V

Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur, plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au hasard.

Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y mît une manière d'être toute particulière.

Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée, malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante: sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners, de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle, sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier, mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.

Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit, et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique, sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi, après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.

Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées et de poésies sur des sujets graves et solennels.

Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques, vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:

«La mort est secourable et la mort est tranquille....

«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»

Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:

«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie! C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»

Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par cette stance:

«Aliment préféré d'une âme trop sensible,Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,Et mêle une douceur secrèteÀ ces pleurs que je sens couler[13].»

Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.

Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut.

«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous.... Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! disait-elle à la mère.—Toujours charmante et mélancolique, cette chère Julie, disait-elle à la fille.—Ah, mon ami, comme je me suis attachée à Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!»

Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion de Mme Karaguine.

Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur, bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une bienveillance des plus marquées.

«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je l'aime tant!... qu'en penses-tu?»

L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris. Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ. Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée, lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant, lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure, firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au plus tôt leur brillant mariage.

Le comte Rostow, ayant laissé sa femme souffrante à la campagne, arriva à Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le prince André: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens et profiter de la présence du vieux prince pour lui présenter sa future belle-fille. L'hôtel des Rostow n'étant ni préparé, ni chauffé pour les recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, qu'il ne comptait pas faire un long séjour.

Un soir, à une heure assez avancée, les quatre voitures qui menaient la famille Rostow firent leur entrée dans la cour d'une liaison de la rue des Vieilles-Écuries. Cette maison appartenait à Marie Dmitrievna, qui l'occupait toute seule, depuis que sa fille était mariée, et que ses quatre fils servaient à l'armée.

L'âge n'avait pas courbé sa taille: sa parole haute, ferme et brève, disait franchement son opinion à chacun, et toute sa personne semblait être une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les entraînements de l'humanité, que pour sa part elle se refusait à admettre. Levée chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, et vaquait aux soins de son ménage; ensuite, quand c'était jour de fête, elle sortait en voiture, pour aller à la messe, et visiter les prisons, ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, après avoir achevé sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux qui venaient s'adresser à sa charité. Ses audiences terminées, elle dînait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un repas copieux et bien préparé invariablement suivi d'une partie de boston. Vers la soirée, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune invitation, et ne faisait que fort rarement une exception à sa règle de conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.

Elle n'était pas encore couchée, lorsque les Rostow arrivèrent en faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entrée et remplirent le vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, ses lunettes abaissées sur le nez, la tête rejetée en arrière, Marie Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de sévérité. On aurait pu la croire profondément irritée contre eux, mais les ordres qu'elle donnait successivement à ses gens, à propos des bagages et des nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:

«Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!» criait-elle sans même leur souhaiter la bienvenue, tant elle était occupée à faire mettre où il fallait les malles qu'on apportait. «Quant à celles des demoiselles,... à gauche! Voyons, que faites-vous là bouche béante! ajoutait-elle en s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh! mais, te voilà engraissée et embellie, dit-elle en attirant à elle Natacha, qui était toute rouge de froid sous son capuchon.

«Dieu, quel glaçon! Déshabille-toi donc plus vite...» et, se tournant vers le comte, qui lui baisait la main: «Toi aussi, tu es gelé, ma parole! Vite du rhum avec le thé!... Soniouchka, «bonjour»... et elle souligna par cette locution française la façon légèrement cavalière, quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.

Lorsque tous les arrivants se furent débarrassés de leurs vêtements fourrés, on se réunit autour de la table à thé, et Marie Dmitrievna embrassa chacun à tour de rôle:

«Je me réjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble, car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en causerons plus tard...» Et elle s'arrêta en jetant un coup d'oeil à Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet devant elle. «À propos... qui enverras-tu chercher demain? continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhaïlovna... cette pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore? Besoukhow, qui est également ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle l'a relancé!... Il a dîné chez moi mercredi. Quant à celles-là, dit-elle en désignant les jeunes filles, je les mènerai demain saluer la «Iverskaïa» et de là chez la Aubert Chalmé, car elles n'ont rien à mettre, j'en suis sûre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de modèle!... La mode change tous les jours, c'est à faire frémir! L'autre jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu? ajouta-t-elle en reprenant son air sévère.

—Un peu de tout, des chiffons à commander, la maison et le bien à vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce côté.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.

—Bien, bien, elles seront en sûreté chez moi, j'en réponds, aussi en sûreté que si on les confiait au conseil de tutelle; je les chaperonnerai, je les gronderai, je les gâterai,» dit Marie Dmitrievna, en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa filleule.

Le lendemain, le programme de la veille fut exécuté de point en point: on fit d'abord une visite à la Sainte-Vierge, puis une autre à Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, à laquelle Marie Dmitrievna inspirait une telle terreur, que, pour s'en débarrasser plus vite, elle lui cédait à perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne partie du trousseau lui fut commandée. Quand elles furent rentrées, Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha à part:

«À présent, causons.... Je te félicite, tu as accroché un charmant fiancé, j'en suis ravie pour toi; quant à lui, je le connais depuis son enfance...» Natacha rougit de plaisir. «Je l'aime, lui et toute la famille... Écoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractère fantasque, désapprouve ce mariage; mais le prince André n'est pas un enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, c'est toujours une chose fâcheuse que d'entrer dans une famille qui vous reçoit à contre-coeur.... La conciliation est préférable: mets-y du bon vouloir de ton côté, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en suis sûre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta faveur... et tout ira bien!»

