XII

Une invincible panique s'empara des Esquimaux. Ils se mirent à fuir dans toutes les directions. Néanmoins, avant de se sauver, l'Indienne à la torche jeta son flambeau sous les pieds de Dubreuil et le bûcher commença à s'enflammer.

—Ah! tu mourras, et les mânes de Pumè seront vengés! marmottait Kougib en couvant sa victime de regards implacables.

La blessure que le capitaine lui avait faite l'empêchait d'imiter l'exemple des Uskimé, mais telle était sa haine contre Dubreuil qu'il semblait moins soucieux de son salut que de l'assouvissement de cette haine. Craignant sans doute que le captif ne lui échappât encore une fois, il se traînait sur les mains et les pieds, s'approchait du patient, cherchant à ramasser une hache pour l'en frapper.

La fumée et le feu se tordirent autour de Dubreuil, qui, tout entier à la pensée de l'éternité, avait à peine remarqué ces incidents. Mais alors des cris, des cris de guerre, comme il n'en avait entendu jamais, retentirent autour de lui. En même temps, la place était envahie par une troupe d'individus qu'on eût dits sortis des régions de l'enfer.

Ils avaient la face, le corps, les membres rouges comme du sang, et ils étaient complètement nus, à l'exception de mocassins à leurs pieds et d'un court jupon en peau ou en écorce, attaché au dessus des hanches.

Un carquois, un arc sur le dos, à la main un casse-tête ou une hache, entre les dents un couteau, voilà leurs armes.

Mais quelles tailles de géants! quelles charpentes solides! quelles vigoureuses musculatures! quelles physionomies martiales! Sans peine on comprenait la terreur que devaient inspirer ces redoutables sauvages. Comment les Esquimaux, des diminutifs d'hommes, auraient-ils pu leur résister? Entre les deux races, frappant contrastes: l'une, la plus haute, la plus vaillante expression de la nature humaine physique; l'autre, la plus basse, la plus chétive. Évidemment, si les Uskimé avaient un jour ou un autre remporté quelque avantage guerrier sur les Indiens Rouges, ils en étaient redevables au nombre ou à la surprise, mais, à armes égales, dix de ceux-ci auraient dérouté vingt-cinq de ceux-là.

A leur tête marchait un chef de la plus belle prestance. Sa dignité, on la reconnaissait aux dix plumes d'aigle dont il avait la chevelure ornée, et plus encore à l'air de commandement empreint sur son visage.

Il aperçut, en même temps, Dubreuil que les flammes circonvenaient déjà, et Kougib, qui rampait vers lui en le menaçant d'une hache.

—Ouah! fit-il en se jetant vers le bûcher, dont il éparpilla les arbres embrasés d'un coup de pied, tandis que de l'autre il repoussait l'angekkok-poglit.

Kougib mâchonna une imprécation entre ses dents et lança violemment sa hache contre Dubreuil. Heureusement elle ne l'atteignit pas.

—Innuit-Ili! c'est Innuit-Ili! disait l'Indien Rouge en coupant les liens de Guillaume.

—Ah! je l'ai manqué! je suis perdu! grommelait l'angekkok-poglit, tâchant de retrouver une autre arme.

—Mon frère, rassure-toi; je te connais; tu es avec un ami continua le libérateur en langue esquimaue.

Et il reçut dans ses robustes bras Dubreuil, qui ne pouvais se soutenir à cause du gonflement de ses pieds.

—Tu me connais, mon frère? balbutia-t-il avec autant de surprise que de joie.

—Oui, Kouckedaoui connaît l'ami de Toutou-Mak.

—Toutou-Mak!… mon frère l'a vue?… il sait où elle est?

—Kouckedaoui est son père! répondit l'Indien avec un mélange d'amour et d'orgueil.

Fatigué par tant d'émotions diverses, stupéfait d'une révulsion si subite, si inattendue, le capitaine Dubreuil se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve, et il portait des yeux hagards tantôt sur l'Indien Rouge, tantôt sur les débris fumants du bûcher, tantôt sur Kougib.

—Attends, mon frère, dit Kouckedaoui en le posant doucement à terre.

Puis il saisit au cou l'angekkok-poglit d'une main, lui planta son genou sur la poitrine et tira un couteau.

—Non! non! mon frère, épargne-le! pour l'amour de Toutou-Mak, épargne-le; je t'en supplie, épargne ce misérable! implora Dubreuil, incapable de voir froidement commettre un homicide.

—L'épargner! est-ce ainsi que tu procèdes à l'égard de tes ennemis?N'a-t-il pas voulu t'assassiner tout à l'heure?

—Tu es un lâche, plus lâche qu'une femme! Je te méprise! râlait Kougib sous la pression du genou qui lui écrasait le thorax.

—Je t'en conjure, Kouckedaoui, laisse-le vivre, insista Dubreuil.

—Qu'il me laisse vivre, pour que j'achève de te tuer! reprit l'Esquimau d'une voix-railleuse. Oui, de te tuer, comme j'ai tué ta Toutou-Mak!

—Que dit ce chien? s'écria l'Indien Bouge.

—Il prétend, le scélérat, qu'il a fait périr ta fille, réponditDubreuil.

—Toutou-Mak est la fille…..

—C'est ma fille, interrompit Kouckedaoui.

—Alors, Kougib mourra content, dit l'angekkok d'un ton joyeux, il mourra content, car si l'enchanteur blanc lui échappe, il peut donner au père de Toutou-Mak de» nouvelles de son enfant.

—Et quelles nouvelles lui peux-tu donner? s'enquit le Boethic étonné.

—Des nouvelles bien intéressantes, fut-il répliqué avec un accent sarcastique.

—Parle.

—Kougib a été la cause de la mort de Toutou-Mak.

—Oh! l'infâme! murmura Dubreuil, essayant de se soulever.

—Tu mens! tu mens! repartit véhémentement l'Indien Rouge.

—Kougib n'est pas un Boethic pour mentir.

—Kougib! c'est toi qu'on nomme Kougib? Tu viens du Succanunga? proféraKouckedaoui avec une surprise mêlée de colère.

—Oui, repartit l'Esquimau, appuyant son affirmation d'un regard de dédaigneuse fierté, je suis Kougib, angekkok-poglit des Uski de l'Est, je viens du Succanunga. Si tu es le père de Toutou-Mak, sache que je l'ai enlevée, et que, comme elle refusait de se donner à moi, Torngarsuk l'a engloutie dans les flots, à ma requête.

—Ah! tu es Kougib, gronda l'Indien Rouge. Je suis aise de te trouver enfin!… Je te cherchais, Kougib…je te cherchais… Pour te trouver, pour te punir, pour te punir comme tu le mérites, je serais allé jusqu'au Succanunga… Tu vois que j'avais envie de te connaître, de te posséder!

—Ta fureur ne m'effraie guère! Tue-moi donc, si tu l'oses! Mais tu es trop poltron. Les Indiens Rouges ont du lait au lieu de sang dans les veines. Ils s'imaginent qu'ils font peur à leurs ennemis parce qu'ils se peignent le corps en rouge; mais leur coeur est mou, leur bras est débile comme celui des vieillards. Moi, si je n'étais pas blessé, je les chasserais tous comme une troupe de lapins.

Pendant que l'angekkok-poglit parlait, Kouckedaoui s'était occupé à lui lier les poignets.

—Nous verrons bientôt, dit-il en finissant, si le feu te trouve aussi brave. Ta langue est fourchue et elle siffle comme celle d'une vipère. Appelle ton Torngarsuk, dis-lui de te délivrer. Je l'en défie!

—Torngarsuk me vengera! Sa vengeance a déjà commencé. Tu la porteras avec toi au milieu des tiens, en y introduisant ce magicien blanc! Kougib affrontera la torture sans se plaindre, car sa mission est remplie. Il a jeté la peste au milieu de ses ennemis les Indiens Rouges!

