XXII

Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince André se rendit chez les Rostow; il y dîna et y passa la soirée.

Chacun avait d'autant plus facilement deviné pourquoi et pour qui il restait, qu'il ne s'en cachait en aucune façon. Natacha, transportée d'un bonheur exalté, se sentait à la veille d'un événement solennel; et toute la maison partageait cette impression. La comtesse étudiait Bolkonsky d'un regard mélancolique et sérieux, pendant qu'il causait avec sa fille, et se mettait bien vite à parler de choses et d'autres lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha seule ou de la gêner en restant, et Natacha pâlissait d'angoisse lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tête-à-tête avec lui. Sa timidité l'étonnait: elle devinait qu'il avait une confidence à lui faire et qu'il ne pouvait s'y décider.

Lorsque le prince André les eut quittés, sa mère s'approcha d'elle:

«Eh bien? lui dit-elle tout bas.

—Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien à présent, je ne puis rien dire!...» Et cependant ce même soir, émue et terrifiée, les yeux fixes, couchée auprès de sa mère, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses questions sur Boris et sur l'endroit où elle et les siens avaient l'intention de passer l'été: «Jamais, jamais, je n'ai éprouvé rien de pareil à ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur! Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?

—Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.

—Comment, dormir?... quelle absurdité! Maman, maman, cela ne m'est jamais arrivé, poursuivit-elle, surprise et effrayée de ce sentiment qu'elle éprouvait pour la première fois.... Aurions-nous jamais pu prévoir cela?»

Natacha, bien qu'elle fût fermement convaincue qu'elle s'était subitement éprise du prince André, lors de sa visite à Otradnoë, ne pouvait cependant surmonter une certaine appréhension que lui causait ce bonheur étrange et en réalité si inattendu:

«Et il a fallu qu'il vînt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous rencontrassions à ce bal, où je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait être ainsi.... Alors même que je venais à peine de l'entrevoir, j'ai ressenti là quelque chose de tout particulier.

—Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? répète-les, dit la mère, qui restait pensive et se rappelait un quatrain écrit par le prince André sur l'album de sa fille.

—Maman, n'est-ce pas honteux d'épouser un veuf?

—Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont écrits dans le ciel.

—Ah! maman, chère petite maman, comme je vous aime! comme je suis heureuse!» s'écria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et d'émotion.

Ce même soir, le prince André faisait à Pierre la confidence de son amour et de sa résolution d'épouser Natacha.

Il y avait un grand raout chez la comtesse Hélène: l'ambassadeur de France, le prince étranger, devenu depuis peu l'hôte assidu de la maîtresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout depuis que, grâce sans doute aux longues visites du prince étranger chez la comtesse, il avait été nommé chambellan, il était sujet à de continuels accès d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes pensées d'autrefois sur le néant des choses humaines lui revenaient plus sombres que jamais, ravivées par la vue des progrès de l'amour entre Natacha, sa protégée, et le prince André, son ami, et par le contraste entre leur situation et la sienne. Il s'efforçait de ne penser ni à eux ni à sa femme, et revenait toujours, malgré lui, aux questions qui l'avaient déjà si fort tourmenté; de nouveau, tout lui paraissait puéril, comparé à l'éternité, et de nouveau il se demandait: «À quoi tout cela mène-t-il?» Nuit et jour il s'acharnait à ses travaux de franc-maçon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsédait. Un soir, après avoir quitté entre onze heures et minuit l'appartement de sa femme, il venait de remonter dans son cabinet imprégné de l'odeur du tabac; enveloppé d'une robe de chambre usée et sale, il copiait les constitutions des loges écossaises, lorsque le prince André entra inopinément chez lui.

«Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous voyez,» ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver dans une occupation quelconque un remède aux infortunes de la vie.

Le prince André, la figure rayonnante et transfigurée par la joie, ne remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrêta en souriant devant lui:

«Écoute, mon cher; hier j'étais sur le point de te raconter tout, et aujourd'hui j'y suis décidé; c'est pour cela que me voici. Je n'ai jamais éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!»

Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa lourde personne, sur le canapé à côté du prince André:

—De Natacha Rostow? Est-ce cela?

—Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et pourtant ces souffrances m'étaient chères! Jusqu'ici je ne vivais pas: aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle m'aimer?... Je suis trop âgé!... Voyons, parle, tu ne dis rien!

—Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? répondit Pierre, en se levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai trésor, un trésor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!

—Mais elle?

—Elle vous aime.

—Pas de folies! répliqua le prince André en souriant et en le regardant dans les yeux.

—Elle vous aime, je le sais, s'écria Pierre avec dépit.

—Écoute, il faut que tu m'écoutes! lui dit le prince André en le prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, et il faut que j'épanche le trop-plein de mon coeur.

—Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.»

Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air maussade fit place à une satisfaction réelle, tandis qu'en écoutant le prince André il le voyait devenu un autre homme. Où étaient son marasme, son mépris de la vie, ses illusions perdues? Pierre était le seul avec qui il pût parler à coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complète; il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait désormais sans aucune crainte, l'impossibilité de sacrifier le bonheur de son existence aux caprices de son père, son espoir de l'amener à approuver son mariage et à aimer Natacha, et, en cas de refus, sa résolution bien arrêtée de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce sentiment si violent, si étrangement nouveau, qui l'avait envahi tout entier et dont il n'était plus le maître:

«Je me serais moqué de celui qui m'eût assuré, il y a quelques jours encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitiés pour moi: l'une qu'elle remplit toute seule, et là est le bonheur, la lumière, l'espérance; l'autre où elle n'est pas, et là règnent la désolation et les ténèbres....

—Ténèbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.

—Je ne puis m'empêcher d'aimer la lumière, c'est plus fort que moi; et je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en réjouis!

—Oui, oh oui!»

Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. À mesure que s'éclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de plus en plus sombre et désolé.

Le mariage du prince André ne pouvant se faire sans la permission de son père, il partit le lendemain même pour la campagne.

