XVIII

Il s'y enfila, et toute la journée redoubla d'ardeur, sans toutefois pouvoir parvenir à rejoindre l'être qu'il poursuivait.

Le lendemain, il était debout avant l'aurore et continuait sa route avec la certitude qu'il ne tarderait pas à arriver à un lieu habité, car la piste s'élargissait et se montrait de plus en plus battue, à mesure qu'il avançait.

Enfin, vers midi, il découvrit un lac auquel des mamelons verdoyants formaient une charmante ceinture, et sur le bord méridional de hautes palissades entourant un amas considérable de cabanes.

Peu de minutes après, Guillaume Dubreuil serrait dans ses bras Toutou-Mak, la fille de Kouckedaoui, et, pour la millième fois, murmurait à son oreille enivrée le doux mot:

Nisakia-kia(je t'aime).

Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus de cent maisons, chacune occupée par quinze ou vingt habitants. Ces maisons, appeléesmumatikspar des indigènes, étaient construites en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapissée intérieurement et extérieurement d'écorces de bouleau. Des trous ménagés dans la voûte livraient passage à la fumée. Elles avaient deux portes, une à chaque extrémité, et plusieurs fenêtres avec des carreaux de parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre pieds de profondeur; doublé d'écorce, lequel servait de garde-manger.

Ce village présentait une figure circulaire, les cabanes y étaient groupées en ordre, et séparées par des intervalles de huit à dix pas. Au centre se déployait une vaste place, bordée d'habitations plus grandes que leurs autres. C'étaient les demeures des chefs. Un pin, de haute taille, s'élevait vers le milieu de la place. On en avait élagué les branches, à huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus rapidement, et on l'employait comme tour d'observation.

Un corridor longitudinal, partagé lui-même par des cloisons en peaux ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons, semblables à des cellules ou plutôt des stalles pour les chevaux, vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries, des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'écorce, des arcs, des flèches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus, composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait ça et là, chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre qui annonçaient une provenance européenne.

Une palissade enfermait complètement l'oudenanc, sauf du côté de l'orient, où, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-même, on avait pratiqué une double porte dans l'espace embrassé par le retour. De plus, la porte externe était protégée par une sorte de corps-de-garde percé de meurtrières.

La fortification consistait en gros pieux, de cinq à six pieds en terre, de vingt en dehors[36], aiguisés en fer de lance, par le haut, et appuyés en dedans par une banquette, que soutenaient à l'intérieur d'autres piquets. Au-dessus de la banquette régnait un chemin de ronde, du sommet duquel les assiégés pouvaient lancer sur leurs ennemis des flèches, des pierres, des tisons enflammés, de l'huile bouillante.

[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard,Charlevoix, Dupratz, etc.]

Cette fortification était flanquée encore de demi-tours, à trente pas de distance l'une de l'autre, afin d'empêcher l'escalade. Par surcroît de précaution, tous les arbres avaient été coupés aux environs, dans un rayon de quarante à cinquante toises.

Le village était bâti sur un promontoire, qui s'avançait dans le lac, et un fossé, dominé par un bastion en argile et en bois, défendait le point où ce promontoire, était accessible par la terre ferme. Les remparts avaient vraiment été construits avec une certaine habileté. Imprenables pour des gens peu disciplinés et mal armés, ils eussent pu soutenir l'assaut d'un corps d'armée régulière.

Une flotte innombrable de canots à voile et à rame se balançaient dans la rade, au-dessous du cap.

Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil à son arrivée au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement il en examina, il en admira les détails. Alors, il était bien trop préoccupé, bien trop pressé!

Son entrée dans l'oudenanc n'eût pas été facile, si, attirée par le tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'eût volé à sa rencontre. Elle l'arracha aux importunités des Indiens-Rouges et l'entraîna dans la cabane de son père, où elle vivait maintenant avec Shanandithit, sa mère, et Triuniak, son père adoptif, débarqués depuis deux jours seulement.

Après d'ineffables et trop rapides instants consacrés au bonheur de se revoir, de ces instants où les yeux, les menues syllabes ont une si émouvante éloquence, où cent questions commencées sont interrompues par cent autres, où l'abondance du coeur porte, coupe, arrête et précipite la parole sur les lèvres, Dubreuil, assis bien près de Toutou-Mak, ses mains caressant la main frémissante de la jeune Indienne, lui demanda:

—Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici?

Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'eût été victime de la brutalité de Kougib.

—Tu te souviens, répondit-elle, sans hésiter, que vous partîtes pour la chasse avec Triuniak?

—Oh! oui. Je n'aurais jamais dû te quitter. Un pressentiment me le commandait. Maudit soit ce jour!

—Peu après, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et m'enveloppa la tête dans une peau de renne, pour étouffer mes cris.

—Le scélérat!…

—Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses épaules et m'emporta vers la côte.

—Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle.

—Là, il me déposa sur la glace, m'enleva le bâillon qui me suffoquait, et me menaça de mort si je bougeais.

»—Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je.

»—Je veux faire de toi ma femme! répondit-il.

»—Jamais! non, jamais je ne serai ta femme!

»—Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est.

—Oh! non, tu ne pouvais être la femme d'un pareil monstre! s'écria Dubreuil, enlaçant la jeune femme dans ses bras et la baisant passionnément.

—Tout en causant, continua-t-elle, il préparait un konè pour partir. Je ne pouvais fuir, car il m'avait attaché les pieds. Mais je songeais à me délivrer de ce lâche ravisseur. Il me plaça dans l'embarcation et se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du moment et le poussai si rudement qu'il tomba à la mer. Ramassant alors la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir où j'allais.

—Pauvre aimée! fit Dubreuil.

—Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me poursuivait… Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak.

—Il a expié ses crimes! mais toi! toit!…

—Moi, je le perdis bientôt de vue…

—Heureusement!…

—J'avais mon couteau, je tranchai mes liens et essayai de gagner une baie, pour retourner au village. Mais le reflux m'entraîna. Le lendemain, j'errai au milieu des glaces…

—Et la faim…

—Oh! interrompit-elle, j'avais des provisions en quantité. Kougib avait tout disposé pour un long voyage.

—C'était un homme de précaution, dit le capitaine avec un sourire.

—Le froid seul, ajouta Toutou-Mak, me faisait cruellement souffrir.Cependant, je pêchai des bois flottés et fis du feu sur des glaçons.

—Quelle terrible position!

—Souvent je songe à toi, Innuit-Ili…

—Ah! nos pensées ont dû se croiser plus d'une fois! Mais enfin, comment, amie, es-tu sortie de cette affreuse situation!

J'essayais toujours de revenir au rivage du Succanunga, et toujours je m'éloignais, car le vent me chassait vers l'est. Fatiguée de voguer ainsi au hasard, je me construisis une loge sur une île de glace à laquelle j'amarrai solidement mon koné. Comme j'avais suffisamment de vivres, j'étais décidée à attendre…

—C'eût été attendre la mort.

—Peut-être!

—Ne me dis pas cela, Toutou-Mak! ne me le dis pas! tu me navres!

Mais une nuit éclata une violente tempête. Le glaçon où je campais fut réduit en morceaux, j'eus à peine le temps de m'élancer dans mon koné…

—Que d'infortunes, ô pauvre Toutou-Mak!

—Non, Innuit-Ili, ce fut un bonheur, un bien grand, puisque, sans cette tempête, je ne t'aurais jamais revu, doux aimé de mon coeur.

Dubreuil la couvrit de caresses.

—Ainsi qu'une plume, le vent faisait voltiger mon esquif à la cime des flots, poursuivit la jeune Boethique. Pendant trois jours et trois nuits je fus le jouet des éléments. Il ne me restait plus aucun espoir d'échapper à l'abîme, quand l'ouragan me jeta évanouie sur cette île. Les habitants s'emparèrent de moi, et je repris mes sens entre les bras d'un chef… de mon malheureux père…

En prononçant ces paroles, Toutou-Mak éclata en sanglots.