En prononçant ces paroles d'un ton prophétique, l'angekkok-poglit avait les yeux tournés vers le capitaine Guillaume Dubreuil.

Kouckedaoui se rapprocha de celui-ci et dit:

—Comment, mon fils, es-tu tombé au pouvoir de ce carcajou? Toutou-Mak m'avait appris que tu étais resté…

—Toutou-Mak! s'écria Dubreuil n'en pouvant croire ses oreilles; mais elle vit donc encore?

—Elle vit! répondit simplement l'Indien.

—C'est faux! hurla Kougib.

—O mon Dieu! je vous remercie! s'écria dans sa langue maternelleGuillaume en levant les yeux au ciel.

—C'est faux! faux! répétait l'angekkok avec rage.

—Mais, où est-elle? demanda vivement le Français.

—Elle est à Baccaléos.

—Quoi! vrai, mon frère? tu ne te trompes pas? tu ne me trompes pas? faisait Dubreuil avec une agitation indicible.

—La langue de Kouckedaoui a toujours été droite. Il te dit queToutou-Mak est à Baccaléos, qu'elle vit: cela est. Elle t'attend,Innuit-Ili. J'étais parti avec mes guerriers pour aller te chercher auSuccanunga. Te voici, je te ramènerai, je ferai le bonheur de celle quetu aimes. Dis-moi maintenant, mon fils, qui t'a conduit ici.

—Le hasard, répondit Dubreuil. Croyant que ta fille était morte, Kouckedaoui, j'avais construit un grand canot, pour retourner dans mon pays. Triuniak, le père adoptif de Toutou-Mak, m'accompagnait…

—Triuniak, je sais, dit l'Indien Rouge, il t'accompagnait! Où est-il? Mon coeur se gonfle à l'idée de le voir. Il fut bon pour Toutou-Mak, bon pour toi, je l'aime. Montre-le-moi.

—Triuniak, reprit Dubreuil, m'avait quitté, quand j'ai été saisi et conduit ici par les Esquimaux. Il doit rôder autour de ce village, sans doute les guerriers de mon frère' l'auront épouvanté.

—Pourquoi n'êtes-vous pas débarqué à Baccaléos?

—Une tempête nous a forcés d'aborder sur cette côte; mais mon intention était de me rendre à l'île que tu habites, mon frère.

—Tu espérais donc y retrouver Toutou-Mak?

—Hélas! non, mais on m'avait dit que les hommes de ma race! y atterrissaient quelquefois.

—On t'avait dit juste, mon frère.

Un rayon de joie colora le visage pâli de Dubreuil. Il allait adresser une foule de questions à Kouckedaoui, quand arrivèrent quelques Indiens Rouges traînant à leur suite une dizaine de femmes et d'enfants esquimaux.

A peine cette troupe fut-elle sur la place qu'une des femmes poussa un cri.

—Kouckedaoui! mon époux! mon époux bien-aimé!

Et elle vola vers le chef, qui tressaillit après avoir levé les yeux.

—Est-ce Shanandithit? fit-il d'un ton plutôt froid qu'animé, en étrange opposition avec cette explosion d'amour que sa vue avait arrachée à la femme.

Cependant, Kouckedaoui était profondément ému, aussi ému que peut l'être l'homme le plus sensible qui retrouve, après l'avoir perdue depuis quinze ans, et perdue pour la seconde fois, une femme chérie, la mère d'un enfant adoré. Mais la dignité indienne lui commandait de refouler ces impressions, alors que les plus tendres passions l'agitaient intérieurement.

—Ah! dit l'Indienne avec tristesse, ne me reconnaîtrais-tu plus?

—Mon coeur se serait desséché plutôt que d'oublier Shanandithit, répondit Kouckedaoui. Il est heureux et satisfait, car Shanandithit a toujours été celle qu'il a le plus aimée.

—Moi aussi, dit-elle, je n'ai cessé: de t'aimer. Le jour et la nuit je pensais à toi; je soupirais pour le moment où tu me tirerais de l'esclavage, et quoique le guerrier uskimè qui m'avait choisi comme épouse fût bon pour moi, je ne pouvais arracher de mon coeur le souvenir du vaillant Kouckedaoui.

—Il fut bon pour toi, Shanandithit! Je veux qu'on lui rende la liberté s'il est fait prisonnier, repartit le chef, loin de paraître fâché que sa femme eût accepté un autre mari durant sa captivité.

A cette époque, la jalousie était un sentiment presque ignoré des Indiens de l'Amérique septentrionale; ils se prêtaient volontiers leurs femmes, les offraient aux étrangers, et refuser leur présent eût été le comble de l'impolitesse. Ce sont les Européens, c'est nous qui avons importé ce vice chez eux, avec bien d'autres fléaux, malheureusement.

—Kouckedaoui est aussi généreux que brave! répondit la sauvagesse, que ne puis-je, en récompense, lui rendre sa fille!

Et elle baissa douloureusement la tête.

—Notre fille nous est revenue, dit le chef.

—Toutou-Mak! s'écria Shanandithit, en relevant ses yeux mouillés sur ceux de son mari.

—Toutou-Mak, affirma-t-il de nouveau.

—Où est-elle? dis-moi, Kouckedaoui, où elle est. Je n'ose croire à tant de bonheur.

—Toutou-Mak est au fond du grand lac salé, dit alors Kougib d'un ton moqueur.

Cette imprudente interruption ramena sur l'angekkok-poglit l'attention de l'Indien Rouge.

—Je vais, dit il avec emportement, mettre fia à tes criailleries de hibou.

Et appelant quelques-uns de ses compagnons:

—Reconstruisez le bûcher, leur ordonna-t-il, quand il sera prêt, rôtissez ce chien hargneux.

Dubreuil essaya encore d'intervenir en faveur de Kougib. Ce fut en vain. Kouckedaoui ne voulut pas céder. L'eût-il voulu, que sa bande ne l'eût pas écouté. Il lui fallait une victime humaine pour immoler à Agreskoui, sa divinité de la guerre; cette victime était là. Le sacrifice devait être consommé. Du reste, l'angekkok-poglit ne faisait aucune tentative pour apaiser les vainqueurs. Loin de là, il provoquait à plaisir leur ressentiment par ses fanfaronnades et les injures dont il les accablait.

Pendant qu'on redressait le bûcher et que Kouckedaoui causait un peu à l'écart avec Shanandithit, unbouhinne, magicien, qui accompagnait les Indiens Rouges, posa brutalement la main sur Dubreuil, toujours assis à l'endroit où le chef l'avait placé.

Il le secoua, en lui adressant des paroles que Guillaume ne comprit pas, mais dont il devina à moitié le sens;—le bouhinne lui déclarait qu'il était sa propriété.

Comme marque de son sacerdoce, ce sorcier portait sur le crâne un casque fait avec la tête d'un ours, et à son cou pendait un sac, en peau de caribou, orné de verroteries et de poils de porc-épic. Ce sac renfermait les amulettes du jongleur, qui, d'ailleurs, était nu et vermillonné, de l'occiput à la plante des pieds, comme la plupart des Indiens Rouges.

Pour imprimer plus de force à son discours, il fit un signe à deux Boethics, ceux-ci accoururent, empoignèrent Dubreuil par les bras et les jambes, et se disposèrent à l'aller porter sur le bûcher où l'on attachait Kougib. Ne soupçonnant pas d'abord leurs intentions, Guillaume n'opposa aucune résistance; mais en découvrant le but que se proposaient les sauvages, il se débattit si vigoureusement que, malgré son état de faiblesse, les Boethics avaient dû le lâcher et demander du secours, quand Kouckedaoui arriva, attiré par le bruit de la lutte.

