V

—Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connaît les bons endroits, et quel cavalier! Nous nous en émerveillons parfois avec Danilo, poursuivit Sémione, qui aimait à faire la cour à son maître.

—Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?

—Il est à peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de Zavarzine, lorsqu'il forçait à fond de train le renard, sur un cheval de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un beau garçon comme celui-là, on chercherait longtemps sans en dénicher un autre!

—Oui, oui, répéta le comte, oui, oui!...»

Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en retirer sa tabatière.

«Et l'autre jour, reprit Sémione, en voyant tout le plaisir qu'il faisait à son maître, à la sortie de l'église, lorsque Mikhaël Sidorovitch l'a rencontré en grande tenue...»

Mais Sémione s'arrêta court, le bruit de la meute en chasse et le jappement de deux ou trois chiens avaient frappé ses oreilles, à travers le calme de l'atmosphère. Il baissa la tête, écouta et fit signe au comte de ne pas parler:

«Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.»

Le comte, souriant encore des derniers mots de Sémione, regardait au loin devant lui et tenait sa tabatière entr'ouverte sans songer à priser. Le cor de Danilo résonna et annonça que la bête était en vue: les meutes rallièrent les trois limiers, et tous ensemble donnèrent de la voix de cette façon qui est particulière à la chasse au loup. Les valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: «Velaut!» Au-dessus de tout ce bruit de voix, à timbres différents, on entendait celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus aiguës, et emplissant, à elle toute seule, de ses bruyants éclats la forêt et les champs d'alentour.

Quelques secondes d'attention suffirent au comte et à son écuyer pour comprendre que la meute s'était divisée: une moitié, celle qui jappait avec fureur, s'éloigna graduellement, tandis que l'autre, poussée par Danilo, passa sous bois à quelques pas d'eux, et les aboiements des deux meutes, en se confondant ensemble, leur indiquèrent bientôt que la chasse avait pris une autre direction. Sémione poussa un soupir et dégagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son côté, et, faisant seulement alors attention à sa tabatière, il l'ouvrit et y prit une pincée de tabac. «Derrière!» s'écria Sémione à un de ses chiens qui s'était avancé au delà de la lisière. Le comte tressaillit et laissa tomber sa tabatière. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la ramassa.

Tout à coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient à l'envi étaient là, devant eux!

Le comte se retourna vers la droite et aperçut Mitka, les yeux sortant de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait quelque chose du côté opposé.

«À vous!» lui cria-t-il d'une voix dont l'éclat prouvait qu'elle demandait depuis longtemps à faire explosion.

Et il se dirigea vers lui au galop, en lâchant ses chiens.

Le comte et Sémione se précipitèrent hors du bois et virent à leur gauche le loup qui venait à eux, en se balançant sur ses hanches et en bondissant sans se presser. Les chiens excités donnèrent, et, s'arrachant à leurs laisses, s'élancèrent à sa poursuite.

Le loup s'arrêta, tourna gauchement de leur côté sa grosse et large tête, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et, relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparaître bientôt en deux bonds dans le fourré. Au même moment, de la lisière opposée du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entière, affolée, éperdue, traversa la clairière, pour s'élancer à son tour à la suite du loup, et entre les branches écartées des noisetiers apparut, couvert d'écume, le cheval alezan de Danilo. Penché en avant, ramassé sur lui-même, son cavalier, tête nue, ses cheveux gris au vent, la figure rouge et ruisselante de sueur, s'égosillait à crier de toutes ses forces: «Velaut! velaut!» À la vue du comte, ses yeux s'allumèrent de colère: «Sacré nom! hurla-t-il en le menaçant de son fouet. Au diable les chasseurs!... Avoir laissé échapper la bête!» Jugeant que son maître, encore tout ahuri, était indigne d'une plus longue conversation, il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les flancs haletants et mouillés de son innocente monture, et s'élança dans la forêt sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte algarade, essaya de sourire en se tournant vers Sémione, qu'il espérait attendrir, mais Sémione n'était plus là: contournant les broussailles, il essayait de rejeter la bête hors du bois; les lévriers le poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourré, le loup ne tarda pas à se dérober aux regards des chasseurs.

Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitté son poste, et en entendant la meute se rapprocher et s'éloigner tour à tour, les chiens aboyer de différentes façons suivant leurs impressions du moment, les cris et les voix montés à un diapason extraordinaire, il pressentait ce qui se passait. Il savait que dans la réserve se trouvaient deux vieux loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'était divisée, après être tombée sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise chance était venue se mettre en travers. Il faisait mille et une suppositions, et se demandait de quel côté il verrait paraître l'animal et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'espérance au désespoir, il allait même jusqu'à implorer la Providence; il priait, comme ceux qui prient sous l'influence d'une émotion violente, tout en s'avouant à eux-mêmes la futilité de l'objet de leur prière:

«Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais, et c'est peut-être un péché de te le demander; mais je t'en supplie, ô mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que Karaë puisse, aux yeux du «petit oncle», qui voit tout de sa place, sauter à la gorge de la bête et la terrasser d'un bond!» Son regard inquiet, scrutateur, fouilla, étudia mille fois pendant cette demi-heure les moindres replis du terrain qui s'étendait devant lui, la lisière du bois où deux chênes décharnés projetaient leurs branches au-dessus d'un massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creusés par l'eau, et le bonnet de l'oncle dépassant à sa droite la cime des halliers.

«Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; à la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, à la journée d'Austerlitz comme à la soirée chez Dologhow!»

L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il épiait de tous côtés et s'efforçait de surprendre les plus légères inflexions dans les aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il vit tout à coup quelque chose bondir à travers le champ désert et se diriger vers lui. «Serait-ce possible?» se dit-il, en respirant à peine, sous le coup de l'émotion qu'il éprouvait en voyant son désir se réaliser; et cependant cette bonne fortune inespérée, si impatiemment attendue, arrivait droit à lui sans bruit, sans éclat, sans aucun signe avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientôt il ne put plus en douter. C'était bien le loup, un vieux loup au dos grisâtre, au ventre roux, qui courait tout à son aise, comme s'il était sûr de ne pas être traqué, et qui franchissait lourdement un fossé. Rostow, n'osant même respirer, regarda ses chiens: les uns étaient couchés, les autres debout, aucun n'avait aperçu la bête, pas même le vieux Karaë, qui, la tête renversée, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: «Velaut! velaut!» murmura Rostow à mi-voix. Les chiens dressèrent les oreilles, et Karaë, cessant de se gratter, se leva comme s'il était mû par un ressort, et secoua vivement sa queue, d'où se détachèrent quelques touffes de poil.

