XXIII

À ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de général, avec un cordon en sautoir, fit son entrée dans la salle, et la foule se recula devant lui. Des yeux perçants et un menton des plus accusés accentuaient tout particulièrement son visage.

«Sa Majesté l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les circonstances actuelles il n'y a pas de temps à perdre en discussions: l'Empereur a daigné nous réunir, nous et les marchands. Des millions lui seront versés de là-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle où étaient les marchands.... Quant à nous, nous devons offrir la milice et ne pas nous ménager.... C'est le moins que nous puissions faire!»

Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultèrent à voix basse, des groupes se formèrent, se consultèrent de leur côté, et chacun donna ensuite son opinion.

«Je consens, disait l'un.

—Je partage votre avis,» répondait un autre, pour ne pas dire absolument la même chose, et ces voix grêles de vieillards, s'élevant une à une dans le silence après le bruit de tout à l'heure, produisaient un effet étrange et presque mélancolique.

Le secrétaire reçut l'ordre d'écrire la résolution suivante: «La noblesse de Moscou, à l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes sur mille, avec leur équipement complet.»

Les vieux, comme s'ils étaient heureux de s'être déchargés d'un lourd fardeau, se levèrent en repoussant leurs sièges avec bruit, et en étirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la première connaissance venue, ils se mirent à se promener bras dessus, bras dessous, en causant de choses et d'autres.

«L'Empereur! l'Empereur!» s'écria-t-on soudain, et la foule se précipita vers la sortie. Sa Majesté traversa la grande salle entre deux haies de curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet à la fois. Pierre entendit l'Empereur dépeindre le danger qui menaçait l'État, et exprimer les espérances qu'il fondait sur la noblesse. On lui communiqua en réponse la résolution que venait de prendre la noblesse de Moscou.

«Messieurs, reprit le Souverain d'une voix émue, je n'ai jamais douté du dévouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dépassé mon attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de concert, le temps est précieux!» L'Empereur se tut, on se pressa autour de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.

«Oui, oui, c'est bien ça!... Il n'y a de précieux que la parole du Souverain!» répétait en pleurant le comte Ilia Andréïévitch, qui n'avait rien entendu et comprenait tout à sa façon.

De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands, et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de là, les yeux pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant il avait pleuré et achevé son discours d'une voix tremblante. Deux marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier d'eau-de-vie; l'autre était le maire, dont la figure maigre et jaune se terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier surtout sanglotait comme un enfant, en répétant:

«Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!»

Pierre, en attendant, ne pensait plus qu'à une chose, au désir de montrer que rien ne lui coûterait en fait de sacrifices, et, se reprochant amèrement son discours à tendances constitutionnelles, il chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte Mamonow offrait tout un régiment, il déclara, séance tenante, au comte Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de leur entretien.

Le vieux comte Rostow raconta à sa femme en pleurant ce qui s'était passé, et, donnant enfin son consentement formel à Pétia, il alla lui-même l'inscrire sur les contrôles du régiment des hussards.

Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou ôtèrent leurs uniformes, rentrèrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places chez eux et au club, et ordonnèrent à leurs intendants respectifs, non sans geindre quelque peu, et en s'étonnant eux-mêmes de ce qu'ils avaient voté, de prendre les mesures nécessaires pour former les milices.

Pourquoi Napoléon faisait-il la guerre à la Russie? Parce qu'il était écrit qu'il irait à Dresde, qu'il aurait la tête tournée par la flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait l'influence enivrante d'une belle matinée de juin, et enfin qu'il se laisserait emporter par la colère en présence de Kourakine d'abord, et de Balachow ensuite.

Alexandre, se sentant personnellement offensé, se refusait à toute négociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins à bien commander son armée, afin de remplir son devoir et de conquérir la réputation d'un grand capitaine; Rostow s'était lancé à la poursuite des Français, parce qu'il n'avait pu résister au désir de faire un bon temps de galop sur une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en conséquence de leurs dispositions particulières, de leurs habitudes, de leurs désirs, les individus qui prenaient part à cette guerre mémorable. Leurs appréhensions, leurs vanités, leurs joies, leurs critiques; tous ces sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient être leur libre arbitre, étaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, à leur insu, au résultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre compte. Tel est le sort invariable de tous les agents exécuteurs, d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus élevés dans la hiérarchie sociale.

Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs intérêts du moment n'ont laissé aucune trace, les effets historiques de cette époque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues personnelles, à l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni même Alexandre et Napoléon n'avaient certainement l'idée.

Il serait oiseux, à l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui ont amené les désastres des Français: ce sont évidemment, d'un côté, leur entrée en Russie dans une saison trop avancée, et l'absence de tous préparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractère même imprimé à la guerre par l'incendie des villes et l'excitation à la haine de l'ennemi chez le peuple russe. Une armée de 800 000 hommes, la meilleure du monde, ayant à sa tête le plus grand capitaine et devant elle un ennemi deux fois plus faible, guidé par des généraux inexpérimentés, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas les contemporains, et les efforts des Russes et des Français tendaient au contraire à paralyser constamment leurs seules chances de salut.

Dans les ouvrages historiques sur l'année 1812, les auteurs français se donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoléon se rendait compte du danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, à s'étendre dans l'intérieur du pays, qu'il cherchait à livrer bataille, que ses maréchaux l'engageaient à s'arrêter à Smolensk... etc... etc.... Les auteurs russes, de leur côté, appuient avec autant de force sur le plan arrêté, d'après eux, dès le début de l'invasion, et destiné à attirer, à la façon des Scythes, Napoléon au coeur même de l'Empire, et ils produisent, à l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de déductions tirées des événements qui se passaient à cette époque; mais ces suppositions et ces déductions appartiennent évidemment à la catégorie des «on dit» sans valeur sérieuse, que l'historien ne saurait admettre sans s'écarter de la vérité, et tous les faits sont là pour les démentir.

Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armées sans communications entre elles, cherchant à se réunir, bien que: cette réunion n'offre aucun avantage, à supposer surtout que l'on eût songé à attirer l'ennemi dans l'intérieur du pays; le camp de Drissa fortifié d'après la théorie de Pfuhl, dans l'idée bien arrêtée de ne pas se retirer au delà; l'Empereur suivant l'armée, non pas pour opérer une retraite, mais pour exciter les soldats par sa présence, et défendre chaque pouce de terrain contre l'invasion étrangère, et adressant de violents reproches au général en chef qui continue à se retirer. Comment alors aurait-il pu imaginer un moment que Moscou serait incendié, ou même que l'ennemi fût déjà entré à Smolensk? Aussi son irritation éclate-t-elle quand il apprend qu'aucune grande bataille n'a été livrée, malgré la jonction des deux armées, et que Smolensk est pris et brûlé! Les militaires et le peuple s'indignent également de cette retraite continue... et pendant ce temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan auquel personne ne croit, mais en conséquence des intrigues, des désirs et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre intérêt ou sans préméditation.

Que faisons-nous cependant? Nous cherchons à concentrer nos deux armées avant de livrer bataille, et à cet effet nous nous retirons jusqu'à Smolensk, en entraînant les Français à notre suite; mais cette manoeuvre n'a pas le résultat désiré, parce que Barclay de Tolly est un Allemand impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde armée, et qui le déteste, ne tient pas à se trouver sous les ordres d'un inférieur, et retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant à la présence de l'Empereur, au lieu de faire naître l'enthousiasme, elle fomente la discorde et détruit toute unité d'action: Paulucci, qui ambitionne le grade de général, parvient à l'influencer; le plan de Pfuhl est abandonné, et la direction de l'ensemble des opérations est remise à Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, à cause du peu de confiance qu'il inspire. Grâce à ces divisions intestines, à ces rivalités, à l'impopularité du général en chef, il devient impossible de livrer un combat décisif, et pendant que l'irritation générale s'en accroît, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment patriotique se réveille de tous côtés avec violence.

L'Empereur quitte enfin l'armée, sous le prétexte, le seul et le meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer à blanc l'enthousiasme du peuple dans les deux capitales, et son séjour inattendu à Moscou contribue puissamment à organiser la résistance future du pays.

Bien que l'Empereur ne soit plus là, la position du commandant en chef se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de généraux restent auprès de lui, afin de surveiller ses actes et de soutenir au besoin son énergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de plus en plus sous la surveillance incessante des «yeux de l'Empereur», n'en devient que plus prudent et évite toute bataille.

Sa prudence est blâmée par le césarévitch, qui va jusqu'à parler de trahison à mots couverts, et qui exige un engagement immédiat. Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que, sous prétexte de documents importants à remettre à l'Empereur, Barclay renvoie peu à peu les aides de camp généraux polonais, et entre en lutte ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.

Enfin, et malgré l'opposition de Bagration, les armées se réunissent à Smolensk.

Bagration arrive en voiture à la maison occupée par Barclay de Tolly, qui met son écharpe pour le recevoir, et pour faire son rapport à son ancien en grade. Bagration, dans un élan patriotique d'abnégation, se soumet à Barclay, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un avis complètement opposé au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les ordres de Sa Majesté, et écrit ceci à Araktchéïew: «Malgré le désir de mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe où; donnez-moi un régiment à commander, mais, de grâce, tirez-moi d'ici; le quartier général est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible aux Russes; c'est un gâchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que je m'y refuse.» Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent à semer la zizanie entre les commandants en chef, et à empêcher par suite toute unité de vues. On se prépare à attaquer les Français devant Smolensk; on envoie un général pour examiner la position, et ce général, ennemi de Barclay, passe la journée chez un des commandants de corps, et critique, en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas même vu.

Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain où doit avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche à découvrir où sont les Français, ceux-ci tombent sur la division de Névérovsky, et arrivent sous les murs mêmes de Smolensk.

Il n'y a plus à hésiter: pour sauver nos communications, il faut accepter, bon gré, mal gré, le combat. Il est livré: des milliers d'hommes tombent des deux côtés, et Smolensk est abandonné, en dépit de la volonté souveraine et du désir du peuple! La ville est brûlée par ses habitants, que le gouverneur a trompés. Ruinés, et ne pensant qu'à leurs malheurs personnels, ils vont à Moscou servir d'exemples à leurs frères, et les exciter à la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons notre retraite, et Napoléon continue de son côté à s'avancer en triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi que se décident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!

Le lendemain du départ du prince André, le prince Bolkonsky fit appeler sa fille:

«Te voilà, je l'espère, satisfaite; tu m'as brouillé avec André, c'est ce que tu voulais: quant à moi, j'en suis triste et affligé; je suis vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais.... Va-t'en!» Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans qu'elle le vît, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.

La princesse Marie remarqua, à sa grande surprise, que Mlle Bourrienne n'y avait plus ses entrées comme autrefois: son père n'acceptait plus que les soins du vieux Tikhone.

Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle, s'occupa avec une nouvelle activité de ses constructions et de ses jardins, et dès ce moment son intimité avec Mlle Bourrienne cessa complètement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire: «Tu m'as calomnié auprès d'André, tu m'as brouillé avec lui à cause de cette Française, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas plus d'elle que de toi!»

La princesse Marie passait une partie de la journée chez le petit Nicolas, assistait à ses leçons, lui en donnait elle-même, et causait avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps à lire, à causer avec sa vieille bonne, et avec les pèlerins, qui continuaient à venir la voir en passant par l'escalier dérobé.

Elle songeait à la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait pour son frère, elle déplorait la cruauté des hommes qui s'égorgeaient les uns les autres, sans accorder toutefois à cette dernière plus d'importance qu'aux précédentes. Dessalles, qui en suivait la marche avec un vif intérêt, lui exposait cependant de temps à autre ses opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur côté, les «pèlerins» lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient à leur façon la venue de l'Antéchrist personnifié dans Napoléon, et la belle Julie, devenue princesse Droubetzkoï, lui écrivait des lettres pleines d'un patriotisme exalté.

«Je vous écris en russe, ma chère amie, car je hais les Français, et leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes à Moscou, et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre Empereur adoré.

«Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous où il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en reçois ajoutent encore à mon exaltation.

«Vous aurez entendu parler de l'héroïque exploit de Raïevsky, embrassant ses deux fils et leur disant: «Je mourrai avec vous, mais nous ne faillirons pas!...» Et en vérité, quoique l'ennemi fût deux fois plus nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous pouvons... à la guerre comme à la guerre! Les princesses Aline et Sophie viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de paille que nous sommes, sur des sujets édifiants, en préparant de la charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez,» etc... etc....

Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de l'importance extrême des derniers événements, la faute en était à son père, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer, et se moquait, à table, de Dessalles et de ses nouvelles à sensation; son ton assuré et calme inspirait à sa fille une confiance aveugle, et, sans réfléchir, elle croyait à tout ce qu'il disait.

Plein d'activité et d'énergie, il dessina pendant le mois de juillet un nouveau jardin, et posa la première pierre d'une nouvelle habitation pour sa nombreuse domesticité. Un symptôme inquiétait cependant la princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il faisait placer son lit de camp tantôt dans la galerie, tantôt dans la salle à manger, ou bien, s'établissant dans un fauteuil du salon, il sommeillait, au son de la voix du petit domestique Pétroucha, qui avait remplacé Mlle Bourrienne comme lecteur.

Le premier du mois d'août, il reçut une lettre de son fils, qui lui avait déjà écrit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce qu'il s'était permis de lui dire; le vieux prince avait répondu par quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince André lui racontait en détail l'occupation de Vitebsk par les Français et les incidents de la campagne, lui en donnait même le plan, avec toutes les combinaisons qu'il pouvait ultérieurement entraîner, et terminait en l'engageant vivement à s'éloigner du théâtre de la guerre, qui se rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et à se retirer à Moscou.

Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Français étaient à Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, à table, au vieux prince, qui se souvint alors seulement de la lettre de son fils.

«J'ai eu une lettre du prince André ce matin, dit-il en se tournant vers sa fille, l'as-tu lue?

—Non, mon père,» répondit-elle effrayée. Comment en effet aurait-elle pu lire une lettre dont elle avait même ignoré l'arrivée?

«Il m'écrit au sujet de cette guerre,» poursuivit son père, en souriant avec dédain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet.

«Elle doit être fort intéressante, dit Dessalles; le prince est à même de savoir....

—Oh! sûrement, s'écria Mlle Bourrienne.

—Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite table, sous le presse-papiers.»

Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqué.

«Non, non! reprit-il en fronçant les sourcils. Allez-y, vous, Michel Ivanovitch!...» Michel Ivanovitch obéit, mais à peine eut-il quitté la chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette sur la table:

«Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en désordre!» murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et le petit Nicolas se regardèrent en silence: le vieux prince, suivi de Michel Ivanovitch, revint bientôt, rapportant avec lui le plan de la nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa à côté de son assiette, et le dîner s'acheva sans qu'il fît la lecture de la lettre.

Lorsqu'ils furent au salon, il la donna à sa fille, qui, après l'avoir lue à haute voix, regarda son père: celui-ci, absorbé dans la contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu.

«Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles.

—Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux.

—Il serait possible que le théâtre de la guerre se rapprochât de nous, poursuivit Dessalles.

—Ha! ha! ha! le théâtre de la guerre? répliqua le prince. Je l'ai dit et je le répète: le théâtre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi n'ira jamais plus loin que le Niémen.»

Dessalles le regarda stupéfait: parler du Niémen lorsque l'ennemi se trouvait déjà sur le Dnièpre! Seule la princesse, oubliant sa géographie, acceptait à la lettre les paroles de son père.

«À la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la Pologne; Bennigsen aurait dû depuis longtemps entrer en Prusse, l'affaire aurait marché autrement,» continua le prince, qui se reportait évidemment à la campagne de l'année 1807.

—Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre il est question de l'occupation de Vitebsk....

—Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie s'assombrit:—C'est vrai, il écrit... que les Français ont été battus, je ne sais où... près d'une rivière quelconque!»

Dessalles baissa les yeux:

«Le prince André ne parle pas de cela, dit-il doucement.

—Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas inventé, pourtant.»

Un long silence suivit ces mots:

«Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout à coup, explique-moi comment tu penses remédier à ce défaut dans notre plan?»

Michel Ivanovitch ne se le fit pas répéter, et le prince, après l'avoir écouté quelques instants, quitta le salon, en jetant à sa fille et à Dessalles un regard irrité.

La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond étonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher à la deviner. La fameuse lettre fut oubliée par son père sur la table du salon.... Michel Ivanovitch vint la réclamer dans le courant de la soirée; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la question l'embarrassât singulièrement, de ce que faisait son père.

«Il s'agite!... répondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais ironique, qui la fit pâlir. La construction de la nouvelle maison le préoccupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est à farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament.» Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le jour après sa mort était devenu le passe-temps favori du vieux prince.

«Vous dites qu'il envoie Alpatitch à Smolensk? demanda la princesse Marie.

—Oui, Alpatitch est prêt à partir, il attend ses ordres.»

Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert, avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait à la main un gros cahier, dans une pose quelque peu théâtrale; il lisait «Ses Remarques»: c'était ainsi qu'il appelait les papiers destinés à être envoyés après sa mort à l'Empereur; le souvenir du temps où il les avait écrites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier à sa place, et fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions:

«D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui rapporter de Smolensk, d'abord tu m'achèteras du papier à lettres, huit rames, tu entends bien, doré sur tranche comme celui-ci, ensuite de la cire à cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur en personne,» poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'après le modèle inventé par lui, et de plus un grand carton pour y déposer son testament et «Ses Remarques».

Cette conversation durait déjà depuis deux heures, lorsqu'il s'assit, ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch pour sortir, il se réveilla:

«Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque chose.»

Le prince retourna à son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin ses papiers, et s'assit à sa table pour écrire la lettre au gouverneur. Lorsqu'il l'eut achevée et cachetée, il était tard; le sommeil et la fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que les plus tristes pensées ne manqueraient pas de l'assaillir dès qu'il serait couché. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des chambres et lui indiquer l'endroit où il devait placer son lit pour cette nuit: chaque coin fut mesuré et inspecté avec soin, mais aucun ne lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion insurmontable; il en avait peur, à cause sans doute des cauchemars qui l'y avaient accablé. Enfin, après une longue et mûre délibération, il choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, où jamais il n'avait encore dormi. Tikhone reçut l'ordre d'y placer le lit, ce qu'il fit aussitôt avec l'aide du valet de chambre.