Une violente discussion s'engagea aussitôt entre lui et le bouhinne. Cette discussion eut lieu dans un idiome que Dubreuil n'entendait pas. Les gestes des deux Indiens lui apprirent pourtant que le jongleur prétendait le brûler, et que Kouckedaoui repoussait cette prétention, en attestant que l'homme blanc lui appartenait, car il l'avait pris lui-même, et qu'il était maître d'en faire ce qu'il voulait.

Le sorcier insistait: l'immolation d'un blanc serait agréable à Agreskoui. En pouvait-on douter? Quel intérêt Kouckedaoui avait-il à la conservation de cet homme blanc?

Les Indiens Rouges, rassemblés autour d'eux, penchaient manifestement pour leur bouhinne. Le chef résolut de couper court au différend.

—Si, s'écria-t-il en langue boethique, puis en langue esquimaue, si quelqu'un de vous fait la plus légère égratignure à ce guerrier blanc, je lui casserai la tête avec mon tomahawk.

Cette déclaration, accentuée par un mouvement significatif, imposa aussitôt silence aux murmures qui commençaient à s'élever. Et le bouhinne se retira en lançant à Dubreuil un regard courroucé.

Kouckedaoui baisa ensuite le Français sur le front et le menton, pour indiquer qu'il l'adoptait, et que désormais sa personne était sacrée.

En même temps il lui dit:

—Ne réclame plus la grâce de Kougib; il ne l'aurait pas, et je ne pourrais te soustraire à la fureur de mes guerriers; car, comme dans chacune de nos expéditions heureuses nous avons l'habitude de sacrifier un prisonnier mâle, et qu'il n'en a pas été fait d'autre que toi et le Groënlandais dans celle-ci, s'il échappait à la mort, ma protection serait peut-être insuffisante pour t'en préserver.

—Au moins, mon frère, rends-moi un service: éloigne-moi de ce spectacle, qui m'afflige trop cruellement.

—Toutou-Mak m'avait bien dit que, quoique brave comme un ours blanc et fort comme un morse, tu ne savais pas profiter de la défaite de ton ennemi, fit le chef en souriant.

—Les gens de ma race pardonnent, et mon Dieu le commande! répondit Dubreuil, tandis que Kouckedaoui le transportait dans une butte voisine, et que, debout sur le bûcher, harcelé par ses tourmenteurs, qui lui appliquaient un collier de haches rougies au feu, ou lui tenaillaient les membres, ou lui tordaient les nerfs au moyen de morceaux d'ivoire passés sous la peau, ou lui taillaient dans les jambes et les cuisses des lambeaux de chair qu'ils dévoraient crus, Kougib bravait, du regard et de la voix, les Boethics, en chantant fièrement son chant de mort:

—Qui êtes-vous, vous qui m'injuriez? Rien que des femmelettes. Vous ne savez pas vous battre, vous ne savez même pas tirer une larme d'un ennemi terrassé!

—Le grand exploit que de m'avoir pris! Vantez-vous-en! oui, allez vous vanter, près de vos filles et de vos épouses, d'avoir pris un homme blessé, impuissant à se défendre!

»O la noble prouesse! Quelle gloire pour vous, Indiens Rouges! On en parlera chez vos arrière-neveux. Ils répéteront vos louanges et sur vos tombeaux déposeront, au lieu d'armes, du fil, des aiguilles et des ciseaux!

»Allons! frappez, frappez-moi. Je ne vous crains point, je ne soupirerai ni ne me plaindrai. Mais vous ne savez même pas comment on torture un ennemi. Faut-il vous l'apprendre?

»Montez ici, déracinez-moi les dents, arrachez mes ongles, incisez mes membres, dans les plaies versez de l'huile bouillante. Et voulez-vous mieux encore? écorchez-moi vivant. Puis vous roulerez mon corps sur du sable fin, vous l'enduirez de miel et l'exposerez au soleil.

»Voilà comment on fait souffrir un guerrier, mais pas cependant un Uski du Sud. Je défie à votre lâcheté d'imaginer un supplice capable d'arracher un gémissement à un Uski du Sud.

»Parce que je venais du Nord, vous m'avez jugé timide comme vous, amolli comme vous, sensible aux plus petites piqûres comme vous. Détrompez-vous. Kougib est un homme; il mourra comme un homme.

»Mais auparavant apprenez encore de lui quelque chose. Recevez sa prédiction dernière. Si ses compatriotes du Succanunga avaient son courage, Indiens Rouges, ils posséderaient maintenant votre île.

»Allumez le feu de votre bûcher! il est temps. Je vous le répète, ô vil troupeau de loups poltrons, vous ignorez l'art du bourreau, tout aussi bien que celui du guerrier.

»Elle grimpe, la flamme; je la sens; elle me lèche, une caresse, m'étreint tendrement. Voyez comme elle m'aime, comme je l'embrasse avec amour, tandis que vous fuiriez honteusement ses baisers ardents!

»Indiens Bouges, souvenez-vous que l'homme blanc sera le vengeur de Kougib. Vous avez repoussé les invasions des Uski septentrionaux, mais vous tomberez sous les coups de la race blanche!

»Indiens Bouges, peureux, vantards, assassins, meurtriers, tribu maudite, vous vous souviendrez de Kougib!…»

L'angekkok-poglit jeta cette imprécation avec la sombre énergie d'un prophète inspiré, en agitant, à travers les flammes qui l'enveloppaient de toutes parts, un bras déjà carbonisé, mais dont la terrible menace fit reculer les Boethics d'épouvante.

Les Indiens Rouges demeurèrent huit jours au village esquimau:—huit jours de festins continuels, où furent dévorées toutes les provisions abandonnées par les vaincus.

Cependant Kouckedaoui fit battre tout le pays, mais inutilement, pour retrouver Triuniak. Fort affligé de la nouvelle disparition de son ami, Dubreuil prétextait de ses souffrances pour retarder le départ des Boethics, qui désiraient retourner dans leur île. Mais ses forces étant revenues, et voyant l'insuccès des recherches, il cessa de retenir le chef, qui, pour l'obliger, avait prolongé son séjour, au risque de soulever le mécontentement de ses guerriers.

La veille du départ, Kouckedaoui et Dubreuil eurent ensemble un entretien confidentiel. Le chef promit au Français de lui donner sa fille en mariage, mais à condition qu'il s'établirait définitivement au milieu des Indiens Rouges et lui succéderait dans son commandement. Puis, suivant la coutume des Boethics, il lui conta l'histoire de sa vie.

«Kouckedaoui, ou le Faucon, était né à Baccaléos, il y avait cinquante hivers. De bonne heure, il se distingua dans les guerres que soutenaient, à cette époque, les Indiens Rouges contre les Mic-Macs. Quand il revenait de ces longues et dangereuses expéditions, tout couvert de gloire, c'est-à-dire de chevelures pendues à sa ceinture, les anciens de la tribu le montraient avec orgueil et exhortaient leurs fils à manier la lance, à tirer de l'arc et à frapper l'ennemi, comme le Faucon.

»Il épousa Shanandithit, la plus belle, la plus aimable des vierges boethiques. Qui mieux qu'elle pouvait écorcher un caribou, passer, blanchir le cuir, fabriquer des mocassins et préparer la moelle des os d'élan? Shanandithit n'avait pas apporté dans sa loge un coeur indifférent. Non; comme témoignage irrécusable de son amour, elle avait éteint le tison ardent que Kouckedaoui avait allumé dans la tente de son père; et, après leur mariage, l'affection de la jeune femme s'était accrue encore.

