«Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime à voir que tu t'occupes de tes intérêts, c'est bien, très bien!...» Et, frappant sur l'épaule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pénible entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le plus grand calme, que s'il ne savait au juste à quoi s'en tenir sur la fortune de sa fiancée, et que s'il n'en touchait pas une partie au moment même du mariage, il se verrait contraint de se retirer:
«Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me marier sans connaître les ressources dont je disposerai pour pourvoir à l'entretien de ma femme.»
Le comte, emporté par un mouvement généreux, et désireux d'éviter de nouvelles demandes, mit fin à la conversation en lui promettant formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg baisa son futur beau-père à l'épaule pour lui exprimer sa reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait présentement 30 000 pour monter son ménage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la lettre de change ne serait que de 60 000.
«Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi, mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!»
Natacha venait d'avoir seize ans dans cette même année 1809 qu'elle s'était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu. Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun embarras: pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait avec inquiétude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une obligation sérieuse, qui la liait à lui.
Boris n'était plus revenu les voir depuis son premier départ pour l'armée, bien qu'il fût allé plus d'une fois à Moscou et qu'il eût même passé à une petite distance d'Otradnoë.
Natacha en tirait la conclusion qu'il l'évitait, et les réflexions chagrines de ses parents à son sujet confirmaient ses suppositions:
«De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!»
Anna Mikhaïlovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopté dans son maintien une certaine affectation de dignité, jointe à un enthousiasme exubérant pour les mérites de son fils et pour sa brillante carrière. À l'arrivée des Rostow à Pétersbourg, Boris alla leur faire sa visite, sans la moindre émotion. Son roman avec Natacha n'étant plus à ses yeux qu'un poétique souvenir, il désirait leur faire comprendre que ces relations d'enfance n'entraînaient à leur suite aucun engagement, ni pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquérir une fort agréable position dans le monde par son intimité avec la comtesse Besoukhow; son rapide avancement, dû à la protection et à la confiance que lui témoignait une personne influente, demandait, comme complément à sa fortune, un beau mariage avec une riche héritière, et ce rêve pouvait facilement se réaliser! Natacha n'était pas au salon lorsqu'il y entra; mais, prévenue aussitôt, elle accourut toute rougissante, et un sourire plus qu'affectueux rayonna sur son visage.
Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes, ses yeux noirs et brillants, ses boucles en désordre et ses francs éclats de rire, fut stupéfait à la vue de la jeune fille d'aujourd'hui, et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanément de lui. Elle s'en aperçut et lui en sut gré.
«Reconnais-tu ton espiègle petite amie de jadis?» lui demanda la comtesse.
Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:
«Comme vous avez embelli!
—Je crois bien!» lui répondirent ses yeux mutins.
Natacha ne prit aucune part à la conversation: elle examinait en silence, jusque dans ses moindres détails, le fiancé de ses jeunes années. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard scrutateur, mais amical, et le lui rendait à la dérobée.
Elle remarqua aussitôt que l'uniforme, les éperons, la cravate, la coiffure de Boris, tout était à la dernière mode et du plus pur «comme il faut». Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il tendait sur la main gauche un gant blanc, à peau fine et souple, qui l'emprisonnait étroitement. Dépeignant, d'un air légèrement dédaigneux, les plaisirs de la haute société de Pétersbourg, il passait en revue, non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passé et leurs connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dégagé dont il parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations à deux autres soirées. Son regard et son silence prolongé finirent par le troubler; il se tournait souvent de son côté et s'interrompait au milieu de ses récits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit congé, tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle était tout aussi séduisante, peut-être même plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer à l'épouser, car la médiocrité de sa fortune deviendrait un obstacle à sa carrière à lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'était aussi impossible qu'indélicat; il résolut donc d'éviter de la rencontrer à l'avenir, et peu de jours cependant après cette sage résolution il reparut chez les Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait parfois qu'une explication était nécessaire, afin qu'elle comprît bien que le passé devait être oublié de part et d'autre, et que malgré tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne réussissait jamais à aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraîner sans réfléchir. Natacha, de son côté, semblait, au dire de Sonia et de sa mère, se préoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses romances favorites, lui montrait ses albums, le forçait à y écrire des vers, ne lui permettait pas de rappeler le passé, mais lui donnait à entendre combien le présent était beau et radieux; aussi la quittait-il chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-même comment cela finirait. Il négligeait même la belle Hélène et en recevait journellement des billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empêchaient pas de retourner le lendemain auprès de Natacha.
Un soir que la vieille comtesse, débarrassée de ses fausses boucles, en camisole et coiffée d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'à moitié une touffe de cheveux blancs, geignait et gémissait, en faisant force signes de croix et demea culpadevant ses images, le front contre terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha, nu-pieds, également en camisole et en papillotes, entra comme un ouragan. Sa mère, qui marmottait sa dernière prière: «Si cette couche devait être mon tombeau,» etc., etc., fronça le sourcil en se retournant et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, animée, la voyant en prières, arrêta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine déconcertée, et attendit. Voyant que le silence de sa mère se prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait, paraît-il, des craintes si lugubres à la comtesse. C'était un lit élevé, avec un édredon et cinq étages d'oreillers de différentes grandeurs. Natacha y disparut tout entière; attirant à elle la couverture, elle se fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tête sous le drap, qu'elle soulevait de temps à autre pour voir ce que faisait sa mère. La comtesse, ayant terminé ses génuflexions, s'approcha de sa fille avec un air sévère, qui fit aussitôt place à un tendre sourire:
«Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?
—Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit baiser, maman, là, là, sous le menton.» Et elle enlaça sa mère de ses deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui faisait le moindre mal.
«Qu'as-tu à me dire ce soir?» lui demanda sa mère en s'enfonçant à son tour bien à son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant sur elle-même comme une balle, se rapprochait et s'étendait à ses côtés de l'air le plus sérieux du monde.
Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu avant que le comte fût revenu du Club, étaient pour la mère une douce jouissance.
«Voyons, raconte, moi aussi j'ai à te parler...»