—Kouckedaoui était un vaillant guerrier, dit alors Triuniak qui assistait à l'entretien.

Shanandithit se mit à pousser des hurlements dans un coin de la hutte.

Lorsque cette explosion de douleur se fut calmée, Dubreuil dit doucement à Toutou-Mak:

—Et Kouckedaoui te reconnut, m'a-t-il appris, à ce poisson gravé sur ton bras.

—Oui, le baccaléos [37] est le signe et le novake[38] de notre tribu, répondit-elle, en lui montrant une plaque d'écorce rendue au fond de la cabane et sur laquelle on voyait, peints en couleur, «quatre poissons de sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de gravier en coeur.[39]»

[Note 37: Baccaléos, terme boethic signifiant morue. De ce mot on a faitcabelliau, puiscabillaud, qui veut dire, on le sait, morue fraîche.]

[Note 38: Quoique impropre, le mot blason est le seul qui puisse en français, rendra l'idée impliquée par ça terme indien.]

[Note 39: Ces armes ressemblaient à celles des Outaouais. Seulement, chez ces derniers, les quatre poissons étaient remplacés par quatre élans.—Mémoires de l'Amérique septentrionale, par le baron de LAHONTAN.]

—Mais, ajouta-t-elle, mon père me reconnut surtout à une marque particulière qu'il m'avait faite sur l'épaule.

Après ces explications, entremêlées de soupirs et des plus tendres baisers, vinrent celles de Triuniak.

Il raconta que le bouhinne avait profité de l'absence de Dubreuil pour indisposer l'esprit du jeune chef contre lui et hâter le départ des Boethics. Triuniak voulut s'y opposer, mais on menaça de le tuer, et on l'entraîna malgré lui, après l'avoir attaché dans un canot. Il ne devait même la vie qu'à l'intercession de Shanandithit, qui avait déclaré l'adopter, comme il avait adopté sa fille Toutou-Mak, et le choisir pour mari.

—Et, dit-il, en terminant, Triuniak sera fier d'épouser Shanandithit à l'expiration de son deuil, dans un an. Toi aussi, mon fils, à cette époque, tu célébreras ton mariage avec la fille de Kouckedaoui.

La jeune indienne rougit et baissa les yeux. Mais le bouillant Dubreuil s'écria:

—Quoi! pas avant un an?

—Non, mon fils, répondit Shanandithit; moi et Toutou-Mak nous ne pourrons prendre un mari avant deux saisons révolues. Pendant ce temps, tu apprendras la langue des Boethics, et je te ferai élever au rang qu'occupait Kouckedaoui.

—Au moins, ma mère me permettra-t-elle de voir Toutou-Mak chaque jour? insista Guillaume en couvrant du regard son amante.

—Mais ne veux-tu pas demeurer avec nous? répondit Shanandithit, étonnée de cette question.

Et comme Dubreuil paraissait plus surpris encore de la réponse Toutou-Mak l'informa que, différemment des coutumes des Esquimaux, chez les Boethics les jeunes filles pouvaient vivre sous le même toit que leurs fiancés, et les veuves visiter ou recevoir qui elles voulaient, même pendant leur deuil.

Pour dure que fût l'attente, elle avait donc ses douceurs. Dubreuil s'y résigna; et s'installa dans une des cellules de la loge de Kouckedaoui. Son costume esquimau fut changé contre un élégant vêtement, composé d'une tunique, de mitasses et mocassins en peau de caribou, brodés avec art par l'habile Toutou-Mak. Notre ami avait, en vérité, fort bonne mine dans cet habillement, que les Indiens Rouges portent d'ordinaire en été, hormis dans leurs expéditions de guerre, où ils vont nus et peinturés de la tête aux pieds.

Pour faire du capitaine français un chef boethic complet, il ne lui manquait que de relever ses cheveux en torsade sur l'occiput et de les orner de plumes d'aigle,[40] car Toutou-Mak avait obtenu qu'il coupât sa longue barbe. Mais il refusa avec opiniâtreté, et au grand désespoir de Shanandithit, de rehausser ses charmes et sa valeur personnels par cette insigne distinction.

[Note 40: «… On voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux attachés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose, au lieu de clous, et y liant ensemble quelques plumes d'oiseaux,»—Premier voyage deJACQUES CARTIER.]

Sa charmante institutrice lui eut promptement enseigné la langue du pays. En retour, Dubreuil lui apprit le français et l'instruisit dans les principes du christianisme. L'indienne était intelligente, elle aimait. C'est dire que ses progrès furent aussi rapides que ceux de son élève et maître.

Adroit à tous les exercices, doué d'une force musculaire peu commune, Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'était gagné celle des Groënlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais celui-ci n'avait qu'une influence médiocre. Il craignait trop l'homme blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics étaient loin, d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A Baccaléos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles se bornaient à la reconnaissance de quatre ou cinq divinités:Matchi-Manitou, le Grand-Esprit,Tchougis, le Diable,Ouaïche, dieu des songes,Agreskoui, déesse de la guerre. Les insulaires tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait créés en plantant des flèches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire éloigné, où ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie, que pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse; aussi ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les défunts.

Dans leur cimetière, éloigné d'un mille du village et ombragé par de beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de sépulture. Les unes étaient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois grossièrement sculptée, qui représentait, tant bien que mal, le décédé; d'autres étaient établies sur des claies, portées par quatre pieux, et le corps enveloppé dans une couverture d'écorce, les plus nombreuses avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de large et cinq de hauteur au milieu. L'intérieur de ces huttes était parfaitement à l'abri des intempéries, et le cadavre reposait dans un cercueil rempli de gomme de pin (pinus balsamifer), où il se conservait ainsi durant de longues années. Des canots en miniature, des poupées,[41] flèches, carquois, harpons, lances, etc., avaient été déposés sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et d'ornements d'espèces diverses.

[Note 41: Sur les tombes des enfants.]

Placé sur une éminence, le cimetière commandait la vue du lac, dont les rives capricieuses festonnées de vignes sauvages, de groseillers, de framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetées par des myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agréable perspective.

La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le maïs, qu'il mangeaient rôti avec de la graisse d'ours, ou broyé entre deux pierres, l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou à ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons délicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec lenihog, perche fendue à un bout et qui renferme un dard. En frappant l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empêchent de s'échapper.

Mais le saumon et la morue pêchés sur les côtes de leur île étaient, avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage où ces amphibies s'ébattaient au soleil, soit à travers des trous pratiqués dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous pour respirer.

Absorbé par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas fuir le temps. Les leçons qu'il donnait à l'Indienne la lui rendaient plus chère même que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons souvent mieux à ceux que nous favorisons qu'à ceux qui nous favorisent. Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit auquel on donne tous ses soins, tous les développements de son génie artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, réservée, scrupuleuse. Elle ressemblait à celle de la mère pour l'enfant.

Se sentait-il trop ému, troublé par le brûlant contact de cette ardente et naïve créature, Dubreuil s'éloignait, et, lorsqu'il eût pu la posséder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui flairent un fruit parfumé avant d'y porter leurs lèvres, ou plutôt comme ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trésors, des plaisirs qu'ils se pourraient procurer.

Peut-être, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel exauçant ses voeux secrets, il la ramènerait dans sa patrie, ou un ministre de Jésus-Christ bénirait leur union. Car il songeait toujours à sa France adorée! Il se disait que si un navire européen abordait à la côte, comme cela était arrivé déjà, au rapport des Indiens, il déterminerait bien Toutou-Mak, à l'y suivre et à l'accompagner par-delà les mers!

Guillaume désirait vivement aussi retrouver le singulier personnage qu'il avait entrevu près du petit lac. Mais dès qu'il eu avait parlé, on lui avait répondu avec terreur:—C'est le fou! nul ne sait où il habite.

