IX

«Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a déjà parlé? Ah!...

—Mon père, je n'ai nulle envie de vous juger, répliqua le prince André d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forcé, j'ai dit et je dirai toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est à ceux qui..., à cette Française enfin!

—Ah! tu me juges, tu me juges!» dit le vieux d'une voix calme, dans le ton de laquelle son fils crut même deviner un certain embarras; mais tout à coup, bondissant sur ses pieds, il s'écria avec fureur: «Hors d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!»

Le prince André résolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, à plusieurs reprises, si son fils était parti. Avant de se mettre en route, le prince André alla voir son enfant, qui lui sauta sur les genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'écouta avec une attention soutenue; mais son père s'arrêta soudain sans achever l'histoire, et tomba dans une profonde rêverie, dans laquelle Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait à lui-même, et sentait avec effroi que la querelle avec son père ne lui avait laissé aucun remords, et qu'ils se séparaient brouillés pour la première fois. Ce qui l'étonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant n'éveillait plus en lui la tendresse accoutumée.

«Et après? raconte-moi donc la fin,» lui disait le petit garçon; mais son père, sans lui répondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa à terre et sortit de la chambre.

Lorsque le prince André se retrouvait dans le milieu où il avait été heureux autrefois, il éprouvait un tel dégoût de la vie, qu'il avait hâte de s'éloigner de ces souvenirs et de se créer une occupation nouvelle: c'était là le secret de son apparente indifférence.

«André, tu nous quittes décidément? lui dit sa soeur.

—Dieu soit loué! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne puisses pas en faire autant!

—Pourquoi parler ainsi, à présent que tu vas à la guerre, à cette terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si âgé! Mlle Bourrienne m'a dit qu'il avait demandé après toi...» Et ses lèvres tremblèrent, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Le prince André se détourna sans proférer une parole:

«Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, en marchant dans la chambre.... Se dire que des choses ou des êtres aussi misérables peuvent causer le malheur d'autrui!» La violence de son accent effraya sa soeur, qui comprit que sa réflexion s'appliquait non seulement à Mlle Bourrienne, mais aussi à l'homme qui avait tué son bonheur!

«André, je t'en supplie,—dit-elle, en lui touchant légèrement le bras, les yeux rayonnants au travers de ses larmes;—ne crois pas que la douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de Dieu!» Son regard, passant pardessus la tête de son frère, se fixa dans l'espace, comme s'il était habitué à y trouver une image chère et familière: «La douleur nous est envoyée par Lui: les hommes n'en sont pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi, oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.

—Si j'avais été femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute: pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien différent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!...» Si ma soeur m'adresse cette prière, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais dû m'être vengé depuis longtemps!... Et sans plus écouter le sermon qu'elle continuait à lui faire, il se représenta avec une haineuse satisfaction l'heureux moment où il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait être à l'armée.

La princesse Marie engagea son frère à rester encore vingt-quatre heures: elle était sûre, disait-elle, que son père serait malheureux de le voir partir sans s'être réconcilié avec lui. Mais il fut d'un avis contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait son départ, que son absence serait courte, et qu'il écrirait à son père.

«Adieu, André, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que les hommes ne sont jamais coupables!» Telles furent les dernières paroles de la princesse Marie.

«Cela doit sans doute être ainsi! se dit le prince André en quittant la grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destinée à être martyrisée par un vieillard à demi fou, qui sent ses torts, mais qui ne peut plus refaire son caractère.... Mon fils grandit, sourit à la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dupé!... Et moi je me rends à l'armée... pourquoi faire? Je n'en sais rien, à moins que ce ne soit pour me battre avec l'homme que je méprise, et lui donner ainsi l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!»

Bien que les éléments qui composaient son existence fussent les mêmes qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des impressions sans lien entre elles, et isolées.

Le prince André arriva à la fin de juin au quartier général. La première armée, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa un camp retranché. La seconde, qui en était séparée, disait-on, par des forces ennemies considérables, se repliait pour la rejoindre. Il régnait des deux côtés un grand mécontentement, causé par la marche générale des opérations militaires, mais il ne venait à l'idée de personne de craindre une invasion étrangère dans les gouvernements russes, et de croire que la guerre pût être portée au delà des provinces polonaises de l'Ouest.

Le prince André trouva Barclay de Tolly établi sur les bords mêmes de la Drissa, à quatre verstes de l'endroit où était l'Empereur. Comme il n'y avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux généraux et les nombreux dignitaires de la cour s'étaient emparés des meilleures habitations sur les deux rives de la rivière, sur une longueur de plus de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il annonça à Bolkonsky qu'il en référerait à Sa Majesté pour lui procurer un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son état-major. Kouraguine n'était plus à l'armée, mais à Pétersbourg, et cette nouvelle réjouit le prince André. Il fut heureux d'être délivré pour un temps des pensées que ce nom évoquait dans son âme, et de pouvoir s'abandonner en entier à l'intérêt qu'éveillait en lui la grande guerre qui commençait. Sans emploi auprès de personne, il consacra les quatre premiers jours à l'inspection du camp, dont il parvint à se former une idée exacte en s'aidant de ses propres lumières, et en questionnant ceux qui étaient capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restèrent pour lui à l'état de problème: son expérience lui avait déjà plus d'une fois démontré que les plans les plus savamment combinés et les mieux étudiés n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait bien vu à Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce jour-là, que la victoire dépend surtout de l'habileté à prévoir et à parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de l'intelligence des personnes chargées de la direction des opérations militaires. Afin de mieux éclairer cette dernière question, il ne négligea rien pour s'initier aux détails de l'administration et pour lire dans le jeu des généraux qui avaient voix au chapitre.