Natacha posa sa main sur la bouche de sa mère.
«De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites, maman, dites, il est très bien, n'est-ce pas?
—Natacha, tu as seize ans; et à ton âge j'étais mariée! Tu demandes s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils; mais que désires-tu? À quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est que tu lui as tourné la tête, et après?...» La comtesse jeta un coup d'oeil à sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave et réfléchie de sa physionomie frappa sa mère, elle écoutait et pensait. «Et après, répéta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourné la tête? Que veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'épouser, tu le sais bien.
—Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.
—Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.
—Qui vous l'a dit?
—Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chérie.
—Et si je le voulais?
—Écoute-moi; je te parle sérieusement...»
Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa mère, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis les doigts, qu'elle pliait l'un après l'autre en murmurant:
«Janvier, février, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!»
Sa mère s'était tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de contempler son enfant bien-aimée.
«Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations d'enfance, et son intimité avec toi peut te compromettre aux yeux des autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il aurait trouvé un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'à présent il a perdu la tête!
—L'a-t-il perdue? demanda Natacha.
—Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un cousin....
—Oui, je sais, Cyrille Matvéévitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!
—Oh! il ne l'a pas toujours été!... Je parlerai à Boris; il faut qu'il cesse de venir aussi souvent!
—Pourquoi, si cela l'amuse?
—Parce que cela ne mènera à rien.
—Comment pouvez-vous en être sûre? Ne lui dites rien, maman, je vous en prie, s'écria Natacha du ton offensé de quelqu'un à qui l'on veut enlever son bien.... Soit, je ne l'épouserai pas, mais pourquoi l'empêcher de venir, puisque cela lui plaît et à moi aussi? Pourquoi ne pas continuer ainsi?
—Comment «ainsi», ma chérie!
—Mais oui, «ainsi»; la belle affaire que je ne l'épouse pas!... Eh bien, cela restera «ainsi».
—Oh, oh! reprit sa mère, prise d'un fou rire, «Ainsi,» «ainsi,» répétait-elle.
—Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me ressemblez, vous êtes aussi rieuse que moi!... attendez!...» Et, saisissant de nouveau la main de sa mère, elle reprit ses baisers et ses calculs interrompus: «Juin, juillet, août!... Maman, il est très amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on été autant de vous? Il est bien, très bien! Seulement pas tout à fait à mon goût: il est étroit, comme la caisse de la pendule de la salle à manger. Vous ne me comprenez pas?... il est étroit, il est gris clair....
—Quelles absurdités!
—Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donné raison. Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un carré.
—Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-là!...»
Et la comtesse ne put s'empêcher de rire.
«Pas du tout; l'autre est un franc-maçon, je l'ai découvert: il est bon, parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment vous faire comprendre cela?...
—Petite comtesse, tu ne dors pas?» cria au même moment le comte de l'autre côté de la porte.
Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'élança dans sa chambre par la sortie opposée.
Elle fut longtemps à s'endormir: elle pensait à mille choses à la fois, et elle en arrivait toujours à conclure que personne ne pouvait deviner, ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. «Et Sonia me comprend-elle?» Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement pelotonnée, ses belles et épaisses nattes enroulées autour de la tête. «Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le reste lui est indifférent. Maman non plus! C'est vraiment étonnant! Je suis très intelligente, et comme... elle est jolie!» ajoutait-elle en mettant cette réflexion à son adresse dans la bouche d'un tiers créé par son imagination et qui devait être le phénix des hommes, un esprit supérieur! «Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, jolie, charmante, adroite comme une fée; elle nage, elle monte à cheval dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...» Et Natacha fredonna aussitôt quelques mesures de son passage favori de la messe de Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela Douniacha et lui commanda d'éteindre la bougie. Douniacha n'avait pas encore quitté la chambre, que Natacha s'était envolée dans le monde heureux des songes, où tout était aussi beau, aussi facile que dans la vie réelle, mais bien plus attrayant, car ce n'était pas la même chose.
Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, dès lors, cessa ses visites.
Le 31 décembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage considérable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y était invité, et l'Empereur même avait promis d'y venir.
Une brillante illumination éclairait de mille feux la façade de l'hôtel, qui était situé sur le quai Anglais. L'entrée était tendue de drap rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maître de police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et repartaient, et la file des laquais en livrée, de gala et des chasseurs aux plumets multicolores se succédait sans interruption. Les portières s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires et civils en grand uniforme, chamarrés de cordons et de décorations, en descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppées dans leurs manteaux d'hermine, franchissaient à la hâte et sans bruit le passage recouvert de drap rouge.
Dès qu'un nouvel équipage s'arrêtait, un murmure courait par la foule, qui se découvrait: «Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un prince étranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,» se disait-on. Et un individu, mieux habillé que ceux qui l'entouraient, leur nommait à haute voix les arrivants et semblait les connaître tous.
Le tiers des invités était déjà réuni, que chez les Rostow on en était encore à se presser et à donner aux toilettes le dernier coup de main. Que de préparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas eues, à cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes seraient-elles prêtes à temps? Tout s'arrangerait-il à leur gré?
La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Péronnsky, jaune et maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitré de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il était convenu qu'on irait la chercher à dix heures chez elle, au palais de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles n'étaient pas encore prêtes.
C'était le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-là, levée dès huit heures, avait-elle passé la journée, dans une activité fiévreuse; tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'était qu'elles fussent habillées toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait laissé toute la responsabilité. La comtesse avait une robe de velours massaca, tandis que de légères toilettes de tulle, garnies de roses mousseuses, et doublées de taffetas rose, étaient destinées aux jeunes filles, uniformément coiffées à la grecque.
Le plus important était fait: elles s'étaient parfumé et poudré le visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie à jour étaient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chaussés de souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernière main à leur coiffure. Sonia avait même déjà passé sa robe et se tenait debout au milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban à son corsage et pressant de son doigt, jusqu'à se faire mal, l'épingle récalcitrante qui grinçait en perçant le ruban. Natacha, l'oeil à tout, assise devant la psyché, un léger peignoir jeté sur ses épaules maigres, était en retard:
«Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement tourner la tête et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre n'avait pas eu le temps de lâcher. Viens ici!» Sonia s'agenouilla, pendant que Natacha lui posait le noeud à sa façon.
«Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre.
—C'est bien, c'est bien!... Voilà, Sonia..., comme cela!...
—Serez-vous bientôt prêtes? leur cria la comtesse du fond de sa chambre. Il va être bientôt dix heures!
—Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?
—Je n'ai que ma toque à mettre.
—Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!
—Mais il est dix heures!»
Dix heures et demie était l'heure fixée pour leur entrée au bal, et cependant Natacha n'était pas habillée, et il fallait encore aller au palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.
Une fois coiffée, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits pieds chaussés de leurs souliers de bal, s'élança vers Sonia, l'examina, et, se précipitant dans la pièce voisine, y saisit la toque de sa mère, la lui posa sur la tête, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui, tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient à raccourcir le dessous trop long de sa robe, tandis qu'une troisième, la bouche pleine d'épingles, allait et venait de la comtesse à Sonia, et qu'une quatrième tenait à bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.
«Mavroucha, plus vite, ma bonne!
—Passez-moi le dé, mademoiselle.
—Aurez-vous bientôt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte. Voici des parfums, la vieille Péronnsky est sur le gril!
—C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en constater la légèreté et la blancheur immaculée.
—Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'écria Natacha en passant sa tête dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!» Une seconde après, le vieux comte fut admis; lui aussi s'était fait beau; parfumé et pommadé comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et des souliers à boucles: «Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.
—Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre agenouillée, tout occupée à égaliser les jupons et à manoeuvrer adroitement avec sa langue un paquet d'épingles qu'elle faisait passer d'un coin de sa bouche à l'autre.
—C'est désespérant, s'écria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses mouvements; le jupon est trop long, trop long!»
Natacha, s'éloignant de la psyché pour se voir plus à l'aise, en convint aussi.
«Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit piteusement Mavroucha, qui se traînait à quatre pattes à sa suite.
—Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un ourlet,» assura Douniacha avec autorité.
Et, tirant aussitôt l'aiguille qu'elle avait piquée dans le fichu croisé sur sa poitrine, elle recommença à coudre.
À ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tête, entra timidement dans la chambre.
«Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes!» s'écria le vieux comte en s'avançant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa toilette froissée, elle l'écarta doucement en rougissant comme une jeune fille.
«Maman, la toque plus de côté, je vais vous l'épingler...»
Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mère, en déchirant par ce brusque mouvement, à la grande consternation des ouvrières qui n'avaient pu la suivre, le tissu aérien qui l'enveloppait.
«Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!
—Ce n'est rien, reprit Douniacha résolument; on n'y verra rien!
—Oh! mes beautés, mes reines! s'écria la vieille bonne, qui était entrée à pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles beautés!»
Enfin, à dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers la Tauride.
Malgré son âge et sa laideur, Mlle Péronnsky avait passé par les mêmes procédés de toilette, avec moins de hâte, il est vrai, vu sa grande habitude; sa vieille personne, bichonnée, parfumée et vêtue d'une robe de satin jaune ornée du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait également l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle était prête et accorda de grands éloges aux toilettes de la mère et des filles. Enfin, après force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs robes et de leurs coiffures, s'installèrent dans leurs équipages respectifs.
Natacha n'avait pas eu de la journée un seul moment de liberté, pas une seconde pour réfléchir à ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent à faire par un temps froid et humide, et dans la demi obscurité de la lourde voiture où elle était emboîtée, serrée et balancée à plaisir. Son imagination lui représenta vivement le bal, les salles inondées de lumière, l'orchestre, les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de Pétersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec l'impression que lui faisaient éprouver le froid et les ténèbres, qu'elle ne pouvait en croire la réalisation prochaine; aussi ne s'en rendit-elle bien compte que lorsque, après avoir frôlé de ses petits pieds le tapis rouge placé à l'entrée et ôté sa pelisse dans le vestibule, elle se fut engagée avec Sonia, en avant de sa mère, sur le grand escalier brillamment éclairé. Alors seulement elle pensa à la façon dont elle devait se conduire, et s'efforça de se composer ce maintien réservé et modeste qu'elle tenait pour indispensable à toute jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitôt, heureusement pour elle, que ses yeux ne lui obéissaient point, qu'ils couraient dans tous les sens, que l'émotion lui faisait battre le coeur à cent pulsations par minute et l'empêchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc impossible de se donner le maintien désiré, qui l'aurait d'ailleurs rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner à contenir et à cacher son trouble: c'était, à vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invités en grande toilette, qui échangeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes glaces appliquées sur les murs reflétaient l'image des dames en robes blanches, roses, bleues, avec des épaules et des bras ruisselants de diamants et de perles.
Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir à s'y voir, tellement tout se confondait et se mêlait dans ce chatoyant défilé! À son entrée dans le premier salon, elle fut tout assourdie et ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'échange des compliments et des saluts, et aveuglée par l'éclat des lumières. Le maître et la maîtresse de la maison se tenaient à la porte et accueillaient depuis une heure leurs invités avec l'éternelle phrase: «Charmé de vous voir,» que les Rostow durent, comme tous les autres, entendre à leur tour.
Les deux jeunes filles, habillées de la même façon, avec des roses dans leurs cheveux noirs, firent ensemble la même révérence, mais le regard de la maîtresse de la maison s'arrêta involontairement sur la taille déliée de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spécial, différent du sourire stéréotypé et obligatoire avec lequel elle accueillait le reste de ses invités. Peut-être le lointain souvenir de son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout à coup à la mémoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte laquelle des deux était sa fille.—«Charmante!» ajouta-t-elle, en baisant le bout de ses doigts.
On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur, et la comtesse Rostow s'arrêta au milieu d'un des groupes le plus en vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosité; elle devina qu'elle avait plu tout d'abord à ceux qui s'inquiétaient de savoir qui elle était, et sa première émotion en fut un peu calmée. «Il y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,» pensa-t-elle.
