XV

Malachiteche—la Malicieuse, tel était le nom de la troisième épouse de Kouckedaoui—apprit alors à Dubreuil qu'elle ne pouvait condescendre à son désir sans l'autorisation du chef, et elle l'engagea à patienter jusqu'au retour de celui-ci, de qui elle lui demanda des nouvelles avec une expression d'intérêt assez rare chez les Indiens et dont le capitaine n'avait pas vu d'exemple chez les flegmatiques Esquimaux.

—Je l'ai laissé, dit-il, en force de corps et d'esprit.

—Ramène-t-il beaucoup de captifs?

—Non, ma soeur; Kouckedaoui ne ramène que quelques femmes. Plus occupé de me sauver la vie que de poursuivre ses ennemis, il n'a pas fait de prisonniers.

—Il ramène des femmes, dis-tu?… sont-elles jeunes? fit Malachiteche en jetant sur Dubreuil un regard scrutateur.

—La plupart portent la neige sur leur tête.

La physionomie de la Malicieuse s'était un peu assombrie, elle se rasséréna, mais pour se couvrir aussitôt d'un nuage, alors que Guillaume ajoutait:

—Le chef est bien heureux, car, parmi les captives, il a retrouvé sa femme.

—Quelle femme? s'écria l'Indienne.

—Celle qu'il avait perdue depuis quinze ans, la mère de Toutou-Mak.

—Shanandithit! Mon frère ne dit-il pas qu'il a retrouvé Shanandithit? proféra-t-elle avec des efforts impuissants pour réprimer un tremblement nerveux.

L'altération subite des traits et de la voix de Malachiteche surprit étrangement Dubreuil.

—Ma soeur ne s'en réjouit-elle point? hasarda-t-il, en attachant ses regards sur elle.

Mais la Malicieuse poussa un cri aigu, paraissant en proie à un accès de démence et répétant:

—Kouckedaoui a retrouvé Shanandithit. Malachiteche le savait. Ouaïche le lui avait appris dans un songe. Malachiteche mourra. Ah! malheureuse! malheureuse! malheureuse!

Au contraire, les autres squaws, averties de la nouvelle, faisaient entendre des chants de joie.

Guillaume fut conduit à une tente, ainsi que ses bateliers.

Elle était formée avec de longues perches, écartées d'une vingtaine de pieds par le bas et réunies par le faite autour d'un cercle étroit. Cette charpente avait pour couverture des peaux d'orignaux, ornées de dessins à l'ocre rouge. Un rideau de parchemin tenait lieu de porte.

L'intérieur du wigwam était tapissé de pelleteries. Au centre, trois grosses pierres composaient le foyer.

Après s'être restauré et reposé, Dubreuil sortit pour examiner le campement. Mais il ne remarqua d'abord que des enfants, qui prirent la fuite à son approche, et des chiens d'une espèce magnifique. Ils avaient au moins quatre pieds de long, non compris la queue soyeuse en panache, trois de haut, le pelage onduleux noir ou blanc, ou moucheté de ces deux couleurs. Leur noble tête respirait l'intelligence, quoique le museau, d'un rouge sanglant, annonçât des instincts cruels. Une poitrine large, des membres vigoureux donnaient une haute idée de leur force, et leurs doigts palmés indiquaient qu'ils étaient aussi propres à nager, à pêcher, qu'à courir et à chasser.

C'était cette belle espèce de chiens qui, sous le nom de Terre-Neuve, a été introduite en Europe depuis un siècle et y a rendu tant de services. Il serait même à souhaiter qu'elle y fût multipliée. «Nous n'en voyons aucun individu sur les bords de la mer, de nos grandes rivières, de nos lacs et de nos étangs, où cependant, chaque année, il périt tant d'enfants et de bateaux, les secours ordinaires y étant toujours tardifs et souvent impossibles», dit judicieusement l'auteur duNouveau Dictionnaire classique d'histoire naturelle[28].

[Note 28: Ce même auteur pense que le chien de Terre-Neuve est le «produit d'un dogue anglais» (à poil ras!) «et d'une louve indigène» (à poil court et rude!). Quelle erreur! «L'on assure, ajoute-t-il, qu'il n'existait point lors des premiers établissements de l'Europe moderne!» Autre erreur, non moins grossière. L'espèce canine a, de toute mémoire, été nombreuse en Amérique, où elle pullule depuis l'Océan glacial jusqu'au Pacifique, et depuis l'Atlantique jusqu'au cercle polaire. Les premiers explorateurs européens l'y ont trouvée, et le terre-neuve n'est et ne peut être considéré que comme une variété du chien esquimau.

«Le terre-neuve, écrit John Mac-Gregor, dans saBritish America, est un animal célèbre et utile bien connu. Ces chiens sont remarquablement dociles et obéissants à leurs maîtres; ils rendent de grands services dans tous les établissements de pêcherie; on les attelé par paire et on les emploie à charrier les provisions de combustible pour l'hiver. Ils se montrent doux, fidèles, caressants, amis sincères de l'homme; au commandement ils sauteront du plus haut précipice dans l'eau et par le temps le plus froid. Leur voracité est remarquable, mais ils peuvent endurer (comme les aborigènes du pays) la faim pendant un espace de temps considérable. On les nourrit ordinairement avec les rebuts du poisson salé.La race véritable est devenue rare; on la rencontre difficilement. Ils atteignent à une taille supérieure à celle d'un mâtin anglais, ont une fourrure épaisse, fine, et de couleur variée; mais la noire, qui est la plus recherchée, domine. Le chien, à poil soyeux et court, si admiré en Angleterre comme chien de Terre-Neuve, quoiqu'il soit un animal utile et sagace, hardi et fort amoureux de l'eau, est un croisé. Il semble cependant avoir hérité de toute les qualités de l'espèce véritable. Convenablement domestiqué et éduqué, un chien de Terre-Neuve défendra son maître, grognera quand une autre personne parlera durement à celui-ci, et ne l'abandonnera jamais dans le danger. A l'état sauvage, cet animal chasse en meute. Alors, il est féroce et semblable au loup par ses habitudes. Il aime beaucoup les enfants et s'attache aux membres de la maison à laquelle il appartient. Mais il nourrit souvent une forte antipathie pour un étranger ou ceux qui, en badinant, lui lancent des bâtons ou des pierres. Il n'attaquera pas un chien de taille inférieure, ne se battra pas avec lui; mais il gronde après les roquets hargneux et les jette de côté. Les chats peuvent jouer avec lui, et même se coucher et dormir sur son dos. Mais il est l'ennemi des moutons et n'hésite jamais à les tuer, pour en boira le sang, non pour les manger. Quand il a faim, il ne se fera aucun scrupule de dérober une volaille, un saumon, un morceau de viande. Cependant, il gardera une carcasse de boeuf ou de mouton appartenant à son maître, en éloignera les autres chiens et n'y touchera jamais.

»Les terre-neuve se battent courageusement avec les chiens de leur taille et de leur force. Ils s'élanceront aussitôt dans un combat d'autres chiens pour rétablir la paix. Ces animaux sont vraiment si sagaces qu'il ne leur manque que la parole pour se faire tout à fait comprendre, et ils sont susceptibles d'être dressés aux exercices auxquels sont employées presque toutes les autres variété» de l'espèce canine.»]

Ces superbes animaux commencèrent à gronder à la vue de l'étranger.

Sans s'effrayer de leur démonstration hostile, Dubreuil s'avança vers eux et caressa les moins farouches.

L'un avait au cou un collier en peau de renne, agrémenté de broderies, dans lequel le capitaine reconnut, avec une joie d'enfant ou d'amoureux, une ceinture qu'il avait jadis aperçue à la taille de Toutou-Mak.

