V

—Venez par ici, et Rostow entraîna Télianine vers la fenêtre.... Cet argent est à Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il à l'oreille.

—Quoi? comment... vous osez?» Mais dans ces paroles entrecoupées on sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel désespéré, une demande de pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cessé d'oppresser le cœur de Rostow, se dissipèrent aussitôt.

Il en ressentit une grande joie et en même temps une immense compassion pour ce malheureux.

«Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura Télianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre chambre qui était vide.

—Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,» répliqua Rostow, décidé à aller jusqu'au bout.

Le visage pâle et terrifié du coupable tressaillit; ses yeux allaient toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticulés s'échappèrent de sa poitrine.

«Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent, prenez-le... mon père est vieux, ma mère...»

Et il jeta la bourse sur la table.

Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrivé sur le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.

«Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment avez-vous pu faire cela?

—Comte!...»

Et Télianine s'approcha du junker.

«Ne me touchez pas, s'écria impétueusement Rostow en se reculant; si vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.» Et, lui jetant la bourse, il disparut en courant.

Le soir même, une conversation animée avait lieu, dans le logement de Denissow, entre les officiers de l'escadron.

«Je vous répète que vous devez présenter vos excuses au colonel, disait le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des cheveux grisonnants, d'énormes moustaches, des traits accentués, un visage ridé; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur, il avait toujours su reconquérir son rang.

—Je ne permettrai à personne de dire que je mens, s'écria Rostow, le visage enflammé et tremblant d'émotion.... Il m'a dit que j'en avais menti, à quoi je lui ai répondu que c'était lui qui en avait menti.... Cela en restera là!... On peut me mettre de service tous les jours et me flanquer aux arrêts, mais quant à des excuses, c'est autre chose, car si le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....

—Mais voyons, écoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez dit, en présence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait volé?

—Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant témoins. J'ai peut-être eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour cela que je suis entré dans les hussards, persuadé qu'ici toutes ces finesses étaient inutiles, et là-dessus il me lance un démenti à la figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!

—Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais là n'est pas la question. Demandez plutôt à Denissow s'il est admissible que vous, un «junker», vous puissiez demander satisfaction au chef de votre régiment?»

Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part à la discussion; mais à la question de Kirstein il secoua négativement la tête.

«Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?... Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler à l'ordre.

—Il ne m'a pas rappelé à l'ordre, il a prétendu que je ne disais pas la vérité.

—C'est ça, et vous lui avez répondu des bêtises... vous lui devez donc des excuses.

—Pas le moins du monde.

—Je ne m'attendais pas à cela de vous, reprit gravement le capitaine en second, car vous êtes coupable non seulement envers lui, mais envers tout le régiment. Si au moins vous aviez réfléchi, si vous aviez pris conseil avant d'agir, mais non, vous avez éclaté, et cela devant les officiers. Que restait-il à faire au colonel? à mettre l'accusé en jugement; c'était imprimer une tache à son régiment et le couvrir de honte pour un misérable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous déplaît à nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en êtes outré, mais c'est votre faute, vous l'avez cherché, et maintenant qu'on tâche d'étouffer l'affaire, vous continuez à l'ébruiter... et votre amour-propre vous empêche d'offrir vos excuses à un vieux et honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas? Cela vous est bien égal de déshonorer le régiment!—et la voix de Kirstein trembla légèrement—à vous qui n'y passerez peut-être qu'une année et qui demain pouvez être nommé aide de camp? Mais cela ne nous est pas indifférent à nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le régiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?»

Denissow, silencieux et immobile, lançait de temps en temps un coup d'œil à Rostow.

«Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le régiment et qui espérons y mourir, son honneur nous tient au cœur, et Bogdanitch le sait bien. C'est mal, c'est mal; fâchez-vous si vous voulez, je n'ai jamais mâché la vérité à personne.

—Il a raison, que diable, s'écria Denissow... eh bien, Rostow, eh bien!...»

Rostow, rougissant et pâlissant tour à tour, portait ses regards de l'un à l'autre:

«Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de... l'honneur du régiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, complètement tort, que vous faut-il encore?»

Et ses yeux se mouillèrent de larmes.