Pendant le séjour de l'Empereur à Vilna, l'armée avait été divisée en trois corps: le premier fut placé sous le commandement de Barclay de Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisième sous celui de Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour annonçait sa présence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait avec lui aucun état-major spécial, mais seulement l'état-major du quartier général impérial, dont le chef était le général quartier-maître prince Volkonsky, et qui était composé d'une foule de généraux, d'aides de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un grand nombre d'étrangers: par le fait, il n'existait donc pas d'état-major de l'armée. On voyait, auprès de la personne de l'Empereur, Araktchéïew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des généraux, le césarévitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld général suédois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci, général aide de camp, un réfugié sarde, Woltzogen, et plusieurs autres. Quoiqu'ils fussent tous attachés à Sa Majesté sans mission particulière, ils avaient cependant une telle influence, que le commandant en chef lui-même ne savait souvent de qui émanait le conseil reçu, ou l'ordre donné sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou s'ils ne faisaient que transmettre la volonté impériale, et en définitive s'il fallait, oui ou non, les écouter? Ils faisaient partie de la mise en scène générale: leur présence et celle de l'Empereur, parfaitement définies à leur point de vue, comme courtisans (et tous le deviennent dans l'intimité du Souverain), signifiaient clairement que, malgré le refus de ce dernier de prendre le titre de général en chef, le commandement des trois corps d'armée n'en était pas moins entre ses mains et son entourage représentait, par suite, son conseil immédiat et intime. Araktchéïew, le garde du corps de Sa Majesté, était également l'exécuteur, de ses volontés; Bennigsen, qui était grand propriétaire dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci que d'en faire les honneurs à son Souverain, jouissait d'une excellente réputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer à l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y était pour son plaisir personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que lui valaient ses qualités; grâce à son assurance, et à la conviction qu'il avait de ses propres mérites, Armfeld, le haineux ennemi de Napoléon, était très écouté par Alexandre; Paulucci faisait partie de la phalange, parce qu'il était hardi et décidé; les aides de camp généraux, parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce qu'après avoir imaginé et fait le plan de campagne, il était parvenu à le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'était ce dernier en réalité qui menait la guerre. Woltzogen attaché à sa personne, plein d'amour-propre, de confiance en lui-même, et d'un mépris absolu pour toutes choses, n'était qu'un théoricien de cabinet, chargé de revêtir les idées de Pfuhl d'une forme plus élégante.

En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantité d'individus en sous-ordre, russes et étrangers, dépendant de leurs chefs respectifs: les étrangers se faisaient remarquer surtout par la témérité et la variété de leurs combinaisons militaires, conséquence toute naturelle du fait de servir dans un pays qui n'était pas le leur.

Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde brillant et orgueilleux, le prince André ne tarda pas à constater l'existence de plusieurs partis qui se détachaient visiblement de la masse.

Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhérents, les théoriciens de l'art de la guerre, ceux qui croyaient à l'existence de ses lois immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc; ceux-là voulaient que, conformément à cette prétendue théorie, on se repliât dans l'intérieur du pays, et considéraient la moindre infraction à ces règles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et même de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les Allemands en général, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres encore.

Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent, dans l'extrême opposé, en demandant à marcher sur la Pologne, et à ne pas suivre un plan déterminé à l'avance: audacieux et entreprenant, il représentait la nationalité du pays, et n'en était par suite que plus exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commençaient à s'élever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demandé un jour à l'Empereur la faveur d'être promu au grade d'»Allemand»! Ce parti ne cessait de répéter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il était inutile de raisonner et de piquer des épingles sur les cartes, qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en déroute, ne pas le laisser pénétrer en Russie, et ne pas donner à l'armée le temps de se démoraliser.

Le troisième parti, celui qui inspirait le plus de confiance à l'Empereur, était composé de courtisans, médiateurs entre les deux premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction arrêtée, tiennent cependant à ne pas le laisser paraître. Ils prétendaient donc que la guerre contre un génie comme Bonaparte (il était redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que Pfuhl y était certainement passé maître, mais que l'étroitesse de son jugement, ce défaut habituel des théoriciens, s'opposait à ce qu'on eût en lui une confiance absolue: qu'il fallait par conséquent tenir compte aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du métier, des gens d'action, dont l'expérience était certaine, afin de réunir les avis les plus sages, pour s'en tenir à un juste milieu. Ils insistaient sur la nécessité de conserver le camp de Drissa, d'après le plan de Pfuhl, en changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armées. De cette façon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts proposés, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait également Araktchéïew, pensaient que c'était là encore la meilleure des combinaisons.

Le quatrième courant d'opinion avait à sa tête le grand-duc césarévitch, qui ne pouvait oublier son désappointement à Austerlitz, lorsque, se préparant, en tenue de parade, à s'élancer sur les Français à la tête de la garde, et à les écraser, il s'était trouvé par surprise en première ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mêlée qu'au prix des plus grands efforts. La franchise de ses appréciations et de celles de son entourage était à la fois un défaut et une qualité: redoutant Napoléon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux qu'impuissance et faiblesse, et le répétaient hautement: «Il ne résultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la défaite! Nous avons abandonné Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une chose raisonnable à faire: conclure la paix le plus tôt possible, avant d'être chassés de Pétersbourg!»

Cette opinion trouvait de l'écho dans les hautes sphères de l'armée, dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan déclaré de la paix, pour d'autres raisons d'État.

Le cinquième parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce qu'il était ministre de la guerre et général en chef: «On a beau dire, assurait-on de ce côté, c'est, malgré tout, un homme honnête et capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'étant possible qu'avec une unité de pouvoir, donnez-lui un pouvoir véritable, et vous verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si nous avons encore une armée bien organisée, une armée qui s'est repliée jusqu'à la Drissa sans subir de défaite, c'est à lui que nous en sommes redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen à sa place, car il a démontré en 1807 son incapacité.»

Le sixième groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, à son avis, n'était plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait bien obligé de l'employer: «La preuve, ajoutait-on, c'est que notre retraite de la Drissa n'était qu'une série ininterrompue de fautes et d'insuccès... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingué en 1807, à qui Napoléon lui-même a rendu justice, et aux ordres duquel on se soumettrait volontiers.»

La septième catégorie comprenait un assez grand nombre de personnes, comme il s'en rencontre toujours auprès d'un jeune empereur, des généraux et des aides de camp, passionnément attachés à l'homme plutôt qu'au Souverain, l'adorant avec sincérité et désintéressement, comme l'avait adoré Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualités et vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait à prendre en mains le commandement de l'armée, tout en le blâmant de cette défiance exagérée: «Il devait, disaient-ils, se mettre franchement à la tête des troupes, former auprès de sa personne l'état-major du commandant en chef, prendre conseil des théoriciens aussi bien que des praticiens expérimentés, et conduire lui-même au combat ses soldats, que sa seule présence exalterait jusqu'au délire!»