Ce devait être le favori de la jeune fille; aussi fut-il choyé à rendre jaloux tout le reste de la meute. Le chien paraissait heureux et fier de ces marques de prédilection. Il regardait affectueusement le jeune homme, se courbait avec volupté sous la main qui lissait ses longs poils frisés, gambadait, jappait, agitait doucement sa queue, appuyait son ventre sur le sol, et se traînait à petits pas vers Dubreuil, en sollicitant, des yeux et de la tête, de nouvelles flatteries, qui lui étaient aussitôt prodiguées sans marchander.

Tout de suite, Guillaume le baptisa Dieppe, du nom de sa ville natale.

Au bout d'un quart d'heure de ces jeux, Dieppe répondait à son appel.

Dubreuil, suivi de l'animal, continua sa promenade vers la branche méridionale de la rivière.

Il faisait un temps délicieux. Au ciel, d'un bleu azuré, folâtraient quelques petits nuages cotonneux, et le soleil, resplendissant dans la céleste coupole, plaquait d'or les larges battures arénacées de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont les vagues écumeuses, bouillonnantes, étincelaient de feux éblouissants sur les rochers auxquels se brisait leur aveugle colère.

Là commencent les cascades. Sorte de herses en granit, elles s'étendent dans toute la largeur du fleuve et descendent, à travers mille écueils, mille pointes acérées, à plus d'une lieue vers son embouchure. Tantôt elles se présentent sous forme de récif nu, tantôt sous forme d'îlot où verdoient des plantes aquatiques, un pin isolé, à moitié déraciné, en haut duquel le martin-pêcheur lance sa note stridente qui, comme un coup de sifflet dans un concert, perce le grondement harmonieux des eaux; et tantôt elles offrent l'aspect de dalles de marbre poli, du sommet desquelles la nappe liquide se précipite à cinquante ou soixante pieds de profondeur, en soulevant des nuages irisés, semblables à des trombes de poussière de rubis. A quelques pouces du gouffre, ainsi que par magie, cesse l'impétuosité des eaux. Elles s'écoulent limpides, sur un plateau grisâtre. On croirait les voir s'échapper de la source originelle. N'était le fracas assourdissant de la cataracte voisine, vous entendriez leur chant cristallin. Mais avancez un peu: le courant se resserre; de nouveau il se hérisse; il se débat, se tord en convulsions, se lamente aux angles des rochers. Quelquefois, vous le verrez jaillir avec rage contre une arête, s'élever en colonnes de vapeur qui, telle qu'une pluie continue, arrose incessamment les rives abruptes du fleuve, et quelquefois il s'évase, allonge ses plis et ses replis, les courbe par un immense et vertigineux mouvement rotatoire, s'enroule sur lui-même, tourne en rétrécissant progressivement et méthodiquement les spirales, et tout d'un coup plonge, disparaît, se perd dans un trou béant, au centre de ses girations. C'est un pas de vis, un cylindre fluide, mais plus terrible cent fois qu'un cylindre d'acier, car s'il broie impitoyablement ce qu'il saisit, celui-ci en rend les débris, l'autre, rien! il étouffe, il absorbe sa proie tout entière! Et pourtant, au-delà, baisant le cercle le plus excentrique de l'effroyable siphon, l'onde se remet à glisser avec une placidité charmante, qui invite à se bercer, à s'endormir dans son sein! Gaiement elle s'enfuit ainsi, jusqu'à ce qu'elle se heurte, se plaigne encore à d'autres brisants, roule en d'autres abîmes et finisse par reprendre son cours régulier, au pied d'une chute considérable derrière l'île des Grandes-Cascades.

Au point où confluent les deux branches de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, les Esquimaux possédaient un établissement de pêche pour le saumon, lequel quitte la mer et remonte les grands fleuves pour frayer vers le milieu de juin.

Cette pêcherie leur était vivement disputée par les Indiens Rouges, qui les en chassaient souvent par la force des armes et s'approvisionnaient de poisson à leurs dépens.

En longeant le bord du fleuve, le capitaine Dubreuil arriva à l'établissement. Les femmes du camp s'y trouvaient toutes réunies. Les unes appendaient, pour les faire sécher, des saumons à de vastes hangars en branches de cèdre; d'autres en boucanaient à la fumée, sur des claies supportées par des pieux, au-dessous desquelles se consumaient lentement des rameaux de pins aromatiques. Un plus grand nombre attrapait le poisson, à l'aide de vastes mannes en osier tendues au milieu même de la cataracte. Ces mannes ressemblaient, proportions gardées, à nos nasses. On les assujettissait à des pointes de rocher, pour les lever quand on les jugeait pleines de saumons. Chacune pouvait contenir une centaine de ces poissons, dont les essaims compactes donnaient à la rivière l'apparence d'un champ de nacre de perle.

Ils affluaient vers la chute, les gros, les femelles en avant, les mâles à la suite, les jeunes à l'arrière-garde, tous cherchant à surmonter l'obstacle, quoiqu'il eût bien cinquante pieds d'élévation. On les voyait bondir, s'appuyer aux pierres, ramasser sous leur corps l'extrémité de leur queue, en faire une espèce de ressort, débander tout d'un coup l'arc ainsi formé, frapper l'eau vigoureusement et franchir la cataracte par une série de sauts successifs.

Entraînés par le flot ou repoussés par les pêcheuses munies de longues perches, ceux qui manquaient leur coup,—et c'était la majorité,—retombaient dans les filets disposés à cet effet.[29]

[Note 29: Les sauvages de la Colombie usent d'un même procédé pour pêcher le saumon.—Voir les Nez-Percés et la Tête-Plate, première partie des DRAMES DE L'AMÉRIQUE du NORD.]

Dubreuil s'amusa longtemps à suivre des yeux le travail des Indiennes, qui déployaient dans leur tâche une activité et une adresse surprenantes.

Vers midi, il déjeuna avec elles. Le menu se composait exclusivement de saumon rôti au feu et d'oeufs de ce poisson confectionnés en gâteau. Pour faire ce gâteau, les oeufs sont broyés entre deux pierres plates et trempés à l'eau. On les recueille ensuite, on les presse avec les doigts dans une poignée d'herbes et on les jette dans un vase rempli d'eau, où on les cuit avec des cailloux chauds plongés dans ce vase, en ayant soin de remuer la pâte pour qu'elle ne s'attache pas au fond. Cette pâte parvenue à l'état de consistance désiré, on en fait une galette, qui se mange sèche ou trempée dans l'huile de phoque. Les Indiens la considèrent comme un grand régal.

Pendant le repas, une des Boethiques demanda en mauvais esquimau àDubreuil s'il était vrai que Kouckedaoui eût retrouvé Shanandithit.

—Oui, dit-il.

—La ramène-t-il avec lui? continua la questionneuse.

—Sans doute.

—Ah! la pauvre Malachiteche! s'écria-t-elle avec un geste de compassion.

Et les autres squaws, à qui elle avait traduit les réponses de l'homme blanc, répétèrent après elle:

—Ah! la pauvre Malachiteche!

Curieux de connaître la cause de leurs gémissements, Dubreuil dit a son interlocutrice:

—Pourquoi plaignez-vous Malachiteche? Est-ce que les Indiens-Rouges n'ont pas pour habitude de prendre plusieurs femmes?

—Assurément. Mais elle est perdue…

—Ma soeur veut-elle s'expliquer?

—Malachiteche n'a point d'enfants, et Kouckedaoui la répudiera.

—Je ne pense pas. Cette femme est jeune, belle. Elle exercera, ce me semble, plus d'empire sur le chef que Shanandithit.

—Mon frère se trompe. Il ne connaît pas le coeur de Kouckedaoui, repartit l'Indienne, en secouant la tête d'un air convaincu de l'exactitude de ce qu'elle avançait.

