Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.
À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau: il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait, accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des livres du défunt.
«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se glissa dans le corridor par une porte dérobée.
Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'où il aperçut le suisse qui se tenait debout devant l'entrée. S'engageant alors dans un escalier de service qui menait à la cour, il la traversa sans être remarqué. Mais, en débouchant par la porte cochère, il fut obligé de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluèrent respectueusement. Pierre, pour éviter ces regards curieux, fit alors comme l'autruche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être vue; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher rapidement.
Après mûre réflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir les papiers et les livres qu'on désirait lui confier. Il prit le premier isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdéïew, qui demeurait aux étangs du Patriarche. Il regardait de côté et d'autre les files de véhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait à ne pas dégringoler du vieux droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un bruit de ferraille: Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le lendemain on enverrait toute la population au delà de la barrière des Trois-Montagnes, et que là aurait lieu une grande bataille. Arrivé aux étangs, Pierre eut quelque peine à retrouver la maison, où il n'était pas venu depuis longtemps. Ghérassime, le même petit vieillard à figure ridée et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok, répondit au coup qu'il frappa à la porte.
«Est-on à la maison? demanda Pierre.
—Les événements ont forcé madame et ses enfants à se réfugier dans leur bien de Torjok.
—Laisse-moi entrer tout de même: il faut que je mette les livres en ordre.
—Venez, venez, monsieur.... Le frère du défunt—que le Ciel ait son âme!—est resté ici, mais il est bien faible, vous savez.»
Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti, car il buvait comme un trou.
«Allons, allons!» dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, où il se trouva nez à nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui traînait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez bourgeonné témoignait de ses habitudes.
À la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur et disparut dans les profondeurs du corridor.
«Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit le domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?»
Pierre l'y suivit.
«On y a mis les scellés, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a ordonné de vous remettre les livres.»
Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où, du vivant du Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand trouble. Depuis sa mort, ce cabinet était inhabité, et la couche de poussière qui couvrait tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghérassime poussa un des volets, il sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de documents très précieux: c'étaient les actes originaux des loges d'Écosse, annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir déployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit par s'oublier dans une profonde rêverie.
Ghérassime, qui entr'ouvrait la porte de temps à autre, trouvait toujours Pierre dans la même position. Deux heures se passèrent ainsi. Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut inutile, Pierre n'entendit rien.
«Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghérassime.
—Ah oui! répondit Pierre, revenant enfin à lui. Écoute, dit-il en attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses yeux brillants et humides... Écoute, il y aura une bataille demain, tu le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.
—Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je vous apporte à manger?
—Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement complet de paysan et un pistolet.
—Bien!» répondit Ghérassime après avoir réfléchi un moment.
Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre, sans cesser d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit même se parler tout haut à plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit qui lui avait été préparé. Ghérassime, dans sa longue vie de domestique, avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas très surpris de l'étrange humeur de Pierre, et il était content d'avoir quelqu'un à servir. Le même soir il lui procura sans difficulté le caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin. Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant la soirée: traînant toujours ses chaussures éculées, il s'arrêtait d'un air hébété pour regarder Pierre, et, dès que celui-ci se retournait, il croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'éloignait au plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait avec Ghérassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.
Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers régiments se mirent en marche la nuit; ils avançaient posément et sans se presser, mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils aperçurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont, s'étageant sur les hauteurs, se répandant par les rues et les carrefours et arrêtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse tout aussi considérable de gens qui les poussaient en avant, les soldats, emportés par ce double mouvement, se précipitèrent en désordre sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant à Koutouzow, il traversa Moscou par des rues détournées. À dix heures du matin, le 14 septembre, il ne restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de Dorogomilow: tout le reste de l'armée avait opéré son passage.
