Le brancard fut emporté, et, à chaque secousse, il sentait une douleur intense, augmentée par la fièvre et le délire qui s'emparaient de lui. Il revoyait son père, sa sœur, sa femme, ce fils qui allait lui naître, la petite et insignifiante personne de Napoléon, et toutes ces images passaient et repassaient sur l'azur de ce ciel bleu et profond, qui se mêlait à toutes ses fiévreuses hallucinations. Il lui semblait déjà jouir à Lissy-Gory de la vie de famille calme et tranquille, lorsqu'apparaissait tout à coup à ses yeux un petit Napoléon, dont le regard indifférent, heureux du malheur d'autrui, le pénétrait de doute et de souffrance... et il se tournait vers son ciel idéal, qui seul lui promettait l'apaisement! Vers le matin, tous ces rêves se mêlèrent et se confondirent dans les ténèbres et le chaos d'un état d'inconscience complète, qui, selon l'avis de Larrey (médecin de Napoléon), devait se terminer par la mort plutôt que par la guérison.
«C'est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey, il n'en réchappera pas!» Et le prince André fut confié, avec quelques autres blessés qui ne laissaient plus d'espoir, aux soins des habitants du pays.
Au commencement de l'année 1806, Nicolas Rostow et Denissow retournèrent chez eux en congé. Comme ce dernier allait à Voronège, Rostow lui proposa de faire avec lui la route jusqu'à Moscou, et même de s'y arrêter quelques jours chez ses parents. À l'avant-dernier relais, Denissow fêta la rencontre d'un ancien camarade, en vidant avec lui trois bouteilles de vin: aussi, malgré les terribles secousses qui le cahotaient dans le traîneau où il était couché tout de son long, il ne se réveilla pas un instant. Plus ils approchaient, plus l'impatience de Rostow augmentait:
«Plus vite, plus vite! Oh! ces rues interminables, ces magasins, ces vendeurs de kalatch[24], ces lanternes, ces isvostchiki! se disait-il après avoir passé la barrière, où l'on avait inscrit leurs noms et leur arrivée en congé...—Denissow, nous y sommes! Il dort!—et il se pencha en avant, comme si, par ce mouvement, il pouvait augmenter la vitesse de leur course.—Voilà le carrefour où se tient Zakhar l'isvostchiki, et voilà Zakhar lui-même et son cheval!... Ah! voilà la boutique où j'achetais du pain d'épice! Quand donc arriverons-nous? Va donc!
—Où faut-il s'arrêter? demanda le postillon.
—Mais là-bas au bout, à ce grand bâtiment! Comment, ne le vois-tu pas? Tu sais pourtant bien que c'est notre maison!—Denissow! Denissow! Nous arrivons!»
Denissow souleva la tête et toussa sans répondre.
«Dmitri, dit Rostow en s'adressant au laquais assis près du cocher, est-ce bien chez nous cette lumière?
—Oh! que oui, c'est dans le cabinet de votre père.
—Ils ne seront pas encore couchés? Hein, qu'en penses-tu?... À propos, n'oublie pas de déballer aussitôt mon nouvel uniforme,—et il passa la main sur sa jeune moustache...—Eh bien donc, en avant! Réveille-toi donc, Vasia...!
Mais Denissow s'était de nouveau endormi.
«Marche! marche! Trois roubles de pourboire!» s'écria Rostow, qui, à quelques pas de chez lui, croyait ne jamais arriver. Le traîneau prit sur la droite et s'arrêta devant le perron. Rostow reconnut la corniche ébréchée, la borne du trottoir, et s'élança hors du traîneau avant qu'il se fût arrêté. Il franchit les marches d'un bond. L'extérieur de la maison était aussi froid, aussi calme que par le passé. Que faisait à ces murs de pierre l'arrivée ou le départ? Personne dans le vestibule! «Mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose?» se dit Rostow avec un serrement de cœur; il s'arrêta une minute, puis reprit sa course dans l'escalier aux marches usées, qu'il connaissait si bien. «Et voilà le même bouton de porte déjeté, dont la malpropreté agaçait toujours la comtesse, et voilà l'antichambre!» Elle n'était éclairée dans ce moment que par une chandelle.
Le vieux Michel dormait sur une banquette, et Procope, le laquais, cet athlète d'une force proverbiale qui soulevait l'arrière-train d'une voiture, tressait dans un coin des chaussures en écorce. Il se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait avec fracas, et sa figure endormie et insouciante exprima subitement une joie mêlée de terreur:
«Ah! notre père et les saints archanges! Le jeune comte! s'écria-t-il. C'est-il possible?» Et Procope, tremblant d'émotion, se précipita vers la porte du salon; mais, revenant aussitôt sur ses pas, il se jeta sur l'épaule de son maître et la baisa.
«Ils se portent tous bien? demanda Rostow, en lui retirant sa main.
—Dieu soit loué! Dieu soit loué! Ils viennent seulement de finir de dîner. Laisse-toi donc regarder, Votre Excellence!
—Ainsi donc, tout va bien?
—Dieu merci, Dieu merci!»
Rostow, oubliant Denissow et ne voulant pas se laisser devancer par le domestique, jeta sa pelisse et entra, en courant sur la pointe des pieds, dans la grande salle obscure; les tables de jeux y étaient à la même place, et le lustre était toujours enveloppé dans sa housse. Il n'était pas arrivé au salon qu'un ouragan impétueux s'abattit sur lui d'une porte latérale et le couvrit de baisers. Un second, un troisième l'enveloppèrent à leur tour. Ce ne fut plus qu'embrassements, exclamations et larmes de joie. Il ne savait lequel des trois était son père, Natacha, ou Pétia; tous criaient, parlaient et l'embrassaient en même temps, mais il remarqua l'absence de sa mère.
«Et moi qui ne le savais pas?... Nicolouschka... mon ami.
—Le voilà! C'est bien lui.... Kolia, mon bijou.... Est-il changé! Et il n'y a pas de lumière! Vite du thé....
—Mais embrasse-moi donc!...
—Ma bonne petite âme!...»
Sonia, Natacha, Pétia, Anna Mikhaïlovna, Véra, le vieux comte, tous le serraient dans leurs bras à tour de rôle, et les domestiques et les filles de chambre, entrant à la suite les uns es autres, poussaient des exclamations. Pétia se cramponnait à ses jambes et criait:
«Et moi donc, et moi donc!»
Natacha, après l'avoir étouffé de baisers, avait saisi sa veste et sautait comme une chèvre, sans changer de place et en poussant des cris aigus.
On ne voyait que des yeux brillants de larmes de joie et d'affection, et les lèvres se rapprochaient pour échanger de nouveaux baisers.
Sonia, rouge comme le koumatch[25], le tenait par la main et fixait sur lui un regard rayonnant de bonheur. Elle venait d'avoir seize ans: elle était jolie, et l'exaltation du moment doublait encore sa beauté. Toute haletante, elle ne le quittait pas des yeux et souriait. Il lui répondit par un regard plein de reconnaissance; mais on voyait qu'il cherchait, qu'il attendait quelqu'un, sa mère, qui ne s'était pas encore montrée, tout à coup on entendit derrière la porte des pas si précipités, rapides, qu'ils ne pouvaient être que ceux de la comtesse. Tous s'écartèrent, et il s'élança à son cou. Elle tomba dans ses bras en sanglotant; sans avoir la force de relever la tête, elle se serrait contre lui, sa figure appuyée contre les froids brandebourgs de son uniforme. Denissow, qui était entré sans être remarqué, les regardait et s'essuyait les yeux.
