À la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route, quoique encore souffrante et affaiblie, avec Pétia et toute sa suite; arrivée à Moscou, elle s'établit dans sa maison, où le reste de sa famille s'était déjà transporté.
La maladie de Natacha prit une tournure tellement sérieuse, qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui l'avaient provoquée, sa conduite et sa rupture avec son fiancé, furent reléguées au second plan. Son état était trop grave pour lui permettre même de songer à mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait à vue d'oeil, toussait constamment, et les médecins laissèrent comprendre à ses parents qu'elle était en danger. On ne pensa plus dès lors qu'à la soulager. Les princes de la science qui la visitaient, séparément ou ensemble, chaque jour, se consultaient, se critiquaient à l'envi, parlaient français, allemand, latin, et lui prescrivaient les remèdes les plus opposés, mais capables de guérir toutes les maladies qu'ils connaissaient.
Il ne leur venait pas à la pensée que le mal dont souffrait Natacha n'était pas plus à la portée de leur science que ne peut être un seul des maux qui accablent l'humanité, car chaque être vivant, ayant sa constitution particulière, porte en lui sa maladie propre, nouvelle, inconnue à la médecine, et souvent des plus complexes. Elle ne dérive exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate, elle n'est mentionnée dans aucun livre de science, c'est simplement la résultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altération de l'un de ces organes. Les médecins, qui passent leur vie à traiter les malades, qui y consacrent leurs plus belles années et qui sont payés pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilèges? Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont réellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow, par exemple, s'ils étaient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient avaler à la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont l'effet, quand elles étaient prises à petites doses, était d'ailleurs à peu près nul; mais leur présence y était nécessaire parce qu'elle satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient Natacha. C'est dans cet ordre d'idées que gît la force des médecins, qu'ils soient charlatans, homéopathes ou allopathes! Ils répondent à l'éternel désir d'obtenir un soulagement, à ce besoin de sympathie que l'homme éprouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve déjà en germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donné un coup: il court auprès de sa mère ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et qu'elle frotte son «bobo», et, véritablement, il souffrira moins dès qu'on l'aura plaint et caressé! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le secourir!
Les médecins étaient donc d'une utilité relative à Natacha, en lui assurant que son mal passerait dès que les poudres et les pilules rapportées de l'Arbatskaya dans une belle petite boîte, au prix d'un rouble soixante-dix kopecks, auraient été dissoutes dans de l'eau cuite, et qu'elle les aurait régulièrement avalées toutes les deux heures.
Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y avait eu qu'à se croiser les bras, au lieu de suivre à la lettre les prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiquées, d'insister sur la côtelette de volaille, et de veiller à tout ce qui constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les malades?
Comment le comte aurait-il supporté les inquiétudes que lui causait sa fille chérie, s'il n'avait pu se dire qu'il était prêt à sacrifier plusieurs milliers de roubles et à l'emmener même, coûte que coûte, à l'étranger, pour lui faire du bien et y consulter des célébrités? Que serait-il devenu s'il n'avait pu raconter à ses amis comment Métivier et Feller s'étaient trompés, comment Frise avait deviné juste, et comment Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci refusait d'obéir aux ordonnances de la faculté?
«Tu ne guériras jamais si tu ne les écoutes pas et si tu ne prends pas régulièrement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal, qui peut, tu le sais, dégénérer en pneumonie!...» Et la comtesse trouvait une sorte de consolation à prononcer ce mot savant dont elle ne comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'était pas la seule! Et Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle ne s'était pas déshabillée les trois premières nuits, afin d'être toujours prête à exécuter les ordres du docteur, et que maintenant encore elle dormait à peine, pour ne pas manquer le moment de donner les pilules contenues dans la boîte dorée? Natacha elle-même n'était-elle pas satisfaite, bien qu'elle assurât qu'elle ne guérirait jamais et qu'elle ne tenait pas à la vie, de voir tous les sacrifices qu'on faisait pour elle, et de prendre ses potions à heure fixe?
Le docteur venait tous les jours, lui tâtait le pouls, examinait sa langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention à l'abattement de son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait à la hâte; prenant alors un air grave, il secouait la tête, et tâchait de lui persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remède; qu'il fallait attendre et voir; que, la maladie étant plutôt morale, il...» Mais la comtesse, qui s'efforçait de se cacher à elle-même ce détail, lui glissait bien vite dans la main une pièce d'or, et retournait chaque fois, le coeur plus allégé, auprès de sa chère malade.
Les symptômes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet d'appétit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une apathie dont rien ne la faisait sortir. Les médecins, ayant déclaré qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans l'air méphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligés d'y passer tout l'été de l'année 1812.
Cependant, en dépit de cette circonstance, et malgré l'innombrable quantité de flacons et de boîtes de pilules, de gouttes et de poudres, dont Mme Schoss, qui les aimait à la folie, se fit, pour son usage, une collection complète, la jeunesse finit par prendre le dessus: les impressions journalières de la vie atténuèrent peu à peu le chagrin de Natacha, la douleur aiguë qui avait brisé son coeur glissa doucement dans le passé, et ses forces physiques revinrent insensiblement.
Natacha devint plus calme, mais sa gaieté ne reparut pas. Elle évitait même tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les théâtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des larmes derrière son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus! Les pleurs l'étouffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir, pleurs causés par le souvenir de ce temps si pur, passé à tout jamais! Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant à la coquetterie, elle n'y pensait guère: les hommes lui étaient tous aussi indifférents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir: elle ne retrouvait plus en elle-même les mille et un intérêts de sa vie de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles espérances. Que n'aurait-elle donné pour faire revivre un jour, un seul jour de l'automne dernier passé à Otradnoë avec Nicolas, vers qui son coeur se reportait à tout instant avec une douloureuse angoisse? Hélas! c'était fini, et fini à jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompée! C'en était fait de sa liberté d'alors, de ses aspirations vers des joies inconnues, et cependant il fallait vivre!
Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle était meilleure que les autres, elle trouvait du plaisir à s'humilier et se demandait souvent avec tristesse ce que le sombre avenir lui réservait. Elle s'efforçait de n'être à charge à personne; quant à son agrément personnel, elle n'y songeait plus. Se tenant souvent à l'écart des siens, elle ne se sentait à son aise qu'avec son frère Pétia, qui parvenait parfois à la faire rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps à autre, Pierre était le seul qui lui fût sympathique. Il était difficile de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact, que ne le faisait à son égard le comte Besoukhow; elle le sentait sans se l'expliquer, et cela contribuait naturellement à lui rendre sa société agréable; mais elle ne lui en savait aucun gré, tant elle était persuadée que la bonté un peu banale de Pierre n'avait aucun effort à faire pour lui témoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en lui, de temps à autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait que la conversation ne vînt lui rappeler de douloureux souvenirs, et elle l'attribuait à son bon coeur et à sa timidité habituelle. Il ne lui avait plus reparlé de ses sentiments, dont l'aveu lui était échappé un jour sous le coup d'une profonde émotion, et elle y attachait aussi peu d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le désir de la consoler, il ne lui venait jamais en tête de supposer que l'amour, ou même une sorte d'amitié tendre et exaltée, comme elle savait qu'il en existe parfois entre un homme et une femme, pût naître de leurs relations, non point parce que Pierre était marié, mais parce qu'entre elle et lui s'élevait dans toute sa force cette barrière morale qui lui avait fait défaut en présence de Kouraguine.
Vers la fin du carême de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradnoë, Agrippine Ivanovna Bélow, arriva à Moscou, pour y saluer les saints martyrs. Elle proposa à Natacha de faire ensemble leurs dévotions; Natacha y consentit avec joie, malgré l'avis du médecin, qui défendait les sorties matinales, et, pour s'y préparer autrement qu'on n'en avait l'habitude chez les siens, elle déclara qu'elle ne se contenterait pas de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna à tous les services, aux vêpres, aux matines, à la messe, et cela durant toute la semaine.
Son zèle religieux plut à la comtesse: elle espérait, dans le fond de son coeur, que la prière serait pour elle un remède plus efficace que le traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, à l'insu du docteur, au désir de sa fille, et la confia à la bonne voisine, qui, à trois heures de la nuit, venait chaque matin réveiller Natacha et la trouvait déjà levée, tant elle avait peur d'être en retard.
Sa toilette une fois faite à la hâte, elle passait sa robe la plus défraîchie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant à la fraîcheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues désertes, éclairées par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux d'une autre église, où le prêtre se distinguait par une vie des plus austères et des plus pures.
Les fidèles y étaient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna allaient se placer devant l'image de la très sainte Vierge, qui séparait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixés, à cette heure inusitée, sur l'image noircie, éclairée par les cierges et par les premières lueurs de l'aube qui pénétrait à travers les fenêtres, écoutait l'office avec un profond recueillement. Il s'éveillait alors dans son âme une disposition à l'humilité, qui jusque-là lui avait été inconnue, et qui était causée par la présence de quelque chose de grand et d'indéfinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononcées par le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se mêlaient à la prière générale; lorsque le sens de ces paroles lui échappait, elle pensait avec soumission que le désir de tout savoir provenait de l'orgueil; qu'il fallait se borner à croire et à se confier au Seigneur, qu'elle sentait en cet instant régner en maître sur son âme. Elle priait, se signait et demandait à Dieu, avec une ferveur que redoublait l'effroi de son iniquité, de lui pardonner ses péchés. Elle se réjouissait de sentir se développer en elle la volonté de se corriger et d'entrevoir la possibilité d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse vie. En quittant l'église à une heure encore fort matinale, elle ne rencontrait sur sa route que des maçons qui allaient à leurs travaux et les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies.
Le sentiment de sa régénération ne fit que s'accroître pendant toute la semaine, et le bonheur de communier, de s'unir à Lui, lui semblait si grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche.
Mais ce jour si ardemment désiré arriva à son tour, et lorsque Natacha revint de la communion, vêtue d'une robe de mousseline blanche, elle se sentit, pour la première fois depuis bien longtemps, en paix avec elle-même et avec la vie qui l'attendait.
Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant.
«Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en souriant; il était sincèrement convaincu de leur efficacité.—Soyez tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement dans la paume de sa main la pièce d'or qu'il venait de recevoir: elle chantera et dansera bientôt. Ce dernier remède a fait merveille, elle a beaucoup repris.»
La comtesse cracha en regardant ses ongles[20], et retourna, toute joyeuse, au salon.
Des bruits de plus en plus inquiétants sur la marche de la guerre se répandirent à Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une proclamation de l'Empereur à son peuple et de sa prochaine arrivée; on disait qu'il quittait l'armée parce qu'elle était en danger; que Smolensk s'était rendu; que Napoléon avait avec lui un million d'hommes, et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie.
On reçut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'était pas encore imprimé, Pierre promit aux Rostow de revenir dîner le lendemain, et de l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y était jointe.
Le lendemain était un dimanche, une vraie journée d'été, d'une chaleur déjà accablante à dix heures du matin, heure à laquelle les Rostow venaient d'habitude entendre la messe à la chapelle de l'hôtel Rasoumovsky. On éprouvait à la fois une grande lassitude, jointe à cette plénitude de sensations et de vague malaise que provoque presque toujours une journée de forte chaleur dans une grande ville. Ces différentes impressions se reflétaient partout: dans les couleurs claires des vêtements de la foule, dans les cris des marchands de la rue, dans les feuilles couvertes de poussière des arbres du boulevard, dans le bruit du pavé, dans la musique et les pantalons blancs d'un bataillon qui allait à la parade, et encore plus dans l'ardeur brûlante d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait réunie à la chapelle de l'hôtel, car la plupart des grandes familles, dans l'attente d'événements graves, étaient restées à Moscou au lieu de se rendre dans leurs terres.