«Pas ainsi, pas ainsi! s'écria le vieux prince, en attirant à lui sa couchette et en la reculant ensuite. «Je vais donc pouvoir me reposer!» se dit-il en se laissant déshabiller par son fidèle serviteur. Après avoir ôté avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur sa couche, et sembla s'abîmer dans la contemplation de ses jambes desséchées et jaunes. Il réfléchissait et hésitait devant le suprême effort qu'il lui restait à faire pour les soulever et les étendre: «Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite, «vous autres», un terme à mes maux? Que ne me laissez-vous m'en aller?...» Et il ramena enfin à lui ses vieilles jambes, en poussant un long soupir. À peine couché, son lit se mit à onduler et à se soulever sous lui, en avant, en arrière: on aurait dit que le meuble avait pris vie, et qu'il s'agitait violemment: il en était ainsi presque toutes les nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer.

«Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'écria-t-il en colère, comme s'il s'adressait à quelqu'un. Mais n'avais-je pas réservé quelque chose de grave pour y songer à présent à mon aise? Les verrous? Non, je les ai commandés! ce n'était pas ça! Qu'ai-je donc oublié tout à l'heure au salon, où la princesse Marie et cet imbécile de Dessalles disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma poche?... et après? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi a-t-il été question à table?

—Du prince André....

—Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La princesse Marie l'a lue, Dessalles a parlé de Vitebsk, je vais la lire à mon tour.»

Il se la fit apporter et ordonna à Tikhone de rapprocher le guéridon, sur lequel étaient posés son verre de limonade et son bougeoir; il mit ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui écrivait son fils. Alors, dans le calme de la nuit, à la faible lueur de la lumière qui s'échappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la première fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui donnait: «Les Français sont à Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent être à Smolensk, ils y sont peut-être!... Eh! Tichka!...» Tikhone se leva en sursaut: «Non, ce n'est rien, rien!» s'écria-t-il, et, glissant la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube étincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe éclairé par un beau soleil; et lui-même, jeune général, gai, plein de vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; à ce souvenir, toute la jalousie que lui inspirait alors le favori se réveille en lui avec la même violence.... Il croit entendre encore les paroles échangées à cette première entrevue.... Il entrevoit à ses côtés une femme au teint jaune, d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononcé... c'est notre mère l'Impératrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au même moment il aperçoit sa figure de cire, entourée de cierges, couchée sous le dais mortuaire.

«Ah! si je pouvais revenir à cette époque, si le présent pouvait disparaître, et si «eux» surtout me laissaient en paix!» murmurait le vieillard en rêvant.

Pendant la conférence que le prince avait eue avec son majordome, Dessalles était allé chez la princesse Marie, et lui avait exposé respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince André, qui laissait entrevoir le danger du séjour à Lissy-Gory, situé à soixante verstes seulement de Smolensk et à trois verstes de la grande route de Moscou, que, la santé de son père l'empêchant de prendre les mesures nécessaires à leur sécurité, elle ferait sagement d'envoyer, par Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prière de l'informer de la véritable situation des choses, et de lui dire franchement s'il y avait péril à rester à la campagne. Dessalles écrivit la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit à Alpatitch, avec ordre de revenir sans perdre une minute.

Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prêt à partir, et, après avoir reçu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande kibitka à capote de cuir, attelée d'une troïka de vigoureux chevaux rouans.

Les clochettes de l'attelage, bourrées de papiers, étaient muettes, car le prince ne permettait à personne d'en faire usage dans sa propriété; mais Alpatitch, qui aimait à les entendre tinter, comptait bien leur rendre la liberté dès qu'il serait à quelque distance du château. Son entourage, composé du teneur de livres, de sa cuisinière, de deux vieilles femmes et d'un enfant habillé en cosaque, s'empressait autour de lui.

Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en édredon, recouverts de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros paquet au moment où Alpatitch se disposait à y monter, avec l'aide respectueuse d'un des cochers.

«Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les femmes, les femmes!» s'écria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une voix aussi essoufflée et aussi brusque que celle de son maître. Après avoir fait ses dernières recommandations au sujet des travaux et des constructions, il se découvrit, et fit trois fois de suite le signe de la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'écartait singulièrement des habitudes du prince).

«S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite, n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?» lui cria sa femme, à qui les bruits de guerre causaient une frayeur indicible. «Ayez pitié de nous, au nom du ciel!

—Oh! les femmes, les femmes!» murmurait-il encore, pendant que la kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un oeil connaisseur. Là-bas le seigle commençait déjà à jaunir; ici l'avoine encore verte s'élançait en touffes fortes et serrées. Les blés d'été, exceptionnellement beaux cette année, réjouissaient la vue du vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de côté et d'autre, et chemin faisant il récapitulait dans sa tête son programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant avec inquiétude s'il n'avait pas par malheur oublié quelque commission de son maître.

Deux fois il s'arrêta pour faire manger et reposer ses chevaux, et enfin, dans la soirée du 16 août, il arriva à la ville. Pendant le trajet il avait dépassé plusieurs trains de bagages et même des troupes en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups de feu à une grande distance, mais il n'y prêta aucune attention. Ce qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp établi dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbé comme il l'était par ses affaires et par ses calculs, il oublia bientôt ce singulier incident.

Il y avait environ trente ans que tout l'intérêt de son existence se concentrait dans l'exécution de la volonté de son maître; aussi ce qui ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guère, et n'existait même pas pour lui.

Arrivé dans le faubourg de la ville, il s'arrêta devant une espèce d'auberge, tenue par un certain Férapontow, chez qui il logeait d'habitude. Ce Férapontow avait acheté autrefois, de la main légère d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en détail lui avait si bien profité que de fil en aiguille il s'était bâti une maison, une auberge, et faisait maintenant un commerce considérable de farine. Ce paysan à cheveux noirs, à physionomie avenante, âgé de quarante ans environ, avait un gros ventre, des lèvres épaisses, un nez camard, et deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronçait presque constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.

«Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les autres la quittent.

—Comment cela?

—Est-il bête, ce peuple? Il craint les Français!

—Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.

—C'est ce que je leur répète. Je leur ai dit aussi que l'ordre a été donné de ne pas «le» laisser entrer; donc c'est sûr, il n'entrera pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la panique pour demander trois roubles par chariot de transport.»