«Vasili Denissow, l'ami de votre fils, dit-il au comte qui regardait avec étonnement le nouveau venu.
—Ah! je sais, je sais. Très heureux, dit le comte en l'embrassant. Nicolouchka nous l'avait écrit.... Natacha, Véra, le voilà, c'est Denissow!»
Tous ces visages rayonnants de joie se tournèrent aussitôt vers la personne ébouriffée de Denissow et l'entourèrent.
«Mon cher petit Denissow!» dit Natacha, à laquelle la joie avait troublé la cervelle, et, s'élançant vers lui, elle l'embrassa. Denissow, légèrement embarrassé, rougit et, prenant la main de Natacha, la baisa galamment.
Sa chambre étant préparée, on l'y conduisit, pendant que les Rostow se groupaient autour de Nicolas dans le grand salon.
La vieille comtesse n'avait pas lâché la main de son fils, et elle la portait à chaque instant à ses lèvres; frères et sœurs suivaient à l'envi chacun de ses gestes, de ses mots, de ses regards, se disputant à qui serait le plus près de lui, et s'arrachant la tasse de thé, le mouchoir, la pipe, pour les lui présenter.
La première minute du retour de Rostow lui avait fait éprouver une sensation de bonheur si complète, qu'elle lui semblait ne pouvoir plus que s'affaiblir, et, dans son émotion, il en demandait encore et encore.
Le lendemain, il dormit jusqu'à dix heures du matin.
Dans la pièce voisine, imprégnée d'une forte odeur de tabac, traînaient de tous côtés des sabres, des gibernes, des havresacs, des malles ouvertes, des bottes sales, à côté desquelles se dressaient contre le mur d'autres bottes bien cirées, avec leurs éperons. Les domestiques portaient des lavabos, de l'eau chaude pour la barbe, et les habits qu'ils venaient de brosser.
«Eh! Grichka, la pipe! s'écria Denissow d'une voix enrouée.—Rostow, lève-toi donc!» Rostow, se frottant les yeux, souleva de dessus son chaud oreiller sa chevelure emmêlée:
«Est-il tard?
—Mais oui, il est tard, il est dix heures,» répondit la voix de Natacha. Et l'on entendit derrière la porte un frôlement de robes et de jupons, fortement empesés, qui se mêlait aux chuchotements et aux rires des jeunes filles, dont on apercevait par l'entrebâillement les rubans bleus, les yeux noirs et les figures joyeuses. C'étaient Natacha, Sonia et Pétia qui venaient savoir s'il était levé.
«Nicolouchka, lève-toi! répétait Natacha.
—Tout de suite!»
Pétia, ayant aperçu un sabre, s'en saisit aussitôt. Emporté par l'élan guerrier que la vue d'un frère aîné, militaire, provoque toujours chez les petits garçons, et oubliant qu'il n'était pas convenable pour ses sœurs de voir des hommes déshabillés, il ouvrit brusquement la porte:
«Est-ce ton sabre?» se mit-il à crier, pendant que les petites filles se jetaient de côté. Denissow, épouvanté, cacha aussitôt ses pieds velus sous la couverture, en appelant des yeux son camarade à son secours. La porte se referma sur Pétia.
«Nicolas, dit Natacha, viens ici en robe de chambre.
—Est-ce son sabre ou le vôtre?» demanda Pétia en s'adressant à Denissow, dont les longues moustaches noires lui inspiraient du respect.
Rostow se chaussa à la hâte, endossa sa robe de chambre et passa dans l'autre pièce, où il trouva Natacha qui avait mis une de ses bottes à éperons et glissait son pied dans l'autre. Sonia pirouettait et faisait le ballon. Toutes deux, fraîches, gaies et animées, portaient de nouvelles robes bleues pareilles. Sonia s'enfuit au plus vite, et Natacha, s'emparant de son frère, l'emmena pour causer avec lui plus à son aise. Il s'établit alors entre eux un feu roulant de questions et de réponses, qui avaient pour objet des bagatelles d'un intérêt tout personnel. Natacha riait à chaque mot, non de ce qu'il disait, mais parce que la joie qui remplissait son âme ne pouvait se traduire que par le rire.
«Comme c'est bien! c'est parfait!» répétait-elle.
Et Rostow, sous l'influence de ces chaudes effluves de tendresse, retrouvait insensiblement ce sourire d'enfant, qui, depuis son départ, ne s'était pas épanoui une seule fois sur ses traits.
«Sais-tu que tu es devenu un homme, un véritable homme?... et je suis si fière de t'avoir pour frère!» Elle lui passa les doigts sur la moustache. «Je voudrais bien savoir comment vous êtes, vous autres hommes.... Est-ce que vous nous ressemblez? Non, n'est-ce pas?
—Pourquoi Sonia s'est-elle sauvée? lui demanda son frère.
—Oh! c'est toute une histoire. Comment parleras-tu à Sonia? La tutoieras-tu?
—Mais je ne sais pas, comme cela viendra.
—Eh bien, alors, dis-lui: «vous,» je t'en prie, et tu sauras après pourquoi.
—Mais pourquoi?
—Eh bien, je vais te le dire: Sonia est mon amie, et une si grande amie, que j'ai brûlé mon bras pour elle,—et, relevant sa manche de mousseline, elle laissa voir sur son bras blanc et mince, un peu plus bas que l'épaule, à l'endroit couvert ordinairement par le haut des manches, une tache rouge.
—C'est moi qui me suis brûlée pour lui prouver mon amour. J'ai pris une règle rougie au feu et me la suis appliquée là!»
Étendu sur le canapé, garni de coussins, de leur chambre d'étude, regardant les yeux brillants de Natacha, Rostow s'enfonçait de nouveau avec bonheur dans ce monde enfantin, dans ce monde intime de la famille, dont les propos n'avaient de sens et de valeur que pour lui, et lui faisaient éprouver une des plus douces jouissances de sa vie; aussi la brûlure du bras, comme témoignage d'affection, lui parut-elle toute simple: il le comprenait sans s'en étonner.
«Et bien, et après? c'est tout?
—Nous sommes si liées, si liées, que ceci n'est rien... ce ne sont que des folies... nous sommes amies pour toujours! Quand elle aime quelqu'un, c'est pour la vie; quant à moi, je ne la comprends pas, j'oublie tout de suite.
—Eh bien, et puis?
—Eh bien, elle t'aime comme elle m'aime!» Natacha rougit.—Tu dois te rappeler, tu sais, avant ton départ.... Eh bien, elle assure que tu oublieras tout cela.... Et elle dit: «Je l'aimerai, moi, toujours; mais lui il faut qu'il soit libre!» N'est-ce pas que c'est beau et que c'est noble, bien noble, n'est-ce pas?»
Et Natacha demandait cela avec un tel sérieux et avec une telle émotion, qu'on voyait bien qu'elle devait s'être attendrie plus d'une fois déjà sur ce sujet. Rostow réfléchit quelques secondes.