Le huitième parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 à 1 par rapport aux précédents, se composait de ceux qui ne désiraient particulièrement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif, rester dans un camp retranché sur la Drissa ou ailleurs, leur était aussi indifférent que de se voir commandés par l'Empereur en personne, par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et essentiel était d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond d'intrigues ténébreuses et enchevêtrées qui s'agitaient au quartier impérial, leur était plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un, pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se dégager de toute responsabilité et pour plaire à l'Empereur, qu'il n'avait aucune conviction, arrêtée à l'endroit de tel ou tel projet. Un autre, désireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en passant par l'Empereur, pour la développer au conseil suivant, criait à tue-tête, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui étaient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et de témoigner de son dévouement au bien général. Un troisième profitait sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours d'argent en récompense de ses loyaux services, sachant à merveille qu'on aurait plus vite fait dans les circonstances présentes de lui accorder sa requête que de la lui refuser. Le quatrième se trouvait constamment, et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le voyait toujours accablé de travail. Le cinquième, afin de se faire inviter à la table impériale, défendait ou attaquait avec violence une opinion nouvellement adoptée, en se servant d'arguments plus ou moins justes.

Ce parti n'avait en vue que d'avoir à tout prix des croix, des rangs, de l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur impériale: à peine avait-elle pris une direction, que cette population de fainéants se portait tout entière de ce côté, si bien qu'il devenait parfois difficile à l'Empereur d'agir dans un autre sens; à cause de la gravité du danger qui menaçait l'avenir et qui donnait à la situation un caractère d'agitation vague et fiévreuse, à cause de ce tourbillon de brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considérable de tous, n'ayant que ses intérêts en vue, contribua singulièrement à rendre la marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliquée. Cet essaim de bourdons, se précipitant en avant dès qu'il s'agissait de débattre une nouvelle question, sans avoir même résolu la précédente, assourdissait leur monde au point d'étouffer la voix de ceux qui discutaient sérieusement et franchement.

Au moment de l'arrivée du prince André à l'armée, un neuvième parti venait de se constituer, et commençait à se faire entendre: c'était celui des hommes d'État âgés, sages, expérimentés, qui, ne partageant aucun des avis mentionnés ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se passait sous leurs yeux dans l'état-major du quartier impérial, et cherchaient un moyen de sortir de l'indécision et de la confusion générales.

Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la présence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amené avec elle cette versatilité de rapports conventionnels et incertains, commode peut-être à la cour, mais fatale assurément à l'armée. L'Empereur devait gouverner, et ne pas commander les troupes; son départ et celui de sa suite étaient la seule issue possible à cette situation, car sa présence seule entravait l'action de 80 000 hommes destinés à sa sûreté personnelle; et, à leur sens, le plus mauvais général en chef, du moment qu'il serait indépendant, vaudrait le meilleur généralissime paralysé dans sa liberté d'action par la présence et la volonté du Souverain.

Schichkow, le secrétaire d'État, l'un des membres les plus influents de ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchéïew, une lettre à l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait été accordée de discuter l'ensemble des opérations, ils l'engageaient respectueusement à retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur guerrière de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever pour la défense de la patrie, et de provoquer en lui cet élan enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la Russie, et auquel contribua jusqu'à un certain point la présence de Sa Majesté à Moscou. Le conseil, présenté sous cette forme, fut approuvé et le départ de l'Empereur décidé.

Cette lettre n'avait pas encore été portée à la connaissance de l'Empereur, lorsque Barclay annonça un jour au prince André, pendant le dîner, qu'il devait se rendre le même soir, à six heures, chez Bennigsen, Sa Majesté ayant témoigné le désir de le questionner en personne au sujet de la Turquie.

Dans le courant de la matinée, on avait reçu l'information complètement erronée, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napoléon; ce même jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, élevé sur l'avis de Pfuhl, et regardé comme un chef-d'oeuvre, était un non-sens et pouvait causer la perte de l'armée russe.

Le prince André se présenta à l'heure indiquée chez Bennigsen, qui était logé dans une petite propriété particulière sur les bords de la Drissa; il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui raconta que celui-ci était allé une seconde fois, en compagnie du général Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements, sur l'utilité desquels on commençait à avoir des doutes très sérieux.

Czernichew lisait un roman près d'une des fenêtres de la première pièce, qui avait dû servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un orgue sur lequel on avait entassé des rouleaux de tapis: dans un des coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harassé par le travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit. Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre s'ouvrait sur un salon, où l'on entendait plusieurs voix qui causaient en allemand et parfois en français. Là, sur l'ordre de l'Empereur, on avait convoqué non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas ces sortes de désignations précises), mais une simple réunion des quelques personnes qu'il désirait consulter dans ce moment critique, afin d'éclaircir certaines questions. C'étaient Armfeld le Suédois, le général aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napoléon appelait le transfuge français, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'était pas un homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrière, que le prince André eut tout le loisir d'étudier à son aise, car, arrivé avant lui, il le vit entrer et s'arrêter quelques secondes à causer avec Czernichew.

Bien qu'il ne l'eût jamais rencontré, il lui sembla au premier coup d'oeil qu'il le connaissait déjà depuis longtemps: il portait, aussi mal que possible, l'uniforme de général russe, et sa personne offrait une vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une foule d'autres généraux théoriciens, qu'il avait vus agir en 1805. Celui-ci toutefois avait le don particulier de réunir en lui seul tout ce qui caractérisait les autres, et d'offrir à l'analyse du prince André le spécimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille, maigre, mais carré d'épaules, d'une constitution solide, avec des omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonnée de rides et les yeux enfoncés dans leurs orbites. Ses cheveux, lissés avec soin sur les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isolées. Il avait l'air inquiet et fâché, comme s'il eût redouté tout ce qui se trouvait sur son chemin. Retenant gauchement son épée, il demanda en allemand à Czernichew où était l'Empereur. On voyait qu'il avait hâte d'en finir au plus tôt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes étalées sur la table, car là il se sentait dans son élément. Il écouta, en souriant ironiquement, le récit de la visite de l'Empereur aux retranchements, qui étaient sa création, et ne put s'empêcher de grommeler entre ses dents d'une voix de basse: «Imbécile! tout sera perdu... ce sera du propre alors!» Czernichew lui présenta le prince André, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, où la guerre s'était si heureusement terminée. Pfuhl daigna à peine l'honorer d'un regard: «Cette guerre-là vous aura sans doute offert un joli exemple de tactique!» se borna-t-il à dire avec un mépris écrasant, et il se dirigea vers le salon voisin.

Pfuhl, toujours irritable, l'était encore plus ce jour-là, par suite de l'examen et de la critique dont ses fortifications étaient l'objet. Cette courte entrevue suffit au prince André, en y ajoutant ses souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une idée assez juste de son caractère. Pfuhl devait nécessairement être une de ces natures entières, qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans l'infaillibilité d'un principe. Ces natures-là on ne les rencontre que chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans une idée abstraite, telle que la science, c'est-à-dire la connaissance présumée d'une vérité certaine.

