la mer.
—Regarde maintenant au sommet de la côte.
Les yeux du capitaine se portèrent vers le faîte de la falaise qui bordait la baie, et il découvrit une troupe d'hommes considérable.
—Pourvu, murmura-t-il, qu'ils ne soient pas animés d'intentions hostiles. Nous serions perdus, car les glaces se sont accumulées autour de notre bâtiment, et toute retraite nous est coupée.
—Innuit-Ili, dit Triuniak d'un ton grave, il faut apprêter tes armes, mon fils.
—Pourquoi ce conseil? As-tu quelques craintes, père?
—Oui, car les Uski sont en expédition guerrière. Je me rappelle bien leurs usages dans ces occasions. Vois, comme ils brandissent leurs lances, comme ils agitent ces larges boucliers qu'ils ont inventés pour s'abriter contre les flèches empoisonnées des Indiens-Rouges. Pourquoi viennent-ils en si grande foule? Il sont deux hommes et demi.[19]
[Note 19: L'arithmétique des Groënlandais est très-bornée. S'il est vrai qu'ils peuvent compter jusqu'à vingt par le nombre des doigts de leurs mains et de leurs pieds, leur langue n'a point de terme pour exprimer les nombres au-delà de cinq. Quand donc ils veulent calculer jusqu'à vingt, ils répètent quatre fois cette nomenclature. Comme chaque homme a vingt doigts, ils disent cinq hommes pour exprimer le nombre cent, deux hommes pour quarante, deux hommes et demi pour cinquante, etc.]
—Oui, une cinquantaine environ, fit Dubreuil en lui-même.
—Entends-tu maintenant leur cri de guerre, emprunté aux Indiens-Rouges? continua Triuniak.
En effet, des clameurs déchiraient l'air, et l'écho des glaciers les répercutait avec des vibrations assourdissantes.
—Hou-hou-hou-houp! vociféraient les Esquimaux, de toute la force de leurs poumons en se précipitant confusément sur la grève.
Là, ils remarquèrent qu'ils n'avaient point, de canots et qu'une distance de plusieurs portées du flèches les séparait du navire. Ils tinrent conseil. Pendant la consultation, Dubreuil et Triuniak apportèrent sur les deux ponts toutes les flèches, toutes les lances et tous les harpons dont ils pouvaient disposer.
Le Groënlandais avait eu, un instant, le dessein de se rendre sans coup férir, mais Guillaume s'y refusa net.
—Plutôt mourir cent fois, dit-il hardiment, que de se livrer à la merci de cette horde de coquins, commandés probablement par Kougib, qui les aura ameutés contre nous. Ah! j'ai été un sot de ne pas l'achever, quand je le tenais entre mes mains. Triuniak, si tu désires me quitter, il en est temps encore. Mais moi je me défendrai jusqu'à mon dernier soupir.
—Te quitter, mon fils! répondit l'Uski indigné; imagines-tu que j'abandonnerai jamais un ami dans le danger? Mais pourrons-nous résister à cette bande? Elle nous écrasera!
—Nous ne succomberons pas sans lui avoir laissé des gages mortels de notre valeur! répondit le capitaine d'un ton fier. Ah! ajouta-t-il à mi-voix, si j'avais seulement une arquebuse, je me moquerais d'une centaine de ces gredins…
—Si nous leur faisions des signes de paix? objecta encore leGroënlandais.
—Cela ne servirait de rien. N'est-il pas évident, Triuniak, qu'ils en veulent à notre vie? Tiens, ils se sont jetés à l'eau et nagent vers nous. Tout à l'heure, ils se hisseront sur ce glaçon qui touche notre bâtiment et tenteront d'en escalader les bords.
—Ce u'est pas encore fait, mon fils! s'écria l'Indien.
—Comment s'y opposer?
—Suis mon exemple.
Il prit, en même temps, une forte lance, en appuya un bout sur le glaçon, et, pressant sur l'autre extrémité, parvint à repousser le vaisseau à cinq ou six pieds, dans l'eau libre.
LaToutou-Makse trouvait ainsi entourée d'une sorte de fossé naturel qui augmentait les difficultés de l'approche.