«Je ne reprends pas ma parole, dit-il. Et puis, Sonia est si ravissante, qu'il faudrait être un triple imbécile pour refuser un honneur pareil....
—Non, non, s'écria Natacha. Nous en avons déjà parlé. Nous étions sûres, vois-tu, que tu répondrais ainsi. Mais cela ne se peut pas, parce que, comprends-le bien, si tu te regardes seulement comme lié par ta parole, il en résulte qu'elle a l'air de l'avoir dit exprès.... Tu l'épouseras alors par point d'honneur, et ce ne sera plus du tout la même chose.»
Rostow ne trouva rien à redire: Sonia l'avait frappé la veille par sa beauté, et ce matin elle lui avait semblé encore plus jolie. Elle avait seize ans, elle l'aimait avec passion, et il en était sûr! Pourquoi ne pas l'aimer dès lors, même en ajournant toute idée de mariage? «J'ai encore tant de plaisirs et de jouissances inconnues devant moi! se disait-il. Oui, c'est très bien combiné, il ne faut pas s'engager.»
«C'est parfait, nous en causerons plus tard, dit-il à haute voix.... Mais comme je suis content de te revoir! et toi, es-tu restée fidèle à Boris?
—Ah! quelle folie! s'écria Natacha en riant. Je ne pense, ni à lui, ni à personne, et je n'en veux rien savoir.
—Bravo! mais alors....
—Moi, dit Natacha?—et un sourire éclaira son petit visage. As-tu vu Duport, le fameux danseur? Non! Alors tu ne comprendras pas, regarde!—Natacha, arrondissant les bras et levant le coin de sa robe, s'élança, se retourna, fit un entrechat, puis deux, et, s'élevant sur les pointes, fit ainsi quelques pas.—Je me tiens, tu vois, sur mes pointes! tu le vois? Eh bien, jamais je ne me marierai, je me ferai danseuse. Seulement n'en parle pas!»
Rostow éclata d'un rire si joyeux et si franc, que Denissow le lui envia, et Natacha ne put s'empêcher de le partager.
«Qu'en dis-tu? c'est bien, n'est-ce pas?
—Comment! si c'est bien?... Tu ne veux donc plus épouser Boris?»
Elle devint pourpre:
«Je ne veux épouser personne, et je le lui dirai à lui-même, lorsque je le verrai.
—Oui da! dit Rostow.
—Bah! ce sont des folies, continua-t-elle en riant... et ton Denissow, est-il bon?
—Très bon.
—Eh bien, adieu, habille-toi.... Et il n'est pas effrayant, ton Denissow?
—Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garçon.
—Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drôle!... Et il est vraiment bon?
—Mais oui!
—Adieu, dépêche-toi, et viens prendre le thé... tous ensemble!»
Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une véritable danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se rendit bientôt au salon, où il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment l'aborder. Ils s'étaient embrassés la veille dans leur première explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'était plus possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mère et de ses sœurs, qui cherchaient à pressentir ce qu'il allait faire. Il lui baisa la main et lui dit «vous», tandis que leurs yeux, se rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir osé lui rappeler sa promesse par l'intermédiaire de Natacha et le remercier de son amour. Lui, de son côté, la remerciait de l'avoir dégagé de sa parole et lui disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'était l'aimer.
«Voilà qui est singulier, dit Véra, profitant d'un moment de silence général: Sonia et Nicolas se disent «vous,» comme des étrangers.» Elle avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait parlé mal à propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui voyait dans cet amour un obstacle à un brillant mariage pour son fils, rougit d'un air embarrassé. Denissow entra au même moment, vêtu d'un nouvel uniforme, pommadé, parfumé, frisé comme un jour de bataille, et son amabilité inusitée avec les dames causa à Rostow une profonde surprise.
Revenu de l'armée, Nicolas Rostow fut reçu, par sa famille, en fils chéri, en héros; par sa parenté, en jeune homme distingué et bien élevé; par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur élégant et l'un des plus beaux partis de Moscou.
Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitués. Le comte, qui avait renouvelé à la Banque l'engagement de ses terres, était complètement à flot cette année, et Nicolas, devenu propriétaire d'un superbe trotteur, poussait le genre jusqu'à porter un pantalon comme personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes à la mode, aux points relevées, avec de petits éperons en argent. Il passait gaiement son temps, et éprouvait ce sentiment du bien-être retrouvé que l'on ressent si vivement lorsqu'on en a été longtemps privé. Grandi et devenu homme à ses propres yeux, le souvenir de son désespoir, quand il avait manqué son examen de catéchisme, de l'emprunt fait à Gavrilo l'isvostohik, des baisers échangés en secret avec Sonia, tout cela ne lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derrière lui; tandis que maintenant il était un lieutenant de hussards avec le dolman argenté, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait un beau trotteur qu'il entraînait pour les courses de société, en compagnie d'amateurs connus, âgés et respectables; il avait lié connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez laquelle il passait ses soirées; enfin, il dirigeait la mazurka au bal des Arkharow, parlait guerre avec le feld-maréchal Kamenski, dînait au club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.
Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il éprouvait autrefois pour lui s'était affaiblie, mais il aimait à en parler et à laisser croire que son dévouement avait un motif inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de son cœur, l'adoration dont Moscou, qui avait décerné à l'empereur Alexandre le surnom d'»Ange terrestre», entourait son souverain bien-aimé.
Pendant son court séjour dans sa famille, Rostow s'était plutôt éloigné que rapproché de Sonia, malgré sa beauté, ses attraits et l'amour qui éclatait dans toute sa personne. Il passait par cette phase de jeunesse où chaque minute est si emplie, que le jeune homme n'a pas le temps de penser à aimer. Il craignait de s'engager, il était jaloux de cette indépendance qui pouvait seule lui permettre de réaliser tous ses désirs, et il se disait à la vue de Sonia: «J'en trouverai beaucoup comme elle, beaucoup qui me sont encore inconnues! Il sera toujours temps d'aimer et de m'en occuper plus tard.» Il dédaignait, dans sa virilité, de vivre au milieu des femmes et faisait mine d'aller à contre-cœur au bal et dans le monde; mais les courses, le club anglais, les parties fines, Denissow et les visiteslà-bas, c'était autre chose, et c'était vraiment là ce qui convenait à un jeune et élégant hussard!
Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andréïévitch fut très occupé des préparatifs d'un dîner qu'on donnait au club anglais en l'honneur du prince Bagration.
Le comte se promenait en robe de chambre dans la grande salle, donnant des ordres à Phéoctiste, le célèbre maître d'hôtel du club, et lui recommandait de se pourvoir de primeurs, de poisson bien frais, de veau bien blanc, d'asperges, de concombres, de fraises!... Le comte était membre et directeur du club depuis sa fondation. Personne mieux que lui ne savait organiser sur une grande échelle un banquet solennel, d'autant mieux qu'il payait de sa poche le surplus des dépenses prévues. Le chef et le maître d'hôtel recevaient avec une satisfaction évidente les instructions du comte, sachant par expérience ce que leur rapporterait un dîner de plusieurs milliers de roubles.
«Rappelle-toi bien, n'oublie pas les crêtes, les crêtes dans le potage à la tortue.