«Faut-il lâcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'écartant de la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. Tout à coup il tressaillit: il venait probablement de découvrir les yeux d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure; il s'arrêta indécis et eut l'air de réfléchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il son chemin? «En avant!» sembla-t-il se dire, et, prenant une allure dégagée, mais modérée et résolue, il s'éloigna par bonds espacés et sans plus se retourner.

«Harloup, harloup!» s'écria Nicolas, et son intelligente monture partit comme une flèche, en franchissant les ornières pour arriver au plus tôt à la plaine, à la suite du loup. Les lévriers, plus prompts que l'éclair, la distancèrent aussitôt. Nicolas ne se rendait compte de rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup, qui, accélérant sa course sans changer de direction, se rapprochait du ravin. Milka, la grande chienne tachetée, au large arrière-train, fut la première à gagner de l'avance: plus près, toujours plus près, elle allait l'atteindre, lorsqu'il lui lança un regard de côté, et Milka, au lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en arrêt.

«Harloup!» criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui suivait immédiatement Milka, s'élança sur la bête, la saisit à la cuisse, mais recula aussitôt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment, grinça des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, à une archine[5]de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.

«Il nous échappera, c'est sûr!» se disait Nicolas, en les excitant d'une voix enrouée, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir, il l'appela d'un vigoureux: «Karaë, harloup!»

Karaë, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces affaiblies par l'âge, courait tout à côté de la terrible bête, avec l'intention évidente de la dépasser et de l'attaquer de front, mais il était facile de prévoir, aux élans rapides et légers du fauve, et aux bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait déjoué. Nicolas voyait avec effroi diminuer peu à peu la distance qui les séparait encore du fourré destiné à devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui revint bientôt, car au même moment parurent en avant du loup et se dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un brun foncé, qui était inconnu à Nicolas et faisait partie sans doute d'une meute étrangère, fondit impétueusement sur la bête et la renversa à demi. Celle-ci, retrouvant son équilibre, se jeta à son tour sur le chien avec une agilité surprenante, l'empoigna avec les dents, et le malheureux assaillant, le flanc déchiré, ensanglanté, donna de la tête contre terre en hurlant de douleur.

«Karaë! Oh! mon Dieu!» dit Nicolas avec désespoir.

Le loup, flairant un nouveau danger à la vue du vieux Karaë, qui, grâce à cet arrêt forcé, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les jambes et repartit à fond de train; mais, ô prodige incroyable! Nicolas vit tout à coup Karaë sauter sur le loup, le saisir à la gorge et rouler avec lui dans la fondrière qui était à leurs pieds.

La meute s'y précipita. Le spectacle du loup se débattant au milieu de ce fouillis de têtes qui laissaient entrevoir par instants, ou son pelage fauve, ou sa jambe de derrière arc-boutée, ou son museau haletant et ses oreilles couchées de terreur,—car Karaë le tenait encore à la gorge,—fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie. Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait à descendre de cheval et à achever le loup, lorsque le carnassier, élevant sa large tête au-dessus des chiens, et se débarrassant de son agresseur, se dressa sur ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un bond et distança les chiens. Karaë, le poil hérissé, contusionné ou blessé, se hissa péniblement hors du trou où il avait roulé avec la bête.

«Mon Dieu, quel malheur!» s'écria Nicolas désespéré.

Heureusement le chasseur du «petit oncle», suivi de tous ses chiens, s'élança au triple galop du côté du fuyard et l'arrêta au passage. Là il fut de nouveau entouré par Nicolas, son écuyer, le «petit oncle» et son chasseur; tous tournaient autour de lui en criant à tue-tête: «Harloup!», et ils s'apprêtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, à sauter à terre, et lançaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque, se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa seule et dernière chance de salut.

Danilo, qui, au commencement de la traque, s'était élancé hors de la lisière du bois, avait assisté à la lutte et regardait la victoire comme assurée; mais, à la vue du loup qui continuait à fuir, il courut en ligne droite vers la forêt pour lui couper la voie. Grâce à cette manoeuvre, il arriva sur lui au moment où les chiens du «petit oncle» le forçaient pour la seconde fois.

Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fléau, les flancs tendus de son bai brun couvert d'écume. Il avait à peine dépassé Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps: c'était Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrière-train du loup et le tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup lui-même, se disaient que cette fois c'était bien fini! Le loup tenta cependant un dernier effort pour se dégager, mais les chiens se ruèrent sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son poids sur la bête sans lui lâcher les oreilles. Nicolas allait frapper le loup qui râlait.

«C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bâton dans la gueule,» et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un pieu, gros et court, entre ses mâchoires serrées; on lui lia les pattes et Danilo le chargea sur ses larges épaules. Fatigués mais heureux, tous l'aidèrent à attacher le loup sur le dos de son cheval qui frémissait d'inquiétude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tête carrée pendait entraînée par le poids du pieu fiché dans sa gueule, et dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses yeux continuaient à regarder avec une étrange fixité ceux qui l'entouraient. Le comte Élie Andréïévitch fit comme les autres:

«Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il à Danilo.

—Certainement... un vieux! répondit Danilo en se découvrant avec respect.

—Dis donc, sais-tu que tantôt tu t'es joliment emporté?» Danilo ne répondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gâté passa sur ses lèvres.

Le vieux comte retourna chez lui; Pétia et Natacha lui promirent de le suivre de près. La matinée étant encore peu avancée, on en profita pour aller plus loin. On lâcha deux chiens dans un épais taillis au fond d'un ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.

En face de lui, son homme, enfoncé dans un fossé, se dérobait derrière un buisson de noisetiers. À peine lancés, les chiens donnèrent de la voix à intervalles rapprochés, et peu d'instants après, la trompe annonça la vue; la meute se précipita dans la direction des prairies, et Nicolas, attendant que le renard parût dans la plaine, vit les piqueurs aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.

Son écuyer venait de découpler ses chiens, lorsqu'il aperçut au même moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulière, qui fuyait à travers champs: la meute ne tarda pas à l'entourer. Balayant la terre de sa queue, le renard se mit à courir en décrivant des ronds qui se rétrécissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc, puis un chien noir se jetèrent sur lui; tout se confondit dans la mêlée, et les têtes des chiens, tournées vers leur proie, formèrent à leur tour un cercle confus dont les ondulations étaient à peine sensibles. Deux chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en approchèrent.

«Que veut dire cela? D'où est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas celui du petit oncle?» pensait Nicolas.

Les chasseurs donnèrent au renard le coup de grâce, et il lui sembla de loin qu'ils restaient groupés, à deux pas de leurs chevaux, sans songer à le lier; quelques chiens s'étaient couchés pendant que les hommes gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bête; le cor fit entendre le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.