Jakow Alpatitch, qui l'écoutait avec distraction, l'interrompit pour faire donner du foin à ses chevaux et préparer le samovar; puis il se coucha, après avoir savouré une bonne tasse de thé.

Pendant toute la nuit, des régiments passèrent devant l'auberge, mais Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son habitude, vaquer à ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait déjà chaud à huit heures du matin: «Quelle belle journée pour la moisson!» se disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon s'entendaient dès l'aube en dehors de la ville. Les rues étaient pleines d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement à l'entrée de leurs boutiques; dans les églises on disait la messe. Alpatitch fit sa tournée accoutumée, se rendit aux différents tribunaux, à la poste, et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun faisait son possible pour rassurer son voisin.

Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement, un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire, qui évidemment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs dont il connaissait l'un, qui était un ancien chef de district.

«Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un célibataire, c'est une autre affaire! Une tête, une misère... mais avec treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos autorités, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste plus qu'à crever!... Il faudrait les pendre, ces scélérats!

—Voyons, voyons, du calme!

—Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous ne sommes pas des chiens!

—Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?

—Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,» répondit ce dernier en relevant fièrement la tête, et en fourrant sa main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son maître: J'ai ordre de m'informer de la situation.

—Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen de transport. Tu entends ce bruit là-bas.... Eh bien, voilà! Ces brigands nous ont conduits à notre porte!»

Alpatitch secoua la tête et monta l'escalier. Des marchands, des femmes et des employés se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du cabinet s'ouvrit: tous se levèrent et firent un pas en avant; un fonctionnaire civil sortit d'un air effaré, échangea quelques mots avec un marchand, appela un gros employé décoré d'une croix au cou, et, sans répondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait de tous côtés, il l'entraîna vivement et disparut avec lui. Alpatitch se plaça en avant, et, lorsque le même fonctionnaire reparut une seconde fois, il lui tendit ses deux lettres, après avoir préalablement fourré sa main gauche dans son gilet:

«À Monsieur le baron Asch, de la part du général prince Bolkonsky,» dit-il d'une façon si solennelle et si significative, que l'employé se retourna et prit les lettres qu'il lui présentait. Quelques secondes après, le gouverneur fit appeler Alpatitch.

«Tu répondras au prince et à la princesse, dit-il avec hâte, que je ne sais rien, et que, selon mes instructions supérieures.... Tiens, voici!...» et il lui donna un imprimé. «Le prince est souffrant, je lui conseille d'aller à Moscou; j'y vais moi-même: tu lui diras aussi que je n'ai agi...» mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussière et de sueur se précipita dans la chambre, lui dit quelques mots en français, et la figure du gouverneur prit une expression d'épouvante.

—Va, va!» ajouta-t-il en congédiant Alpatitch d'un signe de tête. Ce dernier sortit aussitôt, et tous les regards, avides de nouvelles, se portèrent sur lui avec une inquiétude marquée. Retournant en toute hâte à son auberge, il prêta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade, qui se rapprochait. L'imprimé contenait ce qui suit:

«Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposée. Moi d'un côté, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville pour nous y réunir, le 22 de ce mois, et les armées défendront alors conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confié à vos soins, jusqu'à ce que leurs efforts aient repoussé les ennemis de la patrie, ou jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous voyez donc que vous pouvez, en toute sécurité, rassurer les habitants de Smolensk, car, lorsqu'on est défendu par deux armées aussi vaillantes que les nôtres, on peut être sûr de la victoire! (Ordre du jour de Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.—1812).»

Le peuple inquiet errait dans les rues.

On voyait à tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger vers les portes de la ville. Quelques-uns, prêts à partir, stationnaient devant la boutique qui touchait à celle de Férapontow; les femmes criaient et pleuraient en échangeant leurs dernières recommandations, et un roquet aboyait en sautant à la tête des chevaux.

Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière, pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce d'entrée.

«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle.

—Pourquoi? demanda Alpatitch.

—Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!»

Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la chambre qui contenait ses emplettes.

«Scélérat! monstre!» s'écria en ce moment une femme pâle, maigre, qui, les vêtements déchirés, et tenant un enfant sur son sein, se précipita sur le palier et descendit l'escalier en courant. Férapontow la poursuivait, mais, à la vue d'Alpatitch, il s'arrêta brusquement, arrangea son gilet, bâilla, s'étira les bras, et entra avec lui dans sa chambre:

«Comment, tu pars?»

Sans lui répondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son compte.

«Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur? Qu'a-t-on décidé?»

Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'était exprimé très vaguement.

«Notre commerce s'en trouvera peut-être bien, sais-tu? Sélivanow a vendu l'autre jour de la farine à l'armée, à neuf roubles le sac.... Prendrez-vous du thé?»

Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Férapontow en avalèrent quelques tasses, en causant amicalement sur le prix du blé, sur la moisson à venir, et sur la belle apparence de la récolte.

«Il me semble, dit Férapontow, que le bruit s'est calmé; les nôtres auront eu le dessus, bien sûr! On a déclaré qu'on ne le laisserait pas entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maiveï Ivanovitch Platow en a jeté à l'eau dix-huit mille!»

Alpatitch régla ses comptes avec son hôte; le tintement des clochettes de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer devant la porte de la maison, l'attira à la fenêtre; il regarda dans la rue, dont le soleil éclairait d'aplomb un côté: il était midi passé.

Tout à coup un sifflement lointain et étrange, suivi d'un coup sec, fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres. Alpatitch quitta la fenêtre, et descendit dans la rue, au moment où deux hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de tous côtés que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la ville; mais les habitants n'y prêtaient qu'une mince attention, la fusillade en dehors des murs les intéressait davantage.... C'était le bombardement de la ville, ordonné par Napoléon! Depuis cinq heures du matin, cent trente bouches à feu tiraient sans relâche.

La femme de Férapontow, qui n'avait pas encore cessé de pleurer dans un coin de la remise, se calma subitement... s'avança sous la porte cochère, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder les passants, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus à l'aspect des boulets et des obus.

La cuisinière et le marchand d'à côté se joignirent à elle, et tous trois suivirent des yeux avec un vif intérêt la course des projectiles qui passaient au-dessus de leurs têtes. Quelques hommes apparurent au tournant de la rue: ils causaient avec vivacité.

«Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a été réduit en miettes!...

—Et il a labouré la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un autre.