Pfuhl était en effet un adepte de la théorie du mouvement oblique, déduite par lui des guerres de Frédéric le Grand, et tout ce qui ne s'accordait pas avec cette théorie dans les campagnes modernes constituait, à ses yeux, des fautes si grossières, et des non-sens si monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, à son avis, mériter le nom de guerre et être un sujet d'étude.

Il avait été en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui avait abouti à Iéna et à Auerstaedt, sans que l'insuccès lui eût démontré la fausseté de son système. Il assurait au contraire que la violation de certaines lois en avait été seule cause, et se plaisait à répéter, avec une ironie satisfaite: «Je disais bien que cela irait à la diable!» Pfuhl poussait si loin l'amour de la théorie, qu'il arrivait à en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!

Les quelques mots qu'il échangea avec le prince André et Czernichew à propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui prévoit un triste résultat et ne peut que le déplorer. Les houppettes de cheveux ébouriffés qui pendaient sur sa nuque, et les mèches bien lissées ramenées sur ses tempes étaient en harmonie avec l'expression de ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'où l'on entendit aussitôt s'élever sa voix forte et grondeuse.

Le prince André avait eu à peine le temps de tourner les yeux d'un autre côté, que le comte Bennigsen entra précipitamment, et, le saluant d'un signe de tête, passa dans la cabine en donnant des ordres à son aide de camp. Il avait précédé l'Empereur pour prendre quelques dispositions et le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron: le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigué, et la tête inclinée en avant; on voyait qu'il écoutait avec ennui les observations que lui adressait Paulucci avec une véhémence toute particulière: il fit un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:

«Quant à celui qui a conseillé d'établir ce camp, le camp de Drissa,—disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de l'entrée, les yeux fixés sur le prince André, qu'il ne parvenait pas à reconnaître.—Quant à celui-là, Sire, répéta Paulucci d'un ton désespéré, sans pouvoir s'empêcher de continuer, je ne vois pas d'autre alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!»

Sans prêter la moindre attention à ces paroles, l'Empereur, qui avait enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement.

«Je suis charmé de te voir, lui dit-il. Va là-bas où ils sont tous réunis, et attends mes ordres.»

Le baron Stein et le prince Pierre Mikaïlovitch Volkhonsky le suivirent, et les portes du cabinet se refermèrent sur eux. Le prince André, profitant de l'autorisation impériale, se rendit avec Paulucci, qu'il avait déjà vu en Turquie, dans la salle des délibérations.

Le prince Pierre Volkhonsky, chargé alors des fonctions de chef d'état-major auprès de Sa Majesté, apporta des cartes et des plans, et, après les avoir étalés sur la table, formula successivement les questions sur lesquelles l'Empereur désirait avoir l'avis du conseil; on venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les Français s'apprêtaient à tourner le camp de Drissa.

Le premier qui éleva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de parer aux difficultés de la situation, de réunir l'armée sur un point indéterminé entre les grandes routes de Pétersbourg et de Moscou, et d'y attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne répondait guère à la question posée au conseil, n'avait évidemment d'autre but que de prouver que lui aussi avait son plan combiné à l'avance, et il saisissait la première occasion pour le faire connaître. Soutenu par les uns, attaqué par les autres, ce projet était du nombre de ceux que l'on forme, sans tenir compte de l'influence des événements sur la tournure de la guerre. Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet exposé, très détaillé, il proposait une combinaison toute contraire au plan de campagne du général suédois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin à l'incertitude, et nous tirerait de ce «traquenard», ainsi qu'il appelait le camp de Drissa. Pfuhl et son interprète Woltzogen avaient gardé le silence pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait à laisser échapper des interjections inintelligibles et se détournait même parfois, d'un air de dédain, comme s'il voulait faire bien constater qu'il ne s'abaisserait jamais à réfuter de pareilles sornettes. Le prince Volkhonsky, président des débats, l'interpella à son tour et le pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui répondre qu'il était inutile de le lui demander, car on savait sûrement mieux que lui ce qui restait à faire.

«Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie par le général Armfeld, avec l'ennemi sur les derrières de l'armée, et l'attaque conseillée par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait encore mieux, une belle et bonne retraite!» Volkhonsky, fronçant les sourcils à cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de l'Empereur. Pfuhl se leva aussitôt, et reprit avec une excitation croissante:

«On a tout gâté, tout embrouillé; on a voulu faire mieux que moi, et maintenant c'est derechef à moi que l'on s'adresse!... Quel est le remède, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous répète qu'il faut tout exécuter à la lettre, sur les bases que je vous ai précisées, s'écria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.—Où est la difficulté? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!...» Et, se rapprochant de la carte, il indiqua rapidement différents points, en démontrant au fur et à mesure qu'aucun hasard ne saurait ni déjouer son plan, ni annuler l'utilité du camp de Drissa, que tout était prévu, calculé à l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait nécessairement à sa perte.

Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions en français. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue, Woltzogen vint à son secours, et traduisit, avec une extrême volubilité, les explications de Pfuhl, destinées uniquement à prouver que toutes les difficultés contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient uniquement de l'inexactitude apportée à l'exécution de son plan. Enfin, semblable au mathématicien qui dédaigne de faire à nouveau la preuve d'un problème qu'il a résolu, et dont la solution lui paraît incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre à Woltzogen, qui continua à exposer, en français, les idées de son chef en lui adressant de temps à autre un: «N'est-ce pas ainsi, Excellence?»

Pfuhl, échauffé par la lutte, lui répondait invariablement, avec une irritation toujours croissante: «Mais cela s'entend, il n'y a pas là matière à discussion!»

De leur côté, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en français, Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince Volkhonsky. Le prince André observait et se taisait.

De tous ces hauts personnages, Pfuhl était celui qui éveillait en lui le plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu'à l'absurde la confiance en lui-même, irascible mais résolu, était le seul, entre eux tous, qui ne désirait rien pour lui-même, qui ne détestait personne, et qui cherchait simplement à faire exécuter un plan fondé sur une théorie qui était le résultat de longues années de travail. Sans doute il était ridicule, et son persiflage désagréable au dernier point, mais il inspirait, malgré tout, un respect involontaire par son dévouement absolu à une idée. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette espèce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en dépit de leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition générale des esprits, dont le conseil de 1805 avait été complètement exempt, leur était inspirée aujourd'hui par le génie reconnu de Napoléon, et se trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui était possible; il était capable même, disaient-ils, de les attaquer de tous les côtés à la fois, et son nom suffisait à battre en brèche les raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, à l'égal de tous ceux qui faisaient de l'opposition à sa théorie favorite. Au respect qu'il inspirait au prince André se joignait un vague sentiment de pitié, car, à en juger d'après le ton des courtisans, d'après les paroles de Paulucci à l'Empereur et surtout d'après une certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant théoricien, il était évident que chacun prévoyait, et qu'il pressentait lui-même sa disgrâce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie dédaigneuse et acerbe, son désespoir de voir lui échapper l'occasion unique d'appliquer et de vérifier sur une grande échelle l'excellence de son système et d'en prouver la justesse au monde entier.

