XIII

Cependant que M. d’Oultry philosophait en essayant de tromper et son amour et sa douleur, Mmed’Aronville écoutait le triste récit de Nicolas. Elle avait appelé le petit valet dans sa chambre. De cette pièce, une des moins belles de l’hôtel, l’aspect était d’un oratoire autant que d’une officine d’apothicaire. Les flacons de remèdes y voisinaient avec des livres de piété ; les bandes de toile, les tampons de charpie couvraient une table, en compagnie de registres de comptes, et le long des lambris pendaient les simples en bottes, un rosaire et du buis bénit. Peu de meubles. Comme lit, une mauvaise couchette sous les rideaux de l’alcôve. Il était de toute évidence que la veuve avait donné le meilleur lit de sa maison à M. d’Oultry. Et ainsi du reste : pareille au grand saint Martin, apôtre des Gaules, Mmed’Aronville eût abandonné à un pauvre la moitié de son manteau.

Sur le palier, Nicolas croisa une femme qui se retirait avec un petit enfant dans les bras et quelques pièces d’argent dans la main. « Allez, ma bonne, disait Mmed’Aronville. A brebis tondue Dieu mesure le vent. Votre mari reviendra de la guerre. Tant qu’il sera loin de vous, je pourvoirai au principal. »

Et, sans écouter les remerciements de la pauvresse, elle l’avait poussée doucement dehors et appelé Nicolas d’un signe :

— Mon ami, on m’apprend que tu es seul à savoir comment finit mon fils, Marie-Xavier d’Aronville. Ne me cache rien. Est-il tombé en gentilhomme fidèle à son Dieu et à son Roi ?

Nicolas avait baissé respectueusement les yeux devant cette figure douce et fière à laquelle la tristesse ajoutait plus de majesté. Surmontant sa timidité, il raconta ce qu’il avait vu à l’incendie de la ferme. Mmed’Aronville l’écoutait avec un calme trop grand pour n’être pas affecté. Mais elle ne put soutenir longtemps ce personnage impassible. Si grand que fût son courage, elle en avait trop présumé.

Quand Nicolas lui remit la cadenette nouée du ruban rouge et le sachet, elle prit les deux objets machinalement. Entre les mains de la malheureuse mère, la grande boucle blonde se déroula comme si elle eût été vivante. Élisabeth d’Aronville poussa alors ce faible cri des bêtes blessées à mort qui se traînent dans un coin pour mourir. Et l’on eût dit que cette plainte douce et lugubre emplissait la maison. Les femmes de service qui travaillaient dans la pièce voisine accoururent à temps pour recevoir leur maîtresse entre leurs bras.

Nicolas, les tempes moites, avait senti ses cheveux se hérisser d’horreur à ce cri. Au milieu du désordre il se retira, sans qu’on remarquât sa présence.

Tout en descendant l’escalier, il se demandait s’il n’avait point parlé trop brutalement et s’il ne s’était pas aliéné à jamais la bienveillance de cette dame, dont la protection seule, à ce qu’il pensait avec une superstitieuse obstination, lui saurait rendre Monette. Mais, si poignante que fût son inquiétude, Nicolas, dans la simplicité de son cœur, n’osait point la comparer à cette douleur démesurée, surhumaine, immense, que la plainte de Mmed’Aronville lui avait dévoilée. Longtemps il crut l’entendre monter dans le silence de la nuit, le cri de la mère se confondant avec l’appel déchirant de l’enfant égorgé par les Croates.

Et Nicolas se jura de ne plus paraître devant Mmed’Aronville. Mais celle-ci, qu’il connaissait si mal, n’attendit pas jusqu’au lendemain pour lui prouver sa reconnaissance. Elle fit venir le valet et lui demanda ce qu’il désirait pour sa récompense. Voyant Nicolas hésiter, la veuve crut à un calcul. Alors elle lui dit tranquillement :

— Fixe toi-même la somme !

Mais, à la rougeur subite de Nicolas, aux larmes qui lui perlèrent aux yeux, elle se rappela les paroles de M. d’Oultry et regretta amèrement les siennes.

— Pardonne-moi, enfant, reprit-elle vivement, et approche.

Mmed’Aronville, enfoncée dans son grand fauteuil de cuir, passa doucement ses mains sur les cheveux de Nicolas, qui s’était agenouillé devant elle.

— Pauvre enfant, ta mère aussi pourrait te perdre, car il faut s’attendre à tout quand on va à la guerre. Dis-moi donc où se trouve ta mère et apprends-moi son nom. Tant que je vivrai, elle ne manquera de rien en ce monde.

Nicolas ne put se retenir de pleurer.

— Hélas ! madame, grande est votre bonté, et vous me faites trop d’honneur. Excusez-moi, je suis un enfant trouvé.

— Je te servirai donc de mère. Dès aujourd’hui, tu seras de ma maison. Ton maître y perdra peut-être. Peut-être aussi ne voudrais-tu pas le quitter ? Enfin, que puis-je pour toi ? Allons, parle !

Mais, quand Nicolas voulut raconter son histoire, il reconnut vite l’inconvénient d’avoir accumulé les mensonges depuis sa rencontre avec M. d’Oultry. Une fausse honte l’empêcha de parler. Et il se sauva maladroitement sur ces paroles :

— Quand le jour sera venu, madame, je vous demanderai secours. Aujourd’hui, permettez-moi de me retirer et de vous laisser à votre deuil.

Plus de quinze jours se passèrent sans amener rien d’important. Le deuil de Mmed’Aronville était déjà trop sévère pour qu’elle le pût augmenter, et ses pauvres ne souffrirent point du coup qui la frappait.

M. d’Oultry se rétablissait très lentement, comme s’il eût craint de voir arriver le jour où Mmed’Aronville ne viendrait plus le panser. Et, à mesure que ses blessures se cicatrisaient, il se plaignait de douleurs plus fortes.

Un jour que Mmed’Aronville lui répétait la réponse de Nicolas à ses offres de service, le capitaine ne s’en montra pas aussi surpris qu’elle était en droit de s’y attendre.

— Mon Dieu, madame, de ces propos ambigus vous n’avez pas l’étrenne. Il me les a tenus déjà plusieurs fois…

Et, frappant son front avec son index, il regarda la veuve d’un air entendu :

— Entre nous, je crois que le pauvre garçon a reçu un fort coup sur la tête !

Mais, contre son ordinaire, Mmed’Aronville ne donna pas raison au capitaine : « C’était se tirer trop facilement d’une difficulté. Son idée, à elle, était que Nicolas possédait un secret d’importance… un moyen de retrouver ses parents, peut-être… enfin, un gros secret. »

Aussitôt M. d’Oultry s’écria :

— Eh bien ! madame, nous le chercherons ensemble ! Nous sommes associés, mordieu !…

Il essaya de reprendre son juron :

— Hum ! Hum ! Je voulais dire… Excusez-moi, je veux dire, madame… Enfin !… Topez là !

Et il garda la main de Mmed’Aronville entre les siennes un bon moment de plus qu’il n’était nécessaire pour contracter alliance, et même M. d’Oultry ne laissa cette main qu’après y avoir déposé un respectueux baiser.

— Vous êtes une sainte sur la terre, madame, et moi je ne suis qu’un vieux pécheur ! Rendez-moi meilleur, il ne tient qu’à vous…

Mais Mmed’Aronville avait déjà quitté la chambre, et la queue de sa robe s’était pareillement retirée.

— Sot que je suis, murmura M. d’Oultry, et plus brutal qu’un Croate ! Je choisis bien mon temps, vraiment, pour débiter mes gentillesses !


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