Dimmler, assis à côté d'elle, les yeux à moitié fermés, prêtait l'oreille avec ravissement:
«C'est véritablement un talent européen, lui disait-il; elle n'a rien à apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...
—Ah! combien j'ai peur pour elle!» répondit la comtesse, car son coeur de mère lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sève qui nuirait à son bonheur. Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de masques.
«Imbécile!» s'écria Natacha, en s'arrêtant court; et, se jetant sur une chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre: «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, ajouta-t-elle, en essayant de sourire;—Pétia m'a effrayée, voilà tout!...» Et ses larmes coulaient de plus belle.
Toute la domesticité s'était costumée: les uns en ours, en Turcs, en cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était éclipsée.
Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec des mouches, qui n'était autre que Nicolas; une Turque, Pétia; un paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon.
Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers.
Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue promenade en troïka[9], leur proposa, vu l'excellent état du chemin, d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques.
«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une course, allez plutôt chez les Mélukow.»
Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à quatre verses d'Otradnoë.
«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller Pachette.»
Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la neige durcie, défilèrent un à un devant le perron.
Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche, arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres.
Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes.
Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée.
Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le reste des masques dans les deux autres:
«Zakhare! va en avant!» cria Nicolas au cocher de la troïka de son père, il voulait se donner le plaisir de le dépasser plus tard. Le traîneau du vieux comte s'ébranla; ses patins, que la gelée semblait avoir soudés au sol, crièrent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrèrent contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la rejetant à droite et à gauche, comme du sucre cristallisé.
Nicolas venait en second: les autres s'élancèrent après lui sur l'étroit chemin, en faisant entendre le même bruit et le même grincement. Pendant qu'ils longeaient le mur extérieur du parc, l'ombre des grands arbres dénudés se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits la vive clarté de la lune; mais à peine l'eurent-ils dépassé, que de tous côté s'étendit à leurs regards la vaste plaine de neige immobile qu'une lumière scintillante diaprait au loin des mille feux et des paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout à coup une ornière imprima une violente secousse au premier traîneau, et fit bondir les suivants, qui s'espacèrent à la file en troublant de leur bruit insolent le calme immuable et souverain qui régnait autour d'eux:
«Des traces de lièvre!» s'écria Natacha, dont la voix perça comme une flèche l'air immobile et glacé.
«Comme il fait clair, Nicolas!» dit Sonia, Nicolas se retourna pour examiner cette jolie figure à moustaches et à sourcils noirs, qui, aux rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait éloignée et rapprochée à la fois:
«Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.
—Qu'avez-vous, Nicolas?
—Rien!» lui répondit-il, et il reprit sa première position.
Arrivés sur la grand'route battue et labourée par les fers à crampons des chevaux, et sillonnée de longues traces d'apparence huileuse qui marquaient le passage des traîneaux, l'attelage tira sur les rênes et accéléra sa course. Le cheval de gauche, la tête penchée en dehors, avançait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles, paraissait hésiter et se demander si le moment était venu de s'élancer à son tour. Perdu dans le lointain, le traîneau de Zakhare faisait l'effet d'une tache noire qui se détachait sur la blancheur de la neige à mesure qu'il s'éloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient dans la nuit claire et pure.
«Eh là! mes amis chéris!» s'écria Nicolas, en ramenant les rênes d'une main et en levant de l'autre son fouet. Le traîneau partit comme un trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds toujours plus rapides des deux chevaux de volée, donnaient seuls l'idée de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrière les deux autres cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'être pas distancés; celui de Nicolas, se balançant sous la «douga[10]«du brancard, conservait l'égalité de son allure, tout prêt à doubler le mouvement au moindre signal.
Ils atteignirent bientôt la première troïka, et, après avoir descendu une pente, ils arrivèrent sur une large route de traverse qui longeait une prairie.
«Où sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la colline du bord de la rivière? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait où nous sommes!... Enfin n'importe!...» Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, il continua sa course droit devant lui.
Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de givre vers Nicolas, qui lança sa troïka à fond de train.
«Attention, maître!» lui cria Zakhare, qui, penché en avant, les bras tendus et faisant claquer sa langue, partit à son tour comme une flèche.
Pendant un moment les deux troïkas volèrent de front, mais bientôt, malgré tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le dépassa enfin, rapide comme l'éclair; un tourbillon de neige fine, soulevé par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troïka rivale, les patins grincèrent, les femmes poussèrent des cris aigus, et les deux attelages, confondant et enchevêtrant leurs ombres fugitives, luttèrent entre eux de vitesse.
Nicolas, modérant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant, derrière, partout s'étendait à perte de vue la plaine féerique, parsemée d'étoiles d'argent et toute baignée de lumière: «Zakhare me crie de prendre à gauche.... Pourquoi à gauche? pensa-t-il. On dirait que nous allons chez les Mélukow?... Pas du tout, nous allons à l'aventure, et à la grâce de Dieu!... Comme tout cela est étrange et charmant à la fois!...» Et il se retourna vers ceux qu'il menait.
«Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,» dit tout à coup l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqués et à la fine moustache.
«Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et ce Tcherkesse là-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je l'aime!»
«N'êtes-vous pas transies?» Elles lui répondirent par un éclat de rire. Dimmler s'égosillait de son côté; ce qu'il disait devait être drôle, car on riait aux éclats dans son traîneau.
«De mieux en mieux, se disait à lui-même Nicolas, nous voilà maintenant dans une forêt enchantée... de grandes ombres noires se confondent dans un scintillement de pierreries et glissent sur un pavé de diamants.... N'est-ce pas un palais magique que je vois là-bas avec ses larges dalles de marbre blanc et ses toits étincelants?... Ne viens-je pas d'entendre comme des cris de bêtes fauves se répondant dans le lointain?... Mais, si c'était tout simplement Mélukovka que j'aperçois? Ma foi, ce serait tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'être arrivé à bon port!»
C'était bien Mélukovka en effet, car il vit les gens de la maison sortir sur le perron avec des lumières, et s'avancer vers eux, tout joyeux de cette distraction imprévue.
«Qui est là? cria une voix dans le vestibule.
—Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, répondirent les domestiques.
Pélaguéïa Danilovna Mélukow, une forte et maîtresse femme en lunettes et en robe de chambre flottante, était assise dans son salon, au milieu de ses filles, qu'elle tâchait de divertir de son mieux, en fondant avec elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les silhouettes indécises, lorsque des pas et des voix se firent entendre dans l'antichambre.
Des hussards, des sorcières, des paillasses, des ours, étaient en train de frotter leurs figures brûlées par le froid et couvertes de givre, et secouaient la neige attachée à leurs vêtements. Dès qu'ils se furent débarrassés de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande salle, où l'on allumait à la hâte des bougies. Dimmler le paillasse, et Nicolas en vieille marquise, exécutèrent un pas, tandis que les autres, entourés des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, déguisaient leurs voix, en saluant la maîtresse de la maison, et se rangeaient ensuite le long du mur.
«Impossible de reconnaître personne... mais vraiment est-ce Natacha? Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... Édouard Karlovitch, comme vous voilà beau, et comme vous dansez bien! Et ce Tcherkesse-là, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voilà une bonne et agréable surprise!... Et nous qui étions là à nous morfondre!... Ha, ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!... Je ne puis pas la regarder sans rire...» Et tout le monde criait, riait et parlait à la fois.
Natacha, la favorite des demoiselles Mélukow, disparut aussitôt avec elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vêtements d'homme, que le laquais passait par l'entrebâillement de la porte aux jeunes filles déshabillées; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus. Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, également méconnaissable, se joignit aux masques.
Pélaguéïa Danilovna, allant et venant à droite et à gauche, les lunettes sur le nez et un sourire discret sur les lèvres, fit ranger les chaises et préparer le souper et les rafraîchissements pour les maîtres et leur nombreuse suite. Elle regardait chacun à tour de rôle dans le blanc des yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarrée, ni les Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mêmes, ni aucune partie de leurs costumes.
