IX

«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre.

À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils.

«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune pour voir un champ de bataille!»

Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les paroles de l'Empereur.

L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie, qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les dispositions pour l'ordre de bataille.

Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les historiens français et une approbation unanime chez les étrangers, étaient conçues en ces termes:

«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre les deux batteries ennemies leur faisant face.

«Le chef de l'artillerie du 1ercorps, général Pernetti, se portera alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:

Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8

Total: 62 pièces.

«Le chef de l'artillerie du 3èmecorps, général Fouché, placera tous les obusiers des 3èmeet 8èmecorps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira contre elle 40 bouches à feu.

«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une ou l'autre des fortifications.

«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village dans la forêt et tournera la position ennemie.

«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier retranchement.

«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés conformément aux mouvements de l'ennemi.

«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera l'attaque de l'aile droite.

«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts, en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui, menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres troupes.

«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible des troupes en réserve.

«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»

S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire avancer.

La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt, Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part), lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.

Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées, cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde, et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a qu'une influence extérieure et apparente.

Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000 hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon, autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens, Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu inévitable!

À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire, répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître; Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille, puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.

Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de leur minutie.

Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.

Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à sa mémoire.

S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance: «L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante, plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus vous devez être étonnés de mon génie!»

Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa, en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les mêmes points. L'aide de camp de service entra.

«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne aujourd'hui?

—Sans aucun doute, Sire...»

L'Empereur le regarda.

«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»

Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.

«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est intacte? demanda-t-il.

—Oui, Sire.»

Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.

«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il sévèrement.

—Oui, Sire.

—Et le riz?»

Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le dégustant à petites gorgées:

«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais.... Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps: l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son ennemi!»

Rapp ne répondit rien.

«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous verrons bien!»

Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux, prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de l'Empereur, il s'arrêta devant lui.

«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les soldats.—Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?

—Oui, Sire.»

Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait, le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second, un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.

Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique le secouait pour le réveiller.

«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance.

—Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé?

—Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat; tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.»

Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle, gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba. Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp passa au galop.

«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant.

Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline était couverte de militaires: on y entendait le murmure des conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille, mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil, qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin, des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante, d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé, majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre, ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière.

Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église, les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André.

«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général qui était à ses côtés.

Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour descendre la colline.

«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers.

«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille. L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière, il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le suivaient des yeux dans sa course aventureuse.

Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux tous.

«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux.

Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à grand'peine sa monture effrayée, partit à fond de train et arriva enfin dans un espace libre. Il vit devant lui un pont où d'autres soldats tiraient des coups de fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha placé entre Gorky et Borodino, que les Français, après avoir occupé ce dernier village, venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie, couverte de foin, qu'il avait aperçue de loin la veille, des soldats s'agitaient d'un air affairé, mais, malgré la fusillade incessante, Pierre ne croyait guère être en plein premier acte de la bataille. N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il ne soupçonnait même pas que l'ennemi fût de l'autre côté de la rivière, et il fut longtemps avant de comprendre que c'étaient des tués et des blessés qui tombaient à quelques pas de lui.

«Que fait donc celui-là en avant de la ligne? cria une voix.

—À gauche, prenez à gauche!»

Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide de camp du général Raïevsky; l'aide de camp le regarda avec colère, et allait lui dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.

«Comment êtes-vous ici?» dit-il en s'éloignant.

Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place, et craignant de gêner, se mit à galoper dans le même sens que l'aide de camp:

«Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.

—À l'instant, à l'instant! repartit l'aide de camp, qui se précipita dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel à qui il avait à transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:

—Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En curieux, sans doute?

—Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de nouveau.

—Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc gauche, chez Bagration, on cuit!

—Vraiment! répliqua Pierre. Où est-ce donc?

—Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là, et c'est encore supportable.... Venez-vous?

—Je vous suis,» répondit Pierre en cherchant des yeux son domestique, et en remarquant seulement alors des blessés qui se traînaient, ou que l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque gisait à côté de lui, était couché, immobile sur la prairie, dont le foin fauché répandait au loin son odeur enivrante.

«Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là?» allait dire Pierre, mais la figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de détourner la tête, arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à son domestique, il ne le voyait nulle part, et il continua son chemin à travers le vallon, jusqu'à la batterie Raïevsky; son cheval restait en arrière de celui de l'aide de camp, et le secouait violemment.

«On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval, lui dit ce dernier.

—Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas très inégal.

—Parbleu! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe droite au-dessus du genou, ce doit être une balle! Je vous en félicite, comte, c'est le baptême du feu!»