»Jamais elle ne murmurait quand, au retour de la chasse, il fallait lui ôter ses mocassins et ses mitasses; jamais elle ne murmurait quand il fallait les sécher et les frotter, pour les rendre souples et doux. Bien plus cependant que toute autre chose, la docilité de Shanandithit aux ordres de sa belle-mère prouvait l'amour que lui inspirait Kouckedaoui. Aussi, quoique réservées pour les heures secrètes, les tendresses de son mari ne lui manquaient-elles pas. Aucune femme de la tribu ne pouvait montrer plus de ouampums et d'ornements que l'épouse du jeune guerrier. Plus d'une fois, il l'avait, en cachette, aidée à rapporter au logis le gibier abattu par ses flèches, fait inouï dans les annales conjugales des Indiens Rouges.

»Elle lui donna une fille, puis un fils, et put dès lors être assurée que, quel que fût le nombre des femmes qu'il prit dans la suite, il ne la répudierait jamais. Ces deux enfants furent la joie de leurs parents, surtout de la grand'mère, qui prédit que le fils deviendrait le plus brave guerrier de sa race.

»Les enfants commençaient à marcher, quand le Faucon résolut d'aller chasser à l'extrémité septentrionale de l'île. Il partit avec sa femme, laissant son fils et sa fille à la garde de la grand'mère, qui s'était blessée au pied. Dans les cantons où ils arrivèrent, le gibier abondait. Kouckedaoui pensa qu'il en fallait faire profiter sa tribu, et, en conséquence, il retourna la chercher. Les Indiens rouges aussitôt levèrent leurs tentes et suivirent le chef. Mais, jugez du désespoir de celui-ci! en arrivant au lieu où il avait laissé son épouse, il ne la trouva plus!

»Son wigwam avait été pillé, détruit. Tout autour se faisaient remarquer les traces des Mic-Macs.

»Kouckedaoui ne pouvait pleurer. Si profonde qu'elle soit, un Indien doit cacher sa douleur. Le chef était bon, brave, habile. Il eût trouvé, s'il eût voulu, cent épouses pour succéder à celle qu'il avait perdue. Mais laquelle aurait pu remplacer la douce et laborieuse Shanandithit?

»Le Faucon fit voeu qu'il ne mènerait pas une autre femme à sa couche et ne couperait pas sa chevelure avant d'avoir tué et scalpé cinq Mic-Macs. Il remplit son carquois, mit à son arc une corde nouvelle, aiguisa son couteau, monta dans son agile canot d'écorce, et entonna son chant de guerre.

» Son absence dura une saison entière. Au retour, il possédait les cinq scalpes. Elles furent pendues près du foyer de sa loge. On crut qu'il allait faire choix d'une femme. Mais Kouckedaoui était plus triste encore qu'avant son départ; il fermait les oreilles à toutes les paroles de mariage. Ses amis pensèrent qu'il ne reviendrait point de sa détermination. Sa mère fut d'un avis différent. Elle l'importuna tant, avec sa ténacité féminine qui sape les obstacles quand elle ne peut les surmonter, qu'à la fin le Faucon céda à ses désirs.

»La vieille avait porté son choix sur une charmante jeune fille nommée Avolalia; elle la demanda aux parents, qui furent enchantés d'un tel honneur. La fiancée ne montrait pas un grand empressement; mais c'était chose trop commune pour exciter la moindre surprise. Le mariage se fit, et Avolalia fut installée dans la loge de Kouckedaoui.

»La nature ne l'avait pas formé pour vivre seul. Malgré le mépris qu'une éducation indienne soulève contre le beau sexe, Kouckedaoui avait un faible pour les séductions des femmes. Si Avolalia n'était pas, à beaucoup près, aussi aimante que la regrettée Shanandithit, elle semblait s'acquitter de ses devoirs d'une façon si convenable, que le jeune homme commença à s'attacher à elle. Sa santé débilitée s'améliora. De nouveau, on le vit sourire et chasser le caribou avec son ancienne vigueur.

»Cependant, lorsque Avolalia haussait, comme il lui arrivait quelquefois, la voix plus que ne le permettait l'affection conjugale, Kouckedaoui songeait à Shanandithit et refoulait dans son coeur un soupir.

»En leur loge venait souvent un jeune Indien qui avait jadis recherché Avolalia en mariage. Il arrivait de bonne heure, se retirait tard. Comme Avolalia semblait ne pas s'occuper de lui, le Faucon ne trouvait pas ses visites mauvaises. Mais eût-il pu voir dans l'esprit de sa femme, il eût dédaigné de montrer de la jalousie. Sa conduite aurait prouvé que son coeur était fort. Elle ne tarda pas à le prouver.

»Un matin, sa mère étant allée avec les enfants voir des amis à quelque distance, on lui apprit qu'une harde de daims avait été découverte à une demi-journée de marche du village.

»—Vas-y, mon mari, lui dit Avolalia, car nos provisions s'épuisent. Si le troupeau est nombreux, je courrai te joindre. Mais, en tous cas, ne reviens pas ce soir. Si tu tues quelque gibier, suspends-le aux branches d'un arbre, pour que les loups ne le puissent atteindre, et repose à côté.

»Après ces mots, elle l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, et il partit. Les caribous abondaient; avant midi il en avait fait tomber deux sous ses flèches. Il les chargea sur son canot et reprit gaiement le chemin de sa loge.

»Il fallait remonter le courant de la rivière. Kouckedaoui n'arriva qu'au milieu de la nuit. Tout était silencieux autour de la cabane. Les chiens, flairant leur maître, ne donnèrent point l'alarme. Le Faucon ramassa une poignée de roseaux, pénétra sans bruit chez lui, et alluma ses roseaux sur des charbons agonisant au milieu de la hutte.

»La flamme aussitôt éclaira un spectacle qui fit jaillir le sang au visage du chef. Côte à côte avec Avolalia dormait son prétendant d'autrefois! Le Faucon dégaina son couteau. Un moment son esprit flotta dans l'indécision. Le fier et noble orgueil dont il était animé l'emporta. Le couteau rentra dans le fourreau, et Kouckedaoui quitta la loge sans éveiller les imprudents.

»Mais quand une zone grisâtre apparut à l'orient, il se rapprocha de son wigwam. Le favori d'Avolalia en écartait le rideau de cuir: il s'arrêta, cloué au sol.

»—Rentre, lui dit Kouckedaoui d'une voix courroucée.

»Le traître obéit. Il fut suivi du mari outragé. Avolalia, épouvantée, se voilà la face avec les mains.

»—Allume du feu et prépare à manger, lui dit le Faucon.

»Quand, le repas fut servi, il s'adressa au jeune homme, tremblant d'effroi:

»—Mange mon bien, toi qui as dévoré mon honneur.

»L'amant crut que ses derniers moments approchaient. Il se disposa à les affronter avec le courage d'un guerrier indien. C'est pourquoi il mangea en silence, et sans manifester d'inquiétude.

»Le repas terminé, Kouckedaoui ordonna à sa femme de faire un paquet de ses effets; puis il se leva et dit au jeune homme:

»—Si un autre, à ma place, t'avait découvert comme je l'ai fait, la nuit dernière, il l'aurait percé d'une flèche avant que tu ne fusses éveillé. Mais si mon coeur est fort, il ne tient pas le coeur d'Avolalia. Avant moi tu l'as désirée, et Je vois qu'elle te préfère, elle est ta compagne plutôt que la mienne. Elle est à toi; et, pour que tu puisses fournir à sa subsistance, je te donne mon arc, mes flèches et mon canot. Partez, et vivez en paix!

»La femme, qui craignait pour son nez[22], et l'amant, pour ses jours, s'éloignèrent immédiatement. Dans la tribu, on admira la conduite du Faucon, mais il avait l'âme noyée de chagrin.

[Note 22: C'est une coutume généralement répandue parmi les Indiens de l'Amérique septentrionale de couper le nez aux femmes adultères. Voirles Chippiouais.]

