XXVII

Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte. La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.

Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de tous ses maux!

Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter davantage.

Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur général avait fait naître dans son cœur, l'avait conduit à Mojaïsk jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire, n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant l'activité humaine où il lui plaît.

L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une irritabilité qui touchait à la folie.

Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou. Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien, prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en relevant la tête.

Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses jambes grêles.

«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à coup, et s'élança vivement hors de la chambre.

Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une voix rauque:

«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!

—Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans une chambre.

«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.

—Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.

Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la chambre.

«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»

Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit de pas s'approchant de la porte d'entrée.

Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une invincible curiosité, ne bougea pas.

Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat, évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'œil autour de lui, et, trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:

«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.

«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime, qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.

«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.

«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.

Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.

«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.

Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois la folie, il visait tranquillement le Français.

«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.

À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître savoir le français, lui demandait avec empressement:

«N'êtes-vous pas blessé?

—Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre sévèrement.

—Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne savait ce qu'il faisait.»

L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la muraille.

«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique.

Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la main avec une bienveillance exagérée.

«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il.

C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au 18èmedragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper.

«Je suis Russe, répondit-il rapidement.

—À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?» poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus rien à répliquer.

Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de ne pas le punir.

«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!» ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la chambre.

Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine les arrêta d'un air sévère.

«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!»

Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur.

«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton, faut-il vous l'apporter?

—Oui, et le vin avec.»

Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage intarissable.

«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»

Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un sourire et serra la main qu'il lui tendait.

«Je suis le capitaine Ramballe, du 13èmedragons, décoré pour l'affaire du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle de ce fou dans le corps?»

Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa curiosité.

«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons: vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.

Pierre inclina la tête.

«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?... Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»

Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se mit aussitôt à l'œuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude, dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.

«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là, dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk, continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe, qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva, que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui n'ont pas vu cela.

—J'y étais, dit Pierre.

—Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!... Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre? ajouta-t-il en clignant de l'œil. La gaieté du capitaine était si naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur le point de répondre à son coup d'œil. Le mot «galants» rappela sans doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos, est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée: qu'avaient-elles à craindre?

—Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les Russes y entraient? demanda Pierre.

—Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris, Paris...

—Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase commencée.

Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.

«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...

—J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.

—Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris, c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...» S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations, Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce gai compagnon.

«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome, Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais Pierre l'interrompit en répétant:

«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?

—L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie... voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher, c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!

—Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.

—Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son récit[21].

Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé. L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue. Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.

Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre, revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse. Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain; l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents, tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il souriait à quelque pensée drolatique.

«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»

Il s'assit en face de Pierre.

«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»

Pierre le regarda sans répondre.

«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?... Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer une petite bouteille.»

Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.

«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»

Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il était sensible à sa sympathie.

«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.

—Merci, lui répondit Pierre.

—Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en versant deux verres de vin.

Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple, lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.

«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance, l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.

Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.

«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à en subir l'attrait.

Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.

Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans, et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son cœur, à en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de cœur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser l'émotion qui le gagnait.

Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui appartenir!

«Tiens!» fit le capitaine.

Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment, et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle. Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et l'engagea à continuer.

«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.

Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à lui ouvrir son cœur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en ville sous un déguisement.

La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie, Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.

La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route, les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain, réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés, soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue. Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances, ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la couchée précédente, n'avait pu fermer l'œil: aussi avait-elle choisi cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé. L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon; ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de Malaïa-Mytichtchi.

«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il.

Tous se retournèrent.

«Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le feu.

—Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que c'est à Moscou.»

Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.

«C'est plus à gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... Ça, mes amis, c'est à Moscou que ça brûle!»

Personne ne releva l'observation, et ils continuèrent à regarder ce nouveau foyer, qui s'étendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.

«Que regardes-tu, mauvaise tête?... Le comte appellera et il n'y aura personne.... Va vite ranger ses habits.

—Mais je suis venu chercher de l'eau.

—Qu'en pensez-vous, Daniel Térentitch, n'est-ce pas à Moscou?»

Daniel Térentitch ne répondit rien, et chacun continua à se taire; la flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.

«Que le bon Dieu ait pitié de nous!... Le vent, la sécheresse... dit une voix.