«C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,» dit l'écuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya à la recherche de sa soeur et de Pétia, et se dirigea au pas vers l'endroit où les valets de chiens réunissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le résultat de l'altercation. Le chasseur qui avait été pris à partie par l'autre s'avança vers son jeune maître, le renard attaché à la selle de son cheval. Ôtant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de rester respectueux, tout en étouffant de colère; il avait l'oeil poché, mais il semblait ne pas s'en douter.

«Que s'est-il passé entre vous? demanda Nicolas.

—Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et empoignait déjà le renard... alors je les ai roulés tous deux! Voici la bête proprement ficelée!... Et de cela, en veux-tu?» ajouta-t-il d'un air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir encore affaire à son adversaire.

Nicolas, se tournant vers Natacha et Pétia, qui venaient de le rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au clair.

Le chasseur triomphant racontait à ses camarades, pleins d'une curiosité sympathique, tous les détails de son exploit.

Ilaguine, qui était en froid et même en procès avec les Rostow, chassait précisément ce jour-là sur les terres réservées par un long usage à ces derniers, et, comme par un fait exprès, il s'était dirigé vers le bois du rendez-vous, en permettant même à son chasseur de suivre les voies de la bête que les Rostow avaient levée.

Toujours extrême dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de violence et d'arbitraire attribués à Ilaguine le détestait cordialement, le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, serrant avec colère son fouet dans sa main, prêt à en venir sans réflexion aux dernières extrémités.

À peine avait-il tourné le bois, qu'il vit venir à sa rencontre un gros cavalier coiffé d'un bonnet garni de castor, monté sur un beau cheval noir et suivi de deux écuyers: c'était Ilaguine en personne.

Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait à affronter, Nicolas trouva un voisin fort aimable, fort bien élevé et très désireux de faire sa connaissance, soulevant à demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son chasseur serait sévèrement puni pour avoir chassé avec une meute qui ne lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses propres terres.

Natacha, fort inquiète, et daignant que cet entretien ne prit une mauvaise tournure avait suivi son frère de loin, elle se rapprocha en voyant les saints qu'on échangeait de part et d'autre, Ilaguine, se découvrant tout à fait devant elle, se récria sur sa grâce, et assura qu'elle était la vivante image de Diane, tant par son amour de la chasse, que par sa beauté.

Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia instamment Rostow de venir lancer le lièvre chez lui, dans un endroit situé à une verste de là, qui, disait-il, fourmillait de lièvres. Nicolas y consentit volontiers, et l'équipage de chasse, ainsi augmenté de moitié, se mit en route.

Il fallut couper à travers champs; les maîtres se réunirent, et chacun d'eux, étudiant à la dérobée les chiens de ses compagnons, tremblait rien qu'à l'idée d'en découvrir parmi eux de supérieurs aux siens, comme forme et comme flair.

Rostow fut surtout frappé de la beauté d'une chienne de race pure, au corps allongé, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux noirs à fleur de tête, tachetée de roux, et appartenant à Ilaguine. Il avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans cette belle petite chienne une rivale à sa Milka. Au milieu d'une conversation insignifiante sur les récoltes, il dit à Ilaguine, en se tournant vers lui:

«Il me semble que vous avez là une bonne chienne?... Pleine de feu?

—Celle-là? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,» répondit Ilaguine du ton le plus indifférent.... Et cependant, pour Erza, il avait cédé à son voisin trois familles de «dvorovy[6]«.

«Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur conversation, chez vous aussi le rendement a été assez maigre cette année?...» Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en examinant à son tour la meute de Rostow, il aperçut Milka:

«Mais c'est vous, comte, qui possédez une chienne superbe, celle qui a des taches noires!

—Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit Nicolas à part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous tombons sur un vieux lièvre!»... Et, se tournant vers son écuyer, il annonça qu'il donnerait un rouble de gratification à celui qui découvrirait un lièvre au gîte.

«Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre eux à propos de leurs meutes et du gibier? Quant à moi, je jouis de tout, de la promenade, d'une agréable société, comme aujourd'hui par exemple,—et il souleva de nouveau son bonnet à l'intention de Natacha,—mais compter avec envie les peaux ou les pièces tuées, ce n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai même que cela me touche fort peu.

—C'est parfaitement juste!

—Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je n'en suis pas moins la chasse avec intérêt. Et puis...»

Le cri prolongé de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur une légère éminence, le fouet levé, le valet répéta son cri avec une nouvelle force: c'était le signal convenu pour dire qu'il avait devant lui le lièvre couché à quelques pas.

«Ah! je crois qu'il l'a levé, dit Ilaguine avec une feinte indifférence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!

—Allons-y, allons-y ensemble,» répondit Nicolas en jetant un regard de défiance sur Erza et sur Rougaï, les deux rivaux de sa Milka, qui ne s'était jamais mesurée avec eux: «Et si elle allait se couvrir de honte? pensait-il en avançant.

—Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant à lui Erza, non sans émotion, et vous, Mikhaïl Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au «petit oncle», qui avait l'air fort maussade.

—Je n'irai pas me fourrer là dedans! Vos chiens..., affaire sûre,... en avant, marche!... ont été payés un village par tête et valent des milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vôtres se le disputeront.

—Rougaï! Rougaïouchka!» ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.

Natacha devinait et partageait l'agitation de son frère et celle que les deux vieux s'efforçaient en vain de dissimuler.

La meute et le reste de la société avançaient sans se presser; le chasseur posté sur l'éminence n'avait pas bougé, attendant ses maîtres.

«Où est sa tête?» lui demanda Nicolas; mais le lièvre, pressentant la gelée du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de répondre: il fit un bond et déboula; les chiens découplés et les lévriers descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs à cheval partirent à fond de train, les uns pour les aider à se rabattre, les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha et le petit «oncle» galopaient, sans même savoir où ils allaient, tantôt à la suite des chiens, tantôt à la suite du gibier, mourant de peur de manquer la chasse. Le lièvre était vieux et agile: couchant d'abord ses oreilles pour écouter ces cris et ce piétinement de chevaux et de chiens qui l'avaient subitement entouré de partout, il fit ensuite une dizaine de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger, et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, détala à toute vitesse et se blottit dans les chaumes. À quelques pas de lui s'étendait une prairie marécageuse. Les deux chiens du chasseur qui l'avait levé avaient été les premiers à prendre sa piste, mais ils en étaient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine, les dépassa; arrivée à quelques pas du lièvre, elle sauta à son tour pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son élan, elle tomba et roula sur elle-même, pendant que le lièvre accélérait sa course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de l'avance.

