Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles, déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés, tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau, le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles, faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots, derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser d'un coup d'œil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant:
«Ayez-vous perdu quelqu'un?
—Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?»
Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et entourée de ses trois enfants.
«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée?
—Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux diacre d'une voix profonde.
—Où sont les Anférow? reprit la femme.
—Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna, peut-être aussi les Ivanow?
—Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame, reprit une voix.
—Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de longues dents.
—Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin lorsque les loups sont arrivés.
—Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre.
—Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.»
Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches, il la regardait silencieusement.
«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du côté des Arméniens.
Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un coup d'œil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français, qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle, et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants.
«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à toutes jambes.
Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son sabre et marcha droit sur Pierre:
«Voyons, pas de bêtises,» dit-il.
Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose, c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour, qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui fouillaient dans ses poches.
«Il a un poignard, lieutenant!»
Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.
«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au conseil de guerre...
—Parlez-vous français, vous?»
Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre lanciers vinrent se placer à ses côtés.
«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance.... Appelez l'interprète!»
Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin de Moscou.
«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant Pierre.
—Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui qui il est.
—Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité.
—Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi, dit tout à coup Pierre en français.
—Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!»
Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires.
«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant si elle n'est pas à eux?
—Que veut cette femme?» demanda l'officier.
La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la fillette qu'il avait sauvée.
«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le garder.
Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis à une rigoureuse surveillance.
À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à quitter Pétersbourg!
Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un chef-d'œuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût commencer la lecture.
La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever cette question délicate, ou y faire la moindre allusion.
«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine[22]!
—L'angine? Mais c'est une maladie terrible!
—Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était grave!
—Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!
—Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite.... Elle est si malheureuse!...»
Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa malade des remèdes dangereux.
«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin particulier de la reine d'Espagne!»
Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.
«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à Pétersbourg).
—Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle connaissait déjà.
Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la route[23].
—Charmant, charmant! dit le prince Basile.
—C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia d'en faire la lecture.
«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles. Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom, comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et, prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants, murmuraitin pettola phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut: «Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières; l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge, l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les pieux désirs de Votre Majesté!»
—Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la fois l'auteur et le lecteur.
Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait avoir lieu vers cette époque.
«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons pressentiments!»
Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant leTe Deumchanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow, écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un secondTe Deumd'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète; plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain pour la France.
Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans, à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que cette nouvelle soit arrivée juste pendant leTe Deum... et ce pauvre Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage!
—Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?»
Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on, et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux, ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow et la mort d'Hélène.
Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du comte Rostoptchine:
«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire, cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter tout ce qui devait être enlevé.»
L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant, adressé à Koutouzow:
«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le 29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1erseptembre, par Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur! Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit, avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui vous ont amené à cette douloureuse extrémité.»
Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de cœur et d'âme», comme il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la première fois, etqui ne savait pas le russe, se sentit néanmoins très ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt:
«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?
—Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux: l'abandon de Moscou!
—Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de la colère monta aux joues de l'Empereur.
Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur écouta ce message en silence, sans lever les yeux.
«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il.
—Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est, car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression produite par ses paroles.
La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se reprocher à lui-même sa faiblesse.
«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement[24]?»
Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également; mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il répondit, pour gagner du temps:
«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal militaire?
—Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir absolument ce qu'il en est.
—Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable, effrayante.
—Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait que cela pour produire son effet.
«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par bonté de cœur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix. Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice de leur vie, combien ils lui sont dévoués.
—Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me tranquillisez, colonel.»
Il baissa la tête et garda quelques instants le silence.
«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère et de décision:
«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me trompera plus[25]!»
En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais Russe de cœur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme (comme il le raconta plus tard).
«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la nation et le salut de l'Europe.»
Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels, mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête.
Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme, étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou, ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la vivandière, et ainsi de suite....
Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division.
Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit des chevaux de poste et se mit en route.
Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs, du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement, ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla rendre ses devoirs aux autorités de la ville.
Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil, avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville, qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui, faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.»
De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la soirée.
Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée: plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait, celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la femme, elle diminuait chez le mari.
Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.
«Laquelle?
—Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!»
Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le sujet de leur conversation.
«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son intention d'enlever une blonde.
Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait. Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux d'un air moitié souriant et moitié sévère.
«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,—et elle prononça ce nom de manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage important.—Allons, viens!
—À l'instant, ma tante, mais qui est-elle?
—C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu as sauvée... devines-tu?
—Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas.
—Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh! comme te voilà rouge, qu'est-ce donc?
—Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.
—Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de finir sa partie avec les gros bonnets la ville.
C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à malmener le général qui lui avait gagné son argent.
«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.»
Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie, et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son cœur, elle lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte.
Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion.
«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je te marie?
—Avec qui, ma tante?
—La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on veut bien le dire.
—Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé; quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à sa réponse.
—Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas, mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre, de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir!
—Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter mon mariage; et Sonia?»
Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant leur conversation, il la prit à part:
«Je dois vous dire, ma tante, que...
—Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme, qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa sœur ou à son ami le plus intime.
Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves conséquences, il l'attribua à un effet du hasard.
«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement antipathique.
—Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre chose.
—Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés jusque-là. Ensuite, lorsque ma sœur Natacha devint la fiancée de son frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.»
Mme la gouvernante redoubla d'attention...
«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant.
—Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du cœur, ne voudra pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le comprendre.»
Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable:
«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne peut guère y penser?
—Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier séance tenante? Il y a manière et manière.
—Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa petite main grassouillette.
À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu, des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow. Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort de son père s'ajoutait dans son cœur à celle que lui faisaient éprouver les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme, parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow.
Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand cœur. Ce premier point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom. Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant, ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle force.
Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité. Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage, lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais, dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans son for intérieur.
«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme, surprise elle-même de paraître aussi tranquille.
Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt, elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité, elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là, et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet d'une conversation banale.
Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras, comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux; elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon cœur; il ne se crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manœuvrer, et lui répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte, et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce dernier.
De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il sentait aussi, au fond de son cœur, qu'en s'abandonnant à l'influence des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche, assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un sentiment de crainte.
La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre son valet de chambre et son maréchal des logis.
Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avecTe Deum, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes. Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur; ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe.
«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en deuil qui se tenait à l'écart.
Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise: c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur et de joie illumina soudain son visage.
«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux l'auraient annoncé.»
Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de la sympathie qu'il lui témoignait.
«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que...
—Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa tante.
Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale (c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André, qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses. Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras! quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et, les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.
«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en changeant subitement de pose.
—De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous.
—Bien, merci, va-t'en!»
Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses désirs la preuve qu'elle était l'œuvre, non pas de Dieu, mais d'un simple hasard.
Le nœud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances de ces derniers temps, et le vœu plusieurs fois exprimé par la comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence, sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle, de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout, que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre
«Sonia.»
La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient ses gardes-malades.
Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui, pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et retourna ensuite à son régiment.
La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante. Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes, de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois, son cœur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois, de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage, habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au contraire de se lier à lui pour toujours.
Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas. Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-sœur. Aussi, en dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui causait une douce satisfaction.
La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était levé pour la saluer.
«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère.
Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.
Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide.
«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut pas...»
Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la consola.
«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle.
Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement, et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration égale.
«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et en se rejetant en arrière.
—Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.
—C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante, en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu...
—Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant en effet confusément de la vision de Sonia.
—Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une couverture rose, tel qu'il est à présent!»
Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son imagination ne mettait plus en doute la réalité.
«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
—Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia.
Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres coïncidences.
Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La comtesse en profita pour écrire à son fils.
«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement émue.
La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à genoux, lui baisa la main et lui dit:
«Maman, j'écrirai!»
Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant, devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément troublé Nicolas.