La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livrée la précéda, afin de lui frayer un passage à travers la foule. Natacha, qui la suivait, entendit tout à coup un jeune homme inconnu dire assez haut à son voisin:
«Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup maigri, mais elle est très embellie!...» Elle crut comprendre, ce qui lui arrivait du reste constamment, qu'il prononçait les noms de Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la voyant, devait parler de son aventure. Touchée au vif, douloureusement émue, elle continuait à avancer dans sa toilette mauve avec le calme et l'aisance de la femme qui s'applique à en témoigner d'autant plus, qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'âme. Elle se savait belle, et ne se trompait pas; mais sa beauté ne lui causait plus la même satisfaction que par le passé, et par cette journée si lumineuse et si chaude, elle n'en était au contraire que plus vivement tourmentée: «Encore une semaine de passée, se disait-elle, et ce sera toujours ainsi, toujours la même existence triste et morne...! Je suis jeune, je suis belle, je le sais.... J'étais mauvaise et je suis devenue bonne, je le sais aussi... et mes plus belles années vont ainsi se perdre sans profit pour personne!» Se plaçant à côté de sa mère, elle enveloppa d'un regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par habitude la tenue de ses voisines et leur manière de se signer: «Elles me jugent aussi sans doute?» se disait-elle pour s'excuser. Mais aux premiers chants de la messe, elle frémit de terreur, en comparant ces futiles pensées à celles que le jour de sa communion aurait dû lui inspirer.... N'en avait-elle pas à tout jamais terni la radieuse pureté?
Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui pénètre et repose l'âme de ceux qui prient. Les portes saintes se refermèrent, et derrière le rideau lentement tiré une voix mystérieuse murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent involontairement de larmes, et une douce et énervante émotion envahit tout son être.
«Enseigne-moi ce que j'ai à faire, enseigne-moi à me résigner, enseigne-moi surtout à me corriger pour toujours,» pensait-elle.
Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaça devant les portes saintes, retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand signe de croix, dit avec solennité:
«Prions en paix le Seigneur!...» Et Natacha ajoutait mentalement:
«Prions, sans différence de conditions, sans haine, unis tous ensemble dans l'amour fraternel!
—Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos âmes,» disait le diacre, et Natacha lui répondait du fond du coeur: «Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les êtres spirituels qui vivent au-dessus de nous.»
À la prière pour l'armée, elle invoqua le Seigneur pour son frère et pour Denissow; à la prière pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle pria pour le prince André, et demanda à Dieu pardon du mal qu'elle lui avait fait; à la prière pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les siens, et comprit, pour la première fois, les torts qu'elle avait eus envers eux; à la prière pour ceux qui nous haïssent, elle se demanda quels pouvaient être ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les créanciers de son père. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait toujours aux lèvres à ce moment, et, bien qu'il ne fût pas de ceux qui l'avaient haïe, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur comme pour un ennemi. Il ne lui était possible de penser avec calme à lui et au prince André que lorsqu'elle se recueillait, car alors seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments à leur égard. À la prière pour la famille impériale et le saint synode, elle se signa plus dévotement encore, se disant que, puisque le doute lui était interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette prière, prier avec amour pour «le synode dirigeant».
«Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et à chaque instant de notre vie, à Jésus-Christ, notre Dieu!» continua le diacre, et Natacha, s'abandonnant complètement à son élan religieux, répétait avec exaltation: «Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!»
On aurait dit, à voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point d'être enlevée au ciel par une force invisible, et délivrée de ses regrets, de ses défauts, de ses espérances et de ses remords.
La comtesse, qui avait observé son visage recueilli et ses yeux brillants, demandait à Dieu, de son côté, qu'il daignât venir en aide à sa fille chérie.
Au milieu de l'office, et contrairement à toutes les habitudes, le sacristain plaça devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel on posait ordinairement le livre contenant les prières que le prêtre récitait à genoux, le jour de la Pentecôte; l'officiant, sa calotte de velours violet sur la tête, descendit de l'autel, et s'agenouilla péniblement; son exemple fut aussitôt suivi par l'assistance étonnée. Il se préparait à lui lire la prière composée et envoyée par le saint synode pour demander à Dieu de délivrer la Russie de l'invasion étrangère.
«Ô Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre délivrance», dit le prêtre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des ecclésiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les coeurs russes: «Nous nous adressons humblement à Ta miséricorde infinie, nous confiant en Ton amour. Écoute notre prière, et viens à notre secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut transformer le monde en un désert; lève-Toi contre lui! Ces hommes criminels se sont réunis pour détruire Ton bien, pour réduire à néant Ta fidèle Jérusalem, Ta Russie bien-aimée, pour souiller Tes temples, renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques à quand, Seigneur, les pécheurs triompheront-ils? Jusques à quand auront-ils le pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, écoute ceux qui prient: que Ton bras soutienne Notre très pieux et autocrate Empereur Alexandre Pavlovitch! Que sa loyauté, sa douceur, trouvent grâce à Tes yeux! Récompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Israël bien-aimé! Bénis et inspire ses résolutions, ses entreprises et ses oeuvres; affermis son règne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur l'ennemi, comme à Moïse sur Amalek, à Gédéon sur Madian, à David sur Goliath! Protège ses armées, soutiens l'arc des Mèdes sous l'aisselle de ceux qui se sont soulevés en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et lève-Toi pour nous secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal, qu'il en soit d'eux devant Tes armées fidèles, comme de la poussière que le vent disperse, et donné à Tes Anges le pouvoir de les abattre et de les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au grand jour! Qu'ils tombent dans un réseau inextricable, qu'ils tombent devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien contre Toi!
«Dieu de nos pères, Ta grâce et Ta miséricorde sont éternelles; ne nous repousse pas loin de Ton visage à cause de nos iniquités, mais accorde-nous le pardon de nos péchés dans Ta bonté infinie. Élève en nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la défense du patrimoine que Tu nous as donné, à nous et à nos pères, afin que le sceptre des méchants ne règne pas sur la terre de ceux que tu as bénis.
«Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas déçue. Fais un signe, afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir, et périr de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Témoigne-nous Ta miséricorde, et accorde-nous la délivrance! réjouis-en le coeur de Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes fidèles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se confient en Toi. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit maintenant et dans les siècles des siècles «Amen!»
Impressionnable et fortement troublée comme elle l'était en ce moment, Natacha fut profondément remuée par cette prière. Elle en écouta religieusement les passages où il était question des victoires de Moïse, de Gédéon, de David, de la destruction de Jérusalem, et pria Dieu, d'un coeur attendri et ému, mais sans se rendre bien compte de ce qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son âme; mais comment pouvait-elle demander à Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhaité d'en avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux? Comment, d'un autre côté, douterait-elle de la vérité de la prière qu'on venait de lire à genoux? Une terreur pleine de recueillement la pénétra à la pensée des punitions qui frappent les pécheurs; elle pria avec élan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu avait entendu sa prière et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur en ce monde.
