—Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous ne perdiez votre latin.
—Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon âme et j'espère qu'il m'entendra.... André, ajouta-t-elle timidement, j'ai une prière à t'adresser!
—Que puis-je faire pour toi?
—Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine: ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint caché, comme si elle n'osait le présenter à son frère avant d'en avoir reçu une bonne et formelle réponse.
—Dussé-je même faire un grand sacrifice, je....
—Tu n'as qu'à en penser ce qu'il te plaira. Tu es tout juste comme mon père, mais peu m'importe; promets-le-moi, je t'en prie; notre grand-père l'a déjà portée pendant les guerres qu'il a faites, et tu la porteras aussi, n'est-ce pas?
—Mais de quoi s'agit-il donc?
—André, je te bénis avec cette petite image, et tu vas me promettre de ne jamais l'ôter de ton cou.
—Uniquement pour te faire plaisir, et si elle n'est pas d'un poids à me le rompre», répliqua le prince André; mais l'expression chagrine que prit la figure de sa sœur, à cette mauvaise plaisanterie, le fit changer de ton: «Certainement, mon amie, je la reçois avec plaisir.
—Il vaincra ta résistance, Il te sauvera, Il te pardonnera, et Il t'amènera à Lui, car Lui seul est la vérité et la paix,» dit-elle d'une voix tremblante d'émotion, en élevant au-dessus de la tête de son frère, d'un geste solennel et recueilli, une vieille image noircie par le temps. La sainte image, de forme ovale, représentait le Sauveur. Elle était enchâssée d'argent et suspendue à une petite chaîne du même métal. Après s'être signée, elle la baisa et la lui présenta: «Fais-le pour moi, je t'en prie!»
Ses beaux yeux brillaient d'un doux et tendre éclat, son visage pâle et maladif en était comme transfiguré. Son frère étendit la main pour prendre l'image, mais elle l'arrêta. Il comprit et la baisa, en faisant le signe de la croix d'un air à la fois attendri et railleur.
«Merci, mon ami, dit-elle en l'embrassant et en reprenant sa place à ses côtés. Sois bon et généreux, André, ne juge pas Lise avec sévérité.... Elle est bonne, gentille, et sa position est très pénible.
—Mais il me semble, Marie, que je n'ai jamais rien reproché à ma femme, ni témoigné aucun mécontentement. Pourquoi toutes ces recommandations?»
Elle rougit, et se tut, confuse et interdite.
«Mettons que je ne t'ai rien dit, mais je vois que d'autres ont parlé, et cela m'afflige.»
Sa figure et son cou se marbraient de taches rouges, et elle faisait d'inutiles efforts pour lui répondre, car son frère avait deviné juste.
La petite princesse avait en effet beaucoup pleuré en lui confiant ses craintes: elle était sûre de mourir en couches, disait-elle, et se trouvait bien à plaindre... elle en voulait au sort, à son beau-père, à son mari. Puis, cette crise de larmes l'ayant épuisée, elle s'était endormie de fatigue.
Le prince André eut pitié de sa sœur.
«Écoute, Marie: je n'ai jamais rien reproché à ma femme, je ne l'ai jamais fait et ne le ferai jamais. Je n'ai également aucun tort envers elle, et je tâcherai de n'en jamais avoir.... Mais si tu tiens à savoir la vérité, à savoir si je suis heureux.... Eh bien! non, je ne le suis pas. Elle, non plus, n'est pas heureuse!... Pourquoi cela? je l'ignore.»
En achevant ces mots, il se pencha et embrassa sa sœur, mais sans voir le doux rayonnement de son regard, car ses yeux s'étaient arrêtés sur la porte entre-bâillée.
«Allons la retrouver, Marie, il faut lui dire adieu; ou plutôt vas-y d'abord et réveille-la, je vais venir.... Pétroucha! dit-il, en appelant son valet de chambre: viens ici, emporte-moi tous ces objets: tu mettras ceci à ma droite, et cela sous le siège.»
La princesse Marie se leva et s'arrêta à mi-chemin:
«André, si vous aviez la foi, vous vous seriez adressé à Dieu, pour lui demander l'amour que vous ne ressentez pas, et votre vœu aurait été exaucé!
—Ah oui! comme cela, peut-être bien!... Va, Marie, je te rejoins.»
Peu d'instants après, le prince André traversait la galerie qui réunissait l'aile du château au corps de logis, et il y rencontra la jolie et sémillante Mlle Bourrienne; c'était la troisième fois de la journée qu'elle se trouvait sur son chemin.
«Ah! je vous croyais chez vous?» dit-elle en rougissant et en baissant les yeux.
Le visage du prince André prit une expression de vive irritation, et pour toute réponse il lui lança un regard empreint d'un tel mépris, qu'elle s'arrêta interdite et disparut aussitôt. En approchant de la chambre de sa sœur, il entendit la voix enjouée de sa femme qui s'était réveillée, et bavardait comme si elle avait à rattraper le temps perdu.
«Vous figurez-vous, Marie, disait-elle en riant aux éclats, la vieille comtesse Zoubow avec ses fausses boucles et la bouche pleine de fausses dents, comme si elle voulait défier les années... ah! ah! ah!»
C'était bien la cinquième fois que le prince André lui entendait répéter les mêmes plaisanteries. Il entra doucement et la trouva toute reposée, les joues fraîches, travaillant à l'aiguille et commodément assise dans une grande bergère, racontant à bâtons rompus ses petites anecdotes sur Pétersbourg. Il lui passa affectueusement la main sur les cheveux, en lui demandant si elle se sentait mieux.