«Très bien, comte, s'écria Kirstein en se levant et en lui tapant sur l'épaule avec sa large main.

—Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave cœur.

—Oui, c'est bien, très bien, comte, répéta le vieux militaire, en honorant le «junker» de son titre, en reconnaissance de son aveu.... Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.

—Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra plus prononcer un mot là-dessus; mais quant à faire mes excuses, cela m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garçon qui demande pardon.»

Denissow partit d'un éclat de rire.

«Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre obstination.

—Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous expliquer ce que j'éprouve... je ne le puis pas.

—Eh bien, comme il vous plaira! Et où est-il, ce misérable? où s'est-il caché? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.

—Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de demain.

—Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.

—Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je le tuerais,» s'écria Denissow avec fureur.

En ce moment Gerkow entra.

«Toi! dirent les officiers.

—En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son armée.

—Quel canard!

—Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.

—Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?

—En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il apporte! Comment es-tu tombé ici?

—On m'a de nouveau renvoyé au régiment à cause de ce diable de Mack. Le général autrichien s'est plaint de ce que je l'avais félicité de l'arrivée de son supérieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors du bain?

—Ah! mon cher, c'est un tel gâchis ici depuis deux jours!»

L'aide de camp du régiment entra et confirma les paroles de Gerkow.

Le régiment devait se mettre en marche le lendemain:

«En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!»

Koutouzow s'était replié sur Vienne, en détruisant derrière lui les ponts sur l'Inn, à Braunau, et sur la Traun, à Lintz. Pendant la journée du 23 octobre, les troupes passaient la rivière Enns. Les fourgons de bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en défilant des deux côtés du pont. Il faisait un temps d'automne doux et pluvieux. Le vaste horizon qui se déroulait à la vue, des hauteurs où étaient placées les batteries russes pour la défense du pont, tantôt se dérobait derrière un rideau de pluie fine et légère qui rayait l'atmosphère de lignes obliques, tantôt s'élargissait lorsqu'un rayon de soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prêtant l'éclat du vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges, sa cathédrale et son pont, des deux côtés duquel se déversait en masses serrées l'armée russe, était située au pied des collines. Au tournant du Danube, à l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une île, un château avec son parc, entourés des eaux réunies des deux fleuves, et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'étendaient dans le lointain mystérieux des montagnes verdoyantes, aux défilés bleuâtres, couvertes d'une forêt de pins à l'aspect sauvage et impénétrable, derrière laquelle s'élançaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la batterie, le général commandant l'arrière-garde, accompagné d'un officier de l'état-major, examinait le terrain à l'aide d'une longue-vue; à quelques pas de lui, assis sur l'affût d'un canon, Nesvitsky, envoyé à l'arrière-garde par le général en chef, faisait à ses camarades les honneurs de ses petits pâtés arrosés de véritable Doppel-Kummel[14]. Le cosaque qui le suivait lui présentait le flacon et la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns à genoux, les autres assis à la turque sur l'herbe mouillée.

«Pas bête ce prince autrichien qui s'est construit ici un château! Quel charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!

—Mille remerciements, prince, répondit l'un d'eux, qui trouvait un plaisir extrême à causer avec un aussi gros bonnet de l'état-major....

—Le site est ravissant: nous avons côtoyé le parc et aperçu deux cerfs, et quel beau château!

—Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore un petit pâté, détourna son intérêt sur le paysage: voyez, nos fantassins s'y sont déjà introduits; tenez, là-bas derrière le village, sur cette petite prairie, il y en a trois qui traînent quelque chose. Ils l'auront bien vite nettoyé, ce château! ajouta-t-il avec un sourire d'approbation.

—Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pâté dans sa grande et belle bouche aux lèvres humides. Quant à moi, j'aurais désiré pénétrer là dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du couvent situé sur la montagne, et ses yeux brillèrent en se fermant à demi.

—Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces nonnettes, j'aurais, ma foi, donné cinq ans de ma vie... des Italiennes, dit-on, et il y en a de jolies.

—D'autant plus qu'elles s'ennuient à mourir,» ajouta un officier plus hardi que les autres.

Pendant ce temps, l'officier de l'état-major indiquait quelque chose au général, qui l'examinait avec sa longue-vue.