«Et celle-là, qui est-ce? demanda-t-elle à sa gouvernante, en arrêtant au passage un Tartare de Kazan, qui n'était autre que sa propre fille! C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de quel régiment êtes-vous? dit-elle en s'adressant à Natacha.... De la «pastila[11]«à cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne la leur défend pas, n'est-ce pas?»
À la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les danseurs sous l'impunité du masque, Pélaguéïa Danilovna ne put s'empêcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire irrésistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de bienveillance et de franche gaieté.
Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les «horovody[12]«, elle rassembla tout son monde, maîtres et domestiques, en un grand rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux innocents commencèrent à leur tour.
Une heure plus tard, quand les costumes furent bien fripés et bien chiffonnés, et que le charbon découla sur les figures en transpiration, Pélaguéïa Danilovna put enfin reconnaître chacun, complimenter les demoiselles sur leurs déguisements, et remercier toute la bande joyeuse pour l'amusement qu'elle lui avait procuré! Le souper des maîtres fut servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:
«Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, là-bas, c'est ça qui est effrayant! dit une vieille fille qui était à demeure chez les Mélukow.
—Pourquoi donc? demanda l'aînée des demoiselles.
—Vous ne vous y risquerez pas, c'est sûr, il faut du courage!
—Eh bien, j'irai, dit Sonia.
—Contez-nous ce qui est arrivé à la demoiselle, vous savez? s'écria la cadette des Mélukow:
—Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait toujours, et elle attendit;... tout à coup elle entendit un bruit de grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrête, monte, et elle voit entrer un véritable officier, un officier en chair et en os,—on l'aurait cru du moins,—qui s'assied en face d'elle devant le second couvert!
—Ah! ah! quelle terreur! s'écria Natacha, en ouvrant de grands yeux.
—Et il a parlé, il a vraiment parlé?
—Oui, tout comme s'il était un homme... il se mit à la prier, à la supplier de céder à ses instances.... Quant à elle, elle devait résister et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se précipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui étaient aux aguets, accoururent à ses cris.
—Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Pélaguéïa Danilovna.
—Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne aventure.
—Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.
—C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et écouter.... Si vous entendez battre le blé, c'est mal; si vous entendez tomber le grain, c'est bien.
—Maman, dites-nous ce qui vous est arrivé dans la grange?
—Il y a de cela si longtemps, dit Pélaguéïa Danilovna en souriant, que je l'ai tout à fait oublié, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le courage d'y aller.
—Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.
—Va, si tu n'as pas peur.
—Vous permettez, madame Schoss?» dit Sonia à la gouvernante. Que l'on jouât aux petits jeux, ou que l'on causât tranquillement, Nicolas n'avait pas quitté Sonia d'une seconde pendant toute la soirée; il lui semblait la voir pour la première fois, et l'apprécier à toute sa valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son étrange costume, excitée, ce soir-là, comme elle l'était rarement, elle le fascina tout à fait.
—Quel imbécile j'ai été! pensait-il, en répondant mentalement à ces yeux brillants, et à ce sourire triomphant, qui creusait sous la moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la première fois.
—Je n'ai peur de rien!» reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses épaules, s'en enveloppa tout entière et lança un coup d'oeil à Nicolas.
Elle sortit par le corridor et l'escalier dérobé, pendant que ce dernier, sous prétexte qu'il était fatigué par la chaleur de l'appartement, disparut de son côté par la grande entrée.
Le froid était toujours le même, et la lune semblait briller d'un éclat encore plus vif. Des myriades d'étoiles scintillaient sur la neige à ses pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la voûte triste et sombre du firmament, et les yeux s'en détournaient bien vite, pour se reporter sur la terre resplendissante de clarté et revêtue de son manteau d'hermine.