Depuis le jour où Pierre avait emporté l'impression du regard reconnaissant de Natacha, depuis le jour où il avait contemplé la comète brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'était entr'ouvert devant lui: le problème du néant et de la sottise humaine, qui le tourmentait toujours, cessa de le préoccuper. Les terribles énigmes qui à tout moment surgissaient menaçantes dans son esprit s'effacèrent comme par enchantement devant son image. Causait-il ou écoutait-il les propos les plus indifférents, entendait-il citer une action lâche ou une absurdité monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque à la vie déjà si courte succédait l'inconnu. Mais il se la représentait, elle, telle qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir relevait et le transportait dans le monde idéal et pur, où il ne trouvait plus ni pécheurs ni justes, mais où régnaient la beauté et l'amour, ces deux seules raisons d'être de l'existence. Quelque grandes que fussent les misères morales qu'il venait à découvrir, il se disait: «Que m'importe, après tout, que celui qui a volé l'État et l'Empereur soit comblé d'honneurs, puisqu'ellem'a souri hier, qu'ellem'a prié de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en saura jamais rien!»
Pierre continuait à fréquenter le monde, à boire comme par le passé, et à mener une vie complètement désoeuvrée. Mais lorsque les nouvelles du théâtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque la santé de Natacha se rétablit et qu'elle cessa de lui inspirer l'inquiète sollicitude qui servait de prétexte à ses visites, une vague agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe était imminente, il cherchait avec impatience à en découvrir les signes avant-coureurs. Un des frères de son ordre lui fit part d'une prophétie relative à Napoléon, et tirée de l'Apocalypse.
Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: «Ici est la sagesse: que celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bête, car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.» Et au verset 5 du même chapitre: «Et il lui fut donné une bouche qui proférait de grandes choses et des blasphèmes, et il lui fut aussi donné le pouvoir d'accomplir quarante-deux mois.»
En appliquant les lettres françaises au calcul hébraïque, en donnant aux dix premières la valeur d'unités, et aux autres celle de dizaine:
a b c d e f g h i k l m n o1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50p q r s t u v w x y z60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160
on obtenait, en écrivant d'après cette clef, ces deux mots: «L'Empereur Napoléon,» et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napoléon était par conséquent la Bête dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du chiffre quarante-deux, limite indiquée à son pouvoir, équivalait de nouveau, en suivant ce système, au même nombre 666, ce qui indiquait que l'année 1812, la quarante-deuxième de son âge, serait la dernière de sa puissance. Cette prophétie avait frappé l'imagination de Pierre: souvent il cherchait à deviner ce qui mettrait un terme à la puissance de la Bête, autrement dit de Napoléon, et il s'ingéniait même à découvrir dans les différentes combinaisons de ces nombres une réponse à cette mystérieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec «l'Empereur Alexandre» ou «la nation russe», mais l'addition de leurs lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait, toujours sans résultat, sur son propre nom, en en changeant l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'idée lui vint enfin que, dans une prophétie de ce genre, l'indication de sa nationalité devait y trouver place, mais il n'obtînt encore une fois que le numéro 671, 5 de trop; le 5 figurait la lettre «e»: il la supprima dans l'article, et alors son émotion fut profonde lorsque, écrit de la sorte,l'Russe Bésuhof, son nom lui donna exactement le nombre 666.
Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattaché au grand événement annoncé par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pût rien comprendre, il n'en douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antéchrist, la comète, l'invasion de la Russie par Napoléon, le chiffre 666 découvert dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits étranges provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arrivé à sa maturité, devait éclater et l'arracher violemment à la vie futile dont les chaînes lui pesaient, pour l'amener à accomplir une action héroïque et à atteindre un grand bonheur!
Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait en droite ligne de l'armée; c'était une ancienne connaissance à lui, et l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.
«Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma sacoche pleine de lettres, aidez-moi à les distribuer.»
Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow adressait à ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoyés à l'armée et la dernière affiche[21]qu'il venait de publier. En parcourant les ordres du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tués, blessés ou récompensés, le nom de Nicolas Rostow, décoré du Saint-Georges de 4ème classe, pour sa bravoure à l'affaire d'Ostrovna, et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du régiment des chasseurs. Désirant faire savoir au plus tôt à ses amis la bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince André se trouvât sur la même page; il se réservait de leur porter plus tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.
Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affairé trahissait les graves préoccupations, le récit du courrier qui apportait avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'armée, le bruit que l'on avait découvert des espions à Moscou même, la lecture d'un imprimé anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonçait pour l'automne la présence de Napoléon dans les deux capitales, l'attente de l'arrivée de l'Empereur fixée au lendemain, tout continuait à entretenir la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que croître depuis la nuit de la comète et le commencement de la guerre.
S'il n'eût été membre d'une société qui prêchait la paix éternelle, il aurait pris du service sans balancer, la vue même des Moscovites devenus militaires et chauvins exaltés, tout en lui inspirant une certaine fausse honte, ne l'eût pas empêché de suivre leur exemple. Toutefois son abstention était principalement motivée par la conviction où il était que lui «l'Russe Bésuhof», dont le nombre égalait celui de la Bête, et qui était prédestiné de toute éternité à la grande oeuvre de sa destruction, devait se borner à attendre et à voir venir.
Les Rostow avaient l'habitude de réunir à dîner, le dimanche, quelques amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour être plus sûr de les trouver seuls.
Singulièrement engraissé pendant ces derniers mois, il aurait été monstrueux s'il n'avait été bâti en Hercule, et si, par suite il n'avait porté avec légèreté le poids de sa lourde personne.
Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents, il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandât s'il devait l'attendre, car il savait que son maître ne sortait jamais de chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le débarrassèrent avec empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre.
La première personne qu'il vit fut Natacha, ou plutôt l'entendit avant de la voir, car elle faisait des exercices de solfège dans la grande salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renoncé, aussi en fut-il à la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et l'aperçut qui marchait en chantant. Elle avait gardé la robe de soie mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrivée au bout de la salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse figure de Pierre, elle rougit et s'avança vivement vers lui.
«J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation, s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser.
—Et vous faites très bien de la reprendre, lui répondit Pierre.
—Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui, poursuivit-elle avec la même vivacité: Nicolas a reçu la croix de Saint-Georges, et j'en suis si fière!