«C'est ça, c'est ça! répondit le général d'un ton de mauvaise humeur, en abaissant sa lorgnette et en haussant les épaules.... Ils vont tirer sur les nôtres!... Comme ils traînent!»

À l'œil nu, on distinguait de l'autre côté une batterie ennemie, de laquelle s'échappait une légère fumée d'un blanc de lait, puis on entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hâter le pas au passage de la rivière. Nesvitsky se leva en s'éventant, et s'approcha du général, le sourire sur les lèvres.

«Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?

—Cela ne va pas, dit le général sans répondre à son invitation, les nôtres sont en retard.

—Faut-il y courir, Excellence?

—Oui, allez-y, je vous prie...»

Et le général lui répéta l'ordre qui avait déjà été donné:

«Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brûler le pont, comme je l'ai ordonné, et de s'assurer si les matières inflammables sont bien placées.

—Très bien, répondit Nesvitsky;—alors il fit signe au cosaque de lui amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa légèrement son gros corps en selle.—Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes, dit-il aux officiers, en lançant son cheval sur le sentier sinueux qui se déroulait au flanc de la montagne.

—Voyons, capitaine, dit le général, en s'adressant à l'artilleur, tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!

—Les servants à leurs pièces! commanda l'officier, et, un instant après, les artilleurs quittèrent gaiement leurs feux de bivouac pour courir aux canons et les charger.

«N° 1!...»

Et le N° 1 s'élança crânement dans l'espace!

Un son métallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant, vola par-dessus les têtes des nôtres et alla tomber bien en avant de l'ennemi; un léger nuage de fumée indiqua l'endroit de la chute et de l'explosion. Officiers et soldats s'étaient réveillés à ce bruit, et tous suivirent avec intérêt la marche de nos troupes au bas de la montagne, et celle de l'ennemi qui avançait. Tout se voyait distinctement. Le son répercuté de ce coup solitaire et les rayons brillants du soleil, déchirant son voile de nuages, se fondirent en une seule et même impression d'entrain et de vie.

Deux boulets ennemis avaient passé par-dessus le pont, et sur le pont il y avait foule. Tout au milieu, appuyé contre la balustrade, se tenait le prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux chevaux un peu en arrière de lui. À peine faisait-il un pas en avant, que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il se remettait à sourire.

«Eh! là-bas, camarade, disait le cosaque à un soldat qui conduisait un fourgon, et refoulait l'infanterie massée autour de ses roues.... Eh! là-bas, attends donc, laisse passer le général!»

Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de général, criait contre les hommes qui lui barraient la route:

«Eh! pays, tire à gauche, gare!...»

Mais les «pays», épaule contre épaule, leurs baïonnettes s'entrechoquant, continuaient à marcher en masse compacte. En regardant au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur l'autre, se confondaient, blanches d'écume, en se brisant sous l'arche du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succéder des vagues vivantes de soldats semblables à celles d'en bas, des vagues de shakos recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues baïonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à l'expression insouciante et fatiguée, et de pieds en mouvement foulant les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se frayait un passage à travers ces ondes uniformes, comme un jet de la blanche écume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de l'infanterie entraînaient avec elles un hussard à pied, un domestique militaire, un habitant de la ville, comme de légers morceaux de bois emportés par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement, soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivière.

«Voilà!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir avancer.

—Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup à passer?

—Un million moins un, répondit un loustic de belle humeur, clignant de l'œil et en le frôlant de sa capote déchirée. Après lui venait un vieux soldat, à l'air sombre, qui disait à son camarade:

«À présent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus à se gratter!...»

Et les soldats passaient, et à leur suite venait un fourgon avec un domestique militaire qui fouillait sous la bâche en criant:

«Où diable a-t-on fourré le tournevis?...»

Et celui-là aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en gaieté, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:

«Comme il lui a bien appliqué sa crosse droit dans les dents, le cher homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote relevée....

—C'est bien fait pour ce doux jambon!» répondit l'autre en riant.

Et ils passèrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reçu le coup de crosse, ni à qui s'adressait l'épithète de «doux jambon».