«Oui, oui,» dit-elle, en se hâtant de reprendre l'inépuisable thème de ses souvenirs.
La calèche de voyage, attelée de six chevaux, attendait devant le perron. L'obscurité impénétrable d'une nuit d'automne dérobait aux regards les objets les plus proches, et le cocher distinguait à peine le timon de la voiture, autour de laquelle les domestiques agitaient leurs lanternes; l'intérieur de la maison était éclairé, et les immenses fenêtres de la vaste façade envoyaient au dehors des flots de lumière. La domesticité se pressait en foule dans le vestibule pour prendre congé du jeune maître, tandis que les personnes de l'entourage intime de la famille étaient réunies dans le grand salon. On attendait la sortie du prince André, que son père, désirant le voir seul, avait fait appeler dans son cabinet. André, en y entrant, avait trouvé le vieux prince assis à sa table, écrivant avec ses lunettes sur le nez, et vêtu d'une robe de chambre blanche; c'est un costume dans lequel il ne se laissait jamais surprendre, d'habitude.
Le vieux prince se retourna.
«Tu vas partir? lui dit-il, en se remettant à écrire.
—Oui, je viens vous faire mes adieux.
—Embrasse-moi là...»
Et il lui indiqua sa joue....
«Merci! merci!
—De quoi me remerciez-vous?
—De ce que tu ne restes pas en arrière, attaché aux jupons d'une femme. Le service avant tout!... merci!»
Et il recommença à écrire d'une façon si nerveuse, que sa plume criait et crachait dans tous les sens.
«Si tu as quelque chose à me dire, dis-le, j'écoute!
—Ma femme... je suis confus de vous la laisser ainsi sur les bras.
—Que viens-tu me chanter? dis ce qu'il faut dire!
—Quand le terme sera proche, envoyez à Moscou chercher un accoucheur, pour qu'il soit là...»
Le vieux prince leva sur son fils un regard surpris et sévère.
«Je sais bien que rien n'y fera, si la nature ne vient pas elle-même en aide à la science, reprit le prince André légèrement ému; je sais que, sur des milliers de cas pareils, il ne s'en trouverait qu'un peut-être de malheureux, mais c'est son caprice à elle, et le mien aussi. On lui a fait accroire toutes sortes de choses à la suite d'un rêve.
—Hem! hem! murmura le vieux entre ses dents.... Bien, bien, je le ferai; puis signant son nom avec un paragraphe vigoureux: Mauvaise affaire, hein? ajouta-t-il en souriant.
—De quelle mauvaise affaire parlez-vous, mon père?
—Ta femme! répliqua carrément le vieux, en appuyant sur ce mot.
—Je ne vous comprends pas.
—Vois-tu, mon ami, on n'y peut rien, elles sont toutes les mêmes; on ne peut pas se démarier; ne crains rien, je ne le dirai à personne, mais tu le sais aussi bien que moi... c'est la vérité.»
De sa main maigre et osseuse il saisit brusquement la main d'André et la serra, tandis que son regard perçant pénétrait jusqu'au fond de son être. Son fils répondit par un aveu muet, un soupir!
Le vieux prince plia et cacheta ses lettres en un tour de main:
«Qu'y faire? elle est jolie! Sois tranquille, ce sera fait,» dit-il brièvement.
André se taisait, à la fois triste et content d'avoir été deviné.
«Écoute, ne t'en inquiète pas, on fera le possible; et maintenant voici une lettre pour Michel Illarionovitch: je lui demande de t'employer aux bons endroits et de ne pas te garder trop longtemps auprès de lui. Tu lui diras que ma vieille affection se souvient toujours de lui et tu m'informeras de son accueil. Si tu en es content, fais ton devoir; autrement, va-t'en; le fils de Nicolas Bolkonsky ne saurait être gardé auprès de son chef par tolérance.... Approche!»
Il parlait très vite et avalait la moitié de ses mots, mais son fils le comprenait. Il le suivit au bureau, que son père ouvrit pour en retirer un gros cahier tout couvert d'une écriture serrée, mais parfaitement lisible. «Il est probable que je mourrai avant toi, ceci est un mémoire à remettre à l'Empereur après ma mort; voici également un billet du Lombard et une lettre; c'est le prix que je destine à celui qui écrira les campagnes de Souvorow; tu l'enverras à l'Académie, j'y ai fait des annotations; lis-les après moi, elles te seront utiles.»
André, sentant qu'il ne pouvait pas, sans une sorte d'indélicatesse, promettre à son père une longue vie, répondit simplement:
«Tout sera fait selon votre désir.
—Et maintenant, adieu, s'écria le vieillard en l'embrassant et en lui donnant sa main à baiser. Rappelle-toi, prince André, que si la mort te frappait, mon vieux cœur en saignerait; et si j'apprenais, ajouta-t-il gravement en le regardant en face, que le fils de Nicolas Bolkonsky ne fait point son devoir, j'en aurais honte, sache-le bien.»
Ces dernières paroles s'échappèrent en sifflant de sa bouche.
«Vous auriez pu vous épargner la peine de me le dire, mon père, répliqua le prince André en souriant. J'ai aussi une prière à vous adresser: si je suis tué et qu'il me soit né un fils, gardez-le auprès de vous, élevez-le ici, je vous en supplie!
—Il ne faudra donc pas le rendre à ta femme?...»
Et il essaya de rire, mais un frisson nerveux agita son menton.
«Va-t'en, s'écria-t-il en haussant la voix, et il poussa son fils hors du cabinet.
—Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé?» demandèrent anxieusement les deux princesses, en voyant le vieillard apparaître dans sa robe de chambre, ses lunettes sur le nez, et sans perruque.
Il se retira aussitôt.
Le prince André soupira sans répondre:
«Eh bien? dit-il à sa femme d'un ton froidement railleur, comme s'il l'invitait à jouer ses petites comédies.
—André, déjà!» et la petite princesse pâlit de crainte et d'émotion; il l'embrassa, elle poussa un cri et s'évanouit. Soulevant sa tête penchée sur son épaule, il lui jeta un long regard et la déposa doucement dans un fauteuil.
«Adieu, Marie,» dit-il tout bas à sa sœur; leurs mains s'enlacèrent, et, la baisant au front, il sortit à pas précipités. Mlle Bourrienne frottait les tempes de la petite princesse; la princesse Marie la soutenait et envoyait, de ses yeux voilés de pleurs, encore un dernier regard et une dernière bénédiction à son frère, tandis que le vieux prince se mouchait fréquemment et avec un tel bruit, dans son cabinet, qu'on aurait cru entendre des coups de pistolet tirés avec colère. Elle le vit tout à coup paraître sur le seuil du salon.
«Il est parti!... Allons, c'est bien!...»
Et, apercevant la jeune femme évanouie, il secoua la tête d'un air fâché, et rentra brusquement chez lui, en refermant la porte avec violence.
L'armée russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et de villages de l'archiduché d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour de nouveaux régiments, dont le séjour pesait lourdement sur le pays et sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient autour de la forteresse de Braunau, quartier général du commandant en chef Koutouzow.
C'était le 11 octobre, et un régiment d'infanterie, fraîchement arrivé, s'était arrêté à un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunté dans son aspect à la localité étrangère qui lui servait de cadre. Malgré les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et les montagnes qui se dessinaient à l'horizon, il était bien toujours le type d'un régiment russe, se préparant dans son pays pour l'inspection de son chef.
L'ordre du jour qui annonçait l'inspection lui était parvenu la veille, à la dernière étape; mais comme la rédaction présentait quelque obscurité, le chef du régiment avait été obligé d'assembler le conseil des chefs de bataillon, pour décider de la tenue exigée en cette occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue? On opina pour la dernière alternative; mieux valait montrer trop de zèle que trop peu. Les soldats se mirent à l'œuvre: malgré les trente verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'œil de la nuit, tout fut raccommodé et nettoyé.
Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats, formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmés purent s'arrêter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrés et bien alignés, à la place de la foule débraillée de la veille. Chacun était à son poste et savait ce qu'il avait à faire: pas un bouton, pas une petite courroie ne manquait, tout reluisait et étincelait au soleil.
Tout était donc en ordre, et le général en chef pouvait sans crainte passer en revue chacun des soldats, car sa chemise était blanche, et son havresac contenait le nombre d'objets réglementaire. Un seul détail laissait à désirer: c'était la chaussure, qui s'en allait en lambeaux; le régiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes réclamations du chef de régiment pour en obtenir la matière première nécessaire à la confection des bottes. Ce chef était un gros général d'un âge avancé, d'un tempérament sanguin, avec des épaules carrées, des sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant laissait voir toutefois quelques traces inévitables d'un séjour prolongé dans le porte-manteau; ses lourdes épaulettes lui élevaient les épaules jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps légèrement incliné en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient d'accomplir un acte solennel. Il était fier de son régiment, auquel son âme appartenait tout entière; sa démarche trahissait peut-être bien encore d'autres préoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires, les intérêts du bien-être général, et le beau sexe en particulier, occupaient une large place dans son cœur.
«Eh bien, mon cher Michel Dmitriévitch,» dit-il en s'adressant à un chef de bataillon qui s'avançait en souriant d'un air également heureux... «Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficelé notre régiment!... Il n'est pas des derniers... hein?» Le commandant eut l'air de goûter cette plaisanterie de son chef et se mit à rire.
«Certainement.... On ne nous aurait pas renvoyés du Champ de Mars.
—Qu'y a-t-il?» s'écria le général, qui venait d'apercevoir deux cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route qui menait à la ville et sur laquelle de distance en distance étaient échelonnés des fantassins en vedette. Le premier, qui était envoyé du quartier général pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonça que la volonté du général en chef était que le régiment se présentât devant lui en tenue de campagne et sans préparatifs d'aucune sorte. Un membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) était arrivé la veille de Vienne pour engager Koutouzow à rejoindre au plus vite l'armée de l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'était pas du goût du général en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve à l'appui, il tenait à faire constater par l'Autrichien lui-même en quel triste état se trouvaient les troupes russes après leur longue marche.
L'aide de camp, qui ignorait ces détails, se borna à dire que le général en chef serait très mécontent s'il ne trouvait pas le régiment en tenue de campagne. À ces mots, le pauvre général baissa la tête, haussa silencieusement les épaules et se tordit les mains de désespoir:
«Nous voilà bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitriévitch... tenue de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au commandant de bataillon...—Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de bataillon, s'écria-t-il d'une voix habituée au commandement et il avança d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence sera-t-elle bientôt ici? demanda-t-il avec une respectueuse déférence à l'aide de camp.
—Dans une heure, je pense.
—Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?
—Je l'ignore, mon général...» Et le chef de régiment s'approcha des rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent à courir, les sergents-majors à s'agiter, et en une seconde les carrés, jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersèrent. Ce ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les soldats se précipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs sur leurs épaules et, élevant leurs capotes en l'air par-dessus leur tête, en enfilaient les manches à la hâte.
«Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le général.—Commandant de la troisième compagnie!
—De la troisième compagnie!... Le général demande le commandant de la troisième compagnie! répétèrent plusieurs voix, et l'aide de camp se précipita à la recherche du retardataire. L'excès de zèle et l'effarement de chacun avaient si bien troublé toutes les têtes, que l'on avait fini par crier: La compagnie demande le général! lorsque ces appels réitérés parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un certain âge; il était incapable de courir, mais il franchissait pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal équilibrés, la distance qui le séparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux capitaine était inquiet comme un écolier qui prévoit une question à laquelle il ne saura pas répondre. Sur son nez empourpré pointaient des taches dues à l'intempérance; sa bouche tremblait d'émotion, il soufflait et ralentissait le pas à mesure qu'il avançait et que le commandant l'examinait des pieds à la tête:
«Vous flanquez donc des fourreaux à vos soldats? Qu'est-ce que cela signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisième compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur. Où vous cachiez-vous donc, on attend le général en chef et vous quittez votre poste, hein? Je vous apprendrai à habiller vos soldats de la sorte le jour d'une revue!»
Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visière de son shako, comme si ce geste devait le sauver.
«Eh bien, vous ne répondez pas? Et celui-là que vous avez déguisé en Hongrois, qui est-il?
—Votre Excellence....
—Eh bien, quoi? vous aurez beau me répéter sur tous les tons: Votre Excellence, et après? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre Excellence?
—Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a été dégradé, balbutia le capitaine.
—Dégradé? Donc il n'est pas maréchal pour se permettre... il est soldat, et un soldat doit être habillé selon l'ordonnance.
—Votre Excellence elle-même l'a autorisé à s'habiller ainsi pendant la marche.
—Autorisé, autorisé, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens, répliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et vous... eh bien, quoi?... et s'échauffant de nouveau: Habillez vos hommes convenablement, voilà!»
Et, se retournant vers l'envoyé de Koutouzow, il continua son inspection, satisfait de sa petite scène, et cherchant un prétexte à une nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect, il tança vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la troisième compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix agitée à Dologhow, qui était vêtu d'une capote d'un drap gris bleuâtre:
«Où est ton pied? où est ton pied?»
Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi sur le général.
«Pourquoi cette capote bleue? À bas! Sergent-major, qu'on déshabille cet homme....
—Mon devoir, général, lui répliqua Dologhow en l'interrompant, est de remplir les ordres que je reçois, mais je ne suis point forcé de supporter les....
—Pas un mot dans les rangs, pas un!
—Je ne suis pas forcé, reprit Dologhow à haute voix, de supporter les injures...»
Et les regards du chef du régiment et ceux du soldat se croisèrent.
Le général se tut en tiraillant avec colère son écharpe:
«Veuillez changer d'habit,» lui dit-il.
Et il se détourna.
«On arrive!» cria le fantassin placé en vedette, et le général, rouge d'émotion, courut à son cheval et, en saisissant la bride d'une main tremblante, sauta en selle, tira son épée d'un air radieux et résolu, et ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.
Le régiment ondula un instant pour retomber dans une immobilité complète:
«Silence dans les rangs!» s'écria le général d'une voix vibrante, dont les inflexions variées offraient un singulier mélange de satisfaction, de sévérité et de déférence..., car les autorités approchaient. Une haute calèche de Vienne à ressorts et à panneaux bleus s'avançait le long d'une large route vicinale, ombragée d'arbres. Des militaires à cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du général autrichien, assis à côté de Koutouzow, se détachait vivement sur la teinte sombre des uniformes russes. La calèche s'arrêta, les deux généraux cessèrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied, pesamment et avec effort, sans paraître faire attention à ces deux mille hommes, dont les regards étaient rivés sur lui et sur leur chef. Au commandement donné, le régiment tressaillit comme un seul homme et présenta les armes. La voix du général en chef se fit entendre au milieu d'un silence de mort, puis les cris de: «Vive Votre Excellence!» retentirent en réponse à son salut, et tout rentra de nouveau dans le silence. Koutouzow, qui s'était arrêté pendant que le régiment s'ébranlait, parcourut les rangs avec le général autrichien. À la façon dont le général en chef avait été reçu et salué par son subordonné, à la façon dont celui-ci le suivait la tête inclinée, épiant ses moindres mouvements, et se redressant au moindre mot, il était évident que ses devoirs lui étaient doux au cœur. Grâce à sa sévérité et à ses bons soins, son régiment était en effet en bien meilleur état que ceux qui étaient dernièrement arrivés à Braunau: en fait de malades et de traînards, il ne comptait que 217 hommes, et tout était en excellent ordre, à l'exception cependant de la chaussure.
Koutouzow s'arrêtait de temps en temps pour adresser quelques paroles bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant la campagne de Turquie. À la vue de leurs bottes, il hochait tristement la tête, et les indiquait à son compagnon d'un air qui témoignait de sa clairvoyance et lui épargnait la peine de faire des reproches directs. Quand ce geste venait à se répéter, le chef du régiment se précipitait en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient à quelques pas en arrière, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un aide de camp, joli garçon, suivait de près le général en chef: c'était le prince Bolkonsky. À ses côtés venait ce gros et grand Nesvitsky, officier supérieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de douceur. Nesvitsky réprimait avec peine un fou rire causé par un de ses camarades, un hussard au teint basané, qui, le regard fixé sur le dos du commandant du régiment, répétait chacun de ses gestes avec un sérieux imperturbable.
Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.