—Je le sais, c'est moi qui vous ai envoyé l'ordre du jour. Mais je vous laisse, je ne veux pas vous déranger, j'irai au salon.
—Comte, lui demanda Natacha en l'arrêtant, ai-je tort de chanter?...» Et elle leva sur lui les yeux en rougissant.
—Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le demandez-vous, à moi?
—Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me désolerait de faire quelque chose qui pût vous déplaire. Ma confiance en vous est absolue! Vous ne vous doutez guère à quel point votre opinion m'est précieuse et ce que vous avez été pour moi! J'ai vu,—continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait à son tour,—j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle prononça tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous qu'il m'en voudra éternellement, le croyez-vous?
—Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien à vous pardonner. Si j'étais à sa place...» Et les mêmes paroles d'amour et de pitié qu'il lui avait déjà adressées, se retrouvèrent sur ses lèvres, mais Natacha ne lui donna pas le temps d'achever:
—Oh! vous, c'est bien différent! s'écria-t-elle avec exaltation. Je ne connais pas d'homme meilleur et plus généreux que vous, il n'en existe pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais ce qui serait advenu de moi!...» Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle déroba derrière un cahier de musique, et, se détournant brusquement, elle recommença à solfier et à se promener.
Pétia accourut sur ces entrefaites: c'était maintenant un joli garçon de quinze ans, avec un teint vermeil, des lèvres rouges et un peu fortes; il ressemblait à Natacha. Il se préparait à entrer à l'Université; mais, en dernier lieu et en secret, il avait décidé, entre camarades, de se faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose était possible.
Mais le gros Pierre l'écoutait si peu, que le gamin fut obligé de le tirer par la manche pour forcer son attention.
«Eh bien, Pierre Kirilovitch, où en est mon affaire? Vous savez que tout mon espoir est en vous?
—Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai aujourd'hui même!
—Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, à la messe chez les Rasoumovsky, une nouvelle prière, qu'elle dit être très belle!
—Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on réunit une assemblée extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous féliciter!
—Oui, oui, Dieu soit loué! Et de l'armée, quelles nouvelles?
—Les nôtres se retirent toujours, ils sont déjà à Smolensk, lui répondit Pierre.
—Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher!
—Ah! j'oubliais!...» Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes ses poches, tout en baisant la main à la comtesse, qui venait d'entrer, et en regardant avec inquiétude du côté de la porte, dans l'espoir de voir apparaître Natacha. «Je ne sais vraiment pas où je l'ai fourré: je l'ai bien certainement oublié à la maison. J'y cours!
—Mais vous serez en retard pour le dîner?
—Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus là.»
Natacha entra au même moment: l'expression de sa physionomie était douce et émue, et la figure de Pierre, qui continuait à chercher le manifeste, s'illumina à sa vue. Sonia, qui avait poussé ses perquisitions jusqu'à l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait fini par trouver soigneusement cachés dans la doublure du chapeau de Pierre.
«Nous lirons tout cela après le dîner,» dit le vieux comte, qui se promettait une grande jouissance de cette lecture.
On but du champagne à la santé du nouveau chevalier de Saint-Georges, et Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille princesse de Géorgie, la disparition de Métivier, et la capture d'un malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion français, mais que le comte Rostoptchine avait fait relâcher.
«Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille à la comtesse de moins parler français; ce n'est plus de saison.
—Savez-vous, dit Schinchine, que le précepteur français de Galitzine apprend le russe? Il est dangereux, à ce qu'il dit, de parler maintenant français dans les rues!
—Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez sans doute monter à cheval? dit le vieux comte en s'adressant à Pierre, qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il s'agissait.
—Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez bien.... Du reste, tout est si étrange, si étrange, que je m'y perds! Mes goûts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on ne peut répondre de rien!»
Le dîner fini, le comte, commodément établi dans un fauteuil, pria d'un air grave Sonia, qui avait la réputation d'être une excellente lectrice, de leur lire le manifeste:
«À notre première capitale, Moscou!
«L'ennemi a franchi les frontières de la Russie avec des forces innombrables, et se prépare à ruiner notre patrie bien-aimée...» etc... etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et le vieux comte écoutait, les yeux fermés, en poussant de longs soupirs à certains passages.
Natacha regardait curieusement tour à tour son père et Pierre; ce dernier, sentant qu'elle le regardait, évitait de se tourner de son côté; la comtesse désapprouvait par des hochements de tête les expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait à être exposé, et qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui écoutait d'un air railleur, s'apprêtait évidemment à répondre par une épigramme à la lecture de Sonia, aux réflexions que ferait le vieux comte, ou au manifeste même, si du moins il ne s'offrait rien de mieux à son humeur satirique.
Après avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaçaient la Russie, aux espérances fondées par l'Empereur sur Moscou et surtout sur la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se sentait écoutée, arriva enfin à ces dernières paroles: «Nous ne tarderons pas à paraître au milieu de notre peuple, ici, à Moscou, dans notre capitale, et aussi partout où il sera nécessaire dans notre Empire, afin de délibérer et de nous mettre à la tête de toutes les milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui déjà arrêtent la marche de l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout où il se montrera! Que le malheur dont il espère nous accabler retombe sur lui seul, et que l'Europe, délivrée du joug, glorifie la Russie!
—Voilà qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout sans regret!» s'écria le comte en rouvrant ses yeux mouillés de pleurs, et en reniflant légèrement comme s'il aspirait un flacon de sels anglais.
Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son père avec un tel élan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son patriotisme.
«Papa, vous êtes un ange! s'écria-t-elle en l'embrassant, et en jetant à Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.
—Bravo! Voilà ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.
—Pas du tout, reprit Natacha d'un air offensé. Vous vous moquez de tout et, toujours, mais ceci est trop sérieux pour que vous en plaisantiez.
—Des plaisanteries? s'écria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et nous nous lèverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands!
—Avez-vous remarqué, fit observer Pierre à son tour, qu'il y est dit: «pour délibérer...»
Pétia, à qui on ne faisait nulle attention, s'approcha à ce moment de son père.
«Maintenant, dit-il d'un air intimidé et d'une voix tantôt rude et tantôt perçante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez être militaire, parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voilà, c'est tout!...»