»Malgré la fermeté de sa résolution, le coup avait ébranlé son esprit. Son coeur, il l'avait d'abord donné entièrement à Shanandithit, et quand la blessure causée par sa perte fut cicatrisée, il avait aimé Avolalia de toutes ses forces. Il pouvait se vanter d'être indifférent aux trahisons des femmes; on pouvait le croire; mais son stoïcisme n'était qu'apparent. Sous cette surface de marbre, la douleur avait planté ses racines indestructibles.

»Un des plus vaillants guerriers de sa tribu, il était accessible aux émotions comme une femme, malgré le précepte, malgré l'exemple. Il tomba dans une noire mélancolie. Une ou deux chasses malheureuses achevèrent de le persuader qu'il était devenu un objet de déplaisir pour ses Manitous, et que la fortune ne lui sourirait plus jamais.

»Plein de cette idée, il prit l'étrange détermination d'aller se livrer à ses ennemis les Mic-Macs pour apaiser la colère du Grand-Esprit.

»Parvenu à leur village, il ne vit personne. Il entra dans une loge, où deux femmes causaient. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait. Sans répondre, il s'assit en un coin, la tête dans les mains, attendant l'arrivée de quelque guerrier, par les armes duquel il pût mourir honorablement.

»Les femmes lui réitérèrent leurs questions, mais sans pouvoir arracher une parole de ses lèvres. Voyant qu'il était impénétrable, elles l'abandonnèrent à lui-même et poursuivirent leur conversation. Ah! avec quelle terreur elles se seraient enfuies, si elles avaient su à quelle tribu il appartenait! Mais, supposant qu'il était Mic-Mac, elles n'en eurent aucune crainte. Par leur entretien, il apprit que les hommes du village étaient allés à la chasse, avec la plupart des femmes, et qu'ils ne reviendraient que le lendemain.

»Kouckedaoui avait là une occasion unique de se venger de ces Mic-Macs qui lui avaient ravi son épouse aimée, sa chère Shanandithit. Cependant, il dompta les impulsions de son tempérament indien. Il n'était pas venu pour tuer, mais pour donner sa vie: il resta fidèle à sa résolution.

»Dès le matin, le jour suivant, un guerrier mic-mac parut dans la loge. Les femmes lui montrèrent leur hôte silencieux et l'informèrent de sa conduite étrange.

»—Qui es-tu? demanda le nouveau venu.

»—Je suis un homme; sache-le, Mic-Mac, répondit le Faucon. Je suis Boethic. Mon nom est Kouckedaoui. Tu as entendu parler de moi. Les flèches des tiens ont percé plusieurs de mes amis. Mais je les ai bien vengés. Vois, je porte sur ma tête dix plumes d'aigle. Maintenant, le Maître de la vie veut que je meure. C'est pourquoi je suis venu ici. Frappe donc, et délivre ta tribu, de son plus grand ennemi.

»Le courage parmi les sauvages, comme la charité par les civilisés, fait pardonner une multitude de fautes. Le guerrier mic-mac regarda l'Indien Rouge avec une admiration mêlée de respect. Il leva sa massue comme pour frapper. Mais Kouckedaoui ne broncha point. Aucun de ses nerfs ne trembla, ses paupières ne vacillèrent pas. L'arme tomba de la main qui la tenait, et le Mic-Mac s'écria, en déchirant son vêtement:

»—Non, je ne tuerai pas un homme brave, mais je montrerai que mes gens sont des hommes aussi. Je ne serai pas surpassé en générosité. Frappe-moi toi-même, et sauve-toi.

»Le Faucon déclina l'offre et insista pour être la victime. Ils firent ainsi, pendant quelque temps, assaut de magnanimité, puis échangèrent une poignée de main en signe d'alliance.

»—Tu es surpris que je parle ta langue, dit le Mic-Mac; mais apprends que ma mère était de ta race et que moi-même j'ai épousé ta propre femme!

»—C'est toi qui m'as enlevé Shanandithit!

»—Oui, et je te la rendrai.

»—Mon frère, je n'aurai pas de présent assez grand pour te récompenser! s'écria le Faucon vaincu par cet excès de libéralité.

»—Tiens! la voici qui arrive. Reprends-la. Je te la donne, quoique je l'aime. Mais je veux que nous demeurions frères.

»A ce moment, Shanandithit, qui revenait avec la bande des Mic-Macs, se jeta dans les bras de Kouckedaoui.

»D'abord les Mic-Macs le voulurent arrêter, retenir en captivité. Mais son nouvel ami raconta comment il était venu au village, avait épargné les femmes et les enfants, quand il pouvait les massacrer impunément, et ajouta qu'il offrait de négocier la paix entre les deux tribus.

Cette déclaration fut favorable au Faucon. On loua sa vaillance et on le convia à un grand banquet.

»Les épreuves de Kouckedaoui n'étaient malheureusement pas terminées. De nouvelles calamités l'attendaient à son retour chez les Boethics. Une maladie contagieuse avait emporté son fils, âgé alors de trois ans, et les Esquimaux du Nord, unis à ceux du Sud, avaient débarqué à Baccaléos et cherchaient à s'emparer de l'île.

»—O Manitou, ne cesseras-tu de me poursuivre! s'écria l'infortuné.

»Néanmoins, il fait bonne contenance, rassemble ses guerriers et marche contre les Uskimé. Cette fois, Shanandithit a refusé de le quitter. Elle le suit, portant sa fille sur son dos.

»Les Indiens Rouges sont vainqueurs. Refoulés avec perte, leurs ennemis repassent le détroit, et Kouckedaoui cherche des yeux les êtres chers à son coeur, qu'il a laissés non loin du théâtre du combat.

»Hélas! ils n'y sont plus. En fuyant, les Esquimaux les lui ont ravis!

»Le Faucon s'enfonça dans les bois. Pendant deux ans, il y vécut seul.

»Une nuit, Ouaïche, le Dieu des songes, lui enjoignit de se remarier, de renoncer des rapports avec les hommes de sa tribu. Il obéit aux injonctions d'Ouaïche.

»La rentrée de Kouckedaoui dans la vie commune fut saluée comme une fête. Il reprit son rang, ses dignités aux acclamations générales, et épousa une jeune et jolie femme qu'il aimait sincèrement, tout en regrettant Shanandithit et leur enfant. Mais le temps, qui porte remède à tout, guérissait peu à peu les blessures de son coeur, il ne songeait plus guère qu'à donner une compagne à sa troisième femme, parce qu'elle était bréhaigne, lorsque le hasard lui ramena sa fille Toutou-Mak, et quelques lunes après Shanandithit, un peu vieillie, sans doute, un peu défraîchie par son odyssée extra-conjugale, mais toujours tellement aimante! toujours tellement dévouée!…

»—Enfin je vais donc jouir dû bonheur que j'ai entrevu si souvent et qui si souvent m'a échappé au moment où je croyais le tenir! dit le brave Faucon en terminant le récit de son aventureuse carrière.

Cependant, après être sorti de la caverne, Triuniak avait grimpé jusqu'aux crêtes les plus élevées de la montagne. Son but était de découvrir, si faire se pouvait, le village des Esquimaux et le chemin le moins fréquenté qui y conduisait, afin d'approcher à la dérobée de ce village, et d'avoir, comme il l'avait dit à Dubreuil, un entretien avec le chef, qu'il avait connu quinze ans auparavant.

Quand il fut parvenu au terme de son ascension, le soleil avait chassé à l'est les vapeurs épanchées sur la campagne, et, de ce côté, la vue embrassait un vaste paysage. L'ouest était encore à demi voilé par le brouillard.