—Je veux, reprit Triuniak, ne rien tenter contre ces gens, avant d'être bien certain qu'ils sont nos ennemis.
Dubreuil haussa les épaules.
Fichant alors un morceau de phoque à la pointe de sa lance, le Groënlandais l'éleva devant les Esquimaux, qui n'étaient plus guère qu'à une encablure du bâtiment.
Le plus avancé mettait le pied sur le glaçon. A cette proposition de faire chaudière, c'est-à-dire de venir banqueter en bons amis, il répondit en lançant une flèche à Triuniak.
L'arme retomba à cinquante pas du but. Mais ce fut le signal du combat. Tour à tour les Esquimaux abordèrent le glaçon, en lâchant des hurlements affreux, et, pêle-mêle, ils coururent à la goélette.
—Mon fils, dit froidement alors le Groënlandais, nous pouvons commencer. Tuons! tuons! car, quand nous serons pris, il n'y aura pas de pitié pour nous. Mais, avant tout, cache un couteau dans ton capuchon.
—Qu'en ferai-je?
—J'ai été à la guerre, mon fils, à la guerre contre les Indiens-Rouges, répliqua Triuniak avec orgueil; je connais les ruses du métier. Un couteau trouve toujours son emploi. Si nous sommes faits prisonniers, tu t'applaudiras peut-être d'avoir obéi à ma recommandation.
—J'admire déjà ta prudence, père, répondit Dubreuil en souriant, et il jeta dans le capuce de sa casaque un petit couteau d'ivoire enfermé dans une gaine.
—Attrape, chien! cria Triuniak.
Et une flèche, décochée par son arc, coucha sur la glace l'Esquimau qui précédait la bande.
Une grêle de dards s'abattit à l'instant autour du navire. Par bonheur, aucun n'atteignit les aventuriers. Ils ripostèrent, et deux des assaillants furent renversés.
—Gare à toi, mon fils! fit Triuniak, en repoussant vivement Dubreuil, menacé par un trait qui siffla à ses oreilles.
—A mort, le magicien blanc! à mort! beuglaient les sauvages, dont les coups semblaient être dirigés particulièrement contre lui.
Debout sur la proue, son arc à la main, il les bravait sans sourciller, et chacune de ses flèches portait le désordre dans leur bande.
—Ne reste pas là, Innuit-Ili, lui dit Triuniak; tu offres trop de visée à ces louveteaux; descends plutôt entre les ponts.
—Non! non! je suis bien ici. Mais attention, père! en voici un qui arrive sur toi.
—Je le guette, sois tranquille, répondit le Groënlandais.
Puis, il se baissa, ramassa une hache de silex, et trancha en deux la main d'un Esquimau qui cherchait à se cramponner au bordage.
Le malheureux lâcha prise en hurlant et tâcha de remonter sur le glaçon. Mais, personne ne lui venant en aide, chacun étant occupé ailleurs, il finit par s'épuiser et se noyer.
La lutte continuait avec acharnement, au milieu des cris et de l'obscurité naissante.
—Ah! sans la nuit, nous aurions beau jeu de ces bandits, disait le capitaine, en perçant de sa lance le corps d'un autre Esquimau qui tentait l'abordage.
—Au contraire, répondit Triuniak; au contraire, car la nuit leur fait peur. Ils ne combattent jamais dans les ténèbres. Que nous puissions tenir jusqu'à ce que l'obscurité soit complète…
—Ah!… je suis mort, père! exclama douloureusement Dubreuil, en roulant aux pieds de son brave compagnon.
Il avait été frappé à la tête par la massue d'un Uskimé qui avait réussi à nager inaperçu jusque sous l'éperon du vaisseau, d'où il s'était élancé soudainement sur le pont.
—Oh! mon fils! je te vengerai! proféra Triuniak avec un accent terrible.
Puis, il bondit sur l'agresseur, et lui fendit le crâne d'un coup de sa hache.
—A mort! à mort! acclamaient les Esquimaux, se pressant en foule à l'abordage.