«Qu'est-ce qu'ils ont à se dépêcher? Parce qu'il a tiré un coup à poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un sous-officier....

—Quand le boulet a sifflé à mes oreilles, alors, sais-tu, vieux père, j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....

Et celui-là passait aussi. Après lui venait un chariot qui ne ressemblait en rien aux précédents. C'était un attelage à l'allemande, à deux chevaux, conduit par un homme du pays et traînant une montagne de choses entassées. Une belle vache pie était attachée derrière; sur des édredons empilés se tenaient assises une mère allaitant son enfant, une vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces émigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spécial. Les deux jeunes femmes, pendant que la voiture marchait à pas lents, avaient attiré l'attention des soldats, qui ne leur ménageaient pas les quolibets:

«Oh! cette grande saucisse qui déménage aussi!...

—Vends-moi la petite mère, disait un autre à l'Allemand, qui, la tête inclinée, terrifié et farouche, allongeait le pas.

—S'est-elle attifée? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fédotow, d'être logé chez elles? Nous en avons vu, camarade!

—Où allez-vous?» demanda un officier d'infanterie qui mangeait une pomme.

Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne comprenait pas:

«La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme à la belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky, suivaient des yeux les femmes qui s'éloignaient. Après elles, recommencèrent le même défilé de soldats, les mêmes conversations, et puis tout s'arrêta de nouveau, à cause d'un cheval du fourgon de la compagnie, qui, comme il arrive souvent à la descente d'un pont, s'était empêtré dans ses traits:

«Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel désordre!... Ne poussez donc pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brûlera le pont... et l'officier qu'on écrase!» s'écrièrent des soldats dans la foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la sortie.

Tout à coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans l'eau avec fracas:

«Tiens, jusqu'où ça a volé! dit gravement un soldat en se retournant au bruit.

—Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus vite,» ajouta un autre avec une certaine inquiétude.

Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.

«Hé, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites place!»

Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avança en lançant des vociférations à droite et à gauche. Les soldats se serrèrent pour lui faire place, mais ils furent aussitôt refoulés contre lui par les plus éloignés, et sa jambe fut prise comme dans un étau.

«Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...»

Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrouée, vit quinze pas derrière lui, séparé par cette houle vivante de l'infanterie en marche, Vaska Denissow, les cheveux ébouriffés, la casquette sur la nuque et le dolman fièrement rejeté sur l'épaule.

«Dis donc à ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec colère et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure, son sabre qu'il avait laissé dans le fourreau.

—Ah! ah! Vaska, répondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu là?

—L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en éperonnant son beau cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frémissaient à la piqûre accidentelle des baïonnettes, et qui, blanc d'écume, martelant de ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son cavalier l'eût laissé faire.—Mais, que diable... quels moutons!... de vrais moutons... arrière!... faites place!... Eh! là-bas du fourgon... attends... ou je vous sabre tous!...»

Alors il tira son sabre, et exécuta un moulinet. Les soldats effrayés se serrèrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.»

«Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.

—Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journée on traîne le régiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!

—Tu es d'une élégance!» dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la housse de son cheval.

Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'où s'échappait une odeur parfumée, et le mit sous le nez de son ami.

«Impossible autrement, car on se battra peut-être!... Rasé, parfumé, les dents brossées!...»

L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persévérance de Denissow à tenir son sabre à la main produisirent leur effet.

Ils parvinrent à traverser le pont, et ce fut à leur tour d'arrêter l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouvé le colonel, lui transmit l'ordre dont il était porteur et retourna sur ses pas.

La route une fois balayée, Denissow se campa à l'entrée du pont: retenant négligemment son étalon qui frappait du pied avec impatience, il regardait défiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre hommes de front. L'escadron s'y développa pour gagner la rive opposée. Les fantassins, arrêtés et massés dans la boue, examinaient les hussards fiers et élégants, de cet air ironique et malveillant particulier aux soldats de différentes armes lorsqu'ils se rencontrent.

«Des enfants bien mis, tout prêts pour la Podnovinsky[15]! On n'en tire rien!... Tout pour la montre!

—Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussière! dit plaisamment un hussard dont le cheval venait d'éclabousser un fantassin.

