Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga. Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.
Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.
Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille, s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles. C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla, et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant» que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge équivoque.
Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow, et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée, qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque et de deux chevaux de rechange.
Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde obscurité.
«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une ombre qui se leva en sursaut à ces mots.
—Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas, répondit la voix endormie d'un domestique militaire.
—Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait, de son côté, éveiller le capitaine.
—Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»!
—Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine.
—De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine.
Le capitaine bâillait et s'étirait.
«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits.
—Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à l'instant même au général de service.
—Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé, j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.
À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer, Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre, un autre dormeur, qui était le général.
«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.
—La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques et les espions disent tous la même chose.
—Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un manteau militaire.
«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea pas...—Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant que ces mots seraient d'un effet magique.
En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il tressaillit et reprit son air habituel.
«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser.
Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine, chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et mit sa casquette.
«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.»
Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il s'en acquittait sans trêve ni merci.
Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky, Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves. Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel du mécanisme d'une machine.
En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait, en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout, qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait s'empêcher de prendre à cœur les discussions qu'elle devait forcément soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué, dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse.
Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse tête balafrée appuyée sur sa main, et son œil unique plongeant dans l'obscurité.
Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des preuves irrécusables. «Ils me proposent des manœuvres, des attaques. Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»
Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français, que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.
Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui venaient d'y entrer.
«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.
Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la nouvelle.
«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce dernier fut frappé.
—Il ne peut y avoir de doute, Altesse.
—Qu'on le fasse venir!»
Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son œil demi fermé, fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il désirait tant y lire.
«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté Moscou? Est-ce bien vrai?»
L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié verbalement.
«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.
L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.
«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il fondit en larmes.
À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz, Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que l'ennemi fuit en sens inverse.
Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manœuvres à Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se diriger de ce côté, mais que, par cette manœuvre, il n'aurait pas davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont ils se rendaient confusément compte.
Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion, Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.
À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la dissolution.
Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même, Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent, au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu, malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.
Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans nouveaux combats.
Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.
Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire, massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement. Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstædt met fin à l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de leur armée en est la conséquence.
Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.
En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.
Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur en offrait!
Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue, et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles... et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont les historiens.
À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais, malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion! Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son cœur au mépris et à la compassion!
Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas «une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver, au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces, dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux secondes.
La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse multipliée par la vitesse.
Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la masse, mais multipliée par unxinconnu.
La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec les faits historiques, et, pour dégager cetxinconnu, il suffirait de renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre par les commandants supérieurs.
x, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute, dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse, donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur, c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même.
Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus, c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception, en perdant 4 de leur côté, donc 4x= 15y, soitx:y:: 15: 4. L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps (xety) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le système des équations différentes aux différents faits historiques (batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de nouvelles lois.
La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple, dans les guerres nationales.
Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite, se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire, qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus grands.
Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk, avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement; des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs, des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans, avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il s'en formait.
Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers, avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils croyaient tout possible.
Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote. C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque, car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable: savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie. Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des fourriers envoyés en avant.
C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.
Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une bourka, coiffé d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, à l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles, inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque, également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard, également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné, en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers, leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons, attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare, et Denissow se heurta le genou contre un arbre.
«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons. Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant: «Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il. Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le messager de Dologhow.
Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:
«Voici quelqu'un!» dit-il.
L'essaoul[33]regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux, dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer, poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»
Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés, les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot, debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow, il lui remit un pli tout mouillé.
«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés, décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui parler?
—Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.
Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard s'était distingué.
«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air soucieux.
—Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»
Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier.
«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je rester ici auprès de Votre Haute Noblesse?
—Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester ici jusqu'à demain?
—Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia.
—Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?» Pétia rougit:
«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?
—C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp, demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps, suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide, mène-nous vers Schamschew.»
La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux. Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.
«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux l'ennemi.
Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.
«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.
—L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.
—Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes hussards, et alors, à un signal donné...
—On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à gauche.»
Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises. Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait le marais en courant.
«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.
—Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.
—Il leur échappera,» répondit le cosaque.
L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde, il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course; les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.
«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.
—Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait jusqu'à présent?
—Qui est-ce? demanda Pétia.
—C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue.
—Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.
Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues, qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les «miraudeurs» y étaient effectivement venus, et que Tikhone Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là, pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout enfant de la patrie.
«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de «miraudeurs», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»
Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.
Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os. D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades. S'agissait-il en effet d'une besogne difficile—donner un coup d'épaule à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes dans la journée—c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français, celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique. Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi, ainsi que son chef avait pu le constater.
Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.
«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»
En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare, un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.
«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.
—Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il hardiment d'une voix de basse un peu rauque.
—Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne l'auras pas attrapé?
—Pour l'attraper, je l'ai attrapé.
—Où est-il donc?
—Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'œil, poursuivit-il en écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre qui fera mieux l'affaire.
—C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?
—Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?
—Ah! l'animal!... Et après?
—Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»
—Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la chasse à travers le marais.»
Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que tout cela signifiait.
«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu pas amené le premier?»
Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche, se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin s'en donner à cœur joie.
«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!
—Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.
—Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.
—Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow, pour t'apprendre à jouer l'imbécile.
—Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en amènerai jusqu'à trois si vous voulez.
—Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.
Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le cœur; mais cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain, afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.
L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui Pétia:
«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»
Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt; mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida, avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait part à l'attaque.
Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde. Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel, et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par conséquent l'assurance d'être payé de retour.
«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car, voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il regarda autour de lui, et fit un geste de menace.
«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant.
—Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit l'éloge de l'instrument.
«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu, mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec lui un gros panier de raisin sec.
«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil? J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la crainte d'y découvrir une intention moqueuse:
«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger?
—Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent Bosse.
—Je vais l'appeler, dit Pétia.
—Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers jusqu'à Denissow.
«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien, comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:
«Bosse, Vincent Bosse!
—Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité. Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français.
«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant.... «Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs voix.
—C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous l'avons fait manger tantôt, il était affamé.»
On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans la boue.
—Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal, entrez, entrez!
—Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.
Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et, se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.
«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la chambre.
Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas honteux de la donner au petit tambour.
Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.
«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter un uniforme.
—Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.
—C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.
—Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je l'accompagner?
—Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?
—Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.
—Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.
—Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que de souiller son honneur de soldat?
—Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne sont plus de ton âge.
—Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à aller avec vous.
—Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait, poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»
L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.
«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.
«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à Pétia.
—Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas le danger.
«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie, voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»