XVIII

Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies.

Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets, en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes, leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde, plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté, et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais, malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson eut la jambe prise dans un des traits.

«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés.

Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où, qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à toutes les terreurs de la mort.

Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action, il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs, mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons, il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ, et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!... Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre! La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.

Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre. Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande agitation devant le second bataillon.

«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!»

L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté.

«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval du chef de bataillon, à deux pas du prince André.

Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son cavalier.

«À terre!» s'écria l'aide de camp.

Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.

«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...»

Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt, s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face contre terre, respirait bruyamment.

«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les paysans se regardèrent et le remirent à terre.

«Prenez-le quand même?» répéta-t-on.

On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.

«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent plusieurs officiers.

—Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp.

Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé du côté de l'ambulance.

«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard.

—Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux.

—M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le pas.

—Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en accourant vers le brancard.

Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait, et referma les paupières.

Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards, essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie. Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On l'écoutait avec curiosité.

«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en abandonnant tout!

—Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les yeux étincelaient.

—Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté, parole d'honneur!»

Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment de consolation.

«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé? et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?»

Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce. Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux.

«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André, et il le fit transporter dans la tente.

Un murmure s'éleva parmi les blessés.

«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont le droit de vivre?

Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée: le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés. Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la peau noire de son dos musculeux.

«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le retenaient.

La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui, pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse, était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du prince André, lui jeta un coup d'œil et se détourna rapidement.

«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère en s'adressant à un des aides.

Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui, l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner.

Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le soutenaient et cherchaient à le calmer.

«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture.

Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de sang.

«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme.

À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui: «Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion affectueuse pénétra son cœur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même, sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il, voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors.... Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est trop tard.»

L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat, la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu.

Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.

«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours!

—Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque.

—Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.

—Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en donne[7]!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel et inhumain qui lui était fatalement destiné.

L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme, responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha, jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien, et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000 morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le récit de ses actions, il dictait ce qui suit:

«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et conservatrice.

«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de l'organiser.

«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu aussi monCongrèset maSainte-Alliance. Ce sont des idées qu'on m'a volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les peuples.

«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains.

«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique, tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute guerre future purementdéfensive, tout agrandissement nouveauantinational. J'eusse associé mon fils à l'Empire; madictatureeût fini et son règne constitutionnel eût commencé.

«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des nations!...

«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les bienfaits[9].»

Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!

«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois, Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains. L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais, Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32èmedivision militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois; enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit mille hommes[10].»

Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui causait aucun remords!

Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir; jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et cette œuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte, elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!

L'intelligence humaine ne saurait comprendrea priorila perpétuité absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément, mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause de la plupart de nos erreurs.

Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens, c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.

En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence humaine est entraînée à commettre en considérant les unités individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.

Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées. Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin, puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu, elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre, qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure historique, il est complètement dans l'erreur.

Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.

Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent, s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont les lois? se demande l'esprit humain.

Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!» Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a supportés et qui les a renversés.

«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là, il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même (des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des combinaisons suggérées par leurs actes.

Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les cœurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.

Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.

Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés. L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés, emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer. Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain, mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que Moscou fut livré à l'ennemi.

Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir à l'accomplissement de ses desseins.

Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui demande également sur quel endroit il doit diriger les approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou, et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.

Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de Moscou, le maréchal le regarda en silence.

«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier au delà sans livrer bataille.

Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position, sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse; aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses, et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie; les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou, exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement. Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir, mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow, pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui, problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou? Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions? Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage. Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:

«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en voiture, il retourna à Fili.

Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans, les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive, avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent, trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.

On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse, sans qu'on prît aucune décision.

Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on venait d'y poser.

Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition suivante:

«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la Russie, ou bien devons-nous la défendre?»

Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion. Malacha l'observait aussi.

«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la fausse note.

«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre aucun sens à un cœur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée, est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»

Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow, Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit cœur elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'œil perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une désapprobation complète.

«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow. Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland, que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est précisément à cause d'une conversion semblable.»

Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.

Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que le sujet était épuisé.

Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les généraux se tournèrent vers lui.

«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés. J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la retraite!»

Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle disparut par la porte entre-bâillée.

Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il pouvait être imputé.

«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais jamais cru pareille chose possible!

—Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.

—Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»

Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en avoir été le fauteur.

Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino avait rendus inévitables.

À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que, lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être, et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans tout cœur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même les femmes en Russie portaient alors dans leur cœur! Ils partaient parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle accomplissait simplement et véritablement la grande œuvre du salut de la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi, et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11]pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux. Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec le reste.

En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un véritable grand homme, le droit de son côté.

En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.

«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur. Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous; elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous, monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant les yeux au ciel.

—Mais écoutez-moi, au nom du ciel.

—Épousez-moi, et je serai votre esclave.

—Mais c'est impossible!

—Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en pleurant.

Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples (il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de son mari, qu'elle avait été sacrifiée!

«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.

—Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne pouvaient servir à cela?»

Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec lesquels il était en intimes relations.

Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour les sacrés cœurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de ce moment, devint un de ses habitués.

Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son cœur.... C'était la grâce qui opérait!

On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document important.

Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait vaincre le plus fort.

Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes, pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule: tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais, tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au plaisir de développer sa pensée avec art.

«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il, vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint.... Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel, assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...

—Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui est erronée?»

Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la solution du problème de l'œuf par Christophe Colomb; il resta ébahi devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout d'abord à lui déduire ses raisons.

«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le raisonnement de sa fille spirituelle...

Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités laïques.

Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.

Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa voix forte et dure:

«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»

Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son sermon.

Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la rencontrait:

«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon cœur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert... mais, chère enfant, ne consultez que votre cœur. C'est tout ce que je vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait sur sa poitrine.

Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité, sa manière de voir sur cet important sujet.

«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: «Dites-moi comme à une sœur ce que je dois faire.... Lequel des deux?» Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.

«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte, vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous épousant.

—Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur à tous deux!»

Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les trois à la fois[14]!»

«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. Consentira-t-il?

—Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène, persuadée que Pierre l'aimait aussi.

—Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.

Hélène éclata de rire.

La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce ironie.

«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu d'épouser une femme divorcée.


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