—Il faudra donc trois plats froids? demanda le cuisinier.
—Il me paraît difficile qu'il y en ait moins, répondit le comte après un moment de silence.
—Il faudra donc acheter les grands sterlets? demanda le maître d'hôtel.
—Certainement! Que faire d'ailleurs, puisqu'on ne cède pas sur le prix.... Ah! mon Dieu, mon Dieu, et moi qui allait oublier une seconde entrée! Où est ma tête? mon Dieu!
—Où me procurerai-je des fleurs?
—Mitenka! Mitenka! va-t'en au grand galop à ma «datcha» s'écria le comte en s'adressant à son intendant. Donne l'ordre à Maxime, le jardinier, d'employer à la corvée pour m'amener tout ce qu'il y a dans mes orangeries. Il faut que deux cents orangers soient ici vendredi. Qu'on les emballe bien et qu'on les recouvre de feutre!»
Ses dispositions achevées, il se disposait à aller retrouver «sa petite comtesse» et à se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de différentes recommandations qu'il avait oubliées, il fit appeler de nouveau le maître queux et le maître d'hôtel, et recommença ses explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas léger et assuré, en faisant sonner ses éperons. Les bons résultats d'une vie tranquille et heureuse se lisaient sur son teint reposé.
«Ah! mon garçon, la tête me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs de régiment, il y aura aussi un orchestre... et les bohémiens? qu'en penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?
—Vraiment, cher père, je parie que le prince Bagration quand il se préparait à la bataille de Schöngraben, était moins affairé que vous aujourd'hui.
—Essayes-en, je te le conseille,» dit le vieux comte avec une feinte colère, et se retournant vers le maître d'hôtel, qui les examinait tour à tour avec une bonhomie intelligente: «Voilà la jeunesse, Phéoctiste; elle se moque de nous autres vieux.
—C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'à bien boire et à bien manger; quant aux apprêts et au service ça lui est bien égal.
—C'est ça, c'est ça,» s'écria le comte, et, empoignant les deux mains de son fils: «Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de prendre mon traîneau à deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui. S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au Rasgoulaï. Ipatka, le cocher, connaît le chemin; tu y trouveras Illiouchka le bohémien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le comte Orlow, et tu l'amèneras ici.
—Avec les bohémiennes? ajouta Nicolas en riant.
—Voyons, voyons!» dit son père.
Le vieux comte en était là de ses recommandations, lorsque Anna Mikhaïlovna, qui, selon son habitude, était entrée à pas de loup, parut subitement auprès d'eux, avec cet air affairé et mêlé de fausse humilité chrétienne qui lui était habituel. Le comte, surpris en robe de chambre, ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.
«Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux. Quant à votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin. Il faut que je le voie. Il m'a envoyé une lettre de Boris, qui, Dieu merci, est attaché à l'état-major.»
Le comte, enchanté de son obligeance, lui fit atteler sa petite voiture.
«Vous lui direz de venir; je l'inscrirai. Est-il avec sa femme?»
Anna Mikhaïlovna leva les yeux au ciel, et son visage exprima une profonde douleur.
«Ah! mon ami, il est bien malheureux, et, si ce qu'on dit est vrai, c'est affreux, mais qui pouvait le prévoir? C'est une âme si belle et si noble que ce jeune Besoukhow! Ah! oui, je le plains de tout cœur, et je ferai tout ce qui me sera humainement possible pour le consoler.
—Mais qu'y a-t-il donc? demandèrent à la fois le père et le fils.
—Vous connaissez, n'est-ce pas? Dologhow, le fils de Marie Ivanovna, dit Anna Mikhaïlovna en soupirant et en parlant à mi-voix et à mots couverts, comme si elle craignait de se compromettre. Eh bien... c'est «lui» qui l'a protégé, qui l'a invité à venir chez «lui» à Pétersbourg, et maintenant «elle», elle est arrivée ici, avec cette tête à l'envers à sa suite, et le pauvre Pierre est, dit-on, abîmé de douleur.»
Malgré tout son désir de témoigner sa sympathie pour le jeune comte, les intonations et les demi-sourires d'Anna Mikhaïlovna en laissaient percer une plus vive encore peut-être pour cette «tête à l'envers», comme elle appelait Dologhow.
«Tout cela est bel et bon, mais il faut qu'il vienne au club... cela le distraira. Ce sera un banquet monstre!»
Le lendemain, 3 mars, à deux heures de l'après-midi, deux cent cinquante membres du club anglais et cinquante invités attendaient pour dîner leur hôte illustre, le prince Bagration, le héros de la campagne d'Autriche.
La nouvelle de la bataille d'Austerlitz avait frappé Moscou de stupeur. Jusqu'à ce moment, la victoire avait été si fidèle aux Russes que la nouvelle d'une défaite ne rencontra que des incrédules, et l'on essaya de l'attribuer à des causes extraordinaires. Lorsque dans le courant du mois de décembre le fait fut devenu incontestable, on avait l'air, au club anglais, où se réunissaient toute l'aristocratie de la ville et tous les hauts dignitaires les mieux informés, de s'être donné le mot pour ne faire aucune allusion ni à la guerre ni à la dernière bataille. Les personnages influents, qui donnaient d'habitude le ton aux conversations, tels que le comte Rostopchine, le prince Youry Vladimirovitch Dolgoroukow, Valouïew, le comte Markow, le prince Viazemsky, ne se montraient pas au club, mais se voyaient en petit comité, et les Moscovites, habitués d'ordinaire, comme le comte Rostow, à n'exprimer d'autre opinion que celle d'autrui, étaient restés quelque temps sans guide et sans données précises sur la marche de la guerre. Sentant instinctivement que les nouvelles étaient mauvaises et qu'il était difficile de s'en rendre exactement compte, ils gardaient un silence prudent. Les gros bonnets, semblables au jury qui sort de la salle des délibérations, rentrèrent au club et donnèrent leur avis; tout redevint pour eux d'une clarté inéluctable, et ils découvrirent à l'instant mille et une raisons pour expliquer à leur façon cette catastrophe incroyable, inadmissible: la déroute des Russes. À partir de ce moment, on ne fit plus, dans tous les coins de Moscou, que broder sur le même thème, qui était invariablement la mauvaise fourniture des vivres, la trahison des Autrichiens, du Polonais Prsczebichewsky, du Français Langeron, l'incapacité de Koutouzow, et (bien bas, bien bas) la jeunesse, l'inexpérience et la confiance mal placée de l'Empereur. En revanche, on était unanime pour dire que nos troupes avaient accompli des prodiges de valeur: soldats, officiers, généraux, tous avaient été héroïques. Mais le héros des héros était le prince Bagration, qui s'était couvert de gloire à Schöngraben et à Austerlitz, où seul il avait su conserver sa colonne en bon ordre, tout en se repliant avec elle et en défendant pas à pas sa retraite contre un ennemi deux fois plus nombreux. Son manque de parenté à Moscou, où il était étranger, y avait singulièrement facilité sa promotion au titre de héros. On saluait en lui le simple soldat de fortune, le soldat sans protections, sans intrigues, qui ne songe qu'à se battre pour son pays, et dont le nom se rattachait du reste aux souvenirs de la campagne d'Italie et de Souvarow. La malveillance et la désapprobation que Koutouzow avait accumulées sur sa tête s'accentuaient plus vivement encore par le contraste des honneurs rendus à Bagration, «qu'il aurait fallu inventer s'il n'avait pas existé,» comme avait dit un jour ce mauvais plaisant de Schinchine, en parodiant les paroles de Voltaire. On ne parlait de Koutouzow que pour le blâmer et l'accuser d'être une girouette de cour et un vieux satyre.