—Ah! Seigneur! vois donc comme ça augmente!... On aperçoit même les corbeaux. Que le Seigneur ait pitié de nous, pauvres pécheurs!

—N'aie pas peur, on l'éteindra.

—Qui donc l'éteindra? demanda tout à coup Daniel Térentitch d'une voix grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brûle, mes amis, c'est elle, notre mère aux murailles blanches.»

Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette lueur qui rougissait l'horizon, des prières et des soupirs éclatèrent de toutes parts.

Le vieux valet de chambre alla prévenir le comte que Moscou brûlait; celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'étaient pas encore déshabillées. Natacha et sa mère restèrent seules dans la chambre. Pétia les avait quittées le matin même pour s'en aller avec son régiment du côté de Troïtsk. La comtesse se mit à pleurer à la nouvelle de l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux paroles de son père; volontairement elle prêtait l'oreille aux plaintes du malheureux aide de camp blessé, qui lui parvenaient distinctement, quoiqu'elle en fût éloignée de trois ou quatre maisons.

«Ah! l'horrible spectacle! s'écria Sonia en rentrant épouvantée.... Je crois que tout Moscou brûle... la lueur est énorme... regarde, Natacha, on la voit d'ici.»

Natacha se tourna du côté de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poêle. Elle était tombée dans cette espèce de léthargie depuis le matin, depuis le moment où Sonia, à l'étonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru nécessaire de lui annoncer la présence du prince André parmi les blessés, ainsi que la gravité de son état. La comtesse s'était emportée contre Sonia comme elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait imploré son pardon et redoublait de soins auprès de sa cousine comme pour effacer sa faute.

«Vois donc, Natacha, comme ça brûle.

—Qu'est-ce qui brûle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!» Et, afin de se débarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avança la tête vers la fenêtre, et reprit aussitôt sa première position.

«Mais tu n'as rien vu!

—J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,» dit-elle d'une voix suppliante, qui semblait demander qu'on la laissât en repos.

La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir d'intérêt pour elle.

Le comte se retira derrière la cloison et se coucha. La comtesse s'approcha de sa fille, lui tâta la tête avec le revers de la main, comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était malade, et posa ses lèvres sur son front, pour voir si elle avait de la fièvre.

«Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te coucher.

—Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout à l'heure,» répondit-elle.

Lorsque Natacha avait appris que le prince André était grièvement blessé et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions pour savoir comment et quand c'était arrivé, et si elle pouvait le voir. On lui répondit que c'était impossible, que sa blessure était grave, mais que sa vie n'était pas en danger. Convaincue alors que, malgré toutes ses instances, on ne lui répondrait rien de plus, elle s'était tue et était restée immobile dans le fond de la voiture, comme elle l'était en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. À voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle en avait fait souvent l'expérience, que sa fille roulait dans sa tête quelque projet; la décision inconnue qu'elle allait prendre l'inquiétait au plus haut degré.

«Natacha, mon enfant, déshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.»

(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles couchaient sur du foin.)

«Non, maman, je me coucherai là, par terre,» répondit Natacha avec un mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenêtre, elle l'ouvrit.

Les plaintes du blessé se faisaient toujours entendre; elle passa la tête hors de la fenêtre, dans l'air humide de la nuit, et sa mère s'aperçut que sa poitrine était secouée par des sanglots convulsifs. Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'était pas le prince André, elle savait aussi que ce dernier était couché dans l'isba contiguë à la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des larmes involontaires. La comtesse échangea un regard avec Sonia.

«Viens, couche-toi, mon enfant, répéta-t-elle en lui touchant légèrement l'épaule.

—Oui, tout de suite,» répondit Natacha en se déshabillant à la hâte et en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.

Après avoir passé sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui avait été préparé, et, jetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle commença à les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle défaisait et refaisait rapidement sa natte, et que sa tête se balançait machinalement à chacun de ses mouvements, ses yeux, dilatés par la fièvre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevée, elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.

«Natacha, couche-toi au milieu.

—Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste où je suis...» Et elle enfouit sa tête dans l'oreiller.

La comtesse, Sonia et Mme Schoss se déshabillèrent vivement. Bientôt la pâle clarté d'une veilleuse éclaira seule la chambre: au dehors, l'incendie du village, situé à deux verstes, illuminait l'horizon; des clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que l'aide de camp continuait à gémir; Natacha écouta longtemps tous ces bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle entendit sa mère prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. À un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui répondit pas.