En plongeant ses regards devant lui, Triuniak aperçut, dans une profonde vallée, des animaux qui paissaient le gazon. Du point culminant où se trouvait l'Indien, ils paraissaient à peine gros comme des chiens. Mais, à leurs larges andouillers, on les reconnaissait pour des cerfs de la plus forte espèce.

Tandis qu'ils broutaient paisiblement l'herbe naissante, un aigle se montra à l'horizon. Sa taille était prodigieuse. Du bout d'une aile à l'autre, il mesurait au moins deux longueurs de flèche. Triuniak le vit s'avancer, planer majestueusement, traverser l'espace, revenir, décrire d'immenses spirales, s'abaisser quelque peu, recommencer son cercle en faisant briller au soleil ses plumes luisantes, remonter ensuite, pour s'arrêter immobile, fixe au milieu de l'éther, et fondre, avec la rapidité de la foudre, sur la harde qui pâturait dans le vallon.

Un instant il disparut. Mais la dispersion du troupeau, fuyant épouvanté dans toutes les directions, annonça à Triuniak que le royal oiseau avait attaqué un des élans.

Bientôt notre sauvage vit une tache noire qui s'élevait… en grossissant, en prenant des formes, à mille pieds au-dessous de lui. C'était le monarque des airs chargé d'une proie. A mesure qu'il se haussait, Triuniak distingua cette proie, un faon qu'il emportait, accroché à ses griffes puissantes. L'animal semblait paralysé par la terreur. L'aigle dirigea son vol vers un des rochers de la montagne, non loin de l'Esquimau, et y déposa sa victime, que d'un coup de bec, il saigna avec une merveilleuse dextérité. L'élan pouvait être une bonne aubaine pour des gens qui manquaient à peu prés de provisions. Cette idée vint à l'esprit de Triuniak. Il résolut d'en disputer la possession au terrible chasseur. Il n'avait ni arc ni flèches; mais avec son couteau il coupa une grosse branche, y attacha une corde munie d'un noeud coulant à un bout, d'une lourde pierre à l'autre, et s'avança résolument à la conquête du butin. Tout occupé de sa capture, l'aigle n'avait pas encore remarqué l'homme. Quand son oeil perçant tomba sur lui, il poussa un cri aigu et se disposa fièrement au combat.

Perché sur le cadavre du faon, se battant bruyamment les flancs avec ses ailes à demi déployées, le cou tendu, les prunelles ardentes, les plumes hérissées, il attendit l'attaque de cet air imposant et redoutable qui est la plus éloquente expression de la force et de la vaillance.

A armes égales, le succès de la lutte n'eût guère été douteux pour l'auguste despote. Mais il comptait sans les ruses de son ennemi. Elles devaient triompher.

Triuniak, arrivé à portée de l'aigle, allongea sa perche et fit mine de l'en frapper. Celui-ci ouvrit le bec pour saisir la branche, qu'il eût mise en morceaux. Son adversaire la retira vivement à lui. L'oiseau, alors, se dressa de toute sa hauteur sur ses ergots, étala tout à fait ses ailes comme s'il allait se jeter sur le téméraire. Triuniak attendait ce moment. Par une manoeuvre habile, il rechassa la perche en avant, coula le noeud au col de l'aigle et tira brusquement.

L'oiseau, qui s'était juché sur une roche à dix pieds au-dessus de l'homme, avait, pour prendre son élan, dégagé ses griffes du corps du faon. Cédant à cette violente et soudaine traction, il perdit pied, tomba à moitié étranglé dans le vide et fut aussitôt lancé du pic vers la vallée. Il n'était pas mort, mais aveuglé et presque étouffé par la strangulation, et agitait, ses pennes avec un fracas formidable, dont retentissaient les échos de la montagne. C'était un spectacle singulier que celui du colossal oiseau se débattant au-dessus du gouffre, en faisant siffler, comme un fléau, la longue perche et la pierre pendues à son cou. A la fin, épuisé par la corde, que ses efforts même serraient de plus en plus, il s'abaissa lourdement et se perdit sur les rampes boisées de la montagne.

Mais il pouvait arriver qu'il coupât le lien et se débarrassât, dès qu'il aurait rencontré un point d'appui. Aussi Triuniak se hâta-t-il d'escalader les masses rocheuses où était le faon pour s'en emparer et se mettre en sûreté. Par malheur, dans sa vivacité, il fit une chute et se foula le pied.

A grand'peine le Groënlandais put regagner la grotte, en traînant son gibier derrière lui. On comprend sa douleur de n'y plus trouver Innuit-Ili, d'Être incapable de le secourir! car son sort n'était pas douteux: les Esquimaux avaient laissé assez de traces de leur passage pour l'apprendre à Triuniak.

La caverne elle-même ne lui offrait plus de sécurité. Il chercha une autre retraite dans le voisinage et demeura une huitaine de jours caché, dévoré de douleur et d'inquiétude. L'entorse ayant alors à peu près cédé à des frictions de graisse et à l'application de plantes médicinales, abondantes dans ces régions, Triuniak se mit, une nuit, en marche vers l'endroit où il supposait que devait être situé le village esquimau.

Son plan était arrêté: sauver Innuit-Ili s'il vivait encore, ou mourir. Parvenu à sa destination avant le jour, il se tapit sur la lisière du bois, pour reconnaître le terrain quand l'aube serait levée. Il avait été étonné que les chiens, qui rôdent ordinairement autour des campements indiens, n'eussent pas dénoncé son approche, mais il le fut bien plus de voir que rien ne bougeait dans le village après que le soleil eut fait son apparition. Les Esquimaux avaient-ils changé de territoire ou étaient-ils partis à la chasse?

Triuniak s'approcha de la cabane la plus proche: elle était dévastée, la suivante, de même; ainsi des autres. Au milieu de la place gisaient les débris d'un bûcher et des fragments d'os humains. Le Groënlandais sent son coeur saigner.

Mais, en recueillant avec un pieux respect ces ossements, qu'il croyait être ceux de son ami, il discerna sur le sol de nombreuses empreintes de pas. Elles ne ressemblaient pas aux larges et molles impressions faites par les bottes des Esquimaux. Leur forme mieux définie, leur profondeur plus grande vers les doigts que vers le talon, trahissaient une jambe habituée à la course,—le mocassin des Indiens Rouges. La désertion du village, fut aussitôt expliquée à Triuniak. Puis, tout à coup, il tressaillit, laissa échapper le crâne noirci qu'il tenait à la main, et se pencha pour examiner plus attentivement les empreintes.

—Mon ami n'est pas mort, pensa-t-il avec joie. Son Dieu l'a protégé encore, car voici assurément la marque de ses pieds, je les reconnais à leur pointe tournée en dehors, tandis que nous les portons en dedans.[23] Les Indiens Rouges l'ont emmené captif. Il n'y a pas plus d'un flux[24], car les traces sont toutes fraîches.

[Note 23: Tous les sauvages de l'Amérique septentrionale ont la pointe du pied tournée en dedans. L'habitude de se tenir ainsi, en canot a dû donner à leurs pieds cette inflexion.]

[Note 24: Les Groënlandais divisent les jours par le flux et le reflux de la mer.]

Cette découverte rendit à Triuniak son activité. Il fouilla les cabanes pour y chercher des armes, se munit d'un arc, d'un carquois bien garni; oublié par les vaincus ou négligé par les vainqueurs, et entra vivement sur la piste des Indiens Rouges.

Mais, après avoir fait quelques pas, une réflexion le ramena au village. Cette piste devait aboutir à un cours d'eau, les Boethics n'étant probablement pas venus à pied depuis la côte du détroit[25] qui sépare leur île de la terre ferme.

[Note 25: i.e. détroit de Belle-Isle, situé entre le Labrador et l'île de Terre-Neuve.]