Natacha se taisait, non par timidité, comme le supposait peut-être Marie Dmitrievna, mais parce qu'il lui était toujours pénible qu'un tiers se mêlât de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince André était chose si à part, si en dehors de ce monde, que personne, d'après elle, ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les autres?

«Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dépit du dicton: «belles-soeurs ont laides querelles», car celle-là ne ferait pas de mal à une mouche. Elle m'a demandé à te voir, tu pourras donc y aller demain avec ton père... tâche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la connaissance sera au moins faite pour son arrivée, à lui; son père et sa soeur auront le temps de s'attacher à toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce pas mieux ainsi?

—Oui, sans doute,» répondit Natacha à contre-coeur.

Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince décidée, mais le comte Rostow n'y allait pas de bon gré: il avait peur de l'entrevue. Il ne se rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reçue du vieux prince lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre réglementaire d'hommes, et cela en réponse à une invitation à dîner qu'il lui avait adressée. Natacha, au contraire, vêtue de sa plus belle robe, était d'une humeur charmante: «Impossible qu'ils se refusent à m'aimer, cela ne m'est jamais arrivé; et puis, je suis prête à faire tout ce qui leur plaira, à aimer le vieux parce qu'il est son père, à l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, à les aimer tous enfin!»

À peine furent-ils entrés dans le vestibule du vieil et sombre hôtel Bolkonsky, que le comte ne put s'empêcher de pousser un soupir et de murmurer; «Que Dieu nous protège!» Son agitation était visible, et ce fut d'un ton bas et humble qu'il demanda à voir le prince et la princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit aussitôt une étrange confusion: celui qui s'était chargé du message fut arrêté par un autre domestique à l'entrée de la grande salle; ils chuchotèrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au même instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux majordome au visage renfrogné et maussade revint dire au comte que le prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux, les conduisit, avec une amabilité empressée, à l'appartement de la princesse Marie. Cette dernière, intimidée et toute rouge d'émotion, s'avança lourdement à leur rencontre, en faisant de vains efforts pour garder son sang-froid. Natacha lui déplut du premier coup d'oeil: sa mise lui sembla trop élégante, elle-même trop frivole, trop vaine; une jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de l'amour que lui portait son frère, l'avait, de tout temps, mal disposée à son égard, et ce sentiment s'était accru encore ce jour-là grâce à la tempête soulevée par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait déclaré à sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il ne les recevrait pas; libre à elle d'ailleurs d'agir à sa guise. Tremblante d'émotion, et craignant même que son père ne fît un coup de tête, elle se décida pourtant à les faire entrer chez elle.

«Je vous ai amené, chère princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, où l'on devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et après avoir débité quelques autres lieux communs, de vous laisser ma fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course à faire à deux pas d'ici, je reviendrai la chercher.»

Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de causer à coeur ouvert, et pour s'épargner à lui-même la rencontre si redoutée du maître de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliée et changea de couleur; dépitée d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accéda volontiers au désir du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, et continua à discuter avec sa volubilité habituelle sur les plaisirs de la saison. Natacha, déjà mal disposée par l'incident du vestibule, blessée surtout par la peur qu'avait témoignée son père, sentit tout son être moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton d'indifférence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la princesse, de son côté, lui parut sèche et raide. Cette conversation laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas précipités avec un bruit de pantoufles qui traînaient sur le parquet; le visage de la princesse Marie blêmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le vieux prince entra, vêtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet de coton sur la tête.

«Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est témoin, que vous nous aviez honorés de votre visite!... Je venais chez ma fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse. Dieu m'en est témoin... j'ignorais que vous fussiez là,» répétait-il en appuyant sur ces mots d'un ton forcé et désagréable. La princesse Marie, debout, les yeux baissés, n'osait regarder ni son père, ni Natacha, qui s'était levée pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. Seule Mlle Bourrienne continuait à sourire: «Veuillez excuser, veuillez excuser.... Dieu m'en est témoin, je l'ignorais...» grommela encore le vieillard, et, toisant Natacha de la tête aux pieds, il se retira. Mlle Bourrienne fut la première à se remettre, et parla de la mauvaise santé du prince. La princesse Marie et Natacha se regardèrent, interdites, sans proférer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis que ce silence prolongé ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs dispositions à une mutuelle antipathie.

Le comte étant rentré sur ces entrefaites, Natacha se hâta de faire ses adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-même; elle lui en voulait mortellement de l'avoir placée dans une aussi fausse situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiancé: «Ce n'était pas à moi à en parler la première, et devant cette Française encore,» se disait Natacha, pendant que la même pensée tourmentait la princesse Marie. Celle-ci sentait assurément qu'elle devait dire quelque chose à propos du mariage, mais si, d'un côté, la présence de Mlle Bourrienne la gênait, de l'autre le sujet par lui-même était si pénible, qu'elle ne savait comment l'aborder. Enfin, au moment où le comte sortait du salon, elle s'approcha résolument de Natacha, lui saisit les mains, et murmura:

«Un instant, chère Natacha, il faut que... il faut que je vous dise combien je suis heureuse que mon frère... ait trouvé son bonheur...» Elle s'arrêta, comme si elle s'accusait intérieurement de fausseté, et Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitôt le motif de son hésitation.

«Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,» dit-elle en s'éloignant avec dignité, tandis que des larmes lui montaient aux yeux: «Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?» pensa-t-elle.

Ce jour-là on l'attendit longtemps à l'heure du dîner; assise dans sa chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout à côté d'elle, lui baisait les cheveux.

«Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ça passera!

—Mais si tu savais, quelle humiliation!

—N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi... embrasse-moi!»

Natacha releva la tête, leurs lèvres se rencontrèrent, et elle appuya son petit visage mouillé de pleurs contre celui de son amie.

«Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être la mienne, mais c'était terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...» Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant à quoi s'en tenir sur la réception faite au père et à la fille, fit semblant de ne point remarquer sa figure bouleversée et continua à plaisanter et à causer avec ses convives, à haute voix, comme d'habitude.

Ce même soir, les Rostow allèrent à l'Opéra, où Marie Dmitrievna leur avait procuré une loge.

Natacha n'y tenait guère, mais, comme cette attention était à son adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une psyché, qui refléta son image: elle ne put s'empêcher de se regarder dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu'en se voyant elle se sentit pénétrée d'une amoureuse langueur.

«Mon Dieu, si au moins il était ici!... Je ne me serais pas contentée de l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidité que me causait une sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entouré de mes bras, je me serais serrée contre son coeur, je l'aurais forcé à plonger dans mes yeux ses regards pénétrants, ses regards que je vois là vivants devant moi,» se disait-elle.... «Et que m'importent sa soeur et son père! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire d'homme et d'enfant tout à la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne supporterais jamais cette attente...» Et elle se détourna de la glace, retenant avec peine ses sanglots: «Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas avec cette placide tranquillité? Comment peut-elle attendre avec cette constance inébranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute différente!...» Et elle regarda fixement son amie, qui venait à elle, en jouant avec un éventail.

Dans ce moment d'émotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait plus d'aimer et de se savoir aimée: elle sentait le besoin irrésistible de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de ses lèvres les paroles d'amour dont son coeur débordait. Pendant leur trajet, assise à côté de son père, elle suivait des yeux les réverbères qui scintillaient à travers les vitres gelées, oubliant ce qui l'entourait et s'abandonnant de plus en plus à une mélancolie pleine de rêves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout doucement, au bruit des roues qui grinçaient sur la neige, devant le péristyle du théâtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et Sonia sautèrent légèrement à terre, pendant que le comte descendait de la calèche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversèrent tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se préoccuper des préludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement à travers les portes closes.

«Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le «capeldiener[15]«leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La musique éclata à leurs oreilles; et les loges remplies de femmes décolletées, et le parterre tout chamarré de brillants uniformes papillotèrent devant leurs yeux éblouis. Une voisine se retourna, et jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute féminine. La toile n'était pas encore levée, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia s'assirent sur le devant, arrangèrent leurs robes froissées par le trajet, et portèrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces regards fixés sur elles, sur leurs bras, sur leurs épaules, firent éprouver à Natacha une sensation à la fois agréable et pénible, qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps, et qui réveilla en elle tout un monde d'émotions, de désirs, et de souvenirs en harmonie avec cette impression.

Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnées du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu à Moscou depuis longtemps, attirèrent aussitôt l'attention générale. On savait confusément que sa fille était fiancée au prince André, et que depuis les fiançailles les Rostow n'avaient pas quitté la campagne: aussi examinait-on avec une vive curiosité celle qui allait épouser un des plus beaux partis de Russie!

Natacha, déjà fort embellie à cette époque, était particulièrement en beauté ce soir-là, grâce à l'émotion intérieure qu'elle éprouvait, et qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubérance de vie et de jeunesse, avec une complète indifférence pour tout ce qui l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher personne, tandis que sa main fine et mignonne, posée sur le rebord de velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour à tour, en chiffonnant machinalement l'affiche.

«Regarde, il me semble voir là-bas Mme Alénine avec sa fille! lui dit Sonia.

—Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraissé! s'écria le comte.

—Voyez donc notre Anna Mikhaïlovna, quel béret elle a sur la tête!

—Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancés, cela se voit tout de suite.

—Comment donc? Droubetzkoï a été accepté aujourd'hui même!» dit Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.

Natacha, suivant la direction du regard de son père, aperçut en effet le visage souriant et heureux de Julie, assise à côté de sa mère: sur son cou rouge et couvert de poudre se prélassait un collier de perles; derrière elle on entrevoyait la jolie tête et les cheveux lisses de Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lèvres de sa Julie, et il lui murmurait quelques mots à l'oreille, en lui indiquant les Rostow.

«Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie à mon égard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me sont tous indifférents!»

Sur le second plan se détachait la toque de velours vert qui encadrait la physionomie d'Anna Mikhaïlovna, triomphante sans doute, mais comme toujours résignée à la volonté du ciel. Natacha connaissait par expérience cette atmosphère de joie et d'amour qui entoure toujours les fiancés, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroître à leur vue, et le souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin même lui revint plus poignant. Elle se détourna brusquement.