Ils dépassèrent le sixième corps, et arrivèrent, au milieu de la fumée, sur les derrières de l'artillerie, qui, placée en avant, tirait sans relâche et d'une manière assourdissante. Ils atteignirent enfin un petit bois où l'on respirait la fraîcheur, et où l'on sentait l'air tiède de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied à terre et gravirent la colline.

«Le général est-il ici? demanda l'aide de camp.

—Il vient de partir,» lui répondit-on.

L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que faire.

«Ne vous inquiétez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.

—Oui, allez-y.... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux; j'irai vous y prendre.»

Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journée, que Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporté. Il parvint à la batterie située sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le nom de «batterie du mamelon» ou de «Raïevsky», et chez les Français, qui le regardaient comme la clef de la position, sous celui de «la grande redoute», «fatale redoute», ou «redoute du centre». À ses pieds furent tués des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un mamelon entouré de fossés de trois côtés. De ce point, dix bouches à feu vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres pièces, placées sur la même ligne, tiraient aussi sans trêve. Un peu en arrière se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'était une position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction inconsciente; il se levait de temps à autre pour voir ce qui se passait, et cherchait à ne pas gêner les soldats, qui chargeaient et repoussaient les canons, et à ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger cette redoute, les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de bataille, comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'apparition d'un pékin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression désagréable. Ils le regardaient de travers, et semblaient même presque effrayés à sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille, s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune lieutenant, presque un enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé de la surveillance de deux pièces, se retourna de son côté, et lui dit sévèrement:

«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.»

Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais, lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine[3]«. Un boulet vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait été saupoudré, sourit en regardant autour de lui.

«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches.

—As-tu donc peur, toi? répondit Pierre.

—Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir peur?» ajouta-t-il en riant.

Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et charmés de l'entendre parler comme tout le monde.

«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et c'est bien étonnant que...

—À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef.

Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on n'entendait que plaisanteries et gais propos.

«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme une flèche: pas ici! vers l'infanterie!

—À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui éclatait au milieu des soldats.

—Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan qui se baissait devant un boulet.

Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque chose dans le lointain.

«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un.

—Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou.

Ils éclatèrent de rire.

«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté.

—Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui poussaient le canon.

—Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,» dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.

—Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce ragoût-là ne vous plaît pas?

—Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat qui venait de perdre une jambe.

Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils. Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie, qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie. Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie, et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier, les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses, chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier, attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.

«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges: faut-il continuer le feu?

—La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au vol.

Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra! et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.

«À mitraille!» répéta le vieux commandant.

Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque.

«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de l'éclat de la fièvre.

—Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en s'adressant à un soldat.

—J'irai, moi!» dit Pierre.

L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté:

«Attendre... ne pas tirer!»

Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions se heurta contre Pierre.

«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de course.

Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa tête et tombèrent à ses côtés.

«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons.

Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de douleur.

Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire.

«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun d'eux.

L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais, au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser, se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son dernier cri.

L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes[4]entre Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée, et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches» de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces «flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino. Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur, déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon, qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés. Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée, toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante, tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et, ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite, la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée, que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux, plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux, et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes. Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal: c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace, leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à l'aventure, en s'entraînant mutuellement.

Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir, comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à vue d'œil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts:

«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez![5]« Le jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation, l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui l'entouraient.!

«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!»

Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du champ de bataille.

«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des obstacles imprévus.

—Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...

—Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience.

L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna, fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.

«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle?

—Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les bataillons.

L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon regardait silencieusement dans cette direction.

«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y Friant.»

Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité. Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa respectueusement de déjeuner.

«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une victoire?»

Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de déjeuner, du moment que c'était possible.

«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant.

Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout, près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves et sa cavalerie—des hommes de fer—pour enfoncer les lignes, et cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés, que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc. Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire. Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle, depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau, aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre, un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la situation.

«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il partit pour le village de Séménovsky.

Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes; jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde. Ney et Berthier échangèrent un coup d'œil et un sourire de mépris à cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le silence.

«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde[6]!» s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à Schevardino.

Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.

«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir, mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»

Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un cri et secoua la tête.

«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,—dit-il à un aide de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:

—Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la première armée?»

Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.

«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»

Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se levant aussitôt, il le prit à l'écart.

«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a à faire.»

Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position; l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André, affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué, je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par lui-même.

«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi; nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est impossible de les arrêter!»

Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion, et ajouta avec un sourire:

«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu: les troupes sont en pleine déroute!

—Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que lui le véritable état des choses.»

Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow poursuivit:

«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout, reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!» ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.

Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres, et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.

«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.

C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.

«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.

—Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...

—Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi, dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque pour demain!»

Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow, mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du cœur du commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le cœur de tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.


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