«Miloucha, ma petite Miloucha!» et la voix triomphante de Nicolas retentit dans l'air; Milka semblait être au moment de le saisir, mais sa vitesse lui fit dépasser le but, le lièvre s'étant arrêté court! Erza la belle chienne, renouvela aussitôt son attaque; elle fit un saut en avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de l'oeil, avec prudence cette fois, la distance à franchir, afin de retomber juste sur le dos de sa proie:

«Erza, ma bonne petite Erza!» s'écria Ilaguine en adressant à sa chienne une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas écouter, car, à l'instant où elle allait happer le lièvre, il repartit de plus belle et se mit à courir sur la lisière même du champ et de la prairie. Erza et Milka, galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochèrent encore, mais le terrain marécageux arrêtait leur course.

«Rougaï, Rougaïouchka!... affaire sûre... marche!...» s'écria une troisième voix, et Rougaï, le chien bossu du «petit oncle», s'étirant et courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les dépassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le lièvre, qu'il lança d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui s'attachait à son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs formèrent cercle autour d'eux. Seul «le petit oncle», tout jubilant, descendit de cheval, s'approcha du lièvre, et secoua en l'air sa patte droite pour en faire écouler le sang; l'émotion qu'il éprouvait donnait à ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effarée, ses mouvements étaient saccadés, ses paroles entrecoupées et sans suite: «Affaire sûre... marche!... Voilà un chien! Il les vaut tous, et les plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sûre... marche!» disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il lançait autour de lui, qu'il se croyait entouré d'ennemis, et que, offensé et malmené par tous, il venait maintenant de se réhabiliter d'une façon éclatante: «Voilà les chiens de mille roubles! Rougaï, voici pour toi, mon vieux, tu l'as mérité! ajouta-t-il en lui jetant la patte crottée qu'il venait de couper.

—Elle s'est éreintée, elle lui a trois fois donné la chasse toute seule, criait Nicolas, sans s'adresser à personne et sans rien entendre de ce qui se disait autour de lui.

—Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'écuyer d'Ilaguine.

—Du moment qu'Erza l'avait forcé, tout chien, fût-ce même un chien de basse-cour, pouvait l'attraper,» ajouta à son tour Ilaguine, la figure empourprée et hors d'haleine, par suite de sa course folle.

Natacha, également excitée, poussait de son côté des cris de triomphe si aigus, et si sauvages, que peut-être ailleurs en aurait-elle eu honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des autres chasseurs. Le «petit oncle» lia son lièvre, le jeta adroitement sur la croupe de son cheval, et, sans se départir de son air rogue et maussade, s'éloigna sans proférer une parole. Nicolas et Ilaguine avaient été trop froissés dans leur amour-propre de chasseurs pour reprendre tout de suite leur air affecté d'indifférence, et ils suivirent longtemps des yeux Rougaï, le vieux chien bossu qui, l'échine crottée, marchait derrière le «petit oncle», avec le calme d'un triomphateur: «Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur dire, mais à la chasse c'est autre chose, attention!»

Lorsque, après cet incident le «petit oncle» s'approcha de Nicolas et s'adressa à lui, Nicolas se sentit honoré de cette marque de condescendance, malgré tout ce qui venait de se passer.

Quand Ilaguine prit, vers le soir, congé de Nicolas, celui-ci se rendit compte seulement alors de l'énorme distance qui les séparait d'Otradnoë; aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du «petit oncle» de laisser son équipage de chasse passer la nuit chez lui, à Mikariovka:

«Et si vous veniez vous-même chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire sûre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on ramènerait la jeune comtesse plus tard.» Sa proposition fut acceptée avec joie, et l'un des gardes fut dépêché à Otradnoë pour y chercher un droschki, pendant que la société, conduite par le «petit oncle», entrait dans ses domaines et était reçue, à l'entrée principale de sa maison, par les quatre ou cinq serviteurs mâles de toute taille qui composaient son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se montrèrent aussitôt à une porte de derrière, attirées par la curiosité qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame à cheval, y mit le comble; aussi, n'y résistant plus, elles s'avancèrent toutes pour l'examiner de près, et les plus hardies allèrent jusqu'à la regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques, comme si elles avaient devant elles un être surnaturel, qui ne pouvait ni les entendre ni les comprendre.

«Vois donc, Arina, elle est assise de côté, tandis que sa robe flotte. Et la corne donc, la corne!

—Seigneur Dieu!... et ce couteau encore!

—Comment ne tombes-tu pas?» dit l'une d'elles, plus hardie que ses compagnes, en s'adressant directement à Natacha.

Le «petit oncle» descendit de cheval devant le perron en bois de sa rustique habitation, qui était enfouie au milieu d'un jardin inculte, et, jetant un regard à ses gens, leur commanda de s'éloigner; chacun d'eux ayant reçu les ordres nécessaires pour que rien ne manquât à ses hôtes et à leur équipage de chasse, ils se dispersèrent aussitôt.

Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit la main pour l'aider à monter les quelques marches vermoulues de l'escalier. Dans l'intérieur de la maison, dont l'aspect général était loin de briller d'une propreté irréprochable, les grosses poutres des murs n'étaient pas même dissimulées comme d'habitude par une couche de chaux, et l'on devinait aisément qu'un des moindres soucis des habitants de cette demeure était d'en faire disparaître les taches et les souillures qu'on y voyait de tous côtés. Une odeur fade de pommes fraîchement cueillies remplissait un étroit vestibule, où quelques peaux de loup et de renard étaient suspendues.

On traversait ensuite une petite salle à manger meublée d'une table à pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de bouleau, placée devant un canapé; on arrivait enfin au cabinet de travail du propriétaire, qui sentait à plein nez le tabac et le chien. L'étoffe du mobilier, le tapis de la chambre étaient déchirés, sordides, et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre, étaient accrochés les portraits de Souvorow, du père et de la mère du «petit oncle», et celui du «petit oncle» en uniforme de l'armée. Après avoir engagé ses hôtes à s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que Rougaï, bien lavé et bien nettoyé, faisait son entrée dans le salon, s'y emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette, en se bichonnant de la langue et des dents. Le côté opposé du cabinet donnait sur un petit corridor divisé en deux par un paravent dont l'étoffe flottait en lambeaux, et derrière lequel on entendait des éclats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Pétia se débarrassèrent de leurs vêtements fourrés et s'étendirent tout à leur aise sur le large canapé; Pétia, la tête appuyée sur ses coudes, ne tarda pas à s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure hâlée et brûlée par le vent, Natacha et Nicolas n'en étaient pas moins très gais, et de plus très affamés. N'ayant plus à faire montre de sa supériorité comme homme et comme chasseur, Nicolas répondit au regard espiègle de sa soeur par un franc éclat de rire, auquel elle se joignit, sans même s'inquiéter du motif.