—Dans quel but la répudierait-il? fit Dubreuil: Shanandithit serait-elle jalouse?—Certes, elle n'en aurait pas tout à fait le droit, ajouta-t-il intérieurement.

Et, songeant aux nombreux accrocs que la première épouse du chef avait dû faire à la fidélité conjugale, durant sa vie passablement risquée, le capitaine se mit à sourire.

—Shanandithit n'est pas jalouse, mais Kouckedaoui a déclaré que s'il avait le bonheur de la posséder encore, il ne voudrait plus qu'elle pour épouse, à moins qu'une autre femme ne lui eût donné un fils, et Kouckedaoui tiendra sa parole.

La cause du désespoir de Malachiteche, en apprenant le retour deShanandithit, était maintenant assez évidente et assez plausible.

Dubreuil retourna rêveur à sa tente. Il ne pouvait s'empêcher de déplorer le sort de la belle sauvagesse, que les préjugés de sa race condamnaient désormais au déshonneur.

Huit jours s'écoulèrent, sans ramener les Indiens-Rouges, et sans que le capitaine revît Malachiteche.

Elle restait enfermée dans sa tente, n'y voulant admettre personne, et l'on disait, au camp, que la pauvre femme ne prenait plus aucune nourriture.

Enfin, un messager annonça l'approche des Boethics, qui débarquèrent effectivement, le lendemain, sur l'île des Grandes-Cascades.

Toutes les femmes, parées de leurs plus beaux atours, allèrent, sur la grève les recevoir:—toutes, à l'exception de Malachiteche. Vêtue aussi de ses plus riches pelleteries, de ses magnifiques bracelets de coquillages, et d'un collier de rassade (verroterie), présent de noces de son mari, à qui des blancs t'avaient échangé contre des fourrures, la jeune femme attendit devant sa tente la venue de Kouckedaoui.

En ce peu de temps, ses traits avaient subi une altération profonde. Ses joues, si fraîches naguère, étaient pâles, creuses, ses yeux caves, cernés d'un cercle noir, sa figure émaciée, allongée; sa taille s'était inclinée comme s'incline la fleur sous la tempête; tout en la pauvre affligée exprimait la souffrance morale et physique portée à son point extrême.

Ses yeux ne quittaient pas le rivage opposé à celui où les guerriers avaient atterri. Ils contemplaient avec une passion fiévreuse les cataractes mugissantes, et un léger canot, qui se balançait à une portée de flèche en amont.

Cependant, les acclamations, les cris d'allégresse retentissaient au lieu du débarquement.

Kouckedaoui se dirigea immédiatement vers sa tente, suivi de Triuniak, de Shanandithit, et de Dubreuil accouru à sa rencontre. Une nombreuse troupe d'hommes et de femmes les accompagnait, en remplissant l'air de leurs chants de triomphe.

Seul le chef était triste. Un nuage couvrait son front.

Toutefois, il marcha d'un pas ferme à Malachiteche, et lui toucha l'épaule.

La jeune squaw se retourna. Elle avait les paupières humides de larmes.

—Ah! je sais, dit-elle d'une voix entrecoupée et en baissant la tête.

—Malachiteche, tu fus ma femme, tu ne l'es plus, prononça Kouckedaoui d'un ton brusque.

—Pourquoi mon mari la renvoie-t-il? intervint Shanandithit. Je le prie de la garder. L'en aimerons-nous moins parce que nous serons deux? Non, au contraire. Il sera mieux soigné, son festin sera plus tôt prêt, et jamais sa couche ne sera solitaire.

—Malachiteche n'est plus ma femme! dit froidement le chef.

—Mon maître, je t'en supplie, ne me chasse pas! implora-t-elle.

—Non, ma soeur, non, il ne te renverra point, s'écria la généreuseShanandithit en se jetant dans les bras de Malachiteche.

Kouckedaoui fronça le sourcil.

—Que cette femme parte! qu'elle quitte la tribu! J'ai promis au Grand-Esprit de n'avoir d'autre épouse que Shanandithit, s'il me la rendait et que je n'eusse point d'enfant mâle de ma troisième femme. Le Grand-Esprit a entendu ma voix. Je n'offrirai pas un honteux spectacle en montrant que Kouckedaoui a une double langue. Que Malachiteche s'éloigne! Ma volonté le commande.

Shanandithit voulut encore intercéder, mais il lui ferma durement la bouche par ces mots:

—Femme, es-tu revenue ici pour discuter les ordres de ton époux?

—Ah! s'écria Malachiteche d'une voix vibrante, Manitou me l'a vit prédit. Que ma destinée s'accomplisse!

Et, d'un bond, avant qu'on eût pu deviner ce qu'elle allait faire, la jeune femme s'élança dans le canot, qu'elle poussa du rivage vers les terribles chutes.

Impossible de s'opposer à son funeste dessein. Il n'y avait pas d'autre embarcation sur ce bord du fleuve, le courant était irrésistible, et les cataractes à deux cents pas à peine.

Debout dans le canot, le dos tourné au gouffre, la Malicieuse se mit à chanter d'un ton mélancolique, en fixant ses yeux sombres sur Kouckedaoui:

«Une nuée a couvert mes jours. Mes joies se sont changées en chagrins.

»La vie m'est devenue un fardeau trop lourd à porter, il ne me reste plus qu'a mourir.

»Le Grand-Esprit m'appelle; j'entends sa voix dans les eaux rugissantes. Bientôt, bientôt, elles se refermeront sur ma tête, et mon chant n'aura plus d'écho.

»Tourne ici tes regards, chef orgueilleux. Tu es intrépide au combat, et tous font silence quand tu parles dans les conseils. De près tu as vu la mort, et tu n'as pas eu peur.

»Tu as bravé le couteau et la hache, et le trait de ton ennemi a passé près de toi sans te faire trembler.

»Tu as vu tomber le guerrier. Tu l'as entendu prononcer des paroles amères en exhalant son dernier soupir.

»Tu l'as vu scalper, encore vivant, par son ennemi, brûler à petit feu sans proférer une plainte.

»Mais l'as-tu jamais vu oser plus que ce que va faire une femme?

»On vante beaucoup tes exploits. Vieux et jeunes répètent tes louanges. Tu es l'étoile qu'admirent les jeunes gens, et ton nom résonnera longtemps sur la terre.

»Mais, en racontant tes prouesses, les hommes diront: «Il a aussi tué sa femme!» La honte jaillira sur ta mémoire.

»Un jour, pendant ton sommeil, une bête féroce allait t'égorger, je l'ai mise à mort. J'ai récolté pour toi les fruits des forêts, je t'ai fabriqué des vêtements et des mocassins.

»Quand tu as eu faim, je t'ai donné à manger, et quand tu as eu soif, je t'ai apporté de l'eau fraîche.

»Si tu m'as commandé quelque chose, ne t'ai-je pas obéi sans murmurer?Kouckedaoui, qu'as-tu à me reprocher?

»Je n'ai point d'enfant. Ah! est-ce là la raison? Kouckedaoui, tu es ingrat. Mais, va, j'aime mieux mourir… même que de vivre sous ta tente, avec une femme que tu me préférerais…»

La voix, qui avait été en s'affaiblissant par degrés, s'éteignit entièrement dans le fracas des eaux.

Les Boethics, hommes et femmes, demeuraient impassibles sur la rive.

Mais le bouillant, l'imprudent Dubreuil n'avait pu assister avec indifférence à ce suicide affreux. Sans réfléchir, sans calculer le danger, il s'était jeté dans le fleuve et nageait vers le canot, c'est-à-dire vers l'abîme!

