VIII

Mais voici que les moutons, comme pris de panique, se ruèrent dans le chemin creux, renversant tout sur leur passage et aussi les bandouliers qui avaient essayé de les diriger. Ces braves, remis sur pied, quand la trombe fut passée, trouvèrent une autre besogne. Un gros de cavaliers, derrière les moutons, occupait la route encaissée, et M. d’Oultry criait :

— A l’aide, Comtois ! A moi, carabins ! Laisserez-vous assassiner votre capitaine ?

Le bas officier ainsi interpellé arrêta son cheval, regarda avec attention le gentilhomme en bras de chemise qui se débattait tout sanglant entre les mousquetaires. Il se découvrit brusquement et dit :

— Par ma foi, monsieur, nous arrivons à temps !… Mais tout notre monde vous croyait mort… On disait que vous aviez été tué par les Croates !… Eh là ! Pontillac, que l’on arrête tous ces drôles !

— Laisse celui-ci en paix, Comtois ! Car c’est mon bon valet, et il a fait de belles armes pour me défendre ! Quant à ces galants, donnez-leur le bal. Pendez-les si vous avez des cordes. Leurs carcasses serviront d’exemple aux aimables garçons de leur confrérie.

Il n’en fut pas autre chose. Les cavaliers cernèrent les mousquetaires, qui se laissèrent ramener et pendre sans réclamer : « Un peu plus tôt, un peu plus tard, dit l’homme au chaudron qui avait repris connaissance au moment où on l’accrochait au poirier, qu’importe ! On est toujours entre ciel et terre, et ce ne sont pas six pieds de plus ou de moins en hauteur qui ajoutent à la réputation d’un homme. »

Une aigre altercation s’éleva cependant entre le carabin Pontillac et un de ces bandouliers qui ne voulait point qu’on lui passât la cravate de chanvre.

— Je suis noble et puis en faire la preuve. Mon droit est de mourir par l’épée.

— Excuse-moi, mon bon ami, répondit M. d’Oultry, mais mon prévôt ne sait que pendre. A la prochaine occasion je te promets une exécution suivant ton rang. Pour aujourd’hui, contente-toi avec ce peu de facilités que nous laisse la guerre. Pontillac, accroche !

Nicolas, remis de son étourdissement, assistait béant d’horreur à cette exécution où la belle humeur des victimes ne le cédait en rien à la bienveillance des bourreaux. Le dernier des honnêtes gens qu’il voyait ainsi faire le saut raidissait la corde de son poids comme un convoi passait au-dessus du talus. Nicolas ne leva pas les yeux de ce côté. Occupé à rajuster ses vêtements, il ne vit pas une main qui s’agitait hors d’une bâche de toile, il n’entendit pas une voix faible qui l’appelait.

Et Monique Piédalue, emportée au mouvement du char cahotant dont le conducteur accélérait l’allure par crainte de rester en arrière, Monette, dolente, la tête enveloppée de linges sanglants, disparut sans avoir attiré l’attention du berger Nicolas, tout à la contemplation des pendus.


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