«Maman, je crois qu'elle dort,» dit tout bas Sonia.

La comtesse l'appela encore après quelques minutes de silence, mais cette fois Sonia ne répondit plus, et bientôt après Natacha put reconnaître à la respiration égale de sa mère, qu'elle s'était endormie. Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps à autre de dessous le drap, frissonnât au contact froid du plancher. Le cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres: il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta dans le lointain; un autre lui répondit tout à côté, les cris cessèrent dans le cabaret, mais les plaintes du blessé ne cessèrent pas.

Dès que Natacha avait su que le prince André les suivait, elle avait résolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable, elle pressentait qu'elle serait pénible. L'espérance de le voir l'avait soutenue toute la journée, mais, le moment venu, une terreur sans nom s'empara d'elle. Était-il défiguré ou tel qu'elle se figurait le blessé dont les gémissements la poursuivaient? Oui, ce devait être ainsi, car dans son imagination ces cris déchirants se confondaient avec l'image du prince André. Natacha se souleva.

«Sonia, tu dors? Maman?» murmura-t-elle.

Pas de réponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant légèrement sur le plancher son pied cambré et flexible, elle glissa sur les planches malpropres, qui crièrent sous sa pression, et s'élança avec l'agilité d'un jeune chat jusqu'à la porte, où elle se cramponna au loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de coups frappés en mesure, tandis que c'était son pauvre cœur qui battait à se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchît le seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entrée couverte qui séparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle effleura de son pied déchaussé un homme qui dormait, et ouvrit la porte de l'isba où couchait le prince André. Il y faisait sombre derrière le lit placé dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague, brûlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait formé à l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette forme indécise, dont les pieds relevés sous la couverture lui parurent être les épaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle s'arrêta épouvantée, mais elle avança, poussée par une force irrésistible. Marchant avec précaution, elle arriva au milieu de l'isba, qui était encombrée d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous des images, un homme était étendu sur un banc, c'était Timokhine, également blessé à Borodino; le docteur et le valet de chambre étaient couchés par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et fixait ses yeux écarquillés sur l'étrange apparition de la jeune fille en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et effrayées qu'il prononça: «Qu'y a-t-il? Qui va là?» firent presser le pas à Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son épouvante. Quelque terrible que pût être l'aspect de ce corps, il fallait qu'elle le vît. En ce moment, une lumière plus vive jaillit de la chandelle fumeuse, et elle aperçut distinctement le prince André, les mains étendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu. Cependant son teint animé par la fièvre, ses yeux brillants fixés sur elle avec exaltation, son cou délicat comme celui d'un enfant, ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se jeta à genoux. Il sourit et lui tendit la main.

Sept jours avaient passé sur la tête du prince André depuis qu'il était revenu à lui dans l'ambulance après l'opération. La fièvre et l'inflammation des intestins, qui avaient été déchirés par un éclat d'obus, devaient, au dire du médecin, l'emporter en rien de temps; aussi ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec plaisir quelques bouchées de pain, et d'avoir à constater une diminution de l'état inflammatoire. Le prince André avait complètement repris connaissance. La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante, et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois arrivé au village, le blessé avait lui-même demandé à être porté dans une maison, et à boire du thé, mais la souffrance que lui avait fait éprouver le court trajet de la voiture à l'isba avait provoqué chez lui un nouvel évanouissement. Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il resta longtemps immobile, les yeux fermés..., puis il les ouvrit et redemanda du thé. Il se souvenait des moindres détails de la vie, ce qui étonna le docteur: il lui tâta le pouls et le trouva plus régulier, à son grand regret; car il savait par expérience que le prince André était irrévocablement condamné: la prolongation de ses jours ne pouvait que lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand même la mort. On lui apporta un verre de thé, qu'il but avec avidité, pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte, essayaient de ressaisir un souvenir confus:

«Je n'en veux plus. Timokhine est-il là?»

Celui-ci se traîna jusqu'à lui sur son banc.

«Me voici, Excellence.

—Comment va ta blessure?

—La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?»