La vieille Péronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.
«Voyez-vous là-bas cette tête grise avec des cheveux bouclés? c'est le ministre de Hollande,» dit-elle en indiquant un homme âgé et entouré de dames, qu'il faisait pouffer de rire.
«Ah! voilà la reine de Pétersbourg, la comtesse Besoukhow, ajouta-t-elle en désignant Hélène, qui faisait son entrée. Comme elle est belle! Elle ne le cède en rien à Marie Antonovna! Regardez comme jeunes et vieux s'empressent à lui faire leur cour.... Elle est belle et intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-là, voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchées, si c'est possible, que la belle Hélène; ce sont la femme et la fille d'un archimillionnaire!—Là-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,» continua-t-elle, en leur désignant un grand chevalier-garde, très beau garçon, portant haut la tête, qui venait de passer à côté d'elles sans les voir. «Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'héritière aux millions. Votre cousin Droubetzkoï la courtise aussi...—Mais certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est Caulaincourt, répondit-elle à une question de la comtesse. Ne dirait-on pas un roi? Ils sont du reste fort agréables tous ces Français; personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voilà enfin, la belle des belles, notre délicieuse Marie Antonovna; quelle simplicité dans sa toilette!... ravissante!...—Et ce gros en lunettes, ce franc-maçon universel, Besoukhow, quel pantin à côté de sa femme!»
Pierre se frayait un passage dans la foule en balançant son gros corps, en saluant de la tête, de droite et de gauche, avec sa bonhomie familière, et aussi à son aise que s'il traversait un marché; il semblait chercher quelqu'un.
Natacha aperçut avec joie cette figure connue, «ce pantin,» comme disait Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener des danseurs.
Il était déjà tout près d'elle, lorsqu'il s'arrêta pour causer avec un militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agréable, qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de décorations: c'était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. Elle le trouva plus animé, rajeuni, embelli:
«Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passé la nuit chez nous à Otradnoë; le vois-tu?
—Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Péronnsky, je ne puis le souffrir! Il fait à présent la pluie et le beau temps; c'est un orgueilleux, comme son père. Il s'est lié avec Spéransky et compose toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manière d'être avec les dames; en voici une qui lui parle, et il se détourne! Je lui aurais nettement dit ma façon de penser, s'il m'avait traitée ainsi!»
Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison, fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles: «Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à se former pour la danse.
On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait. «Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de pleurer.
Mlle Péronnsky les avait abandonnées, et son père était à l'autre bout de la salle; isolées, perdues toutes trois dans cette cohue étrangère, elles n'inspiraient d'intérêt à personne, et personne ne s'inquiétait d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les reconnaître. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant d'indifférence que si elle avait fait partie intégrante du mur. Boris défila deux fois devant elles, et deux fois détourna la tête. Berg et sa femme, qui ne dansaient pas, se réunirent aux pauvres délaissées.
Natacha fut profondément humiliée de la formation en plein bal de ce groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de Véra, ni à sa toilette d'un vert éclatant.
Enfin l'Empereur acheva son troisième tour. Il avait changé trois fois de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empressé se précipita vers les dames Rostow, les engageant à reculer encore, quoiqu'elles fussent déjà acculées à la muraille, et les premiers accords d'une valse au rythme doux et entraînant se firent entendre. L'Empereur, un sourire sur les lèvres, passait en revue la société; personne ne s'était encore lancé dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui répondit en posant doucement le bras sur son épaule; le danseur, passant aussitôt le sien autour de sa taille, l'entraîna dans l'espace laissé libre; ils glissèrent ainsi jusqu'au bout opposé de la salle: là, s'emparant de la main gauche de sa dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils s'élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure à trois temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait volontiers pleuré de ne pas avoir été choisie pour ce premier tour.
Le prince André, vêtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec épaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers à boucles, gai et en train, causait, à quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de la première séance du conseil de l'empire, qui venait d'être fixée au lendemain. Le baron, qui connaissait son intimité avec Spéransky et ses travaux législatifs, recueillait auprès de lui des renseignements précis sur un sujet qui donnait lieu à une foule de commentaires. Mais le prince ne prêtait qu'une oreille distraite à ses paroles, et il portait ses regards tantôt sur l'Empereur, tantôt sur le groupe des cavaliers qui se préparaient à la danse, sans pouvoir se décider à suivre leur exemple.
Il examinait avec curiosité ces hommes intimidés par la présence du souverain, et ces femmes qui se pâmaient du désir d'être invitées.
Pierre s'approcha de lui en ce moment:
«Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protégée, la jeune comtesse Rostow.
—Où est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achèverons une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,» ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure désolée de Natacha le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de débutante, et, se souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de la comtesse.
«Permettez-moi de vous présenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.
—J'ai l'honneur de la connaître, mais je ne sais si elle se souvient de moi, répondit le prince André, en la saluant avec une politesse respectueuse qui démentait la sévère critique de la vieille Péronnsky. Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de Natacha, dont la figure s'éclaira subitement; un sourire radieux, reconnaissant, débordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en chassa les larmes prêtes à jaillir. «Je t'attends depuis une éternité,» semblait-elle lui dire; heureuse et émue, elle se pencha doucement sur l'épaule de son cavalier, qui passait à bon droit pour un des premiers danseurs du moment; elle aussi dansait à ravir, et, de ses pieds mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hésitation. Sans doute ses épaules et ses bras grêles et anguleux, sa gorge à peine formée, ne pouvaient être comparés avec les épaules et les bras d'Hélène, sur lesquels s'étendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté. Quant à Natacha, ce n'était qu'une petite fille, décolletée pour la première fois et qui certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assuré qu'il devait en être ainsi.