Nicolas descendit en courant le péristyle, tourna l'angle de la maison et passa devant l'entrée latérale, par laquelle devait sortir Sonia. À moitié chemin, des piles de bois, éclairées en plein par la lune, projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls étendaient les lignes noires de leurs branches dénudées, qui se croisaient et s'enchevêtraient sur le blanc sentier de la grange. Les grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient avoir été taillés dans un bloc de pierre précieuse, dont les facettes s'irisaient à la lumière argentée de la lune. Un tronc d'arbre se fendit tout à coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle buvait à longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence vivifiante de jeunesse et de bonheur éternels.
«Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrière.
—Je n'ai pas peur,» répondit Sonia, dont les petits souliers résonnèrent sur la pierre de l'escalier, et avancèrent en craquant sur le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait d'apercevoir à deux pas devant elle. Elle courut à lui, mais ce n'était pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait l'avoir transformé à ce point? Était-ce son costume de femme avec ses cheveux ébouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui était si peu habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?
Mais Sonia est tout autre, toute différente de ce qu'elle est d'ordinaire, et cependant c'est bien la même! se disait de son côté Nicolas, en regardant sa jolie petite figure éclairée par un rayon de lune. Ses deux bras se glissèrent sous la pelisse qui l'enveloppait, enlacèrent sa taille, l'attirèrent à lui, et il baisa ses lèvres, sur lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brûlé de sa moustache d'emprunt.
«Sonia! Nicolas!» murmurèrent-ils tous deux, et les petites mains de Sonia étreignirent à leur tour le visage de Nicolas; puis, en entrelaçant leurs doigts, ils coururent jusqu'à la grange, et revinrent sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus sortir.
Natacha, qui avait tout observé, arrangea les choses de telle façon qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le même traîneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient dans un autre.
Nicolas ne songeait plus à faire courir ses chevaux: ses yeux se fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient à découvrir, sous cette moustache noire et ces sourcils arqués, sa Sonia d'autrefois, sa Sonia dont rien ne pourrait plus désormais le séparer! La lumière féerique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lèvres adorées, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs chevaux, ce ciel noir semé de clous de diamant, qui s'étendait au-dessus de leurs têtes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force inconnue, tout lui faisait croire qu'ils étaient rentrés dans le monde de la magie. «Sonia, n'as-tu pas froid?
—Non, et toi?» répondit-elle.
Nicolas arrêta sa troïka à moitié route, et, confiant les rênes à son cocher, courut vers le traîneau de Natacha:
«Écoute, lui dit-il tout bas et en français, je me suis décidé à tout dire à Sonia!
—Tu lui as tout dit? s'écria Natacha rayonnante de joie.
—Ah! Natacha, quelle étrange figure te fait cette moustache.... Es-tu contente?
—Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien, sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule à présent d'être heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.
—Non, attends un moment? Dieu, que tu es drôle ainsi!» répéta-t-il en l'examinant curieusement et en découvrant aussi dans ses traits une expression inusitée, une tendresse émue qui le frappa:
«Natacha, n'y a-t-il pas de la magie là dedans, hein?
—Oui, tu as très bien fait, va.»
«Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se disait-il, je lui aurais demandé conseil, et je lui aurais obéi, quoi qu'elle m'eût ordonné... et tout aurait bien marché!...»
«Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?
—Oui, mille fois oui! Je me suis fâchée avec maman l'autre jour à cause de toi. Maman soutenait que Sonia te courait après... et je ne permettrai à personne, non seulement de dire, mais de penser du mal d'elle, car c'est la bonté et la droiture mêmes!
—Eh bien, tant mieux!...» Et Nicolas, sautant à terre, regagna en quelques enjambées son traîneau, où le même petit Tcherkesse de tout à l'heure le reçut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et ce Tcherkesse était Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa femme chérie!
Les jeunes filles passèrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui rendre compte de leur excursion, et se retirèrent ensuite dans leur chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se déshabillèrent et bavardèrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, sur leur avenir, sur l'amitié qui lierait leurs maris:
«Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, dit Natacha, en s'approchant de sa table où étaient posés deux miroirs.
—Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras peut-être.» Natacha s'assit après avoir allumé deux bougies qu'elle plaça de chaque côté. «Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en riant.
—Il ne faut pas rire, mademoiselle,» répliqua Douniacha. Natacha se remit enfin à fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un air recueilli, se tut et resta longtemps à attendre et à se demander ce qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince André, qui lui apparaîtrait tout à coup sur cette plaque miroitante et confuse; car ses yeux fatigués ne distinguaient plus qu'avec peine la lumière vacillante des bougies? Mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit celle d'une forme humaine. Elle se leva.
«Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi à ma place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si grand'peur, si tu savais!»
Sonia s'assit et fixa à son tour ses yeux sur la glace.
«Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas, mais vous, vous riez toujours!»
Sonia entendit cette réflexion et la réponse murmurée par Natacha:
«Oui, elle verra, c'est sûr! L'année dernière, elle a vu.» Trois minutes s'écoulèrent au milieu du plus profond silence.
«Elle verra, c'est sûr,» répéta Natacha en tremblant.
Sonia fit un mouvement en arrière, se couvrit la figure d'une main, et s'écria:
«Natacha!
—Tu as vu? qu'as-tu vu?» Et Natacha se précipita pour soutenir la glace.
Sonia n'avait rien vu, ses yeux commençaient à se troubler et elle allait se lever, lorsque le «c'est sûr» de Natacha l'arrêta; elle ne voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi elle avait crié, et pourquoi elle s'était caché la figure dans les mains. «Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.
—Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!» répondit Sonia, ne sachant trop à qui celuidevait se rapporter, si c'était à Nicolas ou au prince André: «Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien à d'autres, et personne ne pourra me démentir.»—Oui, je l'ai vu, poursuivit-elle.
—Comment l'as-tu vu, couché ou debout?
—Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout à coup je l'ai vu couché.
—André couché? il est donc malade?... et Natacha arrêta sur Sonia un regard effaré.
—Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai, répondit-elle en finissant par croire à ses propres inventions.
—Et après, Sonia, après?
—J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu....
—Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!...» Et, sans répondre aux consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit, et, longtemps après qu'elle eut éteint la lumière, elle resta immobile et rêveuse, les yeux fixés sur les rayons de la lune qui pénétraient à travers les vitres gelées des fenêtres.
Quelque temps après les fêtes, Nicolas avoua à sa mère son amour pour Sonia et sa ferme résolution de l'épouser. La comtesse, qui avait l'oeil sur eux depuis longtemps, s'attendait à cette confidence; elle l'écouta en silence jusqu'au bout et lui annonça à son tour qu'il était libre de se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son père, ne donneraient leur consentement à ce mariage. Nicolas, atterré, sentit pour la première fois que sa mère, malgré l'affection qu'elle lui avait toujours témoignée, était sérieusement fâchée contre lui, et ne reviendrait pas sur sa décision. Elle fit venir son mari, et essaya de lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colère prit bientôt le dessus et elle sortit en sanglotant de dépit. Le vieux comte engagea Nicolas avec une certaine hésitation à renoncer à son projet, mais celui-ci lui répondit que sa parole était engagée; son père, fort troublé par cette déclaration formelle, poussa un long soupir, changea de conversation, et le quitta bientôt après, pour aller retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du mauvais état de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de refuser un riche parti, et de préférer Sonia sans dot, Sonia qui aurait été la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapidé cette belle fortune.
Un calme de quelques jours suivit cette scène, mais un matin la comtesse appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec une dureté qu'elle ne lui avait jamais témoignée, de faire des avances à son fils. Sonia, les yeux baissés, écoutait sans mot dire ces injustes paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se sentait prête à tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dévouer pour eux, mais dans le cas présent elle ne voyait plus comment elle devait agir. Ne pouvant s'empêcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas, qui avait besoin d'elle pour être heureux, que lui restait-il donc à faire? Après cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mère en la menaçant d'épouser Sonia en secret, et finit par la supplier encore une fois de consentir à son bonheur.