Tout Moscou répétait les paroles du prince Dolgoroukow: «À force de forger, on devient forgeron,» en se consolant de la défaite actuelle par le souvenir des victoires passées, et les aphorismes de Rostopchine, qui disait à qui voulait l'entendre que «le soldat français avait besoin d'être excité à la bataille par des phrases ronflantes; qu'il fallait à l'Allemand une logique serrée pour le convaincre qu'il était plus dangereux de fuir que de marcher à l'ennemi, et que, quant au Russe, on était obligé de le retenir et de le supplier de se modérer.»
Chaque jour, on citait de nouveaux traits de courage accomplis à Austerlitz par nos soldats et par nos officiers: celui-ci avait sauvé un drapeau, celui-là avait tué cinq français, cet autre avait pris cinq canons. Berg n'était pas oublié, et, ceux mêmes qui ne le connaissaient pas racontaient que, blessé à la main droite, il avait pris son épée de la main gauche et avait bravement continué sa marche en avant. Quant à Bolkonsky, personne n'en disait mot; ses plus proches parents regrettaient seuls sa mort prématurée et plaignaient sa jeune femme enceinte et son original de père.
Le 3 mars, de nombreuses voix, pareilles à un essaim d'abeilles printanières, bourdonnaient dans les chambres du club anglais. Les membres du club et les invités, les uns en uniforme, les autres en frac, quelques-uns même en habit à la française, allaient et venaient, s'asseyaient, se relevaient et se formaient en groupes animés. Les laquais poudrés, en bas de soie et en culotte courte, se tenaient deux par deux à chaque porte, tout prêts à faire leur service. La majorité de cette réunion était composée d'hommes âgés, d'un extérieur respectable, avec des figures satisfaites, de gros doigts, des gestes et des inflexions de voix assurées. Cette catégorie de membres avait ses places habituelles, réservées à l'avance, et se réunissait en petit comité intime. La minorité se composait d'invités pris au hasard, et surtout de jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient Nesvitsky, ancien membre du club, Denissow, Rostow, Dologhow, redevenu officier du régiment de Séménovsky, et plusieurs autres. Cette jeunesse semblait faire profession d'une déférence légèrement dédaigneuse envers la génération des vieux et leur dire: «Nous sommes tout disposés à vous respecter, mais rappelez-vous que l'avenir est à nous.»
Pierre, qui, pour complaire à sa femme, avait laissé pousser ses cheveux, ôté ses lunettes, et s'habillait à la dernière mode, promenait sa tristesse et son ennui d'une salle à l'autre. Là, comme ailleurs, il était entouré de gens qui adoraient en lui le veau d'or, et auxquels, habitué qu'il était à leur encens, il ne répondait qu'avec une distraction méprisante. Par son âge, il appartenait à la jeunesse, mais par sa fortune et ses relations il faisait partie de la société des hommes âgés et influents et passait indifféremment des uns aux autres.
La conversation des vieux les plus marquants, tels que Rostopchine, Valouïew et Narischkine, attirait sur eux l'attention de membres plus ou moins connus du club, qui s'en approchaient pour les écouter religieusement. Rostopchine racontait comment les Russes, refoulés par les fuyards autrichiens, avaient dû se frayer un chemin au milieu d'eux en les chargeant à la baïonnette; Valouïew expliquait à ses voisins, sous le sceau du secret, que l'envoi d'Ouvarow à Moscou n'avait d'autre but que de connaître l'opinion des Moscovites sur la bataille d'Austerlitz, tandis que Narischkine rappelait l'anecdote de Souvorow, se mettant à faire «cocorico» en pleine séance du conseil de guerre autrichien, pour toute réponse à l'ineptie de ses membres. Schinchine, qui cherchait toujours l'occasion de lancer une plaisanterie, ajouta avec tristesse que Koutouzow n'avait même pas su apprendre de Souvorow à faire «cocorico»; mais le regard sévère des vieux lui fit comprendre qu'il était inconvenant de s'exprimer ainsi ce jour-là sur Koutouzow.
Le comte Rostow allait de la salle à manger au salon et du salon à la salle à manger, d'un air affairé et inquiet, saluant indifféremment, avec sa bonhomie habituelle, les grands et les petits, cherchant parfois du regard ce beau garçon qui était son fils et lui adressant de joyeux clignements d'yeux. Nicolas, debout près de la fenêtre, causait avec Dologhow, dont il avait fait récemment la connaissance et qu'il appréciait beaucoup. Le vieux comte s'approcha pour serrer la main à ce dernier.
«Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? puisque vous connaissez mon guerrier et que vous êtes deux héros de là-bas!... Ah! Vassili Ignatieïtch... bonjour, mon vieux!...»
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car un laquais, tout essoufflé et tout effaré, annonça:
«Il est arrivé!»
Des coups de sonnette retentirent sur l'escalier, les directeurs s'élancèrent, et les différents membres du club, dispersés dans tous les coins comme des grains de blé sur le van, se réunirent, se massèrent et s'arrêtèrent à la porte du grand salon.
Au même instant, Bagration parut à l'entrée de cette pièce. Il était sans épée et sans tricorne. Selon l'usage du club, il les avait déposés dans le vestibule. Il portait un uniforme neuf, décoré d'ordres étrangers et russes, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine, et n'avait plus le bonnet fourré et le fouet de cosaque en bandoulière, comme Rostow l'avait vu la veille d'Austerlitz. Il avait fait couper un peu ses cheveux et ses favoris, ce qui le changeait à son désavantage. Son air endimanché, peu en rapport avec ses traits mâles et décidés, donnait à sa physionomie une expression tant soit peu comique. Béklechow et Fédor Pétrovitch Ouvarow, arrivés en même temps que lui, s'arrêtèrent à la porte pour laisser passer l'hôte illustre, qui, confus de leur politesse, s'arrêta un moment, et, après un échange de phrases banales, se décida enfin à passer le premier. Rien qu'à voir la gaucherie de ses mouvements et la façon dont il glissait sur le parquet d'un air embarrassé, on sentait qu'il lui était mille fois plus habituel et plus facile de traverser un champ labouré, sous une pluie de balles, comme il l'avait fait à Schöngraben, à la tête du régiment de Koursk. Les directeurs, qui s'étaient avancés au-devant de lui, lui exprimèrent en peu de mots la joie que tous ressentaient à le recevoir, et, sans attendre sa réponse, l'entourèrent à l'envi et s'en emparèrent pour le conduire à la porte du salon, dont la foule, qui s'y était pressée, rendait l'accès presque impossible; chacun en effet essayait d'apercevoir Bagration par-dessus l'épaule de son voisin, comme s'il s'était agi d'une bête curieuse! Le comte Rostow, tout en jouant des coudes et répétant: «Je vous en prie, mon cher, laissez, laissez passer!» fraya le chemin au nouvel arrivant jusqu'au grand divan où il parvint enfin à le faire asseoir. Les gros bonnets du club formèrent aussitôt le cercle autour de lui, pendant que le vieux comte se glissait hors de la chambre, pour revenir un instant après, en compagnie des autres directeurs, offrir à Bagration une ode composée en son honneur et déposée sur un immense plat d'argent.