Le vieux prince reçut la communication de son fils avec une apparente tranquillité, qui ne faisait que cacher une irritation intérieure des plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils désirât changer d'existence, y introduire un élément nouveau, lorsque sa vie, à lui, s'approchait de sa fin: «On aurait pu me laisser la terminer à ma guise.... Après moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,» se disait-il. Il employa pourtant envers le prince André sa tactique habituelle dans les cas particulièrement graves; il examina la question avec calme et essaya de lui prouver: premièrement, que son choix n'offrait rien de brillant, quant à la famille et à la fortune; secondement, que, n'étant plus de la première jeunesse, et sa santé exigeant des soins (le vieux appuya sur ce dernier mot), cette fillette était trop jeune pour lui; troisièmement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains de sa nouvelle femme? quatrièmement enfin: «Je te supplie, ajouta-t-il en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout à un an! Va à l'étranger, rétablis ta santé, cherches-y un gouverneur allemand pour le prince Nicolas, et, une fois l'année écoulée, si ton amour, ta passion, ton entêtement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon dernier mot, mon dernier!» dit-il d'un ton péremptoire, qui témoignait de son inébranlable détermination. Il espérait que l'épreuve exigée serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune fille ne résisteraient à une année d'attente. Le prince André devina sa pensée et se décida à se soumettre à sa volonté.

Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis sa soirée chez les Rostow, lorsqu'il retourna à Pétersbourg avec l'intention bien arrêtée de se déclarer.

Natacha avait, le lendemain des confidences faites à sa mère, passé sa journée à attendre le prince André; il ne vint pas, et les jours se succédèrent sans qu'il donnât signe de vie. Ne sachant rien de son départ, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre aussi avait disparu.

À mesure que les journées s'écoulaient ainsi, elle refusait de sortir, errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et désolée. Plus de confidences à sa mère et à Sonia; rougissant et s'irritant au moindre mot, il lui semblait que chacun connaissait ses déceptions et qu'elle était devenue pour tous un objet de risée ou de pitié. Une douleur sincère ne tarda pas à se joindre à celle de l'amour-propre froissé et augmenta l'intensité de sa déception.

Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la calmer. Natacha l'interrompit avec colère: «Plus un mot, maman, je n'y pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voilà tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant à maîtriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; à présent, je suis redevenue tranquille... je suis calme!»

Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus que toutes les autres et qui, d'après elle, lui portait bonheur chaque fois qu'elle la mettait; dès le matin elle reprit ses occupations habituelles, après les avoir complètement négligées depuis le bal. Ayant pris sa tasse de thé, elle alla dans la grande salle, qui était d'une excellente sonorité, et se remit à ses études de solfège. Au bout d'un moment, elle se plaça juste au milieu de la pièce, et répéta un de ses passages favoris, en s'écoutant elle-même et en jouissant du charme imprévu qu'elle trouvait à ses notes sonores et perlées, qui s'élançaient une à une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et revenaient mourir tout doucement sur ses lèvres. «Pourquoi tant penser au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand même!...» et elle se mit à marcher de long en large sur le parquet du salon, en posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. En passant devant une glace, elle s'y regarda. «Voilà comme je suis, semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de personne,» Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant à un retour d'admiration pour sa petite personne, ce qui lui était du reste fort habituel et très agréable. «Natacha est une créature ravissante, se disait-elle, en prêtant ses paroles à un être masculin de pure fiction, sa voix est superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal à personne, laissez-la donc en paix!...» Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandée, et elle en fit aussitôt l'expérience.

La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: «Y sont-ils?» Cette voix l'arracha à la contemplation de sa charmante personne; l'oreille tendue, attirée par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace qu'elle regardait encore. C'étaitlui! Elle en était sûre, quoique les portes fussent fermées et que l'on perçût le bruit des pas qui se rapprochaient.

Pâle, hors d'elle-même, elle se précipita dans le salon: «Maman, Bolkonsky est arrivé; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne veux pas... souffrir! Que dois-je faire?» La comtesse n'avait pas encore eu le temps de répondre, que le prince André entra, sérieux et ému. La vue de Natacha le transfigura; baisant la main à la mère et à la fille, il s'assit. «Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir,» dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitôt par le prince André, qui avait hâte de présenter ses excuses et ses explications.

«Je suis allé voir mon père; j'avais besoin de lui parler d'une affaire très grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je désirerais, ajouta-t-il après une seconde de silence et en regardant Natacha, causer avec vous, comtesse?»

Celle-ci baissa les yeux et soupira. «Je suis à vos ordres,» dit-elle.

Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux restaient obstinément fixés sur le prince André: «Quoi, maintenant, tout de suite, non, c'est impossible,» se disait-elle.» Il la regarda de nouveau, elle comprit qu'elle avait deviné juste et que son sort allait se décider!

«Va, Natacha, je t'appellerai,» lui dit tout bas sa mère.

Natacha lui adressa ainsi qu'à Bolkonsky un dernier regard suppliant et effaré..., et elle sortit.

«Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.»

La comtesse rougit et resta un moment sans répondre.

«Votre proposition, commença-t-elle d'un ton grave et avec embarras... votre proposition... nous est agréable, et je l'accepte: j'en suis charmée, et mon mari aussi, je l'espère; mais c'est elle, elle seule qui doit décider.

—Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptée... puis-je compter...?

—Oui!» et la comtesse lui tendit la main.

Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lèvres sur son front avec un mélange d'affection et d'appréhension; bien qu'elle fût prête à l'aimer comme un fils, cet étranger lui inspirait pourtant une certaine crainte.

«Mon mari fera comme moi, mais votre père? dit-elle.

—Mon père, auquel j'ai fait part de mon projet, a exigé pour condition à son consentement que le mariage n'eût lieu que dans un an. C'est ce que je tenais à vous dire.

—Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un peu long!

—Impossible autrement, reprit le prince André avec un soupir.

—Je vais vous l'envoyer,» et la comtesse quitta le salon. «Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous,» répétait-elle en cherchant sa fille. Sonia lui dit qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Natacha, assise sur son lit, pâle, les yeux secs et fixés sur les images, se signait rapidement et murmurait une prière. À la vue de sa mère, elle s'élança à son cou:

«Eh bien, maman, qu'y a-t-il?

—Va, il t'attend, il demande ta main, lui répondit la comtesse d'un ton qui lui parut sévère.... Va!»

Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, qui s'enfuyait, elle, avec joie!

Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle était entrée dans le salon; elle s'y arrêta immobile à la vue du prince André. «Est-ce possible que cet étranger, soit devenu tout pour moi?» se demanda-t-elle, et elle se répondit instantanément à elle-même: «Oui, tout! il m'est plus cher, à lui seul, que tout en ce monde!» Le prince André s'avança vers elle, les yeux baissés:

«Je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. Puis-je espérer?...»