—J'ai heureusement sauté de côté à temps, autrement il m'aurait aplati,» dit un troisième.

La foule les arrêta, et ils racontèrent comment des boulets étaient tombés tout près d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des boulets et le son moins perçant des grenades et des obus redoublaient d'intensité: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.

Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hôte suivait de l'oeil ses derniers préparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinière, les manches retroussées, et se balançant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de la rue pour écouter ce qu'il s'y disait, et s'émerveiller, elle aussi, du spectacle.

«Que diable vas-tu regarder là?» lui cria-t-il rudement. Au son de cette voix impérieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant retomber son jupon rouge, qu'elle avait relevé.

À ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air à une si faible distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la rue, une violente détonation eut lieu, et il s'éleva aussitôt une épaisse fumée. La cuisinière tomba en gémissant au milieu d'un cercle de gens pâles et épouvantés. Férapontow courut à elle; les femmes s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la pauvre blessée dominaient toutes les voix.

Cinq minutes plus tard, la rue était déserte. La malheureuse femme, dont les côtes avaient été brisées par un éclat d'obus, avait été transportée dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de Férapontow, ses enfants, le dvornik se réfugièrent, épouvantés, dans la cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mêlés aux gémissements de la cuisinière, ne discontinuaient pas. La femme de Férapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'était devenu son mari: il était allé, lui dit-on, à la cathédrale, où le peuple se portait en masse pour demander qu'on fît une procession avec l'image miraculeuse de la Sainte Vierge.

La canonnade diminua à la tombée du jour; le ciel du soir se dérobait sous un épais rideau de fumée, dont les déchirures laissaient entrevoir de temps à autre le croissant argenté de la nouvelle lune. Au roulement continu des bouches à feu succéda pendant quelques minutes un semblant de calme, mais un bruit semblable au piétinement d'une foule en marche, des gémissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne tardèrent pas à l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinière avait cessé de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la rue, non plus en files bien alignées, mais comme des fourmis qui s'échappent en désordre d'une fourmilière envahie. Quelques-uns entrèrent dans la cour de l'auberge pour éviter un régiment qui leur barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui avait quitté la cave, se tenait sous la porte cochère.

«La ville se rend!... partez au plus vite,» lui cria un officier, et, apercevant les soldats qui sortaient de la cour: «Je vous défends d'entrer dans les maisons,» ajouta-t-il avec colère. Alpatitch appela son cocher, et lui ordonna de monter sur le siège. Toute la famille de Férapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes aperçurent les lueurs sinistres des incendies, que le crépuscule rendait encore plus visibles, elles éclatèrent en lamentations, auxquelles répondirent aussitôt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et son cocher dénouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les rênes et les brides emmêlées de l'attelage; enfin tout fut prêt, la voiture s'ébranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique ouverte de Férapontow, put y voir encore une dizaine de soldats bruyamment occupés à remplir de grands sacs de farine, de froment et de graines de tournesol. Le propriétaire, survenant sur ces entrefaites, fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrêta subitement, se prit les cheveux à poignées, et sa colère se changea en un rire plein de sanglots.

«Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces possédés!...» et, saisissant lui-même les sacs, il les jetait dans la rue. Quelques soldats effrayés s'enfuirent, d'autres continuèrent tranquillement leur besogne.

«Eh bien, Alpatitch, s'écria Férapontow, la Russie est perdue, elle est perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...» Et il se précipita d'un air égaré dans sa cour.

La route était tellement encombrée, qu'Alpatitch ne parvenait pas à avancer, et la femme de Férapontow et ses enfants, assis sur une charrette, attendaient comme lui le moment favorable.

Il faisait sombre et les étoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils arrivèrent enfin, pas à pas, à la descente vers le Dnièpre, où ils furent forcés de s'arrêter: les soldats et les voitures barraient le passage. Près du carrefour où ils firent balte, les derniers débris d'une maison et de quelques boutiques brûlaient encore: la flamme, s'éteignant tout à coup dans la noire fumée, se rallumait ensuite plus brillante, et éclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres détails, les figures silencieuses et terrifiées de la foule. Des ombres passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mêlaient au craquement incessant du bois, qui éclatait. Des soldats allaient et venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aidés d'un homme en manteau, traînèrent une poutre flambante dans la cour d'une maison voisine, et d'autres y portèrent des brassées de foin.

Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit à un groupe qui regardait brûler un magasin de blé, dont les flammes léchaient les murs: l'un d'eux s'écroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les poutres incandescentes roulèrent à terre.

À ce moment, une voix connue l'appela par son nom:

«Mon Dieu, Excellence!» répondit-il en reconnaissant avec stupeur son jeune maître.

Le prince André, monté sur un cheval noir, se tenait un peu en arrière de la foule.

«Que fais-tu ici?

—Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je... sommes-nous donc perdus?

—Que fais-tu ici?» répéta le prince André.

Une gerbe de flammes, ravivée pour une seconde, laissa voir à Alpatitch sa figure pâle et défaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il avait été envoyé, et la difficulté qu'il éprouvait à sortir de la ville.

«Dites-moi, Excellence, répéta-t-il, sommes-nous donc perdus?»

Le prince André, sans lui répondre, tira son calepin, en arracha un feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques mots à sa soeur:

«Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occupé par l'ennemi dans une semaine, quittez-le au plus vite, allez à Moscou.... Réponds-moi de suite par un exprès à Ousviage, et informe-moi de votre départ.» Il venait à peine de remettre ce billet à Alpatitch et d'y ajouter des instructions verbales, qu'un chef d'état-major à cheval, accompagné de sa suite, l'interpella.

«Vous êtes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus prononcés... on met le feu aux maisons en votre présence, et vous laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en répondrez!» poursuivit Berg, car c'était Berg lui-même, qui, devenu adjoint au chef de l'état-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de la première armée, occupait là une place fort agréable et très en vue, comme il disait souvent.

Le prince André le regarda sans dire mot, et, se retournant vers Alpatitch:

«Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une réponse jusqu'au 10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forcé de tout quitter et de courir à Lissy-Gory.

—Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaître; j'ai reçu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez que je les exécute ponctuellement, mille excuses!»