Essayer de sauver Malachiteche, c'était folie! Les Indiens-Rouges le savaient bien. Tous jugeaient Dubreuil un homme perdu. Cependant Kouckedaoui, qui l'avait pris en une sincère affection, voulut voler à son secours. Shanandithit se cramponna à lui et l'en empêcha, malgré les efforts du chef pour se débarrasser de son étreinte, mais il y avait là un homme que rien, rien que la paralysie complète de ses membres, n'aurait pu arrêter en cette circonstance. Triuniak se précipita dans le fleuve.

Dubreuil approchait déjà du canot, et en même temps, il approchait du gouffre. Le Groënlandais nagea à lui de toutes ses forces. Par malheur, il avait manqué le fil de l'eau qui l'emportait, par un remous, à droite, tandis que le capitaine et l'embarcation étaient entraînés à gauche.

Toute l'habileté de l'Indien tendait à couper obliquement l'intervalle qui le séparait de son ami, mais il était à craindre que, dans le trajet—si court qu'il fût—Triuniak ne fût pousse au-delà de son but, et n'arrivât le premier dans l'abîme.

Spectacle pantelant d'émotion!

Les Boethics, cloués au rivage, le contemplaient toujours avec un flegme profond, quand un quatrième acteur se jeta, à son tour, sur le théâtre du drame:—Dieppe, le chien de Terre-Neuve, devenu le compagnon dévoué du Français.

Ces péripéties diverses s'étaient jouées en une minute à peine, tandis que Malachiteche chantait son chant de mort.

Guillaume atteint le canot, il allonge le bras pour le saisir; les rapides sont tout près, à quelques brasses au plus! Mais la Malicieuse, dont la voix est couverte par le mugissement de la cataracte, la Malicieuse se baisse, ramasse une pagaie et repousse le libérateur, en lui imprimant le bout de cette pagaie sur l'épaule, et en doublant, par cet acte même, la célérité de l'esquif qui disparut presque aussitôt à travers un tourbillon d'écume.

C'en est fait. Plus de remède. Perdue, l'infortunée!

Dubreuil s'est retourné, pour remonter, gagner la rive. Plus puissante que lui, la vague qui bat sa poitrine, fouette son visage. Va-t-il succomber aussi? Sa bravoure, sa généreuse ardeur, les paiera-t-il de la vie? Guillaume sent que sa vigueur l'abandonne. Le désespoir entre en son âme. Du rivage, on le hèle, on l'encourage. Que sont ces faibles voix! elles se noient dans les formidables grondements de la chute. Mais voici une aide, un ami! en voici deux! Au moment de fermer les yeux pour s'abandonner au flot, Dubreuil les a remarqués. Il se ranime, s'accroche d'une main aux longues soies du chien qui lui lance un regard d'intelligence, pivote sur lui-même et refoule le courant en se dirigeant par une ligne diagonale vers le rivage.

Triuniak avait aussi fait une évolution pour prêter son assistance au capitaine, mais ses forces le trahirent; repoussé par le remous dans lequel il s'était engagé, il fut en un clin d'oeil charrié sur les récifs, au moment même où Dubreuil venait de l'apercevoir.

Le Groënlandais est enveloppé dans le linceul liquide, tandis que, plus heureux, Guillaume arrive à la grève, remorqué par son chien fidèle.

Il était épuisé, Kouckedaoui le porta dans sa tente, où il le changea de vêtements et lui fit avaler quelques cuillerées de bouillon de saumon.

—Où est Triuniak s'écria Guillaume, dès qu'il fut un peu remis de ses fatigues.

—Mon coeur est lourd, Innuit-Ili, répondit le chef en inclinant la tête sur sa poitrine.

—Que vas-tu m'apprendre? dit Dubreuil inquiet.

—Triuniak était un brave. Je l'aurais aimé comme mon frère, réponditKouckedaoui.

—Il est donc…

La voix expira sur les lèvres du capitaine; mais son regard compléta douloureusement sa question.

—Quoi! reprit soudain Guillaume avec amertume, pas Un de vous ne s'est risqué pour aller à son secours!

—Les Boethics sont vaillants au combat, adroits à la chasse, habiles à la pêche, mais ils ne sont pas téméraires, répliqua Kouckedaoui, d'un ton piqué.

—Ah! s'écria Dubreuil, en caressant le terre-neuve qui lui léchait les mains, ah! je ne puis cependant croire que Triuniak ait péri. Il nage mieux qu'un phoque. Je veux examiner le lieu de l'accident. Peut-être retrouverai-je son corps.

—Non, dit l'Indien: ce que prend la chute, elle ne le rend jamais.

—M'accompagnes-tu? demanda le Français.

—Je t'accompagnerai, Innuit-Ili; mais nous ferons une course inutile.

Dubreuil siffla son chien, et ils sortirent.

Comme ils laissaient retomber le rideau de la tente, une femme se présenta à eux tout essoufflée.

—Le Yak a échappé!… il a échappé! criait-elle d'une voix haletante.

—Que veut cette pie babillarde? fit Kouckedaoui, en écartant la squaw.

Mais d'autres Indiennes arrivaient sur ses pas. Elles racontèrent que, s'étant rendues à la tête de la cataracte pour contempler plus à leur aise l'engloutissement de la malheureuse Malachiteche, elles avaient vu Triuniak se débattre dans les rapides et s'accrocher à un rocher sur lequel il se tenait sans pouvoir bouger.

A l'audition de cette nouvelle, Dubreuil et Kouckedaoui s'élancèrent vers la côte. Parvenus au sommet, devant la première rangée d'écueils, ils distinguèrent effectivement le Groënlandais sur un récif que des vagues battaient de partout, à coups redoublés.

Avec ses bras, avec ses jambes, il enlaçait fiévreusement la roche, recevant à chaque seconde d'énormes paquets d'eau qui le submergeaient des pieds à la tête et menaçaient de l'étouffer ou de l'emporter. Sa position ne laissait guère d'espoir, car il était aussi impossible d'envoyer un canot qu'un homme pour le délivrer. Devant lui, une chute de trente pieds, tout autour des vagues courroucées qui se disputaient avec acharnement son corps.

—Ah! il est perdu! murmura Dubreuil.

—Non, s'il peut nous apercevoir, dit Kouckedaoui.

Et se tournant vers une troupe d'individus qui les avait suivis:

—Criez haut, leur ordonna-t-il.

Les Boethics tirèrent de leur gosier une série de notes suraiguës, qui, en toute autre place, eussent déchiré les oreilles des auditeurs, mais ne dominèrent pas sensiblement alors le fracas des eaux.

Par bonheur, toutefois, l'attention de Triuniak en fut éveillée.

Il leva les yeux vers le rivage, distant de lui de quinze à vingt brasses.

Va me chercher mon grand arc et la corde de mon harpon à baleine, ditKouckedaoui à son plus proche voisin.

Un des Boethics se détacha de la foule des spectateurs et revint, au bout de quelques moments, avec les objets demandés.

L'arc était une arme de siège, aux proportions colossales.

Un frêne, garni de nerfs d'animaux sauvages pour augmenter sa force et son élasticité, en formait le bois, et la corde avait été tressée avec des barbes de baleine. Il fallut six hommes pour bander ce gigantesque instrument.[30]

[Note 30: Recherches sur les antiquités de l'Amérique, par D.-B.WARDEN.]

Quand il fut prêt, Kouckedaoui prit une flèche, y attacha la corde qu'on lui avait apportée, et fit à Triuniak un signe que le Groënlandais comprit sans doute, car il lâcha un moment le rocher du bras droit, et agita ce bras en l'air, pour montrer qu'il en pouvait disposer.

La longue et forte ligne, en filaments d'écorce et tendons de bêtes fauves, fut convenablement levée sur le sol, Kouckedaoui ajusta sa flèche et la décocha.

Dirigé par une main sûre, le trait alla tomber à quelques pieds derrière Triuniak, en entraînant la corde, que les flots chassèrent aussitôt contre le Groënlandais.