Il s'arrêta tout à coup devant la troisième compagnie; sa suite, ne prévoyant pas ce brusque arrêt, se trouva rapprochée de lui.
«Ah! Timokhine!» s'écria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez rouge.
Timokhine, qui semblait s'être allongé jusqu'aux limites du possible, pendant l'algarade de son général au sujet de Dologhow, trouva encore le moyen, à l'apostrophe du général en chef, de se redresser au point que cette tension, si elle s'était prolongée, aurait pu lui devenir fatale. Koutouzow s'en aperçut et se détourna aussitôt pour y mettre un terme, en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafrée.
«C'est encore un compagnon d'armes d'Ismaïl, un brave officier!... En es-tu content?...»
Et il s'adressa au chef de régiment, qui sans se douter qu'un miroir invisible pour lui (le hussard basané) allait le réfléchir de la tête aux pieds, tressaillit et s'avança en disant:
«Très content, Haute Excellence!
—Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,» ajouta Koutouzow en s'éloignant.
Terrifié à l'idée d'en avoir la responsabilité, le malheureux commandant garda le silence. Pendant ce temps le hussard basané, dont les yeux avaient été frappés par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au nez rouge et à la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky éclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait commander à son visage, et, une expression de gravité respectueuse succéda comme par enchantement à ses grimaces.
La troisième compagnie était la dernière. Koutouzow s'arrêta pensif, cherchant évidemment à rappeler ses souvenirs. Le prince André fit un pas, et lui dit tout bas en français:
«Vous m'avez ordonné de vous rappeler Dologhow, celui qui a été dégradé....
—Où est Dologhow?» demanda-t-il aussitôt.
Revêtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point attendre; il sortit des rangs et présenta les armes: c'était décidément un soldat de belle mine, bien tourné, aux cheveux blonds, et aux yeux bleus et clairs.
«Une plainte? demanda Koutouzow, en fronçant légèrement les sourcils.
—Non, c'est Dologhow, lui dit le prince André.
—Ah! j'espère que cette leçon t'aura suffisamment corrigé; fais ton possible pour bien servir; l'Empereur est clément et je ne t'oublierai pas non plus, si tu le mérites.»
Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment qu'ils avaient regardé le chef du régiment, et leur expression semblait combler cet abîme de convention qui sépare le simple soldat du général en chef.
«Une seule grâce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de faire preuve de mon dévouement à l'empereur et à la Russie.»
Koutouzow se détourna et se dirigea vers sa calèche d'un air maussade. Ces phrases banales, toujours les mêmes, l'ennuyaient et le fatiguaient:
«À quoi bon, pensait-il, y répondre par un même refrain? à quoi bon ces vieilles et éternelles redites?»
Le régiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller près de Braunau occuper ses logements, s'y équiper, s'y chausser et s'y reposer.
«Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...» dit le chef de régiment en s'adressant au capitaine, après avoir dépassé à cheval la troisième compagnie.
Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait l'inspection si heureusement terminée:
«Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se couvrir de honte devant le régiment: je suis toujours le premier à offrir des excuses... et il lui tendit la main.
—De grâce, général, oserai-je penser que...»
Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents ébréchées, dont les deux incisives avaient été perdues sans retour à l'assaut d'Ismaïl:
«Dites également à M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit tranquille.... Comment se conduit-il, à propos?
—Il est très exact à son devoir, Excellence, mais son caractère....
—Comment, son caractère?
—Cela lui prend par accès, Excellence; il y a des jours où il est bon, intelligent, instruit, et puis d'autres moments où c'est une bête féroce. N'a-t-il pas failli, tout dernièrement, assommer un juif en Pologne... vous le savez bien?...
—Oui, oui, repartit le chef de régiment, mais il est à plaindre... il est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien de....
—Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez qu'il avait compris l'intention de son supérieur.
—Les épaulettes à la première affaire! s'écria le général, en jetant ces paroles à Dologhow, au moment où celui-ci passait. Dologhow se retourna en silence, et sourit d'un air railleur.
—Bien, très bien! continua le chef à haute voix pour se faire entendre des soldats: je donne de l'eau-de-vie à tout le monde et je remercie chacun de vous.... Dieu soit loué!»
Et il s'approcha d'une autre compagnie.
«C'est un brave homme: après tout, on peut servir sous ses ordres, dit le capitaine en s'adressant à son officier subalterne.
—En un mot, «le roi de cœur»! lui répliqua l'officier subalterne, et il riait en appliquant au général le sobriquet qu'on lui avait donné.
La joyeuse disposition d'humeur des officiers, causée par l'heureuse issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils marchaient gaiement, tout en causant:
«Qui donc a inventé que Koutouzow était borgne?
—Ah! pour cela, oui, il l'est!
—Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout inspecté!
—Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regardé les miennes et....
—Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un vrai sac de farine! Quelle corvée d'avoir cela à blanchir!
—Voyons, toi qui étais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte était ici à Braunau.
—Bonaparte ici? En voilà une farce! Imbécile qui ne sait pas que le Prussien s'est révolté et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et alors, après qu'il l'aura rossé, il commencera la guerre avec Bonaparte. Va donc conter à d'autres qu'il est ici. Bonaparte à Braunau! On voit bien que t'es bête; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!
—Ah! ces diables de fourriers!... Voilà la cinquième compagnie qui tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons pas encore là!
—Voyons, passe-moi une croûte, que diable?
—Ne t'ai-je pas donné du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien, prends-la, ta croûte... tiens!
—Si au moins on s'arrêtait... mais non... encore cinq verstes à traîner son estomac creux.
—Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles calèches: en voiture ce serait chic... hein?
—Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le même; le Polonais, c'était encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands tout le long... rien que cela.
—En avant les chanteurs!» s'écria le capitaine, et une vingtaine de soldats sortirent des rangs.
Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et entonna la chanson commençant par ces mots: «Voilà la diane, voilà le soleil» et finissant par ceux-ci: «Et de la gloire nous en aurons avec Kamensky notre père.» Composée en Turquie, cette chanson était chantée aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de changé que le nom de Koutouzow, mis récemment à la place de celui de Kamensky. Après avoir crânement enlevé ces dernières paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante ans environ, avec des formes nerveuses, examina sévèrement ses camarades en fronçant les sourcils, pendant que ses mains, allant à droite et à gauche, semblaient lancer à terre un objet invisible. S'étant bien assuré que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tête, comme s'il soutenait avec le plus grand soin cet objet précieux et toujours invisible. Tout à coup, le rejetant brusquement, il entonna: «Mon toit, mon cher petit toit» et une vingtaine de voix le répétèrent en chœur. Un autre soldat s'élança en avant et se mit, sans paraître le moins du monde gêné par le poids de son fourniment, à sauter et à danser à reculons devant ses camarades, en remuant ses épaules et en menaçant le vide avec des cuillères qu'il frappait entre elles en guise de castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrière eux: c'était Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang du flanc droit que rasait la haute calèche, la figure de Dologhow, le soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa démarche cadencée, gracieuse et hardie à la fois, son regard assuré et moqueur, jeté comme un défi à ceux qui le dépassaient, paraissaient les plaindre de ne point faire leur entrée à pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le même qui s'était amusé à imiter le général commandant le régiment, modéra l'allure de son cheval pour se rapprocher de Dologhow; bien qu'il eût été, lui aussi, du nombre des viveurs dont ce dernier avait été le chef de file, il s'était pourtant prudemment abstenu jusqu'à ce moment de renouer connaissance avec le disgracié: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de tactique, et feignant une véritable joie:
«Comment cela va-t-il» cher ami? lui dit-il.
—Comme tu vois,» répondit froidement Dologhow.
La chanson toujours vive et légère accompagnait d'une façon étrange la désinvolture comique de Gerkow et les réponses glaciales de son ex-camarade.
«Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?
—Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufilé dans l'état-major?
—J'y suis attaché, je fais le service.»
Ils se turent tous les deux: «Le faucon est bien lancé et lancé de la main droite,» reprenait la chanson, et, en l'écoutant, on se sentait involontairement plein de confiance et de résolution.
Leur conversation aurait certainement changé de ton sans ce joyeux accompagnement:
«Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.
—On le dit, mais qui diable peut le savoir!
—Tant mieux, répliqua brièvement Dologhow, en suivant la cadence.
—Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!
—Vous avez donc beaucoup d'argent?
—Viens toujours!
—Impossible. J'ai fait le vœu de ne jouer ni boire jusqu'à ce que j'aie regagné mon grade.
—Eh bien, alors ce sera à la première affaire.
—Eh bien! alors, on verra!
—Viens tout de même: si tu as besoin de quelque chose, l'état-major t'aidera.»
Dologhow sourit:
«Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont j'aurai besoin.
—Soit, c'était seulement pour....
—C'est ça, moi aussi c'était seulement pour....
—Adieu!
—Adieu!...»
Et bien haut et bien loin: «Là-bas, là-bas dans la patrie,» continuait la chanson, pendant que Gerkow éperonnait son cheval; le cheval, couvert d'écume et galopant en mesure au son de la musique, dépassa la compagnie et rejoignit bientôt la haute calèche.
À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien, s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde. Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un plaisir marqué:
«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos volontés.»
Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu lui importait le reste!
Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il laissait échapper avec effort.
«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.»
Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres.
«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus besoin de notre concours.»
L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie, et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable position de son armée au point de vue stratégique.
«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...»
Et il lut en allemand le passage suivant:
«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech. Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas, et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le sort qu'il a mérité.»
En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et releva les yeux.
«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'œil sur î'aide de camp.
—Mille excuses, général...»
Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André:
«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A. I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.»
Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement.
Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince Bolkonsky, les lignes suivantes:
«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.»
Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient, l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la main:
«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.
—Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction.
—Pourquoi?»
Le prince André haussa les épaules.
«A-t-on des nouvelles de Mack?
—Non.
—Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue.
—Probablement...»
Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta.
«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'œil autour de lui, il marcha droit vers la porte du cabinet.
—Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?»
Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris de haut en bas le petit aide de camp.
«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir.
La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres.
«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue.
Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité, puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se trouvait donc confirmé.
Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre de l'ennemi.
Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait admettre que son héros subît un échec.
Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui riaient tous deux aux éclats.
«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure pâle et de ses yeux animés.
—Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky.
Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch, attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer, mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante:
«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!»
Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect, lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de niaise satisfaction, fit un pas en avant.
«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai l'honneur de vous offrir mes félicitations...»
Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.
«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,» ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général fronça les sourcils et se détourna:
«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin.
Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier.
«S'il vous est agréable, monsieur,—lui dit-il d'une voix tranchante, tandis que son menton tremblait légèrement,—de poser pour le bouffon, je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que, si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.»
Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands yeux et se regardèrent en silence.
«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow.
—Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à répondre.
—Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le calmer.
—Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie, qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...»
Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du corridor.
Le régiment de hussards de Pavlograd campait à deux milles de Braunau. L'escadron dans lequel Nicolas Rostow était «junker» était logé dans le village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait été réservée au chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de cavalerie sous le nom de «Vaska Denissow».