Elle lui répondit avec une indifférence glaciale, bien extraordinaire, bien inusitée chez elle, qu'il était majeur, et que, le prince André se mariant aussi sans le consentement de son père, il pouvait suivre cet exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette petite intrigante.
Indigné de l'expression que venait d'employer sa mère, Nicolas changea de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer à vendre son coeur; il lui déclara que, si elle ne revenait point sur sa résolution, c'était la dernière fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononcé le mot fatal que sa mère ne pressentait que trop et qui aurait peut-être laissé entre eux un souvenir ineffaçable, quand la porte s'ouvrit et Natacha entra, pâle et sérieuse... elle avait tout entendu.
«Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'écria-t-elle avec violence, comme pour l'empêcher de continuer.... Et vous, maman, pauvre chère maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!»
La comtesse, au moment d'une rupture définitive avec son fils chéri, le regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas céder, entraînée, excitée par l'obstination qu'il mettait à lui résister.
«Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, écoutez-moi, petite mère...»
Ses paroles n'avaient évidemment aucun sens, mais elles atteignirent leur but.
La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'épaule de sa fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec désespoir la tête entre les mains.
Natacha poursuivit son oeuvre de réconciliation, et obtint de sa mère la promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son côté, donna sa parole qu'il n'agirait point à l'insu de ses parents; quelques jours plus tard, triste et fâché de se sentir en opposition avec eux, il partit pour rejoindre son régiment, bien résolu à quitter le service et à épouser à son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnément amoureux.
L'intérieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.
Sonia, affligée de l'absence de son ami, supportait avec peine l'inimitié de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement à chaque parole. Le comte, plus préoccupé que jamais du piteux état de ses affaires, se vit forcé d'avoir recours aux moyens extrêmes, et de vendre une de ses terres et son hôtel de Moscou; il aurait fallu pour cela qu'il allât lui-même sur les lieux, mais le mauvais état de santé de sa femme retardait leur départ de jour en jour.
Natacha, qui avait supporté patiemment et presque gaiement pendant les premiers mois d'être séparée de son fiancé, devenait d'heure en heure plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines, qu'elle aurait si bien su employer à aimer, se perdaient ainsi sans profit pour son coeur. Elle en voulait au prince André de vivre d'une vie prosaïque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser à lui et rêver! Plus ses lettres lui témoignaient d'intérêt, plus elles l'irritaient, car elle ne trouvait aucune consolation à lui écrire. Les siennes, dont sa mère corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'étaient que des compositions sèches et banales. Elle se sentait dans l'impuissance d'énoncer sur la feuille de papier blanc, posée là devant elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un sourire. Aussi elle ne faisait en écrivant que remplir un ennuyeux devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage à Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes à régulariser, il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince André, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y passer l'hiver, et Natacha assurait à qui voulait l'entendre que son fiancé était bien certainement déjà revenu de l'étranger.
En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut décidé que le comte partirait seul avec les jeunes filles, à la fin de janvier.
Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal, évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la compromettre par sa conduite.
Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais... alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, voire même un peu graisseuse.
Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts; sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car, aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.
Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»
Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!
N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral? N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux, et donné la liberté à ses paysans?
Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant, et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.
Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en étaient sortis sans cheveux et sans dents.
Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il, c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!... Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi, cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.
Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites nouvelles du jour.
«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures, l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre, cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans toutes les distractions imaginables.
Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.
Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait, comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face à face avec elle!»
Le prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky était venu s'installer à Moscou au commencement de l'hiver; son passé, son esprit et son originalité peu commune, ses opinions antifrançaises et archipatriotiques, à l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, peut-être aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient fait naître les débuts de l'Empereur Alexandre, contribuèrent à le rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de l'opposition moscovite.