Il la regarda et fut frappé de l'expression sérieuse et passionnée de son visage, qui semblait lui dire: «Pourquoi douter de ce que l'on ne peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes à exprimer ce que l'on sent?»

Elle se rapprocha et s'arrêta. Il lui prit la main et la baisa.

«M'aimez-vous? lui demanda-t-il.

—Oui, oui,» murmura-t-elle presque avec dépit, et, aspirant l'air avec effort comme si elle allait étouffer, elle éclata en sanglots.

«Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?

—Ah! c'est de bonheur,» dit-elle en souriant à travers ses larmes.

Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.

Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en continuant à plonger ses regards dans les siens.

«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille, pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne, que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?... Mais que m'a-t-il demandé?»

«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.

—Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous connaissez pas vous-même.»

Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de ses paroles.

«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur, continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un autre!» Et il s'efforça de sourire.

Natacha l'interrompit:

«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime! répéta-t-elle avec la conviction de la vérité.

—Le délai d'une année... poursuivit-il.

—Une année, toute une année! s'écria Natacha, qui venait seulement de se rendre compte du retard apporté à son mariage. Mais pourquoi cela?» Le prince André lui en expliqua les motifs. Elle l'écoutait à peine: «Et l'on ne peut rien y changer?» Il ne lui répondit pas, mais on ne lisait que trop sur son visage l'impossibilité de satisfaire à son désir.

«C'est affreux, c'est affreux! s'écria Natacha, en fondant en larmes. J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!» Elle leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mélange de sympathie et de surprise: «Non, non, je consens à tout! dit-elle, en cessant de pleurer; je suis si heureuse!» Son père et sa mère entrèrent à ce moment et bénirent les deux fiancés.

Il n'y eut point de cérémonie de fiançailles, et nul n'eut connaissance de leur engagement; tel était le désir du prince André, qui allait tous les jours chez les Rostow. Puisqu'il était seul la cause du retard, il devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et répétait à tout propos que Natacha était libre, mais que lui se considérait comme irrévocablement engagé par sa parole, et que si, dans six mois elle changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait constamment là-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que cela fût possible. Le prince André ne se conduisait pas, non plus en fiancé, il continuait à dire vous à sa fiancée et se bornait à lui baiser la main. À voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en mariage, et ils aimaient tous deux à se rappeler comment ils se jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'étaient encore que des étrangers l'un pour l'autre! «Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, maintenant ils étaient sincères et vrais.» La présence du futur causa tout d'abord une grande gêne dans la famille, qui le considérait comme un homme appartenant à un milieu différent du leur, et Natacha eut fort à faire pour familiariser les siens à le voir. Elle leur assurait avec fierté qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient point le craindre, qu'il était comme tout le monde, et que son extérieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua à lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'étendait avec étonnement sur les incidents qui avaient amené leur rapprochement et sur les nombreux présages qui l'avaient annoncé: l'arrivée du prince, André à Otradnoë, celle des Rostow à Pétersbourg, la ressemblance entre Natacha et son fiancé (remarquée par la vieille bonne lors de sa première visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince André en 1805, et plusieurs autres phénomènes de même importance.

Il régnait dans cet intérieur l'ennui poétique et silencieux qui entoure généralement les fiancés: de longues heures s'écoulaient parfois sans qu'une parole fût échangée entre eux, même en tête-à-tête. Ils causaient peu de leur avenir; le prince André redoutait ce sujet et se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent et ce qui ravissait Natacha, et lui répondit que son fils ne demeurerait pas avec eux.

«Pourquoi? lui dit-elle effrayée.

—Je ne saurais l'enlever à son grand-père, et puis....

—Je l'aurais tant aimé, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, vous tenez à nous épargner tout motif de blâme.»

Le vieux comte s'approchait fréquemment de son futur gendre, l'embrassait, et lui demandait conseil à propos de Pétia ou du service de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia craignait toujours de les gêner et s'étudiait à trouver des raisons plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mêmes en témoignassent un violent désir. Lorsque le prince André contait quelque chose, et il parlait bien, Natacha l'écoutait avec fierté et remarquait à son tour, avec un mélange de joie et d'anxiété, de quelle attention soutenue, de quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; «Que cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquiétude. Que veut-il y découvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?» Parfois, dans un de ses accès de folle et joyeuse humeur, elle aimait à l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus franchement, que c'était pour lui chose rare et que ces explosions de gaieté enfantine le ramenaient à son niveau. Son bonheur eût été complet si l'approche de leur séparation ne l'eût remplie d'effroi.

La veille de son départ, le prince André leur amena Pierre, qui depuis quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus et égaré. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se mirent à jouer aux échecs.

«Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince André subitement. Avez-vous de l'amitié pour lui?

—Oui, c'est un brave garçon, mais il est si comique, répondit Natacha, qui s'empressa d'appuyer cette appréciation par une kyrielle d'anecdotes sur sa distraction proverbiale.

—Je lui ai confié notre secret, car je le connais depuis l'enfance. C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,—et le prince André prit un ton grave,—promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce qui peut arriver! Vous cesserez peut-être de m'aimer... oui, je sais bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous arrive pendant mon absence....

—Que peut-il arriver?

—En cas de malheur, adressez-vous à lui, à lui seul, je vous en prie, pour demander aide et conseil. Il est distrait, étrange, mais c'est un coeur d'or!»

Personne dans la famille, pas même le prince André, n'aurait pu prévoir l'effet que cette séparation produisit sur Natacha. Agitée, les joues en feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-là dans l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la main pour la dernière fois, elle ne versa pas une larme. «Ne partez pas,» murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hésita une seconde, et longtemps, longtemps après, il se rappelait le son de sa voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intérêt à rien et répétant par intervalles: «Pourquoi m'a-t-il quittée?»

Au bout de quinze jours, à la grande surprise des siens, elle sortit aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y était tombée; et reprit sa vie et sa gaieté habituelles, mais comme les enfants dont une longue maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donné une nouvelle physionomie morale.

La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.

Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout, avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait sans se plaindre!

Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux mécontents, elle n'en sut pas davantage.

Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue:

«Chère et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre autrement que comme une grâce particulière du Seigneur, qui, dans son amour pour vous et votre excellente mère, tient à vous éprouver! Ah! chère amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous consoler, mais nous sauver du désespoir; elle peut seule nous expliquer ce qui sans son aide reste impénétrable à l'homme; pourquoi Dieu appelle-t-il justement à lui des êtres bons, nobles, heureux, et qui font le bonheur des autres, tandis que les êtres méchants, nuisibles, continuent à vivre et à être un fardeau pour tous? La première mort que j'ai vue a été celle de ma chère belle-soeur... elle produisit sur moi une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frère vous a été enlevé, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont toutes les pensées étaient la pureté même, nous avait quittés. Et que vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont écoulés depuis lors, et ma faible intelligence commence seulement à pénétrer le mystère de sa mort; j'y vois un témoignage manifeste de la miséricorde infinie de Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves constantes de l'amour sans bornes qu'il porte à sa créature. Il me semble que dans son angélique pureté elle aurait manqué de la force nécessaire pour remplir dignement ses devoirs de mère, tandis, que comme épouse elle a été irréprochable. Elle aura sans doute obtenu là-haut une place que je n'ose espérer pour moi et, nous a laissé, à mon frère surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de ce qu'elle y aura gagné, cette mort si précoce, si effrayante, a eu, malgré son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince André et sur moi! Ces pensées, que j'aurais chassées avec terreur à cette époque fatale, ne se sont développées en moi que plus tard, et à présent leur clarté a dissipé le doute dans mon coeur. Je vous écris tout cela, chère amie, pour qu'à votre tour vous ouvriez vos yeux et votre âme à la vérité évangélique, qu'est devenue la règle de ma vie. Il ne tombe pas un cheveu de notre tête sans la volonté de Dieu, et sa volonté est guidée par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes les circonstances de notre vie.

«Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain à Moscou? Je ne le pense pas, et, malgré toute la joie que j'aurais à vous voir, je ne le désire point: Buonaparte en est la cause! Vous voilà bien étonnée, mais voici l'explication: la santé de mon père faiblit visiblement; il ne peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilité naturelle est surtout excitée par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte soit devenu l'égal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort indifférente à ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de mon père avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et des honneurs rendus à Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me paraît persister à refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Français. Aussi, grâce aux opinions de mon père, grâce à son franc parler qui ne s'embarrasse de personne, grâce aux violentes discussions qui en seraient l'inévitable conséquence, prévoit-il qu'il aurait à Moscou des désagréments qui lui en rendraient le séjour difficile. Le bon résultat du traitement qu'il a entrepris se trouverait détruit, je le crains, par sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se décidera sous peu. Rien n'est changé dans notre intérieur, sauf que l'absence de mon frère s'y fait vivement sentir. Je vous ai déjà écrit qu'il était devenu tout autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu à la vie que maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui connais point d'égal. Il a compris que sa vie ne pouvait être finie, mais, d'un autre côté, sa santé s'est affaiblie au profit du moral, qui s'est relevé. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquiète! Aussi ai-je fort approuvé son voyage, et j'espère qu'il se rétablira. Vous me dites qu'il a fait sensation à Pétersbourg, qu'il y est cité comme un des jeunes gens les plus distingués, les plus intelligents et les plus travailleurs. Je n'en ai jamais douté, et vous excuserez cet orgueil de soeur, justifié par le bien qu'il a su répandre autour de lui, tant parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces éloges lui revenaient donc de droit. Je suis fort étonnée des inventions qui ont cours chez vous et qui parviennent de là à Moscou, sur son mariage, par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'André se décide jamais à se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa femme est profondément enraciné dans son coeur, et il ne voudra jamais remplacer sa chère défunte, ni donner une belle-mère à notre petit ange; la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire et lui convenir comme femme; à vous dire vrai, je ne le désire pas. Mais j'ai honte de mon bavardage; me voilà à la fin de la seconde feuille. Adieu, chère amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde! Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.

«Marie.»

La princesse Marie reçut dans le courant de l'été une lettre de son frère, datée de Suisse; André lui faisait part de la nouvelle imprévue et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette lettre respirait l'amour le plus exalté et témoignait la confiance la plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait n'avoir jamais aimé comme il aimait à présent, n'avoir jamais compris la vie jusque-là, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un mystère de ses intentions, lors de son séjour à Lissy-Gory, bien qu'il en eût parlé à son père; mais il avait craint, disait-il, de la voir user trop tôt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son consentement, car dans ce cas l'irritation causée pas ses tentatives infructueuses serait inévitablement retombée de tout son poids sur elle seule.

«La chose à cette époque, écrivait-il, n'était pas encore aussi mûrement décidée que maintenant, car mon père m'avait fixé le terme d'un an; six mois se sont écoulés, et ma décision reste inébranlable. Si les médecins et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprès de vous, mais mon retour est remis à trois mois. Tu connais les rapports qui existent entre mon père et moi. Je ne lui demande rien, j'ai été et serai toujours indépendant, mais agir contrairement à sa volonté, mériter par là sa colère lorsqu'il lui reste peut-être si peu de temps à vivre, m'enlèverait la moitié de mon bonheur. Je lui écris de nouveau; choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma lettre, et informe-moi comment il l'aura acceptée, ce qu'il en pense, et s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.»

Après bien des hésitations et bien des prières au bon Dieu, la princesse Marie fit ce qu'il lui demandait.

«Écris à ton frère, lui répondit son père après avoir pris connaissance de la lettre et sans se fâcher, qu'il patiente jusqu'à ma mort... ce ne sera pas long, et cela lui déliera les mains!»

La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en haussant la voix:

«Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parenté, ma foi! Sont-ils des gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mère à donner à Nicolouchka! Écris-lui de l'épouser demain s'il en a tellement envie, et moi j'épouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi... de belle-mère! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu déménageras chez lui... à la grâce de Dieu, par la gelée, par la gelée!...»

Il ne fut plus jamais question de ce sujet après cette violente sortie, mais le dépit causé par la faiblesse de son fils se trahissait à tout moment dans les relations du père avec sa fille; un nouveau thème d'inépuisables plaisanteries s'était ajouté aux anciens: le thème de la belle-mère et de son penchant personnel pour la jeune Française.

«Pourquoi ne l'épouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une charmante princesse!...»