Les Boethics redoutaient cet être bizarre, comme le plus terribles des fléaux. Toutou-Mak elle-même avait supplié Dubreuil de ne pas en ouvrir la bouche. Et il en était plus contrarié que surpris, car il avait antérieurement observé que les gens frappés de démence inspiraient aux Uskimé un effroi superstitieux.[42]

[Note 42: Comme, du reste, encore aujourd'hui à bon nombre d'habitants de nos campagnes européennes.]

L'été et l'hiver s'écoulèrent avec une grande rapidité.

Dès que le printemps eut fondu les neiges, dissous les glaces, que l'herbe fut revenue aux champs, les boutons aux arbres, les Boethics décidèrent de faire une grande chasse, pour célébrer dignement le double mariage de la veuve et de la fille de Kouckedaoui avec les deux étrangers.

Après un jeûne qui dura deux jours, Ouaïche ayant déclare aux Indiens-Rouges qu'ils trouveraient le gibier sur leur territoire oriental, ils traversèrent le lac et se rendirent à la tête de la rivière Machigonis,[43] par laquelle il se décharge dans la mer. Femmes, enfants, chiens, ils avaient emmené avec eux une troupe considérable.

Là commençait une double rangée de clôtures, de dix pieds de haut, en branches de sapin, dont l'incroyable étendue était bien propre à exciter la surprise, car elles n'avaient pas moins de quinze lieues de longueur[44].

[Note 43: La rivière des Exploits.]

[Note 44: De pareilles clôtures existaient encore en 1821, quoique, décimés par la petite-vérole et chassés par les Européens, les Boethics eussent disparu depuis plusieurs années. M. Cormak les vit lorsqu'il fit son expédition dans l'intérieur de l'île de Terre-Neuve. Elles avaient encore trente mille anglais d'un côté du lacet dix de l'autre. En 1852, j'en ai moi-même aperçu les débris.]

Elles formaient deux lignes se développant en un angle tronqué, dont le sommet, au nord-ouest, pouvaient avoir deux cents pas de large, et la base plusieurs milles.

Ce sommet s'appuyait sur le lac, et l'une des lignes courait le long du fleuve; celle-ci était, de distance en distance, percée par des ouvertures; mais l'autre était pleine d'un bout à l'autre.

Ces barrières avaient été construites par les Boethics, pour faciliter la chasse. A l'affût dans leurs canots, les uns au sommet de l'angle, les autres aux ouvertures sur la rivière, ils attendaient et tuaient à coups de flèche ou de lance les animaux que leur rabattaient, à grands cris, les femmes, les enfants et les chiens, partis en avant et revenant vers le lac en poussant le gibier entre les barrières.

La quantité détruite de cette manière est souvent fabuleuse.

Aussitôt arrivés, les Boethics se mirent en chasse. Dubreuil fut dépêché à l'extrémité inférieure de la clôture.

Il était à son poste depuis quelques jours, se félicitant de ses succès, car il avait porté bas une douzaine d'orignaux pour sa part, et attendant avec impatience le moment de retourner près de Toutou-Mak, lorsque retentit près de lui un cri qui avait fréquemment résonné dans ses rêves, agité ses pensées:

—Le blanc! le blanc! les blancs reviendront. Je l'ai prédit, ils reviennent.

Le capitaine se retourna.

C'est le sauvage qu'il a aperçu l'année précédente près du lac aurifère, et qui détale à toutes jambes.

Dubreuil se met à la poursuite. Cette fois, il l'atteindra, il en fait le serment.

Le soleil était à peine au tiers de sa course. Dubreuil marcha toute la journée sans pouvoir rejoindre son homme. Sur le soir, il campa au bord du fleuve, déterminé à recommencer le lendemain, car il n'avait pas cessé de suivre la piste de l'inconnu. Mais le lendemain, il s'aperçut que les traces disparaissaient dans un amas de pierres et de roches, au bord de l'eau. Le Machigonis était fort large à cet endroit, et la marée y montait à plus de dix pieds de haut.

Tandis que le capitaine faisait activement ses recherches avec toute la subtilité d'un Indien, le flot se retira et il découvrit de nombreuses substructions d'habitations, assez semblables, par leurs dispositions, aux maisons de l'Europe septentrionale[45].

[Note 45: Des ruines semblables ont encore été dernièrement retrouvées à Terre-Neuve, près de la baie de la Conception, ainsi que d'antiennes monnaies d'or.—Voyez laBritish North America, par MARTIN.]

Cette découverte l'intéressait d'autant plus qu'il se souvenait avoir lu que, vers le XIe siècle, les Norwégiens avaient jeté, par le 49° de latitude, une colonie sur une île qu'ils avaient nommée Winland[46], à cause des vignes qu'elle produisait. Depuis quelques temps, Dubreuil se doutait que Baccaléos était cette île. Une inscription gravée sur la face d'un rocher vint tout à coup corroborer ses présomptions.

[Note 46: Terre de la vigne. La découverte et la colonisation de Terre-Neuve furent faites, suivant toutes probabilités, en 1001, par un Islandais, Herjolf, aussitôt suivi de Leif, fils d'Eric-le-Rouge, ou Rauda, lequel avait déjà reconnu les côtes du Groënland, avec Gunbiorn, en 983.

Non-seulement l'Islande et le littoral de Groënland possédaient de puissantes colonies européennes bien avant la découverte de Christophe Colomb, mais il est probable que les Zeni (qui habitèrent la Friesland, cette île populeuse aux cent villes, engloutie maintenant au fond de l'Atlantique sans qu'il en reste plus qu'un vague souvenir, et l'Estotitland, autre île disparue, inconnue, où cependant le roi avait un interprète qui parlait latin) visitèrent une partie de la côte américaine vers le milieu du XIVe siècle, tandis que les hardis navigateurs Scandinaves l'exploraient dans la IXe.

Du reste, on a trouvé aux États-Unis de nombreux monuments attestant une civilisation ancienne et fort avancée. Rien d'étonnant que nos missionnaires aient remarqué au XVIe siècle des croix dans l'Acadie et la Gaspésie. Elles ont pu y être plantées par les Esquimaux du Groënland, dont beaucoup étaient convertis au christianisme dès l'an 1000, mais qui finirent par massacrer leurs prédicateurs et par retomber dans l'idolâtrie. Du reste, on a même trouvé dans une cave, à Fayetteville, sur l'Elk, une monnaie romaine qui a dû être frappée vers l'année 150 de l'ère chrétienne.

Elle porte d'un côté:

Antonius Aug. Pius P. P. III. Cos.

Et de l'autre:

Aurelius Cæsar Aug. P. III. Cos.

On peut consulter à ce sujet maNotice sur Sagard et son oeuvre.—Librairie Tross. Paris, 1866.]

Elle portait cette, inscription latine:

Dubreuil en était là de ses observations, quand une flamme brilla à la cime d'un cap au-dessus de sa tête, et, à la pointe du rocher, il vit apparaître le sauvage qui gambadait, dansait, se démenait et paraissait en proie à une exaltation extraordinaire.

—Ils sont revenus, criait-il en langue danoise, ils sont revenus les hommes blancs. Ma prédiction s'est accomplie. Et moi, le dernier descendant d'Erick Rauda, moi à qui il était donné de conserver intact et vierge de toute souillure le sang des blancs sur ce rivage, je vais monter au séjour de mes aïeux. La mission du petit neveu du grand navigateur est remplie. C'est ici qu'ont débarqué les premiers Norwégiens; c'est ici qu'ils auraient dû se tenir. S'ils n'avaient flétri leur race en s'alliant, en se mêlant, en se fondant avec les sauvages habitants du Winland, ils vivraient heureux et prospères dans de fertiles contrées. Mais ils se sont bestialement jetés sur les femmes rouge? comme des cerfs échauffés; et ils ont perdu leur esprit, ils ont perdu leur coeur, ils ont perdu leur couleur. Seule, la famille d'Erick s'est préservée de la contagion. Elle a fidèlement demeuré sur ce roc, sans se corrompre, sans se gâter. Elle attendait le retour des blancs, et les blancs reviennent; ils sont revenus, les hommes blancs! Gloire à eux! ils détruiront les hommes rouges et leurs métis!