À la vue de ce plat, Bagration jeta autour de lui des regards inquiets, comme s'il cherchait un secours invisible; mais, se soumettant à ce qu'il ne pouvait éviter et se sentant à la merci de tous ces yeux braqués sur lui, il saisit vivement le plat des deux mains, non sans jeter un coup d'œil de reproche au comte, qui le lui tendait avec un air de profonde déférence. Heureusement, un membre du club lui vint en aide, en lui retirant obligeamment le plat, qu'il semblait ne plus vouloir lâcher, et en recommandant les vers à son attention. «Puisqu'il le faut!» avait-il l'air de dire, en prenant le rouleau de papier, et, le regardant de ses yeux fatigués, il en commença la lecture d'un air sérieux et concentré.
L'auteur des vers lui offrit de les lire lui-même, et le prince Bagration, résigné, pencha la tête et écouta.
«Sois la gloire du siècle d'Alexandre,Sois le bouclier de Titus sur le trône,À la fois homme de bien et guerrier redoutable.De la patrie sois le rempart,Comme tu es César sur le champ de bataille!C'en est fait, l'heureux NapoléonSait aujourd'hui ce qu'est Bagration,Et n'osera plus se mesurer avec les Achilles russes!...»
Il n'avait pas achevé sa période que le maître d'hôtel annonça d'une voix retentissante:
«Le dîner est servi!»
Les portes s'ouvrirent, et l'on entendit dans la salle à manger les sons de l'orchestre qui jouait la fameuse polonaise:Qu'il éclate le tonnerre des victoires, et que le Russe, vaillant se réjouisse!
Le comte Rostow, impatienté contre le malencontreux auteur, s'avança vers Bagration et lui fit un profond salut. Comme, pour le moment, le dîner était plus intéressant que la poésie, tous se levèrent, et se rendirent, Bagration en tête, dans la salle à manger. L'illustre général occupait la place d'honneur entre Béklechow et Narischkine, ayant tous deux le prénom d'Alexandre, ce qui était une allusion délicate au nom même de l'Empereur. Trois cents personnes s'assirent à cette longue table, selon leur rang et leurs dignités, les plus notables à côté de l'hôte qu'on fêtait.
Un peu avant le dîner, le comte Ilia Andréïévitch lui avait présenté son fils, et il regardait autour de lui avec une orgueilleuse satisfaction, pendant que Bagration, qui avait reconnu Nicolas, lui balbutiait quelques mots inintelligibles.
Denissow, Rostow et Dologhow avaient pris place au milieu de la table, en face de Pierre et de Nesvitsky. Le vieux comte, assis vis-à-vis de Bagration, faisait, avec les autres directeurs, les honneurs du dîner, et ils représentaient en leurs personnes la bienveillante hospitalité de Moscou.
Toute la peine que s'était donnée le comte était couronnée de succès. Bien que les deux dîners, le dîner gras et le dîner maigre, fussent tous deux exquis et admirablement réussis, il ne cessa, jusqu'à la fin du repas, d'éprouver un inquiétude involontaire qui se traduisait, à l'apparition de chaque nouveau plat, par un signe au sommelier ou un mot à l'oreille du laquais placé debout derrière lui. Le gigantesque sterlet, dont la vue le fit rougir d'une modeste fierté, venait à peine de faire son entrée, que les bouteilles furent débouchées sur toute la ligne, et le champagne coula à flots dans les verres. Lorsque l'émotion produite par le poisson fut un peu calmée, le comte Ilia Andréïévitch se concerta avec les autres directeurs.
«Il est temps, leur dit-il, de porter la première santé, car il y en aura beaucoup!...»
Et il se leva, le verre à la main. On se tut pour écouter ce qu'il allait dire:
«À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» s'écria-t-il, les yeux humides de larmes de joie et d'enthousiasme, et l'orchestre éclata en fanfares. On se leva, on cria hourra! Bagration répondit par un hourra aussi éclatant que celui qu'il avait poussé à Schöngraben, et la voix de Rostow se fit entendre au-dessus des voix des trois cents autres convives. Ému, sur le point de pleurer, il ne cessait de répéter: «À la santé de Sa Majesté l'Empereur!» et, vidant son verre d'un trait, il le jeta sur le parquet. Plusieurs suivirent son exemple et les cris retentirent de plus belle. Lorsqu'enfin le silence se rétablit, les domestiques ramassèrent les cristaux brisés, et chacun se rassit, heureux du bruit qu'il avait fait. Le comte Ilia Andréïévitch, jetant un regard sur la liste posée à côté de son assiette, se releva et porta la santé du héros de notre dernière campagne, le prince Pierre Ivanovitch Bagration! De nouveau ses yeux se remplirent de larmes, et de nouveau un hourra répété par trois cents voix répondit à son toast; mais, au lieu de l'orchestre, ce fut cette fois un chœur de chanteurs qui entonna la cantate composée par Paul Ivanovitch Koutouzow:
«Les Russes ne connaissent pas d'obstacles,De la victoire leur valeur est le gage,Car nous avons des Bagration,Et les ennemis sont à nos pieds, etc.»
Les chants avaient à peine cessé, qu'on reprit la kyrielle des toasts.
Le vieux comte continuait à s'attendrir; on brisait de plus en plus les assiettes et les verres, et on criait à en perdre la voix. On avait bu à la santé de Béklechow, de Narischkine, d'Ouvarow, de Dolgoroukow, d'Apraxine, de Valouïew, à la santé des directeurs, des membres du club, des invités, et enfin à celle de l'organisateur du dîner, le comte Ilia Andréïévitch, qui, dès les premiers mots de ce toast, vaincu par son émotion, tira son mouchoir, y cacha sa figure et fondit complètement en larmes.
Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais, ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par quelque question accablante et insoluble.
Cette question, qui tourmentait à la fois son cœur et son esprit, c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet de l'intimité de Dologhow avec sa femme.
Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise. Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre, ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable, monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.
«Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus; oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»
Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui, lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai.... J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses réflexions, Pierre ne s'était pas levé!
«Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus. N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»
Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:
«Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»
Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.
«Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.
—Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.
—Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix Denissow.
Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les entendre. Cependant il rougit et se détourna.
«Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des jolies femmes et de leurs amants!»
Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club. Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:
«Je vous le défends!»
À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow, fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait, en accentuant chaque syllabe:
«Je la garde!»
Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:
«Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»
Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.
«Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow, sur le perron.
—Et tu es calme? lui dit Rostow.
—Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si, la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à demain!»
Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel, alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps, il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»
Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de Pierre:
«Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....
—Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.
—Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....
—Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal.... Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais oublié.
—Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de son côté avait essayé une tentative de réconciliation.
L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins, couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le signal; tous se taisaient.
«Eh bien, qu'on commence! s'écria Dologhow.
—Eh bien!» répéta Pierre en souriant.