Et Marie s'aperçut enfin avec stupeur que les attentions de son père envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractère, et qu'il trouvait du plaisir à passer de longues heures auprès d'elle. Elle rendit compte à son frère du triste résultat de sa démarche, en lui faisant toutefois espérer qu'elle réussirait à obtenir le consentement du vieux prince.

Le petit Nicolas, André et la religion étaient les seules joies, les seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans le fin fond de son coeur un rêve, une espérance mystérieuse qui la soutenait dans la vie et que les pèlerins qu'elle recevait à l'insu de son père avaient contribué à développer en elle. Plus elle vivait, plus elle étudiait la vie, et plus elle s'étonnait de l'aveuglement de ceux qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs désirs, de ceux qui souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal à la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son frère, qui avait aimé sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une autre femme, et son père s'opposer avec colère à ce choix qui lui paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et ils perdaient leur âme immortelle pour obtenir des jouissances qui passent comme un éclair. Non seulement nous ne le savons que trop par nous-mêmes, mais Jésus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre, nous a démontré que la vie n'est qu'un passage, une épreuve, et cependant nous nous y acharnons après le bonheur! Personne n'a donc compris cette vérité, se disait la princesse Marie, personne, excepté ces pauvres créatures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent à moi par l'escalier dérobé pour éviter mon père, non par crainte des mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation! Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne s'attacher à rien ni à personne, errer de lieu en lieu sous un nom d'emprunt, vêtu de la bure du pèlerin, ne point faire de mal, mais prier, prier toujours pour ceux qui persécutent comme pour ceux qui protègent: voilà le vrai, voilà la vie dans sa plus haute acception!

Parmi les femmes vouées à cette existence errante, il y en avait une qui inspirait à la princesse Marie un intérêt tout particulier. C'était une certaine Fédociouchka, petite, grêlée, âgée de cinquante ans environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait un cilice. Un soir que, à la faible lueur de la lampe des images, elle écoutait le récit des pérégrinations de sa protégée, la pensée que celle-ci avait seule trouvé la véritable voie s'empara si violemment de la princesse Marie, qu'elle résolut au fond de son coeur de suivre son exemple. Longtemps après le départ de Fédociouchka, elle resta plongée dans ses réflexions et décida, malgré l'étrangeté de cette résolution, qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce désir à son confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et, prétextant un cadeau à faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit à elle-même le costume complet, la chemise de bure, les chaussures nattées, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrêtée devant la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait souvent, avec hésitation, si le moment n'était pas déjà venu mettre son projet à exécution.

Que de fois elle avait été tentée de tout abandonner et de s'enfuir avec ces femmes, dont les récits naïfs, répétés machinalement et à satiété, avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un sens profond et mystérieux! Elle se voyait déjà cheminant avec Fédociouchka sur une route poudreuse, le bâton à la main, vêtues toutes deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les épaules, et traînant leur vie errante, de pèlerinage en pèlerinage, détachées de tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni désirs!

«Je m'arrêterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de m'attacher à un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi jusqu'à ce que mes pieds se refusent à me porter; alors je me coucherai pour mourir n'importe où, et je trouverai enfin ce refuge de paix où il n'y a ni douleur ni regrets, où règnent la joie et la béatitude éternelles!»

Mais, à la vue de son père et de l'enfant, ses résolutions faiblissaient, et, versant en secret des larmes amères, elle s'accusait d'être une grande pécheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.

La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute consistait dans l'absence de travail. Cette même prédisposition se retrouve dans l'homme déchu, mais il ne saurait être inactif, non seulement à cause de l'anathème qui pèse sur lui et qui l'oblige à gagner son pain à la sueur de son front, mais encore par suite de l'essence même de sa nature morale. Une voix secrète l'avertit qu'il devient coupable en s'abandonnant à la paresse, et cependant s'il pouvait, en restant oisif, être utile et remplir son devoir, il jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est cependant ainsi que toute une classe de la société, celle des militaires, vit dans une oisiveté relative, qui leur est d'autant plus permise qu'elle leur est imposée, et qui a toujours été pour eux le grand attrait du service.

Depuis l'année 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances dans le même régiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait passé.

Il était devenu un bon garçon, avec les formes un peu rudes, que ses connaissances de Moscou auraient peut-être trouvées «mauvais genre»; mais, estimé et aimé comme il l'était de ses camarades, de ses inférieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules les fréquentes lettres qu'il avait reçues en dernier lieu de sa mère, des lettres pleines de doléances sur l'état précaire des finances de la famille, où elle l'engageait à revenir faire la joie de ses vieux parents, troublaient sa quiétude habituelle.

Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher à ce milieu où, à l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si tranquillement; il pressentait que, tôt ou tard, il serait forcé de rentrer dans ce dédale d'affaires embrouillées, de comptes à réviser, de querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde extérieur, auquel se joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite. Tout cela l'effrayait; c'était confus, enchevêtré, difficile, et rendait ses réponses, qui commençaient par: «Ma chère maman,» et se terminaient par les mots consacrés: «Votre obéissant fils,» froides et muettes sur ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha était fiancée à Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du vieux prince, était remis à un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle était sa préférée, et il regrettait vivement, à son point de vue de hussard, de n'avoir pas été là pour donner à entendre à Bolkonsky que cette alliance n'était pas déjà un si grand honneur, et que, si son amour était sincère, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de père. Demanderait-il un congé pour revoir Natacha? Il hésita, car c'était l'époque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des complications qui l'attendaient le décida à rester; mais, dans le courant du printemps, il reçut une nouvelle lettre de sa mère, une lettre écrite à l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de les rejoindre: leur état de fortune exigeait qu'il s'en occupât, autrement tout serait vendu à l'encan, et on se trouverait sur la paille! Le comte, par bonté et par faiblesse, avait une confiance absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout s'en allait à la dérive: «Au nom du ciel, viens à notre secours sans plus tarder, si tu tiens à mettre un terme à notre malheureuse situation.»

Cette lettre eut le résultat désiré: Nicolas comprit, avec le bon sens des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus à balancer et qu'il fallait partir!