Le prince André aimait la danse; cette fois cependant, pressé de mettre fin à d'ennuyeuses conversations politiques, et de se dérober à la contrainte causée par une auguste présence, il n'avait choisi Natacha que pour obliger son ami et parce qu'elle était la première jolie figure qui avait attiré ses yeux. Mais à peine eut-il entouré de son bras cette taille si flexible, si fine, à peine l'eut-il sentie se pencher et se balancer contre sa poitrine, à peine eut-il répondu à ce sourire, si voisin de ses lèvres, que les charmes de sa fraîche beauté lui montèrent à la tête et le grisèrent comme un vin généreux. Son tour de valse achevé, essoufflé, hors d'haleine, il lui rendit la liberté, et s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.
Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant répondre à ces nombreuses invitations, les passa à Sonia; elle dansa toute la soirée, le teint animé, tout entière à son bonheur, ne remarquant rien de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur avec l'ambassadeur de France, ni son amabilité avec Mme C..., ni la présence d'un prince de sang étranger, ni l'énorme succès d'Hélène, ni enfin le départ de Sa Majesté. Elle le devina seulement à l'entrain croissant des danseurs. Le prince André fut de nouveau son cavalier pendant le cotillon qui précéda le souper: il lui rappela leur première entrevue dans l'allée d'Otradnoë, son insomnie au clair de la lune, et comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit à ces souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle éprouvait une certaine honte à s'être ainsi laissé surprendre.
Le prince André, à l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vécu dans la société, trouvait du plaisir à rencontrer sur sa route un être qui se détachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformité mondaine. Telle était Natacha, avec ses étonnements naïfs, sa joie sans bornes, sa timidité et jusqu'à ses fautes de français. Assis à ses côtés, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus indifférentes, il s'adressait à elle avec une douce et affectueuse délicatesse, charmé par l'éclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se rapportait point à ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle débordait. Il admirait sa grâce ingénue, pendant qu'elle exécutait, toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; à peine revenait-elle, haletante, à sa place, qu'un autre danseur se proposait de nouveau; fatiguée, essoufflée, sur le point de refuser, elle repartait pourtant, ayant sur les lèvres un sourire à l'adresse du prince André:
«J'aurais préféré me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, mais ce n'est pas ma faute, on m'enlève, et j'en suis si heureuse, si heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, n'est-ce-pas, et...»
Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha traversa la salle, pour engager à son tour deux dames à faire la figure avec elle.
«Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince André presque malgré lui, elle sera ma femme.» Elle s'arrêta devant Sonia! «Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici à un mois elle sera mariée, elle n'a pas ici sa pareille!...» et il regarda Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissée de son corsage.
À la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince André à venir les voir, et demanda à sa fille si elle s'amusait. Elle lui répondit par un sourire rayonnant. Une pareille question était-elle possible?
«Je m'amuse tant! Comme jamais!» dit-elle, et le prince André surprit le mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait pour embrasser son père, mais qu'elle abaissa aussitôt. C'est qu'en vérité son bonheur était complet; il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur!
Pierre éprouva pour la première fois ce soir-là un sentiment d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphères le blessa au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; debout à une fenêtre, ses yeux fixes regardaient sans voir.
Natacha, en allant souper, passa à côté de lui; l'expression morne et désolée de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui donner un peu de son superflu:
«Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?»
Pierre sourit machinalement et répondit au hasard:
«Oui, j'en suis bien aise.»
Peut-on être triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garçon comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui étaient là étaient bons, s'aimaient comme des frères, et tous par conséquent devaient être heureux.
Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde à la mémoire du prince André. «C'était beau et brillant, se disait-il... et la petite Rostow, quelle charmante créature! Il y a en elle quelque chose de si frais, elle est si différente des jeunes filles de Pétersbourg...» Et ce fut tout; sa tasse de thé une fois bue, il reprit son travail.
Pourtant, était-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien faire de bon, trouvait à redire à sa besogne, sans parvenir à l'avancer; aussi fut-il enchanté d'être interrompu par la visite d'un certain Bitsky. Employé dans plusieurs commissions, reçu dans toutes les coteries de Pétersbourg, admirateur fervent de Spéransky, de ses réformes, et colporteur juré des bruits et des commérages du jour, ce Bitsky était de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans leurs habits, et passent, grâce à cette façon de faire, pour de chaleureux partisans des nouvelles tendances. Ôtant son chapeau à la hâte, il se précipita vers le prince André et lui conta les détails de la séance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin même et qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours prononcé à cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points d'un monarque constitutionnel: «Sa Majesté a dit ouvertement que le conseil et le sénat constituaient les corps de l'État; que le gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non l'arbitraire; que les finances allaient être réorganisées et les budgets rendus publics. «Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en roulant les yeux, cet événement marque une ère nouvelle, une ère grandiose dans notre histoire.»
Le prince André, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire avec une impatience fébrile et qui y avait vu un acte d'une importance capitale, s'étonna de se sentir tout à coup froid et indifférent devant le fait accompli! Il répondit par un sourire railleur à l'exaltation de Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, à Bitsky ou à lui, que l'Empereur se fût ou non exprimé ainsi au conseil, et en quoi cela le rendrait plus heureux ou meilleur.
Cette réflexion effaça subitement de son esprit l'intérêt qu'il avait porté jusqu'alors aux nouvelles réformes. Spéransky l'attendait ce jour-là à dîner «en petit comité», selon ses propres paroles; cette réunion intime, composée des quelques amis de celui pour qui il éprouvait la plus vive admiration, aurait dû cependant offrir un grand attrait à sa curiosité, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu chez lui, au milieu des siens; mais à présent il ne se rendit qu'avec ennui, à l'heure indiquée, au petit hôtel de Spéransky, situé près du jardin de la Tauride. Le prince André, un peu en retard, arriva à cinq heures et trouva tous les invités déjà réunis dans la salle à manger de la maison, dont il remarqua l'exquise propreté et l'aspect un peu monastique. La fille de Spéransky, une enfant, et sa gouvernante y demeuraient avec lui. Les invités se composaient de Gervais, de Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les éclats de rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du grand réformateur, articulait avec netteté le «ha, ha, ha,» d'un rire clair et aigu qui frappait pour la première fois les oreilles du prince André.