Le prince avait beaucoup vieilli: son grand âge s'accusait souvent par des assoupissements soudains, par l'oubli des événements récents, la vivacité des souvenirs d'un temps déjà bien éloigné, et par la vanité toute juvénile qui lui faisait accepter le rôle de chef de parti. Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, à l'heure du thé, en redingote doublée de fourrure, les cheveux poudrés, et qu'il se laissait aller à conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou à juger d'une façon incisive et mordante les événements et les gens du moment, il inspirait à tous ceux qui l'écoutaient un égal sentiment de respect. Son vaste hôtel, encombré d'un mobilier qui datait de la moitié du XVIIIème siècle, les laquais toujours en grande tenue, lui-même le représentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une époque disparue, sa fille douce et timide et la jolie Française, toutes deux le craignant et le vénérant à la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, d'un coloris étrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient alors que la journée ne se composait pas seulement des deux heures intéressantes qu'ils passaient dans la société du maître de la maison, mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des habitants de cette demeure continuait à marcher lourdement et retombait de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privée de ses plaisirs les plus chers, de la causerie avec «les âmes du bon Dieu» et de la solitude, le grand calmant à toutes ses peines, ne frayant avec personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle résidence. On avait même cessé de l'inviter, sachant que son père ne permettait pas qu'elle sortît sans lui, et que, pour cause de santé, il se refusait constamment à l'accompagner. Tout espoir de mariage s'était évanoui, car le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'étaient que trop visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivée à Moscou, elle était même bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines raisons, elle croyait maintenant devoir tenir à l'écart; l'autre, Julie Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues années, pour en arriver à découvrir, dès leur première entrevue, qu'il n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernière, devenue, par la mort de ses deux frères, une très riche héritière, se donnait à coeur joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, et elle allait compter parmi les demoiselles très mûres; le moment était donc venu pour elle de jouer sa dernière carte, et elle pressentait que son sort se déciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle n'avait plus à qui écrire, mais encore que les visites hebdomadaires de sa chère correspondante d'autrefois lui étaient devenues complètement indifférentes. Elle se comparait involontairement à ce vieil émigré qui refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: «Si je l'épousais, où donc passerais-je mes soirées?» Tout comme lui, elle regrettait que la présence de Julie eût mis fin à leurs épanchements, et elle n'avait plus personne à qui confier les chagrins qui l'accablaient davantage tous les jours. Le prince André allait revenir; l'époque fixée pour son mariage approchait, mais son père n'y était guère mieux disposé; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, déjà si difficile, devenait presque insupportable. Les leçons que la princesse Marie donnait à son neveu de six ans n'étaient qu'un souci de plus, car, à sa grande consternation, elle avait découvert en elle-même une irritabilité analogue à celle de son père. Que de fois ne s'était-elle pas reproché ses emportements? Et pourtant, chaque fois, son ardent désir de faciliter à l'enfant ses premiers pas dans l'étude de l'A B C français, de l'initier à tout ce qu'elle savait elle-même, se trouvait paralysé par la certitude que l'enfant, effrayé de sa colère, répondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, elle s'impatientait, élevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la main, elle le mettait dans «le coin». La punition infligée, elle fondait en larmes, s'accusait de méchanceté, et le petit garçon, pleurant à son tour, quittait «le coin» sans sa permission, et, prenant ses mains couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile à supporter était le caractère de son père, qui devenait chaque jour de plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligée à passer ses nuits en prière, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcée à porter le bois et l'eau, elle se serait soumise à ses ordres sans murmurer; mais ce terrible tyran, qui l'aimait, n'en était que plus cruel, à cause même de son affection. Non seulement il excellait à la blesser et à l'humilier à tout propos, mais encore à lui démontrer avec bonheur qu'elle avait tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle Bourrienne étaient devenues plus marquées depuis quelques mois, et l'idée baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son mariage avec cette étrangère, lorsque son fils lui avait demandé son consentement, commençait à avoir pour lui un certain attrait; mais la princesse Marie persistait à n'y voir qu'une nouvelle invention de sa part pour la chagriner.