—Il est sauvé! s'écria Dubreuil, enchanté de la réussite de cet expédient, auquel il n'aurait probablement pas songé.

—Mon frère a trop de feu dans le sang, fit le chef indien de son ton froidement railleur.

—Eh! repartit Guillaume avec vivacité, ce que je ressens, joie ou douleur, je le montre!

—Mauvais! mauvais! marmotta le sauvage, en roulant à son poignet l'extrémité de la ligne.

Triuniak s'était attaché l'autre extrémité autour de la ceinture, et de la flèche s'était fait une pique.

Kouckedaoui lui adressa un nouveau signal, puis il commença à remonter lentement le fleuve, suivi de Dubreuil et de quelques hommes pour le seconder, s'il était besoin. Le câble se tendit. Triuniak planta sa pique au fond de l'eau qui n'avait, sur les rapides, qu'une demi-toise environ de hauteur. Ensuite, il quitta la dangereuse attitude qu'il occupait contre le rocher; et, se soutenant à la pique, s'avança de profil, contre le courant, en lui offrant le moins de prise possible. A cet endroit, la surface réelle de la rivière atteignait tout au plus à sa poitrine. Mais telle était la violence des vagues, qu'elles bondissaient, à chaque instant, par-dessus sa tête, sans lui laisser le temps de respirer. Si le passage eût été long, il ne s'en serait jamais tiré vivant. Mais il n'avait qu'une vingtaine de pieds, après quoi l'eau redevenait profonde, on laissait les brisants derrière soi, et il n'y avait plus qu'à lutter contre un courant puissant, mais calme, pour gagner la plage.

Sorti de ce mortel défilé, Triuniak était hors de péril. Il se mit à nager, et, avec la corde, il fut halé sur la grève. Quelques minutes de plus, et l'on n'aurait ramené qu'un cadavre, car le pauvre homme, à bout de forces, avait le corps labouré des blessures qu'il s'était faites en se cramponnant aux angles du rocher.

On le transporta dans une tente, où Dubreuil pansa ses plaies et lui donna tous les soins que réclamait sa pitoyable condition, pendant que les Indiens-Rouges se reposaient, par un brillant assaut de gloutonnerie, des fatigues ou des émotions que leur avait produites cette mémorable matinée.

Sur le soir, le bouhinne des Boethics vint avec Kouckedaoui visiter le malade.

—Mon frère, dit le chef, servant d'introducteur et d'interprète au premier, voici notre médecin qui te guérira.

—Je n'ai aucun présent à lui faire, répondit Triuniak.

—Moi, je lui donnerai pour toi ce qu'il demandera.

—Mon frère, tu es bon.

—Où sens-tu le mal? continua Kouckedaoui.

Triuniak montra son côté. Le bouhinne alors s'approcha du malade en psalmodiant et en faisant des grimaces et des contorsions. Il souffla à plusieurs reprises sur la partie affectée, recula, et ficha en terre un bâton auquel pendait une cordelette, avec un noeud coulant dans lequel il passa sa tête, comme s'il se voulait étrangler.

Les grimaces, les contorsions, les incantations recommencèrent de plus belle, le jongleur, écumant et tout en eau, s'écria:

—L'Esprit malin est descendu! je le tiens!

Kouckedaoui s'empressa de traduire ces paroles à Triuniak.

—Oui, j'ai surpris Tchougis! il est là, enchaîné, poursuivit le magicien en montrant sa corde.

Et il donna l'ordre de faire entrer les Boethics qui entouraient la tente et attendaient avec anxiété le résultat de l'opération.

Ils accoururent en foule. Le sorcier coupa un bout de sa corde, déclarant que c'était le diable en personne. On se serait bien gardé de le contredire. Il jeta dans le feu le morceau de corde et annonça que Triuniak guérirait. Chacun des assistants fit alors des offrandes au bouhinne pour lui témoigner sa reconnaissance. Cependant, avant de se retirer, il étala les amulettes qui emplissaient son sac à médecine, parut les consulter très-sérieusement et ordonna au patient un bain de vapeur.

Le contenu de ce sac à médecine excita la curiosité de Dubreuil, qui avait remarqué que ceux des angekkok groënlandais ne renfermaient généralement que des griffes d'oiseaux et des dents de requin.

En voici l'inventaire:

1º Une pierre noire de la grosseur d'une noix, placée dans une boîte que le bouhinne appelait la maison de son Tchougis.

2º Une feuille d'écorce roulée, représentant une figure hideuse, dessinée au moyen de petits coquillages,—le portrait du Maître Diable.

3º Un arc d'un pied de longueur, avec une corde en poil de porc-épic.

(Dubreuil apprit plus tard que c'est de cet arc fatal que les jongleurs boethics se servent pour faire mourir les enfants dans le sein de leur mère!)

4º Une deuxième bande d'écorce, enveloppée d'une peau délicate et fort mince, sur laquelle étaient peints divers animaux.

5º Un bâton, long d'un pied, garni de porc-épic blanc et rouge, au bout duquel étaient attachées plusieurs courroies.

6º Deux douzaines d'ergots d'orignal, en guise de sonnettes.

7º Un oiseau de bois, destiné à favoriser la chasse.

8º Deux têtes de saumon desséchées, jouissant de la précieuse propriété de faire abonder le poisson sur les cours d'eau où elles sont exposées.

Jamais fétiches n'inspirèrent plus de vénération à des brahmines que ces amulettes aux Indiens-Rouges. Quand le bouhinne les eut rentrées dans leur châsse de peau de caribou, les Boethics prirent Triuniak et le portèrent à lacabane aux sueries.

C'était une tente hermétiquement fermée, dans laquelle on plaça plusieurs cailloux rougis au feu et de grands vases remplis d'eau. Le malade devait verser l'eau sur ces pierres et obtenir ainsi la vapeur nécessaire à la balnéation. On connaît les excellents effets de cette médication, usitée depuis un temps immémorial dans le nord de l'Asie et de l'Amérique.

En sortant de la cabane aux sueries, Triuniak courut se plonger dans le fleuve, et, dès le lendemain, il put accompagner les Indiens-Rouges, qui avaient levé les tentes, embarqué le poisson, et retournaient à leur oudenanc (village) de Baccaléos.

La troupe était montée sur une vingtaine de grands canots, dont une partie, avec les effets de campement et les provisions, conduite par les femmes.

Kouckedaoui avait installé Dubreuil et Triuniak dans sa propre embarcation, que décoraient de nombreux et horribles trophées de guerre:—des chevelures enlevées soit aux Mic-Macs, soit aux Esquimaux.

Le troisième jour après leur départ de l'île des Grandes-Cascades, les Indiens-Rouges établirent des mâts dans leurs chimans, et y fixèrent de petites voiles triangulaires en parchemin. Une pagaie, godillée à l'arrière, tenait lieu de gouvernail.

La flottille allait doubler le cap qui commande l'embouchure du fleuve, dans le bras de mer que nous nommons aujourd'hui détroit de Belle-Isle. Ces parages, constellés d'îlots, de rochers à fleur d'eau et de bancs de sable, offrent beaucoup de dangers à la navigation.

On y arriva dans la soirée, et Kouckedaoui se proposait de camper sur quelque îlot, dès que le soleil serait couché, pour traverser le détroit de bonne heure le lendemain. Son canot marchait en tête. Il le pilotait lui-même, et ses yeux parcouraient rapidement, avidement l'archipel, aux pittoresques découpures, aux opulentes frondaisons, qui se déroulait devant eux. Rien cependant ne paraissait propre à inspirer de l'inquiétude. Le firmament avait cette sérénité, cette profondeur qui, sous le rigoureux climat de l'Amérique septentrionale, rappellent le beau ciel d'Italie, la brise, toute parfumée, de senteurs marines, ronflait gaiement dans les voiles, et l'on n'entendait d'autre bruit que le frou-frou du canard noir labradorien s'élevant de son nid à l'approche des canots, ou le gazouillement de la grive, perchée à la cime d'un arbre, au bord de la mer, et lançant avec extase quelques sons rares, mais si précis, si harmonieux, dont la symphonie a tant de rapports avec les sons d'une flûte ou avec le tintement d'une clochette d'argent![31]

[Note 31: Voyez l'Ornithologie d'Amérique, par A. WILSON.]