À la même heure, Napoléon, à cheval au milieu de ses troupes, examinait, du haut de la montagne Poklonnaïa, le panorama qui se déroulait devant ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de l'ennemi, pendant toute cette semaine mémorable et agitée, il faisait à Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agréable surprise, alors que les rayons du soleil, bas à l'horizon, scintillent dans l'air pur en éblouissant la vue et projettent une chaleur plus forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en aspirant les brises parfumées; alors que les nuits sont encore tièdes et que leurs ténèbres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées, dont le mystérieux spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière du matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Étendue aux pieds de la Poklonnaïa avec ses jardins, ses églises, sa rivière, ses coupoles brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces constructions fantastiques d'une architecture étrange, la ville semblait vivre de sa vie habituelle! Napoléon éprouvait, en la contemplant, cette curiosité inquiète et pleine de convoitise que provoque chez un conquérant l'aspect de mœurs inconnues et étrangères. Il constatait dans cette grande cité une exubérance de vie, dont il distinguait, du haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps étendu devant lui. Chaque cœur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mère, tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son rôle maternel, reste frappé de son caractère essentiellement féminin. Napoléon le comprit.
«Cette ville asiatique, avec ses innombrables églises, Moscou la sainte, la voilà donc enfin, cette ville fameuse! Il était temps!» dit-il en descendant de cheval, et, faisant déployer devant lui le plan de Moscou, il manda l'interprète Lelorgne d'Ideville. «Une ville occupée par l'ennemi ressemble à une ville qui a perdu son honneur[16],» pensait-il, ainsi qu'il l'avait dit à Toutchkow à Smolensk. Surpris de voir réalisé ce rêve longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à atteindre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale couchée à ses pieds. Ému, terrifié presque par la certitude de sa possession, il portait ses yeux autour de lui, et étudiait le plan dont il comparait les détails avec ce qu'il voyait.
«La voilà donc, cette fière capitale, se disait-il, la voilà à ma merci! Où est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'à dire un mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera à jamais détruite. Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus! Aussi serai-je miséricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les générations futures des boyards seront forcées de se rappeler avec amour le nom de leur conquérant: «Boyards, leur dirai-je tout à l'heure, je ne veux pas profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes peuples!» Ma présence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai avec netteté et avec grandeur.
—Qu'on m'amène les boyards[17]!» s'écria-t-il en se tournant vers sa suite, et un général s'en détacha aussitôt pour aller les chercher.
Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au même endroit pour y attendre la députation. Son discours était prêt, plein de dignité et de majesté, d'après lui du moins! Entraîné par la générosité dont il voulait accabler la capitale, son imagination lui représentait déjà une réunion dans le palais des Tsars, où les grands seigneurs russes se rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui lui gagnerait le cœur des populations, il distribuait des largesses aux établissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquée, ici à Moscou il devait se montrer généreux, à l'exemple des Tsars.
Pendant qu'il rêvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les boyards, ses généraux inquiets délibéraient entre eux à voix basse, car les envoyés partis à la recherche des députés étaient revenus annoncer, d'un air consterné, que la ville était vide, et que tout le monde la quittait. Comment communiquer cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations? Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il n'y avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse! Les uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une députation quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habileté et avec prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas était grave et difficile.
«C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant qu'il le sache.» Et personne ne se décidait à parler.
L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de grandeur, sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comédien, que cet instant imposant perdait de sa solennité en se prolongeant outre mesure. Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'était un signal; aussitôt les troupes qui entouraient Moscou y entrèrent au pas accéléré par les différentes barrières, en se dépassant les unes les autres, au milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans leur marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraîné par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon s'avança avec eux jusqu'à la barrière de Dorogomilow; là il s'arrêta, descendit de cheval et se remit à marcher, dans l'attente de la députation qu'il s'attendait à voir paraître.
Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes, prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel, bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel, accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes, errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes, dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction: les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en retire les derniers rayons.
Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement, sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement invraisemblable[18]! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre avait raté!
Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures de la nuit jusqu'à deux heures de l'après-midi, entraînant à leur suite les derniers habitants et des blessés. Pendant qu'elles encombraient les ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y étaient acculées sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce temps d'arrêt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement le long de Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-Dvor[19]étaient également envahis par une masse d'individus qu'y poussait le même motif. On n'entendait plus les appels intéressés des boutiquiers; il n'y avait plus de marchands ambulants, plus de foule bariolée, plus de femmes occupées à faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les mains pleines. Les quelques marchands qui étaient restés sur place erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite à leurs commis, qui l'emportaient en lieu sûr. Sur la place du Gostinnoï-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne rappelait plus à la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule d'allants et venants passaient quelques hommes vêtus de caftans gris et la tête rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une écharpe et monté sur un mauvais cheval gris foncé, l'autre en manteau et à pied, causaient ensemble au coin de l'Iliinka; un troisième, également à cheval, les rejoignit.