—Si on t'avait fait marcher deux étapes le sac sur le dos, tes brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est un oiseau à cheval!...»

Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.

«C'est ça, Likine... si tu étais à cheval, tu ferais une jolie figure! disait un caporal à un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de son fourniment.

—Mets-toi un bâton entre les jambes et tu seras à cheval,» repartit le hussard.

Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques, s'étendait au premier plan.

Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi.

Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16]environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, et aussi vaillants que vous-même!...

Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces courts instants.

Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux. Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait. Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.

«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait le manège devant l'escadron.

Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une lourde jument d'allure pacifique.

«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous nous retirerons.

—Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow, s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la fête!»

Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:

«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.

—Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»

Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive.

Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation.

Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef.

«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de Rostow,—et il lança un coup d'œil à ses camarades,—on vous ordonne de vous arrêter et de brûler le pont.»

—Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.

—Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette, sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous dire de ramener les hussards et de brûler le pont.»

Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop de son cheval cosaque.

«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend rien.»

Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et s'adressant à Nesvitsky:

«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le pont, vous ne m'en avez rien dit.

—Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables?

—D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait!

—C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...—Que fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow.

—Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une éponge; veux-tu que je te presse?

—Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le colonel d'un ton offensé.

—Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans cela l'ennemi va nous mitrailler.»

Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil.

«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés qu'on lui suscitait.

Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont.

«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...»

Son cœur se serra, le sang lui afflua aux tempes:

«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!»

La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité solennelle.

Son commandement se fit entendre.

«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui.

Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le garder, et il entendait les battements de son cœur. Denissow, penché en arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et en faisant sonner leurs sabres.

«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît compte de la demande.

Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses camarades le dépassèrent.

«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante.

Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et, regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le reconnaître:

«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était avancé à cheval sur le pont:

—Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!»

Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:

«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.»

Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.

Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait involontairement cette question, en présence des péripéties de cette scène éclairée par le soleil couchant.

«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont maintenant à portée des canons!

—Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major.

—C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.

—Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les hussards.

Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se demandait s'il était réellement sérieux....

«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte, mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une décoration: notre colonel sait ce qu'il fait.

—Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces ennemies qu'on enlevait des avant-trains.

Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait l'espace, le quatrième fut visible.

«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë.

Et il saisit la main de l'officier:

«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!...

—Deux, il me semble?

—Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en se détournant.

Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu, et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher, mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur qui tirer.

Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.

Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant. Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes saisirent le blessé et le soulevèrent.

«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat.

Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel, sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là était le bonheur!

«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur... la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...»

Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:

«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me protège!» murmura Rostow.

Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées, et les brancards disparurent.

«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille Vaska Denissow.

—Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow en se remettant en selle.

—Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow.

—Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose, mais ici on tirait sur nous comme à la cible...»

Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses compagnons.

«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu.

«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être sous-lieutenant! dit Gerkow.

—Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un air triomphant.

—S'il me questionne sur les pertes?...

—Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse expression de «raide mort».

Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice, le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient de Russie.

Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent, bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille. Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés, abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des troupes.

Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses, circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et enfin la retraite précipitée de Bonaparte.

Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française. Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice assuré d'une promotion prochaine.

La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré. Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient, et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des villages.

À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés, entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier qui les dépassait au galop.

Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand ils avaient été blessés:

«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André, tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or.

—Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait: Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.

—Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier, visiblement satisfait de trouver à qui parler.

—Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher.

Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et, l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée:

«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance); vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès du ministre.»

L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui; après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des notes, et semblait ignorer sa présence.

«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques papiers et sans accorder la moindre attention au prince André.

«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien il cherche à me le faire accroire.»

Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un grand nombre de pétitionnaires.

«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles, j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était temps!»

Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée:

«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand, et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux. Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant Mortier n'a pas été fait prisonnier!...»

Puis, après un moment de silence:

«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant.

Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain, bien lointain souvenir.

Le prince André descendit à Brünn chez une de ses connaissances russes, le diplomate Bilibine.

«Ah! cher prince, rien ne pouvait m'être plus agréable, lui dit son hôte en allant à sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma chambre à coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui conduisait Bolkonsky.... Vous êtes le messager d'une victoire, c'est parfait; quant à moi, je suis malade, comme vous le voyez.»