Groupés près des fenêtres, ces messieurs entouraient une table chargée de zakouska[2]. Spéransky portait un habit gris, orné d'une plaque, un gilet blanc et une cravate montante: c'était dans ce costume qu'il avait siégé à la fameuse séance du conseil de l'empire; il paraissait très gai et écoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les paroles, à l'entrée du dernier arrivant, furent couvertes par une explosion d'hilarité générale. Stolipine riait franchement de sa grosse voix de basse en mâchonnant un morceau de fromage, et Gervais à tout petit bruit, comme le vin qui pétille, tandis que le maître de la maison lançait à leurs côtés les notes perçantes de sa voix claire et grêle.
«Enchanté de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince André sa main blanche et délicate. Un instant...» et s'adressant à Magnitsky: «Rappelez-vous nos conventions: le dîner est un délassement, pas un mot d'affaires!...» et il se reprit à rire.
Le prince André, déçu dans son attente, en fut agacé, il lui sembla que ce n'était plus là le vrai Spéransky; que le charme mystérieux qui l'avait attiré vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel qu'il était, et ne se laissait plus séduire.
La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet d'anecdotes. À peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scène les fonctionnaires de tout rang, et leur nullité était, dans ce cercle, tellement hors de doute, que les révélations comiques sur ces personnages leur semblaient à tous être le seul parti à en tirer. Spéransky lui-même conta comment, à la séance du matin, un des membres du conseil, affligé de surdité, ayant été invité à faire connaître son opinion, répondit à celui qui l'interrogeait qu'il était de son avis. Gervais se complut dans le long récit d'une inspection remarquable par la stupidité qui y avait été déployée. Stolipine, tout en bégayant, tomba à bras raccourcis sur les abus de l'administration précédente. Redoutant, à cette sortie, que la conversation ne devînt par trop sérieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacité, et, Gervais ayant lancé une plaisanterie, la gaieté reparut de plus belle, sans nouvel incident.
Il était facile de voir que Spéransky aimait à se reposer après le travail au milieu de ses amis, qui, se prêtant à son désir, s'amusaient eux-mêmes, tout en l'amusant à l'envi. Ce ton de gaieté déplut au prince André, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de Spéransky lui fut désagréable: ce rire perpétuel sonnait faux à son oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas disposé à s'y joindre franchement, il craignit de laisser paraître ses impressions et essaya à différentes reprises de se mêler à la causerie, mais ce fut peine perdue, et il ne tarda pas à sentir que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait se mettre à l'unisson; chacune de ses paroles semblait rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liège hors de l'eau. Cependant il ne se disait rien de répréhensible, rien de déplacé, mais les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour délicat qu'ils semblaient ne pas même soupçonner et qui est le vrai sel de la gaieté.
Le dîner terminé, la fille de Spéransky et sa gouvernante se levèrent de table; le père, attirant à lui son enfant, la couvrit de caresses: ces caresses parurent affectées aux yeux prévenus du prince André.
On resta attablé à l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoléon dans cette circonstance. Le prince André ne put résister au désir d'émettre un avis diamétralement opposé. Spéransky sourit et raconta aussitôt une anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention évidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques secondes.
Le maître de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: «Le bon vin ne court pas les rues...,» et tous les invités, reprenant gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, où deux grandes lettres, apportées par un courrier du ministère, lui furent remises. Il passa dans son cabinet. À peine avait-il disparu, que l'entrain de ses invités tomba subitement, et ils se mirent à causer sérieusement et sans bruit: «Déclamez-nous quelque chose, dit Spéransky en revenant et en s'adressant à Magnitsky. C'est un vrai talent,» ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. Magnitsky, cédant à la volonté qui venait de lui être exprimée, prit la pose obligée et récita une parodie en vers français composée par lui, où figuraient quelques personnalités connues à Pétersbourg; de vifs applaudissements l'interrompirent à différents endroits. Dès qu'il eut fini, le prince André s'approcha de son hôte pour prendre congé.
«Déjà! Où allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.
—J'ai promis ma soirée.»
Ils se turent tous deux, et le prince André put examiner à son aise ces yeux de verre, ces yeux impénétrables. «Comment avait-il pu attendre tant de choses de cet homme, de son activité, et y attacher une si grande valeur? C'était tout simplement ridicule!» Voilà ce qu'il pensait, et le rire affecté de Spéransky continua à résonner ce soir-là dans ses oreilles.
Rentré chez lui, il se prit à réfléchir, et, jetant un coup d'oeil en arrière, il s'étonna de voir ses quatre mois de séjour à Pétersbourg lui apparaître sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, toute la longue filière par laquelle avait dû passer son projet de code militaire, reçu au comité pour y être discuté, et mis ensuite de côté, parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait été déjà présenté à l'Empereur! Il se rappela les séances de ce comité dont Berg était membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mémoire sur les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se transportant en pensée à Bogoutcharovo, à ses occupations de là-bas, à sa course à Riazan, à ses paysans, et leur appliquant en pensée «le droit des gens», qu'il avait si savamment divisé en paragraphes, il fut confondu d'avoir consacré tant de mois à un travail aussi stérile!
Dans la journée du lendemain, le prince André alla faire quelques visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, à l'occasion du dernier bal, il avait renouvelé connaissance; sous cet acte de pure politesse se cachait le désir de voir dans son intérieur la vive et charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agréable impression.
Elle fut la première à le recevoir, et il lui sembla que sa robe gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beauté que sa toilette de bal. Il fut traité par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut simple et cordial, et cette famille, qu'il avait sévèrement jugée autrefois, lui parut aujourd'hui composée uniquement de braves et excellents coeurs, pleins d'aménité et de bonté. L'hospitalité et la parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore à Pétersbourg qu'à Moscou, ne lui laissèrent aucun moyen de refuser son invitation à dîner. «Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le voit, ils ne peuvent apprécier le trésor qu'ils ont en Natacha, cette jeune fille en qui la vie déborde et dont la silhouette lumineuse se détache si poétiquement sur le fond terne de sa famille.»