«De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y penser?... Chassons toutes ces idées noires jusqu'à son arrivée!...» Et elle se mit à passer gaiement en revue les figures connues et inconnues que le parterre offrait à son inspection. Au beau milieu du premier rang, appuyé contre la rampe et tournant le dos à la scène, se tenait Dologhow en costume persan: ses cheveux bouclés et relevés en l'air lui faisaient une coiffure énorme et étrange. Très en vue, sachant à merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entouré de la jeunesse dorée de Moscou, envers laquelle il prenait des airs protecteurs, il semblait aussi à son aise que s'il eût été seul dans sa chambre.

Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son ex-adorateur.

«L'aurais-tu reconnu?... Et d'où sort-il? demanda-t-il à Schinschine, il avait complètement disparu!

—Complètement, répliqua ce dernier. Il a été au Caucase, il en a décampé, puis on assure qu'il a été ministre, en Perse, de je ne sais quel prince souverain, qu'il y a tué le frère du Schah, et à présent toutes nos dames perdent la tête pour le beau Dologhow le Persan!... Il n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invité pour le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et Anatole Kouraguine les ont toutes affolées!»

Au même moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; une magnifique natte de cheveux blonds était posée en diadème sur sa tête; elle avait autour du cou un collier de grosses perles à double rang, et ses épaules, très décolletées, étaient remarquables par leur blancheur et leur forme irréprochable. Elle mit beaucoup de temps à s'asseoir, et étala avec fracas la riche étoffe de sa robe.

Natacha admirait les détails et l'ensemble de cette splendide créature, lorsque, le regard de la splendide créature ayant rencontré celui du comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tête amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui connaissait toute la ville, se pencha vers elle.

«Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivée, comtesse, lui dit-il.... Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant à moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amené mes fillettes.... On dit la Séménova parfaite.... Et le comte, est-il ici?

—Oui, il avait l'intention de venir,» répondit Hélène, en examinant Natacha avec attention.

Le comte Ilia Andréïévitch se rassit.

«Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas à Natacha.

—Merveilleusement belle, répliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne de passion pour elle.»

L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les civils, les femmes aux épaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous fixèrent les yeux du côté de la scène, et Natacha suivit leur exemple.

Des décors figurant des arbres s'élevaient de chaque côté du plancher de la scène; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se tenaient groupées au milieu; l'une d'elles, très forte, et habillée de blanc, assise à l'écart de ses compagnes sur un escabeau, était adossée à un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avança vers le trou du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes énormes, plume au bonnet et poignard à la ceinture, s'approcha d'elle, et se mit à chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser à en compter les doigts, et attendit avec résignation la mesure qui devait leur permettre cette fois de s'égosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trépigna des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu'il paraît, un couple d'amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements.

Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa disposition d'esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout ce spectacle était surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'éclatante lumière; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle impression qu'elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs! Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s'y passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu'il lui sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention. «Il faut probablement que cela soit ainsi,» pensa-t-elle, en continuant à examiner les têtes frisées et pommadées du parterre, les femmes décolletées des loges, et surtout sa belle voisine Hélène, qu'on aurait pu croire presque déshabillée, et qui, les yeux fixés sur la scène, souriait avec une placidité olympienne, jouissant de la lumière qui l'éclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se dégageait de la foule. Natacha se sentit peu à peu envahir par une sorte d'ivresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps; oubliant le lieu où elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, elle regardait sans voir, pendant que les pensées les plus incohérentes, les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: «Ne pourrait-elle pas, par exemple, sauter de sa loge sur la scène et répéter l'air que venait de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'éventail à ce petit vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur Hélène et la chatouiller dans le dos?»

Pendant une des pauses qui précédaient toujours un nouveau morceau, la porte du parterre, du côté de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un léger bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent entendre dans l'étroit passage: «Voilà Kouraguine!» murmura Schinschine. La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire à un superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avançait dans la direction de sa loge, d'un air à la fois assuré et bien élevé; elle se rappela l'avoir vu au bal à Pétersbourg. Il y avait du conquérant dans sa démarche, ce qui aurait pu être ridicule s'il n'avait été aussi beau, et si ses traits réguliers n'avaient pas eu une expression avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.

Bien que la toile fût déjà levée, il avançait tranquillement le long du tapis, en choquant légèrement son sabre contre ses éperons et en portant haut et avec grâce sa tête, à la chevelure parfumée. Jetant un coup d'oeil à Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantée sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tête, se pencha en avant, et lui adressa tout bas une question, en lui désignant sa jolie voisine:

«Charmante!» répondit-il en parlant d'elle évidemment, et elle le devina sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y asseyant, toucha amicalement du coude ce même Dologhow que les autres traitaient avec une envieuse déférence.

«Comme le frère et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont beaux tous deux!»

Schinschine lui conta à demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment à propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un mot, justement parce qu'il l'avait trouvée charmante.

Le premier acte terminé, le public se leva et ne fit que sortir et rentrer tour à tour.

Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les félicitations de la façon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation de sa fiancée d'assister à leur mariage. Natacha causa gaiement avec lui: c'était pourtant ce charmant Boris dont elle avait été éprise autrefois; mais, dans son état de surexcitation anormale, tout lui paraissait simple et naturel.