Après sa sieste habituelle de l'après-midi, il fit seller son vieux Mars, un étalon vicieux qu'il n'avait pas monté depuis quelque temps, l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard, il annonça à Lavrouchka, devenu son serviteur, et à ses camarades rassemblés chez lui, qu'il allait demander un congé pour revoir ses parents. S'éloigner avant de savoir s'il serait promu au grade de capitaine ou décoré de Sainte-Anne pour les dernières manoeuvres, cela lui semblait aussi étrange que de se dire qu'il partirait sans avoir vendu au comte Goloukhovsky la troïka de chevaux rouans que le comte lui marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait parié vendre deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donné par les hussards à Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient de fêter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu si tranquille pour se retrouver en plein désordre et en plein désarroi! Le congé lui fut accordé. Ses camarades de régiment et de brigade lui offrirent un dîner, à quinze roubles par tête, avec musique et choeurs; Rostow et le major Bassow dansèrent le «trépak»; les officiers, plus gris les uns que les autres, le bernèrent, l'embrassèrent et le laissèrent choir; les soldats du 3ème escadron en firent autant en criant hourra! puis ils le couchèrent dans son traîneau, et on lui fit escorte jusqu'au premier relais.

Pendant la première moitié de son voyage, de Krementchoug à Kiew, Rostow fut tout entier à son escadron, mais plus il avançait, plus la troïka de ses chevaux rouans et la figure du maréchal des logis s'effaçaient insensiblement de son esprit, pour céder la place à une curiosité inquiète. Que trouverait-il à Otradnoë, qu'il entrevoyait de plus en plus nettement à mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette sensation toute morale était soumise chez lui à la loi qui régit la chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de pourboire au postillon, et, une fois arrivé devant le perron, il sauta d'un bond hors de son traîneau, avec une émotion indicible.

Lorsque la première ivresse du retour se fut calmée, il ressentit ce malaise indéfinissable que laisse après elle la froide réalité, toujours au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit même à regretter la hâte fiévreuse qu'il avait mise à son voyage, puisqu'il ne trouvait auprès des siens aucune nouvelle jouissance. Peu à peu, cependant, Nicolas se réhabitua à cet intérieur de famille où presque rien n'était changé. Père et mère avaient vieilli; une vague inquiétude, une certaine mésintelligence, inconnues jusque-là et causées par leurs embarras d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait vingt ans; sa beauté était en pleine fleur, elle ne pouvait plus embellir, et, telle qu'elle était, elle charmait tous les regards. Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour, et cet amour si fidèle, si dévoué, comblait de joie le hussard. Pétia et Natacha le surprirent par le changement qui s'était opéré en eux; le petit garçon, qui venait d'avoir treize ans, était joli de figure, grandi, intelligent, espiègle, et sa voix commençait à muer. La transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant des yeux, il lui disait en riant:

«Sais-tu bien que tu n'es plus toi?

—Suis-je donc enlaidie?

—Au contraire, et quelle dignité, madame la princesse! ajouta-t-il tout bas.

—Oui, oui,» dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitôt tout son roman avec le prince André, depuis l'apparition du prince à Otradnoë. En lui montrant sa dernière lettre, elle lui dit:

«Es-tu content? Quant à moi, je suis si heureuse et me sens si calme!

—C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au moins bien éprise?

—Que te dirai-je? Je l'ai été de Boris, de mon professeur de chant, de Denissow, mais ceci ne ressemble en rien à tout Je reste. Je suis tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait être meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la même chose qu'autrefois!»

Nicolas lui exprima son déplaisir sur le retard apporté au mariage, et Natacha lui répondit que c'était indispensable, qu'elle-même avait insisté pour que cela fût ainsi, désirant avant tout ne pas entrer dans la famille de son fiancé contre la volonté de son père. «Tu n'y comprends rien,» ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut.

En l'étudiant à son insu, il ne parvenait pas à découvrir chez elle la moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiancée qui pleure l'absence de son futur. D'humeur égale et gaie, son caractère était le même que par le passé, et il en arrivait à douter que son mariage fût aussi définitivement arrêté qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince André, et il commençait à croire que quelque chose, sans qu'il pût dire quoi, clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on point fait de fiançailles? Comme il en causait un jour à coeur ouvert avec sa mère, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au fond de son coeur elle partageait sa façon de penser, et que cet avenir ne lui inspirait pas de sécurité.

«Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince André, avec ce ton fâché que presque toutes les mères prennent involontairement lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il écrit qu'il ne peut revenir avant décembre. Qu'est-ce qui peut le retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sûr, car sa santé est loin d'être bonne. N'en dis rien au moins à Natacha: tant mieux qu'elle soit gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle reçoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste, qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera heureuse!...» Ainsi se terminaient chaque fois les doléances de la comtesse.

À la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et préoccupé pendant quelques jours. L'inévitable nécessité qui s'imposait à lui, pour complaire à sa mère, d'entrer dans les ennuyeux détails de l'administration des biens, le tourmentait au delà de toute expression; aussi résolut-il, le surlendemain de son arrivée, d'en finir sans plus tarder et d'avaler au plus tôt cette amère pilule. Les sourcils froncés et la mine renfrognée, il se dirigea, sans répondre aux questions qu'on lui adressait, vers l'aile du château habitée par Mitenka et lui demanda à voir les «comptes de toute la fortune». Ce qu'étaient ces «comptes de toute la fortune», Nicolas lui-même l'ignorait, et Mitenka, terrifié et stupéfait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications furent-elles des plus embrouillées. Le starosta, l'adjoint du maire du village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre, entendirent tout à coup, avec effroi, mais non sans une certaine satisfaction, les éclats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus en plus violents et qui étaient accompagnés d'une volée d'injures tombant dru comme grêle:

«Brigand, créature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai!» etc.

Puis, à la satisfaction et à l'effroi toujours croissants des auditeurs, ils virent Nicolas, la figure rouge de colère, les yeux injectés de sang, traîner Mitenka par le collet et le pousser au dehors à grands coups de pied et de genou, tout en lui criant à tue-tête:

«Va-t'en, misérable, va-t'en, débarrasse-moi de ta présence!

Mitenka, lancé en avant, dégringola les six marches du perron pour aller tomber dans un massif (ce massif était le refuge habituel et inviolable des gens d'Otradnoë, quand ils se trouvaient en faute; le régisseur lui-même, quand il revenait gris de la ville, profitait parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient éprouvé la vertu).

La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleversées, entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'où s'échappait la vapeur d'un samovar et où se dressait un grand lit, sur lequel s'étalait une couverture piquée composée de chiffons d'étoffes de toutes couleurs. Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina résolument vers la maison.