—Oui, à mort! à mort! je vengerai mon fils, Innuit-Ili! leur cria le Groënlandais, en sautant dans la mer où il disparut, sans que les efforts que firent ensuite les vainqueurs pour le retrouver aboutissent à un succès.
Ils saluèrent leur triomphe par la plus exécrable débauche de gosier qui se puisse imaginer. Ensuite, les uns se répandirent sur le vaisseau pour le piller, d'autres entourèrent le corps de Dubreuil, sans oser le toucher, dans la crainte qu'il ne leur jetât un sort.
Le capitaine n'avait été qu'étourdi, malgré une large blessure à la tête. Il reprit connaissance. Ses ennemis l'avaient cru mort. Ils se réjouirent grandement de sa résurrection, que quelques-uns attribuèrent à un miracle. Pour qu'il ne leur échappât point, ils le garrottèrent solidement, et l'expédièrent aussitôt à leur angekkok-poglit, sous la garde d'une demi-douzaine d'entre eux.
Les autres achevèrent de saccager le vaisseau, auquel ils mirent le feu, quand ils l'eurent complètement dépouillé.
Dubreuil, qui avait été mené au rivage sur l'ommiah, était à peine au-dessus de la côte, lorsque l'incendie éclata, embrasant de lueurs rouges les ombres du crépuscule, à travers des tourbillons de fumée blanchâtre.
Pénétré d'une amère tristesse, le capitaine se retourna, et de grosses larmes s'amassèrent sous ses paupières, à la vue de l'inflexible fléau, qui consumait ce navire auquel il avait travaillé avec tant d'ardeur, et auquel il avait confié ses plus vives, ses dernières espérances. Il lui sembla que c'était une partie de lui-même, un ami qu'on lui enlevait, qu'on torturait par la flamme. C'est ainsi qu'en raison de ce qu'elles nous ont coûté, de ce que nous attendons d'elles, nous attachons souvent aux choses le même prix qu'aux êtres animés.
Une brutale gourmade d'un de ses conducteurs le força à reprendre sa marche.
—Ha! ha! ricana le sauvage, si tu aimes le feu, fils de Hafgufé[20], nous te régalerons bientôt.
[Note 20: Sorte de démon très-redouté des Esquimaux.]
—Ap, ap(oui, oui), on te fera rôtir, grand magicien, appuyèrent les autres, en battant cruellement le pauvre captif.
Dubreuil dédaigna de répondre à ces violences; bien plutôt il songeait à s'évader. Ses mains étaient liées l'une contre l'autre, mais à ses pieds pas d'entraves. La nuit tombait. On approchait d'un bois de pins paraissant assez fourré. Que risquait-il de faire une tentative? Elle pouvait réussir, et, s'il échouait, son sort n'empirerait pas.
Le projet arrêté, Guillaume attendit un moment favorable. Quatre Esquimaux allaient devant lui, les deux autres derrière. En entrant dans le bois, comme la piste se rétrécissait, ils se mirent en file.
Sous prétexte qu'il souffrait, le capitaine ralentit le pas, mais d'une façon assez insensible pour ne point soulever les soupçons de ses gardiens. Peu à peu, les premiers prirent quelque avance, pendant que les derniers ralentissaient aussi leur allure, tout en excitant, par des invectives et des bourrades, leur prisonnier à marcher plus vite. Une certaine distance s'était progressivement ainsi établie entre les deux groupes.
Tout à coup, Dubreuil simule une chute, se retourne, et, en se relevant, donne tête basse dans les jambes de l'Esquimau le plus rapproché. Celui-ci tombe; l'autre, à qui l'obscurité ne permet pas de voir, le heurte, tombe à son tour, et Dubreuil file, comme une flèche, dans la forêt. Il ne sait où il va, mais il fuit, il vole avec toute la rapidité possible, sans se préoccuper des branchages qui labourent son front, des épines qui déchirent son corps. Ah! qu'il se sent de vigueur eu ce moment! Qu'il déjouerait aisément tous les efforts de ses ennemis pour le rattraper, s'il avait l'usage de ses mains! Sa course est embarrassée, il trébuche à chaque minute; cent obstacles insignifiants pour un homme qui jouit de la faculté de tous ses membres, mais considérables dans sa position, cent obstacles retardent sa course.