«Le général a ordonné de les chasser tous, coûte qui coûte!... La moitié des hommes s'est enfuie!...
—Où allez-vous?» cria-t-il à trois fantassins qui, relevant les pans de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.
—Le moyen de les rassembler!... Il faut hâter le pas, pour que les derniers ne fassent pas comme le reste.
—Mais comment avancer? Le pont est encombré!
—Voyons, allez, chassez-les devant vous!» s'écria un vieil officier.
Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval, appela le tambour et se plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent à courir avec la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminées et bourgeonnées, et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en gesticulant.
«Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez-nous votre protection. Cela nous est bien égal à nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit que de contenter un honnête homme comme tous, nous trouverons bien toujours deux morceaux de draps à votre service, car nous sentons que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une patrouille, si l'on avait donné le temps de fermer!»
Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui.
«À quoi sert de se lamenter pour une telle misère? dit avec gravité l'un d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tête? Libre à eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers l'officier avec un geste énergique.
—Il t'est bien facile, à toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.
—Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment espérer de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volonté de Dieu est plus forte que la nôtre!
—Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier qui le regardait indécis. Après tout, que m'importe! dit-il tout à coup en s'éloignant à grands pas.
D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait lorsqu'un homme en caftan gris, la tête rasée, en fut rejeté avec violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier se précipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. À ce moment de grands cris éclatèrent sur le pont de la Moskva.
«Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?» s'écria l'officier en s'élançant sur la place à la suite de son camarade.
En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts, des charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une grande télègue chargée d'une montagne d'effets, sur le sommet de laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris désespérés, à un fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens courants attachés par une longue laisse à cette même charrette se serraient l'un contre l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme avaient eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow, en apprenant que les soldats se répandaient dans les boutiques, que les habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux pièces de leurs affûts pour faire croire à la populace qu'on allait balayer la place. Affolée de peur, la foule avait escaladé les charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de continuer leur marche.
Au cœur même de la ville, les rues étaient désertes, les portes cochères et les boutiques fermées; dans le voisinage des cabarets on entendait de côté et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isolés, mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne résonnait sur le pavé, et les pas de quelques rares piétons en troublaient seuls la triste solitude. La Povarskaïa était plongée dans le même silence que les autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches gisaient éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier; on n'y voyait âme qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon: c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, resté avec lui, s'amusait à faire résonner les touches de l'instrument, tandis que le dvornik, le poing sur la hanche, planté devant une grande glace, souriait gracieusement à sa propre image.
«Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains sur le clavier.
—Je crois bien, répondit Ignace en continuant à contempler la figure épanouie qui lui renvoyait ses sourires.
—Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'écria soudain derrière eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée à pas de loup. Je vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents, pendant que rien n'est rangé et que Vassilitch n'en peut plus de fatigue.»
Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la chambre, en baissant les yeux avec soumission.
«Moi, petite tante, je me repose.
—Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite préparer le samovar pour ton grand-père.» Et Mavra Kouzminichna essuya la poussière dont les meubles étaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le salon, dont elle ferma la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le thé chez Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout à coup des pas précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort qu'on faisait pour l'ouvrir.
«Qui est là? Que voulez-vous? s'écria Mavra Kouzminichna.
—Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow?
—Qui êtes-vous?
—Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix d'un timbre agréable.
Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de ressemblance avec les Rostow.
«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.
—Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec regret.
Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré et les bottes usées du survenant.
«Pourquoi aviez-vous besoin du comte?
—Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé, faisant un pas pour s'en aller.
Il s'arrêta malgré lui, indécis.
«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je voulais demander au comte...»
Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.
«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait.
Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant mélancoliquement.
«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!»
À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit brusquement.
«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais aujourd'hui que...»
La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait gaiement son argent et la remerciait avec effusion.
«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme, qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner, et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte, qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne connaissait pas!
À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre, une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir, mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et méchante. Il paraissait diriger le chœur, et battait solennellement la mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier. Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement:
«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle, suivi de ses camarades.