Depuis que le «junker» Rostow avait rejoint son régiment en Pologne, il avait toujours partagé le logement du chef d'escadron. Ce jour-là même, le 8 octobre, pendant qu'au quartier général tout était sens dessus dessous, à cause de la défaite de Mack, l'escadron continuait tout doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joué et perdu toute la nuit, n'était pas encore rentré au moment où Rostow, en uniforme de junker, revenait à cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage; s'arrêtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrière avec, un mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur l'étrier, comme s'il se séparait à regret de sa monture, il sauta à terre et appela le planton qui se précipitait déjà pour tenir son cheval:
«Ah! Bonedareneko, promène-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard avec cette affabilité familière et gaie habituelle aux bonnes natures lorsqu'elles se sentent heureuses.
—Entendu, Votre Excellence, répondit le Petit-Russien en secouant la tête avec bonne humeur.
—Fais attention, promène-le bien.»
Un autre hussard s'était également élancé vers le cheval, mais Bonedareneko avait aussitôt saisi le bridon; on voyait que le «junker» payait bien et qu'il était avantageux de le servir.
Rostow caressa doucement sa bête et s'arrêta sur le perron pour la regarder.
«Bravo, quel cheval cela fera!» se dit-il en lui-même, et, relevant son sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses éperons.
L'Allemand propriétaire de la maison se montra, en camisole de laine et en bonnet de coton, à la porte de l'étable, où il remuait le fumier avec une fourche.
Sa figure s'éclaira d'un bon sourire à la vue de Rostow.
«Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec un plaisir évident.
—Déjà à l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant à son tour, hourra pour l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!» ajouta-t-il en répétant les exclamations favorites de l'Allemand.
Celui-ci s'avança en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et s'écria:
«Hourra pour toute la terre!»
Rostow répéta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se réjouir d'une façon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui nettoyait son étable, ni pour Rostow qui était allé chercher du foin avec son peloton. Après qu'ils eurent ainsi donné un libre cours à leurs sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna à son ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.
«Où est ton maître? demanda-t-il à Lavrouchka, le domestique de Denissow, rusé coquin et connu pour tel de tout le régiment.
—Il n'est pas encore rentré depuis hier au soir; il aura probablement perdu, répondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la nuit, c'est qu'il est en déroute, et alors il est d'une humeur de chien. Faut-il vous servir le café?
—Oui, donne-le et promptement.»
Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le café:
«Il vient, il vient! gare la bombe!»
Rostow aperçut effectivement Denissow qui rentrait. C'était un petit homme, à la figure enluminée, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux noirs et à la moustache en désordre. Son dolman était dégrafé, son large pantalon tenait à peine et son shako froissé descendait sur sa nuque. Sombre et soucieux, il s'approchait la tête basse.
«Lavrouchka! s'écria-t-il avec colère et en grasseyant. Voyons, idiot, ôte-moi cela.
—Mais puisque je vous l'ôte!
—Ah! te voilà levé! dit Denissow, en entrant dans la chambre.
—Il y a beau temps... j'ai déjà été au fourrage et j'ai vu Fräulein Mathilde.
—Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfoncé, comme une triple buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commencé après ton départ.... Hé! du thé!» cria-t-il d'un air renfrogné.
Puis, grimaçant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes, il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.
«C'est le diable qui m'a envoyé chez ce Rat (c'était le surnom donné à l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...»
Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux. Après avoir réfléchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs et brillants:
«Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien à faire, excepté boire!... Quand donc se battra-t-on?... Hé, qui est là? ajouta-t-il, en entendant derrière la porte un bruit de grosses bottes et d'éperons, accompagné d'une petite toux respectueuse.
—Le maréchal des logis!» annonça Lavrouchka. Denissow s'assombrit encore plus.
«Ça va mal, dit-il, en jetant à Rostow sa bourse qui contenait quelques pièces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache ma bourse sous mon oreiller.»
Il sortit.
Rostow s'amusa à mettre en piles égales les pièces d'or de différente valeur et à les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow se faisait entendre dans la pièce voisine:
«Ah! Télianine, bonjour; je me suis enfoncé hier!
—Chez qui?
—Chez Bykow.
—Chez le Rat, je le sais,» dit une autre voix flûtée.
Et le lieutenant Télianine, petit officier du même escadron, entra au même moment dans la chambre où se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui était tendue. Télianine avait été renvoyé de la garde peu temps avant la campagne; sa conduite était maintenant exempte de tout reproche, et cependant il n'était pas aimé. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.
«Eh bien, jeune cavalier, êtes-vous content de mon petit Corbeau?» (c'était le nom du cheval vendu à Rostow). Le lieutenant ne regardait jamais en face la personne à laquelle il parlait, et ses yeux allaient sans cesse d'un objet à un autre....
«Je vous ai vu le monter ce matin.
—Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, répondit Rostow, qui savait fort bien que cette bête payée sept cents roubles n'en valait pas la moitié.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.
—C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai à y mettre un rivet.
—Oui, apprenez-le-moi.
—Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous m'en remercierez.
—Je vais le faire amener,» dit aussitôt Rostow pour se débarrasser de Télianine.
Et il sortit.
Denissow, assis par terre dans la pièce d'entrée, les jambes croisées, la pipe à la bouche, écoutait le rapport du maréchal des logis. À la vue de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son épaule, avec une expression de dégoût, la chambre où était Télianine:
«Je n'aime pas ce garçon-là,» dit-il sans s'inquiéter de la présence de son subordonné.