Un formidable craquement éclata, le feu s'éteignit subitement, de gros tourbillons de fumée s'élevèrent de dessous le toit... et un second craquement ébranla l'énorme masse, qui s'écroula avec fracas! C'était la toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frénétiques de la foule surexcitée. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et éclaira de nouveau les visages pâles et fatigués de ceux qui l'avaient si laborieusement activé! L'homme au manteau leva le bras et s'écria:

«Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voilà qui flambe!...

—C'est le propriétaire lui-même qui parle ainsi, chuchotèrent quelques voix.

—Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince André, sans faire attention à Berg, qui restait pétrifié à ses côtés, transmets-leur ce que je t'ai dit... adieu!» Et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il s'éloigna.

Après Smolensk, les troupes continuèrent leur retraite, suivies de près par l'ennemi. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André arrivait, en suivant la grand'route, à la hauteur de Lissy-Gory, et dépassait l'avenue qui conduisait au château. Une chaleur accablante et une effroyable sécheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros nuages cachaient de temps à autre le soleil, mais il s'en dégageait aussitôt, et se couchait tous les soirs au milieu d'épaisses vapeurs d'un brun rougeâtre. Les blés non moissonnés s'égrenaient et séchaient sur pied dans les champs, et le bétail, mugissant de faim, cherchait en vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais brûlés par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraîcheur que la nuit, dans les forêts, mais l'action bienfaisante de la rosée ne s'étendait guère au delà de cette limite. Sur la grand'route poudreuse, d'énormes colonnes de poussière aveuglaient le soldat, dont la marche commençait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avançait sur les bas côtés, dans la poussière suffocante et chaude que la rosée de la nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des soldats, aux roues des fourgons, s'étendait comme un nuage au-dessus des troupes, et pénétrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'élevait, et plus s'élevait ce nuage sablonneux et brûlant, à travers lequel on entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle d'air n'agitait cette lourde atmosphère, et les hommes, accablés de fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber. Lorsqu'on entrait dans un village, tous se précipitaient vers le puits: on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait avec avidité.

Le prince André s'occupait activement de son régiment, de la santé de ses soldats, de leur bien-être. L'incendie de Smolensk et l'abandon de la ville, en éveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent époque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois ses propres douleurs. Son affabilité et sa bienveillance l'avaient rendu cher à ses subordonnés, qui ne l'appelaient pas autrement que «notre prince». Il était bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers, parce qu'ils ne connaissaient pas son passé, et qu'il les rencontrait dans un milieu différent du sien; mais, dès que le hasard lui faisait retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hérissait au moral et redevenait hautain et dédaigneux. Dans ses relations habituelles il se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de la plus stricte justice.

Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un côté, Smolensk que, selon lui, on aurait dû et pu défendre, abandonné le 18 août; de l'autre, son père, malade, forcé de fuir et de quitter Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrangé à sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le prince André, les soins à donner à son régiment, en l'obligeant à s'occuper des moindres détails du service, le détournaient de ces tristes pensées. Son détachement arriva à Lissy-Gory le. 22 du mois d'août: deux jours auparavant, il avait appris que son père et sa soeur l'avaient quitté pour aller se réfugier à Moscou. Rien ne l'attirait plus en ces lieux, mais le désir de goûter une amère jouissance, en ravivant sa douleur, le décida à y pousser une pointe.

Montant à cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du village qui l'avait vu, naître et grandir. En passant devant l'étang où d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant leur linge, il fut étonné de n'y voir personne; le petit radeau, enfoncé en partie dans l'eau, se balançait, à moitié couché sur le bord; il n'y avait âme qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entrée était grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allées du jardin; des veaux et des poulains se promenaient à leur aise dans le parc anglais; les vitres de l'orangerie étaient brisées, quelques arbres renversés avec leurs caisses; quelques autres étaient complètement desséchés. Il appela Tarass le jardinier, personne ne répondit. Tournant l'angle de la serre, il remarqua que la clôture de planches était brisée, et que des branches de pruniers dépouillées de leurs fruits jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immémorial vu assis devant l'entrée du jardin, s'était installé maintenant sur le banc favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un beau magnolia, à moitié mort, pendait, à portée de sa main, l'écorce destinée à cette fabrication. Comme il était complètement sourd, il n'entendit pas venir le prince André. Celui-ci arriva enfin à la maison; devant la façade quelques vieux tilleuls avaient été abattus, une jument pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre et des massifs de rosiers. Les volets étaient fermés à toutes les fenêtres, à l'exception d'une seule au rez-de-chaussée: un gamin, qui semblait y être aux aguets, aperçut le cavalier, et disparut aussitôt dans l'intérieur de la maison.

Alpatitch était resté seul à Lissy-Gory après en avoir renvoyé sa famille, et lisait «la Vie des Saints» au moment où l'enfant vint l'avertir de la venue de son jeune maître. Boutonnant vivement son habit, il courut à sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et, sans prononcer une parole, se précipita sur le prince André, en fondant en larmes. Se détournant aussitôt comme s'il était honteux de s'être laissé aller à ce mouvement de faiblesse, il surmonta son émotion, et lui rendit compte de l'état des choses. Ce que le château contenait de précieux avait été expédié à Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts environ de froment tirés de la réserve; mais le foin et les blés d'été, d'une beauté extraordinaire cette année-là, avaient été fauchés avant leur maturité par les troupes. Les paysans étaient ruinés, et quelques-uns d'entre eux s'étaient même retirés à Bogoutcharovo.

«Quand mon père et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince André, qui avait écouté avec distraction ses doléances, et qui supposait les siens déjà à Moscou.

—Ils sont partis le 7,» reprit Alpatitch, persuadé qu'il les savait à Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes, il lui demanda de nouvelles instructions. «Il nous reste encore une certaine quantité de blé. Faut-il le livrer aux troupes contre reçu?

—Que dois-je répondre,» se disait le prince André, les yeux fixés sur le vieillard, dont le crâne chauve reluisait au soleil; il voyait, à l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-même l'inutilité de ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un instant sa douleur.

—Oui, donne-le, répondit-il.

—Vous aurez remarqué le désordre du jardin; il a été impossible, de l'empêcher: trois régiments ont couché ici; les dragons, surtout se sont permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter plainte et....

—Que feras-tu à présent? lui demanda son maître: vas-tu rester ici?»

Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air recueilli:

«Il est mon, protecteur, répondit-il avec solennité. Que sa volonté soit faite!