Le prince André resta pensif, comme s'il cherchait à trouver ce qu'il voulait dire.

«Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.

—Quel livre?

—L'Évangile, je ne l'ai pas.»

Le docteur lui promit un Évangile et le questionna sur son état. Ses réponses, faites à contre-cœur, étaient tout à fait lucides. Il demanda qu'on lui glissât un petit coussin sous les reins pour alléger ses angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur fétide leur soulevait le cœur. Cette inspection mécontenta le docteur: il refit le pansement, retourna le malade, qui s'évanouit de nouveau, et le délire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportât le livre et qu'on le plaçât sous lui.

«Qu'est-ce que cela vous coûte? répéta-t-il d'une voix plaintive: donnez-le-moi, mettez-le là, ne fût-ce que pour un instant.»

Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.

«Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment peut-il supporter cette atroce douleur!»

Pour la première fois, le prince André avait repris ses sens, retrouvé ses souvenirs, et compris son état, au moment où sa calèche s'était arrêtée au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnée par son transport dans l'isba ayant de nouveau troublé ses idées, elles ne s'éclaircirent que lorsqu'on lui eut donné du thé; sa mémoire lui retraça alors les derniers incidents par lesquels il avait passé, et il se souvint surtout des mirages de félicité mensongère qu'il avait entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises s'emparèrent de nouveau de son cœur, l'impression d'un bonheur ineffable le pénétra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que dans cet Évangile qu'il réclamait avec tant d'insistance. Les douleurs du pansement, et les mouvements qu'il fut obligé de faire en changeant de position, provoquèrent un nouvel évanouissement, et il ne reprit connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix avinée chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se heurtait en bourdonnant à la chandelle qui coulait.

L'homme en bonne santé a la faculté de réfléchir, de sentir, se souvenir de mille choses à la fois, comme de choisir certaines pensées et certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention. Il sait, au besoin, s'arracher à une occupation profonde, pour accueillir poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses réflexions; mais l'âme du prince André n'était pas dans cet état normal. Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus pénétrantes que par le passé, elles agissaient cependant sans la participation de sa volonté. Les idées et les visions les plus diverses envahissaient tour à tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensée travaillait avec une précision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais eues s'il avait été valide, et tout à coup des images fantastiques et imprévues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa faiblesse l'empêchait de rendre.

«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour! Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...» Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?) il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille.

À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas, près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et plus puissantes que jamais.

«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!... C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir; c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la porte.

À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait, mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine, et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là, à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée, n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger tremblement agitait son pâle visage.

Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la main.

«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»

Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.

«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!

—Je vous aime, dit-il.

—Pardonnez-moi!

—Que dois-je vous pardonner?

—Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un pénible effort.

—Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de compassion.

Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.

Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps.

«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié. Veuillez vous retirer, mademoiselle.»

Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en sanglotant sur son lit.

À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage, Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé. Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté. Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances, rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la Russie et écartait toute autre préoccupation.

Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits, qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car «il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la rue, sans avoir rencontré le capitaine.

L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière, les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre, l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants. Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête.

À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui, pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis, des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre.

«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi! disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai chérie, que je t'ai...

—Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre sœur l'aura sans doute emportée, c'est sûr.

—Monstre! cœur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de pleurer. Tu n'as même pas un cœur pour ton enfant! Un autre l'aurait retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!... De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!... Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant, mon enfant qui a été brûlée!

—Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé en lui aide et secours.

—Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur.... Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant sa grande bouche et en montrant ses longues dents.

—Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant.

La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux, soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent.

«On ne passe pas!

—Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la ruelle, venez!»

Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre: elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère de la quatrième:

«C'est ici, là, tout près!»

Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit. Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur.

«Laquelle de ces maisons est la vôtre?

—Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions.... Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,» recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie, de faire preuve de ses sentiments.

Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande, dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là; néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres. L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent aussitôt.

«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère.

—Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu un enfant?

—Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança d'un air menaçant.

—Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme.... Faut être humain, voyez-vous...

—Où est-il? où est-il? demandait Pierre.

—Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.»

En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule et courut avec lui au jardin.

«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc.

C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.

«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et le Français rejoignit ses compagnons.

Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement, qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant, et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et, partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre issue.


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