Le «petit oncle» reparut bientôt en veston, en pantalon gros bleu et en bottines; ce costume, qui avait jadis excité à Otradnoë l'étonnement et les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule que l'habit et la redingote de tout le monde. Le «petit oncle», de joyeuse humeur, fit chorus avec eux:

«Voilà qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sûre, marche!... pas vu sa pareille jusqu'à présent!» s'écrie-t-il, et, offrant à Nicolas une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit à manoeuvrer avec amour entre trois doigts.

«Toute la journée en selle comme un homme, et comme si de rien n'était!»

Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, à en juger par le son étouffé de ses pas, ouvrit une des portes, pour laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un teint frais, un double menton, des lèvres rouges; elle portait un énorme plateau. Son extérieur plein de prévenance, son cordial sourire, accompagné d'un respectueux salut adressé aux hôtes de son maître, étaient les symboles d'une franche hospitalité. Bien que la rotondité toute particulière de sa personne, fortement accentuée en avant, l'obligeât à tenir la tête penchée en arrière, elle n'en mettait pas moins à tous ses mouvements une agilité extrême. Après qu'elle eut mis le plateau sur la table, ses mains blanches et potelées y eurent bientôt disposé les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de «zakouska», dont il était chargé. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la porte, elle s'y arrêta un instant, sans cesser de sourire: «Regardez-moi! Comprenez-vous à présent le «petit oncle?» sembla-t-elle leur dire, avant de disparaître. Comment ne pas le comprendre? C'était si clair, si évident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-même, devinèrent ce que signifiaient les sourcils froncés et l'expression satisfaite et fière d'Anicia Fédorovna, chaque fois qu'elle rentrait dans le salon!

Que de choses n'avait-elle pas entassées sur son plateau? Une bouteille de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraîches, des noix séchées au four, des noix au miel, des confitures au sucre et à la mélasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dorée!

Le tout soigné; préparé par Anicia Fédorovna, avec l'odeur alléchante qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractère appétissant de sa personne et de son exquise propreté:

«Goûtez un peu de cela, mademoiselle la comtesse,» disait-elle à Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantôt une chose, tantôt une autre, et Natacha dévorait à belles dents: il lui semblait n'avoir jamais ni vu, ni mangé des galettes aussi exquises, des confitures aussi parfumées, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni même une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le «petit oncle», tout en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse passée et sur la chasse à venir; sur les mérites de Rougaï et sur la meute d'Ilaguine. Crânement campée sur le divan, Natacha suivait de ses yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de réveiller Pétia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses réponses incohérentes prouvaient qu'il était profondément endormi. Elle ne se possédait pas de joie dans cet intérieur si nouveau pour elle, et la seule chose qu'elle craignît, c'était de voir arriver le droschki qui, à son grand regret devait l'emmener chez son père. Au bout d'un moment de silence, comme il en survient souvent entre un maître de maison et des hôtes qu'il reçoit pour la première fois, le «petit oncle», répondant à une de ses pensées intimes, s'écria:

«Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire sûre, marche!... il ne restera rien après moi!»

Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et Nicolas se rappela tout le bien que son père lui avait toujours dit de lui. Il passait également dans tout le district pour le plus désintéressé et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on à chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour exécuteur testamentaire, ou enfin même pour confident. Presque toujours élu juge à l'unanimité, il avait également rempli d'autres fonctions électives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il courait les champs sur son vieil étalon, ne quittait pas son petit réduit en hiver, et passait l'été étendu à l'ombre du sauvage fouillis qu'il appelait son jardin.

«Pourquoi ne vous décidez-vous pas à reprendre du service, petit oncle.

—J'ai servi, et c'est assez... bon à rien... affaire sûre, marche! C'est votre affaire, à vous autres: quant à moi, je n'y comprends rien. Mais à la chasse, c'est autre chose.... Affaire sûre, marche! Hé là-bas, ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a fermée?» La porte au fond du corridor (que l'oncle prononçait «colidor») communiquait avec une chambre où les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprochèrent de nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une «balalaïka[7]» dont les cordes vibraient sous les doigts d'un véritable artiste parvinrent jusqu'à eux:

«C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je acheté une excellente, cette musique me plaît!» Il était d'habitude qu'au retour de la chasse, Mitka se livrât à ses fantaisies musicales, pendant que le «petit oncle» l'écoutait avec bonheur.

—C'est vraiment très joli, dit Nicolas avec une feinte indifférence, comme s'il était honteux d'avouer qu'il trouvait du charme à cette musique.

—Comment, très joli? s'écria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est charmant, mais c'est ravissant!» Et en effet la chanson qu'elle écoutait lui semblait la plus idéale des mélodies, tout comme les champignons, le miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru être les meilleurs qu'elle eût jamais mangés!

«Encore, encore, je t'en prie,» dit Natacha, lorsque la «balalaïka» se tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveaula Barina, avec variations et changements de ton. L'oncle, la tête légèrement inclinée, un vague sourire sur les lèvres, écoutait religieusement. Le motif revint une centaine de fois sous les doigts exercés du musicien, et les cordes répétèrent à satiété les mêmes notes, sans fatiguer les oreilles de l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fédorovna écoutait aussi, appuyée contre le linteau de la porte:

«Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait celui de son maître. Il joue très bien!

—Voilà une mesure manquée, s'écria tout à coup le «petit oncle» en faisant un geste énergique. Ces notes-là doivent être plus vivement... enlevées, affaire sûre, marche!

—Sauriez-vous jouer de la balalaïka? demanda Natacha surprise.

—Aniciouchka!...—et le «petit oncle» sourit malicieusement»—Vois un peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que je ne l'ai eue entre les mains.»

Anicia exécuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta la guitare.

La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains de poussière, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis, s'asseyant bien à son aise, et arrondissant d'une façon un peu théâtrale son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil à Anicia Fédorovna, et, pinçant un accord plein et sonore, commença, sans la moindre hésitation, à improviser sur le thème d'une chanson très populaire. Le rythme en était lent, mais le refrain exprimait une gaieté si douce, si discrète, la gaieté d'Anicia, qu'il pénétra jusqu'au coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta à l'unisson! Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le «petit oncle» continuait avec précision et avec aplomb à moduler ses cadences et ses variations, et son regard vaguement inspiré se portait vers la place qu'elle avait occupée. Un léger sourire flottait sous sa moustache grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il accélérait la mesure, que la chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages difficiles.