C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer, mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé, et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria avec fureur:
«Enfants, on assassine les nôtres!»
Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton lamentable:
«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours!
—Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une femme à la porte cochère d'à côté.
La foule se rassembla autour du malheureux.
«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de cabaretier!»
Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait avec qui se prendre de querelle.
«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier..., Liez-le vite, mes enfants.
—Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à l'instant.
«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en chœur.
—Allons-y! Allons-y!»
Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se joignit à lui avec tous ses compagnons.
«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité.
—C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous?
—Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!»
Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens, le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer.
«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?... Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison, camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on pillera, quoi!
—Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant le jeune gars.
Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un individu en manteau qui lisait un papier.
«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et tout le monde se porta de ce côté.
Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé, mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du 31 août.
«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une bonne raclée!»
Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient convulsivement, n'interrompit ce morne silence.
«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture, accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place.
C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment, soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter.
«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de réponse.
—Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau: ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir, à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais comme il est dit de la part du comte...
—Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!... Avance!» cria le grand-maître de police au cocher.
La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses chevaux à fond de train.
«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police.
Dans la soirée du 1erseptembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée. Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les généraux qui en arrivaient répétaient en chœur qu'une seconde bataille était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.
Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans sesMémoiresque son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré?
«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine. Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles, l'aérostat de Leppich, etc., etc.?
«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié.
Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près ou de loin, ressemblât à une révolution.
Le 1eret le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.
Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le mouvement national du cœur de la Russie. Il s'imaginait guider non seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité. C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des tribunaux.
Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple, c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul, faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable. Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands! s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui, d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation.
Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni aussi intraitable.
«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université, du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi.
Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout son travail à néant.
«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser aux Français?
—Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il faire?
—Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.»
Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant:
«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a pas! Eh bien, qu'on les lâche!
—Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et Vérestchaguine.
—Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!»
Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras croisés et la figure renfrognée.
En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend, que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment. Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau, l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile. Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé.
Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté, entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix pénétrait à travers les croisées.
«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine.
—Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp.
—Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant du balcon.
—Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper! Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...
—Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...» et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie, voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle prête? répéta-t-il.
—Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant Vérestchaguine? Il attend à l'entrée.
—Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte du balcon, il y apparut, tout à coup.
Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.
«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou. Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en était sorti.
Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.
«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque de confiance.
Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant, et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.
«Où est-il?» demanda-t-il avec colère.
Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine ses jambe grêles et enchaînées.
«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du prisonnier, et en indiquant la dernière marche.
Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait que le jeune prisonnier fût en place.
«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!»
L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte, il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde, sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche.
«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!»
La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur, opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux.
«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le sabre! je l'ordonne!»
Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi d'un arrêt instantané.
«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta.
—Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur.
—Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier.
À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours levée.
«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec colère Vérestchaguine du plat de son sabre.
—Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi, du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion agita la foule.
«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup, et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir. Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire. Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et, malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur œuvre de sang, ils ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme dans un étau, gênait leurs hideux mouvements.
«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...»
Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en éloignait ensuite en frémissant de stupeur.
«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.
Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi, l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait claquer ses dents.
«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré.
Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée, arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible, elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc, pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé, mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la dignité du général gouverneur!»
Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les préoccupations qu'il pouvait avoir encore.
Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza. Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient en tous sens d'un air inquiet et effaré.
«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes extravagants.
Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la voiture.
«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!» Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu.
Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule s'était jetée sur Vérestchaguine.
«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant.
Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou, qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles, tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément dans son cœur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.» Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu me taire etrienn'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...»
Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée.
«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit que Moscou serait livré sans combat!»
Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur, marmotta tout bas:
«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!»
Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient les abords!
À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le «Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.
«Dis donc. Est-ce leur roi?
—Pas mal! disaient quelques-uns.
—Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.
Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question, et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la défense.
«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire avancer quatre canons.
L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait, Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées, les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles, et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade, et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les Français.
«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée, tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.
«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].»
On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat, et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises, dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.
Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés, en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et, retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux, faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de véritables soldats il n'en était plus question.
En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville, d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi, l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.
Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité, on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes, qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village, fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent l'abandonner à son malheureux sort.