Triuniak se chargea d'un kaiak esquimau et reprit son chemin. Il avait eu raison. Sur le soir, il arriva près d'une rivière, au bord de laquelle cessait la piste. Il lança son esquif, s'embarqua et nagea vigoureusement toute la nuit.

Le lendemain et le jour suivant, l'Uski poursuivit sa route avec la même ardeur.

Déjà l'évasement de la rivière indiquait qu'il approchait de son embouchure, quand, au détour d'un promontoire escarpé, il se trouva subitement à une portée de trait d'un camp considérable. Surpris et craignant de tomber entre les mains d'un ennemi, Triuniak essaya de se cacher avec son canot dans une anfractuosité du rivage. Mais on l'avait aperçu. Dix embarcations lui donnèrent aussitôt la chasse. Résister, se défendre, c'eût été se jeter au devant de la mort. Triuniak préféra se rendre, dans l'espoir qu'on se contenterait de le faire prisonnier, et qu'il aurait occasion de voir Dubreuil, de préparer avec lui leur évasion.

En conséquence, il laissa couler sa pagaie, et, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, s'abandonna au fil de l'eau.

Les Indiens Rouges fondirent sur lui comme des vautours, en proférant leur cri de guerre:

—Hou! hou! hou! houp.

Et l'un d'eux leva sa massue pour l'assommer, mais un autre détourna le coup et dit à ses compagnons:

—C'est l'homme que nous avons cherché: Voyez, il a le costume desUskimé du nord.

Triuniak ne savait pas la langue des Boethics. C'est pourquoi il fut très-étonné qu'au lieu de le maltraiter, les Indiens Rouges lui témoignèrent une sorte de déférence et le conduisirent au camp avec allégresse.

Leurs clameurs avaient attiré tout le parti sur la grève. En débarquant, Triuniak tomba dans les bras de Dubreuil, qui manifesta par cent caresses le plaisir qu'il avait de le retrouver, et, avec une volubilité toute française, lui conta, en quelques mots, son heureuse aventure.

—Et toi, mon père? s'écria l'impétueux jeune homme.

—Moi, dit le Groënlandais, qui se serait cru déshonoré s'il eût montré quelque émotion, moi je te pensais en danger…

—Nullement! nullement! au contraire! les Indiens Rouges, que tu m'avais peints si farouches, sont excellents… Mais tu ne demandes pas des nouvelles de Toutou-Mak? Elle vit, je te l'ai dit. Demain, nous l'aurons rejointe… Ah! il me tarde… Tiens, voici mon père, Kouckedaoui, dont je te parlais…

—Triuniak, tu es le bienvenu! dit Kouckedaoui en approchant. Celui qui a nourri ma fille est mon frère. Veux-tu bien que nous fassions alliance ensemble?

—Oui, car j'aime ceux qui aiment mes enfants, répondit le Groënlandais. Toutou-Mak est ta fille par le corps, mais elle est la mienne par le coeur. Triuniak te remercie d'avoir été bon pour Innuit-Ili.

En disant ces mots, il appuya ses mains sur les épaules du chef boethic et lui lécha les joues.

En retour de politesse, Kouckedaoui bourra une pipe en cuivre[26], à long tuyau orné de plumes et de coquilles, l'alluma et la présenta au Groënlandais.

[Note 26: On trouve à Terre-Neuve des gisements d'un cuivre très-malléable, dont les Indiens se fabriquent des instruments, depuis un temps immémorial.]

Celui-ci n'avais jamais fumé, cette coutume ne s'étant pas encore introduite dans son pays, qui ne produit ni tabac, nisakkakomi, plante avec laquelle les Indiens remplacent cette substance. Cependant la bienséance exigeait qu'il prit la pipe et en tirât quelques bouffées.

Il s'exécuta de bonne grâce, mais avec une gaucherie et une grimace dont rirent très-fort les Indiens Rouges présents à cette scène.

Ensuite, Kouckedaoui conduisit ses hôtes à sa tente, où on leur servit un festin d'esturgeon et de queues de castor grillées sur des charbons ardents.

Après le repas, Shanandithit, la mère de Toutou-Mak, fut présentée à Triuniak. Pour exprimer au Groënlandais sa reconnaissance des soins qu'il avait si tendrement donnés à sa fille, Shanandithit, avec l'agrément de son époux, lui fit le présent le plus précieux que puisse offrir une femme boethique: elle coupa sa longue chevelure et la noua à celle de Triuniak, qui, en l'acceptant, la devait porter ainsi, traînant sur ses talons, dans toutes les circonstances solennelles.

—Si mon fils et mon frère désirent rejoindre immédiatement Toutou-Mak, ils sont libres, dit alors Kouckedaoui. Mais moi et mes hommes nous demeurerons quelques jours ici, parce que la chasse et la pêche y sont abondantes.

Triuniak aurait craint de paraître impatient, en répondant affirmativement, ce qui, dans ses idées, eût blessé toute convenance. Mais Dubreuil n'avait pas les mêmes scrupules. Les eût-il eus que son amour l'aurait emporté.

—Que mon père me prête un canot, et j'y volerai! s'écria-t-il.

—Triuniak ne veut-il t'accompagner? demanda le chef rouge.

—Triuniak accompagnera son frère à la chasse, répondit froidement celui-ci. Et quand il plaira à Kouckedaoui qu'il revoie sa fille, il la reverra, Triuniak sait qu'elle vit, qu'elle est en sûreté; cela lui suffit.

—Soit! j'irai bien seul! dit Dubreuil, d'un ton un peu piqué.

—Non, mon fils. Quoiqu'il n'y ait pas loin d'ici au lieu où nous avons laissé nos femmes et nos enfants, tu n'iras pas seul. La rivière est dangereuse, le courant rapide; deux de nos hommes t'escorteront.

—Ce n'est qu'à une journée de distance? demanda Guillaume.

—A une journée et demie.

—Qu'ai-je besoin d'escorte?

—J'aime la vivacité et la hardiesse, jeune homme, dit l'indien Rouge, mais souviens-toi que la prudence est préférable. Près du campement des femmes, la rivière se partage ça deux canaux, dont l'un est semé de chutes et de cascades où tu trouverais certainement la mort si tu les confondais.

—J'obéirai à tes volontés, dit Dubreuil.

Kouckedaoui donna quelques instructions à deux de ses guerriers, et Guillaume s'embarqua avec eux dans un grand canot, dont la proue et la poupe étaient couvertes de peintures hiéroglyphiques à l'ocre rouge, représentant des batailles.

Ce canot, appelé chiman, différait entièrement du kaiak ou de l'ommiah des Uskimé; il avait dix pieds de long sur trois de large et deux de profondeur. Mais les Indiens Bouges en possédaient de beaucoup plus grands, de même forme et de même matière. Cette matière, c'était l'écorce de bouleau levée en hiver, au moyen d'eau chaude, et cousue très-proprement sur des éclisses ou varangues de bois de cèdre, enchâssées dans une double préceinte.

Leschimanssont si légers que deux hommes suffisent à porter les plus spacieux; mais leur fragilité est extrême aussi. Le moindre frottement contre un caillou ou le sable en déchire le fond. A tout instant on est obligé de débarquer pour réparer les avaries avec de la gomme. Il va sans dire qu'on ne peut s'en servir que dans les eaux calmes, par des brises régulières, car ils ne sauraient braver la tempête.

Les Indiens les manoeuvrent avec une seule pagaie à pelle unique, ou avec une perche quand il s'agit de piquer le fond, c'est-à-dire de refouler un courant. D'ordinaire, ils se tiennent accroupis ou à genoux à l'avant ou à l'arrière du canot, dont le milieu est occupé par des approvisionnements, les armes et les engins de pêche.