La belle Hélène souriait à chacun de son éternel sourire, et Natacha se mit à sourire comme elle, en parlant à Boris.

La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientôt d'hommes intelligents et distingués; ces gens tenaient évidemment à faire voir au public qu'ils avaient l'insigne bonheur d'être connus de celle qui l'occupait.

Kouraguine, appuyé contre la rampe de l'orchestre à côté de Dologhow, fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattée: elle se plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n'avaient pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils échangèrent quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et exprimaient une admiration si enthousiaste, et en même temps si affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si près, de sentir qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaître.

Au second acte, le décor représentait un cimetière couvert de monuments funèbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui figurait la lune. La nuit se fit sur la scène, au moyen d'abat-jour abaissés sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouèrent en sourdine, et une foule de gens, drapés de longs manteaux noirs, sortirent des coulisses. Ils se mirent à agiter les bras comme des fous, et ils étaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de loin à un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en traînant de force la demoiselle en blanc, qui maintenant était en bleu; mais, heureusement pour elle, ils se mirent à chanter tous ensemble avant de l'emmener plus loin. À peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam retentirent dans la coulisse, et aussitôt les hommes noirs s'agenouillèrent et entonnèrent un cantique, aux applaudissements réitérés des spectateurs, qui interrompirent même à plusieurs reprises ces épisodes touchants et variés.

Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait involontairement le bel Anatole, le bras appuyé sur le dossier du fauteuil de Dologhow, les yeux dirigés vers elle, et, sans y attacher la moindre importance, elle éprouvait un véritable plaisir à l'avoir subjugué à ce point.

La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant vers le comte ses belles épaules, elle lui fit un signe du petit doigt et causa avec lui, sans prêter la moindre attention à ceux qui venaient lui présenter leurs hommages:

«Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute la ville en parle, et je ne les connais pas encore.»

Natacha se leva et fit une révérence à la superbe comtesse, dont la louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empêcher d'en rougir.

«Je tiens aussi à devenir une Moscovite, continua la belle Hélène; quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles à la campagne!» La comtesse passait avec raison pour être une femme séduisante: elle avait le don de dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier la flatterie avec le naturel le plus parfait. «Il faut que vous me permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon séjour ici ne sera, comme le vôtre, que de courte durée, il est vrai... aussi faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle en s'adressant à Natacha, avec son charmant sourire stéréotypé: à Pétersbourg par Droubetzkoï, mon page, et par l'ami de mon mari, le prince Bolkonsky...» Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire comprendre qu'elle était au courant de leurs relations. Puis, afin de faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha à passer dans sa loge.

Au troisième acte, la scène représentait un palais éclairéa giorno, dont les grandes salles étaient ornées de portraits en pied de chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon toute probabilité, étaient un roi et une reine. Le roi fit quelques gestes, et entonna avec hésitation un grand air, dont, à vrai dire, il se tira fort mal; à la suite de quoi il s'assit sur un trône amarante. La jeune fille vêtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus qu'une chemise: ses cheveux étaient dénoués, et elle exprimait son désespoir en adressant ses chants à la reine; mais, le roi ayant levé la main d'un air sévère, une foule d'hommes et de femmes, les jambes nues, sortirent de tous les coins et se mirent à danser. Les violons raclèrent un air gai et léger: une des jeunes filles, qui avait de gros pieds et des bras maigres, se détacha du groupe de ses compagnes, se déroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer au milieu de la scène, et commença à sauter en l'air et à frapper ses pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaça alors dans le coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublèrent d'entrain, et il s'élança à son tour en gigotant dans les airs: c'était Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour exécuter ces entrechats. À ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trépigna, et le danseur s'arrêta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les danses recommencèrent jusqu'au moment où le roi prononça quelques paroles en cadence, et tous chantèrent en choeur. Mais voilà que tout à coup une tempête éclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en mineur à l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraîne avec elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit à crier de plus belle et à rappeler Duport avec un enthousiasme indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus à cela rien de bizarre, mais elle souriait, au contraire, à tout ce qu'elle voyait.

«N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hélène.

—Oh oui!» répondit Natacha.

La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; un courant d'air froid y pénétra en même temps qu'Anatole, qui, le corps incliné, s'avançait avec précaution pour ne rien déranger:

«Laissez-moi vous présenter mon frère,» dit Hélène, dont les yeux se portèrent avec une vague préoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha tourna sa jolie tête vers ce beau garçon, qui lui parut aussi beau de près que de loin, et lui sourit par dessus son épaule. Il s'assit derrière elle, et l'assura qu'il désirait depuis longtemps lui être présenté, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec les hommes; naturel et, bon enfant avec les premières, il surprit agréablement Natacha par sa simplicité et la naïve bienveillance de son abord, et, malgré tout ce qui se débitait sur son compte, il ne lui inspira aucune crainte.

Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opéra, et lui raconta comment la Séménovna était tombée à la dernière représentation.

«Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout à coup du ton d'une ancienne connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que vous y preniez part, ce sera très amusant.... On se réunira chez les Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?» murmura-t-il, pendant que ses regards répondaient aux yeux de Natacha qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses épaules et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, même en regardant ailleurs, et elle en éprouvait un double sentiment de vanité satisfaite et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait à mettre un terme à leur indiscrète curiosité, en les forçant à se fixer de préférence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiété ce qu'était devenue cette pudeur instinctive qui s'élevait comme une barrière entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher à ce point d'un étranger? Comment en était-elle venue, en causant de choses indifférentes, à redouter de se trouver si près de lui, à craindre de lui voir saisir sa main à la dérobée, ou même de le voir se pencher sur son épaule et y déposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui avait fait éprouver ce sentiment d'intimité spontanée: ses regards interrogateurs semblaient en demander l'explication à son père et à la belle Hélène; mais cette dernière ne songeait qu'à son cavalier, et le visage épanoui de son père, avec son air de contentement habituel, semblait lui dire: «Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort aise!»

Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait à profit pour fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se tirer de là, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitôt, car il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.

«La ville ne m'a pas trop plu à mon arrivée, lui répondit-il en souriant. Ce qui rend une ville agréable, ce sont les jolies femmes, n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. À présent, c'est autre chose: je m'y trouve à merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.»

Natacha, sans comprendre l'intention cachée sous ces paroles, en sentit cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que répondre, elle se détourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensée qu'il était là tout près, derrière elle, tourmenta de nouveau: «Que fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fâché contre moi? ou bien est-ce à moi de réparer un tort... que je n'ai pas eu?» Elle finit par se retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux sourire, sa parfaite assurance et sa cordialité sympathique. Cette irrésistible attraction la remplit de terreur, en lui révélant, une fois de plus, l'absence de toute barrière morale entre elle et lui.

Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et Natacha rentra dans celle de son père, emportant l'impression d'un monde nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fiancé, sa visite du matin, sa vie à la campagne, tout fut oublié!

Au quatrième acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'à ce qu'il en vînt à s'abîmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle remarqua. Elle se sentait émue et bouleversée, et, il faut bien le dire, Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, était la cause de son agitation! Il reparut à leur sortie, fit avancer leur voiture, les aida à y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, et rencontra son regard passionné et tendre qui brillait dans l'ombre et lui souriait.

À la rentrée du théâtre, on se réunit autour du samovar, et Natacha, sortant de sa stupeur, commença seulement alors à comprendre ce qui s'était passé en elle. Le souvenir du prince André la frappa comme un coup de foudre, le sang afflua à sa figure, et, poussant un cri, elle s'enfuit dans sa chambre: «Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu lui permettre cela...?» pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, à voir clair dans le chaos de ses impressions. Là-bas, dans cette grande salle éclairée, où Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes gens, jusqu'à la placide Hélène, avec son corsage outrageusement décolleté et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant enthousiasme.... Là-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui avait semblé naturel et simple; mais ici, seule avec elle-même, tout était, au contraire, redevenu confus et sombre: «Qu'ai-je donc? se demandait-elle.... D'où venait l'inquiétude qu'il m'inspirait tout à l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?»

Sa mère, la seule personne à qui elle aurait pu confier et avouer ses pensées, n'était pas là; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement sévère et entier s'en serait effrayé. Natacha se trouvait donc réduite à chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.

«Suis-je devenue indigne de l'amour du prince André?» se demandait-elle, et elle reprenait aussitôt, en se raillant d'elle-même: «Allons donc, je suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien arrivé du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu lui donner cette idée!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus jamais! Il est clair que je n'ai rien à me reprocher, et que le prince André peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?... Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?» Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses doutes: elle sentait, en dépit de toutes les raisons qu'elle se donnait, que la pureté de son amour pour son fiancé s'était évanouie à jamais, et son imagination lui répétait de nouveau chaque détail de son entretien avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le sourire plein de séduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui avait serré le bras.

Anatole Kouraguine avait été renvoyé de Pétersbourg par son père, parce qu'il dépensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une somme égale de dettes, dont le payement lui était incessamment réclamé par ses créanciers.

Le père annonça à son fils qu'il les payerait pour la dernière fois à condition qu'il irait vivre à Moscou, où il lui avait obtenu une place d'aide de camp auprès du général gouverneur, et qu'il se déciderait enfin à épouser une riche héritière, la princesse Marie par exemple, ou Julie Karaguine.

Anatole accepta, se rendit à Moscou et s'arrêta chez Pierre: celui-ci le reçut d'abord à contre-coeur, mais il s'habitua bientôt à lui, partagea parfois ses orgies, et lui donna même de l'argent sans en exiger le moindre reçu.

Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tête à toutes les demoiselles, grâce à l'indifférence qu'il leur témoignait, et à la préférence qu'il affichait pour les bohémiennes et pour les actrices, pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations très intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la table, et se montrait à toutes les soirées, à tous les bals, où il faisait ostensiblement la cour à plusieurs dames du grand monde, avec lesquelles il était, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant à faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, ignorée de tous, sauf de quelques intimes, qu'il était déjà marié. Un propriétaire polonais, chez qui il avait été en garnison deux ans auparavant, l'avait forcé à épouser fille.

Il abandonna sa femme peu de temps après, et acheta à son beau-père, moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de continuer sa vie de garçon et de passer pour célibataire.