Dans ce gracieux tableau que nous esquissons faiblement, y avait-il sujet de répandre sur l'esprit l'ombre d'une crainte? Et pourtant Kouckedaoui était soucieux. Il ordonna aux autres canots de se grouper autour du sien et à ses gens d'apprêter leurs armes. C'est qu'en côtoyant le rivage d'une île, son oeil avait vu ce que l'oeil de Guillaume n'aurait certainement pas découvert,—la trace du glissement d'un kaiak sur un banc de sable que la marée avait maintenant recouvert de dix pieds d'eau; c'est que, dans l'atmosphère qui semblait si pure, cet oeil de lynx avait encore vu une imperceptible spirale de fumée.

—Mon frère redoute-t-il donc un ennemi? fit Dubreuil en cherchant vainement ce qui excitait la défiance du chef boethic.

—L'homme doit être comme le renard, toujours veiller, dit sentencieusement Kouckedaoui.

—Mais quel danger courons-nous ici?

—Le danger, mon frère, est ton plus fidèle compagnon. Ne le quitte jamais du regard, car lui ne cesse jamais de te guetter.

Et s'adressant à Triuniak, qui respirait l'air comme un chien flairant une pièce de gibier, il ajouta:

—Mon frère ne fume pas d'habitude?

—Non, dit le Groënlandais.

—Alors mon frère doit plus qu'un autre être sensible à l'odeur du sema[32].

[Note 32: Tabac.]

—Je sens une odeur acre, mais je ne sais pas ce que c'est que le sema, repartit Triuniak.

Kouckedaoui prit son calumet, puis la bourse où il serrait son tabac, et les montra à l'Esquimau.

—Oui, dit celui-ci, l'odeur que je respire est celle de la plante que tu m'as fait fumer à notre première entrevue.

—Du diable! si je sens d'autre parfum que celui des algues et des varechs qui tapissent ces bords, pensait Dubreuil.

—Eh bien, reprit Kouckedaoui, cette odeur c'est celle du sema. J'en ai distingué la fumée, il n'y a qu'un moment. Quoiqu'un fume dans cette île, à notre-droite. Ce ne peut être un ami, car il se cache, c'est donc un ennemi.

Comme il achevait cette réflexion avec l'inflexible logique particulière aux races nomades, une grêle de flèches assaillit la flotte à bâbord. En même temps, une escadrille de kaiaks et de konés débouquait des îles situées à tribord.

Aussitôt, par une manoeuvre adroite et très-prompte, les canots des femmes boethiques vinrent s'embosser au milieu de ceux des hommes, qui abattirent leurs voiles et présentèrent un double front de bataille. Ces mouvements furent exécutés au milieu de cris affreux, mais sans confusion et avec un ordre qui prouvait que les Indiens-Rouges en avaient la grande habitude. On eût dit que l'archipel avait été soudainement envahi par une légion échappée de l'enfer.

—Les flèches enflammées! aux flèches enflammées! ordonna Kouckedaoui à ses gens, qui avaient déjà vaillamment riposté.

Et, pour payer d'exemple, le chef choisit dans le faisceau de ses armes un trait garni près de la pointe d'une touffe de mousse imbibée d'huile, puis il battit du briquet avec deux pyrites de fer, alluma cette mèche et décocha le trait contre un koné à dix pas de lui. Couverte de peaux grasses, l'embarcation prit feu avant même que ceux qui la montaient eussent eu le temps d'éteindre la flèche. Les vociférations redoublèrent. Aux naissantes ombres du crépuscule, la mer ressembla bientôt à une vaste fournaise, les Indiens-Rouges ayant porté l'incendie dans l'armée navale de leurs ennemis, et jusque dans l'île d'où était partie l'attaque.

Le grésillement des matières oléagineuses, le craquement des pins auxquels la flamme s'élançait en girandoles immenses; les torrents de fumée montant par épais tourbillons vers le ciel, ces étranges silhouettes, si fortement accusées, d'un côté d'hommes nus, de l'autre d'hommes emprisonnés dans des peaux velues qui leur donnaient l'aspect d'animaux d'une espèce singulière; ces bateaux plus étranges encore, cette animation, ces clameurs, les gémissements des blessés, le râle des mourants, et, comme encadrement, cette nature sauvage, illuminée par les fulgurantes clartés de la conflagration, ressemblaient bien plutôt à une scène surnaturelle qu'humaine, bien plutôt au cauchemar d'un halluciné du moyen-âge qu'à une terrestre réalité.

Le canot de Kouckedaoui était au premier rang; le chef, Triuniak et Dubreuil ne cessaient de lancer des dards et des javelines aux Esquimaux. Telle était leur ardeur, qu'ils ne firent pas attention à un petit kaiak qui paraissait chaviré et naturellement poussé vers eux par le reflux. Il vint ainsi tourner leur proue et, tout d'un coup, se redressa, comme mu par un ressort.

Surgissant des flots, ainsi qu'un monstre marin, un hideux Uskimé, faisant corps avec l'esquif, parut armé d'un trait dont il frappa Kouckedaoui.

—Ah! le traître m'a tué! dit le chef en s'affaissant.

—Nous te vengerons, mon frère! s'écria Triuniak, assénant à l'Esquimau un coup de hache qui lui fendit le crâne.

—Je meurs, dit Kouckedaoui! mais la victoire est à nous!… Cependant, faites que ma mort soit ignorée jusqu'à ce que nos ennemis aient pris la fuite… Innuit-Ili, ne laisse pas enlever ma chevelure par ces vautours… tu m'entends…

Sa voix s'affaissait de plus en plus.

—Ta main, Innuit-Ili… ajouta-t-il, donne-moi ta main…

—La voici! s'écria Dubreuil, agenouillé près de lui dans le canot.

—Je ne la sens pas… La mort arrive…. mes yeux se brouillent…Innuit-Ili!…

—Je suis là, mon père, fit le jeune homme d'un ton ému.

—Innuit-Ili, tu ramèneras mon cadavre à l'oudenanc…

—Je te le jure!

—Et… tu épouseras…

Un accès de suffocation lui coupa la parole.

—Tu peux en emporter la conviction! répondit Guillaume, comprenant la pensée du moribond.

Celui-ci s'agita deux ou trois fois dans un tremblement convulsif, puis, se levant soudain sur son séant, il s'écria après avoir jeté un regard sur les Esquimaux en déroute et vivement pressés par les Indiens-Rouges:

—Nous sommes vainqueurs! On dira que Kouckedaoui était un brave guerrier!

Et son corps retomba comme une masse de plomb dans le canot.

La chute de la nuit ramena les Indiens-Rouges de leur poursuite. Ils revinrent chargés de prisonniers et de dépouilles hideuses. La mort de Kouckedaoui changea en lamentations les éclats de leurs voix triomphantes. Dans l'excès de sa douleur, Shanandithit voulait se suicider. Ou arrêta sur son sein la javeline meurtrière.