On le poursuit chaudement, on crie, on s'appelle, on entasse les imprécations sur les imprécations, on le presse comme une bête fauve. Le bois retentit, de sons humains, auxquels se mêle le glapissement des animaux sauvages troublés dans leur retraite.
Afin de donner le change aux sauvages, Dubreuil va d'un côté, d'un autre, rebrousse un instant, pour reprendre une direction nouvelle, il descend un vallon, franchit une colline, contourne une éclaircie, escalade une pointe de rocher, plonge dans une gorge et s'arrête à la fin, meurtri, lacéré, essoufflé, pour respirer, pour écouter.
D'abord, il n'entend que les battements précipités de son coeur: puis, son oreille attentive saisit des bruits, mais ils s'affaiblissent, ils s'éloignent. Guillaume pourra donc se reposer, son oeil sonde les ténèbres. Il cherche un endroit convenable et dérobé pour s'asseoir, lorsque les feuilles sèches crient sous un pied léger, mais rapide. Le capitaine veut partir, recommencer la fuite. Impossible, ses jambes flageolent sous lui. Il est tout entier baigné d'une sueur froide. Un nuage passe sur ses yeux. Il s'affaisse, incapable de faire un mouvement.
—Est-ce toi, mon fils? demande bas une voix près de lui.
—Triuniak! balbutie le jeune homme surpris et d'un ton altéré.
—Chut! ne parle pas si haut.
—Comment es-tu venu ici?
—Nous causerons de cela plus tard. A présent, il faut se donner des ailes.
—Ah! je n'en ai plus la force.
—Si tu n'en as plus la force, je te porterai. Mais ne restons pas davantage ici.
—Où aller?
—Tu as les mains attachées, mon fils. Attends que je te délivre, repritTriuniak en coupant les lanières de peau de phoque avec lesquelles lesEsquimaux avaient garrotte Dubreuil.
—Merci! fit celui-ci.
—Allons, essaie de te soulever, appuie-toi sur moi; et, s'il est nécessaire, monte sur mon dos.
—Ah! malédiction! répliqua le capitaine, j'ai les bras et les jambes paralysés. Pars, Triuniak, laisse-moi! Si ma destinée est de mourir, je mourrai. Mais toi, pense à Toutou-Mak, ta fille bien-aimée. Vis pour elle, c'est ton devoir.
—Je t'ai dit que je ne te délaisserais jamais!
—Tiens! entends-tu? ils se rapprochent. Sauve-toi, mon père; je t'en conjure…
—Non, dit vivement le Groënlandais, en chargeant Dubreuil sur son épaule.
Dubreuil et Triuniak se trouvaient alors dans une sorte de clairière, au fond d'un étroit vallon, faiblement éclairée par la lumière sidérale. Des pins, des genévriers, mêlés de bouleaux et de quelques chênes rabougris, enseignaient cette éclaircie, que traversait un ruisseau, produit sans doute par la fonte des neiges. On l'entendait sourdre sur les rochers, dans les hauteurs voisines.
—Père, dit le capitaine à son ami, quand ils furent arrivés au bord, laisse-moi boire. Peut-être l'apaisement de ma soif me rendra-t-il quelque force.
—Bois, mon fils, mais hâte-toi, car l'ennemi est sur nos talons.
Disant ces mots, Triuniak déposait le jeune homme sur la rive du petit cours d'eau.
Telle était, cependant, la prostration physique de
Guillaume, que Triuniak dut l'aider à rafraîchir ses lèvres brûlantes.
—Ah! je me sens mieux! fit Dubreuil.
—Peux-tu marcher?
—Non, père, mais restons ici. Il me semble que le bruit des Uskimé a cessé.
—C'est-à-dire qu'il est dominé par celui du ruisseau. Non, il ne faut pas demeurer ici. L'endroit est fréquenté. Je distingue sur la neige des traces de pas. Nos poursuivants ne manqueront pas de venir se désaltérer à cette onde. Allons, en route!