La situation devenait terrible. L'affaire, si insignifiante au début, ne pouvait plus maintenant être arrêtée. Elle suivait fatalement sa marche en dehors de toute volonté humaine; elle devait s'accomplir! Denissow s'avança jusqu'à la barrière:
«Les adversaires, dit-il, s'étant refusés à toute réconciliation, on peut commencer. Qu'on prenne les pistolets, et qu'on se porte en avant au mot «trois!»
«Une! deux! trois!» compta Denissow d'une voix sourde, en se reculant. Les combattants s'avancèrent sur le sentier frayé, et chacun d'eux voyait peu à peu émerger du brouillard la figure de son adversaire. Ils avaient le droit de tirer à volonté en marchant. Dologhow s'avançait sans se hâter et sans lever son pistolet: ses yeux bleus brillaient et regardaient fixement Pierre; sa bouche se plissait en un semblant de sourire.
Au mot: «trois!» Pierre marcha rapidement; s'écartant du sentier battu, il s'enfonça dans la neige. Tenant son pistolet le bras tendu en avant, dans la crainte de se blesser lui-même, il cherchait à soutenir sa main droite avec sa main gauche, qu'il avait instinctivement rejetée en arrière, tout en comprenant l'inutilité de cet effort; au bout de quelques pas, il se retrouva sur le chemin, regarda à ses pieds, jeta un coup d'œil sur Dologhow, et tira. Ne s'attendant pas à un choc aussi violent, Pierre tressaillit, s'arrêta et sourit de son impression. La fumée, rendue encore plus épaisse par le brouillard, l'empêcha d'abord de rien distinguer, et il attendait en vain l'autre coup, lorsque des pas précipités se firent entendre, et il entrevit, au milieu de la fumée, Dologhow pressant d'une main son côté gauche, et de l'autre serrant convulsivement son pistolet abaissé. Rostow était accouru à lui.
«Non... siffla entre ses dents Dologhow, non, ce n'est pas fini!» et, faisant en chancelant quelques pas, il tomba sur la neige à côté du sabre. Sa main gauche était couverte de sang; il l'essuya à son uniforme et s'appuya dessus; son visage pâle et sombre tremblait avec une contraction nerveuse.
«Je vous... commença-t-il à dire, et il ajouta avec effort: prie!...» Pierre, retenant avec peine un sanglot, allait s'approcher de lui, lorsqu'il lui cria: «À la barrière!» Pierre comprit et s'arrêta. Ils n'étaient plus qu'à dix pas l'un de l'autre. Dologhow plongea sa tête dans la neige, en remplit sa bouche avec avidité, se redressa sur son séant et chercha à retrouver son équilibre, tout en ne cessant de sucer et de manger cette neige glacée. Ses lèvres frissonnaient, mais ses yeux brillaient de l'éclat de la haine, et, réunissant toutes ses forces dans un dernier effort, il leva son pistolet et visa lentement.
«De côté, couvrez-vous du pistolet, s'écria Nesvitsky.
—Couvrez-vous donc!» s'écria malgré lui Denissow, bien qu'il fût le témoin de Dologhow.
Pierre, avec un doux sourire de pitié et de regret, s'était abandonné sans défense et offrait sa large poitrine au pistolet de Dologhow, qu'il regardait tristement. Les trois témoins fermèrent les yeux. Le coup partit, et Dologhow, s'écriant avec férocité: «Manqué!» retomba la face contre terre.
Pierre se prit la tête dans les mains et, retournant sur ses pas, entra dans la forêt en marchant dans la neige à grandes enjambées.
«C'est bête... c'est bête! disait-il. Mort? ce n'est pas vrai!»
Nesvitsky le rejoignit et le conduisit chez lui.
Rostow et Denissow emmenèrent Dologhow, qui, grièvement blessé et étendu au fond du traîneau, restait immobile, les yeux fermés, sans répondre à leurs questions; ils étaient à peine rentrés en ville qu'il revint à lui, et, relevant péniblement la tête, il prit la main de Rostow, qui fut frappé du changement complet de l'expression de sa figure, devenue douce et attendrie.
«Comment te sens-tu?
—Mal! mais ce n'est pas là l'important. Mon ami, dit-il d'une voix entrecoupée, où sommes-nous? À Moscou, n'est-ce pas? Écoute, ... je l'ai tuée, elle... elle ne le supportera pas, elle ne le supportera pas!
—Mais qui donc? dit Rostow surpris.
—Ma mère, ma pauvre mère, ma mère adorée!»
Et Dologhow éclata en sanglots. Quand il fut un peu calmé, il expliqua à Rostow qu'il vivait avec sa mère, que, si elle le voyait mourant, elle ne survivrait pas à sa douleur, et le supplia d'aller la prévenir, ce que Rostow fit aussitôt, tout en apprenant, à sa grande stupéfaction, que ce mauvais sujet, ce bretteur, demeurait avec une vieille mère et une sœur bossue, et qu'il était pour elles le plus tendre des fils et le meilleur des frères.
Les tête-à-tête de Pierre et de sa femme étaient devenus de plus en plus rares, surtout depuis les dernières semaines. À Moscou, comme à Pétersbourg, leur maison était remplie de monde du matin au soir. La nuit qui suivit le duel, au lieu d'aller retrouver sa femme dans sa chambre à coucher, il la passa, comme il lui arrivait du reste souvent, dans le grand cabinet de son père, celui-là même où le vieux comte était mort.
Se jetant sur le canapé, il essaya de dormir pour oublier tout ce qui venait de lui arriver; mais il s'éleva dans son âme une telle tempête de sensations, de pensées, de souvenirs, que non seulement il lui fut impossible de fermer les yeux, mais même de rester en place. Il se leva et se mit à arpenter sa chambre à pas saccadés, tantôt il pensait aux premiers temps leur mariage, à ses belles épaules, à son regard langoureux et passionné; tantôt il voyait se dresser à côté d'elle Dologhow, beau, impudent, avec son sourire diabolique, tel qu'il l'avait vu au dîner du club; tantôt il le revoyait pâle, frissonnant, défait et s'affaissant sur la neige.
«Et après tout, se disait-il, j'ai tué son amant... oui, l'amant de ma femme! Comment cela s'est-il fait?—C'est arrivé, parce que tu l'as épousée, lui répondait une voix intérieure.—Mais en quoi suis-je donc coupable?—Tu es coupable de l'avoir épousée sans l'aimer, continuait la voix; tu l'as trompée, car tu t'es aveuglé volontairement.» Et ce moment, cette minute où il lui avait dit avec tant d'effort: «Je vous aime!» se retraça vivement à sa mémoire. «Oui, là était la faute! je sentais bien alors que je n'avais pas le droit de le lui dire.» Il se rappela en rougissant sa lune de miel, un incident surtout, dont le souvenir l'humiliait aujourd'hui; peu de temps après son mariage, sortant vers midi de leur chambre à coucher, et vêtu d'une élégante robe de chambre, il avait trouvé dans son cabinet son intendant en chef qui, en le saluant respectueusement, avait légèrement souri de le voir dans ce négligé, comme pour lui témoigner la part qu'il prenait à son bonheur.