Après avoir fait sa toilette, le prince André rejoignit le diplomate dans un élégant cabinet, où il se mit à table devant le dîner qu'on venait de lui préparer, pendant que son hôte s'asseyait au coin de la cheminée.

Le prince André retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les éléments d'élégance et de confort auxquels il était habitué depuis son enfance, et qui lui avaient si souvent manqué dans ces derniers temps. Il lui était agréable, après la réception autrichienne, de pouvoir parler, non pas en russe, car ils causaient en français, mais avec un Russe, qui partageait, il fallait le supposer, l'aversion très vive qu'inspiraient généralement alors les Autrichiens.

Bilibine avait trente-cinq ans environ; il était garçon, et appartenait au même cercle de société que le prince André. Après s'être connus à Pétersbourg, ils s'étaient retrouvés et rapprochés, pendant le séjour qu'André avait fait à Vienne à la suite de son général. Ils avaient tous deux les qualités requises pour parcourir, chacun dans sa spécialité, une rapide et brillante carrière. Bilibine, quoique jeune, n'était plus un jeune diplomate, car, depuis l'âge de seize ans, il était dans la carrière. Arrivé à Vienne, après avoir passé par Paris et Copenhague, il y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur en Autriche faisaient cas de sa capacité, et l'appréciaient. Il ne ressemblait en rien à ces diplomates dont les qualités sont négatives, dont toute la science consiste à ne pas se compromettre et à parler français: il était de ceux qui aiment le travail, et, malgré une certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit à son bureau. L'objet de son travail lui était indifférent: ce qui l'intéressait, ce n'était pas le pourquoi, mais le comment, et il trouvait un plaisir tout particulier à composer, d'une façon ingénieuse, élégante et habile, n'importe quels mémorandums, rapports ou circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume à la main, on lui reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler à propos dans les hautes sphères.

Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits brillants et originaux, de ces phrases fines et acérées, qui, préparées à l'avance dans son laboratoire intime, étaient si faciles à retenir, qu'elles restaient gravées même clans les cervelles les plus dures; c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de Vienne et influaient parfois sur les événements.

Son visage jaune, maigre et fatigué était creusé de plis; chacun de ces plis était si soigneusement lavé, qu'il rappelait l'aspect du bout des doigts lorsqu'ils ont fait un long séjour dans l'eau; le jeu de sa physionomie consistait dans le mouvement perpétuel de ces plis. Tantôt c'était son front qui se ridait, tantôt ses sourcils qui s'élevaient ou s'abaissaient tour à tour, ou bien ses joues qui se fronçaient. Un regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncés.

«Eh bien, racontez-moi vos exploits!» Bolkonsky lui narra aussitôt, sans se mettre en avant, les détails de l'affaire et la réception du ministre: «Ils m'ont reçu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un jeu de quilles.»

Bilibine sourit, et ses rides se détendirent.

«Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles à distance, et en plissant sa peau sous l'œil gauche, malgré la haute estime que je professe pour les armées russo-orthodoxes, il me semble que cette victoire n'est pas des plus victorieuses.»

Il continuait à parler français, ne prononçant en russe que certains mots qu'il voulait souligner d'une façon dédaigneuse:

«Comment! vous avez écrasé de tout votre poids le malheureux Mortier, qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous échappe!... Où est donc votre victoire?

—Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux qu'Ulm?...

—Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un maréchal, un seul maréchal?

—Parce que les événements n'arrivent pas selon notre volonté et ne se règlent pas d'avance comme une parade! Nous avions espéré le tourner vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivés qu'à cinq heures du soir.

—Pourquoi n'y êtes-vous pas arrivés à sept heures? Il fallait y arriver.

—Pourquoi n'avez-vous pas soufflé à Bonaparte, par voie diplomatique, qu'il ferait bien d'abandonner Gênes? reprit le prince André du même ton de raillerie.

—Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est très facile de faire prisonniers des maréchaux au coin de son feu; c'est vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous étonnez donc pas que, à l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette victoire; et moi-même, infime secrétaire de l'ambassade de Russie, je n'éprouve pas un besoin irrésistible de témoigner mon enthousiasme, en donnant un thaler à mon Franz, avec la permission d'aller se promener avec sa «Liebchen» au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater ici.» Il regarda le prince André et déplissa subitement son front.

«Alors, mon cher, c'est à mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le comprends pas, je l'avoue; peut-être y a-t-il là-dessous quelques finesses diplomatiques qui dépassent ma faible intelligence? Le fait est que je n'y comprends rien: Mack perd une armée entière, l'archiduc Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une bataille, rompt le charme français, et le ministre de la guerre ne désire même pas connaître les détails de la victoire.

—C'est là le nœud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que nous importent, je veux dire qu'importent à la cour d'Autriche toutes vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succès d'un archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme vous le savez; mettons, si vous voulez, un succès remporté sur une compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on l'aurait proclamé à son de trompe; mais ceci ne peut que nous déplaire. Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre de honte, vous abandonnez Vienne sans défense aucune, tout comme si vous nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un général que nous aimons tous, et vous vous félicitez de la victoire? On ne saurait rien inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprès, comme un fait exprès! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant succès, que l'archiduc Charles même en ait un de son côté, cela changerait-il quelque chose à la marche générale des affaires? Maintenant il est trop tard: Vienne est occupée par les troupes françaises!

—Comment, occupée? Vienne est occupée?

—Non seulement occupée, mais Bonaparte est à Schoenbrünn, et notre aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.»

À cause de sa fatigue, des différentes impressions de son voyage et de sa réception par le ministre, à cause surtout de l'influence du dîner, Bolkonsky commençait à sentir confusément qu'il ne saisissait pas bien toute la gravité de ces nouvelles.

«Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a montré une lettre pleine de détails sur une revue des Français à Vienne, sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que votre victoire n'a rien de bien réjouissant et qu'on ne saurait vous recevoir en sauveur!

—Je vous assure que, pour ma part, j'y suis très indifférent, reprit le prince André, qui commençait à se rendre compte du peu de valeur de l'engagement de Krems, en comparaison d'un événement aussi important que l'occupation d'une capitale:

«Comment? Vienne est occupée? Comment, et la fameuse tête de pont, et le prince Auersperg, qui était chargé de la défense de Vienne?

—Le prince Auersperg est de notre côté, pour notre défense, et s'en acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre côté; quant au pont, il n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espère; il est miné, avec ordre de le faire sauter; sans cela nous serions déjà dans les montagnes de la Bohême et vous auriez passé, vous et votre armée, un vilain quart d'heure entre deux feux.

—Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince André, que la campagne soit finie?

—Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent également, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prédit dès le début. Ce n'est pas votre échauffourée de Diernstein, ce n'est pas la poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventée.»

Bilibine venait de répéter un de ses mots; il reprit au bout d'une seconde, en déplissant son front:

«Toute la question est dans le résultat de l'entrevue de l'empereur Alexandre avec le roi de Prusse à Berlin. Si la Prusse entre dans l'alliance, on force la main à l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il n'y a plus qu'à s'entendre sur le lieu de réunion pour poser les préliminaires d'un nouveau CampoFormio.

—Quel merveilleux génie et quel bonheur il a! s'écria le prince André, en frappant la table de son poing fermé.

—Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son front, c'était le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte? continua-t-il en accentuant l'»u»; mais j'y pense, maintenant qu'il dicte de Schoenbrünn des lois à l'Autriche, il faut lui faire grâce de l'»u»! Je me décide à cette suppression et je rappellerai désormais Bonaparte, tout court.

—Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminée?

—Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a été le dindon de la farce; elle n'y est pas habituée et elle prendra sa revanche. Elle a été le dindon, premièrement: parce que les provinces sont ruinées (l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'armée détruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa Majesté de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets de paix avec la France, d'une paix secrète conclue séparément.

—C'est impossible, ce serait trop vilain.

—Qui vivra verra,» repartit Bilibine.

Et le prince André se retira dans la chambre qui lui avait été préparée.