La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle finit par dégénérer en attaques personnelles, et il n'en résulta aucune conclusion pratique. Le prince André, en présence de cette confusion des langues, de cette foule de projets, de propositions, de contre-propositions et de réfutations, ne put s'empêcher de s'étonner de tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait souvent médité sur ce qu'on était convenu d'appeler la science militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il en avait conclu que le génie militaire n'était qu'un mot de convention. Ces pensées, encore indécises dans son esprit, venaient de recevoir, pendant ces débats, une confirmation éclatante, et elles étaient devenues pour lui une vérité sans réplique: «Comment existerait-il une théorie et une science là où les conditions et les circonstances restent inconnues et où les forces agissantes ne sauraient être déterminées avec précision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre armée et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas arrivé maintes fois, grâce à un cerveau brûlé bien résolu, à 5 000 hommes de résister à 30!000 combattants, comme dans le temps à Schöngraben, et à une armée de 80 000 hommes de se débander et de prendre la fuite devant 8 000, comme à Austerlitz; et cela parce qu'il avait plu à un seul poltron de crier: «Nous sommes coupés!» Où peut donc être la science là où tout est vague, où tout dépend de circonstances innombrables, dont la valeur ne saurait être calculée en vue d'une certaine minute, puisque l'instant précis de cette minute est inconnu? Armfeld soutient que nos communications sont coupées, Paulucci assure que nous avons placé l'ennemi entre deux feux, Michaud démontre que le défaut du camp de Drissa est d'avoir la rivière derrière nous, tandis que Pfuhl prouve que c'est là ce qui fait sa force! Toll propose son plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont également bons et également mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront être appréciés qu'au moment même où les événements s'accompliront! Tous parlent des génies militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner à temps son armée de biscuits, et qui envoie les uns à gauche, les autres à droite? Non. On ne les qualifie ainsi de «génies» que parce qu'ils ont l'éclat et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats à genoux comme toujours devant la puissance leur prêtent les qualités qui ne sont pas celles du génie véritable. Mais c'est tout l'opposé! Les bons généraux que j'ai connus étaient bêtes et distraits, Bagration par exemple, et Napoléon cependant l'a proclamé le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-même? N'ai-je pas observé à Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'être un génie, ni de posséder des qualités extraordinaires: tout au contraire, les côtés les plus élevés et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la poésie, la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le laisser complètement indifférent. Il doit être borné, convaincu de l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir aucune pitié, ne jamais réfléchir, ni se demander jamais où est le juste et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succès ne dépend pas de lui, mais du soldat qui crie: «Nous sommes perdus!» ou de celui qui crie: «Hourra!...» Et c'est là dans les rangs, là seulement, que l'on peut servir avec la conviction d'être utile!»

Le prince André se laissait aller à ces réflexions, lorsqu'il en fut brusquement tiré par la voix de Paulucci: le conseil se séparait.

Le lendemain, à la revue, l'Empereur lui demanda où il désirait servir, et le prince André se perdit à tout jamais dans l'opinion du monde de la cour en se bornant tout simplement à désigner l'armée active, au lieu de solliciter un emploi auprès de Sa Majesté.

Nicolas Rostow reçut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, «qu'elle-même avait rompu,» disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau à quitter le service et à revenir auprès d'eux. Il leur exprima dans sa réponse tous les regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqué de sa soeur, les assura qu'il ferait son possible pour réaliser leur souhait, mais se garda bien de demander un congé.

«Amie adorée de mon âme, écrivit-il en particulier à Sonia, l'honneur seul m'empêche de retourner auprès des miens, car aujourd'hui, à la veille de la guerre, je me croirais déshonoré non seulement aux yeux de mes camarades, mais aux miens propres, si je préférais mon bonheur à mon devoir et à mon dévouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre dernière séparation! La campagne à peine finie, si je suis en vie et toujours aimé, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer à tout jamais sur mon coeur ardent et passionné!»

Il disait vrai. La guerre seule empêchait son retour et son mariage. L'automne d'Otradnoë avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une série de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignorés jusque-là, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: «Une femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants, dix à douze laisses de lévriers rapides, le bien à administrer, les voisins à recevoir, et une part active dans les fonctions dévolues à la noblesse: voilà une bonne existence, se disait-il!» Mais il n'y avait pas à y songer: la guerre lui commandait de rester au régiment, et son caractère était ainsi fait, qu'il se soumit à cette nécessité sans en éprouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il menait et qu'il avait su se rendre agréable.

Reçu avec joie par ses camarades à l'expiration de son congé, on l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents de la Petite-Russie; on en fut enchanté, et ils lui valurent force compliments de la part de ses chefs. Nommé capitaine pendant cette courte absence, il fut appelé, lorsque le régiment se prépara à entrer en campagne, à commander son ancien escadron.

La campagne s'ouvrit, les appointements furent doublés; le régiment, envoyé en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux soldats, de nouveaux chevaux, et il y régna cette joyeuse animation qui se manifeste toujours au début de toute guerre. Rostow, qui savait apprécier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il sût parfaitement qu'un jour viendrait où il le quitterait.

Les troupes quittèrent Vilna, par suite d'une foule de raisons politiques, de raisons d'État, et d'autres motifs, et chaque pas qu'elles faisaient en arrière donnait lieu, au sein de l'état-major, à de nouvelles complications d'intérêts, de combinaisons et de passions de toute sorte.

Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilité et l'agrément d'une partie de plaisir. Se désespérer, se décourager, et surtout intriguer, était le fait du quartier général, mais à l'armée on ne s'inquiétait pas de savoir où on allait et pourquoi on marchait. Les regrets causés par la retraite ne s'adressaient qu'au logement où l'on avait gaiement vécu, et à la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il arrivait par hasard à un officier de penser que l'avenir ne promettait rien de bon, il s'empressait aussitôt, comme il convient à un vrai militaire, d'écarter cette crainte, de reprendre sa gaieté, et de reporter toute son attention sur ses occupations immédiates, afin d'oublier la situation générale. On campa d'abord aux environs de Vilna: on s'y amusa en compagnie des propriétaires polonais avec qui on avait noué connaissance, et en se préparant constamment à des revues passées par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reçut l'ordre de se replier jusqu'à Sventziany, et de détruire les vivres qu'on ne pouvait emporter. Les hussards n'avaient point oublié cet endroit, qui, pendant leur dernier séjour, avait été baptisé par l'armée du nom de «Camp des ivrognes». La conduite des troupes, qui, en réquisitionnant l'approvisionnement nécessaire, prenaient où elles pouvaient des chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la main, y avait soulevé de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort bien de Sventziany pour y avoir mis à pied le maréchal des logis le jour même de leur arrivée, et n'avoir pu venir à bout des hommes de son escadron, soûls comme des grives parce qu'ils avaient, à son insu, emporté avec eux cinq tonnes de vieille bière! De Sventziany, la retraite se continua jusqu'à la Drissa, et de la Drissa encore plus loin, en se rapprochant des frontières russes.

Le 13/25 juillet, le régiment de Pavlograd eut une sérieuse rencontre avec l'ennemi. La veille au soir, il avait été assailli par une épouvantable bourrasque accompagnée de grêle et de pluie, prélude des tempêtes et des bourrasques qui se renouvelèrent si souvent en l'année 1812.

Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les épis, foulés et piétinés par le bétail et les chevaux, ne contenaient plus un atome de grain. La pluie tombait à verse; Rostow et Iline, un jeune officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une hutte de branchages élevée à la hâte. Un autre officier, dont les joues disparaissaient littéralement sous une énorme paire de moustaches, entra chez eux, surpris par l'orage.

«Je viens de l'état-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de Raïevsky?...» Et il lui conta les détails du combat de Saltanovka.

L'officier aux grosses moustaches, nommé Zdrginsky, leur en fit un récit emphatique. À l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins que le défilé des Thermopyles, et la conduite du général Raïevsky, s'avançant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour commander l'attaque, était comparable à celle des héros de l'antiquité. Rostow l'écouta sans lui prêter grande attention; il fumait sa pipe, faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier de seize ans, il y avait aujourd'hui les mêmes rapports que ceux qui avaient existé sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait pour Rostow une adoration toute féminine: c'était son Dieu et son modèle! Zdrginsky ne parvint pas à communiquer son enthousiasme à Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner à l'expression de son visage que ce récit lui était souverainement désagréable. Ne savait-il pas, par sa propre expérience, après Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des faits militaires, et que lui-même mentait aussi en racontant ses prouesses? Ne savait-il pas également qu'à la guerre rien ne se passe comme on se le figure, et comme on le raconte après coup? Le récit ne lui plaisait donc en aucune façon, le narrateur encore moins; car en parlant il avait la fâcheuse habitude de se pencher sur la figure de son voisin, jusqu'à la toucher presque de ses lèvres, et d'occuper en outre beaucoup trop de place dans l'étroite hutte! «D'abord, se disait Rostow, les yeux fixés sur lui, la confusion et la presse devaient être telles sur cette digue, que si vraiment Raïevsky s'y est élancé avec ses deux fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout au plus qui le serraient de près.... Quant aux autres, ils n'auront certainement pas remarqué avec qui il était, et s'ils s'en sont aperçus, ils s'en seront d'autant moins émus, qu'ils avaient dans ce moment à songer à leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort de la patrie ne dépendait pas de cette digue...! La prendre ou la laisser à l'ennemi revenait au même, et, quoi qu'en puisse dire Zdrginsky, ce n'étaient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais certainement pas exposé ainsi Pétia, ni même Iline, qui est un étranger pour moi, mais un brave garçon.... J'aurais au contraire tâché de les placer loin du danger.» Il se garda bien cependant de faire part à ses deux camarades de ses réflexions: l'expérience lui avait appris que c'était inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer à glorifier nos armées, il fallait feindre d'y ajouter une foi entière, et c'est ce qu'il fit sans hésiter.

«On ne peut plus y tenir, s'écria Iline, qui devinait la mauvaise humeur de Rostow: je suis mouillé jusqu'aux os.... Voilà la pluie qui diminue, je vais m'abriter ailleurs.» Iline et Zdrginsky sortirent.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le premier revint en pataugeant dans la boue:

«Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouvé! Il y a un cabaret à deux cents pas d'ici, et les nôtres y sont déjà établis. Nous nous sècherons, et Marie Henrikovna y est aussi.»

Marie Henrikovna était une jeune et jolie Allemande que le docteur du régiment avait épousée en Pologne et qu'il menait partout avec lui. Était-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou parce qu'il ne voulait pas s'en séparer pendant les premiers mois de leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur était devenue, parmi les officiers de hussards, un thème de plaisanteries inépuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils glissaient, à qui mieux mieux, dans la boue, et s'éclaboussaient dans les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'éloignait, et la lueur blafarde des éclairs à l'horizon ne perçait plus les ténèbres qu'à de longs intervalles.

«Rostow, où es-tu? criait Iline.

—Par ici, répondait Rostow.... Vois donc, quels éclairs!»

La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, où cinq officiers s'étaient réfugiés. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, à la place d'honneur, cachait en partie son mari étendu derrière elle et dormant profondément. On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux venus.

«On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.

—Ah! vous êtes dans un bel état, vous autres, lui répondit-on... de vraies gouttières!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abîmez pas la robe de Marie Henrikovna!» Rostow et son compagnon se mirent en quête d'un coin où, sans blesser la pudeur de cette dernière, il leur fût possible de mettre du linge sec. Ils en trouvèrent un, séparé du reste par une cloison, mais il était déjà occupé par trois officiers qui en remplissaient, à eux seuls, l'étroit espace: ils y jouaient aux cartes, à la lueur d'une chandelle fichée dans une bouteille vide, et se refusèrent à leur céder la place. Marie Henrikovna, touchée de compassion, leur prêta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se dissimulant derrière ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se débarrassèrent enfin de leurs habits mouillés.

On fit du feu tant bien que mal dans un poêle à moitié démoli, on dénicha une planche, qui fut posée sur deux selles recouvertes d'une schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut priée de remplir les devoirs de maîtresse de maison. Tous se groupèrent autour d'elle: l'un lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains; l'autre étendit son uniforme à ses pieds pour les préserver de l'humidité; le troisième drapa son manteau sur la fenêtre pour intercepter le froid; le quatrième enfin se mit à chasser les mouches qui auraient pu réveiller son mari.

«Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement.... Laissez-le, il a toujours le sommeil dur après une nuit blanche.

—Impossible! répliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me coupera un bras ou une jambe.»

Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau était si sale, si jaune, qu'on ne pouvait guère juger si le thé était trop fort ou trop faible. Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait pas: on trouvait même fort agréable d'attendre son tour d'après l'ancienneté, et de recevoir le breuvage brûlant des mains grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai, laissaient légèrement à désirer sous le rapport de la propreté. Tous paraissaient et étaient réellement amoureux d'elle ce soir-là; les joueurs mêmes sortirent de leur coin, et, laissant là le jeu, lui témoignèrent également les plus aimables attentions. Se voyant ainsi entourée d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise, malgré toutes les frayeurs qu'elle éprouvait au moindre mouvement de son époux endormi.

Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais, comme il ne parvenait pas à fondre, il fut décidé que Marie Henrikovna le remuerait, à tour de rôle, dans chaque verre. Rostow, ayant reçu le sien, y versa du rhum et le lui tendit:

«Mais vous ne l'avez pas sucré!» dit-elle en riant.

On aurait vraiment pu croire, à voir la bonne humeur de chacun, que tout ce qui se disait ce soir-là était du dernier comique et avait un double sens.

«Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie main, vous trempiez votre cuiller dans mon thé!»

Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un autre officier s'était déjà emparé.

«Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus agréable, dit Rostow.

—Mais, il est brûlant?» répliqua Marie Henrikovna en rougissant de plaisir.

Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le lui apporta:

«Voilà ma tasse, s'écria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la boirai en entier.»

Lorsque le samovar fut à sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de cartes, et proposa de jouer à l'écarté avec Marie Henrikovna. On tira au sort pour savoir à qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar pour le thé du docteur.

«Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda Iline.

—Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!»

Le jeu venait à peine de commencer, que la tête ébouriffée du docteur s'éleva au-dessus des épaules de sa femme; réveillé depuis un moment, il avait entendu tous les gais propos qui s'échangeaient autour de lui, et l'on voyait, à sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien d'amusant ni de drôle. Sans échanger de salut avec les officiers, il se gratta la tête mélancoliquement, et demanda à sortir de sa retraite; on le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homérique. Marie Henrikovna ne put s'empêcher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en fut que plus séduisante aux yeux de ses admirateurs. À sa rentrée, le docteur déclara à sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui attendait avec anxiété son arrêt) que, la pluie ayant cessé, il fallait retourner dans leur kibitka, pour empêcher que tous leurs effets ne fussent volés.

«Quelle idée, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton, deux si vous voulez?

—Je monterai moi-même la garde! s'écria Iline.

—Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai passé deux nuits sans sommeil...!» Et il s'assit d'un air boudeur à côté de sa femme pour attendre la fin de la partie.

L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaieté des officiers, qui, ne pouvant retenir leurs rires, s'ingéniaient à leur trouver des prétextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmené sa jolie moitié, les officiers s'étendirent à leur tour, en se couvrant de leurs manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continuèrent longtemps à plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaieté de sa femme; quelques-uns même allèrent de nouveau sur le perron, pour tâcher de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est vrai, de s'endormir à différentes reprises, mais chaque fois une nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la conversation recommençait de plus belle, au milieu de joyeux éclats de rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants!

Personne ne dormait encore à trois heures de la nuit, lorsque le maréchal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg d'Ostrovna.

Les officiers firent leurs préparatifs à la hâte, sans interrompre leur causerie; tandis qu'on faisait chauffer le même samovar avec la même eau jaunâtre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le thé fût prêt. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se dispersaient peu à peu, il faisait humide et froid, et on le sentait d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de sécher. Iline et Rostow jetèrent en passant un regard sur la kibitka, dont le tablier, tout mouillé, laissait dépasser les jambes du docteur et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa femme, dont ils entendirent la respiration ensommeillée.

«Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow à son camarade.

—Ravissante!» lui répondit Iline avec la conviction d'un enfant de seize ans.

Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait aligné sur le chemin.

«À cheval!» commanda-t-on.

Les soldats se signèrent, et enfourchèrent leurs montures. Rostow, se plaçant en avant, s'écria:

«Marche!...» Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre, au bruit des fers de leurs chevaux piétinant dans la boue et du cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui étaient échelonnées sur la grand'route bordée de bouleaux.

Des nuages d'un gris violet, pourprés à l'Orient, couraient rapidement dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait déjà l'herbe du fossé, encore toute mouillée de l'orage de la nuit, et les branches pendantes des bouleaux égrenaient une à une leurs brillantes gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus! Rostow et Iline avançaient entre deux rangs d'arbres d'un côté du chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de changer de monture, et passait volontiers du cheval de régiment à un cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait acheté dernièrement un vigoureux alezan, à crinière blanche, des steppes du Don, qui ne se laissait jamais dépasser, et qu'il montait avec une véritable jouissance: il allait ainsi, rêvant à son cheval, à la matinée qui s'éveillait, à la femme du docteur, sans songer un seul instant au péril qui pouvait fondre sur eux d'un moment à l'autre.

Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait appris à se gouverner, et à penser à toute autre chose qu'à ce qui semblait devoir l'intéresser le plus à cette heure, c'est-à-dire au danger qui s'approchait. Malgré tous ses efforts, malgré les reproches de lâcheté qu'il s'était bien souvent adressés, il n'avait jamais pu, durant les premières années de son service, vaincre la peur qui s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait insensiblement amené. Il suivait donc avec tranquillité et insouciance son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles, effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui cheminait derrière lui: on aurait dit à le voir qu'il s'agissait d'une simple promenade. La figure émue et inquiète d'Iline, qui exprimait au contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une sérieuse compassion; il connaissait par expérience cet état de fiévreuse angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que le temps seul pouvait y porter remède.

À peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une nuit d'orage. Quelques gouttes tombèrent encore, puis le calme se rétablit. Continuant son ascension, le disque de feu se déroba un moment derrière un étroit nuage, dont il déchira bientôt le bord supérieur pour reparaître dans tout son éclat; le paysage s'éclaira de nouveau, la verdure scintilla plus riante, et, comme une réponse ironique à ce flot d'éclatante lumière, les premiers grondements du canon se firent entendre à une certaine distance.

Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot accéléré.

Son escadron dépassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient également leur allure, descendit une colline, et, traversant un village abandonné, remonta le versant opposé. Les chevaux et les hommes étaient couverts de sueur.

«Halte! alignement! commanda le divisionnaire.—Par file à gauche, marche!» Les hussards longèrent la ligne des troupes et atteignirent le flanc gauche de la position, derrière les uhlans placés sur la ligne d'attaque. À droite, en colonnes serrées, se tenait massée la réserve de notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos canons, qui se détachaient sur le fond de l'horizon, éclairés par la lumière oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur artillerie échangeaient déjà gaiement les premiers coups de feu avec notre ligne d'avant-postes.

Le crépitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prêta de bonne humeur l'oreille à cetrap, ta, ta tapincessant qui éclatait en masse ou isolé, et qui, après un intervalle de silence, reprenait avec une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait à poser le pied sur des pétards.

Les hussards restèrent une heure environ sans bouger. La canonnade commença. Après avoir échangé quelques mots avec le commandant du régiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrière l'escadron, et s'éloigna dans la direction de la batterie placée à quelques pas de là.

Un peu après, on entendit le commandement donné aux uhlans de se former en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et s'élancèrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques, vers la cavalerie française, qui venait de déboucher à gauche de la colline.

Dès qu'ils eurent quitté leur poste, les hussards s'avancèrent pour l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues passèrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.

Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaieté de Rostow. Crânement campé sur sa selle, il voyait se dérouler à ses pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur à l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie française, il y eut quelques instants de confusion générale dans un tourbillon de fumée; puis il les vit revenir en arrière sur la gauche, et il aperçut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des groupes compacts de dragons bleus français, montés sur des chevaux gris pommelé, qui les repoussaient avec vigueur.

L'oeil exercé de Rostow avait été le premier à se rendre compte de ce qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient à la débandade et se rapprochaient de plus en plus. Déjà on pouvait distinguer les gestes de ces hommes, si petits à distance; on pouvait les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant leurs sabres.

Rostow assistait à ce spectacle comme à une chasse à courre; son instinct lui disait que, si les hussards attaquaient à l'instant les dragons, ces derniers n'y résisteraient pas, mais il fallait se décider sans hésitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se retourna: le capitaine, qui était à ses côtés, avait, comme lui, les yeux fixés sur la lutte:

«André Sévastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en dites-vous?

—À coup sûr, car en effet...» Mais Rostow, sans attendre la fin de sa réponse, piqua son cheval de l'éperon, et se plaça à la tête de ses hommes, qui, mus par le même sentiment, s'élancèrent en avant sans attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment il agissait ainsi: il faisait cela sans préméditation, sans réflexion, comme il l'aurait fait à la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient en désordre à une faible distance; il savait qu'ils fléchiraient et qu'il fallait profiter à tout prix de cet instant favorable, car, une fois passé, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles était si excitant, la fougue de son cheval si difficile à maîtriser, qu'il céda à l'entraînement général, et entendit aussitôt le piétinement de tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. À peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un galop de plus en plus rapide, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient des uhlans et des dragons français, qui les poursuivaient le sabre aux reins. À la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournèrent indécis, et barrèrent la route à ceux qui les suivaient. Rostow, donnant pleine carrière à son cheval cosaque, se laissait emporter à l'encontre des Français, avec le sentiment du chasseur à la poursuite du loup. Un uhlan s'arrêta, un fantassin se jeta à terre pour éviter d'être écrasé, un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des dragons français tourna bride au triple galop. Au moment où Rostow s'élançait à leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin, mais son excellente bête s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas s'était à peine remis en selle qu'il se trouva tout près de l'ennemi. Un officier français, à en juger par son uniforme, galopait à quelques pas de lui, penché en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de son sabre. Il ne s'était pas passé une seconde, que le poitrail du cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son élan contre la croupe de celui de l'officier, et le culbutait à moitié; au même instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur le Français. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitôt comme par enchantement. L'officier avait été renversé, grâce plutôt au choc des deux chevaux et à sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son assaillant, qui ne lui avait fait qu'une légère entaille au-dessus du coude. Rostow, retenant son cheval, chercha à voir celui qu'il venait de frapper: le malheureux dragon sautait à cloche-pied, sans pouvoir parvenir à retirer sa jambe, prise dans l'étrier. Il clignait des yeux, fronçait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend à une nouvelle attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifié sur le hussard russe. Son visage jeune, pâle, éclaboussé, avec ses yeux bleus et clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, était bien loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pensé rencontrer sur le champ de bataille: ce n'était pas le visage d'un ennemi, mais bien la figure la plus naïve, la plus douce, la mieux faite pour un paisible intérieur de famille. Rostow en était encore à se demander s'il allait l'achever, lorsqu'il s'écria: «Je me rends!» Sautant toujours sans arriver à se débarrasser de l'étrier, il se laissa dégager par quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades étaient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrière lui; l'infanterie française continuait à tirer en fuyant. Les hussards regagnèrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux, Rostow fut pris d'une sensation pénible qui lui serrait le coeur: quelque chose d'indéfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il avait éprouvé en faisant l'officier prisonnier et surtout en le frappant!

Le comte Ostermann-Tolstoy vint à la rencontre des vainqueurs, fit appeler Rostow, le remercia, lui annonça qu'il ferait part de son héroïque exploit à Sa Majesté, et qu'il le présenterait pour la croix de Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire à un blâme et à une punition, puisqu'il avait attaqué l'ennemi sans en avoir reçu l'ordre, fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de tristesse qui ne cessait de lui causer une véritable souffrance morale, l'empêcha d'en être heureux! «Qu'est-ce donc qui me tourmente? se disait-il en s'éloignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf! Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est l'officier français, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrêté en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!»

Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperçut monté sur un cheval de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure était légère; il sourit à Rostow d'un air contraint, et le salua de la main; sa vue fit éprouver à Rostow une gêne qui était presque de la honte.

Ce jour-là et le suivant, ses camarades remarquèrent que, sans être irrité ou ennuyé, il restait pensif, silencieux et concentré en lui-même, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude, comme s'il était obsédé par une pensée constante.

Rostow réfléchissait à «l'héroïque exploit» qui allait, à son grand étonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait acquis la réputation d'un brave! Il y avait là dedans un mystère qu'il ne parvenait pas à pénétrer: «Ils ont donc encore plus peur que nous, pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle de l'héroïsme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y était pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tué? Ma main du reste a tremblé, et l'on me décore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument rien!»

Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune réponse plausible, la roue de la fortune tourna subitement en sa faveur. Avancé à la suite de l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et dès ce moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours à lui qu'on accorda la préférence.


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