«Et que de fois n'ai-je pas été fier d'elle, de son tact si fin, fier de notre intérieur où elle recevait toute la ville, fier surtout de sa majestueuse et inaccessible beauté! Je croyais ne pas la comprendre, et je m'étonnais de ne pas l'aimer. Quand j'étudiais son caractère, je me disais que c'était ma faute, si je ne comprenais pas cette impassibilité absolue, cette absence de tout désir, de tout intérêt... et maintenant je connais le mot terrible de cette énigme.... C'est une femme pervertie!»
«Anatole allait lui emprunter de l'argent et baiser ses belles épaules. Elle ne lui donnait pas d'argent, mais elle se laissait embrasser. Si son père excitait en plaisantant sa jalousie, elle lui répondait, de son sourire tranquille, qu'elle n'était pas assez sotte pour être jalouse. «Il n'a qu'à faire ce qu'il veut,» disait-elle de moi. Un jour, lui ayant demandé si elle ne sentait pas quelque symptôme de grossesse, elle me répondit qu'elle n'était pas assez niaise pour désirer des enfants, et que d'ailleurs elle n'en aurait jamais de moi!»
Il se rappelait ensuite la grossièreté de ses idées, la vulgarité des expressions qui lui étaient familières, malgré son éducation aristocratique. «Non, je ne l'ai jamais aimée! se disait-il.... Et maintenant, voilà Dologhow affaissé sur la neige, s'efforçant de sourire, mourant peut-être et répondant à mon repentir par une feinte bravade!»
Pierre était un de ces hommes qui, en dépit de la faiblesse de leur caractère, ne cherchent jamais de confident pour leur douleur. Il luttait avec elle en silence.
«Je suis coupable, et je dois supporter, quoi?... la honte de mon nom, le malheur de ma vie? Folies que tout cela! Mon nom et mon honneur ne sont que conventions, et mon être en est indépendant!
«On a exécuté Louis XVI parce qu'il était criminel, et ils avaient raison tout autant que ceux qui, après en avoir fait un saint, mouraient pour lui en martyrs! N'a-t-on pas ensuite exécuté Robespierre parce qu'il était un despote? Qui avait tort? Qui avait raison? Personne. Vis tant que tu seras vivant: demain, qui le sait, tu mourras comme j'aurais pu mourir il y a une heure. Pourquoi tant se tourmenter quand on pense à ce qu'est notre existence en comparaison de l'éternité!»
Et au moment où il se croyait apaisé, il la revoyait, elle et les transports de son amour passager: alors, recommençant à marcher, il brisait tout ce qui lui tombait sous la main: «Pourquoi lui ai-je dit: «Je vous aime?» se demandait-il pour la dixième fois, et il se surprit à sourire en se rappelant le mot de Molière: «Que diable allait-il faire dans cette galère?»
Il était encore nuit lorsqu'il sonna son valet de chambre pour lui donner ses ordres de départ. Ne comprenant plus la possibilité de parler à sa femme, il retournait à Pétersbourg, et comptait lui laisser une lettre pour lui annoncer son intention de vivre séparé d'elle à tout jamais.
Quelques heures après, le valet de chambre, qui lui apporta son café, le trouva étendu sur le canapé, un livre à la main, et dormant profondément.
Réveillé en sursaut, il fut longtemps avant de comprendre pourquoi il était là.
«La comtesse fait demander si Votre Excellence est à la maison?»
Pierre n'avait pas encore répondu, que la comtesse, en déshabillé de satin blanc, brodé d'argent, les deux épaisses nattes de ses cheveux relevées en diadème autour de sa ravissante tête, entra dans la chambre, calme et imposante comme toujours, bien que sur son front de marbre légèrement bombé se dessinât un pli creusé par la colère. Contenant ses impressions jusqu'à la sortie du valet de chambre, et, connaissant d'ailleurs toute l'histoire du duel dont elle venait parler à son mari, elle s'arrêta devant lui, sans pouvoir réprimer un sourire de dédain. Pierre, intimidé, la regarda par-dessus ses lunettes et feignit de reprendre sa lecture, comme un lièvre aux abois rabat ses oreilles et reste immobile en face de ses ennemis.
«Qu'est-ce encore? Qu'avez-vous fait, je vous le demande? dit-elle sévèrement, lorsque la porte se fut refermée sur le valet de chambre.
—Comment, moi? demanda Pierre.
—Que veut dire ce beau courage! Que veut dire ce duel? Voyons, répondez!»
Pierre se retourna lourdement sur le divan, ouvrit la bouche et ne trouva rien à dire.
«Eh bien, c'est moi qui vous répondrai.... Vous croyez tout ce qu'on vous raconte, et on vous a raconté que Dologhow était mon amant? continua-t-elle en prononçant en français le mot «amant» avec la netteté cynique qui lui était habituelle, aussi simplement que si elle eût employé toute autre expression.... Vous l'avez cru! et qu'avez-vous prouvé en vous battant? que vous êtes un sot, que vous êtes un imbécile, ce que du reste tout le monde savait! Qu'en résultera-t-il! C'est que je serai la risée de tout Moscou, et que chacun racontera qu'étant gris, vous avez provoqué un homme dont vous étiez jaloux sans raison, un homme qui vaut infiniment mieux que vous sous tous les rapports...» Plus elle parlait, plus elle élevait la voix en s'animant.
Pierre immobile murmurait des mots inarticulés sans lever les yeux.
«Et pourquoi avez-vous cru qu'il était mon amant? Parce que sa société me faisait plaisir? Si vous étiez plus intelligent, plus agréable, j'aurais préféré la vôtre!
—Ne me parlez pas... je vous en supplie, dit Pierre d'une voix rauque.
—Pourquoi ne parlerais-je pas? J'ai le droit de vous parler, car je puis dire hautement qu'une femme qui n'aurait pas d'amant, avec un mari comme vous, serait une rare exception, et je n'en ai pas!»
Pierre lui lança un regard étrange, dont elle ne comprit pas la signification, et se recoucha sur le divan. Il souffrait physiquement: sa poitrine se serrait, il ne pouvait respirer.... Il savait qu'il aurait pu mettre un terme à cette torture, mais il savait aussi que ce qu'il voulait faire était terrible.
«Il vaut mieux nous séparer, dit-il d'une voix étouffée.
—Nous séparer, parfaitement, à condition que vous me donniez de la fortune,» répondit Hélène.
Pierre sauta sur ses pieds, et perdant la tête, se jeta sur elle.
«Je te tuerai!» s'écria-t-il. Et saisissant sur la table un morceau de marbre, il fit un pas vers Hélène, en le brandissant avec une force dont lui-même fut épouvanté.
La figure de la comtesse devint effrayante à voir: elle poussa un cri de bête fauve et se rejeta en arrière. Pierre subissait tout l'attrait, toute l'ivresse de la fureur. Il jeta sur le parquet le marbre, qui se brisa, et s'avançant vers elle les bras tendus:
«Sortez!» s'écria-t-il d'une voix si formidable, qu'elle répandit la terreur dans toute la maison. Dieu sait ce qu'il aurait fait en ce moment, si Hélène ne s'était enfuie au plus vite.
Une semaine plus tard, Pierre partit pour Pétersbourg, après avoir donné à sa femme un plein pouvoir pour la régie de tous ses biens en Grande-Russie, qui constituaient une bonne moitié de sa fortune.