Les Boethics débarquèrent sur une île où ils allumèrent de grands feux, autant pour sécher et faire boucaner leurs horribles trophées humains, que pour se chauffer, car le froid était assez vif. Des sentinelles furent postées tout autour du camp; on attacha les captifs à des poteaux, sous une bonne garde, et le premier accès de chagrin causé par la mort du chef s'étant calmé, chacun conta ses récents exploits. Les sensations des Indiens ont une mobilité égale à leur vivacité. Un philosophe célèbre l'a justement dit: «ils vivent tout en sensations, peu en souvenir, point en espérance.» Ils pleurent et rient avec une égale facilité, sautant de la joie la plus bruyante, à la tristesse la plus silencieuse, et quoi qu'en aient certains candides partisans de l'homme à l'état de nature, ils sont, en général, de fieffés hypocrites.

Dubreuil avait déjà eu occasion de faire plus d'une fois cette observation chez les Groënlandais; mais les Boethics l'emportent de beaucoup sur ceux-ci en fausseté. Vantards, menteurs, féroces, ils mettent toutes leurs facultés au service de ces trois vices. L'ostentation, le désir de briller aux dépens des autres composent le fond de leur caractère. Aussi fallait-il les entendre renchérir sur leurs prouesses personnelles durant la lutte et se flatter d'écraser bientôt, d'annihiler ces «perfides et pusillanimes Esquimaux dont tout le courage consistait à dresser des embuscades, et qu'ils auraient scalpés jusqu'au dernier, sans la trop prompte arrivée des ténèbres.»

Leurs discours, leurs chants se prolongèrent fort avant dans la nuit.Insensiblement toutefois ils cédèrent au sommeil.

Seul, le capitaine Dubreuil ne dormait pas. Les émotions, une affliction profonde le tenaient éveillé près du cadavre de Kouckedaoui. Comme il contemplait avec une mélancolie rêveuse le sombre azur du firmament, les signes précurseurs d'une aurore boréale y firent leur apparition.

Au sud se déploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli, tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques, toutes coupées en deux parties exactement semblables par le plan du méridien magnétique, et inondant la voûte céleste de torrents de clarté. A chaque moment, des lueurs brillamment colorées traversaient l'espace sombre entouré par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de côté et d'autre, une fulguration éblouissante, vacillant dans sa course et multipliant à l'infini ses zones capricieuses. Peu à peu les rayons augmentèrent, s'approchèrent du zénith avec un redoublement de vitesse, et se réunirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup l'hémisphère entier on fut sillonné, et, comme le bouquet dans un feu d'artifice, apparut lacouronne de l'aurore boréale, spectacle qui défie toute description. L'intensité de la lumière, le sombre prodigieux et la volatilité de ces traits de feu, le mélange grandiose de toutes les couleurs du prisme à leur plus haute magnificence, diapraient le dais éclatant des cieux et offraient une scène à la fois effrayante, enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beauté de cette scène ne dura qu'une minute. L'émail des tons se dégrada, les rayons cessèrent leur mouvement latéral et se transformèrent en scintillante irradiation, avec un pétillement pareil à celui d'une fusée. Malgré la soudaineté de l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur à la dissolution de l'aurore, qui s'accomplit avec une régularité extraordinaire.

Dubreuil était dans l'extase; il avait remarqué une boule ignée qui courut apparemment de l'est à l'ouest et réciproquement, avec une telle rapidité, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un après l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils étaient rangés dans l'ordre le plus régulier, en sorte que la base des chacun d'eux composait un cercle croisant le méridien magnétique à angles droits. Les différents cercles s'élevèrent successivement, de façon que les plus voisins du zénith paraissaient séparés par un intervalle plus grand que ceux proches de l'horizon, indice à peu près certain que leur distance réelle était tout à fait la même.

Ravi par le météore, le plus beau en ce genre qu'il eût jamais admiré, même au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oublié l'étrangeté de sa situation. Shanandithit, qui veillait à côté de lui près du corps de son mari, la lui rappela.

—Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a éclairé sonspimia kakoum[33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai séché mes larmes. Je puis reposer. Que mon frère fasse comme moi!

[Note 33: Ciel, terre d'en haut.]

Et l'Indienne s'endormit, le coeur allégé par la satisfaction de ses sentiments superstitieux.

Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du désespoir s'élevèrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun hurlait ou gémissait. Le bouhinne trouva même mauvais que Dubreuil ne suivît pas l'exemple général, il lui reprocha vertement sa froideur.

Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'étranger était la cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande affection pour le défunt, à qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlevé l'homme blanc.

Guillaume se moqua des récriminations du sorcier; mais Triuniak l'engagea à plus de modération, de crainte qu'il ne leur advint malheur.

—Tu as, mon fils, lui dit-il, la promptitude de la flèche qui part d'un arc. Cela nuit à ton courage. Ici, nous devons nous comporter avec prudence, parce que nous sommes au milieu de gens cruels qui nous égorgeraient sur le moindre soupçon. Notre ami et notre défenseur mort, il faut ruser avec eux si nous voulons arriver sains et saufs à leur village.

—Ah! s'écria Dubreuil, la ruse, la fausseté ne me conviennent pas.

—Quand on est le moins fort, on tâche d'être le plus habile.

—Où veux-tu en venir? repartit le jeune homme impatienté.

—Fais comme moi. Je ne connais pas et je n'aime pas le Manitou des Indiens-Rouges, mais, étant avec eux, j'ai l'air de le connaître et de l'aimer.

Dans mon pays, on dit que quand on est avec les loups il faut hurler avec eux, reprit Dubreuil en souriant.

—C'est cela, mon fils, et c'est ce que je voudrais te voir pratiquer.

A ce moment, leur entretien fut interrompu par les femmes boethiques, qui venaient chercher le cadavre de Kouckedaoui pour l'ensevelir. Il fut lavé dans la mer, peint de couleurs fraîches et placé nu dans une sorte de cercueil en écorce, fabriqué expressément pour cet usage.

Pendant que leurs squaws vaquaient à ces occupations, les hommes recueillaient et faisaient fondre de grandes quantités de résine. La bière et son contenu furent posés gros du feu, et on la remplit de résine liquide afin de pouvoir conserver le corps jusqu'au jour des obsèques, qui devaient avoir lieu au village, éloigné de plus de dix journées.

Inutile de répéter que ces cérémonies s'accomplirent, au milieu des chants et des gémissements.

Le liquide refroidi, figé, on porta le cercueil dans le canot du chef, et le bouhinne en voulut chasser Dubreuil.

—Dis-lui que je ne m'en irai pas, ordonna celui-ci à l'homme qui leur servait d'interprète.

—Non, cède, mon fils, intervint Triuniak.

—Moi, céder à ce charlatan! jamais!

—Je veux que tu sortes, enjoignit le bouhinne.

—Non, je ne sortirai pas.

—Tu nous exposes, dit Triuniak…

—Kouckedaoui m'a commandé avant de mourir de le ramener à l'oudenanc; je le lui ai promis, je tiendrai ma parole, interrompit Dubreuil d'un ton ferme.

Ces paroles ayant été traduites au magicien, il se mit en fureur:

—L'homme blanc a la langue crochue; il ment! s'exclama-t-il.

—Ah! je mens! qu'il ose dire encore que je mens! riposta le capitaine bouillant de colère.

—Du calme, mon fils! disait Triuniak en le retenant; du calme! Ne vois-tu pas qu'il cherche une excuse, un prétexte pour te frapper?

Dubreuil était trop irrité pour écouter la voix de la raison. La discussion allait dégénérer en une rixe, qui aurait pu être fatale aux deux adversaires, quand le chef appelé à succéder au défunt s'interposa.

Il s'avança entre eux et dit:

Kouckedaoui a-t-il confié à Innuit-Ili le soin de son corps?

—Oui, dit Triuniak, j'étais présent, j'ai entendu.

—Quelle valeur a l'affirmation d'un étranger, d'un Yak! fit le bouhinne d'un air méprisant.

Triuniak reçut l'insulte avec un flegme imperturbable.