Monté, sur son chiman, le sauvage, méridional est loin d'égaler en célérité l'Esquimau du nord incorporé à son kaiak. Mais il a l'avantage d'y pouvoir embarquer sa famille ou ses amis, de voiturer ce dont il a besoin, tandis que l'autre doit aller seul, avec un très-petit nombre d'instruments de pêche ou de chasse, et exposé, même s'il voyage en compagnie d'autres kaiaks, à périr misérablement, dans le cas où il chavirerait, car personne ne lui porterait secours, chacun n'ayant place que pour soi en son embarcation.

Quoiqu'il ne fût que depuis quelques jours avec les

Boethics, Dubreuil était déjà au fait de leur manière de naviguer.

Assis sur un paquet de fourrures, au fond du canot, il continua le relèvement de la côte septentrionale de la rivière, nommée par les Indiens Rouges Kitchi-Nebi-Ponsekin, c'est-à-dire rivière des Grandes-Cascades, nom qui lui a été conservé, sur les cartes labradoriennes modernes [27].

[Note 27: Située par 42° de lat. et 55° de long.]

Depuis son arrivée sur ces terres inconnues, le capitaine Dubreuil n'avait cessé de prendre des notes et de dresser les plans topographiques, aussi fidèles que possible, des lieux qu'il parcourait. Tracés d'abord avec un morceau de bois ou d'os pointu, puis avec des plumes d'oiseaux aquatiques, ses manuscrits ne le quittaient jamais. Il les avait roulés dans une poche imperméable faite avec une vessie de phoque. Des peaux de renne ou d'élan composaient, nous l'avons dit, son parchemin.

En travaillant, le temps passa vite. Le soir, ses canotiers voulurent atterrir pour camper. Mais ce n'était pas l'affaire de Dubreuil. Il brûlait d'être arrivé, de savourer la surprise et la joie de Toutou-Mak en le reconnaissant, il brûlait de la presser sur son coeur, de l'inonder de baisers!

Les Boethics, que n'animait pas sa fièvre d'amour, se sentaient peu disposés à l'écouter, mais il les menaça de la colère de Kouckedaoui, et ils consentirent à poursuivre leur route, après une heure de repos.

Dubreuil s'étendit, enveloppé de chaudes pelleteries, à l'arrière du chiman, et, mollement bercé par le beau fleuve, il eut une nuit délicieuse que se plurent à embellir les rêves les plus enchanteurs. De grand matin, le jeune homme fut éveillé par des sourds mugissements.

Il se leva, l'aurore empourprant le ciel semblait sortir des ondes de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont elle rougissait encore le diaphane et liquide miroir.

—Nous approchons des Grandes-Cascades, fit un des Indiens, qui parlait quelque peu l'esquimau.

—C'est là que les femmes des Boethics ont planté leurs tentes, n'est-ce pas? interrogea Dubreuil, en dirigeant avidement ses regards à l'est.

—Oui, mon frère, c'est là que nous les avons laissées, en partant pour combattre les Yak, répondit-il d'un ton méprisant, car il croyait Dubreuil Uskimé d'origine.

—Pourquoi les avez-vous laissées là?

—Imagines-tu que nous menions les femmes à la guerre? répartit-il avec dédain. Le saumon fraie maintenant aux pieds des Cascades. Nous y avons conduit nos squaws pour le prendre, tandis que nous les protégions en nous jetant en avant. Regarde! on aperçoit leurs wigwams à la pointe de l'île.

Dubreuil leva la tête et découvrit effectivement, à un mille du canot, une île verdoyante, émergeant du sein du fleuve, et dont les bords étaient pittoresquement dentelés de tentes coniques, sur lesquelles s'ébattaient les premiers rayons du soleil naissant.

Le tableau, à cette heure matinale, thésaurisait des charmes tels que peu d'âmes tendres y eussent pu résister. La nature l'avait diapré de ses plus riches couleurs. L'émeraude, l'or, l'azur, le rubis, l'argent rivalisaient de lustre et d'éclat pour en orner tous les plans. Cependant, le capitaine Dubreuil était insensible à ces poétiques séductions, lui si amoureux des belles choses! Mais alors son amour pour Toutou-Mak l'emportait sur tous les autres. En son esprit, en son coeur, en ses sens, il n'y avait, à ce moment, place que pour elle. Toutes les forces, toute la vie, pourrais-je dire, du jeune homme s'étaient accumulées dans ses yeux: ils franchissaient l'espace, perçaient, déchiraient les rideaux de verdure, cherchaient avidement la jeune Indienne ou, à son défaut, la tente qu'elle devait habiter. Ah! que le canot marchait donc avec lenteur! Que ces bateliers étaient mous et maladroits! Que Dubreuil eût volontiers donné tant de jours de son existence afin de rapprocher d'autant de minutes le terme de son voyage! Mais il fallait faire un long circuit, pour éviter un courant d'une violence inouïe battant la pointe de l'île et se précipitant furieusement ensuite sur des cataractes qui, du canal méridional, lançaient au ciel des tourbillons de poussière diamantée.

A la fin, l'embarcation aborda sur une batture, dans le chenal du nord. Une centaine des femmes étaient accourues à son arrivée; mais Toutou-Mak n'était point parmi elles. Mille craintes assaillirent le cerveau du capitaine. L'aspect de ces femmes, demi-nues, qui poussèrent des cris d'horreur à son aspect, n'était pas propre à le rassurer. Il débarqua, et les femmes s'enfuirent. Ses compagnons le plaisantaient à l'envoi de l'effroi qu'il inspirait. Toutefois, ils, rappelèrent les squaws, causèrent avec elles, et, une à une, en tremblant, elles osèrent revenir près de l'étranger.

Leur panique dissipée, ces Indiennes importunèrent Dubreuil par une foule de questions auxquelles il n'entendait rien, et par des attouchements pour savoir si la blancheur de sa peau n'était, pas le produit d'une peinture particulière.

Il demanda Toutou-Mak. On lui rit au nez: la fille de Kouckedaoui n'étant plus connue sous ce nom chez les Boethics. Mais sa belle-mère, la troisième femme du chef, arriva. C'était une superbe créature à l'oeil noir expressif, à la physionomie passionnée; elle-avait le teint d'un beau brun olivâtre, et portait un chapeau en fibres d'écorce. Sa taille fine, admirablement proportionnée, s'accusait avec élégance, dans une robe de peau de daim, dont la jupe était enjolivée de dessins faits de poils de porc-épic. Des mocassins, également ornés, chaussaient ses pieds.

La vue du capitaine fit sur elle une impression semblable à celle qu'il avait causée à ses compagnes. Les conducteurs de Dubreuil lui fournirent quelques explications, elle parut se rassurer et dit au jeune homme, en idiome esquimau:

—C'est Kouckedaoui qui t'envoie?

—Oui, il m'a envoyé vers sa fille Toutou-Mak; mais je ne la vois pas.

—Ah! tu es l'homme blanc que Toutou-Mak a connu au Succanunga? Elle n'est plus ici.

—Plus ici? répéta Dubreuil inquiet.

—Non, mon frère, la fille de Kouckedaoui est partie depuis deux nuits.

—Partie! où?… où?

—A Baccaléos, avec un de nos canots chargé de poisson.

—Reviendra-t-elle bientôt, dis, ma soeur? s'écria Guillaume, du ton de la plus vive contrariété.

—Non, mon frère; elle ne reviendra pas ici maintenant; mais quand l'expédition de Kouckedaoui sera terminée, nous la rejoindrons tous à notre village au lac de l'Indien Rouge, dit la jeune femme avec une voix mélodieuse et sympathique, comme si elle devinait et partageait le chagrin que ses paroles infligeaient à l'amant de Toutou-Mak.

—Alors, fit l'impatient Dubreuil, je vais partir tout de suite, me rendre au lac de l'Indien-Rouge.

L'épouse de Kouckedaoui sourit et secoua négativement la tête.


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