La prédiction du dernier fils d'Erick Rauda s'accomplira!

En prononçant ces mots avec une frénésie indescriptible, l'insensé se précipita dans le fleuve, où il disparut à jamais.

Guillaume Dubreuil s'était hâté de grimper sur le promontoire, pensant surprendre son homme: mais en arrivant, il ne trouva plus que les décombres fumants d'une cabane.

Un des faits qui m'ont le plus frappé en mes voyages, c'est l'éloignement des peuples, appelés primitifs, pour la ligne anguleuse dans le groupement de leurs habitations, et même dans la construction de ces habitations elles-mêmes. La figure circulaire, par contre, est adoptée presque en tous lieux. Celtes, Gaulois, Romains ou Normands, nos ancêtres procédèrent de même. A l'origine, leurs huttes et leurs bourgades furent généralement rondes, ou ovales, carrées très-rarement. Consultez les anciennes cartes, les vieux plans, et cette répugnance pour la ligne droite, en si haute faveur chez nos architectes modernes, vous sautera aux yeux. J'ai là, devant moi, entre autres, une vue de Bristol, ou Brightstowe[47], dessinée en 1574; eh bien! on peut compter les développements successifs de cette ville, comme on peut compter l'âge d'un arbre par ses cercles concentriques. A cette époque, elle avait déjà quatre enceintes, les deux premières d'une rotondité presque parfaite, chacune des deux autres s'écartant de plus en plus de la courbure sphérique. Le rempart détruit, soit par les guerres, soit par l'afflux de la population, avait comblé le fossé, sur lequel s'était établi un boulevard, puis une rue, et la circonvallation avait été reportée au-delà. Sans doute la cité fit maintes fois encore éclater son corset de pierres avant de s'éparpiller sur le vaste promontoire où elle s'élevait, entre l'Avon et la Frome, avant de déborder son berceau, se jeter sur les collines avoisinantes, et devenir cette ville informe de «briques, de fumée et de boue,» dont parle un voyageur moderne.

[Note 47: Brightstowe (terme saxon qui veut direlieu considérable).Vulgo: quondam Venta florentissimum Angliæ emporium.—G. Bruin, Bruxelles, 1574.—Les Saxons l'avaient appeléeCaer Oder naut Badon, ouville d'Oder dans la vallée de Badon.]

A la fin du XVe siècle, ses cent quatre-vingt mille âmes actuelles se réduisaient à douze ou quinze; alors elle ne possédait ni sa Bourse, ni ses puissantes banques, ni ses luxueuses villas, ni des rues brillamment éclairées par des torrents de gaz, ni quais et bassins merveilleux; mais alors, cependant l'antique cité jouissait d'une célébrité beaucoup plus grande qu'aujourd'hui. Elle était «la plus renommée et marchande d'Angleterre, excepté Londres,» disait un contemporain. Les bords de l'Avon, «si fertiles de diamants que d'iceux l'on pouvait charger une navire[48].»

[Note 48: Je n'ai pas besoin de dire que ces diamants étaient faux, comme eaux qu'on trouve près d'Alençon. Aux XVe et XVIe siècles le commerce en tirait toutefois un grand profit. «A un mille au-dessous de la rive orientale de l'Aron est bordée d'un rocher élevé, nommé Saint-Vincent, sur lequel il se trouve quantité de pierres carrées et à six angles, que l'on prend pour des diamants, parce qu'elles en ont véritablement toutes les apparences, hormis qu'elles n'en ont pas la dureté.»—Les Délices de la Grande-Bretagne, etc., par James DEEVERELL.]

Les cures miraculeuses opérées par saint Vincent, dont la demeure se voyait encore «entaillée au bas bord, du côté dextre du rivaige,» au pied même des excellentes sources thermales de Clifton[49], et surtout sa marine, qui déjà sillonnait toutes les mers connues et inconnues, lui avaient conquis cette enviable réputation.

[Note 49: En grande réputation pour la goutte et les affection» vésicales.]

A présent, elle se compose de deux villes,—Bristol proprement dit, et Clifton: également jadis. Mais elles sont toutes deux sur la rive droite du fleuve, tandis que les deux autres étaient, celle-ci,—la plus importante, le noyau, sur la rive droite, au nord; celle-là,—le produit, la fille,—sur la rive gauche, au sud. Un pont pliant sous le poids des bâtiments dont il est chargé, les mettait en communication. La seconde ville, ou faubourg du Temple, comme on la voudra désigner, était fortifiée par une muraille crénelée,—percée de deux portes et flanquée de tours, tantôt rondes, tantôt quadrangulaires,—qui, s'appuyant sur le fleuve, formait avec lui un arc dont il aurait été la corde violemment tendue. L'ensemble ressemblait assez exactement à un ciboire: Bristol figurant le calice en boule, son pont la tige, et le faubourg le pied. Une grande voie traversait en droite ligne toute la cité, depuis le sommet jusqu'à la base, en passant par le pont. Mais dans son parcours elle prenait différents noms: Broad Street, High Street et Saint-Thomas Street. Dans le quartier nord, cette voie était coupée à angles droits par une rue nommée Wine Street (la rue au Vin), qui conduisait à l'est à un château très-fort, bâti en 1110 par Robert, comte de Glocester, et dont nous aurons bientôt occasion de parler. A l'ouest, elle aboutissait à une muraille élevée pour la protection de la pointe du promontoire, et entre laquelle et le confluent des deux fleuves s'étendait un marécage.

On pense bien que Bristol avait, à cette époque une physionomie toute féodale. Si de puissants remparts, des tours formidables en défendaient l'approche extérieure, des monastères entourés de murs épais, des habitations munies de créneaux et mâchicoulis, des quartiers tout entiers renfermés dans leurs propres fortifications, des chaînes tendues en travers des rues aussitôt le couvre-feu sonné, des hommes d'armes faisant bruyamment résonner les dalles sous leurs éperons, tout à l'intérieur parlait de ces temps désastreux où régnait despotiquement la loi brutale du plus fort, du plus féroce, et que, par une aberration qui serait inqualifiable si elle n'était un calcul de la politique, on s'est plus à nous peindre sous les couleurs les plus poétiques, les plus délicates! Ah! qu'elle avait été effroyable, qu'elle était hideuse au peuple anglais cette poésie qui, pour s'inspirer, pour écrire ses chants, s'était plongée et avait trempé sa plume dans les flots de sang des guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge!

Aussi comme il bénissait cet hypocrite fieffé, cet insatiable de richesse, Henri VII, qui venait d'y mettre fin![50] La paix on la saluait de toutes parts avec une indicible allégresse. Les fautes, les vices du roi, on les oubliait, on ne les voulait pas voir. Chacun s'estimait bien trop heureux d'une trêve qui lui permettait de respirer enfin, de vaquer un peu plus tranquillement à ses occupations.

[Note 50: Voir l'Histoire d'Henri VII, par F. BACON.]

Une des villes les plus cruellement éprouvées par la guerre civile. Bristol, réparait ses édifice religieux, ses monastères tant de fois pillés, tant de fois ravagés. Les magnifiques basiliques relevaient fièrement leurs clochers aigus comme des flèches, leurs pyramides, leurs campanilles si sveltes, leurs superbes tours de granit! On n'y comptait pas moins de vingt temples, non compris les couvents.—C'était, pour n'en citer que quelques-uns, et en leur conservant le nom que leur a imposé la Réforme: d'abord, sur la place Centrale, à l'intersection des quatre rues principales, marquée par une belle croix gothique, l'église de Tous-les-Saints, reconstruite en 1466, fameuse pour ses splendides autels; celle du Christ, fondée en 1003; Saint-Asphius et Saint-Ewens, aux quatre angles de cette place; Saint-Léonard et Saint-Warbugh, dans Wine-Street; Saint-Laurent et Saint-Jean, près de la porte septentrionale; Saint-Etienne, sur le bord de la Frome, ancienne propriété des abbés de Glastonbury, une des plus admirables créations du gothique fleuri; en franchissant le pont, les églises des Grands et des Petits-Augustins, dont la première est devenue, depuis la Réformation, cathédrale de Bristol; puis en rentrant dans la ville, Sainte-Marie-du-Port, élevée par le comte de Glocester en 1170; la vieille chapelle normande de Saint-Pierre, qui remonte à la conquête; au pied du château, Saint-Philippe, de la même époque que la précédente, et dans laquelle on voit le buste de Robert, fils aîné de Guillaume, à qui son frère Henri Ier fit perdre la vue par l'application d'un fer rouge sur les yeux; Saint-Nicholas, vis-à-vis du pont jeté sur l'Avon, érigée, en 1030, avec un clocher de cent cinquante pieds de haut, comme celui de Saint-Jean, en face, s'élançant d'une voûte sous laquelle passait la route; au-delà du pont, la somptueuse église consacrée à saint Thomas, surpassée seulement, dit la chronique, par celle «dédiée à Nostre-Dame, laquelle ilz appellêt RADCEL [51]: située au rivaige de la rivière, pas loing des murailles, de belle architecture, avecq une tour de marbre de merveilleuse haulteur, par dedans à tous cotez vaulsée de pierrées taillées artificiellement et bigarrées. Ayant plus haulte une aultre vaulsure de bois couverte de plomb, entre lesquelles y a aultant de place qu'ung hôme s'y poeult tenir droict.»

[Note 51: PourRedcliff, rocher rouge.]

Mais, nonobstant leurs beautés respectives, aucun de ces monuments n'égalait en magnificence et en faste celui du Temple, ou église de la Sainte-Croix, «laquelle les bourgeois croyêt estre édifiée sur laine. Et combien qu'il semble estre mal croiable et absurde qu'ung fondament de telle grandeur se polrait tenir sur telle matière molle: toutesfois, il semble n'estre aucunement vraysemblable. La tour est fort haulte et belle, de la façon en grosseur et haulteur de celle de l'église de Saint-Martin-le-Mineur en Couloigne.» Cette tour tremblait tellement dès le XVIe siècle, qu'on cessa d'y sonner les cloches. Il paraît néanmoins qu'au XVIIIe elle n'inspirait plus les mêmes craintes, car un voyageur écrit: «Le clocher branle lorsqu'on sonne la cloche, et il s'y fait une fente de la largeur de trois doigts, depuis le haut jusqu'au bas, par laquelle il est comme séparé du reste de l'édifice, et cela s'ouvre et se ferme à mesure que l'on sonne.» Cette tour existe encore, et on la juge solide, malgré son aspect menaçant, car, élevée sur un marais, elle s'est enfoncée d'un côté et dévie de son sommet de prés de quatre pieds de la perpendiculaire.

Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre dont le Temple était orné, on remarquait la statue en argent de saint Sébastien. Cette précieuse statue était un don de Jean Gabota ou Cabeta, Vénitien d'origine, établi depuis longues années à Bristol, où il exerçait la profession d'armateur. Il avait fait ce riche présent à l'église pour célébrer la naissance de son second fils Sébastien Cabot. Et c'était ce fils qu'on voyait, par une belle journée du mois de mai de l'an de grâce 1497, pieusement agenouillé devant l'image du saint martyr.

—Bienheureux élu du Seigneur, faites, disait-il, que le roi Henry le septième, notre bon sire, daigne ne pas nous retirer ces Lettres Patentes qu'il nous a octroyées le 5 mars de l'année dernière, car je vous jure que tout mon désir c'est d'aller convertir les infidèles, païens, hérétiques et idolâtres qui habitent les bords de la mer glaciale, ainsi que le Cathay! Faites aussi, miséricordieux patron, que la gente sauvagesse, ramenée par notre nef, écoute enfin, d'un oreille complaisante, ma requête amoureuse: je la ferai, ô doux dépositaire de mes voeux, baptiser et placer sous votre, toute-puissante invocation! De plus, vous baillerai, le jour de mes noces, une belle couronne de diamants, et une nappe brodée en point d'Angleterre pour votre autel; item, brûlerai cent livres de bougie et dix d'encens à votre intention, item, vous passerai au col mon grand chapelet d'émeraudes et de rubis, item, vous apporterai soir et matin un bouquet de fleurs nouvelles; item…

—Il est heure, mon fils, de finir vos oraisons, dit en italien, derrière Sébastien, un vieillard qui s'était approché silencieusement.

—Je termine, mon père, répondit-il.

Et, après avoir achevé mentalement sa prière, Sébastien fit un signe de croix, une respectueuse révérence à la statue, et suivit le vieillard hors de l'église.

Celui-ci était un homme de grande taille, robuste, dont le poids des ans semblait n'avoir en rien altéré la vigoureuse constitution. Il avait l'oeil vif, profond, la physionomie fine et hautement intelligente. Sur sa large poitrine ondoyaient les flocons d'une barbe blanche comme la neige, et brillait une lourde chaîne d'or massif. Il était coiffé d'une toque en velours noir et vêtu d'une robe de même étoffe, serrée à la ceinture par une cordelière, costume des opulents armateurs du Levant.

Son fils, Sébastien, lui ressemblait beaucoup.[52] C'était le même regard, la même délicatesse nerveuse, le teint olivâtre des méridionaux; mais avec l'expression plus ardente, plus passionnée que comportait son âge. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ses traits, hardiment accentués, annonçaient l'énergie, l'impressionnabilité, l'esprit d'aventure.

[Note 52: Son portrait, peint par Holbein, se trouvait encore, en 1831, dans une galerie particulière, à Bristol. Au-dessous on lit:

«Effigies Seb. Caboti Angli, filii Johannis Caboti Veneti, Militis Aurati, Primi Inventoris Terræ-Novæ, sub Henrieco VII, Angliæ Rege.»]

Il portait l'élégant habillement des jeunes gens riches de cette époque; chapeau de feutre, ombragé d'une plume d'autruche; large fraise tuyautée en dentelle; justaucorps de drap bleu, galonné d'argent, haut-de-chausses bouffants, jaunes, à côtes rouges, et attachés au milieu de la cuisse par une jarretière d'or, bas de soie montant sous le haut-de-chausses et souliers à la poulaine. Une épée au côté, des gants de chevreau aux mains, et un léger manteau sur l'épaule, complétaient son ajustement, dans lequel Sébastien montrait une aisance, une distinction et une bonne mine qui avaient tourné la tête à plus d'une bachelette et damoiselle bristolienne.

Mais ni leurs grâces, ni leurs provocantes oeillades, pas même le désespoir de l'une d'elles, n'avaient trouvé le chemin de son coeur.

Entièrement livré à l'étude, et particulièrement à celle de la sphère terrestre, le jeune homme était resté longtemps insensible aux charmes de l'amour. La tendresse de son père, l'affection de ses deux frères, Louis et Sanchez avaient presque suffi—sa mère étant morte avant qu'il eût pu la connaître—aux besoins de son âme, jusqu'à la fin du mois qui précède ce récit.

Le vieillard et lui descendirent la rue du Temple, traversèrent le pont, et entrèrent, par la porte Saint-Nicolas, dans la rue Haute (High street). Cette rue, fort étroite et très-ancienne, était bordée de chaque côté par des boutiques, non point de ces vastes magasins écrasés d'or et ruisselants de lumière, comme ceux d'aujourd'hui, mais de petites échoppes, bien noires, bien enfumées, où l'air et le jour ne semblaient pénétrer qu'à regret, et où les ventes se faisaient plutôt sur la confiance que l'on accordait au marchand que sur l'examen des denrées.

Ces boutiques occupaient invariablement la première pièce du rez-de-chaussée: derrière se trouvait la salle commune à la famille du négociant, à demi éclairée par une petite cour. Le premier étage avançait de deux ou trois pieds sur le rez-de-chaussée; le second, d'autant sur le premier; et, brochant sur le tout, un haut pignon à angle aigu, surmonté d'une boule ou d'un ornement sculpté, projetait ses corniches, comme pour abriter le reste.

Le bois, le plâtras et les moellons avaient été les matériaux employés à la construction des maisons, les fenêtres supérieures faisant saillie, suivant l'habitude anglaise, les petits vitraux de couleur enchâssés dans des lamelles de plomb, et les enchevêtrures losangées, croisées en X ou en carré, de la charpente, et les panneaux et chambranles chargés de figures grotesques, les marquaient du sceau pittoresque des cités du moyen âge. Point de chariots, charrettes ou voitures dans la rue, seulement des brouettes et des traîneaux. Un édit municipal, souvent renouvelé, interdisait les premiers, «de peur qu'ils n'effondrassent les canaux etgouttes[53] souterrains» creusés, vers 1450, pour l'assainissement de la ville.

[Note 53: Ce mot était employé par les Bristoliens dans le sens d'égout.]

Aussi était-elle relativement peu bruyante, malgré le grand nombre de gens de toutes conditions qui encombraient les voies publiques.

—Avez-vous demandé conseil à votre patron, et êtes-vous toujours dans l'intention de partir? dit Jean Cabot à son fils, en débouchant de la porte Saint-Nicolas.

—Vous savez, mon père, que c'est mon désir le plus cher. Si nous avions la confirmation de nos Lettres Patentes, j'aurais déjà, avec votre autorisation, mis à la voile.

—Oh! dit le vieillard, ces Lettres, nous les conserverons malgré les méchants. Trop occupé de repousser l'imposteur Perkin Waerbeck, Sa Grâce le roi nous a sans doute négligés. Mais je suis assuré qu'il ne manquera pas à la parole qu'il m'a positivement donnée de mettre un de ses navires à notre disposition. Par malheur, nous ne pouvons différer. La capture de cette femme sauvage et de ce Français, par un de nos vaisseaux, cause quelque sensation. Si l'on apprenait qu'il y a des mines d'or dans les pays d'où ils viennent, les ambitieux et les intrigants nous raviraient la faveur qui nous attend… Car ce sont bien des pépites d'or et du meilleur qu'on a trouvées sur cet homme… je les ai examinées. Ma conviction est formée…Corpo di dio, ajouta-t-il, avec un regard enflammé, si tu abordes jamais dans cette contrée, mon enfant, nous deviendrons les plus riches seigneurs de la terre…

—Ah! fit Sébastien en levant les yeux au ciel, si on avait pu aussi retrouver ces cartes dont a parlé la jeune fille!

—Tu dis vrai, mon fils. Mais je ne crois pas qu'elles soient égarées.Le Français les aura enfouies quelque part…

—Vous pensez?

—J'en suis sûr. J'interrogerai encore cette fille, car il faut se presser. Nous avons fait passer l'homme pour un Flamand, et nous avons pu obtenir qu'on l'enfermât au château, parce que Henri VII est en guerre avec la duchesse de Bourgogne, qui soutient le prétendant, mais nous ne saurions dissimuler longtemps sa nationalité. On apprendra qu'il est Français, et adieu pour nous l'honneur et le profit de cette découverte à laquelle nous avons déjà sacrifié tant de travaux et d'argent. Mieux que tes frères et moi, tu connais la science de la navigation, il est donc urgent, Sébastien, que tu te lances immédiatement dans cette entreprise… même si nous ne réussissons pas à nous procurer les cartes! L'étrangère te sera, d'ailleurs, d'un grand secours, ne fût-ce que pour communiquer avec les peuplades sauvages. Moi, je resterai ici, pour attendre la confirmation des Lettres Patentes et empêcher nos ennemis de nous nuire dans l'esprit du roi[54], pendant ton absence.

[Note 54: Je m'empresse de déclarer, que, pour ce qui concerne la découverte historique de Terre-Neuve, j'ai scrupuleusement, après avoir parcouru les principales relations traitant ce sujet, suivi l'oeuvre critique de D.-B. Warden (A Memoir of Sébastian Cabot. London, 1831), le seul, à mon avis, qui ait parfaitement et complètement élucidé la matière.

Ce Mémoire me paraît avoir fort bien résolu plusieurs questions longtemps controversées.

1º La découverte officielle de Terre-Neuve est due à Sébastien et non à Jean Cabot.

2º Sebastien naquit à Bristol à la fin du XVe siècle. Il fit, à l'âge du quatre ans, un voyage à Venise, leur patrie, avec son père.

3º La découverte eut lieu le 24 juin 1497.

4º Les premières Lettres-Patentes de Henri VII furent octroyées aux Cabot, le 5 mars 1496, et on ne les délivra au nom de Jean Cabot que parce que, sans doute, il présentait à l'avare monarque plus de garantie que son fils Sébastien, Henri VII s'étant réservé une partie des bénéfices futurs de l'entreprise.]

Ils arrivaient alors devant une grande et belle maison qui fait encore le coin des rues Haute et du Vin, et dont la façade est un chef-d'oeuvre de sculpture gothique.

Au-dessus de la porte, les drapeaux de Venise et de la Grande-Bretagne mariaient leurs couleurs.

Jean Cabot souleva un lourd marteau de bronze curieusement orné, une jeune et accorte servante ouvrit la porte, et les deux hommes entrèrent dans unstore, encombré de caisses, ballots, barriques de toute espèce, de toute provenance. Là, Sébastien quitta son père, pour monter à son appartement par un spacieux escalier en chêne bruni par le temps, tandis que le vieillard pénétrait dans une chambre, au fond du magasin. Cette pièce lui servait de salle à manger, de bureau et de chambre à coucher. Son mobilier était, de la plus grande simplicité, car le prudent armateur cachait avec soin ses richesses, de crainte d'attirer la convoitise du roi ou de ses rapaces ministres. On n'y remarquait qu'un lit à baldaquin et colonnes torses de dimension colossale, avec un Christ en ivoire, accroché, dans la ruelle, quelques cartes jaunies collées au mur, quatre chaises pesantes, une table plus pesante encore, une horloge allemande et un bahut, bardé d'acier, scellé dans la muraille.

Après avoir fermé sa porte par un verrou intérieur, Jean Cabot ouvrit ce bahut, en pressant un ressort secret, puis en introduisant une clé dans la serrure. Le coffre s'ouvrit. Au dedans, il y en avait plusieurs autres, tous fixés au bahut principal, par des crampons d'acier. Leur serrure était percée dans leur propre couvercle.

Cabot pesa de nouveau sur un ressort, et, avec une petite clé pendue à sa chaîne d'or, ouvrit un des coffrets. Il se divisait en compartiments remplis de monnaies étrangères et de pierres précieuses. Dans l'une des cases, le vieillard prit plusieurs menus morceaux de minerai d'un jaune étincelant; ensuite il renferma minutieusement ses coffres, se plaça sous un rayon de lumière, et essaya le minerai avec la pierre de touche et l'acide nitrique.

—De l'or! murmurait-il en répétant ses expériences, c'est de l'or pur! Et cette fille déclare que, dans son île, on le trouve mêlé au sable des rivières! Ah! trouvons, trouvons vite cette île merveilleuse! et ma fortune dépassera celle des doges, celle des plus fastueux souverains du globe! Oui, Sébastien fera le voyage. Ses connaissances, son intrépidité, me répondent du succès. Si le Français voulait nous livrer ses plans! car cette femme (sa maîtresse, je suppose) m'a dit qu'il possédait un plan de l'île! Mais il ne le veut céder à aucun prix! La gloire de la France l'intéresse par-dessus tout. C'est à elle, à elle qui ravage en ce moment l'Italie, qu'il prétend assurer l'honneur et le profit de sa découverte. Il refuse même des associés! Mais non; ni lui, ni la France ne jouiront de ces avantages. Ce sera Jean Cabot, ce sera Venise auxquels ils appartiendront!

Le vieillard avait prononcé ces paroles avec une vivacité qui le fit sourire.

—Voyons, reprit-il, du calme. J'ai une idée. La sauvagesse aime le Français, je n'en puis douter. Si je lui promettais la liberté de son amant, à condition qu'il m'abandonnera ses plans, ou qu'il les refera pour nous, s'ils sont perdus!… Oui… oui… c'est cela.

Il mit les pépites dans sa poche, rouvrit la porte de la chambre et frappa sur un timbre.

La jolie servante accourut à l'appel.

—Mima, lui dit son maître, va me chercher l'étrangère.

Bientôt Toutou-Mak parut devant Jean Cabot.

Vêtue d'un costume européen, à la mode du temps, la jeune Boethique était ravissante, quoique ses joues fussent pâlies par le chagrin et ses yeux rougis par des larmes brillant encore sous ses longs cils au moment où elle entra.

Le vieillard prit un air et un ton paternels.

—Asseyez-vous, mon enfant, lui dit-il en français, mais avec un accent étranger fortement prononcé; asseyez-vous, et laissez-moi vous parler dans votre intérêt… rien que dans votre intérêt. Nous nous connaissons à peine, et, cependant, je sens que je vous aime comme si vous étiez ma propre fille. Je veux votre bonheur. Vous l'obtiendrez par moi, soyez-en persuadée. Seulement, il faut m'aider, ne point vous perdre par une imprudence. Le navire sur lequel vous étiez, quand mon vaisseau le Mathieu s'en empara, est un navire appartenant aux Flamands, c'est-à-dire aux ennemis de ce pays. Vous comprenez pourquoi nous avons faits captifs ceux qui le montaient.

—Mais mon ami est Français! s'écria Toutou-Mak, en séchant ses pleurs.

—Cela n'est pas prouvé, ma chère fille. Nous avons nos habitudes, nos moeurs, comme vous avez les vôtres. Si j'étais assuré que votre ami,—il souligna le mot—fût Français, j'insisterais vivement pour qu'il fût remis tout de suite en liberté!…

—Ah! faites-le! faites-le! dit-elle.

—Volontiers, reprit le rusé Vénitien avec un ton de plus en plus doucereux; très-volontiers, mais il faut me seconder. Suivant mes ordres, vous n'êtes point sortie de ma demeure: vous n'avez dit à personne qui vous êtes, d'où vous venez. C'est bien. Aussi l'on ne vous a point inquiétée. Vous vivez au milieu de gens qui vous affectionnent, tandis que peut-être voue seriez en prison…

—Que n'importerait la captivité, si c'était avec lui!

—Certainement; mais ce ne serait pas avec lui, répliqua Cabot, en souriant. Il est cependant un moyen de vous le rendre…

—Dites! oh! dites!

—Vous le connaissez ce moyen, ma fille. Que notre captif nous dise ce qu'il a fait de ses plans, et je vous jure qu'aussitôt il sortira de son cachot.

Toutou-Mak secoua la tête d'un air triste.

—N'est-ce pus vous-même qui nous en avez parlé, de ces cartes? continua Cabot, n'est-ce pas vous qui m'avez dit qu'étant dans votre île, il faisait des dessins comme celui-ci ajouta-t-il, en désignant une mappemonde sur la muraille, et n'est-ce pas vous qui nous avez avoué qu'il possédait assurément ces parchemins avec lui, au moment où vous fûtes capturés, car ils ne le quittaient jamais?

—Toutou-Mak a dit vrai, fit la jeune fille avec mélancolie.

—Eh bien, mon enfant, tâchez de savoir où il les a mis, où il les a cachés, répliqua Jean Cabot, en fixant sur elle un regard scrutateur.

—Et s'ils sont perdus?

—S'ils sont perdus!… Mais non, ils ne le sont pas…..

—Ah! pourquoi, s'écria-t-elle en pleurant, ai-je parlé de ces dessins!

—Croyez-vous que nous n'en aurions pas eu connaissance? dit Cabot en cherchant à lui en imposer par son geste.

—Pourquoi donc alors ignorez-vous où ils sont? riposta-t-elle avec une naïveté qui mit en défaut l'astucieux vieillard.

Il se mordit les lèvres et repartit:

—Enfin, ma chère enfant, je ne discuterai pas avec vous; mais faites en sorte de nous procurer ce que je vous demande. Dites à votre ami qu'il y va de sa vie… et aussi de la votre…

—Oh! la mienne n'est rien!

—Et la sienne? reprit vivement Cabot, comprenant qu'il avait mis le doigt sur la corde sensible.

—La vie de mon ami! dit-elle en pâlissant affreusement; oh! si elle est en danger, pour le sauver je ferai tout ce que vous voudrez.

—Ah! je savais bien que nous finirions par nous entendre, dit joyeusement le Vénitien. Je vais, ma fille chérie, vous faire donner une permission pour voir le prisonnier. Vous aurez une heure de tête à tête avec lui, ajouta-t-il en décochant à Toutou-Mak un coup-d'oeil gaillard; dans une heure, une jolie femme peut tout obtenir d'un homme, mais souvenez-vous que si, au bout de ce temps, vous ne me rapportez pas les plans, je ne réponds plus de ses jours ni des vôtres!

Nous l'avons dit, élevé au XIe siècle par le comte de Glocester et détruit au XVIIe par Cromwell, le château de Bristol était situé à l'est de la ville. On y arrivait par les rues Saint-Pierre et du Vin, auxquelles il servait de protection. C'était un amas considérable de tours, tourelles et courtines, que commandait un énorme donjon, semblable, par la forme et la dimension, à la Tour de Londres (White Tower). Un large fossé, qu'alimentait la Frome, circulait tout autour, à quelques pieds des remparts. Il n'avait qu'une seule issue: vis-à-vis de la cité.

Le coeur de la jeune Boethique lui battait terriblement en approchant, voilée, de cette redoutable forteresse, dont les hautes murailles noircies, les créneaux menaçants rappelaient les plus sombres rochers de la côte groënlandaise.

Un hallebardier, à la mine farouche, l'arrêta sur le pont-levis.

Elle montra une permission de passer que lui avait remise Jean Cabot, et on l'introduisit dans un corps de garde extérieur, voûté, enfumé, où quelques soldats dormaient étendus sur un lit de camp, tandis que d'autres buvaient de l'ale ou jouaient aux dés sur une table graisseuse, grossièrement équarrie. Une lampe de fer, fichée dans la muraille, les éclairait, car le corps de garde ne tirait qu'une insuffisante clarté de la profonde meurtrière qui lui tenait lieu de fenêtre.

Toutou-Mak, fit rapidement ces observations. Elle avait l'oeil vif et prompt de sa race. Elle songeait à l'évasion de Dubreuil, en cas d'insuccès. Il fallait profiter de sa visite pour en faciliter les moyens.

Son apparition au milieu des soudards donna sans doute lieu à des plaisanteries grossières, à des gestes obscènes, mais elle était bien trop préoccupée pour remarquer les uns ou pour entendre les autres, même si elle eût compris l'anglais.

Après une demi-heure d'attente, pendant laquelle on faisait viser son permis, un homme vint la prendre. C'était le gardien en chef. Il avait le costume qui a été maintenu pour leswardersactuels [55] de la Tour de Londres: toque de velours noir, tailladée, tunique de drap rouge galonnée sur toutes les coutures, la rose d'Angleterre brodée sur la poitrine, la fraise plissée au col; une forte ceinture de cuir, d'où pendait, par un anneau, un gros trousseau de clefs.

[Note 55: On sait que c'est le costume du temps de Henri VII.]

Cet homme fit signe à la jeune femme qui le suivit en silence.