Il se sentait prêt à trouver des joies inconnues dans ce monde étranger pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allée d'Otradnoë, et plus tard, la nuit, à la fenêtre ouverte devant la douce clarté de la lune, et il s'irritait alors d'en être resté aussi longtemps éloigné; maintenant qu'il s'en était rapproché, qu'il y était entré, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.
Après le dîner, Natacha se mit, à sa prière, au piano, et chanta; assis près d'une fenêtre, il l'écoutait en causant avec des dames. Soudain il s'arrêta, la phrase qu'il avait commencée resta inachevée sur ses lèvres, quelque chose le serra à la gorge, il sentit monter des larmes à ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son âme une explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passé, avec la mort de sa femme, ses illusions perdues, ses espérances d'avenir..., ou de la révélation subite de ce sentiment, qui contrastait si étrangement avec le besoin de l'infini dont son coeur débordait, et ce cadre étroit et matériel, où leurs deux êtres se confondaient en une même et vague pensée. Ce contraste accablant le tourmentait et le réjouissait à la fois.
À peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitôt, dans la crainte de lui avoir adressé une question déplacée. Il sourit et lui répondit que son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.
Le prince André les quitta fort avant dans la soirée. Il se coucha par pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie le fatiguât. À le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une atmosphère chargée de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et léger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant à pleins poumons! Il ne pensait guère à Natacha, ne se figurait nullement en être amoureux, mais il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait à sa vie une énergie toute nouvelle. «Que fais-je ici? À quoi bon mes démarches? Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserré, lorsque l'existence entière est là devant moi avec toutes ses joies?» se disait-il. Pour la première fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint à conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'éducation de son fils, lui trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en Suisse, en Italie.... «Il faut profiter de ma liberté, et de ma jeunesse! Pierre avait raison: pour être heureux, me disait-il, il faut croire au bonheur, et j'y crois à présent! Laissons les morts enterrer les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et être heureux!»
Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait toute la ville à Moscou et à Pétersbourg, tiré à quatre épingles dans un uniforme irréprochable, portant des favoris courts, à l'exemple de l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:
«Je viens de chez la comtesse votre épouse, qui n'a pas daigné accéder à ma requête; j'espère avoir meilleure chance auprès de vous, comte, ajouta-t-il en souriant.
—Que désirez-vous, colonel? Je suis à vos ordres.
—Je suis complètement installé dans mon nouveau logement, reprit Berg, comme s'il était convaincu du plaisir que cette intéressante communication devait procurer à chacun. Je désirerais y donner une petite soirée et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire l'honneur d'accepter une tasse de thé et... à souper.»
Un sourire épanoui couronna la fin de ce petit discours.
La comtesse Hélène, trouvant les «de Berg» au-dessous d'elle, avait, malheureusement pour eux, répondu par un refus à ce séduisant programme. Berg détailla si clairement à Pierre pourquoi il désirait voir se réunir chez lui une société choisie, pourquoi cela lui serait agréable, et pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, était tout prêt à faire de fortes dépenses lorsqu'il s'agissait de recevoir le grand monde, que force fut à ce dernier d'accepter l'invitation.
«Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... à huit heures moins dix minutes, si j'ose vous en prier.... Notre général y sera... il est très bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; ainsi je compte sur vous.»
Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-là de cinq minutes en avance sur l'heure indiquée.
Berg et sa femme, après avoir fini avec tous leurs préparatifs, attendaient leurs invités dans leur salon, éclairé à giorno et décoré de statuettes et de tableaux. Assis à côté de Véra, vêtu d'un uniforme non moins neuf que son salon et boutonné avec soin, il lui expliquait comme quoi il était indispensable d'avoir des relations sociales avec des personnes plus haut placées que soi et comment alors seulement on retirait quelque profit de ses connaissances: «On trouve toujours quelque chose à imiter et à demander; c'est ainsi que j'ai vécu depuis que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par années, mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zéros, et moi, me voilà à la veille de commander un régiment, et j'ai le bonheur d'être votre mari!» Se levant pour baiser la main de Véra, il arrangea le tapis, dont un coin s'était relevé: «Et comment y suis-je parvenu? Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut aussi, bien entendu, se conduire convenablement et être exact à remplir ses devoirs.»
Berg sourit, avec la conscience de sa supériorité sur une faible femme, car la sienne, toute charmante qu'elle put être, était, après tout, aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la valeur de l'homme, le véritable sens de «ein Mann zu sein» (être un homme). Elle souriait aussi, de son côté, et exactement pour les mêmes motifs, car elle se reconnaissait une supériorité incontestable sur ce bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors ligne, tandis qu'ils n'étaient tous que des sots et d'orgueilleux égoïstes.
Berg, entourant de ses bras sa femme avec précaution, pour ne pas déchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait payé fort cher, lui appliqua un baiser bien au milieu des lèvres.
«Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitôt? dit-il, en donnant, à sa manière, une conclusion à ses idées.
—Oh! je ne le désire pas non plus, répondit Véra. Il faut avant tout vivre pour la société!
—La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.»
Et Berg toucha la pèlerine de sa femme d'un air satisfait.
On annonça le comte Besoukhow; mari et femme échangèrent un coup d'oeil enchanté, chacun s'attribuant de son côté l'honneur de sa visite.
«Je t'en prie, dit Véra, ne viens pas m'interrompre à tout propos lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intéresser, et ce qu'il faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.
—Mais, répliqua Berg, les hommes aiment parfois à causer entre eux de choses sérieuses, et...»
Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible de s'y asseoir sans en déranger la savante symétrie. Cependant Berg fut obligé, bon gré mal gré, de la rompre; mais, après avoir magnanimement avancé un fauteuil et reculé un canapé en l'honneur de leur hôte, il en éprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et sa femme, enchantés dans leur for intérieur de l'heureux début de leur soirée, s'employèrent à l'envi, et en s'interrompant mutuellement, à entretenir de leur mieux leur invité.