Toujours satisfait de sa situation, de lui-même et des autres, il n'admettait pas qu'il eût pu mener une autre existence, et il n'avait, pensait-il, que des peccadilles à se reprocher. Selon lui, la Providence, qui avait donné au canard la faculté de nager, lui avait donné, à lui Anatole Kouraguine, celle de posséder 30 000 roubles de revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette conviction était si fermement enracinée dans son esprit, qu'elle s'imposait par cela même à son entourage: on lui cédait le pas en tout et pour tout, et on lui prêtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple de recevoir et de ne jamais rembourser.

Joueur, il ne l'était pas, le gain le tentait peu: dépourvu de tout amour-propre, il était complètement indifférent à l'opinion qu'on pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le désespoir de son père par ses incartades continuelles, qui compromettaient son avenir, et par ses railleries incessantes à l'endroit des dignités et des honneurs. Il n'était non plus avare, car il ne refusait jamais de rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était le plaisir et les femmes: ne voyant dans ce goût rien de répréhensible ou de vil, incapable, aussi bien pour lui-même que pour autrui, de calculer les conséquences de ses actes et de ses passions, il se considérait, en somme, comme un homme irréprochable, méprisait franchement les coquins, et portait haut la tête avec une conscience tranquille.

La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une assurance secrète et naïve de leur innocence, fondée sur l'espoir du pardon: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé!»—«Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup amusé!»

Dologhow, revenu depuis peu à Moscou d'où il avait été exilé, menait, après ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait gros jeu et se livrait à tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.

Anatole appréciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait sincèrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se gardait bien, du reste, de lui laisser soupçonner. À part ces motifs d'un ordre tout spécial, il trouvait une jouissance, une habitude, presque une nécessité, à diriger ainsi à sa fantaisie une volonté étrangère.

Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant après le spectacle, il détailla une à une, en connaisseur émérite, toutes les beautés de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de sa chevelure, et annonça son intention arrêtée de lui faire une cour assidue, sans se donner la peine de penser à ce qui pourrait en résulter pour eux deux: ces vulgaires considérations n'entraient pas dans ses habitudes.

«Elle est très jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit Dologhow.

—Je vais dire à ma soeur qu'elle l'invite à dîner, répliqua Anatole. Qu'en penses-tu?

—Attends plutôt qu'elle soit mariée...»

—Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tête tout de suite.

—Prends garde, tu as déjà été attrapé par une petite fille, répondit Dologhow en faisant allusion à son mariage.

—C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde fois,» repartit Anatole en riant de bon coeur.

Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince; Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!

Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas cela... c'est se donner trop d'aises!»

Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou un petit cochon de lait.

Nulle part la solennité de ce jour ne se traduisait aussi visiblement que sur la figure large et pleine, et habituellement sérieuse, de la maîtresse de la maison.

Lorsqu'après la messe on eut servi le café dans le salon, dont les meubles étaient débarrassés de leurs housses, on vint lui annoncer que sa voiture était avancée; drapée dans son châle des grands jours de fête, elle se leva et annonça qu'elle allait faire une visite au vieux prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui à propos de Natacha.

Bientôt après, Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, vint essayer des robes à cette dernière, qui, acceptant avec joie cette diversion, se retira avec elle dans sa chambre. Au moment où, la tête penchée en arrière, elle examinait dans la psyché le dos du corsage, qui était seulement faufilé et sans manches, elle entendit la voix de son père et celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive émotion: c'était la voix d'Hélène. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe, que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus souriante que jamais, vêtue d'une robe de velours violet à larges revers:

«Ah! ma charmante, ma toute belle! s'écria-t-elle, je suis venue pour dire à votre père que c'est vraiment incroyable d'être ici, et de ne voir âme qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges déclamera..., et si vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout à fait avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoyé vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf heures?» Puis, saluant d'un signe de tête la couturière, qu'elle connaissait de longue date, et qui lui répondit par une profonde révérence, elle s'assit dans un fauteuil près de la glace, et, tout en donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grâce, elle continua à bavarder avec la plus affectueuse cordialité, à s'extasier sur la beauté de Natacha, à admirer ses nouvelles toilettes, à faire ressortir la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille à celle qu'elle venait de recevoir de Paris: «Figurez-vous, ma charmante, qu'elle est en gaze à reflets métalliques.... Mais peu importe!... vous embellissez tout ce que vous portez!»

La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaître et recevait avec bonheur les éloges de cette aimable comtesse, qui lui avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui maintenant lui témoignait une bonne grâce si parfaite. Elle en avait la tête tournée; Hélène, de son côté, était sincère, mais cette sincérité n'excluait point son arrière-pensée de l'attirer chez elle: en effet son frère l'en avait priée, et, tout en se faisant une joie de servir ses intérêts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait été jalouse autrefois de Natacha à propos de Boris, mais aujourd'hui elle n'y pensait plus, et elle lui souhaitait sérieusement tout ce qu'elle désirait pour elle-même. Elle la prit à part au moment de la quitter.

«Mon frère a dîné chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire.... Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de vous, ma belle!»

Natacha devint pourpre à ces mots.

«Oh! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr?... Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloîtrer, et, à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que de périr d'ennui.»