Un jour, en sa présence, le vieux prince baisa la main de Mlle Bourrienne, et, l'attirant à lui, l'embrassa. La princesse rougit, et quitta la chambre, persuadée que son père avait fait cela exprès devant elle pour lui être encore plus désagréable. Quelques instants plus tard, lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:
«C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la faiblesse!... Allez, sortez d'ici!» s'écria-t-elle d'une voix étranglée par la colère et par les sanglots.
Le lendemain, son père ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, à dîner, que Mlle Bourrienne était servie la première; lorsque le vieux sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maître, présenta le café à la princesse Marie avant de l'offrir à Mlle Bourrienne, le prince eut un accès de rage. Jetant sa canne à la figure du coupable, il déclara à Philippe qu'il allait être fait soldat sur l'heure:
«Tu l'as oublié, oublié, quand je te l'avais dit! Elle est la première dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier soir, je te ferai voir qui est le maître ici.... Va-t'en, que je ne te voie plus, ou demande-lui pardon!» Et la princesse Marie fit des excuses à Mlle Amélie et n'obtint qu'à grand'peine la grâce du malheureux sommelier. À la suite de ces scènes déplorables, il s'élevait dans le coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froissé de victime et le remords intime de la chrétienne. Ce père qu'elle osait accuser, n'était-il pas faible et débile? Cherchant à tâtons ses lunettes, perdant la mémoire, marchant d'un pas mal assuré, inquiet de laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir à table, sa vieille tête branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y avait personne pour le tenir en haleine?... «Ce n'est donc pas à moi de le juger!» se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilité, son premier mouvement de révolte.
Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même en égal et en ami.
Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir régulièrement deux fois par semaine.
Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait remise à la princesse Marie.
Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre, s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher. La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon, d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se passait dans le cabinet.
La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard, en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère:
«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et il referma la porte avec fureur.
Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!»
Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle, lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?... Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons. Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria: «Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son appartement.
Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au salon.
Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa qualité de jeune homme à marier.
La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les reliques du prince Nicolas Andréïévitch.
—Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le général gouverneur.
Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais, répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation. Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de l'Empereur.
On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les puissances de l'Europe:
«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent; Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle personne n'osait s'engager.
«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory à Bogoutcharovo!
—Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.
—J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question.
Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve:
«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques!
—Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le sens et la portée de sa critique.
—Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.»
La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion:
«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?
—Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté.
—Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante, elle feignit d'ignorer sa présence.»
Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était donc possible!
«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que personne ne se risqua à réfuter.
Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également de lui.
Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa, avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait s'engager:
«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie, comme il l'a fait en 1807.
—Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince? demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres, contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues, et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait bien vite allé à tous les diables!»
Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait à la boutade de son convive:
«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui tendant la main.
—Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se levèrent également.
La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa troisième visite.
Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle le chapeau à la main:
«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.
—Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il n'avait rien remarqué.
Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait doucement en regardant dans le vague:
«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?
—Quel jeune homme?
—Droubetzkoï.
—Non, depuis peu....
—Vous plaît-il?
—Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question? répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin.
—Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher d'y trouver une riche fiancée.
—Vous l'avez remarqué?
—Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une! Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il est très assidu auprès d'elle.
—Il y va donc beaucoup?
—Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès de Mlle Karaguine.
—Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil!
—L'épouseriez-vous? continua ce dernier.
—Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre fille, qui avait des larmes dans la voix.—Il est si dur, si dur d'aimer et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à faire, les quitter.... Mais où puis-je aller?
—Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?
—Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.»
La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de brouiller le père et le fils.
«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.
—Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant allusion au vieux prince.
La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais voulu savoir...»
Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse Marie attendait de lui un mot de blâme.
«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais vous le dire.»
La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en plus:
«Est-elle intelligente?»
Pierre réfléchit:
«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve, car elle est la séduction même, et rien de plus.
—Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.
—Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.
Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.