Une fois étendu entre des draps bien blancs, la tête sur des oreillers parfumés et moelleux, le prince André sentit malgré lui que la bataille dont il avait apporté la nouvelle passait de plus en plus à l'état de vague souvenir. Il ne pensait plus qu'à l'alliance prussienne, à la trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, à la revue et à la réception de l'empereur François, pour le lendemain. Il ferma les yeux, et au même instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et des roues éclata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un à un le long des montagnes, il entendait le tir des Français, il était là avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de lui, et son cœur tressaillait et s'emplissait d'une folle exubérance de vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se réveilla en sursaut:

«Oui, oui, c'était bien cela!»

Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil de la jeunesse.

Le lendemain, il se réveilla tard, et, rassemblant ses idées, il se rappela tout d'abord qu'il devait se présenter le jour même à l'empereur François; et toutes les impressions de la veille, l'audience du ministre, la politesse exagérée de l'aide de camp, sa conversation avec Bilibine, traversèrent en foule son cerveau. Ayant endossé, pour se rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas portée depuis longtemps, gai et dispos, le bras en écharpe, il entra, en passant, chez son hôte, où se trouvaient déjà quatre jeunes diplomates, entre autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrétaire à l'ambassade de Russie, que Bolkonsky connaissait.

Les trois autres, que Bilibine lui nomma, étaient des jeunes gens du monde, élégants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme à Vienne, un cercle à part, dont il était la tête et qu'il appelait «les nôtres». Ce cercle, composé presque exclusivement de diplomates, avait ses intérêts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au prince André l'honneur très rare de le recevoir avec empressement, comme un des leurs. Par politesse et comme entrée en matière, ils daignèrent lui adresser quelques questions au sujet de l'armée et de la bataille, pour reprendre ensuite leur conversation vive et légère, pleine de gaies saillies et de critiques sans valeur.

«Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la déconvenue d'un collègue: le chancelier lui assure à lui-même que sa nomination à Londres est un avancement, qu'il doit la considérer comme telle: vous représentez-vous sa figure à ces mots?

—Et moi, messieurs, je vous dénonce Kouraguine, le terrible Don Juan, qui profite du malheur d'autrui.»

Le prince Hippolyte était étalé dans un fauteuil à la Voltaire, les jambes jetées négligemment par-dessus les bras du fauteuil:

«Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.

—Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.

—Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes les atrocités commises par l'armée française, j'allais dire par l'armée russe, ne sont rien en comparaison des ravages causés par cet homme parmi nos dames.

—La femme est la compagne de l'homme,» dit le prince Hippolyte, en regardant ses pieds à travers son monocle.

Bilibine et «les nôtres» éclatèrent de rire, et le prince André put constater que cet Hippolyte dont il avait été, il faut l'avouer, presque jaloux, était le plastron de cette société.

«Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir avec quelle importance...»

Et s'approchant d'Hippolyte, le front plissé, il entama sur les événements du jour une discussion qui attira aussitôt l'attention générale.

«Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance, commença Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans exprimer... comme dans sa dernière note... vous comprenez... vous comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne déroge pas aux principes, notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...»

Et saisissant la main du prince André:

«Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention et... on ne pourra pas imputer à fin de non-recevoir notre dépêche du 28 novembre; voilà comment tout cela finira...»

Et il lâcha la main du prince André.

«Démosthène, je te reconnais au caillou que tu as caché dans ta bouche d'or[17],» s'écria Bilibine, qui, pour mieux témoigner sa satisfaction, semblait avoir fait descendre sur son front toute sa forêt de cheveux.

Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant l'air de souffrir de ce rire forcé qui tordait en tous sens sa figure habituellement apathique.

«Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hôte et je tiens, autant qu'il est en mon pouvoir, à le faire jouir de tous les plaisirs de Brünn. Si nous étions à Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici, dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui faire les honneurs de Brünn. Chargez-vous du théâtre, je me charge de la société. Quant à vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.

—Il faudra lui montrer la ravissante Amélie, s'écria un «des nôtres», en baisant le bout de ses doigts.

—Oui, il faudra inspirer à ce sanguinaire soldat des sentiments plus humains, ajouta Bilibine.

—Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables dispositions à mon égard, objecta Bolkonsky, en regardant à sa montre, car il est temps que je sorte.


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