Il le remit sur son dos, franchit le ruisseau et s'enfonça de nouveau dans le bois. Le sol montait. Des fragments de rochers et des glaçons épars sur la pente rendaient l'ascension difficile. Au bout d'un quart d'heure, le Groënlandais fat obligé de faire une halte.
—Je te fatigue trop, père, dit Dubreuil. Laisse-moi maintenant. Et, s'il y a encore du danger, va-t'en. Tu as fait pour ton fils tout et plus que tu ne devais faire.
—Innuit-Ili, je ne te quitterai point. Nous camperons ici jusqu'au jour, et Triuniak veillera sur loi.
—Tu ne veux donc pas m'écouter? tu ne penses donc plus à ta fille qui aura besoin de tes services?
—Je pense à mon fils que je tiens, que je possède, avant de penser à ma fille dont j'ignore la destinée, répondit l'Indien.
—Ah! tu es pour moi le meilleur des pères! Comment pourrai-je jamais m'acquitter de toutes les obligations…
—Je te l'ai dit, tu m'apprendras à connaître et à honorer le Dieu de ta race, Innuit-Ili, répliqua Triuniak en l'étendant doucement sur un tapis de gazon.
Accablé par la fatigue et la perte de son sang, le capitaine Dubreuil s'endormit aussitôt, sous la garde vigilante de son libérateur, qui, assis près de lui, les coudes appuyés sur tes genoux, la tête dans les mains, passa la plus grande partie de la nuit l'oreille aux aguets.
Un peu avant le point du jour, le Groënlandais éveilla Dubreuil.
—Mon fis se sent-il moins affaibli?
—Oui, dit Guillaume, en se levant et en essayant de faire jouer ses membres engourdis.
—Eh bien, attends-moi en ce lieu.
—Où vas-tu, père?
—Je serai de retour avant que le soleil soit sur l'horizon, répliquaTriuniak, en descendant vers le vallon.
Parvenu à l'orée de la clairière, il s'arrêta, écouta et examina les environs à la faveur de l'aube naissante. Ne découvrant personne, il tailla dans les pans de sa casaque quelques fines lanières, en fit de menues cordes, et les disposa en collets, qu'il alla tendre le long du ruisseau. Puis il rentra sous bois et se tint à l'affût.
La nature s'animait. La brise frémissait harmonieusement à la cime des arbres, les oiseaux printaniers commençaient leur chant matinal, et de fréquents frôlements dans le feuillage annonçaient que le gibier revenait de son viandis. Des lièvres, des lapins, des marmottes et jusqu'à de beaux caribous passaient et repassaient, à chaque instant, sous les yeux de Triuniak, jouaient insolemment sur l'herbe, sautaient et ressautaient le ruisseau et paraissaient se moquer, à qui mieux mieux, de ses piéges. Impatienté par leur nargue, il allaita la fin se précipiter, le couteau à la main, sur deux magnifiques élans eu train de s'ébattre sur la pelouse, quand un chevrillard, dont ils étaient accompagnés, dévala en gambadant la rive du ruisseau et se prit par le cou dans un des engins. La pauvre bête poussa un cri plaintif et chercha à se débarrasser du fatal collet.
Mais déjà Triuniak s'était jeté sur elle, au grand émoi de toute la bande des fauves, et l'avait étranglée.
Il releva ses collets, mil sa proie sous le bras et retourna vivement vers le capitaine, en effaçant soigneusement sur son chemin les empreintes de ses pieds.
Là, il trancha la veine jugulaire du chevrillard et dit à son ami, en approchant l'animal de sa bouche:
—Bois, mon fils, ce sang chaud te rendra tes forces.
Guillaume connaissait par expérience l'efficacité de ce traitement, fort usité chez toutes les peuplades incivilisées de l'Amérique septentrionale et que, depuis, les trappeurs blancs ont si bien adopté. Il s'abreuva largement à cette source restauratrice. Quand il eut fini, Triuniak appliqua, à son tour, les lèvres à la blessure de l'animal et se gorgea de sang avec la plus grande satisfaction.
Le soleil levant éclairait maintenant le paysage. C'était une succession de montagnes arides, parsemées d'arbres brouis, de petite taille, sur leurs rampes inférieures, et couronnées par des roches gigantesques.