Rostow haussa les épaules comme pour dire:
«Moi non plus, mais qu'y faire?»
Et, ayant donné ses ordres, il retourna auprès de l'officier, qui était nonchalamment occupé à frotter ses petites mains blanches:
«Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!» pensa Rostow.
«Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Télianine, en se levant et en jetant autour de lui un regard indifférent.
—Oui, à l'instant.
—C'est bien... je n'étais entré que pour demander à Denissow s'il avait reçu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reçu, Denissow?
—Non, pas encore; où allez-vous?
—Mais je vais aller montrer à ce jeune homme comment on ferre un cheval.»
Ils entrèrent dans l'écurie, et, sa besogne faite, le lieutenant retourna chez lui.
Denissow, assis à une table sur laquelle on avait posé une bouteille d'eau-de-vie et un saucisson, était en train d'écrire. Sa plume criait et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air sombre:
«C'est à elle que j'écris...»
Et, s'accoudant sur la table sans lâcher sa plume, comme s'il saisissait avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par écrit, il lui détailla le contenu de son épître:
«Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans le cœur. Nous sommes les enfants de la poussière, mais, lorsqu'on aime, on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la création!... Qui va là? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!»
Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se déconcerter:
«Ce n'est personne, c'est le maréchal des logis à qui vous avez dit de venir chercher l'argent.»
Denissow fit un geste d'impatience aussitôt réprimé:
«Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il dans ma bourse?
—Sept pièces neuves et trois vieilles.
—Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu là planté comme une borne? Va chercher le maréchal des logis!
—Denissow, je t'en prie, s'écria Rostow en rougissant, prends de mon argent, tu sais que j'en ai.
—Je n'aime pas à emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.
—Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras sérieusement; j'en ai, je t'assure, répéta Rostow.
—Mais non, je te le répète...»
Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:
«Où l'as-tu cachée?
—Sous le dernier oreiller.
—Elle n'y est pas!...»
Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.
«C'est vraiment inouï!
—Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers à son tour et en rejetant également de côté la couverture.... Pas de bourse!... Aurais-je donc oublié? Mais non, puisque j'ai même pensé que tu la gardais sous ta tête comme un trésor. Je l'ai bien mise là pourtant; où est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.
—Elle doit être là où vous l'avez laissée, car je ne suis pas entré!
—Et je te dis qu'elle n'y est pas.
—C'est toujours la même histoire... vous oubliez toujours où vous mettez les choses... regardez dans vos poches.
—Mais non, te dis-je, puisque j'ai pensé au trésor... je me rappelle très bien que je l'ai mise là.»
Lavrouchka défit entièrement le lit, regarda partout, fureta dans tous les coins, et s'arrêta au beau milieu de la chambre, en étendant les bras avec stupéfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en silence, se tourna à ce geste vers Rostow:
«Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!»
Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux et les baissa aussitôt. Son visage devint pourpre et la respiration lui manqua.
«Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y être! dit Lavrouchka.
—Eh bien, alors, poupée du diable, remue-toi... cherche, s'écria Denissow devenu cramoisi, et le menaçant du poing: il, faut qu'elle se trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...»
Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.
«Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique et en le poussant violemment contre la muraille.
—Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...»
Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baissés. Denissow, ayant subitement compris son allusion, s'arrêta et lui saisit la main:
«Quelle bêtise! s'écria-t-il si fortement que les veines de son cou et de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois... la bourse est ici, j'écorcherai vif ce misérable et elle se retrouvera.
—Je sais qui l'a prise, répéta Rostow d'une voix étranglée.
—Et moi, je te défends...» s'écria Denissow.
Mais Rostow s'arracha avec colère à son étreinte.
«Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se précipita hors de la chambre sans achever sa phrase.
—Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!»
Ce furent les dernières paroles qui arrivèrent aux oreilles de Rostow; peu d'instants après il entrait dans le logement de Télianine.
«Mon maître n'est pas à la maison, lui dit le domestique, il est allé à l'état-major.... Est-il arrivé quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant la figure bouleversée du junker.
—Non, rien!
—Vous l'avez manqué de peu.»
Sans rentrer chez lui, Rostow monta à cheval et se rendit à l'état-major, qui était établi à trois verstes de Saltzeneck; il y avait là un petit «traktir» où se réunissaient les officiers. Arrivé devant la porte, il y vit attaché le cheval de Télianine; le jeune officier était attablé dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une bouteille de vin.
«Ah! vous voilà aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en élevant ses sourcils.
—Oui,» dit Rostow avec effort, et il s'assit à une table voisine, à côté de deux Allemands et d'un officier russe.
Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des couteaux. Ayant fini de déjeuner, le lieutenant tira de sa poche une longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs et recourbés à la poulaine, y prit une pièce d'or et la tendit au garçon.
«Dépêchez-vous, dit-il.
—Permettez-moi d'examiner cette bourse,» murmura Rostow en s'approchant.
Télianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part, la lui passa.
«Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en pâlissant légèrement... voyez, jeune homme.»
Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le lieutenant.
«Tout cela restera à Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces vilains petits trous, on ne peut guère dépenser son argent, ajouta-t-il avec une gaieté forcée.... Rendez-la-moi, je m'en vais.»
Rostow se taisait.
«Eh bien, et vous, vous allez déjeuner? On mange assez bien ici, mais, voyons, rendez-la-moi donc...»
Et il étendit la main pour prendre la bourse.
Le junker la lâcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de son pantalon; il releva ses sourcils avec négligence, et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour dire: «Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien à y voir...»
«Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisèrent en se lançant des éclairs.