Véra ayant décidé, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout parler de l'ambassade française, aborda ce thème de prime abord, tandis que Berg, convaincu de la nécessité de traiter un plus grave sujet, lui coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et passa, tout doucement, de la guerre, envisagée à un point de vue général, à ses combinaisons personnelles, à la proposition qu'on lui avait faite de prendre une part active à cette campagne, et aux motifs qui la lui avaient fait refuser. Malgré le décousu de leur causerie et le dépit que Véra ressentait contre son mari pour s'être permis de l'interrompre, le ménage rayonnait de joie, en voyant que leur soirée, bien lancée, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant éclairage, sa table à thé et ses conversations à bâtons rompus, à toutes les réunions du même genre.
Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supériorité et de protection perçait dans sa façon d'être avec eux. Peu après, un colonel et sa femme, un général et les Rostow firent leur apparition; la soirée s'élevait donc au rang d'une vraie soirée! Les allées et venues causées par ces nouveaux invités, par l'échange des saluts, des phrases sans suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le ménage Berg. Tout se passait chez eux comme partout: le général, qui ressemblait, à s'y méprendre, à tous les généraux, accorda de grands éloges à l'appartement, tapa amicalement sur l'épaule de Berg, et, s'occupant aussitôt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de boston, s'assit à côté du comte Rostow, le plus marquant des invités. Les vieux se réunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes gens se groupèrent ensemble. Véra s'installa à la table de thé, tout couverte de corbeilles d'argent pleines de pâtisseries identiquement semblables à celles qu'on avait mangées l'autre soir chez les Panine; en un mot, la soirée des Berg était, à leur satisfaction manifeste, semblable en tous points à toutes les autres soirées.
Pierre eut l'avantage d'être désigné pour la partie de boston avec le vieux comte, le général et le colonel. Il se trouva, par hasard, placé en face de Natacha et fut frappé du changement survenu en elle depuis le bal; elle ne disait mot et aurait été presque laide, sans l'expression de douceur et d'indifférence répandue sur ses traits. «Qu'a-t-elle?» se demanda-t-il. Assise à côté de sa soeur, elle répondait à Boris du bout des lèvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et de compter cinq levées, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un bruit de pas suivi d'un échange de compliments, et son regard, se portant involontairement sur Natacha, il resta stupéfait: «Qu'est-ce que cela veut dire?» se demanda-t-il.
La tête relevée, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, elle parlait au prince André, qui, debout devant elle, la regardait d'un air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait de nouveau transfigurée, et elle avait retrouvé toute la beauté qu'elle semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'était bien la Natacha du bal!
Le prince André s'approcha de Pierre, qui, découvrant en lui une expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui connaissait pas, employa le temps que dura la partie à les examiner l'un et l'autre. «Il se passe quelque chose de grave entre eux,» se dit-il, et un mélange de regret et de joie l'émut au point de lui faire oublier son propre malheur.
Les six robs terminés, il reprit toute sa liberté d'action, le général lui ayant déclaré qu'il n'était pas permis de jouer aussi mal que lui. Natacha causait avec Sonia et Boris, Véra avec le prince André. Elle avait remarqué ses assiduités auprès de Natacha et jugea nécessaire de profiter de la première occasion favorable pour lui lancer des allusions transparentes sur l'amour en général et sur sa soeur en particulier. Le sachant très intelligent, elle tenait à expérimenter sur lui sa fine diplomatie; aussi était-elle enchantée d'elle-même et tout entière aux plus éloquents développements, lorsque Pierre vint leur demander la permission de se mêler à leur conversation, à moins qu'il ne s'agît entre eux d'un grave mystère, et remarqua avec surprise l'embarras de son ami.
«Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pénètre et apprécie du premier coup la différence des caractères, que pensez-vous de Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle pensait à elle-même), rester à tout jamais fidèle à celui qu'elle aurait aimé? Car c'est là le véritable amour. Qu'en dites-vous, prince?
—Je la connais trop peu, répondit le prince André, cachant son embarras sous un sourire railleur, pour résoudre une question aussi délicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqué que moins une femme plaît, plus elle est fidèle.
—Vous dites vrai... mais c'était bon, prince, de notre temps,» reprit Véra, qui aimait à parler de «son temps» comme tous les esprits bornés qui sont persuadés que la nature des personnes se transforme avec les années, et qui s'imaginent savoir à quoi s'en tenir mieux que personne sur les singularités de leur époque.... «Aujourd'hui, la jeune fille a tant de liberté, que le plaisir d'être courtisée étouffe souvent chez elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est très sensible.» Ce retour à Natacha fut désagréable au prince André, qui tenta de se lever; mais Véra le retint, en lui souriant avec plus de grâce encore: «Elle a été courtisée plus que personne; mais jusqu'à ces derniers temps, personne n'était parvenu à lui plaire. Vous le savez bien, comte, continua-t-elle en s'adressant à Pierre; et même Boris, soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, était aussi parti pour le pays du Tendre.... Vous êtes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?
—Oui, je le connais.
—Il vous aura sans doute confessé son amour d'enfant pour Natacha?
—Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince André en devenant écarlate.
—Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimité mène quelquefois à l'amour; «cousinage, dangereux voisinage,» n'est-ce pas?
—Oh! sans contredit,» répondit le prince André.
Et il se mit à plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la prudence qu'il devait apporter, à Moscou, dans ses rapports avec ses cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena à l'écart.
«Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son émotion et du regard qu'il avait jeté sur Natacha.
—Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait de la paire de gants que tout franc-maçon devait offrir à celle qu'il jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!» et, les yeux brillant d'un éclat étrange, laissant percer dans ses mouvements une secrète agitation, il alla s'asseoir près de Natacha.
Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soirée, reproduction fidèle de toutes les autres soirées, était un vrai succès: les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une aiguille; le général élevait la voix pendant le jeu, et le samovar et les pâtisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait à ce parfait ensemble un détail qui l'avait frappé dans les autres réunions: une discussion animée entre hommes, sur un sujet grave et intéressant. Pour son bonheur, le général ne tarda pas à en mettre un sur le tapis, et il appela Pierre à la rescousse dans un débat qui venait de s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!