Il n'y avait rien là pour égayer l'esprit. Tout, au contraire, contribuait à l'attrister.
—Qu'allons-nous faire? murmura Dubreuil, promenant un regard mélancolique sur ces crêtes pelées, qui ne pouvaient servir que de repaires aux ours et aux animaux féroces. Qu'allons-nous faire? Sans armes, sans provisions, saurons-nous longtemps échapper à nos ennemis?
—Mon fils, dit froidement Triuniak, le désespoir est d'un coeur mou. Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je trompé? Allons, debout! et gagnons le faîte de ce pic. Là-haut, nous trouverons quelque caverne et nous tiendrons conseil.
—Tu as raison, père, s'écria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour pleurer. Marche, je te suivrai.
—Donne-moi la main, car le terrain est glissant… Ah! j'aperçois, il me semble, ce que nous cherchons.
—Où ça?
—Tes yeux ne sont pas assez perçants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais nous y serons bientôt.
Après ces mots, ils gravirent pendant près d'une demi-heure en silence et atteignirent un étroit plateau, au pied d'une masse de granit énorme. De ce point, on devait découvrir la campagne à une distance considérable. Mais un épais brouillard, qui s'était élevé, empêchait alors de distinguer au-delà des bords de la plate-forme.
—Voilà une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pénétrant dans une caverne creusée dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas découvert, grâce au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en sécurité de nos affaires.
Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs.
Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'était une voûte assez élevée, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un asile temporaire. Cependant, la densité des vapeurs qui flottaient à l'extérieur permettait d'espérer qu'ils y seraient pour le moment, à l'abri des investigations de leurs ennemis.
Guillaume dépeça la pièce de gibier, prépara un foyer, et Triuniak étant de retour, une flamme pétillante jaillit bientôt dans la grotte, réfléchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapissées de cristaux et de stalactites aux formes bizarres.
Tandis que, passé à une brochette de bois, le train de derrière du chevreuil rôtissait, en grésillant et répandant d'appétissants parfums, le capitaine interrogeait son ami.
—Quelle a été l'issue du combat? Comment as-tu pu échapper? Je ne me rappelle rien, à partir de ce coup qui m'a renversé sur le pont. Voyons, parle, mon père.
—J'ai cru que mon fils était mort, répondit le Groënlandais.
—Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumière du jour.
—Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue résistance serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de la vie, mais pour te venger… et aussi me venger de Kougib.
—Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains!
—Je sautai à l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaçon qui s'étendait, tu dois t'en souvenir, entre notre konè et le rivage, du côté opposé à celui par où les Yaks nous assaillaient.
—Oui, je comprends.
—Arrivé à l'autre bout de ce glaçon, je sortis ma tête de l'eau. Il était temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer était là peu profonde. Je pris pied et me dirigeai à la côte, en me dissimulant autant que possible. La tombée de la nuit me protégeait. Sur le rivage, je me blottis derrière un banc de neige, prés de l'endroit où nous avions débarqué, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton père, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire connaître sa présence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es échappé.
—Je n'espérais guère réussir, et sans toi…
—Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Groënlandais en souriant. Mais ce n'était pas si facile, après tout, car tu courais plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-être ne t'aurais-je pas rejoint.
—A présent, dit Dubreuil en réfléchissant, songeons un peu à notre position future.
—Songeons plutôt à manger, répondit Triuniak, qui retirait la broche du feu.
Le morceau était à moitié cuit. Ils ne le dévorèrent pas moins avec avidité.
Lorsque leur modeste repas fut achevé, le Groënlandais reprit, en s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette:
—Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne bouge pas de celle caverne et éteins le feu, dès que tu remarqueras que le temps s'éclaircit, car la fumée pourrait te trahir.
—Sois tranquille, répondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour achever de reposer ses membres courbatus.
—Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je t'ai appris à imiter. En tout cas, que ton couteau soit à ta portée.
—Mais quel est ton dessein? fit Guillaume.
—Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me décideront. Quand je vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amitié avec un grand chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi prévaudra contre toutes les intrigues du misérable Kougib.
—Et s'il n'existait plus?
—Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du soleil, fit Triuniak sans répondre à la question du capitaine.
Réjoui à l'aspect de la flamme, qui tordait à la voûte de la grotte ses spirales capricieuses, et réconforté par le repas qu'il venait de faire, celui-ci céda peu à peu au doux empire de la digestion, et, sans plus penser à étouffer le brasier, se laissa bercer par une caressante somnolence dès que son compagnon eut quitté la caverne. Des songes charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouvé sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Groënland, mais une délicieuse Française, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le présent était ravissant: la Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons les plus précieux; la Félicité s'était assise à leur foyer, sous forme de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se déroulait en un sentier jonché de fleurs, ombragé d'arbres odoriférants; tout enfin souriait aux yeux enchantés des jeunes époux.
Ah! qu'il fait bon rêver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si souvent au bord d'un abîme!
Ce feu qui avait réjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tiède chaleur, lui avait procuré des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit.
Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas abandonnée. L'eussent-ils osé? Kougib, furieux, quand ils revinrent conter leur mésaventure, Kougib déclara solennellement que, si le magicien blanc échappait, c'en était fait de la tribu entière: le gibier disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'écorce même sécherait aux arbres; on serait réduit à mourir de faim.
Torngarsuk le lui avait annoncé. Torngarsuk ne mentait pas.
Effroyable prophétie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et lançait dans les bois toute la population du village.
Les traces de l'homme blanc se retrouvèrent aisément jusqu'au lieu où il s'était affaissé la veille; mais là elles cessaient. Vainement les buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau explorés, on ne découvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes qui avaient servi à attacher Dubreuil.
Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient déjà, à leur inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque sortilège, quand, le voile humide qui couvrait la forêt s'étant déchiré, on distingua un filet de fumée au sommet des rochers.
Celui qui, le premier, l'avait aperçu, poussa une exclamation, aussitôt réprimée par un chef.
—Mon frère est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche.Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles?
Puis il ordonna à la troupe de rester en place, prit deux hommes bien armés avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne.
Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondément, que notre aventurier fut entouré, saisi et lié avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre.
Porté en triomphe au village, à travers les huées d'une foule barbare, il eut à subir les outrages les plus cruels.
Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes déployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux captif. Il n'échappa que difficilement aux griffes de ces mégères, qui le voulaient mettre en pièces.
On le déposa, tout sanglant, les vêtements en lambeaux, le corps meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib. La vue de ce scélérat fit oublier à Dubreuil les souffrances qu'il endurait.
—Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, maisTriuniak me vengera!
—Kougib, répondit froidement le jongleur, couché sur son lit, Kougib ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de Pumè…
—C'est un odieux mensonge!
L'angekkok-poglit se prit à rire.
—Toutou-Mak me l'a avoué! dit-il.
—Toutou-Mak! s'écria vivement Dubreuil.
—Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle que tu as rendue criminelle, afin de l'épouser…
—Imposteur!
—L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! répliqua Kougib d'un ton aigre.
—Oh! fit le capitaine en haussant les épaules, je sais bien que je n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espèce, mais, dis-moi, qu'en as-tu fait de Toutou-Mak?
—Elle a expié son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un air railleur.
—C'est-à-dire que tu l'as tuée, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y attendre!
—Et t'attendais-tu aussi à ce qui t'arrive?
—Que t'importe?
—T'attends-tu à ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible ricanement.
—De toi, oui. Tu m'égorgeras, répondit Dubreuil sans sourciller.
—Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. Là-bas, on se débarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est différent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agréable au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu verras demain, Innuit-Ili.
—Tes menaces ne m'effraient point, Kougib.
—Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des larmes de sang. Ah! tu as pensé qu'on me pouvait braver!…
—Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil.
—Toutou-Mak est morte!
—Massacrée par toi! s'écria le capitaine, échappant aux mains qui le retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit.
Mais, ayant les pieds et les poignets attachés, il tomba lourdement sur le sol.
Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tué sans l'intervention de Kougib.
—Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le réserve pour la fête de demain. Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il s'évade, la colère de Torngarsuk s'appesantira tout entière sur vous.
[Note 21: La Bouche.]