La comtesse ne tarda pas à apprendre, par les femmes de chambre, ce qui venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquiétant de l'impression que cette scène avait pu produire sur son fils, elle alla à plusieurs reprises coller l'oreille à porte de sa chambre, où elle l'entrevit fumant silencieusement une pipe.

«Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte à son fils; tu t'es emporté à tort, Mitenka m'a tout conté.

—Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans ce monde de fous.

—Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles, mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regardé la page suivante.

—Écoutez, mon père, c'est un voleur, un misérable, je le sais, et ce que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le désirez, je ne lui en reparlerai plus.

—Non, mon âme, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis vieux, et...» Le comte s'arrêta embarrassé; il savait mieux que personne qu'il était un mauvais administrateur, et responsable par conséquent, devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les réparer.

«Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon père, pardonnez-moi si ma conduite vous a fâché.... Que le diable emporte tous les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur «les pages suivantes»! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait «paroli à six levées»; mais, quant aux reports d'une page à une autre, je n'y comprends goutte!» Et il se jura à lui-même de ne plus se mêler de rien. Un jour cependant, sa mère lui demanda conseil; elle avait une lettre de change de deux mille roubles qu'elle avait prêtés dans le temps à Anna Mikhaïlovna. Comment agirait-il en cette circonstance?

«C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhaïlovna, ni Boris, mais ils ont été traités par nous en amis, et ils sont pauvres. Voilà donc ce qu'il nous reste à faire!» Et il déchira la lettre de change devant sa vieille mère, qui en sanglota de joie. À dater de ce jour, Nicolas, pour occuper ses loisirs, se passionna pour la chasse à courre, établie chez eux sur un très grand pied.

Les premières gelées blanches emprisonnaient sous leurs minces couches la terre trempée par les pluies d'automne; l'herbe foulée, tassée, tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravagés par le bétail, où les chaumes brunis des grands blés d'été se mariaient avec les teintes pâles des blés du printemps, entrecoupés par les bandes rougeâtres du sarrasin. Les forêts, formant encore à la fin d'août des îlots d'une épaisse verdure, entourés de champs moissonnés et de terres noires ensemencées, s'étaient dorées et rougies, et se détachaient, en nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune blé qui commençait à pousser. Le lièvre changeait de pelage, les jeunes renards se dispersaient de côté et d'autre, et les louveteaux avaient dépassé la taille d'un grand chien. C'était le plus beau moment de la chasse. La meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle fût bien entraînée, avait déjà été mise sur les dents, au point qu'il fut décidé en grand conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16 septembre, on partirait en chasse en commençant par Doubrava, où l'on était sûr de trouver une portée entière de louveteaux.

Dans la journée du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais vers le soir l'air s'adoucit et il dégela; aussi lorsque, le 18 de grand matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la voûte grise du ciel semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes à peine visibles du brouillard tombaient sans bruit sur les branches dépouillées, y scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles qui s'en détachaient une à une. La terre du jardin, noire comme du jais, reluisait toute mouillée et se confondait à quelques pas avec le linceul terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette senteur particulière aux forêts en automne, lorsque tout se flétrit et se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large arrière-train, aux grands yeux à fleur de tête, apercevant son maître, se leva, s'étira, se coucha comme un lièvre, et, se relevant tout à coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure, pendant qu'un lévrier, la queue relevée, accourant du parterre à fond de train, venait se frotter contre ses jambes.

«Oh hoï!» fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri d'encouragement du chasseur où se mêlent les notes basses et aiguës, et l'on vit surgir, de derrière l'angle de la maison, Danilo le veneur, le visage ridé, et les cheveux gris coupés à la mode des Petits-Russiens. Il tenait à la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus parfaite indépendance et ce profond dédain pour toutes choses, qu'on ne rencontre en général que chez les chasseurs. Il ôta son bonnet tcherkesse devant son maître, en conservant la même expression dédaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien que ce grand gaillard, avec son extérieur hautain, était son homme, son chasseur à lui.

«Eh! Danilo!» s'écria-t-il, dominé par la passion irrésistible de la chasse, par cette journée faite à plaisir, par la vue de ses chiens et de son chasseur, et sans plus songer à ses résolutions précédentes, comme l'amoureux à genoux devant l'objet aimé.

«Qu'ordonnez-vous, Excellence?» répondit une voix de basse, une vraie voix de diacre, enrouée à force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs et brillants se fixèrent sur le maître, redevenu silencieux: «Y résistera-t-il?» semblait dire ce regard.

«Bonne journée, hein! pour chasser à courre, dit Nicolas en caressant les oreilles de Milka.

—Ouvarka est allé écouter à la pointe du jour, reprit la voix de basse après une pause; il dit qu'elle a passé dans le bois réservé d'Otradnoë, ils y ont hurlé.»

Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y était rentrée avec ses louveteaux; ce bois, détaché du reste du domaine, était situé à deux verstes.

«Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amène-moi Ouvarka!

—Comme il vous plaira.

—Attends un peu, ne leur donne pas à manger.

—Entendu!»

Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de Nicolas. Danilo était de taille moyenne, et pourtant, chose étrange, il produisait dans une chambre le même effet qu'aurait produit un cheval ou un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforçait de parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose, et se hâtait de vider son sac, pour retourner au grand air et échanger le plafond qui l'oppressait contre la voûte du ciel.

Après avoir terminé son interrogatoire et s'être bien fait répéter que la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-même se mourait d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au moment où le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle n'était ni coiffée ni habillée, mais enveloppée seulement du grand châle de la vieille bonne.

«Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en doutais, car il faut profiter d'une journée pareille!

—Oui, répondit à contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse sérieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Pétia ni Natacha. Nous quêtons le loup, ça t'ennuiera.

—Au contraire, et tu le sais bien: c'est très mal à toi, tu fais seller les chevaux, et tu ne nous dis rien!

—Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Pétia, qui avait suivi sa soeur.

—Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!

—J'irai, j'irai quand même, reprit Natacha d'un ton décidé.

—Danilo, fais seller mon cheval, et dis à Mikaïlo d'amener ma laisse de lévriers.»

Danilo, déjà mal à l'aise et gêné de se trouver dans une maison, fut encore plus décontenancé de recevoir des ordres de la demoiselle, et il essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa jeune maîtresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque mouvement.