—Cette affirmation peut être vraie, et je la crois telle: je sais combien Kouckedaoui aimait son ami blanc, reprit le jeune chef.

—Oui, elle est vraie, s'écria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui faire la recommandation à Innuit-Ili, car mon canot était proche du sien.

—La parole de ma soeur est décisive! dit le chef.

—Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot. Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux funérailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur les Boethics.

Cela dit, il se retira fièrement et s'embarqua dans son propre chiman.

La flotte remit à la voile. Favorisée par une belle brise nord-est, elle traversa le détroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux Sauvages, sur la côte occidentale de Baccaléos ou Terre-Neuve[34].

[Note 34: Pour la clarté de mon récit, on me permettra de donner désormais aux localités les noms sous lesquels les désignèrent, un peu plus tard, les navigateurs européens.—Voyez les cartes de l'île de Terre-Neuve par Champlain (édition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor, Montgomery Martin, Brué, etc.]

Possédant un établissement de pêche au fond de cette anse, les Boethics y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots.

Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil résolut d'explorer le littoral. Il s'éloigna, muni de ses armes et accompagné de son chien. Le temps était sombre, brumeux. Tout en levant des plans et en prenant des notes, notre Français s'amusait à tuer des outardes, si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et retournait au camp, lorsque son chien donna tout à coup de la voix et mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient au-dessus de toute autre pelleterie.

Quoique la nuit approchât, Dubreuil ne put résister au désir de poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une épaisse futaie d'épinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfonça, pour chercher une éclaircie et y attendre la bête que Dieppe ne manquerait pas de lui ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse étant partie au loin, il s'aperçut, non sans émoi, qu'il s'était égaré. Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposées au nord, tandis que celle du sud restent sèches et lisses. Mais ce moyen même lui fit bientôt défaut; les ténèbres tombèrent avec rapidité et le forcèrent de suspendre sa marche.

Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin, résolu d'y demeurer jusqu'à ce que l'apparition des étoiles ou le retour de Dieppe lui permît de reprendre sa course:—l'un ou l'autre pouvant lui servir de guide. Mais les étoiles ne se montrèrent pas et Dieppe ne revint que le lendemain matin, au moment où le capitaine se remettait en route, harassé par une nuit que le hurlement des loups et le grognement des ours avaient tout autant troublée que l'inquiétude.

Grâce au chien, il retrouva aisément sa piste. Il accéléra le pas pour arriver à la pêcherie avant le départ des Boethics; des craintes sérieuses assiégeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se réalisèrent que trop, l'établissement était libre lorsqu'il l'atteignit.

Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutôt entouré d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilité médiocre, et sans autres ressources pour se protéger, pour le nourrir, qu'un arc, quelques flèches et une hache de pierre!

Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit était souple comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position avec son sang-froid ordinaire. D'après les informations qu'il avait recueillies, et d'après ses calculs, l'île pouvait avoir cent cinquante lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge était, en ligne directe, situé environ au tiers de sa longueur, ou à une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic s'élevait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'eût donc pas été une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais Dubreuil n'en avait pas. Derrière les Indiens il n'était resté aucune embarcation. Ils avaient tout emmené. Tenter le voyage par terre, c'était une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si fourrés, ces marais, ces fleuves dont l'île paraissait couverte?

—Restaurons-nous d'abord, et nous réfléchirons ensuite à notre aise, car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allumés la veille.

Si rien n'est propre à ragaillardir un homme abattu, affamé, comme la flamme pétillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui le réconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie grasse, rôtie à la chaleur de cette flamme.

Après avoir apaisé sa faim et reposé ses membres, Dubreuil se leva. Il avait pris la détermination de suivre à pied le bord de la mer, comme devant lui offrir plus de ressources pour subsister.

La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardèrent pas à modifier son itinéraire. Il pénétra dans l'intérieur de l'île, passant tantôt à travers des halliers épais de genévriers, tantôt des marécages ou des prairies basses, tantôt escaladant des collines, et tantôt franchissant des rivières à la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme; l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni la fumée de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se couchant, ne le mettaient à l'abri de leurs irritantes obsessions. Il avait le visage et les mains boursouflées de pustules, qui le faisaient cruellement souffrir.

Un soir, le hardi pionnier avait établi sa hutte sous une haute montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau torrentueux. Au pied, comme une coupe d'émeraude, s'arrondissait un petit lac, encaissé dans une pelouse du plus beau vert.

Dubreuil s'évertuait à harponner, avec une flèche, de superbes truites, qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout à coup, ses yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras et retire une pépite d'un jaune éclatant et de la grosseur d'une noix. Il la frotte sur son vêtement, l'examine… c'est de l'or, de l'or pur! Le ruisseau en charrie des quantités soit en grains, soit en paillettes, Dubreuil est enchanté, émerveillé, ébloui. Il en ramasse, en ramasse encore; des rêves insensés enflamment son cerveau, enfièvrent son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tête!

Mais le voici qui rejette ces trésors et s'écrie dans un rire ironique:—Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites ferait assurément bien mieux ton affaire!

Et tout l'or retourna sur le lit du torrent, à l'exception de quelques parcelles, que le jeune homme garda par curiosité. Pourtant, son sommeil fut agité, la nuit suivante. Il eut des rêves fantastiques de palais merveilleux, de fêtes féeriques, de femmes mille fois belles et voluptueuses. Et, le lendemain, il ne reprit pas son voyage sans adresser un coup d'oeil de regret à cette mine précieuse.

—Puisse-je revenir ici quelque jour! pensa-t-il tout haut.

—Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent! cria, en langue Scandinave, une voix derrière lui.

Guillaume avait appris cette langue au couvent des Bénédictins.Tremblant de surprise et de joie, il leva la tête en disant:

—Un Européen! où êtes-vous?

Et la même voix répéta;

—Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent!

Tournant les yeux du côté d'où partait Je son, Dubreuil aperçut alors une espèce de singe, à longue Barbe, perché au sommet d'un arbre.

—Qui êtes-vous? demanda-t-il.

Mais, pour la troisième fois, la voix redit:

—Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent!

Puis, l'être bizarre qui proférait ces paroles se laissa glisser du haut de l'arbre à terre, avec l'agilité d'un chat, jeta un regard curieux au Français, et s'enfuit dans le bois, en recommençant son cri.

—Voilà, se dit Dubreuil, une étrange aventure et une créature plus étrange encore. Que peut être cet individu?

—Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurément, car les uns et les autres n'ont point de barbe. Ils s'épilent avec des coquilles.—Un Européen? ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un corbeau. Serait-ce une espèce d'animal que je ne connais pas? une sorte de perroquet répétant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastère, tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que j'ai interrogés sur les productions de cette île m'en auraient parlé. Voyons cet arbre; peut-être me renseignera-t-il.

Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc était percé de plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets posés au pied, une sève jaunâtre et visqueuse.

Dubreuil y trempa son doigt et le porta à ses lèvres.

—Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le gaillard n'est pas dégoûté. Je conserverai bon souvenir de cet arbre, qui ressemble, à s'y méprendre, à notre érable français.[35]

[Note 35: C'était l'acer saccharinumde l'Amérique septentrionale. On le trouve à Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.]

En prononçant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec délices.

—Décidément, ce n'est pas, ce ne peut pas être un animal que celui qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agréable boisson, reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut que je rattrape mon homme!

Plein de cette idée, Dubreuil s'élança sur les pas du fugitif, en animant son chien du geste et de la voix. Mais Dieppe qui, contrairement à ses habitudes, n'avait ni grondé, ni paru surpris à la voix de l'étranger, Dieppe ne courut pas plus vite que son maître.

—Ah! une piste, s'écria celui-ci, en tombant sur un sentier frayé, qui débouchait près du petit lac.


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