«Ravissant, ravissant!...» Et Natacha, sautant de sa place, entoura le «petit oncle» de ses bras et l'embrassa: «Nicolas, Nicolas!» ajouta-t-elle en se retournant vers son frère, comme pour lui faire partager sa surprise.

Mais le «petit oncle» avait recommencé à jouer. Anicia Fédorovna et plusieurs autres gens de la maison montrèrent leurs figures dans l'entrebâillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: «Là-bas, là-bas, derrière la source fraîche, la jeune fille m'a dit: attends!», et, brisant un accord, il remua légèrement les épaules.

«Eh bien, eh bien après!» dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie semblait dépendre de ce qui allait suivre. Le «petit oncle» se leva; on aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes différents, dont l'un répondait par un grave sourire à la naïve et pressante invitation à la danse exécutée par l'autre, par le musicien:

«En avant, ma nièce! s'écria-t-il tout à coup, et Natacha, se débarrassant vivement de son châle, s'élança au milieu de la chambre, posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant à ses épaules un balancement imperceptible.

Comment, par quel procédé inconnu cette petite comtesse, élevée par une émigrée française, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes en un mot, et que le fameux pas du châle de Ioghel aurait dû depuis longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se préparer à répondre au signal, avec ses yeux pétillants de malice et son air souriant et assuré, la défiance involontaire de Nicolas et du reste de l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus à en douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment l'admirer!

Elle mit une telle perfection à tout ce qu'elle avait à faire, qu'Anicia Fédorovna, après lui avoir aussitôt donné le petit mouchoir, complètement indispensable à ses attitudes, se mit à rire de bon coeur et à s'attendrir en même temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas et les gestes de cette fine et gracieuse créature. C'est que Natacha, si supérieure à cette jeune comtesse élevée dans le velours et la soie, savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia, comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le coeur de son père, de sa mère, de tous les siens, en un mot et pour mieux dire, tout coeur véritablement russe!

«Bravo, petite comtesse, affaire sûre, marche! s'écria le «petit oncle» à la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garçon pour mari!

—Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.

—Ah bah!» reprit le vieux, stupéfait. Natacha répondit d'un signe de tête avec un joyeux sourire: «Et comme il est bien,» ajouta-t-elle. Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, qu'un nouvel ordre d'idées et de sensations s'empara d'elle instantanément: «Nicolas a l'air de croire, pensa-t-elle, que mon André n'aurait ni approuvé ni partagé notre gaieté de ce soir, et moi je suis sûre du contraire.... Où est-il à présent?»... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde; «Inutile de penser à cela!»... Et, reprenant tout son entrain, elle s'assit à côté du «petit oncle», et le pria avec instance de leur chanter encore un air: il y consentit avec plaisir.

Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui vient de lui-même sans effort et qui sert uniquement à marquer la cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau, avait-il chez le «petit oncle» un charme et un attrait tout particuliers. Natacha déclara dans son enthousiasme qu'elle jetterait là la harpe et qu'elle étudierait désormais la guitare; et elle parvint à pincer quelques accords sur celle du «petit oncle».

Vers les dix heures on annonça l'arrivée d'une «lineïka[8]«, d'un droschki et de trois hommes à cheval, envoyés à la recherche des jeunes gens. Le comte et la comtesse s'étaient fort inquiétés, ne sachant ce qu'ils étaient devenus, disait un des valets.

Pétia fut transporté tout endormi et déposé comme un mort dans la «lineïka»; Nicolas et Natacha montèrent en droschki; le «petit oncle» prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute paternelle; il les reconduisit à pied jusqu'au pont, qu'il fallait laisser de côté pour traverser la rivière à gué et où ses chasseurs avaient reçu l'ordre de se tenir avec des lanternes.

«Adieu, ma chère nièce,» lui cria encore une fois du milieu de l'obscurité la voix dont le chant résonnait encore aux oreilles de Natacha.

Quelques feux rougeâtres brillaient à l'intérieur des «isbas» du village qu'ils traversèrent, et le vent en rabattait gaiement la fumée.

«Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, dès qu'ils eurent atteint la grande route.

—Oui, répondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid?

—Non, je suis si bien, si bien, si bien!» répondit-elle, étonnée elle-même de la joie qu'elle éprouvait. Ils gardèrent longtemps le silence.

Une nuit noire et un brouillard assez épais permettaient à peine de distinguer les chevaux, dont on entendait le piétinement dans la boue.

Que se passait-il dans cette âme d'enfant, si impressionnable, toujours prête à saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie? Comment parvenait-elle à les éprouver toutes à la fois et à les accorder ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et à quelques pas de la maison elle lança tout à coup en l'air, d'une voix joyeuse, le refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherché jusque-là, et qu'elle venait de retrouver.

«C'est bien ça! lui dit son frère.

—Nicolas, à quoi pensais-tu tout à l'heure? lui dit-elle en lui faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux.

—Moi, j'ai d'abord pensé à Rougaï, chez qui j'ai découvert une certaine ressemblance avec «l'oncle»; je crois que, s'il avait été homme, il aurait toujours gardé l'»oncle» auprès de le lui, aussi bien pour la chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?...

—Moi? attends un peu. Moi, je pensais à notre course: il me semblait qu'au lieu de nous retrouver bientôt à Otradnoë, nous passerions peut-être cette nuit noire dans un château féerique, et puis.... Non, c'est tout....

—Je devine, tu as sûrement pensé à «lui»?

—Non, repartit Natacha...» Et pourtant elle avait pensé à «lui», et à l'impression que le «petit oncle» lui aurait produite: Sais-tu, dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi tranquille que je le suis dans ce moment!

—Bah! quelle folie!... c'est de l'exagération pure,» lui répondit Nicolas pendant que tout bas il se disait: «Quel trésor que cette Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier, lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble à courir ainsi de droite et de gauche!»

«Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son côté. Ah! regarde donc, il y a encore de la lumière au salon, ajouta-t-elle en lui montrant les fenêtres, qui se détachaient brillantes sur le fond brumeux et velouté de la nuit.