La comtesse leva les yeux au ciel avec épouvante, joignit les mains, et, se tournant vers son mari d'un air mécontent:
«Voilà; il s'est déboutonné!» dit-elle.
Le comte, dont l'émotion s'était subitement calmée:
«Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant tout, il faut apprendre!
—Ce ne sont pas des folies! poursuivit Pétia. Fédia Obolensky est plus jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant à apprendre, je ne le pourrais pas maintenant, lorsque...—il s'arrêta, et ajouta, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux:—lorsque la patrie est en danger!
—Voyons, voyons, assez de bêtises!
—Mais, papa, vous-même venez de dire que vous êtes prêt à tout sacrifier?
—Pétia, tais-toi,—s'écria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet à sa femme, qui, pâle et tremblante, regardait son fils cadet!
—Je vous répète, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira....
—Je te dis que ce sont des bêtises! Tu as encore le lait de ta nourrice au bout du nez, et tu veux déjà te faire militaire!... Folies! folies! je te le répète...» Et le comte se dirigea vers son cabinet, en emportant la proclamation, afin de s'en bien pénétrer encore une fois avant de faire sa sieste: «Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec moi, nous fumerons.»
Pierre, embarrassé et indécis, subissait l'influence des yeux de Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi animés que dans ce moment.
«Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi.
—Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soirée ici? Vous êtes devenu si rare!... Et cette enfant-là? ajouta le comte avec bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre présence.
—Oui, mais c'est que j'ai oublié... j'ai quelque chose à taire, à faire chez moi, murmura Pierre.
—Si c'est ainsi, alors, au revoir!» dit le comte, et il sortit du salon.
—Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi êtes-vous soucieux? demanda Natacha à Pierre en le regardant en face.
—Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui répondre; mais il garda un silence embarrassé, et baissa les yeux.
—Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie?» poursuivit Natacha d'un ton décidé; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrèrent confus et effrayés.
Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance; il lui prit la main, la baisa, et sortit sans proférer une parole: il venait de prendre la résolution, de ne plus remettre les pieds chez les Rostow!
Pétia, après avoir été brusquement éconduit, s'enferma dans sa chambre et y pleura à chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut à l'heure du thé.
L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticité des Rostow demandèrent à leurs maîtres la permission d'aller assister à son entrée. Pétia mit beaucoup de temps à s'habiller ce matin-là, et fit son possible pour arranger ses cheveux et son col à, la manière des grandes personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait les épaules, fronçait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-même, il se glissa hors de la maison par l'escalier dérobé, sans souffler mot à qui que ce fût de ses projets.
Sa résolution était prise: il lui fallait trouver à tout prix l'Empereur, parler à un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un Souverain en était toujours entouré par douzaines), lui faire expliquer qu'il était le comte Rostow, que, malgré sa jeunesse, il brûlait du désir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui, d'après lui, devaient être d'un effet irrésistible sur l'esprit du chambellan en question.
Bien qu'il comptât aussi beaucoup, pour assurer le succès de sa démarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant ses cheveux et son col, à se donner l'apparence et la tournure d'un homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intéressait au spectacle de la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il songeait à conserver le maintien des personnes d'un certain âge.
Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop bousculer. Quand il fut enfin à la porte de la Trinité, la foule, qui ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien contre la muraille, qu'il fut obligé de s'arrêter, pendant que des voitures, à la suite l'une de l'autre, franchissaient la voûte en maçonnerie. À côté de Pétia, et refoulés comme lui, se tenaient une grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience commençant à le gagner, il se décida à aller de l'avant, sans attendre la fin du défilé et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte poussée à sa grosse voisine.
«Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! Où veux-tu donc te fourrer?
—S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas malin!» dit le laquais en appliquant à Pétia un vigoureux coup de poing, qui l'envoya rouler dans un coin, d'où s'exhalaient des odeurs d'une nature plus que douteuse.
Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant bien que mal son col, que la transpiration avait complètement défraîchi, et se demanda avec angoisse si, dans un pareil état, le chambellan ne l'empêcherait pas d'arriver jusqu'à l'Empereur. Il lui était impossible de sortir de cette maudite impasse et de réparer le désordre de sa toilette: il aurait pu sans doute s'adresser à un général que ses parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frôler, mais il lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gré mal gré, il lui fallut se résigner à son triste sort!
Enfin la foule s'ébranla, en entraînant Pétia avec elle, et le déposa sur la place, encombrée de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur les toits des maisons. Arrivé là, il put entendre à son aise la joyeuse sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui envahissait chaque recoin de la vaste étendue.
Tout à coup les têtes se découvrirent, et le peuple se rua en avant. Pétia, à moitié écrasé, assourdi par des hourras frénétiques, faisait de vains efforts, en s'élevant sur la pointe des pieds, pour se rendre compte de la cause de ce mouvement.
Il ne voyait que des visages émus et exaltés: à côté de lui, une marchande pleurait à chaudes larmes.
«Mon petit père! mon ange!» s'écriait-elle en essuyant ses pleurs avec ses doigts. La foule, arrêtée une seconde, continua à avancer.
Pétia, entraîné par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les dents serrées, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups de poing à droite et à gauche, criait hourra comme les autres et paraissait tout prêt à exterminer ses semblables, qui, de leur côté, lui rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. «Voilà donc l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer à lui adresser moi-même ma requête, ce serait trop de hardiesse!» Néanmoins il continuait à se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs étaient contenus par la police, reflua en arrière; l'Empereur sortait du palais et se rendait à l'église de l'Assomption. À ce moment, Pétia reçut dans les côtes une telle bourrade, qu'il en tomba à la renverse sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un ecclésiastique, un sacristain sans doute, dont la tête presque chauve n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre, de le protéger contre de nouvelles poussées de la foule.
«On a écrasé un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on l'a écrasé, bien sûr!»
Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'église, la foule se sépara, et le sacristain put traîner Pétia jusqu'au grand canon qu'on appelle «le Tsar», où il fut de nouveau presque étouffé par la masse compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui déboutonnaient son habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piédestal où était placé le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans cet état. Pétia ne tarda pas à se remettre, les couleurs lui revinrent et ce désagrément passager lui valut une excellente place sur le socle du formidable engin. De là il espérait apercevoir l'Empereur; mais il ne songeait plus à sa demande: il n'avait plus qu'un désir, celui de le voir!... Alors seulement il serait heureux!
Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chanté à l'occasion de l'arrivée de Sa Majesté et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule s'éclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'épice, de graines de pavot, que Pétia aimait par-dessus tout, se mirent à circuler, et des groupes se formèrent sur tous les points de la place. Une marchande déplorait l'accroc fait à son châle et disait combien il lui avait coûté, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientôt hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Pétia, discutait avec un fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-là avec Son Éminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres circonstances n'auraient pas manqué d'intéresser Pétia, le laissaient complètement indifférent; assis sur le piédestal de son canon, il était tout entier à son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnée qui succédait chez lui à la peur et à la douleur physique qu'il venait d'éprouver, donnait une émouvante solennité à cet instant de sa vie.
Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut aussitôt, pour voir comment et d'où l'on tirait, Pétia voulut en faire autant, mais il en fut empêché par le sacristain qui l'avait pris sous sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers, des généraux, des chambellans, sortirent précipitamment de l'église; on se découvrit à leur vue, et les badauds qui avaient couru du côté du quai revinrent en toute hâte. Quatre militaires, en brillant uniforme et chamarrés de grands cordons, apparurent enfin.
«Hourra! hourra! hurla la foule.
—Où est-il? où est-il?» demanda Pétia d'une voix haletante, mais personne ne lui répondit: l'attention était trop tendue. Choisissant alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes pouvaient à peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports de son jeune enthousiasme, il lui lança un formidable hourra, en se jurant mentalement qu'en dépit de tous les obstacles il serait soldat!
La foule s'ébranla de nouveau à la suite de l'Empereur, et, après l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu à peu. Il était tard. Bien que Pétia fût à jeun, et que la sueur lui coulât du front à grosses gouttes, il ne lui vint même pas à l'idée de retourner chez lui, et il resta planté devant le palais au milieu d'un petit groupe de flâneurs; il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce pourrait être, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir à la table impériale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et repasser derrière les croisées pour leur service. Pendant le banquet, Valouïew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple paraissait désirer revoir encore Sa Majesté.
Le repas terminé, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitôt, en criant de nouveau à pleins poumons:
«Notre père! notre ange! hourra!...» Et les femmes, et les bourgeois, et Pétia lui-même, se remirent à pleurer d'attendrissement. Un morceau du biscuit que l'Empereur tenait à la main, étant venu à glisser entre les barreaux du balcon, tomba à terre aux pieds d'un cocher; le cocher le ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruèrent sur l'heureux possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant remarqué, se fit donner une pleine assiettée de biscuits, et les jeta au peuple. Les yeux de Pétia s'injectèrent de sang, et, malgré la crainte d'être écrasé une seconde fois, il se précipita à son tour pour attraper à tout prix un des gâteaux qu'avait touchés la main du Tsar. Pourquoi? il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille femme qui était sur le point d'en saisir un, et, malgré ses gestes désespérés, parvint à l'atteindre avant elle; il lança un hourra formidable, d'une voix, hélas! fortement enrouée. L'Empereur se retira, et la foule finit par se disperser.
«Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,» se disaient joyeusement entre eux les spectateurs, en s'éloignant.
Si heureux qu'il fût, Pétia était mécontent de rentrer, et de penser que le plaisir de la journée était fini pour lui. Aussi préféra-t-il aller retrouver son ami Obolensky, lequel était de son âge, et à la veille de partir pour l'armée. De là il fut pourtant obligé de regagner la maison paternelle; à peine arrivé, il déclara solennellement à ses parents qu'il s'échapperait, si on ne le laissait pas agir à sa guise. Le vieux comte céda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il alla le lendemain même s'informer, auprès de gens compétents, où et comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au danger.
Dans la matinée du 15 juillet, trois jours après les événements que nous venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le palais Slobodski.
Les salles étaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la noblesse; dans l'autre, les marchands médaillés. La première était très animée. Autour d'une immense table placée devant le portrait en pied de l'Empereur, siégeaient, sur des chaises à dossier élevé, les grands seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en causant dans la salle.
Les uniformes, tous à peu près du même type, dataient, les uns de Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus récents du règne actuel, et donnaient un aspect bizarre à tous ces personnages, que Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrés soit au club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient étrangement le regard: édentés pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncés dans leur obésité, ou maigres et ratatinés comme des momies, ils restaient immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie les plus opposées se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'était l'attente inquiète d'un grand et solennel événement; chez les autres, le souvenir béat et placide de leur dernière partie de boston, de l'excellent dîner, si bien réussi par Pétroucha le cuisinier, ou de quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.
Pierre, qui avait endossé avec peine, dès le matin, son uniforme de noble, devenu trop étroit, se promenait dans la salle, en proie à une violente émotion. La convocation simultanée de la noblesse et des marchands (de vrais états généraux) avait réveillé en lui toutes ses anciennes convictions sur le Contrat social et la Révolution française; car, s'il les avait oubliées depuis longtemps, elles n'en étaient pas moins profondément enracinées dans son âme. Les paroles du manifeste impérial où il était dit que l'Empereur viendrait «délibérer» avec son peuple, le confirmaient dans sa manière de voir, et, convaincu que la réforme espérée par lui depuis de longues années allait enfin s'accomplir, il écoutait avidement tout ce qui se disait autour de lui, sans y rien trouver cependant de ses propres pensées.
La lecture du manifeste fut acclamée avec enthousiasme, et l'on se sépara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation, Pierre entendit discuter sur la place réservée aux maréchaux de noblesse à l'entrée de Sa Majesté, sur le bal à lui offrir, sur l'urgence de se diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais dès qu'on touchait à la guerre, et au but essentiel de la réunion, les discours devenaient vagues et confus, et la majorité se renfermait dans un silence prudent.
Un homme entre deux âges, encore bien de figure, en uniforme de marin retraité, parlait assez haut à quelques personnes qui s'étaient groupées avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia Andréïévitch, revêtu de son caftan du règne de Catherine, marchait en souriant au milieu de la foule, où il comptait de nombreux amis. Il s'arrêta également devant l'orateur, et l'écouta avec satisfaction, en manifestant son approbation par des signes de tête. Il était facile de voir, à la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timorés ne tardèrent-ils pas à s'en éloigner peu à peu, en haussant imperceptiblement les épaules. Pierre, au contraire, découvrait dans son discours un libéralisme peu conforme sans doute à celui dont il faisait lui-même profession, mais qui ne lui en était pas moins agréable pour cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique agréable et mélodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de la table et du commandement.
«Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient proposé à l'Empereur de former des milices! Leur décision, fait-elle loi pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve nécessaire, elle a d'autres moyens à sa disposition pour lui témoigner son dévouement. Nous n'avons pas encore oublié les milices de 1807!... Les voleurs et les pillards y ont seuls trouvé leur compte.»
Le comte Rostow continuait à sourire d'un air d'assentiment.
«Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services à la patrie? Aucun. Elles ont ruiné nos campagnes, voilà tout! Le recrutement est préférable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous reviendra, ce sera la corruption même!...—La noblesse ne marchande pas sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amènerons des recrues, et que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!» conclut l'orateur, avec un geste plein d'énergie.
Le comte Rostow, au comble de l'émotion, poussait Pierre du coude; celui-ci, éprouvant le désir de parler à son tour, fit un pas en avant, sans savoir lui-même au juste ce qu'il allait dire. Il avait à peine ouvert la bouche, qu'un vieux sénateur, d'une physionomie intelligente, prit la parole avec l'irritation et l'autorité d'un homme habitué à discuter et à diriger les débats: il parlait doucement mais nettement.
«Je crois, monsieur, dit-il en commençant, que nous ne sommes point appelés ici pour juger quelle serait dans l'intérêt de l'Empire la mesure la plus opportune à prendre, le recrutement ou la milice.... Nous devons répondre à la proclamation dont nous a honorés notre Souverain, et laisser au pouvoir suprême le soin de décider entre le recrutement et...»
Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue à son agitation dans la colère qu'excitaient en lui les vues étroites et par trop légales du sénateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se rendre compte à l'avance de la portée de ses expressions, il se mit à parler avec une vivacité fébrile, en entrecoupant son discours de phrases françaises et de phrases russes trop littéraires.
«Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au sénateur (quoiqu'il le connût intimement, il croyait bien faire en cette circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la manière de voir de Monsieur,—poursuivit-il avec hésitation, et il brûlait du désir de dire «du très honorable préopinant», mais il se borna à ajouter «de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connaître,—je suppose que la noblesse est non seulement appelée à exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi à «délibérer» sur les mesures qui pourraient être utiles à la patrie. Je suppose aussi que l'Empereur lui-même serait très mécontent de ne trouver en nous que des propriétaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en guise de... chair à canon, alors que nous aurions pu être pour lui un appui et un conseil.»
Plusieurs membres de la réunion, effrayés de la hardiesse de ces paroles et du sourire méprisant de l'Excellence, se détachèrent du groupe; le comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans ses habitudes de donner toujours la préférence au dernier interlocuteur.
«Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander respectueusement à Sa Majesté de daigner nous communiquer le chiffre exact de nos troupes, la situation de nos armées, et alors...»
Il ne put continuer. Assailli de trois côtés à la fois par de violentes interruptions, il se vit obligé d'en rester là de sa péroraison. Le plus virulent de ses interlocuteurs était un certain Etienne Stépanovitch Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, très bien disposé pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais méconnaissable aujourd'hui, peut-être à cause de son uniforme, ou peut-être aussi à cause de la colère qui paraissait l'animer.
«Je vous ferai d'abord observer, s'écria-t-il avec emportement, que nous n'avons pas le droit d'adresser cette demande à l'Empereur, et quand bien même la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y répondre, car la marche de nos armées est subordonnée aux mouvements de l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratégiques....
—Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!» reprit un autre personnage, que Pierre avait rencontré autrefois chez les Bohémiens; ce personnage jouissait au jeu d'une réputation plus que douteuse; lui aussi, l'uniforme l'avait complètement métamorphosé....
—La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anéantir le pays, pour profaner la tombe de nos pères, pour emmener nos femmes et nos enfants (ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lèverons tous, nous irons tous défendre le Tsar, notre père!... Nous autres Russes, nous ne ménagerons pas notre sang pour la défense de notre foi, du trône et du pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimée, mettons de côté les rêvasseries.... Nous montrerons à l'Europe comment la Russie sait se lever en masse!»
L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andréïévitch se joignit de nouveau à ceux qui témoignaient hautement leur satisfaction.
Pierre aurait volontiers déclaré que lui aussi se sentait prêt à tous les sacrifices, mais qu'avant tout il était urgent de connaître la véritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remède. On ne lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait à chaque mot, on se détournait même de lui comme d'un ennemi; les groupes se formaient, se séparaient et se rapprochaient tour à tour, et finirent par retourner dans la grande salle, en parlant tous à la fois avec une surexcitation indicible. Leur émotion ne provenait pas, comme on aurait pu le croire, de l'irritation causée par les paroles de Pierre, déjà oubliées, mais de ce besoin instinctif qu'éprouve la foule de donner un objectif visible et palpable à son amour ou à sa haine; aussi, dès ce moment, le malheureux Pierre devint-il la bête noire de la réunion. Plusieurs discours, dont quelques-uns étaient pleins d'esprit et fort bien tournés, succédèrent à celui du marin en retraite, et furent vivement applaudis.
Le rédacteur duMessager russe, Glinka, déclara que «l'enfer devait être repoussé par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous borner, comme des enfants, à sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre!»
«Oui, oui, c'est bien ça!... Nous ne devons pas nous contenter de sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre,» répétait-on jusque dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquée et bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis béatement autour de la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient terriblement chaud! Pierre, très ému, sentait qu'il avait fait fausse route, mais il ne renonçait pas pour cela à ses convictions; aussi le désir de se justifier, et le désir plus grand encore de montrer que lui aussi, à cette heure solennelle, était prêt à tout, le décida à essayer encore une fois de se faire écouter:
«J'ai dit, s'écria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus faciles lorsqu'on connaîtrait les besoins...!» Mais personne ne l'écoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha général.
Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se détourna aussitôt, attiré par les exclamations qui partaient d'un point opposé.
«Oui, Moscou sera livré!... Moscou sera notre libérateur!
—Il est l'ennemi du genre humain!...
—Je demande la parole....
—Faites donc attention, Messieurs, vous m'écrasez!» criait-on à la fois de tous les côtés.