Le vieux comte, dont la chasse avait toujours été tenue sur un grand pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains de son fils; mais ce jour-là, 18 septembre, se sentant de bonne humeur, il se décida à y prendre part.

L'équipage de chasse et les chasseurs se trouvèrent bientôt réunis devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et préoccupé, passa devant Pétia et Natacha, sans faire attention à ce qu'ils lui disaient.... Pouvait-on, en cet instant solennel, penser à des futilités? Il examina tout en détail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son alezan Donetz, et, sifflant à lui sa laisse de chiens, il franchit l'enclos, pour se diriger à travers champs vers le bois d'Otradnoë. Un domestique d'écurie menait par la bride une jument bai brun, à crinière blanche, appelée Viflianka: c'était la monture du vieux comte, qui devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqué.

Cinquante-quatre chiens courants, quarante lévriers et plusieurs chiens en laisse, accompagnés de six veneurs et d'un grand nombre de valets de chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs à cheval. Chaque chien connaissait son maître et répondait à son nom; chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait à faire et l'endroit où il devait se poster.

Dès que les cavaliers eurent dépassé l'enceinte, ils débouchèrent en silence sur la grande route et s'engagèrent sur les prairies, dont leurs chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien flâneur qu'un valet rappelait à son devoir.

À une verste de distance, cinq autres chasseurs, à cheval, émergèrent tout à coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux premiers: ils avaient à leur tête un beau vieillard, de belle prestance, portant une longue et épaisse moustache grise.

«Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.

—Affaire sûre!... en avant, marche! Je le savais bien, répondit le nouveau venu, petit propriétaire voisin des Rostow et quelque peu leur parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison, morbleu! Affaire sûre!... en avant, marche! dit-il en répétant son expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik m'a annoncé que les Ilaguine sont en chasse du côté de Korniki, et alors il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la portée sous le nez.... Affaire sûre! en avant, marche!

—J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?» lui demanda Nicolas.

L'ordre en fut donné, et les deux cavaliers s'avancèrent côte à côte. Natacha, enveloppée dans son châle, qui laissait à peine entrevoir ses yeux brillants et sa figure animée, les rejoignit bientôt, suivie de Pétia, de Mikaïlo, le chasseur, et d'un valet d'écurie qui remplissait auprès d'elle les fonctions de garde du corps. Pétia riait sans rime ni raison et agaçait sa monture par de légers coups de cravache. Natacha, gracieuse et ferme en selle, modérait d'une main assurée l'ardeur de son arabe, à la robe noire et lustrée.

Le «petit oncle» lança de côté un regard mécontent sur la jeunesse, car la chasse au loup était une entreprise sérieuse, qui ne comportait aucune espièglerie.

«Bonjour, petit oncle! nous sommes des vôtres, s'écria Pétia.

—Bonjour, bonjour, n'écrasez pas les chiens, répliqua sévèrement le vieux.

—Nicolas, quel trésor de bête que Trounila! Il m'a reconnue, dit à son tour Natacha, qui faisait des signes à son chien favori.

—D'abord Trounila n'est pas une bête, mais un chien de chasse,» répliqua Nicolas, en jetant à sa soeur un regard destiné à lui faire comprendre sa supériorité et la distance qu'il y avait entre eux deux. Elle comprit.

«Nous ne vous gênerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gênerons personne, nous resterons à nos places, sans bouger!

—Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas tomber de cheval, car alors, affaire sûre!... en avant, marche!... pas moyen de se rattraper!»

On n'était plus qu'à cent sagènes[3]du petit bois; Rostow et le «petit oncle» ayant décidé de quel côté on devait lancer la meute, le premier indiqua à Natacha sa place, où, par parenthèse, il était à présumer qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au delà du ravin.

«Attention, petit neveu, c'est une louve mère! Ne va pas la laisser échapper!

—On verra! répondit Rostow.... Hé, Karaë!» dit-il en s'adressant à un vieux chien, à poil roux, que l'âge avait rendu fort laid, mais qui était connu pour se jeter à lui tout seul sur une louve.

Le vieux comte connaissait par expérience l'ardeur que son fils apportait à la chasse; aussi se dépêchait-il d'arriver, et l'on avait à peine eu le temps de placer chacun à son poste, que le droschki, attelé de deux chevaux noirs et roulant sans secousse à travers la plaine, déposa le comte Ilia Andréïévitch à l'endroit qu'il s'était assigné à l'avance. Son teint était vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui son manteau fourré, et prenant son fusil et ses munitions des mains de son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au château. Sans être un chasseur enragé, il observait cependant toutes les lois de la chasse, et, se plaçant sur la lisière même du bois, il rassembla les rênes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses préparatifs une fois achevés, regarda autour de lui en souriant... il était prêt!

Il avait à ses côtés son valet de chambre, Sémione Tchekmar, bon cavalier, mais alourdi par l'âge, qui tenait en laisse trois grands lévriers gris à long poil (d'une race particulière à la Russie et spécialement destinés à chasser le loup), intelligents mais vieux, qui se reposaient à ses pieds. À cent pas plus loin se tenait l'écuyer du comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiablé. Le comte, fidèle à ses habitudes, avala une «tcharka[4]«d'excellente et véritable eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la course lui donnèrent des couleurs, ses yeux s'animèrent, et, emmailloté dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait à un enfant que l'on mène promener.

Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi terminé sa besogne, examina son maître, avec lequel il ne faisait qu'une âme depuis trente ans, et, le voyant d'humeur si agréable, se prépara à entamer avec lui une conversation aussi agréable que son humeur. Un troisième personnage à cheval, un vieillard à barbe blanche, en cafetan de femme, portant une coiffure très élevée, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrêta un peu en arrière du comte, c'était le bouffon Nastacia Ivanovna.

«Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bête, tu auras affaire à Danilo.

—J'ai, moi aussi, bec et ongles, répliqua Nastacia Ivanovna.

—Chut, chut!» fit le comte.

Et, se tournant vers Sémione, il ajouta:

«As-tu vu Nathalie Ilinischna?... où est-elle?

—Elle est avec son frère près des halliers de Yarow, voilà un plaisir pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!

—N'est-ce pas étonnant de la voir à cheval, Sémione, hein? Comme elle monte, on dirait un homme!

—Comment ne pas s'en étonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!

—Et Nicolas, où est-il?


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