—Redoutez plutôt celle de Triuniak! s'écria Dubreuil exaspéré par la douleur.
—A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rôle à un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit.
Il fut traîné dans une cabane voisine et confié à la garde de deuxEsquimaux.
Nous n'entreprendrons pas dépeindre les sombres images qui assiégèrent son esprit, pendant le reste de la journée et de la nuit suivante. S'il avait pu se méprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les hurlements des femmes et des enfants, rôdant autour de sa loge, durent lui apprendre, avec des détails atroces, le supplice auquel il était destiné.
On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord célèbrent la fête au solstice d'hiver, tandis que les méridionaux la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue léthargie annuelle.
«On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont encore des fêtes à la fin, ou plutôt au renouvellement de l'année, et que ces fêtes désignent communément une naissance. Chez les Orientaux, c'était la naissance du soleil qui remonte sur l'hémisphère. En Perse, à Rome, le solstice d'hiver était principalement célébré. Il faudrait savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants de la zone tempérée australe ont de semblables fêtes au temps de notre solstice d'été. On verrait alors que le soleil a fait partout les mêmes impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les fêtes des Groënlandais au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions qui auront voyagé vers les pôles ne doivent-elles pas être un effet de l'inaction où se trouvent les humains durant le repos de l'année? Quand le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au défaut des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne sont-ils pas obligés d'imaginer des jeux et des exercices, des festins et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans leurs veines jusqu'aux extrémités du corps?»
Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador ont choisi pour fêter l'astre bienfaisant qui nous éclaire; et, dès que l'aurore eut teinté de roses les confins de l'orient, on se prépara à cette importante solennité dans le village on Dubreuil était prisonnier.
Parés de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons.
Ensuite, ils s'assemblèrent sur une grande place, au milieu de laquelle on avait dressé deux poteaux et allumé des feux.
Devant l'un étaient placés, debout sur leurs pattes de derrière, les deux ours tués l'avant-veille; et devant l'autre s'élevait un bûcher, entouré de femmes, véritables furies, les cheveux épars, les vêtements en désordre, l'air farouche, armées de haches, de couteaux, de lances et de javelots. C'étaient les mères, les soeurs ou les femmes des Uskimé qui avaient péri à l'attaque du navire. Elles poussaient des cris insensés en agitant leurs armes meurtrières.
On amena le prisonnier.
Il était pâle, mais pâle des suites de ses blessures. La sûreté de son regard, la fermeté de son maintien ne permettait pas de soupçonner que la mort lui fit peur.
Aussitôt qu'il parut, les Esquimaues cherchèrent à se ruer sur lui. Kougib les en empêcha. Incapable de marcher, il s'était fait porter sur la place.
Dubreuil fut attaché sur le bûcher.
Puis autour de lui et des ours commencèrent des danses de caractère. L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces terribles animaux. L'autre représentait, avec non moins d'éloquence et de vérité, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement imagées, étaient encore relevées par la musique et les chants, auxquels, par intervalle, l'assemblée répondait en choeur.
—Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah!
Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il était facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque chose de mieux, l'autorité de Kougib n'arrivait pas toujours à les contenir. Déjà, plusieurs avaient lancé des pierres au pauvre Dubreuil, une femme lui avait jeté à la face un tison embrasé. On en voyait une autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisième essayait de se glisser derrière le poteau pour planter ses dents dans les chairs de la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal.
Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria:
—Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a été tué par l'homme blanc!
—Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflammée autour de l'infortuné capitaine.
Et invoquant l'ombre de son enfant:
—Approche, lui dit-elle. Ta mère va t'apaiser. Elle te prépare un festin.
Puis elle saisit un vase de pierre et continua:
—Bois à longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reçois le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brûlé et mis dans la chaudière. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlèvera la chevelure, on boira dans son crâne. Tu ne feras donc plus entendre de gémissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble fruit de mes entrailles, ta mère te venge!
Sa main droite avançait en même temps la torche vers les yeux deDubreuil, qui jeta une plainte douloureuse.
Mais cette plainte fut étouffée sous une explosion de cris soulevés par la terreur:
—Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges!