Jamais, depuis ce jour funeste où les Espagnols surprirent la ville sous le règne du feu roi, on n’avait vu pareil tumulte dans Amiens. Seuls les vieux habitants se rappelaient cette date sinistre du 11 mars 1597. Les jeunes gens qui, en tout autres temps, traitaient leurs propos de radotages, écoutaient maintenant : on allait connaître, après plus de trente ans de paix, les malheurs oubliés de la guerre.
Du haut des remparts, les bourgeois anxieux regardaient si l’ennemi n’approchait pas. Certains, pour se flatter, exagéraient la longueur de leur vue. Ils prétendaient distinguer la flamme des incendies montant du côté de Saint-Acheul.
En tous cas la nouvelle était certaine. L’Espagnol était dans Corbie, à quatre petites lieues d’Amiens. Cette place s’était rendue sans que le gouverneur eût tiré un seul coup de canon, et sa garnison était attendue dans Amiens.
De cette garnison la venue était un des sujets de ces conversations où l’on n’épargnait ni le Cardinal ni les financiers. L’obligation de loger les troupes mécontentait les bourgeois, peu disposés en tous temps, mais aujourd’hui moins qu’hier, à supporter l’insolence du soldat. Et puis l’on redoutait de nouveaux impôts. Sous prétexte de défendre la province, on assiérait des taxes exceptionnelles qui demeureraient alors que l’ennemi s’en serait allé depuis longtemps.
La plupart de ces bourgeois, qui se seraient fait tuer sans hésitation pour garder les murs, qui en seraient même sortis pour le service du roi, calculaient à part soi les bénéfices possibles, les avantages à tirer des malheurs du temps. Les uns songeaient à vendre leurs marchandises au-dessus du cours, les autres à faire un coup sur les blés, le salpêtre, le plomb. Tous s’occupaient d’intriguer en sous-main pour qu’on envoyât les gens de guerre se loger chez le voisin.
Cependant, sous les portes, c’était un défilé ininterrompu de charrettes. Les fugitifs arrivaient en flots pressés. Leur foule inondait les rues, les places, fourmillait sous les halles, envahissait les portiques des églises. L’évêque, les échevins, tout le corps de ville, multipliaient les secours. Mais on prévoyait l’heure où l’on ne saurait plus où abriter ces malheureux. Et pourtant comment leur refuser l’hospitalité quand ils n’avaient plus ni feu ni lieu ?
Les religieux, qui promenaient en chantant des litanies la châsse de saint Firmin, durent arrêter leur procession dans la rue de l’Hôpital. Tout un peuple y campait en plein vent, nuit et jour, autour des chariots dételés. Les bêtes broutaient parmi les bottes d’herbes éparpillées sur la voie. Pas un anneau des murs qui ne retînt une douzaine d’ânes ou de chevaux à l’attache. Sous les porches, dans les cours, on ne voyait que vaches et veaux ; et les volailles, échappées des paniers, perchaient sur les balcons et les appuis des fenêtres.
Devant l’hôtel de Nérissins, entre deux charrettes de vivandiers aux brancards dressés et croisés, un mauvais matelas gisait à même le pavé. Sur cette couche reposait une malade, dans des vêtements en loques, et dont la tête n’avait même plus de bonnet. La figure, émaciée, livide, était encore plus pâle que les linges ensanglantés qui ceignaient le front. Et l’on ne pouvait dire si la créature étendue sur cet appareil de misère appartenait à la mort ou comptait encore parmi les vivants.
Grâce aux efforts de deux laquais vêtus de gris qui la précédaient, une dame réussit à fendre la foule qui se pressait autour d’une marmite voisine du matelas. Les sévères habits de veuve et les guimpes monastiques de la nouvelle venue ennoblissaient encore sa figure sérieuse et discrète. La dame interrogea une pauvresse qui tamponnait avec un chiffon humide les tempes de la blessée.
— C’est, madame, une pauvre fille de paysans, sans doute, une bavolette, comme on dit. Nous l’avons recueillie, non loin des gués de l’Oise, sur un chemin où elle gisait ainsi qu’une morte, avec une grande plaie à la tête. La pauvre avait dû se sauver devant les Espagnols, qu’en sais-je ?
La vivandière s’arrêta de laver le front de l’enfant et reprit en secouant la tête :
— Hélas ! je crois qu’elle n’en réchappera pas pour nous conter son histoire. Son front avait donné contre une pierre où il y avait encore de son sang. Enfin, comme cette fillette respirait encore, nous l’avons recueillie dans notre chariot. Mais, depuis tantôt dix jours qu’elle nous accompagne ainsi, c’est tout juste si elle a parlé deux fois, et elle n’a prononcé que des mots sans suite. Un chirurgien, qui l’a regardée en passant, nous a prévenus que si on la sauvait par miracle elle resterait certainement muette.
— Et ne savez-vous rien de plus sur elle ? demanda la dame. — Ses yeux se mouillaient de larmes au spectacle de la malade, dont les traits fins et délicats s’allongeaient et se faisaient durs comme si la mort les eut touchés de sa main. — N’avait-elle pas, bonne femme, quelques papiers dans son corset, ou bien un bijou avec des lettres gravées, un rosaire, une croix ?
— Hélas ! non, madame. Sans quoi on vous les remettrait fidèlement… Et puis, madame, nous sommes de pauvres gens. Pillés par les maraudeurs pendant la déroute, nous ne savons aujourd’hui comment vivre… Où pourrions-nous bien déposer cette brebis du bon Dieu ?… Avec votre bon conseil, peut-être la recevrait-on à l’hôpital ?…
A ce mot d’hôpital, la dame tressaillit.
— Ne parlez pas d’hôpital, s’écria-t-elle en joignant les mains. La mine honnête de cette enfant est le sûr garant de sa vertu, et l’on peut être misérable sans cesser d’être fille de bien… Écoutez, bonnes gens, vous pouvez être tranquilles. Vous, ma bonne, vous m’accompagnerez tantôt chez moi, et je vous secourrai. Pour celle-ci, si vous l’avez sauvée jusqu’aujourd’hui à travers tant de fatigues et de dangers, c’est qu’il plut à Dieu de veiller sur elle. Cette malheureuse enfant n’aura d’autre abri que mon toit.
Des voix s’élevèrent alors dans la foule des réfugiés.
— On sait bien qu’elle a la fièvre maligne… Peut-être pis !… On a dit ce tantôt qu’elle était pestiférée !…
Aussitôt le cercle s’élargit et la dame demeura seule auprès de sa protégée. Ses laquais eux-mêmes s’étaient vivement reculés.
Le rouge de la colère et de la honte empourpra la mine fière de la veuve. D’une voix que l’émotion rendait tremblante, elle parla :
— Quand je devrais l’emporter moi-même dans mes bras, comme saint Julien l’Hospitalier fit du lépreux, elle ne restera pas sans secours. Monsieur Vincent de Paul nous a tracé notre devoir, à nous ses filles, et je n’hésiterai pas. Que ce soit la peste ou quelque autre mal qui tourmente cette enfant, plus son mal est grand, plus elle m’est chère…
Mais les gens se tenaient toujours à distance : ils croyaient à la peste.
Frappant du pied le pavé boueux, la lèvre retroussée par un rire de mépris, la dame se tourna vers ses laquais. Les yeux baissés, ces braves, jeunes et solides, détournaient la tête, n’osaient soutenir son regard. Alors elle les somma d’avancer, flétrit leur lâcheté.
— Et vous, Florimond, Magloire, si vous êtes couards à ce point de redouter la contagion que je dédaigne, allez me chercher, sur l’heure, les frères de la Miséricorde ! Ceux-là n’ont pas la peur de mourir… Allez !
Ployant les épaules sous l’outrage, Magloire s’approcha alors. Il marchait évidemment sans plaisir, mais la crainte d’être pris pour plus poltron qu’il n’était, l’envie aussi de passer pour courageux aux yeux de tous ces trembleurs, le poussaient en avant :
— Excusez, madame, on sait ce qu’est obéir, et on ne vous laissera pas ainsi sans aide devant ces coquins, non plus que cette enfant sur le pavé. Foin de la peste, puisque telle est la volonté de Madame !
Ce qu’entendant, Florimond, un jeune géant dont les mains pareilles à des éclanches de mouton pendaient hors des manches trop courtes de sa souquenille, conclut en se dandinant :
— Le temps d’aller chercher quelques planches et de les mettre en brancard ! Donnez-nous deux minutes, madame, et on sera de retour avec les bois et du vinaigre aromatisé.
Alors des voix gouailleuses montèrent de la foule qui, machinalement, se rapprochait, espérant que la dame demeurerait dans l’embarras :
— Voyez les beaux galants ! Ils se montrent pressés de partir, mais ils le seront moins de revenir. — Quand on est si brave, on se fait soldat !… Ne dirait-on pas aussi parce qu’elle a des laquais…
L’auteur de ce propos fut interrompu par un soufflet de telle force, fourni par Florimond, qu’il alla donner dans un groupe à six pas de là pour s’étaler ensuite sur le pavé.
— Au meurtre ! cria un paysan.
— On m’a tué ! hurlait le petit homme pelotonné en boule et se tenant la joue à deux mains.
— La paix, drôles ! Si vous faites ainsi du désordre, je vous expulse de la ville, et vous coucherez dans les fossés !
C’était un bas officier de justice, suivi de quatre sergents. La vue des hoquetons calma les plus échauffés, d’autant que ces gens de police commençaient généralement par gourmer le monde avant que d’entendre les parties. Tenant l’oreille du petit homme giflé par Florimond, le chef de l’escouade se découvrit de sa main gauche restée libre, salua très bas et dit :
— Madame d’Aronville, aurai-je l’honneur de faire pendre ce drôle qui a dû vous manquer ?
— Non point, s’il vous plaît, monsieur l’exempt. Laissez-le s’en retourner. Et je gronderai mon valet pour avoir frappé si fort.
L’exempt gratifia le prisonnier d’un coup de pied dans le fond de ses chausses rapetassées en dix endroits et le relâcha. Mais le vaurien ne put déguerpir si vite que le bois des hallebardes ne lui caressât les épaules. Ayant ainsi rétabli le bon ordre, les sergents se retirèrent noblement.
Maintenant la foule, où s’étaient mêlés des ouvriers et des bourgeois d’Amiens, applaudissait au courage et à la charité de la dame.
— Oui, c’est Mmed’Aronville !… La bonne veuve !
— La mère des pauvres ! — La dame du mestre de camp, du seigneur de Saint-Gatien, tombé devant la Rochelle !
— Dieu vous assiste, madame !
Tous en chœur, reprirent :
— Vive Mmed’Aronville !… Que Dieu l’assiste !
Deux femmes murmuraient :
— Que Notre-Dame la protège ! On dit que son fils cadet vient d’être tué à la guerre !
— Quelle pitié !
— Si jeune encore ! — Et si belle ! — Honneur et paix pour elle !
Un homme s’approcha, le chapeau à la main, puis un second, puis cinq :
— Faites excuse, madame, on a été bien sots ! Mais nous allons la porter chez vous, cette petite… Et on bénira sa peine, pour l’amour de vous !…