Les projets qu’échafaudait Nicolas sur les bénéfices de la vente des moutons devaient s’en aller en fumée, tandis que les tristes prévisions de M. d’Oultry rentraient dans la pratique des choses. Les craintes du gentilhomme n’étaient que trop fondées.
A mesure qu’il avançait avec son valet, les troupes de maraudeurs se faisaient plus fréquentes, et c’était une difficile besogne que d’éviter leur rencontre. On les voyait de loin occuper les hameaux, pillant, incendiant, comme s’ils eussent eu charge d’en éviter la peine aux ennemis. Ces soldats débandés, cavaliers, gens de pied, vivandiers, valets, se mêlaient en désordre aux convois des malheureux campagnards qui couvraient les routes. Ils volaient les bêtes de trait, les charrettes, détroussaient tout un chacun sans pitié. Ils attaquaient les gens isolés, pendaient un homme pour lui voler son habit, se tuaient entre eux à propos du plus pauvre partage, pour un écu, pour une poule, pour le plaisir. Et le mort n’était pas par terre qu’il était déjà dépouillé.
Ainsi tous ces traînards s’égrenaient sur les routes, depuis les Pays-Bas jusqu’aux villes fermées de l’Amiénois. Partout ils avaient fui devant l’ennemi : à la Capelle, à Fronssomme, à Fervacques, au Catelet ; nulle part ils n’avaient tenu pied aux Espagnols. Et l’on craignait que les bandes de Picardie, menées par le duc de Chaulnes, ne se missent en déroute à leur contact. Les prévôts de l’armée avaient usé toutes leurs cordes à les pendre ; le chanvre doublait de prix. Le pis était que certains de ces drôles avaient pu gagner la banlieue de Paris, où ils semaient la panique.
Au dehors des places fortifiées, personne n’était en sûreté. Le gros des troupes, abandonnant la frontière, tournait le dos à la guerre pour se replier sur Compiègne. Aujourd’hui peut-être, demain sûrement, les Espagnols passeraient la Somme. Ce qui aurait échappé aux Français du maréchal d’Estrées serait raflé par les Croates de Jean de Wert.
Aussi tout le pauvre monde courait par les chemins avec ce qu’on pouvait transporter. Mais la terre grasse, détrempée par les pluies, semblait vouloir retenir les chariots lourds de meubles qui s’embourbaient jusqu’aux essieux. Les bêtes s’abattaient, les gens criaient, et les tristes convois s’allongeaient en files interminables sur les routes ou coupaient à même les champs foulés. Une commune terreur tenait tous ces malheureux, celle de trouver les ponts coupés. Et l’on se répétait que les gués étaient au pouvoir des Espagnols. Alors, beaucoup, de désespoir, essayaient de retourner sur leurs pas. Pris dans la file serrée des charrettes, des chevaux, des bœufs, ils ne réussissaient qu’à augmenter le désordre, sans parvenir à se dégager.
M. d’Oultry et Nicolas avaient été jusque-là assez heureux pour ne pas tomber dans la cohue. Mais, au sortir d’un champ, ils débouchèrent dans un chemin creux en même temps qu’une vingtaine de soldats qui s’avançaient en sens contraire et tenaient toute la largeur de la voie. La mauvaise mine de ces bandouliers s’associait si heureusement avec leurs vêtements en loques que chacun d’eux rappelait un épouvantail à moineaux. C’étaient des mousquetaires dont les casaques grises avaient plus de trous que de drap. Des lapins, des canards pendaient accrochés à leurs fourquines et à leurs mousquets, où divers objets gagnés à la maraude se balançaient côte à côte avec des poulets et des chapons.
Ivres pour la plupart, ces braves s’aidaient dans leur marche d’une chanson bachique. Le mieux vêtu de la troupe marquait la cadence en tapant avec une louche d’argent sur un chaudron de laiton qui lui servait de tambourin.
Quand il vit ces deux hommes et le troupeau de moutons qui s’en venaient à sa rencontre, il arrêta sa musique, hésita, puis, rassuré sans doute par l’air abattu et fatigué du blessé et de son compagnon, il jeta ses instruments et cria :
— A nous ! A nous ! Camarades, sus aux moutons ! Sus aux patauds !
Quelques soldats objectèrent que le plus grand des deux devait être un officier, et qu’il y allait de la corde dans une pareille affaire. Mais les autres poussèrent de l’avant en répétant le cri : « Aux moutons ! Sus aux patauds ! Pendus ! Pendus ! »
Si rapide que fût l’attaque de cette canaille, M. d’Oultry avait été encore plus vif à se mettre en défense.
L’épée nue pendue à son poignet droit par la bricole de cuir, il tenait un pistolet de chaque main. Foudroyés à bout portant, les deux premiers assaillants s’abattirent la face contre terre. L’homme au chaudron, qui n’avait qu’une épée courte, reçut la lame espagnole dans l’aine et glissa dans son sang. Mais M. d’Oultry, serré de près, dut rompre. Dix épées menaçaient sa poitrine. Et, chose plus dangereuse, les autres bandits préparaient leurs mousquets, qui, heureusement, n’étaient pas encore chargés, et se passaient le feu pour les mèches.
Sans marchander sa personne, Nicolas se rua sur ces mousquetaires et avec tant d’à-propos qu’avec sa large épée wallonne il en porta trois par terre, la tête fendue. Mais un coup de crosse qu’il reçut sur la tempe l’envoya rouler, à demi assommé, contre le remblai du chemin. Douze poignets le serrèrent à la gorge, tandis que M. d’Oultry, blessé au bras, tombait à son tour aux mains de l’ennemi.
— Pendez-les, et en deux temps ! commanda un drôle dont le feutre fendu en trois endroits s’étalait à l’image des ailes d’un moulin. — Et nous, aux moutons !
Tranquillement, un malandrin prépara deux cordes, des quatre qu’il avait à sa ceinture, cependant qu’on arrachait les habits à M. d’Oultry et à Nicolas.