Le vieux comte Rostow avait renoncé à ses fonctions de maréchal de la noblesse du district, parce qu'elles l'entraînaient à de trop fortes dépenses, et cependant l'état de ses finances ne s'améliorait guère. Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant à voix basse, et d'un air agité, de la vente de leur hôtel à Moscou, ou du bien qu'ils avaient dans les environs. Rentré dans la vie privée, le comte ne donnait plus ni fêtes ni banquets; aussi la vie à Otradnoë était-elle devenue plus calme que les années précédentes; pourtant ni la maison ni ses dépendances ne désemplissaient, et il y avait chaque jour une vingtaine de personnes à table. C'étaient des habitués, des amis, des familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins semblaient ne pouvoir plus s'en détacher; entre autres un musicien nommé Dimmler avec sa femme, le maître de danse Ioghel avec sa famille, la vieille demoiselle Bélow, l'instituteur de Pétia, l'ancienne gouvernante des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre chez le comte plutôt que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y eût plus de grandes réunions, la vie allait son train comme par le passé, et ni le maître ni la maîtresse de la maison n'auraient pu se la représenter autrement. Le train de chasse avait été augmenté par Nicolas; on nourrissait toujours cinquante chevaux à l'écurie, on tenait toujours quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux jours de fête, et ces jours-là se terminaient, selon l'antique usage, par un dîner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant invariablement voir toutes ses cartes à ses amis, qui s'arrogeaient le droit de faire sa partie, et de l'alléger, sans scrupule aucun, de quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs revenus.

Le comte marchait à l'aveuglette au milieu du réseau embrouillé de ses embarras pécuniaires, s'efforçant de se les dissimuler, ne parvenant qu'à les accroître, et ne se sentant ni la patience ni le courage nécessaires pour en délier un à un tous les noeuds. Le coeur aimant de la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son mari, trop âgé malheureusement pour se réformer, et cherchait les moyens de remédier à leur désastreuse situation. Il n'en existait, à son point de vue féminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche héritière; elle se cramponnait à cette dernière planche de salut; mais, si son fils refusait le parti qu'elle avait à lui proposer, tout espoir de relever leur fortune serait définitivement perdu. La personne qu'elle avait en vue était la fille de gens parfaitement honorables, que les Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui, par suite de la mort de son second frère, était devenue subitement une très riche héritière.

La comtesse écrivit directement à Mme Karaguine, pour lui demander si cette union lui convenait, et en reçut une réponse des plus favorables: Mme Karaguine invitait même Nicolas à venir les voir à Moscou, afin que Julie pût se décider en toute liberté.

Nicolas avait plus d'une fois entendu sa mère exprimer devant lui, avec des larmes dans les yeux, son vif désir de le voir marier; le sort de ses deux filles étant désormais assuré, l'accomplissement de ce dernier désir adoucirait les quelques jours qui lui restaient à vivre, disait-elle, en faisant de constantes allusions à une charmante jeune fille qu'elle lui destinait.

Un jour enfin elle lui parla sans détour des vertus de Julie et lui conseilla, aux approches de Noël, d'aller passer quelque temps à Moscou. Nicolas, qui avait deviné sans peine pourquoi elle le lui conseillait, amena un jour sa mère à s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui cacha pas qu'elle espérait voir leur fortune relevée et redorée par son mariage avec sa chère Julie.

«Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez exigé le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire un mariage d'argent?

—Oh non, tu ne m'as pas compris, lui répondit-elle, ne sachant comment justifier son désir. Je ne cherche que ton bonheur!» Et, sentant que ce n'était pas là son seul et véritable motif et qu'elle faisait fausse route, elle fondit en larmes.

«Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le désirez, et vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et que je sacrifierais tout, jusqu'à mon sentiment.»

Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de sacrifice, elle se serait plutôt sacrifiée elle-même, si la chose avait été possible:

«N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses larmes.

—Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupée comme Julie!»

Il resta à la campagne; sa mère ne revint plus sur ce sujet mais, voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimité croissante qui s'établissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empêcher de tourmenter Sonia à tout propos, et de lui dire «vous» et «ma chère». Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'épingle, elle en voulait à sa pauvre petite nièce de les recevoir avec une douceur et une humilité sans égales, de lui témoigner en toute occasion un dévouement plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidèle et si désintéressé, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer.

On reçut à cette époque une lettre du prince André, datée de Rome; c'était la quatrième depuis son départ; il aurait été depuis longtemps en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert sa blessure, ne l'obligeaient à remettre son retour aux premiers jours de janvier. Natacha, bien qu'elle fût éprise de son fiancé, et que cet amour même eût calmé ses rêveries, ne s'en laissait pas moins aller à toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du quatrième mois après leur séparation, elle tomba dans une profonde mélancolie, et s'y abandonna tout entière. Elle pleurait sur son malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'écoulait ainsi sans profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible besoin d'aimer et de se faire aimer.

Le congé de Nicolas allait expirer, et l'approche de son départ ajoutait encore à la tristesse de ce morne intérieur.

Noël était venu, et, sauf la messe en grande pompe et les cérémonies religieuses, avec les ennuyeux cortèges de félicitations des voisins et de la domesticité, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition à cette occasion, rien n'était survenu ce jour-là de plus particulier, de plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrés, par un temps calme, un soleil éblouissant, et une nuit étoilée et scintillante.

Après le dîner du troisième jour des fêtes, lorsque chacun fut rentré dans son coin, l'ennui s'installa en maître dans toute la maison. Nicolas, revenu d'une tournée de visites dans le voisinage, dormait d'un profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple dans son cabinet. Sonia, assise à une table ronde du petit salon, copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia Ivanovna, le vieux bouffon à figure chagrine, assis à une fenêtre entre deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa mère, s'arrêta devant elle en silence:

«Pourquoi erres-tu comme une âme en peine? Que veux-tu?

—Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!» répliqua Natacha, les yeux brillants, et d'une voix saccadée.

Le regard de sa mère plongea dans le sien.

«Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!

—Assieds-toi là.

—Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi périr d'ennui...» Sa voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de service, où une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui arrivait toute haletante du dehors.

«Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusée assez longtemps!

—Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!»

Poursuivant sa tournée, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entrée interrompit leur jeu et ils se levèrent: «Et ceux-ci, que vais-je en faire?» se dit-elle.

«Nikita, va, je t'en prie... où pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.

—Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.

—Va, va donc vite! dit le vieux.

—Et toi, Fédor, donne-moi un morceau de craie!»

Arrivée ensuite à l'office, elle fit préparer le samovar, bien que ce ne fût pas encore l'heure du thé; elle avait envie d'exercer son pouvoir sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui demander si c'était bien sérieux:

«Ah not' demoiselle!» murmura Foka en faisant semblant de se fâcher.

Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne les envoyait de tous côtés, comme Natacha. Dès qu'elle en apercevait un, elle s'ingéniait à lui trouver de la besogne: c'était plus fort qu'elle. On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait à voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se révolter contre sa tyrannie, et pourtant c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient toujours avec le plus d'empressement: «Et maintenant que ferai-je? Où aller?» se dit-elle en enfilant le long corridor, où le bouffon venait à sa rencontre: «Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?

—Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sûr!

—Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la même chose, toujours le même ennui, où me fourrer?» Sautant lestement de marche en marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y étaient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, composé d'un plat de quatre mendiants, était posé sur la table, et l'on discutait vivement sur la cherté de l'existence à Moscou et à Odessa. Natacha s'assit un instant, écouta d'un air pensif et se leva: «L'île de Madagascar!... Ma-da-gas-car!» murmura-t-elle en scandant chaque syllabe, et elle sortit sans répondre Mme Schoss, qui était fort intriguée de sa mystérieuse exclamation. Rencontrant Pétia et son menin, fort occupés tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer à la tombée de la nuit:

«Pétia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...» Et elle sauta sur le dos de Pétia, en lui enlaçant le cou de ses deux mains, et ils arrivèrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant jusqu'à l'escalier.

«Assez, merci.... Madagascar!» répéta-t-elle, et, sautant brusquement à terre, elle descendit les degrés en courant.

Après avoir exploré son royaume, fait acte de pouvoir, après s'être convaincue que ses sujets étaient obéissants et qu'il n'y avait que de l'ennui à en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air d'opéra que le prince André et elle avaient entendu ensemble un soir à Pétersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle ébauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappé l'oreille la moins exercée par leur manque d'harmonie et de sens musical, tandis que, grâce à la vivacité de son imagination, ils réveillèrent en elle une longue série de souvenirs. Adossée au mur et à moitié cachée par une petite armoire, les yeux fixés sur un filet de lumière qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle écoutait avec délices, et évoquait le passé.

Sonia traversa la salle, un verre à la main. Natacha lui jeta un coup d'oeil et le reporta aussitôt sur la fente de la porte; il lui sembla qu'elle s'était déjà trouvée dans cette même situation, entourée de ces mêmes détails, et regardant Sonia passer un verre à la main: «Oui, oui, c'était bien ainsi!» pensa-t-elle.

«Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.

—Comment, tu es là! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour écouter.... Je ne sais pas, est-cela Tempête? demanda-t-elle en hésitant, avec la certitude de se tromper.

—Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle s'est approchée doucement en souriant et alors aussi j'ai pensé, comme je le pense à présent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur dans lePorteur d'eau;écoute!... et elle en fredonna le motif.... Où allais-tu?

—Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.

—Tu es toujours occupée, toi, et moi, jamais! Où est Nicolas?

—Il dort, je crois.

—Va le réveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!»

Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau à songer, et à se demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu résoudre ce grave problème, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, «lui», et sentit ses regards passionnés fixés sur elle: «Qu'il revienne au plus tôt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas à dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis à présent.... Qui sait? Peut-être arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-être est-il déjà arrivé? Peut-être est-il là, au salon?... Ne serait-il pas par hasard ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublié?...» Elle se leva, déposa sa guitare, et passa dans la pièce voisine. Tout le monde était réuni autour de la table de thé, les professeurs, les gouvernantes, les invités; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le prince André n'y était point!

«Ah! la voilà, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!» Mais Natacha s'arrêta près de sa mère, sans répondre à l'invitation de son père; ses yeux cherchaient quelqu'un.

«Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,» murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et écouta la conversation: «Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mêmes personnes, et toujours la même chose.... Papa aussi tient sa tasse comme d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...» Elle éprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en voulait de ce qu'il n'y avait rien de changé.

Après le thé, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin favori de la grande salle: c'était là qu'ils causaient entre eux à coeur ouvert.

«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste?

—Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade!

—Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes, je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!

—Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette occasion.

—Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu....

—Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir.

—Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.

—Vous le rappelez-vous, Sonia?

—Oui, oui, mais bien vaguement.

—Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table?

—Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie et flottent entre la réalité et le songe.

Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa robe en serait un jour garnie de haut en bas:

«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou, dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me préoccupait beaucoup!»

Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa tête par l'entrebâillement:

«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq!

—Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha.

Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son discordant.

«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,» lui cria la comtesse, de l'autre pièce.

Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté:

«Comme vous voilà tranquilles, jeunesse!

—Oui, nous philosophons,» répondit Natacha, et ils continuèrent à causer de leurs rêves.

Dimmler avait à peine commencé le Nocturne, que Natacha se leva, traversa la chambre à pas de loup, prit la bougie qui brûlait sur la table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le canapé. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout, mais les rayons argentés de la lune, pénétrant par les grandes fenêtres, se jouaient sur le parquet.

«Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, après avoir exécuté le morceau demandé, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes, ne sachant à laquelle de ses réminiscences musicales s'arrêter; sais-tu, Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin, si loin, qu'on en arrive à se rappeler ce qui a précédé notre propre venue en ce monde, et....

—Mais c'est de la métempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublié ses leçons d'autrefois. Les Égyptiens croyaient que nos âmes avaient habité des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient après notre mort.

—Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eût cessé depuis un moment; mais je sais pour sûr que nous avons été des anges là-bas, quelque part, et même peut-être ici, et que c'est pour cela que nous avons gardé le souvenir d'une vie antérieure.

—Peut-on se joindre à vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur groupe.

—Si nous avons été des anges, comment sommes-nous tombés plus bas?

—Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut savoir ce que j'ai été? reprit Natacha avec conviction. L'âme étant immortelle, si ma destinée est de vivre éternellement dans l'avenir, je dois avoir vécu dans le passé, et j'ai donc aussi une éternité derrière moi.

—Oui, mais il est difficile de se la représenter, cette éternité, objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait complètement disparu.

—Pourquoi difficile? demanda Natacha. Après le jour d'aujourd'hui vient le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a été, demain sera, et....

—Natacha, c'est à ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui dit sa mère.... Que faites-vous là dans un coin, comme des conspirateurs?

—J'en ai si peu envie, maman!» Cependant elle se leva, et Nicolas se mit au piano. Se plaçant selon son habitude au milieu de la salle, à l'endroit le plus favorable pour la résonance, Natacha chanta la romance favorite de sa mère.

Quoiqu'elle eût déclaré ne pas se sentir bien disposée, de longtemps elle n'avait chanté, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce soir-là. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se hâta de lui donner ses dernières instructions dès qu'il entendit la première note, comme un écolier pressé de finir sa tâche pour retourner à ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et écouta, pendant que Mitenka, debout devant lui, écoutait en silence et d'un air satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec elle aux mêmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idéale, songeait à l'immense différence qu'il y avait entre elle et son amie, et se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire voltigeait sur ses lèvres, ses yeux étaient humides de larmes, et elle branlait la tête au souvenir de sa propre jeunesse, à la pensée de l'avenir de sa fille, et à cette union d'un caractère si étrange et si inquiétant.


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