—Eh bien, adieu! dit le prince André, en se penchant vers son vieux serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux paysans de se réfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui est près de Moscou!»

Alpatitch, pleurant à chaudes larmes, se serra contre lui; le prince André l'écarta doucement, et partit au galop par la grande avenue.

Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis à la même place, et toujours absorbé par son ouvrage, comme une mouche sur la figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la serre, s'arrêtèrent tout court à la vue du cavalier: elles tenaient dans leurs jupons retroussés des prunes arrachées aux espaliers. Leur terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa compagne, l'entraîna brusquement, et se cacha avec elle derrière un bouleau, sans même ramasser les fruits encore verts qui avaient roulé de leurs tabliers. Le prince André tourna la tête, et feignit de ne pas les apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie fillette effarée lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants venait d'éveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il existait d'autres intérêts dans la vie, des intérêts complètement étrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces petites filles ne songeaient évidemment qu'à pouvoir emporter et manger leurs prunes à moitié mûres, et surtout à ne pas se laisser surprendre.... Pourquoi dès lors s'opposer au succès de leur entreprise? Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'élancer hors de leur cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons relevés, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grêles. Le prince André, que cette course loin de la poussière de la grand'route avait rafraîchi, rejoignit bientôt son régiment qui avait fait halte près d'un étang. Il était deux heures de l'après-midi; un soleil ardent grillait le dos des soldats à travers leur uniforme de drap noir, et la poussière, qui continuait à s'étendre sur eux en une couche immobile et dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent. Comme il longeait la digue, une bouffée d'air frais et marécageux lui caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau, quelque bourbeuse qu'elle fût. Le petit étang d'où partaient des rires et des cris était couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau débordait jusque sur la chaussée, à cause de la quantité de soldats qui le remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs figures et leurs cous d'un rouge brique, frétillaient dans cette mare verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux trémoussement, accompagné de bruyants éclats de rire, inspirait un sentiment de vague tristesse.

Un jeune soldat blond, du troisième escadron, une courroie nouée au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son élan, et piqua une tête dans l'eau; un sous-officier, à la chevelure ébouriffée, y étirait ses membres fatigués, s'y ébrouait comme un cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des plongeons, entremêlés de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous côtés, dans l'étang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine, blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez était plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'être ainsi surpris par son colonel, il se décida pourtant à lui vanter les délices du bain.

«C'est fort agréable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.

—L'eau est sale, répliqua le prince André, en faisant la grimace.

—On vous fera place, on la nettoiera, s'écria Timokhine, et, s'élançant tout nu vers les baigneurs:

«Le prince désire se baigner, mes enfants!

—Quel prince?

—Mais le nôtre, que diable!

—Notre prince!» s'écrièrent plusieurs voix, et tous se mirent à s'agiter à tel point en tous sens, que le prince André eut toutes les peines du monde à les calmer, et à leur faire entendre qu'il se contenterait de prendre une douche dans la grange.

«De la chair, de la chair à canon!» se disait-il en se regardant de la tête aux pieds, et en frissonnant à la pensée de cette foule de corps humains qui se trémoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dégoût, que ce tableau lui faisait éprouver.

La lettre suivante, écrite le 7 du mois d'août par le prince Bagration, et datée de son campement à Mikhaïlovka sur la route de Smolensk, était adressée à Araktchéïew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre serait lue par l'Empereur, il en avait pesé chaque mot, autant du moins que ses capacités intellectuelles le lui avaient permis:

«Monsieur le comte Alexis Andréïévitch, le ministre vous aura sans doute rendu compte de l'abandon de Smolensk à l'ennemi; chacun en est affligé au delà de toute expression, et l'armée entière est au désespoir de ce qu'on ait ainsi livré, sans utilité aucune, une place de cette importance. De mon côté, je l'ai supplié personnellement de la façon la plus pressante, je lui ai même écrit, mais rien n'y a fait. Napoléon se trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac, et si l'on m'avait écouté, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait perdu la moitié de son armée. Nos troupes se sont battues et se battent comme toujours. J'ai résisté avec 15 000 hommes plus de trente-cinq heures, et j'ai écrasé l'ennemi, mais «Lui» n'a même pas voulu tenir quatorze heures; c'est une honte et une flétrissure pour nos armées, et après cela «Il» ne devait plus être digne de vivre. S'»Il» vous a annoncé que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus 4 000 morts et blessés... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des pertes énormes!

«Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de tenir encore deux jours? Les Français se seraient certainement retirés les premiers, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. «Il» m'avait solennellement juré de ne pas battre en retraite, et tout à coup «Il» m'envoie dire qu'il se retire la nuit même.

«On ne fait pas la guerre ainsi; nous amènerons de la sorte l'ennemi aux portes mêmes de Moscou....

«On me dit que vous pensez à faire la paix. Que Dieu vous en garde! Après tant de sacrifices, après tant de retraites incompréhensibles, il n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie à dos, et tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura des hommes!

«Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut être excellent dans son ministère, mais comme général ce n'est pas assez dire qu'il est mauvais...Il est détestable!... et cependant c'est à lui que le sort de la patrie a été confié! La colère me monte à la tête, excusez la hardiesse de mes paroles! Il est évident que celui qui conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas l'Empereur, et veut notre perte à tous. Je vous écris la vérité... organisez donc au plus tôt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne jouit pas de la confiance de l'armée, au contraire.... On le soupçonne de pencher pour Napoléon, et il est le grand conseiller du ministre. Quant à moi, j'obéis à ce dernier comme le premier caporal venu, quoique je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondément, mais, dévoué, comme je le suis, à mon bienfaiteur et, à mon Souverain, je m'y soumets, en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armée entre de telles mains. Figurez-vous que, grâce à notre retraite, nous avons perdu de fatigue, et disséminé dans les hôpitaux, environ 15 000 hommes; si nous avions marché en avant, cela n'aurait pas été le cas. Dites-leur là-bas que notre mère, la Russie, nous accusera de lâcheté, car nous livrons la patrie à la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de chacun la haine et le dépit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est pas ma faute si le ministre, indécis, craintif, absurde et lambin, réunit en lui seul tous les défauts. L'armée pleure, et l'accable d'injures!...»


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