—Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma position j'ai des devoirs...
—Mais, mon amie...
—Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a le droit de donner des dispenses...?»
En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse l'attendait au salon.
«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre lui, parce qu'il m'a manqué de parole...
—Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.
La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup d'œil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison, se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.
Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle écrivit à son mari—«qui l'aimait tant»—une lettre où elle lui annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.
Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.
Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.
«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger s'il était digne de leur intérêt.
—Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.
—Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.
Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le feu.
«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.
—Je vais à Mojaïsk.
—Tu es donc un monsieur?
—Oui.
—Comment t'appelle-t-on?
—Pierre Kirilovitch.
—Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»
Et les soldats se mirent en route avec Pierre.
Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait sur l'obscurité:
«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.
—Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.
Les soldats firent comme lui.
«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres? Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.
—Adieu! reprirent les autres en chœur.
—Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa calèche de voyage.
À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik; au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!... Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment! «Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat, simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!... Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre, qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois divines.... La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'œil dans la cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non, pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère et celle du prince André.
Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière, qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.
«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»
Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées, la conversation interrompue se renoua.
«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.
—Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en montrant une feuille imprimée.
—C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.
—Qu'est-ce donc? demanda Pierre.
—Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»
Pierre la prit pour la lire.
«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt. On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler. Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien: j'avais un œil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»
«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre en ville et que la position...
—Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.
—Que veut donc dire cette phrase à propos de son œil?
—Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles.... Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse, votre femme...
—Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous entendu dire?
—Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce que j'ai entendu: on assure qu'elle...
—Qu'assure-t-on?
—On assure que votre femme va à l'étranger.
—C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.
—Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?
—Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.
—Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru. Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent, qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.
«—De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.
«—D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée, et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.
«Il répond:
«—De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»
«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.
«Le comte le fait appeler:
«—De qui tiens-tu cette proclamation?
«—C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.
—Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât Klutcharew.
—Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite, car tu ne sais pas le français, imbécile!
«—Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai composée.
«—Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli cœur, un séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée de là chez lui et qu'un misérable peintre...»
L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où Pierre entra dans son cabinet.
«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure.... Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.
Pierre se taisait.
«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.
—Oui, je suis maçon, répondit Pierre.
—Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM. Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants. J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces gens-là et partez le plus tôt possible.
—Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.
—C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.
—On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et Vérestchaguine...?
—Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère: Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher, il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh bien, mon cher, que ferez-vous?
—Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air soucieux.
—Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos, est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints pères de la Société de Jésus?»
Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.
En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient, le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa table. «La simplicité du cœur consiste dans la soumission à la volonté de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...» Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt, sans même se donner le temps de se déshabiller.
À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et, au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par la porte cochère.
Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il était devenu.
Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de l'entrée de l'ennemi.
Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow. La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui, dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps. L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants, mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.
L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le 11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient, qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1erseptembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice, Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le bouleverser de fond en comble.
Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer. Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la fortune compromise des Rostow? Elle en avait le cœur gros, et, pour faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents, gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son extrême jeunesse.
Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés, les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient, à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.
Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque, lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de cœur et d'âme. Après quelques essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.
«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?» dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien loin dans le passé.
Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner. Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.
L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce qu'ils se disaient.
«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.
—Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques pas de là.
Natacha jeta un coup d'œil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt du côté du major.
«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.
—Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.
Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.
«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.
—On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.
La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle, ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de blessés possible dans la cour de leur maison.
«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.
—Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour; nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!
—Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?
—Eh bien, je la demanderai!»
Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.
«Maman, vous dormez?
—Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant de sommeiller.
—Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander.... Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une haleine.
—Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,» murmura la comtesse.
Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.
«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit; mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.
—Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club est fermé, la police s'en va!
—Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux blessés...?
—Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.
À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils, pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.
Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux, sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une troisième caisse, et on l'envoya chercher.
«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les deux caisses.
—Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.
—Eh bien, attends, tu verras...»
Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats dans les tapis, dit-elle.
—Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis, reprit le maître d'hôtel.
—Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en indiquant les services de Saxe.
—Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait Sonia d'un ton de reproche.
—Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....
Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha, ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par entraîner dans cette grande œuvre, à peser avec elle de toutes leurs forces sur le couvercle.
«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.
—Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour, Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle pouvait le contenu de la caisse.
—Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.
Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.
Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable, était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux soldats suivaient dans une autre voiture.
«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide, disait la vieille au vieux domestique.
—Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!
—Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.
—Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»
Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.
«C'est bien,» répondit le docteur.
Le domestique jeta un coup d'œil dans la calèche, secoua la tête, et donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.
«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier, on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince André Bolkonsky.
Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans, de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des glaces.
Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de s'éloigner.
«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le planton.
—Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.
—C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»
L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se colorèrent subitement.
«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait d'effets, je m'en accommoderai très bien.»
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa au comte la même prière au nom de son maître.
«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte.... Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.
Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'œil autour de lui: la cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.
«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des tableaux!»
Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas refuser aux blessés les moyens de partir.
«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.
La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt demander son mari.
«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?
—J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu, petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»
Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et, s'adressant à son mari:
«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine: on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants si tu n'as pas pitié de moi!»
Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.
«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.
—Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.
—Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?
—Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.
Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.
«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»
Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps. Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1erseptembre, sans y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une blancheur immaculée et y fit un nœud. Puis, hâtant le pas, il se précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa maman.
«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon. Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une bataille?
—Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques! ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il avait entendu raconter pendant ces derniers jours.
Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.
«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est dans le cœur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»
La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe d'intérêt.
«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un cœur russe. Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...
—En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.
Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua douloureusement la tête en y retrouvant le nœud qu'il venait d'y faire.
«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.
—À moi?
—Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow, l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise! J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener un, je lui donnerai un bon pourboire et...»
Le comte fronça le sourcil:
«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce n'est pas moi qui donne des ordres.
—Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à cause de Véra que...
—Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il sortit.
La comtesse fondit en larmes.
«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.
Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.
Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.
«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa sœur.
Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit pas.
«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et selon moi...
—Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée! Sommes-nous donc des Allemands?»
Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.
Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa mère d'un pas résolu.
«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la regardèrent d'un air surpris et effaré.
Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.
«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On les abandonne!
—Qu'as-tu? de qui parles-tu?
—Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!... Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?»
La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la regarder.
«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas, dit-elle sans se rendre complètement.
—Maman, pardonnez-moi!»
Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.
«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...? dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.
—Les œufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa confusion sur son épaule.
—Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce qui nous est nécessaire...»
Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.
Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement, du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de blessés possible.
«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma charrette.
—Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha pourra se mettre avec moi.»
Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha, étaient dans un état de surexcitation indicible.
«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!
—Que contient celle-là? demanda Natacha.
—Les livres de la bibliothèque.
—Laissez-les-y c'est inutile!»
La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place pour le jeune comte.
«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...»
Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour en emporter le plus possible.
Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia, qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.
«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière.
—Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant nous suivre.
—Quel prince? Comment s'appelle-t-il?
—Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...»
Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules, marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte prière avant le départ.
«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!»
La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits:
«Natacha!» s'écria-t-elle.
Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince.
«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta Sonia.
—Et tu dis qu'il est mourant?»
Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se mit à pleurer.
«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.
«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais qu'avez-vous?
—Rien, tout est prêt.
—Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son émotion.
Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.
«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé?
—Rien, rien!
—Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha, toujours impressionnable comme une sensitive.
Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre, où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les plus précieuses comme souvenirs de famille.
À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et des paquets de toute dimension.
«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!»
Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.
«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête.
Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance, perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux, celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent comme lui.
«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!»
Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où, assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort. Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée, mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait toujours des yeux.
Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew, Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria tout à coup avec une joyeuse surprise:
«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!
—Qui donc? Qui cela?
—Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise.
«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.
—Quelle idée! Tu te trompes!
—Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!» cria-t-elle au cocher.
Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier, remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre, absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en avant, lui souriait affectueusement.
«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main.
Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas arrêtée, et la baisa gauchement.
«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt.
—À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme.
—Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?»
Pierre se tut un moment:
«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu!
—Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous, dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous permettez, je resterai!
—Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en interrompant sa fille.
—Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.
—Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude.
—Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et, laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.