«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame, elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague surprise.

Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce côté.

«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, vas-y, cela te distraira!»

Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles à la soirée des Besoukhow. Bien que la société y fût très nombreuse, la majeure partie en était inconnue aux Rostow, et le comte remarqua même avec déplaisir qu'elle était presque exclusivement composée d'hommes et de femmes dont les allures se faisaient remarquer par un extrême laisser-aller. La jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Français, et entre autres Métivier, qui était devenu l'intime de la maison depuis l'arrivée d'Hélène à Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte prit-il, à part lui, la résolution de ne pas jouer, de ne pas quitter ses filles, et de les emmener aussitôt que la grande artiste aurait fini de déclamer.

Anatole, qui s'était placé près de la porte pour ne pas manquer leur entrée, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, déjà en proie à la même étrange émotion de vanité satisfaite et d'effroi indicible qu'elle avait éprouvée au théâtre.

Hélène la reçut avec force démonstrations de joie, et la complimenta très haut sur sa beauté et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges était allée se costumer dans une pièce voisine, on aligna les chaises, on s'assit, et Anatole se disposait à occuper une place à côté de Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en empara, et l'obligea ainsi à se mettre derrière eux.

Mlle Georges ne tarda pas à reparaître, drapée d'un châle rouge, relevé sur l'épaule, de manière à laisser voir, dans toute leur beauté, ses gros bras à fossettes; elle s'arrêta au milieu de l'espace qui lui avait été ménagé devant l'auditoire, prit une attitude affectée, qui souleva néanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard profond et sombre, elle se mit à déclamer en français une longue tirade de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour à tour, tantôt elle redressait la tête d'un air superbe; tantôt, roulant des yeux hagards, elle laissait échapper des sons rauques de sa puissante poitrine, et semblait prête à étouffer!

«Adorable! divin! délicieux!» criait-on de tous côtés. Natacha, le regard fixé sur la forte tragédienne, ne voyait ni ne comprenait rien; elle sentait seulement qu'elle était plongée de nouveau dans ce monde étrange, insensé, à mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le raisonnable, se mêlaient et se confondaient. Effrayée et émue, elle attendait quelque chose.

Le monologue terminé, on se leva et l'on acclama Mlle Georges à tout rompre.

«Comme elle est belle! dit Natacha à son père, qui essayait aussi de se frayer un chemin dans la foule jusqu'à l'éminente artiste.

—Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole à l'oreille de Natacha, de façon à être entendu d'elle seule.—Vous êtes ravissante, et, depuis l'instant où vous m'êtes apparue, je n'ai plus....

—Allons, viens donc, Natacha,» s'écria le comte en se retournant.

Elle se rapprocha de son père et fixa sur lui un regard éperdu.

Mlle Georges récita plusieurs autres scènes, et prit ensuite congé de la société, qui fut aussitôt engagée à passer dans la grande salle.

Le comte se disposait à partir, mais Hélène vint le supplier avec tant d'insistance de ne point lui gâter le plaisir de ce petit bal improvisé, en emmenant ses filles, qu'il céda à ses prières et resta. Anatole s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui répéter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle était ravissante et qu'il l'aimait. Pendant «l'écossaise» qu'ils dansèrent ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si elle n'avait pas rêvé la déclaration qu'elle en avait reçue pendant la valse; mais, à la fin de la première figure, elle sentit qu'il lui serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche, lorsque l'expression tendre et assurée de son regard l'arrêta tout court sur ses lèvres:

«Ne me parlez pas ainsi, je suis fiancée, j'en aime un autre, dit-elle vivement en baissant les yeux.

—Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler en rien:—Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime follement.... Est-ce ma faute si vous êtes si séduisante!... À nous à faire la figure!»

Natacha regardait autour d'elle d'un air effaré, et paraissait plus agitée que de coutume. Après «l'écossaise» vint le tour du «Grossvater»; son père voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et cependant, de quelque côté qu'elle se tournât, elle se sentait sous le feu des yeux d'Anatole. Au moment où elle entrait dans la chambre de toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se découdre, elle fut rejointe par Hélène, qui lui reparla, en riant, de l'amour de son frère. Elles passèrent ensemble dans le boudoir à côté, Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec lui.

«Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez vous: me condamnerez-vous alors à ne vous voir jamais? Je vous aime à la folie. Je ne pourrais donc jamais...» et, l'empêchant d'avancer, il pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et passionnés plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en détacher: «Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans les siennes.... Nathalie!

—Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,» sembla lui répondre le regard éperdu de Natacha.... Des lèvres brûlantes effleurèrent les siennes..., mais au même instant il s'arrêta et Natacha se sentit délivrée.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se faire entendre à l'entrée du boudoir... c'était Hélène! Natacha la vit s'approcher: interdite et frémissante, elle se retourna vers lui comme pour lui demander une explication, et alla à la rencontre de la comtesse.

—Un mot, un seul mot!» poursuivit Anatole.

Elle ralentit le pas, car elle avait hâte de lui entendre prononcer ce mot, qui éclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de répondre.

«Nathalie, un mot, un seul!» répétait-il, ne sachant en réalité ce qu'il voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrèrent tous trois au salon. Les Rostow déclinèrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.


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