Ils traversèrent une voûte, que dentelait au sommet une herse de fer, sous laquelle une sentinelle était en faction; puis ils arrivèrent à une porte fermée. Le conducteur échangea un mot d'ordre. La porte fut ouverte. Elle précédait une seconde voûte armée et formée comme la première. L'échange d'un autre mot d'ordre leur en livra l'accès. Ils pénétrèrent enfin dans la grande cour du château, dont quatre caronades défendaient encore l'entrée.

Malgré son étendue, cette cour était sombre, triste comme sa clôture. Le manque d'air, le manque de lumière se faisait sentir même sur le chétif et souffreteux jardinet établi au milieu. On y étouffait. Des casernes, des magasins, des arsenaux étaient rangés autour des murailles. Sous la tour sud-est, on voyait la maison du gouverneur, que dominait de toute sa puissance, au nord-est, la Guette ou donjon.

Ce donjon se composait d'une tour ronde colossale, élevée de cinquante pieds, à laquelle on en avait annexé extérieurement une autre, haute du double.

Un fossé en protégeait le pied, au dedans du château comme au dehors.

Parvenu devant ce fossé, le guide de Toutou-Mak porta un sifflet à ses lèvres et en tira un son aigu.

Aussitôt un soldat parut à une embrasure, reconnut le gardien, et un pont-levis s'abaissa. Ils franchirent ce pont, s'arrêtèrent à l'extrémité dans une salle basse, où une vieille femme fouilla les vêtements de Toutou-Mak; puis, précédée du geôlier, celle-ci passa dans un corps de garde placé derrière cette pièce; le geôlier ouvrit une porte, et ils gravirent un escalier à vis, dans lequel le vent s'engouffrait avec des lamentations lugubres. La cage en était si étroite que deux personnes n'eussent pu monter ou descendre de front, si obscure que Toutou-Mak se heurtait à chaque palier contre les marches.

L'ascension se termina enfin par une série de petits escaliers s'embranchant dans le tronc principal. Une meurtrière les éclairait. Chacun n'avait que cinq ou six degrés.

Le taciturne geôlier tira les verrous d'une porte, en fit jouer la serrure; un lourd panneau grinça âprement sur ses gonds, un autre encore, et l'homme, se retournant, poussa la jeune femme tremblante dans une cellule où un vif rayon de soleil, flambant à travers la grille d'une ouverture carrée, lui éblouit tout à coup les yeux.

Et la porte se referma avec fracas derrière elle.

L'émotion faisait chanceler Toutou-Mak. Elle s'appuya à la muraille.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit en français une voix bien connue, dont le son la ranima aussitôt.

Elle se précipita vers un homme en haillons, étendu sur une misérable litière, en un coin du cachot.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-il.

Puis son coeur bondit, s'échappa tout entier dans un cri

—Toutou-Mak!

La jeune femme venait de relever son voile.

Pauvre capitaine Dubreuil, comme huit jours dans cette prison l'avaient changé! Il avait plus vieilli en ce court espace, de temps que durant ses trois années d'épreuves, épouvantables bien souvent, passées au milieu des sauvages du Succanunga et de Baccaléos!

—Je t'apporte la liberté! lui murmura son amante entre deux baisers mouillés de larmes.

—La liberté! les Anglais, nos ennemis jurés, me rendraient ma liberté!Ah! je ne puis croire…

—N'es-tu pas Français?

—Eh! c'est bien pour cela que je doute de tes bonnes paroles. Mais elle ne me fait plus rien la liberté! puisque je te revois; que je te presse sur mon sein. Ce n'est pas un rêve!… J'ai besoin d'être rassuré! Mes sens ne me trompent-ils pas? Mais non, c'est toi, je te sens, parle-moi, amie, que j'entende le son de ta voix; car j'ai peur encore qu'un songe décevant…

—Non, mon bien-aimé, dit-elle en le baisant avec tendresse, non, ce n'est pas un songe. Je suis là, je t'aime! Nous serons libres tout à l'heure…

—Libres! fit-il avec un mélancolique sourire. Tu as confiance auxAnglais, toi!

—Mais on m'a promis…

—Ah! leurs promesses! je les connais! Laissons là. Embrasse-moi! encore! encore! Je puis mourir maintenant..

—Mourir! ne prononce pas ce mot, Guillaume! il m'effraie!…

—Je ne complais plus sur une félicité pareille. Depuis six semaines je ne t'avais pas vue. Plongé dans le fond du navire qui avait enlevé celui qui nous ramenait en Europe, enfermé ensuite dans cette tour, sachant combien est ardente la haine des Anglais pour nous, il ne me restait aucun espoir. Hélas! je me disais: Que je la revoie un moment, un seul, et j'affronterai gaiement la mort. Mais j'ignorais ton sort, comprends-tu mon anxiété, mes angoisses?… Que t'est-il arrivé, dis?

—Plus tard, ami, je te conterai cela. Écoute…

—Non, non, rien avant que tu ne m'aies conté…

—Eh bien, quand le vaisseau fut pris, on me transporta sur l'autre où je fus convenablement traitée par le chef…

—Cela m'étonne.

—Il empêcha ses guerriers de me brutaliser, et en débarquant dans ce grand village anglais, comme tu l'appelles, on me plaça dans une grande cabane dont le maître me fit bon accueil. Mais il me défendit de sortir, m'ordonna de mettre ces vêtements, et m'interrogea…

—Ah! il t'a interrogée?

—Oui, sur toi, sur l'île…

—Et, s'écria Dubreuil, tu lui as dit qu'il y avait de ces pierres jaunes, comme celles qu'on m'a volées en m'enlevant mes habits…

—Il me l'a demandé: j'ai répondu oui.

—Imprudente!… Mais non, pardonne, je, suis fou. Tu ne savais pas.

—Je lui ai dit aussi, continua Toutou-Mak s'armant de courage, que tu avais fait des dessins…

—Tu lui as dit cela? proféra Dubreuil en la repoussant avec vivacité.

L'Indienne se mit à pleurer.

—Mon ami ne m'aime plus, il est irrité contre moi, sanglota-t-elle.

—Ah! je ne sais ce que je fais, dit-il en la ramenant doucement avec la main. Vois-tu, le chagrin m'a troublé le cerveau. Sois indulgente. Dis-moi que tu n'es pas fâchée de ma brusquerie…

—Fâchée? peux-tu le penser? c'est moi qui suis coupable.

—Du reste, reprit-il en plongeant ses doigts caressants dans les longs cheveux de la jeune femme, qu'importe que tu leur aies dit cela! Mes parchemins, ils ne les trouveront pas. Et si la France n'en peut profiter, ce ne sera pas l'Angleterre; non, non, ce ne sera pas elle…

—Ils sont donc perdus, insinua Toutou-Mak.

—Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachés, bien cachés.

La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie près d'éclater sur ses lèvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil, lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuyée sur la joue brûlante du jeune homme:

—Mon bien-aimé les a donc serrés sur le vaisseau? dit-elle d'un ton négligent.

—Du tout: oh! je n'étais pas si sot, je connais les Anglais, répondit Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs, j'avais reçu une leçon. Tu te souviens de notre départ de Baccaléos, mon adorée, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis, à la suite de la grande chasse, d'où je revins avec une fièvre qui me retint dix lunes au lit.

—Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant faible encore, après l'hiver, je voulus, malgré toi, t'accompagner à la pêche ordonnée par le bouhinne, à la saison des oiseaux de neige[56], afin, disait-il, de célébrer notre mariage par un grand banquet. Nous partîmes, emportant nos chimans à la côte. Il y avait beaucoup de phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaçons, trop loin du rivage. Je te priais de ne pas nous écarter autant. Mais tes oreilles étaient alors closes à ma voix. Et un jour, un coup de vent nous entraîna vers la haute mer. Nous étions seuls dans notre canot. Je n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappée avec toi…

[Note 56: Le mois de mars.]

—Ah! je t'aime! s'écria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser.


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